DE LA
Psyeliolop du Milil^ire professionnel
« Le monde ne vous peut haïr; mais il me hait» parce que je rends ce témoignage contre lui que ses œuvres sont mauvaises.»
(Évangile selon Saint- Jean, VIT, 7.)
En novembre 1893, nous publiâmes le premier volume d'une série d'études de psychologie sociale. Cette psychologie du militaire professionnel (1), était un livre purement scientifique qui, avant sa publication, eut à subir quelques pérégrinations que le D' Gorre a contées dans la Société Nouvelle (2). Nous lui laissons la parole.
(1) Certaines revues publièrent des fragments de ce livre : Société Nouvelle, }và\\ei 1893 (chap. IV et V); Mercure de France (chap. XH), Revue Socialiste (chap. Il et III), Art Social (chap. VI) septembre 1893; Sempre Avanti de Livomo, 23, 30 septembre, 7 octobre (chap. VI) ; Critica Sociale de Milano, 1 novembre, (chap. VU) ; Révolte 25 novembre, 17 décembre (chap. IV et VI) ; Oiornale di médicina Pubblica de Napoli. avril 1894 (chap. IV).
(2) N« de décembre 1893.
« L'auteur, pour bien accentuer son attention de présenter une œuvre scienlilique, aurait voulu publier son travail dans une revue spéciale de criminologie (1), où il eut fort bien compléta mon aperçu sur la Criminalité nulitaire en France. Le dirnct'^ur de cette revue (2), homme excellent et qui tout le premier sait à qiioi s'en tenir sur la psychologie du milieu portraietur(^, ne put cependant refouler le fonctionnaire ! a (ieque vous dites est vrai, répétait-il à l'auteur, mais pensez donc ! publier cela dans ma revue ! sous mon égide ! Le cours, (|ue jf* professe devant un auditoire de jeunes gens pour* la plupart destinés à l'armée, m'oblige à beaucoup de circonspection. Encore si vous limitiez votre tableau au militarisme d'avant 1789? » Ce fut là.... le début des pérégrinations du livre chez divers éiliteurs, tous plus patriotes les uns que les autres.... Les éditeurs (3)^ qui ont successivement refusé le livre, déclarent tous qu'ils l'ont lu et, aveu très drolatique, qu'ils l'ont trouvé intéressant, très vrai sur divers points. Mais l'éternel il ne faut pas toucher à l'armée forme leur conclusion et motive leur refus de publier l'œuvre... »
Ne trouvant pas d'éditeur en France, je m'adressai en Belgique et la maison Gh. Rozez voulut bien mettre éa firme, pendant que M. A. L. Charles, libraire à Paris acceptait d'en être le dépositaire général en France.
La Psychologie du militaire professionnel ^^vnï donc le 26 novembre et fit grand bruit dans le landerneau politicien^ v: ême outre frontières (4). Point ne nous manquèrent les attaques fort vives, injurieuses aussi. L'émotion fut telle, à en croire les ga-
(1) Archives d* Anthropologie crimmeJle.
(2) D' Lacassagne.
(3) Ce sont MM. Storck, Société d'éditions scionlifiqnes, O. Doin, (î. Carré, Reinwald.
(4) Une édition italienne est sons presse ; nne édition espagnole et une allemande sont annoncées.
zettes, que la magistrature de notre pays faillit intervenir (1).
Devant ces violences, nous gardâmes le ralm^ qui convient à Thomme de science, ce que nous sommes, ce que nous voulons être. Laissant clabauder les gens, nous continuâmes nos études ne rompant le silence que rarement (2). Aujourd'hui nous donnons une nouvelle édition de notre livre et cela nous invite à présenter au public une défense de cet essai de psychologie sociale, de psychologie d'une foule homogène: le militaire professionnel (3).
Plus d'un an s'est écoulé; les passions se sont calmées; je pense que mes contradicteurs ne s'enfiévreront pas à la lecture des réfutations courtoises de leurs rares, très rares objections.
Grâce au Courrier de la Presse, nous pûmes col-
(1) Lanouvellepartit du (rattZoïX 15 décembre et par lavoiede la Libre Parole 16 décembre, fit le tour de la presse française et même étrangère. Je dus démentir ces poursuites et montrer leur impossibilité; par l'entremise de V Agence Nationale, cela fut communiqué à la presse qui, dans ses numéros du 22 et jours suivants, inséra ce démenti. — La nouvelle des poursuites, et aussi croyons-nous des intimidations agirent sur notre dépositaire M. Charles qui, oubliant de mettre notre livre en vente, nous pria d'enlever son nom de sur la couverture de notre ouvrage. En quelques jours, nous dûmes modifier les couvertures, la Revu& Socialiste, par la voix de son administrateur M. Rodolphe Simon, ayant accepté la responsabilité du df^pôt.
(2) Revue des Revues, octobre ; Mercure de France, novembre; Petite République 25 décembre; Peuple (Lyon) 26; Petite République l janvier 1894 ■ Peuple (Lyon) 1 janvier ■ Figaro 29 janvier- Peuple (Lyon) 31 janvier; Qil Blas,A févriei*.
(8) Cette nouvelle édition est présent(^e sous une couverture due au crayon de Maximilien Luce dont nous n'avons pas à faire l'éloge. Nous pensons que la science ne doit pas se faire rébarbative et qu'unie à l'art elle pénétrera plus aisément dans les masses, ce que nous désirons vivement.
— vin —
liger les articles que Ton nous consacra. Nous avons réuni, par genre, autant qu'il nous tut possible, les critiques faites ; nous y répondons. Ce qu'écrivait autrefois Montesquieu, nous le répétons : Le public va connaître Tétat des choses, il pourra juger.
Tout d'abord, quelques mots des injures, des grossièretés qui nous furent si libéralement octroyées, La palme fut vivement disputée entre journaux politiques (1) et feuilles militaires (2). Je ne sais si, en cette lutte mémorable, les militaires professionnels ne l'emportèrent pas, ce qui n'est point pour surprendre, tant ils sont habitués à vain ■ cre. Toujours est-il qu'en ce concert le général lung
(1) Noui ne résistons point au plaisir de donner quelques spécimens de ces outrages : Notre publication était « une honte pour la société », une < ordure, une aberration », méritant de tombera sous le mépris, le dégoût des honnêtes gens », « odieuse ». « absurde », d'un « exorbitant fumisme », méritant « le mépris qu'on doit aux œuvres de calomnie, » — L'auteur était qualiûé de « criminel », « pédant, réclamiste, vaniteux », présenté comme « n'ayant pas été soldat, impropre au service
Eour difformité physique », comme affecté de « manque de onne foi. » — Ces grossièretés parurent dans le Bien public, 23 décembre, Dijon; le Courrier de Bayonne 23; le Courrier du Centre, 25, Limoges ; le Gil Blas, 1 février 1894, signé G. des Perrières ; l'Autorité, 9 février et le Courrier de la Champagne, 11, Keims, signé k.T>eBaXz\V Indépendant d'Epernay, 3, signé H.Monfilleul; le Pilori, 18 mars; le Voltaire, 2 février, signé G. Hère ; etc.
