‹ Psychologie du militaire professionnelChapitre 14 sur 23 · BRUTALITE DANS LA PROFESSION · texte numérisé non relu

BRUTALITE DANS LA PROFESSION

Les exemples, cités dans le chapitre précédent, relataient des crimes que les professionnels militaires ne perpétraient que d'une fagon indirecte. Lies hommes qui, sur la route, tombaient, par la chaleur et la fatigue accablés ; qui se noyaient dans la Neisse ; qui gelaient à la manœuvre ; qui se mouraient d'inanition au fort Barrau; ces hommes, dis-je , étaient indirectement frappés dans leur existence par les professionnels qui n'exécutaient point eux-mêmes ces crimes. Ils les ordonnaient, les faisaient accomplir par des subordonnés, par les victimes elles-mêmes.

Mais il est d'autres actes où les professionnels

agissent eux-mêmes directement, révélant sous une autre forme leur anesthésie morale. Pour ces actes, affectés de brutalité plus ou moins grande, la discipline ne peut présenter une apparence de justification même aux esprits les plus enclins à l'admirer. Ces agissements sont, le plus souvent, défendus par les règlements militaires et cependant leur nombre est si considérable qu'on est amené justement à les considérer comme la règle. Nous citerons quelques cas typiques.

En France^ sous l'Empire, un colonel de Grammont caressait d'un joncàpomme d'or les épaules des grenadiers de la garde. (1)

Le lieutenant bavarois Emmar écrit sur son carnet de notes, pendant la guerre de 1870:

« Mes hommes se débandent. Pour les ramenet au calme, j'arrache, à l'un, deux poignées de cheveux; un autre reçoit deux bons coups de plat de sabre ; le troisième une gifle solide. Après cette distribution, on procède à celle du vin, mais en plus petite quantité. » (2)

En 1885, le soldat Aubin était incorporé dans l'artillerie à Vannes. Il éprouve une telle frayew* pour le cheval qu'il est dans l'sAsolue impossibilité physique d'en monter un seul. Sur ordre

(1) Louis Barron. Sous le Drapeau rouge, p. 100. — <Sayine, éditeur, i889.

(2) Reeue Bleue, 1892.

du commandant Baz&ine, Aubin fut, le 14 décem^ ire, lié sur un cheval par les jambes el ligoté complètement avec des cordes à fourrage, une courroie lui fut passée autour du cou ; puis le cheval fut lancé au galop dans le manège. La selle tourna et Aubin fut projeté sur le sol où il se blessa gravement à la tète. Un sous-officier le cravacha ; on le conduisit au commandant Bazaine qui ordonna de le mener à la prison^ ce qui fut &it avec accompagnement de coups de pieds. En prison Aubin eut une faiblesse, un sous-officier lui fit jeter au visage un seau d'eau glacée. On l'abandonna et, quand, deux heures plus tard on revint, Aubin était mort. Aubin appartenant à uue riche famille d'agriculteurs, intimement liée avec le général de division Duez, l'affaire fit du bruit. Dans une première enquête, un chef d'escadron essaya de dégager la responsabilité de son collègue Bazaine ; une seconde aboutit à la mise en non-activité par retrait d'emploi du commandant Bazaine. (!)

Au Reichstag allemand, le 13 janvier 1890, M. Eugène Richter signale les mauvais traitements infligés surtout aux instituteurs qui font leur service militaire. A Stralsund un officier a dit aux sous-officiers, en parlant de ces aoldats : « Ils faut qu'ils suent du sang. > (2) En Silésie,

(1) Progrés, Avenir du Morbihan, 27 décembre 1885.

(2) Cette expression n*est pas particulière aux officiers allemands; je l'ai moi-môme entendue prononcer par divers officiers français. Si ma mémoire ne me trompe pas, on la retrouvera dans Au port d'armes, ou dans Bou^-Offa ou dans Biribi ou dans Lee Offs.

le lieutenaot Liebe a dit à un fourrier : t Tapezmoi sur ces chiens jusqu'à ce qu'ils crèvent. »

Treize carabiniers douaniers espagnols désertent pour échapper aux mauvais traitements d'un lieutenant. (1)

En Allemagne, un officier, mécontent delà maladresse d'une recrue, pour lai donner une leçon, l'oblige à tenir sa main droite plongée pendant quelques minutes dans une cuvette remplie d'eau bouillante. L'homme fut estropié. Le fait fut prouvé au Reichstag. (2)

