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CHAPITRE PREMIER

Nous n'aborderons pas la psychologie du peintre sans avoir examiné, si brièvement que ce soit, les caractères physiques et physiologiques par lesquels on le pourrait distinguer, ou qui semblent convenir du moins aux artistes en général. C'est une besogne ingrate, mais déjà intéressante.

Les données anatomiques font défaut. Nous ignorons forcément, pour les peintres d'autrefois, les moyennes qu'il nous serait le plus utile de connaître : la grosseur moyenne de la tôte relativement au corps, le poids moyen du cerveau, etc. Impossible même d'obtenir, pour les artistes vivants, des données craniométriques en assez grand nombre et suffisamment précises.

Toutes n'auraient pas, il est vrai, une égale valeur. Pour la foniie courte ou longue de la tête, par exemple, les types de formes brachycéphales et dolichocéphales se

Arréat. 1

trouvent tellement disséminés dans une aire quelconque, et des types opposés se rapportent si fréquemment à une aptitude semblable, que ce caractère est négligeable. Piderit (i), dont Fopinion sur ce point est excessive, doute môme que l'on arrive jamais à trouver dans les formes solides des os du crâne et de la face, et en général de l'extérieur du corps, des indices sûrs des facultés de Tesprit. Selon lui, pourtant, la largeur du crâne aurait le plus d'importance, tandis que la longueur et la hauteur seraient à peu près indifférentes.

Si nous étudions les portraits, qui restent notre meilleure source d'information, nous pourrons, faute de mieux, distribuer les peintres en deux groupes, selon que le front est carré ou arrondi. Un front largement développé semble d'ailleurs une exception dans l'un ou dans l'autre de ces groupes.

On a signalé un type du peintre à priori, à front arrondi, dont les exemplaires frappants seraient Rembrandt, Rubens, van Dyck. Plusieurs y touchent, et parmi eux Raphaël : front noble, plutôt que puissant ; André del Sarte : front assez étroit, lèvres fortes. Le Guerchin y appartient sans conteste : son portrait dénonce un peintre, non pas robuste, mais facile, et par quelques signes homme de plaisir, en quoi il ressemblerait à van Dyck. Le front arrondi se retrouve chez Poussin et Philippe de Champagne, mais plus développé; l'expression aussi est différente : la tête de Poussin serait presque celle d'un calculateur. Le front est plutôt élevé chez Quentin La Tour : tête fine, sans beaucoup de profondeur ; chez David, dont le front est décidément étroit. Celui d'Hippolyte Flandrin est arrondi, sans largeur ; celui de Fromentin, arrondi et élevé.

(1) La Mimique et la Physiognomonie (Paris, Félix Alcan, 1888).

Puis viennent les têtes plus ou moins franchement carrées — nous prenons les noms à dessein un peu partout — avec le Tintoret : front carré, peu large ; avec Chardin : tête forte, regard droit, solidité ; avec Fragonard : front régulier, large, carré, plissé, nature moins vigoureuse que fine et sensée ; avec M"** Vigée-Lebrun : front large pour une femme, lèvres fines, expression d'ingénuité charmante; avec Ingres : les rides fortes, la lèvre supérieure grande, le menton solide, le regard entrant, attestent son énergie, sa ténacité ; avec Delacroix : front peu développé, un bilieux, neiTeux par pauvreté de sang (peau transparente), à quelques égards un type de délirant ; avec Courbet, Regnault, Baudry, etc.

On a parlé beaucoup d'un autre caractère, facile à reconnaître, nous voulons dire la saillie sus-orbitaire, correspondant au sinus frontal de chaque côté de la ligne médiane. Elle ne traduit en rien à l'extérieur, remarquons-le tout de suite, la forme du cerveau ; elle ne provient pas du jeu des muscles moteurs de l'œil, et les saillies ne paraissent pas non plus influer sur Faction du sourciller, qui s'attache entre elles. On la trouve développée, Darwin (1) en a fait la remarque, chez les animaux carnassiers et chasseurs : sous cette voûte, les paupières se plissent et les yeux semblent mieux à l'abri de la lumière supérieure et aveuglante, qui gênerait le regard explorateur. La plupart des grands observateurs possèdent de fortes saillies sus-orbîtaires. Elles sont prononcées encore chez beaucoup de peintres : Ingres, Delacroix, Decamps, Regnault, pour ne nommer que ceux-là. Ce trait même, d'ailleurs, n'est pas constant. Les saillies sont faibles chez Joseph Vernet et Hippolyte Flandrin, presque nulles chez Fragonard, etc.