(2) Ce sont: « Immondes attaques, malsaine élucubration, justiciable du mépris public » ; « Pétard, obscurs blasphèmes » etc., proférées pai* le colonel Ortus dans VArmée de Réserve, 12 fé^ier; le Progrès Militaire, 17 janvier, etc.
se distingua (1), sans doute par habitude de caserne. Le vernis mondain s'effritait et laissait voir le soudard, tant il vrai que, chassé, le naturel reparait; et pour le professionnel militaire le naturel c'est la grossièreté, sinon la brutalité.
En cette pseudo-réponse du général lung, il y eut des perles, — notations déterminatrices de Tétat psychique des militaires professionnels — que l'on nous pardonnera de mettre en valeur, quelquesunes seulement :
« M. Hamon parle tout d*abord des effets de la profession militaire sur la mentalité de ses membres. // oublie de parler des effets des autres professions sur la mentalité d>i leurs membres et delà sienne en particulier (??). . . Un homme qui ne ferait que dormir ne se réveillerait plus... ))
Le général lung prenait prétexte de sa soi-disant critique pour fair^ Tapologie'de la guerre, apologie dans laquelle il parlait de la « lutte impitoyable entre les mondes de l'Espace. . . »
D'aucuns (2) estimèrent plus simple d'outrager
(1) « M. Hamon, écrivit ce général, est sans le vouloir sans doute, un impulsif, un suggestionné atteint lui aussi d'une maladie assez répandue,... la militairophobie....E8t-il bien sûr d'ailleurs de n'être pas un inconscient?... Un écrivain qui ne verrait que le mauvais côté des choses serait un malade, un maniaque ou un inconscient. Or c'est là un peu le cas de M. Hamon... » — Ce fut la Revue des Revues, 15 janvier, qui publia l'article de M. lung ; il fut reproduit en tout ou partie dans la France Militaire 15 janvier. l'Avenir Militaire 16 : le Phare de la Loire j 30, Nantes ; le Progrès du Nord, 24 février, Lille.
(2) Dans le Temps du 31 janvier M. A. Dumazet voyait en notre livre un « libelle », une « élucubration », une « spéculation sur une curiosité malsaine ». I>ans la Revue des deuûc Mondes, 15 mars, M. Etienne Lamjr fut plus courtois tout en employant ce môme procédé de polémique.
l'ouvrage, d'injurier l'auteur sans nornmer ni Tun ni Tautre. Ce sont là procédés de polémique dépourvus de toute largeur d'esprit, chose regrett:ible pour ces critiques.
Maints de nos sévères régents eurent de curieux arguments :
« Livre d'un professeur qui se croit philosophe', qui n'a jamais probablement été soldat en vertu de l'engagement décennal. » (Courtier du soir, 21 décembre, Flic).
<c Ecrit avec une ignorance du sujet qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Cest un des livres des plus pervers et des plus dangereux qu'aient jamais été écrits sur la matière : il est faux et de plus ennuyeux. » [Polyhu/lon, mars, A. de Ganniers).
« Le D' Gorre, à qui il a été dédié, n'aurait pas été fâché, si on l'avait prévenu h temps de décliner cet honneur. » ^A. B. de la S. J.— Etudes Religieuses, Si mai).
Nous fûmes soldat, nous n'avons jamais été professeur.
Si notre livre est dangereux il ne peut être ennuyeux ; s'il est ennuyeux, il ne peut être dangereux. L'un exclut TîMitre.
Il est à noter que Je jésuite A. R. rend en même temps compte de la brochure Militarisme du D^ (iorre et que dans ce» te brochure notre savjint ami écrit :
« L'auteur avait bien voulu m'ofïrir la dédicace de sonWwTQ. IL m'avait gracieusemonl communiqué le man.tscrit, demandé mes appréciations et en toute bonne foi, j'avais trouvé l'étude intéressante et juste, utile même... »
On nous fera l'honneur de croire que toutes ces injures ne nous touchèrent p(»int,Tar nous sommes de ceux qui disent i
Frappe, mais écoute. Injure n*est pas argument. Passons (1).
En guise de réfutation, d'aucuns nous saluèrent : socialiste, même socialiste de marque (2).
Un plus grand nombre encore nous catalogua:
Anarchiste (3).
Cette épithète en injure nous était jetée pour discréditer noire livre. Selon ces critiques, le seul fait qu'il fut dû à un anarchiste le rendait faux, sans valeur. Ce procédé de critique n'<îst pas sans intérêt! Peu me chault que Ton me qualifie anarchiste. On me classe là en trop bonne compagnie intellectuelle pour que je m^en offense. Le prouver? A quoi bon citer dés noms du passé ou de nos jours ? Tous les connaissent. Donc cela m'honorait que de me joindre à ces intelligences, mais en vain je me suis demandé ce que cela avait àfaireavec mon étude scientifique.
Que je sois socialiste autoritaire ou socialiste libertaire, c'est à dire anarchiste ou que je ne le sois pas, c'est affaire à moi. Ce sont choses inintéressantes pour le public, car elles me sont purement person-
(1) Dans VEcho de l'armée du 4 février M. L. Galichet, écrivit quft nous cherchions « à démontrer — ce que tout le monde sait — qu'une nombreuse armée en temps de paix est dispendieuse M. Nous n'avons pas dit un mot de ce sujet 1 1
(2) Estafette, 83 décembre, A. P. — Manchester Courier, 26 septembre 1894.
(3) Dépêche de Brest, 13, 20 décembre. — Patrie, 15. — Soir, 18. A. David. ~ Journal d* Alsace, 17, Strasbourg. — Petit Dauphinois (Grenoble), 24, P. Salomè. — Progrès Militaire, 17, janvier. — Journal de la Marne {ChêAonu), 2 février.
nelles et ne sont valables que pour ceux curieux de connaître ma inentalité.
Mais admettons que je sois socialiste, anarchiste, voire même bouddhiste ou n'importe quoi en iste, qu'est-ce que cela a à faire avec la Psychologie du Militai7'e professionnel ? Nous eussions aimé que les critiques le disent. Des faits, une thèse est logiquement déduite 1 Gomment alors, pense-t-on sérieusement la réfuter avec des épithètes? La plaisanterie, encore que bonne, a des limites et en l'occurrence la plaisanterie dépassa les bornes permises. Un homme de science réunit des observations, les classe, en déduit des idées générales et, pour réfuter l'œuvre scientifique, des qualificatifs suffiraient ?
Allons donc ! Cela est sans doute facile, mais cela est trop fragile. Un souffle léger fait évanouir ce procédé byzantin de discussion.
