XXXIV
M. le député Gabart Danneville fait connaître qu*il tient de source sérieuse et certaine que l'amiral Gervais a fait venir dans son cabinet, les officiers et fonctionnaires appelés à déposer powr leur interdire de parler ou de donner aucun renseignement à la commission. {Justice j 11 mai). Démenti par V Agence Bavas. Alors à la séance du 11 mai (Justice du 13), M. Cabard Danneville lut une note pour maintenir le renseignement, mais atténuatrice par courtoisie, car il disait qu'il était heureux de voir le chef d'Etat-major général nier les faits sur son honneur. Après la séance ce député ajouta : « Hier encore j'ai reçu la visite de fonctionnaires de la marine venus me confirmer l attitude de M. l'amiral Gervais. Devant son démenti je ne puis persister, car je ne puis révéler le nom des fonctionnaires. Ils seraient brisés comme verre. Ce que j'ai entendu faire c'est èi la fois mettre M. l'amiral Gervais en face de sa parole d'honneur et aussi de ses actes. A lui de voir... »
On aperçoit aisément la prépotence.
Mais veut-on d'autres faits? Combien la moisson est ample ! Je suis embarrassé pour citer tous ceux qui viennent à Tappui de notre thèse.
■- Encore ceux-ci recueillis dans la presse française pendant les mois de mai et juin 1894.
Dans le Journal du 14 mai, le D' Jean Bayol, ancien médecin de la marine, racontait qu'au début du conflit dahoméen un capitaine lui disait : « Ah ! Gouverneur, vous ne faites pas assez casser de gueules. » M. Bayol ajoutait: « Le désir brutal de la décoration à la fois « honorifique et rémunératrice est là dans toute sa beauté « suggestive. Le militaire comme le marin aux Colo- « nies savent que leur grade, une fois acquis, nul ne peut « le leur enlever, qu'une loi spéciale les protège et qu'ils « peuvent faire impunément ce qu'ils jugent utile pour « augmenter la renommée de leur arme, sans que leur « carrière en souffre plus tard. » — A Chalons-sur-Marne, }e Conseil de guerre du 6« covps condan}ne 4 mort^ deux
TïiCKt'^-^rT*'
soldats ivres du 128e de ligne qui avaient injurié et frappé un supérieur et acquitte un brigadier ivre du 15* chasseurs qui a tué un paysan dans une querelle. [Justiie^S juin). — A Paris, en mai, M. Sentubéry, un soldat du 3e régiment d'infanterie de marine, étant ivre veut, dans la rue en passant, prendre des privautés avec une commerçante Mme Malnuit ; elle se défend, appelle son mari. Il accourt, fait avec douceur des observations au soldat qui le tue de sa baïonnette. Sentubéry passa en Conseil de guerre à Paris eXfut condamné pour meurtre d'M/i civil à deux ans de prison, A Saigon, le conseil de guerre condamnait à mort lesoldatPenris, coupable d'avoir jeté sa couverture à la tête d'un caporal. (Journaux du 17 mai et suivants. — Petite République du 8 juillet).
Plus que toute remarque, ils sont explicites ces faits. Encore quelques-uns trop typiques pour que nous les oubliions en nos dossiers.
C'était à Port-Saïd en 1879, un orcheslre allemand, au café, après avoir joué le Home Rule joue la Marseillaise sur la demande d'un anglais qui avait remarqué la présence de français. A la droite de M. G. deClaubry était le lieutenant-colonel R... qui serrait les lèvres et faisait une grimace des plus refrognées .« Qu'avez-vous? (( lui dis-je. Gomment vous ne vous apercevez pas de « cette attention délicate ? C'est notre Chant national. » — « Monsieur, je n'admettrai jamais qu^un m,ililaire « chante une chanson dans laquelle on parle de « fa- « rouche s soldats ». C^est une insulte à toutes les armées « de la terre. » — « J'étais stupéfait : Je trouvais pour- « tant moyen de lui répondre : « Alor<5 vous êtes plus « militaire que Français. » (Lettre de M. X. Gaultier de Claubry, ancien professeur de l'Université, ancien élève de l'Ecole d'Athènes).