A Evreux, un sous-lieutenant, B... de la R..., du 28« de ligne, pendant une manœuvre, poussait les soldats l'épée nue dans les reins. Il blessa l'un d'eux à la nuque et trois autres eurent leur sac traversé par l'épée. La veille, il avait d'un coup de pointe percé la manche d'un sergent. Un lieutenant de la même compagnie donna un coup de pied à un homme parce qu'il ne se plagait pas assez vite. (3)

A Paris, un sous lieutenant oblige les sousofficiers réservistes à manœuvrer pendant 35 minutes au pas gymnastique, sac au dos. Il y eut des malades. (4)

A Oracovie, le lieutenant Joseph Pollatschek, du 57' régiment d'infanterie, tue un réserviste

(1) République française, 22 avril 1890.

(2) République française, 8 jmllet 1890, d'après une brochure de M. Abel Kurt.

(3) Hamon. L. C, année 1890. T. II, p. 208, 209.

(4) Lanterne, 15 septembre 1890. ,

sur le champ de manœuvre. Eflfrayé de ce qu'il

I venait de faire, il se suicida aussitôt. (1)

! Le 25 février 1891 , le conseil de guerre à Alger

■ acquitte un sergent-major corse qui avoue avoir

frappé les détenus militaires et les avoir laissés

nus, exposés aux intempéries de la saison. Le

colonel président somma les témoins, qui confir-

I maient les aveux de Vaccv^éf de rétracter leurs

dépositions sous peine d'arrestation immédiate,

car leurs allégations étaient mensongères et

contradictoires. {2)

A Alger, le 30 décembre, le conseil de guerre acquitte un sergent D..., prévenu de voies de fait envers un inférieur. (3)

A Tunis, en 1891, m'a raconté M. Paul Brulat, un jeune littérateur déjà connu, un lieutenant remplissant les fonctions du ministère public devant le conseil de guerre, dit à ses camarades avant l'ouverture des débats : « Si je le fais condamner à mort, je vous paie à souper, ce soir, à tous. » Le propos fut entendu de M. Brulat luimême qui était l'avocat défenseur.

. Un général de brigade allemand roue de coups un soldat qui lui avait fait une réponse insuffisante au sujet du service. Il le fait ensuite mettre en prison. (4)

(1) Egalité, 27 août 1890.

. ^)Hamon. L. C, année 1891, p. 173.

- (3) Hamon. L. C, année 1891, p. 650.

(4) Edmond Miller, capitaine en retraite. Aum princes confédérés» d tout le peuple allemand» un cri de détreaae des soldats allemands, ^enfants de V Allemagne.

Le lieutenant-colonel Beck, du génie, desoen^t un jour de cheval pour cravacher à la figure une sentinelle qui ne lui avait pas présenté les armes d'une manière parfaite. (1)

A Strasbourg, régiment 15 du train des éqïtipages, un lieutenant, après avoir fait jeter un homme sur une voiture à fumier, lui fit mettre un mors aux dents, et lui ordonna d'aboyer comme un chien, — le soldat s'appelle Klippertr — il fut obligé de marcher à quatre pattes, et oh tirait à droite et à gauche au point de lui arrachef la mâchoire. Le pauvre Klippert, renvoyé chez ses parents, devint fou de terreur.

Dans le même régiment un chef d'escadrefi frappait les hommes à coups de sabre, à coups île poings, accompagnés d'injures les plus basses. (3)

A Vérone, le colonel Taruffi, dans le but de 8^amuser, fait réveiller, au milieu de la nuit, deux compagnies et leur fait nettoyer à grande eau les communs de la caserne, puis manœuvrer ensuite deux heures. (3)

Un sous-ofBcier en garnison à Dieuze (Ailemagne), déserte après avoir soufileté un officier qui l'avait frappé. (4)

A Copenhague, un élève de Técôle militaire, Simonsen, se suicide pour échapper aux mauvais

(1) MUler. L. C.

(2) Miller. L. C. — Dans Ja brochure du capitaine Miller beaucoup d*autres faits analogues sont dtés avec désigna- ^n de l'officier et du régiment.

(3) XIX* Siècle, i5 juiltet 4891.

(4) Intramigwni, Zi décembre f 891.

traitements de ses camarades plus riches 6t plus Dobles. Ce n'est pas un cas isolé. (1)

On connaît d'ailleurs les brimades des écoles militaires françaises de St'Cyr et de Polytechnique.