Cependant, il fut aussi employé par ceux qui virent en mon livre œuvre de vengeance et de haine (1). Sur quoi ils se basaient pour telle affirmation, ils oublièrent de le dire ! Combien peu ils me connaissaient ces critiques ! Je ne hais personne et ne veux me venger de personne. Je suis déterministe convaincu et me pique de logique, ce qui m'oblige à être sans haine contre les individus et aussi contre les institutions. Je ne hais point celles que j'estime mauvaises, je regrette seulement leur existence et je me dépense pour qu'elles disparaissent. Loin dé moi la pensée d'imposer la conception de la vérité, je me borne à Texpossr avec
(1) Mercure de France, octobre 1833, un Professionnel. — Revue des Revues, septembre 1893, L. Véron. — X/X« Siècle, 18 décembre, P. Ginisty. — Le Temps, 31 janvier.
— xm ~
Tespoir avoué que mes lecteurs arriveront à concevoir la vérité comme moi. Avec Renan, je juge qu'une vérité n'acquiert sa valeur que quand on y arrive par soi-même. Aussi je dis au public : lis^ regarde, réfléchis, conclus. Je ne lui dis jamais : Crois.
Je n'ai point de haine, je n'appête point après la vengeance. Mais en eussè-je que cela n'importerait pas plus en l'occurrence que mon anarchisme. J'ai cité des faits, j'en ai montré les relations, j'en ai tiré les conclusions. Qu'importe que je l'ai fait pour me venger 1 Qu'importe que j'ai été poussé par ma haine 1 La question est de savoir si les faits sont vrais, si les relations sont justes, si les conclusions sont logiques. Les motifs qui font agir l'auteur, le but qu'il poursuit, de lui seul sont connus. On ne
fieut que les imaginer., bâtir un roman sans certiude et ce roman bâti, fut-il vrai, ne détruirait nullement la thèse scientifique qu'il prétendait détruire.
Mais au fait, pourquoi m'opposer cette pseudo argumentation alors qu'on ne l'oppose ni à Russell Wfillace, pour son Darwinisme^ ni à Gumplowicz pour la Lutte des races^ ni à Geddes et Thompson pour leur Evolution du seœe^ ni à Corre pour son Ethnographie criminetle^ ni àLetourneau, ni à Ferri, ni à Manouvrier, ni à Colajanni, ni à Romanes, ni... ? Prétendrait-on que moi seul ait agi par haine, par désir de vengeance, par anarchisme, que les autres hommes de science eux sont restés impavides et que leur socialisme, leur anarchisme, leur libéralisme ou leur royalisme ne les a point influencés? La prétention est étrange et pour être valable devrait être prouvée ; l'affirmation ne suffit point.
Moi seul connais ou crois connaître les motifs secrets qui me font agir, on me fera donc l'honneur
de croire que je n'ai ni haine, ni souci de vengeance.
Je considère d'un œil indifférent les hommes se mouvoir, tels se meuvent les fourmis.
Je les étudie, les hommes et leurs actes, avec autant d'impassibilité que si je scrutais de mon sciilpel des organismes inférieurs, des êtres de mondes différents du nôtre. En cette analyse psycho- Rociale, je m'abstrais et de mes sympathies et de mes antipathies. Cela m'est aisé puisque pour moi les liommes sont effets, fatalement tels qu'ils sont, Louiez conditions étant données; ils n'ont ni mérite ni démérite. Maiî^ la Psychologie du milUaire professionnel eût-elle été écrite pai* haine, par vengeniice, par un anarchiste, que cela n'impliquerait nullement sa îausseté. Elle reste entière, intacte en s;i valeur devant ces épithètes passionnées, sans sij^nitication critique. Les œuvres de Lamarck et de Liplace ne furent point réfutées par l'affirmation que Jeurs auteurs étaient athées.
Maints critiques protestèrent contre mon antipatrioiisme, me flagellèrent comme d'une injure du qaîililicatif « antipatriote » (1). M. François Goppée écrivit cette mémorable lettre?:
M Est-il nécessaire, mon cherFormentin, de faire connaît ni davantage mon opinion sur les « sans-patrie », .^(ir If s insensés qui osent attaquer le drapeau? Mais, relit* opinion, je Tai criée sur les toits, tant que j*ai pu.
(1) Archiïses d'anthropologie criminelle, 15 septembre lM9;:i. Siorck. — Echo de Parts, 25 décembre, Mirman. — Notwelle Revue, 15 — Matin, 27. — Estafette, 29, Peyrouton. — Revue des Revues, 15 janvier, général Jung. — Journal iftfj Débats, 29, H. Malo. — Gil Blas, 1 février, G. Des Ferrures. — Voltaire, 2, G. Hère. — Journal de la Marne (Ghâlons), 2. — Echo de l'armée^ i, L. Galichet, ~ Indépendant (Eoernay), 3, H. Monfllleul. — Armée de Réserve, 12, colonel ûrtus.
de toutes mes forces, au risque d'être traité de « chauvin » et de « cocardier », ce qui, d'ailleurs, ne me déplaît pas. Ces malheureux sont des fous, de purs fous, mais, en France, je ne les crois pas dangereux. Le sentiment national. Tinstinct militaire sont intacts chez nous. Qu'une guerre éclate, et toutes ses stupides criàilleries seront étouffées dans le premier roulement de tambour. » (1)
Le poète avait oublié qu'il avait écrit, dans VEclair en 1891 : « Notre Amour de la pairie et notredésir d'une revanchesont absurdes au fond » (2).