« On exerce en Roumanie, tellement d'atrocités sur « le soldat, qu'il faut quelque chose de bien original en « cruauté pour à présent attirer l'attention du public. ^ « Un capitaine Gh. a, dans un moment de iureur, percé « de son sabre un soldat ; il ne fut pas poin'suivi... Dans
(( une forêt on trouva le cadavre d'un soldat et dans sa « main un revolver. Une enquête révéla qu'il s'agissait « d'un meurtre. Un lieutenant, aidé de deux autres sol- « dats, avait roué de coups le malheureux et après « l'avoir tué, pour simuler un suicide, ils lui avaient « mis le revolver à la main. L'officier ne fut pas in- « quiété... » (Lettre duD'''P. Stoianoff.)
Le 1®' septembre 1894, en armes, 86 officiers et soldats attaquaient à Athènes, les bureaux du journal VAa^opolis. Ils détruisirent et brisèreni tout: Meubles, presses, livres, etc. a Rien n'a échappé, m'écrivait M. Filadelf, rédacteur à ce journal, à leurs pioches, haches, sabres, marteaux, etc. » Pourquoi cette mise à sac ? Parce que VAcropolis avait publié des articles peu favorables à l'armée. Le scandale fut immense. Les officiers furent déférés au Conseil de guerre ; le procès eut lieu les 5 ^t 6 octobre. 11$ furent acquittés^ quoique convaincus de l'acte brutal. [Nottingham daily Guardian^ 3 septembre, Daily Chronicle, 8 octobre).
En mars 1895, u:i journal madrilène El Resumen, publie un article de critique générale ^sur l'armée ; pour obtenir justice, une bande de sous-ôfficiers et soldats de toutes armes envahit le bureau de rédaction et se livre à quelques voies de fait. Le lendemain El Gloho (15 mars), conte brièvement le fait, d'après la note de police. L'articulet est intitulé Los Valientes (Les Vaillants). Ce titre provoque la colère de l'armée et le soir, trois cents officiers et soldats de toutes armes assaillent la rédaction etl'imprimeripd'^^^/o&o. tout est mis à sac et brisé. Môme opération est faite à Timprimerie â*El Resumen. 11 y eut interpellation : au Sénat, le général Bermudez Reina défendit les militaires, et affirma que : Violer la loi n'était pas manquer à la discipline ; à la Chambre, le ministre de la guerre, après avoir défendu les militaires, déclara que les journalistes seraient... poursuivis. (El Heraldo 15, 16 mars ; El Impartial 17 mars).
MM. Gh. Morice et Jarzuel publièrent dans le Figaro du 18 mai 1894, l'interview d'un général commandant d'armée, qui était le général de Galliffet, ainsi quelesinterviewers l'avouèrent à M. Edouard Drumont et à nous-même. De cette interview nous extrayons les passages suivants :
rWC-v"
— xx^vn —
« Autrefois Tesprit militaire appartenait à une caste. Il « est devenu ensuite l'apanage d'une catégorie dans la « nation.... En Allemagne... c'est un pays hiérarchisé « militairement. J'ai vu à Berlin un simple capitaine (( d'infanterie traverser la foule: elle s'écartait devant « lui respectueusement. Cela en dit long sur le moral « militaire d'une nation.... Et vous rappelez-vous l'af- « faire de ce général allemand qui avait gifflé un simple « particulier? Il fut condamné par la justice civile, c'est « vrai ; mais l'empereur le gracia immédiatement et le « décora de nouveau. Yollà comment on maintient l'es-
« prit militaire Jusque dans ces dernières années Je
« désirais la guerre^ je rêvais de me faire par elle un « grand nom dans l'histoire..... Personne ne parle de « supprimer l'armée. Il s'agit de la réduire au contin- « gent nécessaire pour assurer le maintien de l'ordre à a l'intérieur... On aurait alors une sorte de vaste gen- « darmerie qui défendrait l'ordre contre les ennemis de « la société... »
Un ancien ministre de la guerre, le général du Barail en une interview (Figaro 30 mai) se solidarisa avec son collègue par ces catégoriques paroles : « Je trouve très « belles et très crânes, les déclarations du soldat que « vous avez déjà consulté... »
La Petite République (10 juin), publia une suggestive lettre du même général de Gallifïet, en date du 25 décembre 1864 : « Je suis... un chef, de gendarmes ; je dresse « des embuscades.... Mes hommes sont plus brigands « que ceux que je poursuis. Jesuis en outre grand jus- « ticier. Tous les brigands (soldats mexicains)... qui ne <c sont pas tués, sont pendus. Et si vous voulez de la « corde, je pourrai m'en faire marchand à mon retour, « elle sera authentique. »
Dans un livre remarquable par sa science et sa philosophie : Ethnographie criminelle (Reinwald, éditeur, juillet 1894), le D"" Corre a cité quelques faits typiques. Nous lui en empruntons deux : Un officier de marine demandait un jour à, un forçat: « Qu'as-tu donc fait pour être envoyé là bas!... — J'ai eu des rapports avec un petit garçon » Et l'officier de s'exclamer devant tout le inonde en plein pont : « Ah ! le pauvre diable! S'il avait fallu qu'on nous reprit de pareilles peccadilles en Gochin-
XXX vin —
chine. » (P. 13 en note). — L'amiral Courbet fit pénétrer ses navires dans la rivière de Min, à la faveur de con-
ditions qu'il savait déjà presque rompues et sans lesquelles il eût été incapable de se frayer un passage. Il usait alors d'une duplicité. .. asiatique (P. 337).