Dans un rapport du duc Oeorges de Saxe, ob lit : « Les mauvais traitements dont on accable nos soldats sont un martyre raffiné^ une preuve d'une brutalité et d'une sauvagerie qu'on ne croirait pouvoir exister chez des sous-oflficiers... On a pu constater que les mauvais traitements n'étaient plus même une punition, mais une habitude et que des recrues ont été dressées à recevoir 50 coups de bâton par semaine. » (2)

Au Reichstag, le 15 et le 16 février 1892, M. Hausmann signala des faits révoltants ; il parla deux heures. A Ulm, le capitaine de dragons Lamenstein faisait, à l'aide de joncs, frapper devant lui les recrues par les anciens. M. de Caprivi, général et chancelier d'Allemagne, dans sa réponse, déclara que maintenant on était d'une sensibilité exagérée, que jadis on maltraitait les soldats d'une façon dont on n'a plus idée aujourd'hui. (3)

Dans un document confidentiel (13 décembre 1891), du général Safferling, ministre de la guerre bavarois, publié par le Vorwaerts, il est signalé un nombre considérable de violences, de bruta-

(1) Matin, 3 janvier 1892.

(2) Autorité, 5 février 1892.

(3) Matin, 17 février 1892.

iités commises par des officiers et des sous-offi. ciers. Il en est résulté que des hommes sont restés estropiés.

Au Reichstag, entre autres cas, M. Metzger signala ceux-ci : A bord du navire le Mars, le i 1 septembre 1891 , dans le port de Wilhemshaven, les officiers firent suspendre un homme au-dessus •des flots ; la suspension avec une simple corde dura deux heures. L'homme eut une syncope par suite du trouble circulatoire. A bord de ï Oldenbourg, dans le même port, un machiniste et deux chauffeurs ont été frappés avec un câble, et avec une violence telle que des lambeaux de chair se détachaient de leurs corps, et Tun d'eux suppliait qu'on le tuât pour l'empêcher de souffrir davantage Chacun des suppliciés était forcé, avant que son tour vint, d'assister au martyre de ses camarades. (1)

Au parlement hongrois, M. Thaly questionne le gouvernement au sujet des mauvais traitements infligés à un soldat des honved par un officier de l'armée active. Le secrétaire d'Etat déclara que l'officier avait été puni de dix jours d'arrêts. (2)

Le conseil de guerre de Wurzbourg condanma à huiO'ours d'arrêts le lieutenant Goetz, régiment des chevau-légers à Sarrebruck, pour avoir administré des coups de fouet à un volontaire d'un an. (3)

(1) Jour, 5 mars 1892.

(2) XIX* Siècle, 6 mal 1892.

v(3) Intransigeant, 28 mai 1892.

Le même conseil condamna à quatre mois de forteresse le lieutenant Vogel du 8« régiment de Metz convaincu de plus de trente cas de mauvais traitements, ce qui faisait dire à la Gerraania : « la répression des abus des gradés par les tribunaux n'est pas proportionnée à la gravité de ces abus. » (1)

A Spire, le 25 mai, un lieutenant arrête dans une rue un sous-oflficier qui ne l'avait pas salué d'une manière absolument conforme au règlement. Le sous-officier s'excuse, mais le lieutenant le frappe au visage et lui arrache sa casquette qu'il jette par terre. Le sous-officier, un réserviste, est un ingénieur. (2)

A Colmar, un sergent, régiment d'infanterie 65, blesse grièvement un soldat qui reste sourd et idiot par suite des coups de crosse à la tète. Le sous-officier passe devant la justice militaire qui se contente de lui infliger huit jours de prison et de le casser de son grade. (3)

A Berlin, le vaguemestre Kulewatz, du 3* escadron du régiment des gardes du corps, mécontent d'un soldat, lui arrache les cheveux, lui ensanglantant toute la tète. Le conseil de guerre lui inflige sept jours d'arrêts. (4)

A Kottbus, le soldat Schwengber se suicide et, en une dolente lettre à sa mère, écrit que c'est

(1) XIX* Siècle, 19 mai, et Intransigeant, 28 mai 1892.

(2) Intransigeant, 28 mai 1892.