Parmi les critiaues patriotes, d'aucuns écrivirent que j'avais publié mon volume spécialement pour discréditer l'armée française. La preuve?// va y avoir une édition allemande de cette « odieuse publication » (3). L'argument réjouit, sa logique éblouit. D'autres regrettaient avec amertume que livre si néfaste ne fut né au-delà des Alpes ou des Vosges. Tel M. Saint Genest :
Alors même que le métier des armes leur semblerait absolument répugnant, pourquoi écrivent-ils de pareilles choses... Ils se laissent emporter par Thorreur quêtant de barbarie leur inspirent ? Mais alors c'est en Prusse qu'ils devraient commencer leur œuvre ; c'est en allemand qu'ils devraient écrire leurs articles avec des signatures allemandes, c'est dans les casernes de Berlin qu'il faudrait distribuer ces brochures ; c'est aux citoyens de Guillaume (pi'il faudrait prouver que le soldat est tout au bas de l'échelle sociale et que l'officier
(1) Echo de Paris, 25 décembre. — M. Ch. Formentin avait ouvert une enquête sur la thèse que noiiR défendions et sur le Catéchisme du Soldat, de Maurii e Charnay,
(2) Reproduit p. 655. ^ Année 1801 de la France Sociale et Politique,
(8) Autorité, 9 février, André de Batii
est un être infâme. Et puis, une fois que Tarmée prussienne aurait été désorganisée — si la chose est possible — alors, continuer l'œuvre en Italie, la poursuivre en Autriche... et enfin, quand nos ennemis ne seraient plus à craindre, s'adresser à la France... » {L'Ecole du crime — 26 Janvier — Figaro)
Sans doute'M. de Batz s'attristera, et M. Saint- Genest se réjouira de savoir que notre livre a émigré, que les sujets de S. M. Guillaume II, de S. M. François-Joseph, de S. M. Humbert I, vont connaître c( de pareilles choses »•
Peu me chault cette tristesse et cette joie d'ardents défenseurs du professionnel militaire, mais en vérité je serais bien aise qu'on me dise comment le patriotisme ou l'antipatriotisme d'une œuvre peut motiver son erreur ou sa vérité I
Mais, au fait, ce livre esi-il si antipatriote que certains le voulurent dire? Quelques critiques affirmèrent le contraire, tels le D"^ A. Gorre, M. Fournières, (1) le D' Boyer (2) :
« J'ajouterai que le livre de M. Hamon me semble patriotique dans le bon sens du mot ; la discipline mal comprise est le ferment par excellence de la désagrégation occulte dans les armées, et elle prépare la dislocation finale pour le jour où l'on compte le plus sur leur action. »
« J'ajouterai qu'en moi se réjouissent également le
(1) Ces» réponses figurent dans une enquête qu'avait entreprise surnotre livre, M. Georges Docquois. Cette enquête devait paraître dans le Journal ; elle n*y fut point publiée, nous ignorons le ou les pourquoi. Elle fut insérée dans VEre Nouvelle, avril, sous le titre Le Métier des armes.
(2) Cette opinion figure en une lettre que le médecin-major Boyer écrivit à M. Ch. Formentin pour l'enquête ôeVEcho de Paris. Elle ne fut pao insérée dans ce journal. Pourquoi ? Le Parti Ouvrier (8 février) et le Peuple de Lyon (12 février) la publièrent.
— xvn —
patriote et Tinternationaliste : le patriote de voir que les produits du militarisme sont partout semblables et que Tallemand n'a rien à reprocher au français... Veut-on travailler à rompre triplice et duplice, qu'on traduise le livre de Hamon et le donne à lire aux membres allemands, italiens, russes, etc., des futurs Etats-Unis d'Europe... »
« La thèse de M. Hamon est juste, irréfutable et doit être considérée comme l'œuvre d'un observateur consciencieux; d'un logicien implacable et, je ne crains pas de le dire, d'un bon patriote. En dépit des sottes invectives et des prétentions contraires d'un chauvinisme plus apparent que réel, et trop bruyant pour ne pas être de commande, la méthode positive, en sondant le cœur et les reins, en mettant h nu les plaies et les vices de ce grand organisme qu'on appelle l'armée, fait acte de patriotisme" éclairé et de sage prévoyance... »
Sous une autre forme le même soi-disant argument me fut opposé par quelques revues (1) : La suppression de l'armée est impossible, donc il faut se taire.
Ces critiques oubliaient que \2i Psychologie du M, P, est un livre de science et que son auteur n'avait pas, en récrivant, à s'occuper de savoir si la suppression de l'armée était possible ou non, si le livre était antipatriote ou patriote. La fin de l'homme de science — et je suis tel — est la recherche de la vérité. Une fois acquise cette vérité, le scientistela doit publier, car elle est un bien commun suivant Texpression de Bossuet. Le scientiste n'a pas à savoir si la vérité qu'il découvre va choquer les idées reçues, va ébranler Tordre social, va motiver la Tuine de son pays, va entraîner la misère pour les siens, la prison ou la
(1) Archives d* anthropologie criminelle, 15 septembre 1893. Storck. — Mercure de France, octobre 1898. — Evénement, 28 février, commandant Schambion.
mort pour lui. Le scientiste sait qu'il possède la vérité et le sachant illa doit livrer au public; il ne doit pas la celer, la recouvrir d'un manteau, la défigurer, car alors, il n'est pas digne de ce beau nom: homme de science.
Avec justesse Massillon a dit: « On n*est pns digne d'aimer la vérité quand on peut aimer quelque chose plus qu'elle. » J'aime la vérité plus que tout autre chose et l'aimant, je la clame sans m'occuper des conséquences sociales qu'il en peut momentanément résulter. Quelle est la vérité qui, mise au jour, n'a troublé l'ordre social du moment? Jésus prêchant le communisme et la liberté, glorifiant l'égalité et la fraternité, troublait l'ordre social et, sur la croix ignominieuse il paya ce délit. Galilée, encore qu'abjurant sa conviction, prononça le «B pur simuoveio affirmant, quand même, la vérité troublaittoutTordre social. Socrate comme Jean Huss, Ulrich de Hutten comme Dolet, Spinoza comme Lamennais, Wiclef comme Proudhon, Karl Marx comme Condorcet, Diderot comme Campanella et combien d'autres encore troublaient l'ordre social par l'affirmation, par la publication de vérités turbatrices et depuis acceptées. Ils subirent la mort, la prison, la misère pour cette énonciation de vérités qui ébranlaient la société, mais ni prison, ni mort, ni misère ne prouvaient leur erreur, la fausseté de leurs conceptions. Qu'importe que la société tremble, qu'importe que la patrie chancelle! Ce qui vaut c'est: Les faits sontils exacts, les déductions sont-elles justes, les conclusions logiques? L'œuvre est-elle vraie ?
Là seulement est ce que le critique doit examiner; le reste n'a pointa l'occuper s'il veut être impartial, sans passion. La thèse delà Psychologie du P, M, estelle fausse ou juste? Voilà la question que le critique doit scruter. La simple qualification du livre antipa-
triote, la simple affirmation que les armées sont nécessaires n'infirment pas du tout notre œuvre.
D^x)^ le Mercure de France (octobre 1893), un professionnel militaire écrivit cette pensée:
« Et ne doutez pas que le jour où Ton supprimerait « cet archaïsme qu'on nomme Farmée, le jour où elle a se fusionnerait avec le civil au point de perdre les « qualités -- ou les défauts, si vous voulez — qui font « sa force, ce jour-là M. Hamon, il vous faudrait chante ger de langage ou essuyer votre plump, car le Teuton « serait le maître et vous la briserait dans les doigts. »
Les événements se chargèrent de montrer Tinsigiiifiance de cette admirable phrase. Point n'est besoin du Teuton pour tenter de briser la plume du penseur. La liste de toRS les écrivains, qui depuis lu ans furent condamnés en France est certainement iaassi long[ue que celle des écrivains condamnés en Allemagne. A quoi bon citer de>$ noms? Le Teuton vainqueur ne briserait pas plus l'essor de la pensée que ne le font les gouvernants actuels. (1) Leurs efforts, d'ailleurs, sont vains et méprisables.