Le Dr Boyer en avril 1894, publia une petite brochure de 20 pages in-8, sous le titre Documents. C'est un recueil de lettres, de pièces officielles. Tout serait à citer, nous cueillons les glanes suivantes: Lettre du lieutenant Rocas à M. le député Letellier, 22 avril 1891 : « Refusant toujours la vilaine besogne de dévoiler les malversations de mon capitaine, je fus contraint... de faire
un rapport écrit Il en sortit (de l'enquête) toutes
sortes de malpropretés de la part du capitaine Bouis. Tous les faits n'étaient pas à l'honneur de ceux qui auraient dû exercer plus de surveillance et Je fus dès lors condamné. Devant l'exactitude des faits consignés dans mon rapport (vols, malversations, pédérastie) M. le général en chef du Bessol mit en demeure le capitaine Bouis de faire valoir ses droits à la retraite.... et moi de me rendre àLaghouat... en punition..... » — Le 21 avril 1891, le D"" Boyer, au général inspecteur Laveuve, voulut montrer deux spahis qui servaient de femme au capitaine Bouis. Le lieutenant colonel de Vergennes s'y opposa. « Il est vrai, lit le général Laveuve, que si tout l'escadron passe dessus ils doivent être bien fatigués. » — Lettre du D'Gazalas, médecin major du2« zouaves, 30 juillet 1891, Oran: «... Je pense vous affirmer qu'un personnage... très haut placé (général du Bessol) m'a parlé dernièrement de votre affaire.... Le capitaine Bouis, m'a-t-il dit a commis des indélicatesses et des actes répréhensibles qu'on aurait été heureux d'étouffer et que M. Boyer a eu tort de vouloir mettre à jour.... » — Lettre du D^ Salle, médecin major, 30 juillet 1891, Mostaganem : « Oui, Bouis est un gredin — si une enquête sérieuse intervient, demandez que M. le colonel Bechade
soit invité à dire ce qu'il sait et il en sait long! aussi
le lieutenant Laperrine Quant à l'alimentation des
hommes,... j'ai toujours remarqué son insuffisance. Que de fois ne rai-je pas signalée au colonel.... Une seule fois yen avais parié dans mon rapport d'inspection et je l'ai supprimé à la demande du colonel Quant à la
brutalité... cela j'en ai été témoin cent fois.... Lapostolle m'a dit maintes et maintes fois qu'il avait de (|uoi faire pendre le Bouis à volonté. » — Le capitaine Lapostolle s'érigea en défenseur du capitaine Bouis, contre le médecin Boyer. — Lettre du D^ Gros, médecin principal de 4 re classe, directeur du service dosante de la division d'Alger, 5 août 1891: «... Dans le cas actuel (ac(iuittement de Bouis, condamnation de Boyer) on n'a pas péché par erreur; U fallait ne pas sacrifier le principe de CinfailUbililè du commandement devant le racontar d'un intrus gênant.Voilà tout le secret. Laconscience est faite de caoutchouc chez certains. » L'affaire du Dr Boyer a eu son épilogue récemment. Le Dr Boyer a été mis à la réforme pour faute contre la discipline. Le capitaine Bouis garde sa croix de chevalier d'honneur, et reste officier de réserve. Le médecin en chef Dujardin-Beaumetz, directeur du service de santé à la guerre, qui laissa accomplir ces actes, fut nommé inspecteur général en avril 1895(1).
