‹ Psychologie du peintreChapitre 17 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Folie, dégénérescence : on abuse beaucoup de ces motslà. Lombroso lui-même, en un ouvrage récent, a forcé la note : il s'est complu à montrer dans Tinspiration créatrice du génie Téquivalent, au moins pour certains sujets, de la convulsion épileptique. Tout est dans tout, le fou dans le sage, et la cérébration inconsciente, qui joue un si grand rôle dans le travail de Fintelligence, devient comparable à ces crises nerveuses dont la perte de conscience est un caractère essentiel. L'analogie verbale a de ces miracles. Ils nous laissent incrédules, et nous n'aurons garde d'assimiler le génie à la folie, tout en acceptant que l'un peut conduire à l'autre, et que des aptitudes remarquables ont apparu souvent dans une famille au début de sa dégénérescence.

Mais laissons la thèse, et venons aux faits. Nos peintres sont sains, pour la plupart, et n'offrent guère plus de singularités qu'il n'est permis à tout homme d'en avoir; singularités, au reste, qui viennent beaucoup de la profession, et np la contrarient pas. Ils occupent donc, nous Talions voir, une salle à peine de la triste maison où Lombroso a enfermé tant de gens. Nous lui accordons qu'ils sont plus nombreux dans l'antichambre ; mais, de grâce, n'y poussons point avec trop de complaisance ceux qui n'auraient fait que passer devant la porte !

Léonard de Vinci et Michel-Ange n'étaient pas des natures sans défauts. Les biographes ne nous cèlent point rinstabilité de Léonard : on le trouve à Florence, sa patrie, jusqu'en 1480 ou 1483, puis à Milan, où il va chercher les faveurs de Louis Sforza, un assez triste protecteur, et demeure dix-huit ou vingt ans; on le retrouve à Florence après la chute de Louis le More, de 1500 à 1506, puis encore à Milan sous la main de Louis XII ; en 1511, il est à Rome, où l'on ne fit pas bon accueil à cet Italien si bien vu des envahisseurs, et une dernière fois dans le Milanais reconquis par François I", qu'il suit en France au commencement de 1516. Il est inconstant dans sa vie, et dispersé dans son œuvre. Voyez l'homme : il a le front sillonné, le poil onde, abondant, un regard aigu sous les bosses fortes des sourcils, des lignes fermes, le profil noble; une tête où le génie pousse en idées vives et en imagination bizarre, en broussailles et en chefs-d'œuvre.

Pour Michel-Ange, bornons-nous à rappeler sa désertion du poste qu'il occupait à Florence, en 1529, lorsque cette ville était assiégée par les impériaux. Il écrit lui-même à Délia PoUa : « Comment ai-je quitté Florence ? C'est en

quelque sorte ce que je ne saurais dire. Un homme est venu me prendre qui m'a conduit sur le bastion ; là nous avons tout examiné, et une voix a murmuré à mon oreille : // n'y a plus rien à faire ici pour qui veut sauvegarder son honneur et sa vie^ et je suis parti. Que ce soit Dieu ou le diable qui m'ait poussé, je n'en sais rien...(l) »

Michel-Ange semble parler d'une réelle visite, et non d'un songe. Mais a-t-il eu vraiment l'impression nette, étant complètement éveillé, de voir, de toucher cet homme qui l'est venu prendre et l'a conduit sur le bastion? Cette voix, a-t-il eu vraiment l'impression nette qu'elle frappait son oreille ? Il aurait éprouvé alors une véritable hallu-

(1) E. Piot, le Cabinet de l'amateur, ann. 186J-62.

cination. Le passage cité n'autorise pas Taffirmative. Ce qu'on en peut légitimement conclure est qu'il agit sous rèmpire d'une surexcitation nerveuse, assez vive pour qu'il projetât hors de lui la suggestion formée dans son cerveau, ou que l'interlocuteur mystérieux, si môme il n'y eut que rêve, lui laissât le doute, au réveil, d'une réelle vision hallucinatoire.

Il ne suffit pas d'un cas douteux pour dénoncer le trouble mental. A considérer l'ensemble de leurs caractères, des hommes tels que Léonard de Vinci et Michel- Ange restent à coup sûr des sujets sains, des réguliers, malgré leurs défauts. On dirait tout au plus qu'ils ne sont pas des réguliers tranquilles^ et cette définition nous paraîtrait convenir à beaucoup de peintres.