Dans VEsûafette (29 décembre), M. Abel PeyroutoQ: reprit la même objection généralisée en écrivant:
« Je sais que l'armée fait aux esprits supérieurs
« les loisirs des hautes spéculations de la politique, de « la philosophie, de la science, de rart,de Tindustrie. »
(1) En juillet 1894, il a Hè voté en France une loi qui briserait la plume des penseurs si ceux-ci ne continuaient à agir comme si elle n'existait pas. En 1895, en Allemagne, le Keichstag a refusé de voter une loi analogue.
Cette assertion est contredite par ce qui se passe en Angleterre, en Suisse, aux Etats-Unis où u n'y a presque pas d'armée. Cependant on y spécule en philosophie, en science, en art, etc. L'armée protège tantl'art, la science, la littérature, la philosophie que, à toutes les époques, elle a mis à sac les bibliothèques, les musées, etc. Il suffit de lire l'histoire grecque pour savoir qu'Archimède fut brutalement occispar un soldat; il suffit de lire les chroniques mediœvales pour savoir que les reîtres farouches ne ménageaient guère les moines studieux. Encore de nos jours, les armées européennes en Chine, en Annam, au Tonkin, en Hindoustan, Siam et Birmanie, détruisirent des merveilles de l'art antique ou contemporain. Un soldat, retour du Tonkin, me contait un jour que, pour s'amuser, un bataillon avait pris comme cible un bouddha pansu, gigantesque statue dont la valeurhistorique était certaine. Lors de la guerre franco-allemande, la bibliothèque de Strasbourg fut incendiée, la flèche détruite. Lor» de la guerre de Russie, Moscou fut brûlé. Je me souviens avoir lu dans le supplément littéraire du Figaro (février 1895), un récit d'un officier anglais, qui, en l'extrême Orient, par distraction, abattait avec son sabre les oreilles, nez et bras de' statues et statuettes. Combien d'autres faits semblables ne pourrions-nous citer si nous dépouillions tous les récits de campagne écrits seulement par des militaires.
Je doute, que en ces temps de lutte, de pillage et d'incendie, les philosophes, les savants, les artistes puissent se livrer à de hautes spéculations. L'argument de M. Peyrouton est donc spécieux.
Quelques critiques, même de ceux qui louèrent,
qualifièrent de pamphlet, de réquisitoire (1) la Psychologie de M. P., ou restimèrent violente (2).
A moins que de même Ton appelle réquisitoire, l'exposé impartial des mœurs des tigres ou des lions, par exemple, je ne pense pas que Ton puisse sérieusement considérer mon livre comme un réquisitoire. De même que le naturaliste, pour dresser la monographie des félins — par exemple — s'enquiert de leurs mœurs, les observe, de même pour dresser la monographie psychique des militaires professionnels, nous les avons étudiés, observés. En ces observations, en cette étude impartiale, il n'y a aucune tendance réquisitoriale. Je ne requiers aucune pénalité contre les malheureux militaires ; je ne les ai point montrés partialement (3), je me suis borné à la relation des faits exacts, à des déductions et à des généralisations sans violence. J'ai exposé la vérité dans la brutalité de sa nudité, sans les oripeaux qui la cèlent. Et pour ce, on crut violent notre livre alors qu'il ne l'est point, alors que la violence est si loin de notre pensée que pour nous, nous souhaitons un temps où l'être violent sera considéré comme un monstre.
Séverine nous fut sévère, car elle écrivit ces lignes :
a Certes, je n'approuve ni la forme injurieuse ni la partialité arbitraire qui préside au livre de Hamon, la
(1) Avenir Social (Dijon) 26 novembre, F. Pelloutier. — Patriote^ 5 décembre, Bruxelles. — Echo de Paris 3 janvier (E. Lepelletier). — Eludes Religieuses (A. B de la S. J.) 31 mai 1894.
(2) XIX* Siècle 18 décembre, Ginisty. — Journal d* Alsace Strasbourg) 17. — Estafette 23, A. P.
(3) Eclair 22 décembre. — Petit Dauphinois (Grenoble), 24, P. Salomé. — Estafette 29 Peyrouton. — Echo de Pans 3 janvier, Lepelletier.
Psychologie du militaire professionnel ; et il me semble qu'englober toute une classe de citoyens dans la réprobation méritée seulement par quelques-uns, utiliser l'opprobre de ceux-ci pour en éclabousser ceux-là, n'est pas un acte juste et louable. Mais, ceci dit, nettement, loyalement, il est impossible de n'être pas frappée par certaines citations de faits, leur rapprochement, la conclusion inexorable qui s'en dégage. — et de ne pas reconnaître, en cette analyse, l'embryon d'une vérité. » {Echo de Paris, 23 février).
En vain nous cherchâmes et nous cherchons encore la forme injurieuse de notre livre, écrit avec une indifférence placide, sans haine, sans désir de vengeance comme j'eusse écrit un ouvrage sur les insectes, ainsi que quelques critiques l'ont constaté, notamment M. Alfred Kerr, dans Gegenwart (89 décembre 1894).
La belle série d'articles que Séverine écrivit, l'hiver 1894-95, pour protester contre les brutalités des officiers, suffit pour démontrer son erreur lorsqu'elle nous accusait de partialité arbitraire.
Les objections précédentes ne sont point nouvelles. Autrefois elles furent adressées aux philoso- {)hes5 aux savants qui prétendaient examiner avec eur raison l'idée de Dieu. Nos arguments de réfutation ne sont point nouveaux, ils furent autrefois employés par les savants, les philosophes défendant leur droit de penser, de tout passer au crible de l'analyse rationnelle.
Dans les siècles passés le seul examen de l'idée de Dieu soulevait de saintes colères et plus d'un audacieux mourut dans les geôles, sur le bûcher ou dans l'exil. L'idée de Dieu — telle qu'elle est orthodoxement enseignée par les Eglises — a vécu. Les
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efforts pour la maintenir debout en face de la raison ont été .vains. Les coups, les peines, pauvres arguments, se sont comme vapeur légère évanouis devant l'esprit critique des philosophes et des scientistes. Aujourd'hui l'examen de l'idée de patrie, l'analyse du militarisme soulèvent des colères. Demain, ces colères paraîtront ^ux hommes aussi étonnantes que nous semblent celles soulevées par la négation de certains dogmes religieux. Comme l'écrivait Clemenceau : « Il n'est rien aujourd'hui qui se puisse soustraire au jugement des hommes. » {Justice^ 22 décembre 1893). A des hommes de science, à des philosophes qui mettent au-dessus de tout, la vérité, il est oiseux d'opposer la Religion, la Patrie, l'Ordre social. Ce sont là choses dont nous ne pouvons nous soucier quand, le scalpel en main, nous disséquons les organes sociaux. Ce sont là arguments extra scientifiques sans valeur pour le scientiste et pour une œuvre de science.