Au Tonkin, dans un poste, un médecin de la marine signalait au D^ Dujardin-Beaumetz, son supérieur, le vice d'une décision récente, émanant d'une autorité militaire quelconque et relative aux malades. Aussitôt, d'un air superbement indigné, le médecin militaire Dujardin-Beaumetz de répondre: « Monsieur, sachez qu'une autorité militaire n'a jamais tort! » (Communication écrite d'un médecin de la marine),
Le major d'état-major Fritz Gertsch, dans une brochure Disciplinl Oder Abrûstenl (Berne, imprimerie Goeper et Lehmann, 1895) s'est érigé en défenseur de la discipline et de l'esprit militaire. De cet opuscule nous extrayons ces passages caractéristiques : « Les cas « d'abus de pouvoir et de mauvais traitement des sol- « dats sont relevés et puissamment ressentis, alors que « en réalité, il s'agit d'une simple question de sévérité
(l) Nous ne pouvons à notre grand regret glaner plus long-, temps dans les publications du D' Boyer. Dans sa dernière- Les Scandales de Médéah — mars 1891 — janvier 1895. (brochure in-8 de 64 pages — Imprimerie Allemane, Paris 1895) le lecteur trouvera encore maints détails typiques.
« contre le désordre et pas du tout de mauvais traite- « ment (p. 11)... Si dans la chaleur du moment, le supé- « rieur traite un homme rudement, ce qui dans une « guerre sérieuse est souvent nécessaire, alors le soldat « se considère comme indignement traité . Il ne devrait « jamais croire cela. Je suis loin de défendre la bruta- « lité ; mais rudesse de langage et expressions fortes (( sont loin de constituer la brutalité et Tinsulte, même « devant un tribunal d'honneur, si strict soit-il. Et même « quand Toffiçier brusque le soldat gauche ou de mau- « vaise volonté, alors qu'il doit avoir les yeux sur tout « et tout entendra, et qu'il doit diviser son attention, il « n'est pas question de brutalité (p. 20 et 21)... Nous (( avons besoin dans, l'armée de soldats qui obéissent, « non d'hommes en uniforme chez lesquels le citoyen « souverain doit toujours être respecté (p. 24)... »
« Peut-on donner à la masse des troupes, les idées d'honneur et de devoir si familières à l'officier ? Difficilement, au degré désiré. Si c'était possible qu'elle serait la différence, si nécessaire entre l'officier et l'homme... La recrue est le meilleur soldat... Elle est effrayée et les fruits de cette crainte sont soumission, obéissance souvent exagérée, empressement enfantin envers le caporal renfrogné ... La discipline consiste en la soumission absolue, sans condition... La discipline se prouve. .. par la renonciation à son propre honneur, à sa propre valeur... Dans l'armée encore plus que dans la vie civile, la différence de rang produit des différences de sentiment et de pensée. Le courage, le pouvoir et l'audace de l'officier proviennent de sa conscience que, dans sa situation de chef, il attire sur luimême les regards de la foule... Le simple soldat ne peut pas sentir et penser comme un officier, même si vous laites de lui un officier... Les exigences et les lois de la guerre sont dures, barbares, inexorables. La sentimentalité et la raison humaines sont opposés h l'emploi des hommes h la guerre. « Vivez et laissez vivre » est une devise qui n'est pas pour une armée... Le mépris de ses propres troupes, de celles de l'ennemi et par dessus tout de soi-même, c'est ce que la guerre réclame. Mieux vaut pour une armée^ être trop sauvage^ trop cruelle,
trop barbare^ que de posséder trop de sentimentalité et trop de raison humaines. Si le soldat veut être bon à quelque chose il doit être exactement Topposé d'un homme pensant et raisonnant. Le mètre des armées, c'est la possibilité de servir h la guerre... Rudyard Kipling ajustemedt écrit : « C'est la marque d'un bon soldat de s'abstenir de trop hautes réflexions sur la valeur de la vie humaine »... La guerre, la paix même, exigent du soldat une morale absolument différente de la morale commune, et des autres morales spéciales des professions, des classes... La recrue apporte dans l'armée, provenant de son éducation, beaucoup de notions de morale commune qu'il doit chasser, aussitôt. . . Pour le soldat, la victoire est tout. .. Le sentiment qui inspire les armées conquérantes n'a rien dte commun avec l'éthique et la morale. Les tendances originelles les plus barbares de l'homme, résurgissent dans la guerre; et pour la guerre elles sont incommensurablement bonnes. . . Les royaumes pas plus que les armées ne sont gouvernés et conduits par l'éthique et la morale.. . » [Friedens-und Krieys moral der Heere am Âusgange des XIX Jahrhunderts^ par C. V. B. K. — p. 5, 8, 9, 13, i8, 10, 20, 22, 49. — Vienne et Leipzig — brochure in-8. — Willhem Braumuller, éditeur) (1).