La violence habituelle n'est pas un bon signe d'équilibre. Mais tous les violents ne sont pas tributaires de la pathologie; à peine un Herrera, un Rosso ou un Caravage.

Herrera le Vieux est un sombre génie, un furieux peintre ; il est aussi un caractère brusque et violent. « Il avait eu la fantaisie de se marier ; mais il fut, dans sa famille, un si difficile personnage, qu'il ne put' garder auprès de lui ni enfants, ni disciples, ni amis. » A la fin (il vécut quatre-vingts ans), il se trouva abandonné, trahi par les siens ; son dernier fils, Herrera le Jeune, se porta à cette extrémité de dévaliser son père pour aller en Italie (1).

Ombrageux, vindicatif, le Rosso s'attira, en France, des querelles fâcheuses. Il accusa son compagnon Pellegrino de l'avoir volé, et le laissa mettre à la torture. L'innocence du malheureux ayant été reconnue ensuite, le Rosso crut expier par le suicide une faute irréparable : il prit du poison.

Quant au Caravage, nous avons déjà parlé dé lui. Ne

(1) Gazette des Beaux-Arts^ III, 1859. (Paul Mantz.)

comparons pas étroitement, à l'homme aminci et fatigué de ce siècle, Thomme passionné et débordant qui apparaît dans les Mémoires de Benvenuto Gellini ou dans le théâtre de Shakespeare.

D'autres signes d'un esprit mal pondéré — désordre dans les habitudes, négligence excessive de la personne, inhabileté à se conduire, à gérer ses affaires, et, d'une manière générale, défaut d'accommodation au milieu social, frappent dans nos peintres, maïs plus rarement, nous l'avons vu, dans les représentants supérieurs de leur classe. Combien il s'en trouve, de ces peintres gaspilleurs, imprévoyants, qui vivent au jour le jour, mangent en une heure le prix du tableau vendu, et escomptent toujours la vente prochaine ! Ils ressemblent à ce héros aimable de Musset, à quiil n'est jamais venu à l'esprit de se trouver sans dettes ; ils n'inventeraient même pas d'oublier quelques louis dans leurs poches, ou, comme Carie Vernet, de les perdre dans leurs fagots. Diderot écrivait, avec sa belle humeur, du Florentin Servandoni, qui fut peintre, décorateur, architecte (1) : « Ce Servandoni est un homme que tout l'or du Pérou n'enrichirait pas. Le roi, la nation, le public ont renoncé au projet de le sauver de la misère. On lui aime autant les dettes qu'il a, que celles qu'il ferait (2). » Une conduite aussi extrême accuse une grave inattention, quand elle ne marque pas une moralité faible. Notre faveur, malgré tout, s'attache plus au prodigue qu'à l'avare, et l'on hésite à reprendre à la générosité, même imprudente. N'exigeons pas de tous les artistes une parfaite sagesse bourgeoise : la prévoyance n'a jamais nui au talent, quelquefois l'imprévoyance l'a servi peut-être.

La tristesse est une misère plus commune du génie. Elle provient d'un mauvais équilibre physiologique, mais

(1) Il a Mti Siint-Sulpire.

(2) Salon de 1765,

s'aggrave aisément par la surexcitation nerveuse qui est inséparable d'une vie d'artiste. Les peintres nous offriraient toutes les nuances de Thumeur gaie ou triste ; s'il en est qu'on a pu taxer d'étrangeté, comme le Pontormo (1), la plupart restent cependant des malades ordinaires. Ainsi Géricault et Delacroix.

Géricault fut une victime de la tuberculose. A la suite d'une chute de cheval, un abcès se déclare dans le côté gauche ; mal guéri, il commet des imprudences, il s'alite ; une tumeur formée près des vertèbres carie les os, et le malheureux expire après onze longs mois de souffrance. On nous le dépeint comme souvent triste, sombre, absorbé, recherchant la solitude, mais entratnable à la gaieté d' autrui, ayant ses heures fiévreuses de plaisir; violent de caractère, d'une force peu commune, timide aussi, sympathique, rougissant facilement à la plus légère émotion.