Parmi les critiques, quelques-uns objectèrent qu'on ne faisait ni l'histoire ni la psychologie au moyen de faits divers coupés dans les journaux (1).
L'objection porte bien plus loin que peut-être ne le pensèrent ceux qui l'écrivirent. Elle passe par dessus mon humble personnalité pour atteindre les Lombroso, les Lacassagne, les Corre, qui firent ainsi de la criminologie, pour atteindre les sociologues contemporains ou de ce siècle. Cet argumentqui faisait dire à un savant critique: « Conseillerait -on à M. Hamon de consulter la raison ou la logique? » (2)
(1) Revue Scientifique 9 décembre. — GCl Blas 15, Marcel L'heureux. — Le Temps 31 janvier, Dumazet.
(2) Parti socailiste 21 janvier.
ne tend à rien moins qu'à interdire l'emploi des journaux, comme sources de documents. C'est là une inadmissible prétention. À toutes les époques, l'histoire a été écrite à l'aide de documents aussi entachés d'erreur, d'esprit de parti que le peuvent l'être les journaux.
Jamais un historien, ayant le souci de la vérité, pour écrire l'histoire d'une époque, ne se bornera à user des documents officiels : lois, discussions parlementaires, traités de commerces ou diplomatiques, rapports officiels. Non, il recherchera les souvenirs que des témoins ou des acteurs publièrent, il dépouillera les archives pour connaître des lettres, des récits inédits des événements. De l'ensemble, grâce à l'esprit critique, il saura tirer l'essence et montrer au lecteur l'histoire vivante, vraie autant au'elle peut l'être, de cette époque. Pour écrire 1 histoire, autant utile, plus même que le recueil des actes des parlements, que le recueil des arrêts, que les actes de procédures enfouis dans les archives, sont les chroniques de Froissard, la satire Ménippée, le journal de l'Estoile, les mémoires du duc de Saint- Simon, etc.
L'histoire étant ainsi écrite; le psychologue, le criminologue, le sociologue enfin vont puiser dans ces archives, dans ces livres de mémoires, de chronique. Ils extraient la moelle utilisable pqur eux et la mettant en lumière, la livrent au public.
Il est certain que les auteurs de ces récits, les Froissard, les Saint-Simon ou les L'Estoile, témoins ou acteurs dans les faits qu'ils narrent les ont déformés, ont mis en lumière certains détails, rejeté dans l'ombre certains autres. Suivant leur amitié, leur indifférence ou leur haine contre certains personn|iges, ils ont altéré les événements ; suivant leur vision çroçre ils les ont présentés. Mais c'est là le défaut inhérent à toutes œuvres humaines et si, à
cause de son existence, toutes ces œuvres étaient infirmées, autant vaudrait ne plus écrire et brûler toutes les bibliothèques.
De tous ces récits empreints d'esprit de parti, d'intérêt personnel, Thistoiien, le sociologue, possédant Tesprit de critique sait faire jaillir la vérité. Tel le diamantaire sait d^uue pierre brute, par une taille habile, faire jaillir les mille feux du brillant.
Actuellement les mémoires, les chroniques d'antan, ou ont disparu, ou ont vu leur importance diminuée par les journaux. En les gazettes est le grand réservoir ou sociologues et historiens puiseront, puisent déjà fructueusement. Leur crédibilité est aussi grande que celle des auteurs de mémoires et de chroniques. Les faits qui y sont relatés le sont par des témoins, des acteurs comme dans le cas des Mémoires. Les relations des événements alors qu'ils vivent encore dans l'esprit des hommes sont empreints d'une plus grande somme de vérité ; ils sont moins déformés par l'influence du temps; lus par des témoins qui ont présent à l'esprit les détails des événements, ils peuvent être rectifiés et ils le sont.
Les gazettes sont sources documentaires, aussi sûres, plus sûres même que les pièces officielles, les discussions parlementaires. Il suffit d'user de ces gazettes avec l'esprit critique. Il suffit d'éliminer les exagérations naturelles, en comparant les gazettes d'opinions diverses, en ne se tenant point à un seul récit. Les relations se complètent entre elles. Alors on peut extraire la moelle historique, psychologique, criminologique, etc., de ces feuilles avec autant de certitude que des mémoires, des chroniques, des actes officiels, des correspondances.
Les récits d'un procès, d'un suicide par misère, d'une mort de faim, d'un chantage, d'une brutalité, d'un abus de pouvoir dans les journaux, possèdent autant de crédibilité que les récits des mœurs des
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peuplades asiatiques, africaines, ou américaines, ou européennes par des voyageurs. Cependant on n'objecte point aux sociologues qui en usent leur non véraciU^ parce qu'ils les comparent entre eux, les pas- Beiît au crible de leur raison, de leur critique. Or, c'est ce qui aussi se fait pour les journaux. Donc il n'est point juste d'inculper ceux-ci et d'innocenter ceux-là.
Les sciences sociologiques se traitent nécesairement par la méthode positive, celle-ci exige des observations ou des expériences. En psychologie sociale, collective, en criminologie, le procédé expérirnentalsemble difficile, sinon impossinle à employer, il faut avoir recours au procédé observationnel. Or ce procédé ol>lige à recourir à des sources diverses d'observations: mémoires, lettres, journaux. Si l'on se bornait auK souvenirs personnels comme certains de mes critiques l'eussent voulu (1), la récolte serait lïien insuffisante en quantité, en qualité. L'homme ne peut être à la fois dans des lieux divers, en des milieux semblables. Il serait absurde qu'il ne profitât pas, pour ses travaux, des observations d'autrui ; et ces observations des autres hommes il les trouve (Luis les livres de mémoires, dans les romans, dans les correspondances, dans les revues, dans les gazettes.
Voilà popniuoi nous nous sommes servis et nous nous servirons encore de toutes ces sources de documents.
{1} A ceux qui usent des souvenirs personnels tels dans Biribi, Sotis-O^s, Elevé Martyr, Au port d'armes^ Casque et sabre, etc., on a reproché la passion, le désir de vengeance, la haine. Ou a dît que le tableau présenté pouvait être exact pour le milieu décrit mpis non pour les autres milieux semblables. Pour éviter les reproches, je m'abstins soigneusement de citer des obsei*vati((ns personnelles et., je fus gratifié de ces mênoiea paeudo objections !