Combien d'autres faits aussi exceptionnels ne pourrait-on citer? Rappellerons-nous tous les incidents de brutalité, d'insensibilité, d'anesthésie morale que la presse entière de France signale de janvier à mars 1895 ? Rappellerons-nous les articles d'Hugues Le Roux dans le Journal, sur les^ soldats condamnés aux travaux publics? Citerons-nous quelque extrait de Cinquante jours à la légion étrangère {Revue Blanche^ 15 avril 1895)? La moisson y
, (1) G. V. B. K. est un officier de l'armée allemande qui a écrit un livre Zur Psychologie des Grossen Krieges. Les citations de sa brochure sont très typiques, car elles montrent l'état d'âme du professionnel, avec candeur.
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serait grande, et aussi dans Casque et Sabre (1) de M. Ohaieauviftux et aussi dans Trois ans au régiment, (2) par M. Monmillionet aussi dans Réminiscences of the great Mutiny (3) par un simple soldat de l'armée anglaise, dans A côté dé la guerre. Mon petit journal en 1870-71 par Camille Fondet, dans Au pays des fétiches, de l'ancien médecin de marine P. Vigné((i Oclnn\ dans... (4). Arrêtons-nous car il
(1) M. Chateauvieux publia chez l'éditeur Savine, en mai 1894, un volume de souvenirs. Le style en est lâche, sans façon et le récit en reçoit une puissance énorme. Il y a 400 pages de douleurs, de souffrances, de blessures, de piqûres. C'est effroyable et on en perçoit la sincérité, de ces feuillets écrits par un engagé volontaire, un jeune homme entré dans l'armée avec joie! Vols, brutalité, abus de pouvoir se succèdent quasi ininterrompus. Que nos contradicteurs lisent ce volume, et s'ils sont impartiaux, ils avoueront que la cérébralité spéciale au militaire professionnel trouve là une nouvelle confirmation.
(2) Le volume de M. Monmillion édité à la même librairie en juin est d'une valeur bien moindre, Non seulement la forme n'est pas châtiée, mais elle est encore ennuyeuse, non vivante. Quoiqu'il en soit, ce que l'auteur narre est très confirmatif de la mentalité spéciale aux militaires professionnels. Ce résultat est d'autant plus valable que l'auteur a le but avoué de glorifier l'armée, de la mettre sur un pavois, de la défendre contre les attaques des romanciers naturalistes: Hermant, Fèvre, Descaves, Luguet, Darien, Chateauvieux, etc.
(8) Au sujet de ce livre on nous écrit: « Il corrobore pleinement vos théories sur l'influence du militarisme, mais il montre aussi, ce que je vous disais, qu'en Angleterre la prépotence, rinfatuation,la brutalité militaires sontbien m«'ins accentuées que sur le continent. » — Celte remarque d'un fait très exact vient encore à l'appui de notre thèse. En Angh'terre, le soldat sort sans arme ; l'offlcier n'est jamais en uni foi- ne pour sortir et aller dans le monde — exception faite p mr ks visites officielles. — Or, il y a là une réalisation partielle des procédés que je conseillais dans mes conclusions pour diminuer, faire (Usparaîtie niénie, auelques-unes des caractéristiques psychiques du militaire. Ln Angleterre, Tinfatuation militaire ne peut être qu'excessivemen rare, car il est courant de dire: « I* militaire? Oh! ce n'est rien. »
(4) Citons encore quelques ouvrages où on recueillera des
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n'est aucun recueil des arrêts des conseils de guerre, aucun mémoire d'ofticiers ou de soldats, aucun récit de guerre ou d'expédition coloniale qui, étudié impartialement, ne montre d'une façon éclatante, le caractère p>ychique que nous déterminâmes en notre livre. La brutalité, Tinfatuation, l'intérêt personnel, guide de l'individu, l'anesthésie morale, la prépotence se révèlent naïvement dans tous les faits que nous citons, dans le nombre immense de ceux que nous aurions pu citer. Il faut être aveugle pour ne point percevoir cette violence et cette infatuation qui se manifestent toujours et si diversement.