(3) Intransigeant, 7 juin 1892. <4) XIX' Siècle, 18 juin 1892.

pour échapper aux mauvais traitements des supérieurs. (1)

Le sous-oflacier Wolflf, du 2* hussards, enAUe^ magne, déserte à la suite de mauvais traitementa qu'un ofiBcier lui a fait subir. (2)

A Pétersbourg, le général en chef SvistonDolf injurie le général de division de Riesenkampf , ^ cela devant tous les généraux sous ses ordres. Ce dernier, surexcité, porta la main à son revolver. Svistonnol! lui saisit le bras brusquement tandis que Riesenkampf lui appliquait deux vigoureux soufflets. Au secours ! cria le commaudant en chef et des domestiques se jetèrent sur le général de Riesenkampf et le renversèrent et l'attachèrent. Alors le général Svistonnoff lui laboura la figure à coups de bottes et d'éperons. Il y eut enquête. Riesenkampf fut reconnu innocent, mais remis simple soldat pour satisfaire à la discipline. Svistonnoff fut cassé de son grade« privé de ses décorations et titres et renvoyé de l'armée. (3)

En Russie, les peines corporelles sont abolies par la loi. Dans le compte rendu du procès Skariatine, on constate que les cas de maladies résultant de coups reçus sont fréquents dans le 9* régiment de uhlans, maintenant le 26^ dragons de Bougue. Nous en extrayons quelques cas typiques :

{i) Figaro, 3 août 1892.

(2) Figaro, 16 novembre 4892.

(3) Matin, 19 novembre 1892.

Le chef de musique assomme le trompette TemvrioukoT, parce que ses progrès sont lents. Les blessures sont au visage; Thomme va à Thôpital; et, pour cela, le colonel le punit d'une garde de 10 jours. (1)

Un autre, Jarko, est frappé par le même officier si rudement sur Toreille que le sang jaillit de l'oreille opposée. Un mois d'hôpital. (2)

U& jeune soldat, Costinsky, est meurtri de coups sur le « museau ». Il échappa difficilement à une inflammation cérébrale ; longtemps après il souffrait d'une atorrhée. Réformé. (2)

Le soldat Lioubezko reçoit des coups au « mu* seau » et à Toreille ; il reste sourd d'une oreille. (2)

L'officier Goriaysky bat le soldat Korneienko jusqu'à ce que le sang jaillisse de la bouche. Alors l'officier le força à courir avec son fusil, et le malheureux, avalant son sang, courut pendant deux heures, puis tomba. Après avoir échappé à la mort, il fut réformé. (2)

Le soldat Krakh ne sait pas guérir un cheval ; alors, dépose l'officier Jikharev, le colonel le battit pendant cinq jours, à plusieurs reprises : il allait se reposer dans sa tente et revenait le battre à nouveau. (2)

Le colonel menace l'aide- chirurgien Svertchersky de lui donner 500 coups de bâton. (3)

(1) L. Tikhomirov. L. C, p. 390.

(2) L, Tikhomirov. L. C, p. 391.

(3) L. Tikhomirov. L. C, p. 392.

La foule enlève uo soldat des mains du cornette Ârakine qui le battait cruellement. (1)

Le major Filimonor donnait des coups de cravache aux recrues pendant les exercices. (1)

Le chef du régiment déclare tout haut c qu'on ne peut pas ne pas battre un soldat russe; il faut battre le soldat, il faut le détruire. » (1)

Le général Trajelnikov déclara devant les troupes assemblées que t les peines disciplinaires ne sont bonnes que pour les sots, mais que pour un bon soldat, il faut le poing. » (1)

A Ascheffenbourg , les autorités militaires réclament , par une lettre confidentielle , des sabres pour duels, à Tusage des régiments. Le duel est interdit par la loi en Allemagne. (2)

A Montpellier, le 14 décembre 1891, le conseil de guerre acquitte le sous-officier Gillot qui avait obligé le cavalier Armanet, les mains liées, à monter un cheval nu et à sauter ainsi la barre fixe. M. Armanet tomba et se cassa le bras. (3)

A Lyon, le cavalier Worms est à l'exercice frappé d'un coup de sabre au bras par le brigadier Bastide. La blessure est grave; un journal, V Action j divulgue le fait; une enquête est ordonnée et le coeseil de guerre décide qu'il n'y a pas lieu de mettre le brigadier en jugement. II

(1) L. Tikhomirov. L. C, p. 392.

(2) Gcuette de Voss; Matin, 6 décembre 1892.