Nombreux furent les critiques qui prétendirent réfuter monlFvre en objectant que j'avais généralisé des faits particuliers. Après en avoir colligé un certain nombre, après les avoir classés, j'en avais déduit des généralisations, ce qui était peu ou point scientifique. (1)
Cet argument comme le précédent est argument de principe et aune portée toute autre que la simple réfutation de la Psychologie du M, P,
J'ai en eflfet généralisé des faits particuliers comme l'ont fait avant moi tous les savants, tous ceux qui usèrent tant de la méthode rationnelle que de la méthode positive (2). J'ai fait comme Darwin, La-
(1) Archives d'anthropologie criminelle 15 septembre 1893' Storck. — Gil Bla% 1^ décembre Marcel Lheureux. — Nou velle Revue 15. — Réforme (Bruxelles) 17, R. B. — Echo de Paris 25 Mirman. — Estafette 29 A. Peyrouton. — Ef^ho de Paris, 3 janvier, Lepelletier. — Revtce des Revîtes, 15 général lung. — Echo de Pans, 23 février, Séverine. — Mouvement social, mars 1895. J. Bailhache.
(2) Il suffit de lire des œuvres de sciences des siècles passés pour observer que leurs auteurs généralisaient leurs faits d'observations personnelles. Ces faits étant peu nombreux étaient souvent passés sous silence et il semblait qu'ils n'eussent recours qu*à la raison. C'est là une simple apparence. Ce qui différenciait les savants rationalistes des savants positivistes, c'est que ceux-là s'appuyaient rarement sur les observations d'autrui, mais seulement sur les leurs propres : inf'^rant de leurs propres sensations celles des autres hommes, généralisant sur des événements personnels et par rationabsme inférant qu'ils survenaient semblablement aux autres hommes. Au fond le procédé était le même que la méthode positive, mais la quantité d'éléments de généralisation était bien moindre c'est ce qui produit la supériorité scientifique de la méthode positire sur Is^ méthode rationnelle.
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marck, Letourneau, Romanes, Lubbock, Lombroso, Garofalo, Corre, Mano.uvrier,Betiedikt Geddes, etc., etc. Qui affirme la non- valeur de ce procédé d'examen détruit les ouvrages desNovicow, des Haeckel, des Broca, des Topinard, des de Mortillet, des André Lefèvre, des Hovelacque, des Bordier, des Mathias DuvaJ, des Laveleye, des Bain, des Buchner, des Maudsley, des Paulhan, des Sergi, des Sighele, des Gurney, des Podmore, des De Greef, des Mosso, des Taine, desFéré, etc. Alors il faut jeter au feu les livres de sciences de toutes les époques, car il n'est aucun qui ne soit la généralisation de faits particuliers.
Si ces scientistes ont le droit de généraliser des faits particuliers, je possède moi aussi ce droit. Si cette généralisation n'implique point la non-valeur de leurs œuvres, elle n'implique pas non plus la non valeur de mon livre. Si le procédé d'observation et de généralisation est légitime pour les hommes de acience, il est aussi légiime pour moi-même. Or je ne pense point qu'on songe à considérer comme illégitime l'emploi de cette méthode par les Geoffroy St-Hilaire, les Geddes, les Taylor, les Mantegazza, les Gomme, les Havelock Ellis, les Elle Reclus, les Elisée Reclus, les Weismann, etc; je maintiens donc la légitimité de mon procédé et affirme la nonvaleur de l'objection pour détruire la Psychologie de M, P.
Maints, parmi les critiques, m'objectèrent l'exceptionnalisme des faits cités (1).
Les faits que j'ai relatés, sont absolument normaux et point du tout exceptionnels. Certains d'en-
(1) Archives d'Antropologie criminelle, 15 septembre 1893, Storck. — Réforme (Bruxelles) 17, R. B. — Libre Parole 19 Drumont. — Estafette 29 Peyrouton. — Autorité 9 février A, de Batz.
tre eux sont commandés par les règlements militaires, c'est-à-dire qu'ils sont légaux. Ils sont donc loin d'être exceptionnels.
Clemenceau le constata en ces lignes :
« Pourquoi Tarmée échapperait-elle à cet instrument de dissection qui sépare, décompose, réduit en ses éléments, toute conception, toute institution, tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui est en voie d'être ? Que M. Hamon prenne donc son scalpel, et qu'il fasse sa démonstration. Elle est claire, sa démonstration, elle est rigoureuse, impitoyable et — pour le psychologue — irréfutable. Il a accumulé les faits, et il aurait pu en remplir autant d'in-folios qu'il lui aurait plu. » {Justice, 22 décembre 1893.)
Mais oyez ce fragment de lettre du médecin-major Boyer :
« J'ai pensé qu'il ne vous serait pas indifférent de connaître sur la question l'opinion de l'un des professionnels cités dans l'ouvrage de M. Hamon, d'un officier du corps de santé, qui, pendant plus de vingt ans, a observé l'armée de très près, tant en France qu'en Tunisie, au Tonkin et en Algérie. J'estime que l'on peut, à propos de la Psychologie du militaire professionnel, répéter ce qu'un ancien .ministre de la guerre, M. le général du Barail, a dit de Sous-offs : « Tout ce qui est dans ce livre est vrai » La partie documentaire, que l'on aurait pu développer à l'infini, est inattaquable. Les exemples-types se rapportant pour la plupart à des contemporains, avec noms et adresses des sujets mis en cause, et indication des sources où on les a puisés, de manière à faciliter le contrôle et les contre-expertises, ont toute la rigueur d'observations scientifiques. Ce point acquis, les conséquences en découlent naturellement. Le reproche que l'on a adressé à l'auteur d'avoir trop généralisé et d'avoir basé ses conclusions sur des cas exceptionnels, ne me paraît pas fondé, car pour un scandale divulgué, il y en a cent, mille peut-être, qui demeurent inconnus ou sont étouffés. A l'occasion d'une
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pétition adressée au Sénat en 1892, et relatant des brutalités, des vols, des actes contre nature commis sur leurs soldats par des officiers, un journal conservateur, La Liberté, organe officieux du ministre de la guerre, dans son numéro du 16 avril 1892, avouait ingénument que ses faits sont plus communs qu'on ne le croit généralement,..)) (Parti ouvrier, 8 février)
L'opinion des médecins militaires ou marine, Boyer, Lacassagne,(voirp. vi), Correestcatégoriqtie. Ce dsrner dont on connaît la science et la philosophie, en ïéiude Militarisme {1) qu'il consacra à notre livre, cita plusieurs faits confirmatifs de notre thèse et dans une lettre, réponse à Tenquête de M. Docquois, il écrivit :
« Pestime les idées de M. Hamon, man ami, bien justifiées par les faits (sauf quelques réserves d'importance secondaire)... Il y a des vérités que Ton hésite à dire : On a tort de les vouloir dissimuler. » (Ere Nouvelle, avril 1894).
Les affirmations de ces savants qui vécurent parmi les professionnels, sont basés sur l'expérience ; elles ont la valeur de faits pour la confirmation de ma thèse.
Mais, ô ironie I dans le moment même où les gazettes s'épuisaient à clamer l'exceptionnalisme des faits par moi cités, elles fournissaient elles-mêmes d'amples documents (2) à l'appui de la thèse que nous soutenions.