Quand des faits exceptionnels sont ainsi si nombreux, ils cessent d'être exception pour devenir la règle ; d'autant plus que moult de ces faits sont agis collectivement et par suite ont nécessairement grand nombre de personnes comme auteurs. Tout homme de bonne foi ne peut que le reconnaître.
Cette brutalité, cette infatuation sont si peu exceptionnelles que bien d'autres avant nous les avaient notées. Ainsi W. M. Tbackeray écrit:
« J'ai eu l'honneur ,de rencontrer une ou deux fois un vieux gentleman qui m'a bien semblé le type le plus
faits : Le Banditisme en Kabi/îie, par Emile Violard, Paris 1895; La Vérité sur Tombouctou, par E. GuiUaumet, Paris 1^^\ Les Mémoires de Bourrie7in,e sur Napoléon, T. 1., édition de 1895; Révélations complètes et appuyées de preuves authentiques sur les barbaries du régime disciplinaire d'une partie de l'armée d'Afrique, par M. Villain de Saint- Hilaire, ancien sous-intendant militaire, brochure, 1848, Paris ; Der Militarismus im, Deutschen Reich, brochure, 1893, Stuttgard ; Les Phobies neurasthéniques, par le D' Bérillon, brochure, Paris, 1893 ; Les Culs-Rouges, par Ary Steede, Paris, 1895; Souvenirs de Sébastopol, recueillis et rédigés par S. M. I. Alexandre III, traduction de M. Nicolas Notovitch, Paris, 1894; Mémoires d'un jeune homme, par Henrv Bauer, Paris, 1895, etc, etc.
parfait de ce que pouvait faire d'un homme la pratique de la vie militaire. Il avait usé son existence à servir dans les régiments d'élite, et ensuite à y commander. C'est un mélange d'égoïsme, de brutalité, d'emportement et de gloutonnerie. Il fait beau le voir à table, avec ses petits yeux injectés de sang, dévorer à l'avance ce qu'il y a dans son assiette. Chacune de ses phrases est accompagnée d'un juron, et, après le dîner, il débite des histoires de caserne, les plus graveleuses que l'on puisse entendre. En raison de son rang et de ses services, on se croit obligé à certains égards pour ce vieux butor, aussi chargé de titres que de croix. Quant à lui, il vous regarde du haut de sa grandeur, et vous témoigne son mépris avec une naïveté convaincue, tout à fait plaisante à voir. Peut-être, s'il eût embrassé une autre profession, ne serait-il pas devenu cette misérable créature qui se promène là sous nos yeux. Mais que choisir? Il n'était propre à rien. Son incorrigible paresse et la grossièreté de son esprit l'empêchaient dé songer à toute autre carrière que celle où il s'est fait une réputation de brave et bon officier, et dans laquelle il a surtout excellé à monter les chevaux de course, à boire du porto, à se battre en duel et à séduire les femmes. Dans son esprit, il est cependant le personnage le plus considérable et le plus considéré qui existe sous la calotte des deux. Vous êtes à peu près sûr de le rencontrer l'après-midi sur la place de Waterloo, où il vient faire sa promenade habituelle, cachant ses jambes un peu roidies par l'âge dans ses bottes vernies, et lorgnant les femmes jusque sous leurs chapeaux.. Quand il mourra d'apoplexie, le Times consacrera un quart de colonne au souvenir de ses services et de ses faits d'armes. Il faudra déjà quatre bonnes lignes au moins pour ses titres et ses décorations, tandis que la terre se refermera sur la dépouille de l'être le plus dépravé et lei)lus obtus qui ait jamais paradé sur notre planète. »
{Le Livre des Snobs . )
Nous pensons avoir ainsi démontré combien est vain 1-argument: d'avoir généralisé sur les faits d'exception.