(3) Hamon. L. G., année 1891, p. 649. M. Gillot était nevea de deux capitaines. Blessé dans un duel, il avait fait vœa, en cas de guérison, d'offrir un sabre à la Vierge, ce qu'il fit.

eut seulement trente jours de prison par mesure disciplinaire. (1)

Un autre sous-offlcier de cavalerie, à Lyon, imite M. Gillot ; V Action dénonce le fait et les généraux Berge, de Tissonnière et Dulac sévissent contre. . . le journal. Ils font en effet savoir que c tout soldat qui sera trouvé possesseur d'un numéro de V Action sera puni de trente jours de prison. » (2)

• C'est à cette occasion que douze à quinze officiers se rendirent chez les civils, marchands de journaux du quartier où se trouve la caserne de la Part-Dieu, pour leur intimer Tordre de ne pas vendre V Action aux soldats. (3)

 Misckolcz (Autriche-Hongrie), le lieutenant Rott (29^ bataillon de chasseurs), malmène un soldat, étudiant en médecine, le condamne à être ligotté et à avoir les bras attachés derrière le dos pendant toute une journée. Cette punition est réglementaire. (4)

Aux Etats-Unis, le colonel Streeter, avec l'approbation du général Snowden, fait pendre par les pouces, pendant une demi-heure, le soldat Jams coupable d'avoir approuvé l'attentat commis par les ouvriers contre le directeur des usines Carneggie. (5).

(1) Action, 31 janvier, !«' février. Intransigeant, 17 fé vrier 1892.

© Action, 13 février 1892.

(3) Action, 17 février 1892.

(4) XIX* Siècle, 3 juillet 1892.

(5) Intransigeant, 30 juillet 1892.

En Italie, un colonel fait arracher les poils de la moustache à un soldat. (1)

M. Bezy, conseiller général, directeur du Petit Fanal, à Oran, contait en novembre 1890 les faits suivants:

Le médecin-major Cazalas refuse de reconnaître malade un jeune homme qui faisait son volontariat. Ce malheureux atteint d'un commencement d'ataxie locomotrice , dut quitter la ma- BOBUvre; son capitaine le conduisit à la visite. M. Cazalas le garde à Tinûrmerie et, sans Texaminer, sans s'occuper des symptômes de Taffeciion , le soumet à Taction d'un courant électrique violent jusqu'à ce que le pauvre diable demande grâce ; cette séance d'électricité fut plusieurs fois recommencée. M. Cazalas, qui avait mis le malade à la diète, d'où un affaiblissemeût considérable , ordonna un jour audit soldat de traîner des brouettes remplies de terre. Comme celui-ci ne le pouvait, il lui donna un coup de pied dans les reins. L'artilleur, grâce à son C2^itaine, put sortir de Tinfirmerie et se fit soigner «n ville, deux mois après il était rétabli. Le courant électrique est employé par le médecia Cazalas comme punition. A un zouave qui avait uriné au lit, à un autre qui « ne voulait pas se guérir, » etc , il infligea des séances d'un quart d'heure. Un jour, un zouave atteint d'ophtalmie se présente à la visite. M. Cazalas ne le reconnaît pas malade et comme le soldat observe : « Mais

(1) Secolo de Milan, 11 août 1893.

j'ai un œil presque perdu! » il lui riposte:

€ Quand tu les auras perdus tous les deux, je t'achèterai un petit chien pour te conduire. » Le zouave a perdu un œil et a été réformé sans pension, etc.

Le 8 mars à Langres, le 13 avril 1891 à Paris, des fantassins meurent faute de soins, les médecins-majors n'avaient pas voulu les reconnaître malades. (1)

Pendant les manœuvre de 1891, un médecinmajor frappait à coups de canne les soldats tombant d'insolation. (2)

Avec des faits analogues, on remplirait des volumes si on interrogeait tous ceux qui ont passé sous les drapeaux. Il n'en est pas un, on peut l'affirmer sans crainte d'un démenti, qui n'ait pas, au cours de son service, ou été victime d'agissements semblables ou vu commettre de tels actes quel que soit le pays où il vive.

Ces faits-types sont criminels car ils sont bien une atteinte à la liberté individuelle. Ils sont réprouvables, car, outre leur nuisance à l'individu, ils sont absolument inutiles à la collectivité. Comme ombre de justification, on ne peut présenter la discipline, car les agissements de tous ces professionnels, bien loin de la

(l)Hamon. L. C, année 1891, p. 173.