(1) Société Nouvelle, décembre 1893. — Il y eut un tirage à part.
(2) Le Temps notamment publia des extraits d*un recueil de « lettres de campagne en 1870-71 » par rotficier de réserve Kindfleisch Gela fait dire à la Réforme de Bruxelles, 28 décembre 1893 ; Le cas confirme d'autant mieux la thèse de M. Hamon qu'il s'agit d'un officier occasionnel ; il aurait beau jeu à
Ils abondent ces faits! Partout on les trouve! Ouvrez Der moloch des Militmn^mus (Schaebelitz, éditeur à Zurich) qui s'est publié à la même époque que mon livre et vous trouverez nombre de faits similaires à ceux que j'ai relatés.
Combien est suggestif la correspondance du souslieutenant Normand. Elle vaut d'autant plus pour le psychologue qu'elle fut écrite à des amis, avec sincérité, qu'elle n'était point destinée à la publicité ; qu'elle fut publiée après que M. Normand eut été tué bravement à l'ennemi.
Citons quelques extraits de ces lettres :
« Nous sommes sans nouvelles de France depuis cinq « jours. Pourvu qu'on ne fasse pas la paix ! C'est que j'ai « aussi V ambition d'avoir ta croix du Cambodge (p. 19).
«... Enfin nous comptons blon ici qu'une expédition m qui aura duré un an et demi et pour lae^ueUe on n'au- « ra pas envoyé de France moins de 20.000 hommes, « soldats et marins, méritera une médaille commémora- « twe à ceux qui Pont faite. (P. 73)... On m'avait refusé
extraire de ce recueil intime des preuves multiples et explicites à Tappui de ses griefs : vol, grossièreté, etc.
LiB. Revue des Revues du l*' msii, donna d'après la Neue Deutsche Revue d'avril des extraits du « Journal d'un fonctionnaire au Cameroun ». Ce n'est qu'un long récit de viols, d'abus de pouvoirs, de brutalités dont les faits suivants donneront un aperçu : Lors de l'expédition de Bakoko, le chef allemand M. Vehlan fit incendier les campagnes ; les prisonniers, des vieillards, des femmes, des enfants, furent affreusement battus, encbainés sur le pont du bateau pendant les plus grandes chaleurs ; les vers sont logés dans leurs membres ensanglantés et tuméfiés ; les prisonniers agonisants ont ét*^ fusilla comme des bêtes sauvages ; on ne fait pas de prisonniers, on tue tout, u Les soldats, dit M. Vehlan a table, et surtout un parmi eux ont une façon admirable d'enlever la peau aux ennemis ; on pratique une coupure avec un couteau a la mandibule inférieure; suit un bon coup de dents et voilà la peau détachée du visage... » —Qes extraits sont suggestifs;
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« ce plaisir (tirer sur les chinois), mais ces messieurs « (tirailleurs tonkinois), se le sont offerts. J*ai vu (( avec plaisir à 300 mètres de moi, sept ou 8 chinois a piquer des têtes (p. 78)... Nous espérons bien^ par « exemple, que la patrie reconnaissante nous votera « une médaille comme morative, (P. 79)... Nous avons « eu la satisfaction de voir des chinois tués en veux-tu « en voilà sur notre route ; cela nous a fait un plaisir « extraordinaire. (P. 92)... Nous visitons tout et nous « pillons un peu partout ce qui nous convient. J'ai deux « étendards chinois, un sabre idem, une ceinture à « cartouches, une carabine italienne très curieuse qui « m'a fait bien des envieux, etc. (P. 94)... Nous rencon- « trons quelques chinois sans armes dans les villages « que nous traversons. Nous les emmenons pour «le principe. (P. 103)... Je n'ai pas besoin de vous « dire que tous ceux qui nous tombent sous la main, « blessés ou non^ sont exécutés séance tenante. (P. 120)... « J'ai été assez heureux pour recueillir (c'est le mot « honnête) des sabres et fusils chinois, plus deux éten- « dards, un poignard, une lance et un chapeau (p. 126)... (( Passant toute la journée à ta fer à coups de bâton ou « de plat de sabre sur les coolis, un tas de fainéants « pour les faire travailler. (P. 141)... Les annamites sont « très doux, très soumis, très craintifs, on ne leur parle « qu'à coups de pied au derrière. (P. 147)... Nous espé- « rons tous ici que le pays nous votera une médaille « commémorative (p. 163)... La vue des blessés et des « morts ne me fait déjà plus rien, j'ai couché très tran- « quillement... à côté d'un caporal. . tué et que j'ai fait « pousser un peu pour planter ma tente (p. 171-172)... Je (( ne doute pas après tout cela que le parlement... ne « nous accorde la médaille commémorative que nous a désirons tous si vivement» qui coûterait si peu et qui « ferait si bon effet dans l'armée qu'elle relèverait à ses « propres yeux. (P. 174)... »
(Lettre du Tonkln, de novembre 188i à niars 1885. Correspondance de R. A. L. V. Normand. Nouvelle édition. Paris 1887, Ollendorff, éditeur.)
Tout commentaire est inutile.
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Que l'on se remémore la nouvelle affaire Turpin qui surgit en mai et juin 1894 1 Les mêmes agissements des militaires professionnels que nous avons narrés dans Ministère et Mélinite et signalés dans la Psychologie du militaire professionnel^ se renouvellent quand M. Turpin présenta sa nouvelle invention au gouvernement français. Il y eut une très vive campagne dans les gazettes; au ^ cours d'icelle, fut publiée une pièce authentique bien intéressante pour le psychologue. La pièce, un rapport rédigé de concert par la 3^ direction (artillerie et équipages militaires) et par la 6« direction, (poudres et salpêtre), avait été photographiée par M. Serrant, ingénieur qui, lors d'un procès avec l'administration de la guerre l'avait eu dans son dossier par l'entremise de M. Laguerre son avocat. Dans cette pièce émanant d'officiers supérieurs ou généraux dont le général Mathieu, on lisait:
« Lorsque Turpin avait présenté son invenlion au mi- « nislère de la guerre, les servions compétents s'étaient « préoccupés avant tout des moyens de profiter de ses « idéeSf de ses travaux et de ses communications sans « avoir plus rien à démêler avec lui, en raison de ses ^prétentions qu'on prévoyait devoir être exagérés ., , » (Figaro, 31 mai 1894).
On n'avoue pas plus ingénuement son désir de voler.
Qu'on relise les gazettes qui rendirent compte des choses de la marine, j'entends des débats de la commission parlementaire et de la commission extraparlementaire d'enquête et on voit nettement apparaître dans les agissements de ces professionnels militaires, les caractères psychiques que nous déterminâmes. On aous permettra de relater ce seul fait:
Le 9 mai, à une séance partielle de la Commission