Delacroix est un bilieux nerveux: il a le sang pauvre, soigne constamment la laryngite qui doit l'emporter ; l'année d'avant sa mort, il souffre d'une maladie de vessie, est obligé de se faire sonder. Aussi a-t-il de fréquents accès de tristesse; la pensée du rien humain ne le quitte guère. « Dans l'insomnie, écrit-il, dans la maladie, dans certains moments de solitude, quand le but de tout cela s'offre nettement dans sa nudité, il faut à l'homme doué d'imagination un certain courage pour n6 pas aller au-devant du fantôme et embrasser le squelette (2). » Sa joie ne dure pas, ses échappées ne le mènent jamais bien loin. Tandis que d'autres se reposent à rêver, il creuse son moi, il

(1) Jacopo da Poatormo aurait présenté, si nous en croyons Vasari, un état névropathique profond. Il était, nous dit-il, d*un caractère fantasque et sauvage. A la fin, il eut d'étranges lubies; il redoutait tellement la mort qu'il n'en voulait pas entendre parler et fuyait les enterrements comme la peste. Il prit le train de vivre seul. Sa sobriété était excessive ; ses vêtements étaient ceux d'un misérable. Sa vie nous offre « d'étranges contrastes de réussite extraordinaire et d'avortement complet ».

(2) Lettre à Soulier, sans date.

s'agite et se fatigue. « Il faut donc toujours désirer quelque chose ou Fespérer... Obtenir ce qu'on a désiré est déjà un échelon descendant vers l'inquiétude et le malaise, et, toujours en descendant, vers la tristesse et môme la douleur. Il n'y a pas à sortir de là(l). »

En somme, ces différents traits du caractère n'étonnent point dans ces natures exceptionnelles de peintres; elles sont l'effet de leur irritabilité nerveuse ou des passions qui les enfièvrent. Les artistes, on l'a répété cent fois, sont les plus féminins des hommes. La réputation qu'on leur a faite, en bien ou en mal, n'a pas varié beaucoup, d'autrefois à aujourd'hui. « Là, écrivait Balzac — dans le monde artiste de son temps, — sont des visages marqués du sceau de l'originalité, mais brisés, fatigués, sinueux. Excédés par un besoin de produire, dépassés par leurs coûteuses fantaisies, lassés par un génie dévoreur^ affamés de plaisir, les artistes de Paris veulent tous regagner par d'excessifs travaux les lacunes laissées par la paresse et cherchent vainement à concilier le monde et la gloire, l'argent et l'art. En commençant, l'artiste est sans cesse haletant sous le créancier; ses besoins enfantent les dettes, et ses dettes lui demandent ses nuits. Après le travail, le plaisir... La concurrence, les rivalités, les calomnies assassinent ces talents. Les uns, désespérés, roulent dans les abîmes du vice, les autres meurent jeunes et ignorés pour s'être escompté trop tôt leur avenir. Peu de ces figures, primitivement sublimes, restent belles. Un visage d'artiste est toujours exorbitant, il se trouve en dessus ou en dessous des lignes convenues pour ce que les imbéciles nomment le beau idéal. Quelle puissance les détruit? La passion. »

Non pas tous, ni toujours, nous le savons. Mais Balzac, quoique peignant à outrance, voit bien ce qu'il voit. Une

(1) Lettre à la baronne de Forget, du 13 septembre 1852.

puissance destructive s'attache trop souvent au génie, et, pour dire plus, les influences héréditaires qui ont produit dans un sujet un état maladif sont les mêmes qui produisent quelquefois aussi la vocation artistique. Nous en avons pu observer de nos yeux, dans la jeune Belgique, un exemple saisissant.

Il y a trois années déjà, mourait à Bruxelles, à peine âgé de vingt-six ans, un peintre de grande espérance, Z., deuxième fils d'une famille de cinq enfants dont Fart a pris les trois aînés. Les parents sont un couple mal assorti : le père, homme positif et caractère exalté, passionné pour le négoce, ambitieux de fortune, esprit vif et brillant, se moquant de la politique, de la religion, des exagérations poétiques; la mère, catholique fervente, souple et sentimentale, inconsidérée en ses faiblesses, étrangère aux étroitesses de l'économie, et non moins orgueilleuse que son mari, mais avec des visées plus hautes, des rêves de gloire pour ses fils. Une explosion de sentiments artistiques y a répondu ; de ces êtres si contrairement doués naissent un sculpteur, un peintre, un littérateur (1), tous pénétrés des germes morbides que plusieurs générations leur ont transmis.