(1) Descendance de l'homme.

Dans le bas-relief en bronze de Chapu, placé sur un rocher de la forêt de Fontainebleau, à Barbizon, figurent ces deux illustres amis, Théodore Rousseau et Jean-François Millet. Les seuls caractères de la face ne les feraient pas voisins comme leur génie. Le front de Rousseau est arrondi, celui de Millet plutôt carré ; la saillie sus-orbitaire s'accuse assez bien dans le premier, mais les yeux du second brillent sous des voûtes sourcilières franchement proéminentes (i). La tête de Rousseau, comme Chapu l'a comprise, rappelle le type socratique, avec quelque chose de moins vaste ; celle de Millet fait songer à un poète.

Si nous considérons maintenant les traits physiognomoniques, c'est-à-dire ceux qui résultent du jeu des muscles (!2), ou qui sont, comme le dit Piderit, une expression mimique devenue habituelle, nous les trouverons encore diversement répartis dans les portraits. Voyons, par exemple, les rides du front, qui ont des rapports avec les qualités intellectuelles. Les rides verticales se rencontrent assez souvent, d'après Piderit, chez d'actifs penseurs; les rides horizontales et les sourcils relevés chez des curieux, ou chez des hommes qui ont coutume de fixer longuement l'activité de leur esprit sur certains objets. Les rides verticales sont encore signe de facile mauvaise humeur, d'yeux sensibles ou myopes, etc. Les rides horizontales sont très marquées chez les aliénés qui soufl'rent d'une idée fixe ; jointes au regard paresseux et aux paupières baissées, elles annoncent l'étroitesse de l'esprit.

Les portraits de peintres nous laissent voir ordinaire-

(1) Les caractères frontaux ne concernent pas du reste la vision, puisque les centres visuels corticaux résideraient dans les circonvolutions occipitales.

(2) Les muscles, mis souvent enjeu, se développent plus vigoureusement, deviennent plus facilement excitables, et restent, même à l'étal de repos, dans un certain état de tension.

ment les rides verticales bien accusées ; elles se croisent, dans quelques-uns, avec les rides horizontales. Ces dernières apparaissent surtout dans les portraits âgés, comme est celui du Tintoret (1) ; mais celui d'André del Sarte offre aussi une haute ride horizontale, qui en achève Texpression de rêverie profonde et de sensualité ardente. Les plis verticaux se marquent beaucoup plus vite : un seul pli fortement creusé chez Rembrandt, où viennent se fondre les deux sillons moins extraordinaires qu'on voit dans d'autres portraits de lui; deux fortes rides chez Ingres, une ou deux chez Ary Scheflfer ; deux plis chez Théodore Rousseau, etc. Une photographie de Decamps, âgé, aigri, montre des rides horizontales et verticales ; celle de Fromentin a deux plis frontaux, avec des rides horizontales.

Sur le vivant, on observera toutes ces marques diversement groupées. Elles ont d'abord, pensons-nous, une valeur individuelle, et quand on aurait eu la patience de relever exactement, dans un grand nombre de peintres, la physiognomonie des yeux et du front, celle de la bouche, celle du nez, on n'obtiendrait pas pour cela les signes d'un genre ou d'une espèce. Ces réserves faites, il demeure vrai cependant que le peintre est souvent reconnaissable parmi d'autres hommes, magistrats, bureaucrates, commerçants. Il y a un air peintre, un air artiste. L'air peintre se dégage de toute la personne : le regard, la physionomie, la coupe de la barbe et des cheveux, l'attitude enfin, concourent à le produire ; il vient aussi des habitudes professionnelles, et le tout ne se peut guère définir avec des mots. Mais cette harmonie vivante, indéfinissable , des caractères variés qui forment le type, a bien sa valeur, sa signification. L'artiste a fait la livrée de son métier, parce qu'il est né artiste.

(1) Ou Peut consulter les portraits du Louvre et de FÉcole des beauxarts.

Pour la stature, on le sait, une taille exceptionnelle n'apparaît pas nécessairement dans une famille avec un autre don exceptionnel quelconque, et Ton peut prévoir que des mesures individuelles nombreuses fourniraient, pour la taille moyenne du peintre dans une population, le chiffre assigné à la moyenne de cette population (i). Cette moyenne varie un peu, d'ailleurs, selon les pays, et nous avons affaire ici à un caractère ethnique.

Il en faut dire autant pour la couleur des cheveux, pour celle des yeux, dont la coloration claire ou foncée, nous le verrons dans la suite, ne parait avoir aucune valeur psychologique.