Pour nous réfuter, quelques gazettes (1) citèrent les lignes suivantes dues à un fonctionnaire, ancien juge d'instruction et criminologue, M. Gabriel Tarde :
« Au bout de peu de temps, il ne pense guère plus à son père, dont la crainte révérentielle le dominait; au champ qu'il convoitait; à la jeune fille qu'il courtisait en vue de fonder une nouvelle famille, et il songe encore moins au catéchisme de son curé ; toutes les sources de son honnêteté laborieuse et de sa pureté de mœurs relative ont cessé de couler. Mais sa moralité a changé plutôt que déchu, et ce qu'il a perdu en continence ou en travail, il l'a regagné en courage et en probité, parce que, outre la pensée du conseil de guerre, il a eu pour le soutenir dans sa vie disciplinée à la caserne, pour le maintenir ferme au poste sur le champ de bataille, l'idée de la honte, de l'humiliation devant les camarades, à éviter même au prix de la mort. En même temps, il a conscience d'être utile, pour l'accomplissement de ses devoirs nouveaux, à une foule d'hommes qui sont devenus depuis peu ses semblables, à cejtte grande patrie qui est en train de se l'assimiler et dont il se souciait si peu naguère, absorbé jusque-là dans ses préoccupations domestiques. »
Le gain est douteux, et aurait besoin d'être prouvé. La perte, elle, est certaine. Elle fut confirmée par Octave Mirbeau en ces termes :
« Il résulte de vos documents ^ monsieur, et des déductions que vous en tirez, ceci : que le militarisme est la source de crimes infinis, et que la caserne vaut le bagne.
JXL ^i'i^onde^ 23 décembre, Bordeaux. -- Petit Républicain, 247 Troyes. — Avenir de la Sarthe, 24, Le Mans. — Républicain Orléanais, 24, Orléans. — Moniteur du Puy-de-Dôme^ 26, Glermont-Ferrand. —Echo du Mexique, 18 janvier, Mexico;
Ces déductions me paraissent, dans leur hardiesse affirinalivo, très justes. Très justes et très effrayantes aussi, elles corroborent toutes les idées qui peuvent venir à Tesprit de quiconque regarde les cauchemardants portraits de généraux exposés aux vitrines du boulevard, et ceux que publie VEclair à sa troisième page, san-i doute pour entretenir, au cœur des patriotes l'espérance des recon(j[uêtes futures. Ces fronts rétrécis et raboteux, ces yeux ennuagés d'alcoo} et rendus myopes par de trop fré<pientes incursions dans V innuaire^ ces lourdes mâchoires qui proférèrent tant de N... de... D... sur les esi)lanades et les champs de manœuvres, toutes ces déformations significatives et pareilles qu'accusent, sur ces différentes images de héros, de longues années de discipline abrutissante, de commandement impérieux, de jalousies féroces et d'absinthes ininterrompue^ en disent plus long que tout ce que je pourrais dire. Aussi ,nVn dirai-je pas i)lus.
11 est bien certain que l'état d'esprit militaire, c'est-àdire l'état, même en temps de paix, de perpétuelle violence, défendu par un code sauvage qu'on dirait rédigé par et pour des Apachcs ; fortifié par le port permanent d'un uniforme, qui met au-dessus de la loi commune et de l'ordinaire devoir civil ceux qui en sont revêtus ; fortifié par une discipline qui n'est pas autre chose que Tabolition de la conscience, et une promiscuité de l'ordure casernière qui enlève à l'homme sa «iignité per sonnelle et le rend pareil aux bêtes de l'étable ; exalté par une divinisation de la force brutale, une idéalisation en vertus exemplaires du meurtre et de la destruction; il est bien certain que tout cela doit engendrer, chez les individus et dans les collectivités, des anomalies barbares, des crimes spéciaux, qualiQés par vous, avec raison, de professionnels Chaque profession, surtout celles qui. comme la profession militaire, offrent un caractère si antisocial, comporte une série de crimes exceptionnelset généraux, aussi nuisibles à l'humanité que ceux prévus dans nos codes et punis par nos lois de peines proportionnées, à leur action nocive sur la société. Et je ne parle pas de la guerre qui, chacun en convient, n'est que le déchaînement de tous les mauvais instincts de rhomme, le retour à la brute atavique»