Z., le seul dont nous ayons à parler, était tuberculeux et crachait le sang depuis plusieurs années. Blond aux yeux clairs, tempérament mixte avec prédominance de l'élément nerveux, faible résistance aux effets de l'alcool, sens aiguisés ; humeur inégale et violente, besoin d'aimer et d'être aimé, généreux, batailleur, redresseur de torts ; mémoire docile, imagination abondante, jugement prompt ; volontaire, découragé quelquefois, et distrait bientôt par la fièvre de la composition, toujours exubérant et mobile ;

(1) Seul, le quatrième fils est devenu Fémule du père ; les élucubrations juvéniles du dernier n'annoncent rien encore. — La critique du moraliste et le diagnostic du médecin n'empêchent pas, ai-je besoin de le dire, la sympathie et Testime pour les personnes.

en peinture, un coloriste : telles sont les lignes du portrait. A vingt ans, devant VAntiope du Corrège, il dit : « C'est très beau, mais je suis trop à mon aise... » Le frisson est ce qu'il cherche ; l'art tranquille ne séduit pas ces natures instables, presque irrégulières. Leur frôle esquif rangera la côte fatale sans s'y briser ; mais combien d'autres qui leur ressemblent y échouent malheureusement I

Huges Van der Goes nous offre le premier cas de folie intéressant. Ses ascendants sont des artistes. Il jouit d'une belle situation ; les grands, l'archiduc Maximilien même, le viennent visiter au couvent de Rouge-Cloître, où il s'était retiré.

Un jour, lisons-nous dans la Chronique du couvent (1), revenant d'un voyage à Cologne, il fut frappé d'une maladie mentale. Le prieur essaya de l'apaiser avec la musique, comme David apaisait Saûl en jouant de la cithare. Il est frénétique, disent les uns ; possédé du démon, opinent les autres. Il ne voulut du moins nuire à personne qu'à lui-même pendant tout le cours de sa maladie. Or, « ce n'est pas là, remarque le pieux chroniqueur, ce que l'on dit ni des frénétiques ni des possédés ; aussi, à mon avis, Dieu seul sait ce qui en était. »

Remarquez cette classification grossière, fondée sur la fureur offensive et l'origine diabolique de certaines folies. Le chroniqueur en aperçoit le défaut, et se risque à énumérer les causes possibles de l'état qu'il a dépeint. Hugues, écrit-il donc, était « fortement livré aux passions de l'âme, soit l'inquétude, la tristesse, la trop grande application au travail, et la crainte » ; il était « préoccupé à l'excès de savoir s'il poiu^rait terminer les œuvres commencées ». Ces

(1) Voy. dans Carel Van Mander, trad. Hymans, documents portés aux notes.

prétendues causes, on le voit, seraient bien plutôt les simples effets d'une prédisposition maladive. Hugues, estil ajouté, « buvait du vin avec les hôtes qu'il avait permission de recevoir. » Notre moine du xv' siècle connaît les effets nuisibles de Falcool, sans pouvoir trouver encore un symptôme de dégénérescence dans la faible résistance de certains sujets à Faction de ce poison.

Un autre cas, rapporté par Carel Van Mander, est celui de Charles d'Ypres. Ce peintre était « d'humeur sombre ». Un soir, à un banquet, ses amis le plaisantèrent de ce que, possédant une belle femme, il n'en avait pas eu d'enfants ; il se frappa en leur présence d'un coup de couteau, dont il mourut.

Pour l'Italie, rappelons, sans les discuter, les cas mal décrits de Spinello : hallucinations probables de la vue et de l'ouïe ; de Cangiagi ; de Cardi, dit Civoli ; de François Bassano, fils de Jacques : délire de la persécution ; il s'imagine que des sergents viennent l'arrêter, et saute par la fenêtre de sa chambre ; de Mannozi, dit Jean de Saint- Jean (1) ; de Cavedone.

En France, au xvii* siècle, nous avons François Lemoine. Dargenville attribue son égarement d'esprit aux fatigues qu'il s'imposa, sept années durant, ponr peindre les plafonds de Versailles. « Tout lui était suspect; il croyait sans cesse être poursuivi par des archers... Comme il entendit un jour frapper à sa porte un ami qui était convenu avec lui de le venir prendre pour le mener passer quelques jours à la campagne,... il crut que c'était des archers qui venaient l'arrêter. Rempli de cette pensée, l'accès de sa frénésie redoublant, il s'enferma dans sa chambre, se

(1) Mannozi était chargé d*une belle cominande pour les salles de Laurent le Magnifique. « Gomme il arrive presque toujours aux esprits inquiets, il commença à se négliger et à prendre du dégoût avant même qu'il fut arrivé au tiers de sa course. » (Lettre de Mariette, dans les Mémoires de Trêvouai, mars 1752.)

perça de neuf coups d'épée, et tomba mort(l). »I1 avait quarante-neuf ans. Il était, ajoute le biographe, d'un naturel inquiet, jaloux, satirique.