<2) Hamon. L. C, année 1891, p. 539.

maintenir, engendrent des révoltes plus ou moins apparentes contre une organisation sociale qui autorise la perpétration de tels crimes.

L'antimilitarisme, qui se révèle en croissance permanente chez tous les peuples, qui se manifeste par un accroissement des délits militaires (désertion, insubordination, etc J, par des chroniques dans les journaux, par des romans^ peinture exacte des milieux soldatesques, etc , est une preuve irréfragable de la réaction générale qui se produit contre le milieu géniteur de ces agissements criminels.

Si, pour expliquer ces actes, l'élément utilité manque, par quels éléments psychiques peut-on déterminer leur genèse?

Il est un fait d'observation, c'est que tout être détenteur d'une autorité, partielle ou non, se trouve entraîné irrésistiblement vers l'abus. En général, l'homme investi d'un pouvoir sur les autres hommes, méconnaît la limite qui sépare l'abus de Tus. Cette méconnaissance, qui conduit les détenteurs de l'autorité à l'arbitraire et par suite à une criminalité considérable encore qu'elle soit invisible pour la masse et niée par elle, ne surprend point le penseur; il sait, en effet, qu'il est quasi impossible de tracer les limites qui séparent i'us de l'abus. Gela dépend de tant de circoos-

tances qu'on ne peut à cet égard établir de règles générales ; il n*y a que des cas particuliers que chacun doit résoudre avec son intelligence et sa raison.

Dans l'organisation sociale actuelle, tout détenteur de Tautorité en est revêtu pour ainsi dire d'une façon permanente; il en jouit vis-à-vis de toutes choses et de tout homme sans aucun frein autre que celui qu'il trouve en lui, car celui des lois, qui établissent l'égalité des hommes et le respect dû à leur liberté, esi annihilé par la solidarité qui lie entre eux les détenteurs d'une autorité quelconque. De cela résulte que l'homme investi d'un pouvoir dépasse toujours l'us pour atteindre l'abus. Aussi quelques philosophes, profondément logiques, ont- ils déduit justement, de ce fait général, la nécessité de supprimer tout pouvoir, toute autorité, permanemment détenu par certains, ne laissant subsister que celui accordé par la collectivité pour des circonstances données et cessant avec ces circonstances.

Cet abus du pouvoir, naturel à l'homme, s'exaspère avec le temps d'exercice de ce pouvoir. Le frein que, grâce à son sentiment de justice et à sa sensibilité, il pouvait avoir en lui, s'émousse avec l'habitude d'être au-dessus des autres. Soua

rinfluence de l'assuétude se développe, en son encéphale, la conception de sa supériorité sur le reste des humains soumis à son autorité; en même temps agit l'imitalivité qui le pousse à suivre Texemple donné par les autres détenteurs de l'autorité.

La non-révolte de la généralité des victimes de ces abus, explicable par les empreintes des millénaires temps d'esclavage, fait croire à la justice, au bien de ces abus dont les auteurs se trouvent ainsi conduits à persévérer dans leur manière d'être. La révolte de quelques-unes de ces victimes n'est suggestive que pour quelques détenteurs de l'autorité ; alors, suivant le degré d'atrophie où leur sentiment de justice et leur sensibilité ont été amenés par l'exercice du pouvoir, ils écrasent, punissent ces révoltés afin d'empêcher d'autres révoltes ou bien ils se jettent eux-mêmes dans le camp des révoltés. Ceux-ci sont rinâme minorité, les plus élevés en Intellectualité et en moralité.

Toute idée d'autorité est accompagnée de l'idée de possession, même quand il s'agit des personnes. Ainsi le père dit : « mes enfants » ; le patron : « mes ouvriers » ; le fonctionnaire : « mes administrés b; k bourgeois : « mes domestiques » ; l'instituteur : a mes élèves » ; l'ofGicier : a mes hommes ».

— iOl —

La possession des choses implique Tus sans limite de ces choses ; le possesseur peut les briser, les détruire, cela lui appartient, |il en est le maître. Telle est la conception actuelle, tel est le droit contemporain, à peine modifié du droit quiritaire romain. L'idée de possession pour les êtres animés devait conduire logiquement au même résultat et il en a été ainsi car resclave était la chose du maître. Il en est ainsi encore de nos jours car Tobservateur constate que pour grand nombre de parents Tenfant est leur chose. Ils s*étonnent si on veut les empêcher de le battre ; il leur appartient, il est leur chose et ils sont ses maîtres.