On a beaucoup disputé sur le cas de Turner. Nous nous rangeons à Tayis de ceux qui voient en lui un déséquilibré (2). Son dossier héréditaire paraît des plus chargés. Déjà, par ses père et mère, il est un produit d'hérédité convergente : son père, barbier perruquier peu fortuné, homme de petite taille, maigre, trapu, avec de petits yeux bleus insignifiants, un nez de perroquet, un menton proéminent, bavard, à la voix nasillarde, d'esprit plus que médiocre, ayant ce tic singulier de bondir, de temps à autre, à plusieurs centimètres au-dessus du sol; sa mère devenue folle, et séquestrée de bonne heure pour le reste de sa vie.

Il était d'une taille au-dessous de la moyenne, avait le nez gros, les yeux gris-bleus enfouis sous les sourcils, un teint blême et jaune. Son goût pour l'art se montra précocement ; mais, nous le savons, l'intelligence fut médiocre, il y eut des trous dans son cerveau. Son talent de peintre est inégal, son génie ne se révèle que par éclairs ; il poursuit un idéal impossible. L'homme est bizarre comme l'artiste, et manque de bon sens. Il vit pauvrement, quoique parvenu à une grande richesse : il laissa trois millions et demi ; sa petite maison de Londres n'était pas môme confortable et propre. Sa sobriété est extrême, il est avare, d'un caractère fâcheux, insociable, soupçonneux, et reste mal élevé. Il ne croyait à la sincérité d'aucune sympathie. A la fin, il abandonne sa maison pour aller vivre dans une misérable chambre garnie du faubourg de Chelsea, où il meurt le 19 décembre 1851 : il y vivait sous un faux nom, allait prendre ses repas dans des tavernes éloignées ; ma-

(1) Dez. Dargeuville, Abrégé de la vie des plus fameux peintres,

(2) W. Thorabury, The Life ofJ, M. W. Turner, R. A.

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lade, il n'avait pas voulu de médecin, et s'était dérobé à tous les soins (1).

On ne saurait classer Gros parmi les artistes mal pondérés. Il nous faut pourtant noter le suicide. Robuste, aimant le plaisir, il est affecté jeune encore de douleurs rhumatismales. « Marié, maître d'une belle fortune, nous dit Delécluze (2), il vivait de la manière la plus étrange, passant presque tous ses moments de loisir à jouer aux dames avec les obscurs habitués d'un- café. » Des chagrins domestiques, le succès menaçant de la nouvelle école, des critiques amères, le décident à se donner la mort, dès qu'il ne s'en peut plus consoler dans le plaisir. « On le trouva noyé sur les bords de la Seine, près de Sèvres. Il avait eu le soin de laisser dans son chapeau un papier sur lequel était écrit que « las de la vie (il avait soixante-quatre ans) et trahi par les dernières facultés qui la lui rendaient supportable, il avait résolu de s'en défaire (3) » .

Léopold Robert était l'aîné de deux frères et de deux sœurs. La mère, de santé débile, était morte de langueur. Son frère cadet se donna la mort à la suite d'un mariage malheureux. Lui-môme, quoique vif et pétulant dans sa jeunesse, il souffre au collège d'une fièvre nerveuse, qu'on attribue alors à l'excès de travail. Il est petit, grêle, d'un aspect triste, lourd et sans distinction, timide et réservé. Tout lui devenait un sujet de douleur ; il était ingénieux à se forger des tourments et des angoisses. Le suicide de son frère le plongea plus avaat dans la mélancolie ; il en avait gardé la commotion. Il écrit à M. Marcotte, le 31 décembre

(1) Edward Dayes, aquarelliste anglais distingué, se donne la mort en 1804. David Wilkie, peintre de genre, voyageant en Orient, meurt subitement en vue de Gibraltar; son état mental était fort ébranlé (1841).

(2) Louis David, etc.

(3) Mentionnons seulement le suicide de Mlle Mayer. Voy. Gaz. des Beaux- Arts, 2e série, XIX, 1879 (Ch. Gueullette).

Arrkat. 17

1832 : « Mais je ne sais ce qui m'en traîne à faire de ces raisonnements. C'est, je crois, la peur, non celle d'un danger présent, mais d'un qui est arrivé, et que l'on n'envisage qu'avec un sentiment d'effroi quand on l'a évité. » Il se replie sur soi, analyse son état mental. Il n'ignore point que « cette fâcheuse tendance de caractère fait des victimes dans des familles entières ». Le succès ne peut rien pour le guérir. « Mais que signifie toute cette gloire ? disait-il à son frère Aurèle, la veille de sa mort. Tout cela laisse un vide affreux : le cœur. » Un amour impossible, conçu à Rome dans la haute société, apporte un nouvel aliment à sa mélancolie. La pensée de se détruire lui est venue plusieurs fois ; il finira par y céder; ses sentiments religieux, très fervents, ne pourront plus à la fin conjurer l'acte qu'ils lui faisaient détester. Il se coupe la gorge avec un rasoir, à Venise, le 20 mars 1835, dix ans, jour pour jour, après le suicide de son frère, au milieu du triomphe que lui valait son tableau des Pêcheurs,

Tassaert a été le dernier représentant d'une lignée d'artistes du même nom, peintres, sculpteurs et graveurs, originaire d'Anvers, ininterrompue depuis le commencement du dix-huitième siècle. Son père, né à Paris, où il fut éditeur et graveur, avait épousé, à Berlin, une Prussienne. Tassaert était donc issu de races disparates, ou trop brusquement mélangées. Il le dit lui-même en une note biographique : « C'est donc d'un triple sang hollandais, français et prussien, que je suis né. Vous dire mes hauts et mes bas, vous les savez à peu près. Vous savez que la fortune m'a souri par les femmes et que mon indolence l'a laissée passer ; que d'abord graveur, lithographe, dessinateur, je gagnais beaucoup d'argent qui se dépensait de même ; que l'amour voulut m'enrichir, et que la peinture me voulut pauvre ; qu'à trente ans, je ne savais pas

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un mot de latin ni de français, et que Tamour d'être poète me fit mal connaître le latin et point le français ; que, pauvre, je trouvai des consolations dans la poésie et la musique, etc. » En fait, il était né peintre, et fut surtout un habile « exécutant ». Musicien, son talent paraît s'être borné à chanter en fausset la gaudriole et à taquiner plus ou moins habilement la guitare ; poète, sa versification est pitoyable.

Nous l'avons vu gourmand et sensuel ; il faut le montrer dans sa misère morale. Depuis 1863, alors âgé de soixante ans, il avait cessé de peindre; il vécut caché ses dix dernières années « dans un taudis de la barrière du Maine, presque aveugle, lassé de l'existence, reniant son nom et blasphémant l'art. » On l'appelait « le père Octave ». Lassé enfin de mener une existense sans but, aigri, dégoûté des hommes, il recourut au suicide, dont il avait chanté en ses vers l'âpre volupté, et il alluma dans son bouge « ce réchaud sinistre que son pinceau avait tant de fois idéalisé comme le suprême libérateur (1) ».

Il est rare que Timprévoyance ou la négligence n'aient pas amené ces horribles détresses du corps et du ccèur, où l'homme sombre. La seule misère a fait pourtant plus d'un suicide. Léon Bonvin, frère consanguin de François Bonvîn, était comme lui une nature profondément artiste, naïve et sincère. Il continua de tenir le cabaret que leur père, ancien soldat, avait pris à Vaugirard, et trouva le temps d'être excellent peintre et musicien convenable. En 1861, il se maria, connut la gêne, puis la misère; accablé enfin par toutes sortes de chagrins, il se pendit une nuit de janvier, en 1866. Son frère, à qui les déceptions n'avaient pas été épargnées non plus, atteignit, lui, l'âge de soixante-dix ans (2).

(1) Bernard Prost, Gaz. des Beaux-Arts, 2« série, XXXIII, 1886.

(2) Paul Lefort, Gaz. des Beaux- Arts, 2* série, XXXVH, 1888.