La grande masse des nations, jouissant de la civilisation aryenne, est encore imbue de la même idée en ce qui concerne les animaux et il est difficilement conçu par elle que la collectivité doit réprouver les sévices exercés sur des animaux par leurs possesseurs. Ils sont la chose de ce possesseur, il peut donc en faire ce [qui lui plaît.

Cette conception existe même dans les rapports de la femme et du mari ; elle subsiste encore vivace parce que nombre de femmes Tadmettent, ne se révoltent pas. Pour les ouvriers, cette identification de Tautorité et de la possession s'est

beaucoup atténuée parce que les ouvriers, pénétrés de leur dignité d'hommes, se sont révoltés et ont obligé la collectivité à intervenir par des lois pour réglementer Texercice de Tautorité patronale, lois souvent violées d'ailleurs.

Cette survivance d'une époque, où l'autorité impliquait possession et possession impliquait usage sans limite, explique les abus si nombreux qu'un sociologue constate dans l'exercice de tout pouvoir : familial, patronal, gouvernemental^ militaire.

Chez les professionnels militaires, l'identification des conceptions « pouvoir et possession ■ subsiste eutiére Le soldat, l'homme, est pour eux une chose qu'ils font manœuvrer, vis-à-vis de laquelle ils agissent à leur guise. Les lois, insuffisantes d'ailleurs, instituées pour limiter leur pouvoir dans le but de faire respecter la liberté et la dignité humaines, sont lettres-mortes. Elles ont été annihilées, détruites en fait, par la solidarité qui unit ces professionnels. Dans les faits-types, par nous cités, on en trouvera des preuves. Suivant le code militaire français, le commandant Bazaine, le sous-lieutenant B... de la R..., etc., auraient dû passer devant un conseil de guerre et il n'en a pas été ainsi. Cela eût été, que le Code n'eût pas été appliqué, car les profes-

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«ionnels-juges les eussent acquittés tout comme ils ont acquitté les sous-officiers coupables de même crime, tout comme en Allemagne ils ont condamné à des peines dérisoires.

Nous sommes donc amenés à conclure de ce qui précède que les faits criminels, ci-dessus cités et leurs analogues, ont pour origine la tendance générale des hommes à abuser du pouvoir dont ils sont investis. La forme de ces abus est entachée de brutalité parce que la violence est la caractéristique du métier des armes. Tous les exemples types montrent cette brutalité ; dans cet ordre d'idées, les derniers exemples relatifs à des médecins sont des plus lumineux. Les praticiens de 1 art médical sont, par leur fonction même, poussés à être des individus pitoyables, affectés de sensibilité, d'altruisme. Leur but est de guérir, par suite de soigner les malades dont ils ont la charge. Eh bien ! pour la majorité des médecins militaires, la profession des armes a tellement retenti sur leur mentalité qu'ils sont aussi peu médecins que possible et aussi militaires que possible. Les exemples cités, — et combien d'autres on pourrait apporter à Tappui de cette thèse ! — sont là comme preuves.

En résumé, la genèse de ces crimes, commis «ur des hommes de môme profession mais subor-

donnée, est due à ces causes : Survivance de ridée de pouvoir idenlifiée avec l'idée de possession comprenant Tidée d'usage sans limite, sans frein ; exaspération du concept autorité par suite de l'assuétude du commandement et de l'obéissance servile des commandés ; solidarité professionnelle; imitation, d'où émulation; caractère de violence inhérent à Tezercice de la profession militaire.

L'énumération des causes déterminatives de ces actes criminels prouve l'impossibilité logique de considérer leurs auteurs comme responsables moralement. Les actes doivent être flétris et leurs auteurs plaints comme présentant une moralité peu élevée, mais rationnellement on ne peut les estimer responsables, car leurs actes criminels ne sont que la résultante de ces composantes: 1** Mentalité des perpétrants (elle-même résultante de la disposition organique de Teocéphale déterminée par hérédité, par ambiance climatérique , tellurique , intellectuelle , morale pendant toute la période de Télevage et de Téducation); 2* Ambiant climatérique, tellurique au moment de l'acte; 3^ Ambiant professionnel et social.

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