Le dernier suicide qui ait causé dans Paris un grand émoi a été celui de Marchai (1) ; les derniers cas de folie, ceux de Jules Héreau et d'André Gill. « Il me souvient, écrit Alphonse Allais (2), d'un dîner que nous flmes à New- Cottage (une chaumière de la côte normande qu'habitait Héreau, tout près de la ferme Saint-Siméon), Jules Héreau, Gill, Sapeck et moi. Pendant tout le repas, Héreau nous parla des gens de Versailles qui rôdaient autour de sa maison (il y avait bien dix ans que la Commune était finie). « Ces geris-là, disait-il avec des yeux terrifiés, m'empêchent de travailler, de vendre ma peinture. Toutes les nuits, j'entends des galets qui s'éboulent... Ce sont eux qui se promènent sous ma falaise. » Nous sortîmes navrés avec la même parole : Pauvre Héreau ! L'hiver suivant, Héreau venait à Paris et se faisait décapiter par un train sous un tunnel du chemin de fer de ceinture. Quelques années plus tard, nous apprenions ensemble, Sapeck et moi, le premier accès de folie de Gill, et, tous deux, nous dîmes : Pauvre Gill ! Je ne me serais jamais attendu à dire, dans les mômes circonstances : Pauvre Sapeck !... (3) »

Gill dessinait et peignait dans ses jours de rémittence ; il envoya, au Salon de 1882, leFou^ une figure triste, vraie

(1) Marchai était gôné, ne Tendait plus. La veille de sa mort, un ami le reucoutrait d.-uis uu café, à Montmartre^ et le quittait sans avoir pu deviner sa résolution. — Sur la fréquence des suicides, rien à dire de précis. Dans le tableau dressé par Morselli pour lltalie, le nombre des suicides, sur un million d'individus, est de 618,3, chiffre le plus fort, pour les lettres et sciences, et de 94,0, un des chiffres les plus faibles, pour les beaux-arts. L'impulsion au suicide se montre dans plusieurs manies ; mais tous les hommes qui se donnent la mort ne sont pas nécessairement des malades persécutés ou mélancoliques, des impulsifs.

(2) Article précité du Chat noir, %• année, n» 404, samedi 12 octobre 1889.

(3) Sapecii (Eugène Bataille) vient de mourir (21 juin 1891). Cet étudiant en droit grandement fantaisiste s'était marié, était devenu conseiller de préfecture et sous-préfet.

et bien campée. Léopold Robert donnait de bons tableaux aux heures les plus troublées de sa vie mentale. Ainsi des autres. Ce qui disparait d'abord dans la folie, c'est le pouvoir de contrôle et d'inhibition, c'est la faculté d'être attentif. La place demeure libre aux impulsions crééespar la maladie. L'artiste perd le jugementdes images relativesà son art qui s'offrent encore à lui ; le désordre commence dans ses idées de peintre, et s'accuse par le choix des sujets, par le défaut d'harmonie dans la composition. Les erreurs de dessin viennent les dernières ; la mémoire technique survit le plus longtemps, nous voulons dire l'association mécanique des images visuelles et motrices. Si la mémoire professionnelle du peintre est chose acquise, perfectionnée, elle a poussé en lui, répétons-le une fois encore, dos racines vivaces et profondes ; les associations d'images qui la constituent répondent à des tendances innées et se sont formées au moins de très bonne heure dans le cerveau des sujets spécialement doués.

Une statistique comparative des aliénés peintres, délirants chroniques ou dégénérés et héréditaires, est à peu près impossible. Les registres des asiles publics ne nous donnent pas des renseignements précis ; il faudrait pouvoir dépouiller encore ceux des maisons de santé, où les malades de distinction sont envoyés de préférence.

Nous n'essayerons pas non plus de dresser le tableau de la dernière maladie. Il ne nous paraît pas que les artistes présentent aucune immunité ni peut-être môme aucune élection morbide. Sur vingt-cinq noms français, pris au hasard, nous trouvons: un goutteux, deux malades de la pierre, un malade du foie, deux asthmatiques, un tuberculeux, quatre poitrinaires, morts d'épuisement ou de laryngite, quatre catarrheux ou emportés par une fluxion de poitrine

i64 LA PATUOLOGIK

accidentelle, trois atteints d'inûrinités ou. morts de vieillesse (1), sept enfin frappés de paralysie ou d'apoplexie foudroyante (2).

Il resterait à calculer la durée moyenne de la vie. Mais le nombre des têtes n'est pas assez grand, et Ton ne connaît pas exactement tous les âges. Voici pourtant quelques chiflFres. Nous prenons pour terme de comparaison la vie moyenne à partir de vingt-cinq ans, calculée pour la dernière période décennale en France : à cet âge, qui est celui où les peintres commencent à figurer sur nos tables, la vie moyenne est encore de trente-sept ans pour les hommes, soit, pour la vie entière, soixante-deux ans.

Or, nous avons obtenu : pour 143 peintres italiens, du xii® au xvm" siècle, 61,3 ; — pour 233 peintres flamands et hol" landais, durant la même période, 61,8; — pour 133 peintres français nés de 1600 environ à 1800, 65,3 ; — pour 11 peintres espagnols, dans la même période, 62,8 ; — pour 16 peintres anglais, 65,3 ; — enfin, pour M peintres français nés depuis 1800, 59,5, moyenne plus faible, parce que plusieurs cas de longévité n'y entrent point (3).

La moyenne varie donc, ce dernier chiffre écarté, de 4,0, selon le nombre des âges qui entrent dans le calcul, sans qu'on en puisse rien conclure relativement au siècle et au pays. Mais, si nous réunissons tous les âges, nous obtenons, pour 580 peintres, dans un laps de six siècles environ, une moyenne de 62,5, supérieure

(1) PoussiQ soutire d'un mcd de carnosilé, sou « incommodité ordinaire» ; il accuse, dès Tàge de ciuquaute-quatre ans, la débilité de ses yeux, le peu de fermeté de sa main ; il est incommodé des chaleurs excessives à^ Rome et s'y enrhume souvent ; à soixante-six ans, le tremblement de ses membres augmente ; il devient perclus et meurt à soixante et onze ans.

(2j Jouvenet, soixante-dix ans ; J. Parrocel, cinquante-six ans ; Largillière, quatre-vingt-dix ans ; Oudry, soixante-neuf ^ans ; David, soixante-douze ans ; Paul Huet, soixante-cinq ans; Th. Rousseau, cinquante-cinq ans.

(3) Meissonier ne figure pas dans notre liste ; Jean Gigoux est encore bien vivant, etc.

encore à celle que nous avons choisie pour terme de comparaison.

D'après ce tableau, les peintres seraient des privilégiés à l'égard de la longévité. Chose singulière, la moyenne serait plus élevée pour les musiciens que pour les peintres. Ainsi nous trouvons : pour 44 compositeurs italiens, depuis 1600 ou à peu près, 67 ; pour 24 compositeurs allemands, 63,1 ; pour 37 compositeurs français, 61,9; soit, pour 105 individus, 64,3.

Nous donnons ces chiflFres pour ce qu'ils valent. Ils attestent au moins, d'une manière indirecte, Téquilibre ordinaire de l'artiste ; ils sont une des nombreuses vérifications qu'on peut fournir de la supériorité générale de certains hommes. Nous l'avions reconnue en maints passages, dans l'étude du caractère ; la pathologie ne dément pas ce résultat, elle le confirme. Le détraquement ne fait pas le génie, et. s'il l'accompagne quelquefois, il provient alors de l'abus des facultés ou des mauvaises conditions de leur exercice, plutôt que de leur présence. Les hommes de talent ne sont pas plus sujets à la folie que les médiocres, et ils n'y présentent pas davantage des signes particuliers qui autorisent à faire d'eux des monstres pathologiques, comme on a voulu qu'ils fussent aussi des monstres psychologiques.

Ne forçons jamais le sens des mots. Le génie met en œuvre, nous l'avons assez montré, des facultés qui sont communes à peu près à tous les hommes, si elles sont inégalement fortes et diversement distribuées dans chacun. Le génie, d'ailleurs, au sens le plus élevé qu'on puisse entendre, est une exception parmi les artistes eux-mêmes, et, dans le génie même, il n'y a d'exceptionnel que la rencontre de plusieurs dons heureux. Mais on l'attribue volontiers à tous ceux, quel que soit leur art, dont les

œuvres possèdent cet avantage de toucher les cordes humaines qui vibrent le plus profondément. Les peintres nous ont paru composer un type bien marqué entre ceux-là. Le lecteur en a vu les caractères rassemblés et discutés dans les pages de ce volume ; il en gardera Timage vivante après avoir fermé le livre.

FLN

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