La vue du peintre est-elle normale? Son ouïe est-elle fine, moyenne ou obtuse? Son oreille, sa voix, justes ou non ? Son odorat est-il un, son goût délicat? Ces qualités peuvent sembler étrangères au don spécial de peindre ; elles révèlent du moins, chez qui les possède, une machine nerveuse délicate. L'association commune des aptitudes dépend, en partie, de la richesse des perceptions : ce sujet méritera une étude particulière. Nous trouverons des peintres myopes — Quentin La Tour, par exemple — bons « visuels » malgré cette infirmité. Nous verrons les peintres joueurs de luth, guitaristes et chanteurs. On leur reconnaît aussi un toucher fin, un goût délicat, un odorat subtil, émoussé chez quelques-uns, il est vrai, par Tusage immodéré du tabac. Ils sont des privilégiés, en un mot, quant aux perceptions.

Ce privilège appartient d'ordinaire au tempérament nerveux ; tempérament qui est celui des peintres comme des poètes et des musiciens, et les marques de ces signes fugitifs, de cet air artiste, qui frappent parfois l'obser-

(1).. Voy. F. Galton, Natural Inheritance, Londres, MacmillaD, 1889,

vateur le plus vulgaire. Chez presque tous, la mobilité du regard, des traits, des gestes, Tallure qui est de Fouvrier ou du soldat, trahissent des sens aiguisés, des nerfs vibrants, des muscles actifs. Le peintre peut d'ailleurs être sanguin, lymphatique, bilieux ; mais l'excitabilité nerveuse, la réaction facile des nerfs par excès de charge ou par épuisement, donne le plus souvent la marque définitive à sa constitution physiologique (i). Lettres et biographies témoignent sur ce point à chaque page. On en jugera, à mesure que nous les dépouillerons.

Nous verrons Sandro Botticelli fanatique, Mantegna irritable, Léonard inconstant, Michel-Ange tout bile et nerfs, Herrera violent, le doux Murillo lui-môme prompt à s'irriter, Goya fantasque, Gainsborough d'un caractère habituellement enjoué, mais sujet à une grande inégalité d'humeur, Turner bizarre, déséquilibré, Watteau de faible constitution, poitrinaire, triste : « il n'avait, nous dit Caylus (2), d'autre ennemi que lui-même et une certaine instabilité qui le dominait ; il n'était pas sitôt établi dans un logement qu'il le prenait en déplaisance » ; Chardin sensible et susceptible, malgré l'apparence : « sous son enveloppe courte et massive, écrivent les de Concourt (3), sous son gros air matériel, Chardin cachait une grande sensibilité, une délicate susceptibilité, un tempérament tendre et trop facile à se laisser toucher par l'injure, les mauvais procédés, l'injustice » ; La Tour irritable et fantasque, Greuze nerveux, irritable, Fragonard nerveux dans son laisser-aller (son écriture anguleuse an-

(1) C'est le tempérament, en somme, caractérisé, selon Cabanis, par une prédominance du système nerveux ou sensitif sur le système musculaire ou moteur, qu'accompagnent des déterminations profondes et persistantes, des élans durables, un enthousiasme habituel et des volontés passionnées. L'indication du tempérament reste grossière, bien entendu, et ne frappe que d:ins les gros cas.

(2) Cité par les de Concourt, VArt au XVII [^ siècle.

(3) Id.yibid,

nonce de la fermeté (1), Prudhon très sensible, très féminin.

Parmi les modernes, Ingres se fait voir irritable et emporté. 11 écrivait de Rome, en 1839, à H. Flandrin : « La fièvre ronge ma femme, et moi, mes nerfs me tuent plus que jamais (2). » Géricault est exalté et violent, Léopold Robert mélancolique, Ary Scheflfer inquiet. Delacroix a la fièvre toute sa vie. Déjà, en 1822, il parlait de son humeur, « variable comme un baromètre ». « Je suis, écrit-il à son ami Pierret en décembre 1840, sous Fempire d'un sentiment nerveux qui me rend comme une personne hystérique. Ma solitude et mon esprit toujours en l'air, et peutêtre, je crois, une crise particulière de mon tempérament, me font vouloir et ne pas vouloir, et me faire des monstres des choses les plus simples (3). » Paul Huet, un fruit tardif, né vingt ans après ses frères et sœurs, a été mal pondéré. Théodore Rousseau, nous dit Philippe Burty (4), avait les mains d'une forme exquise, « mobiles et élégantes à l'excès » ; après sa mort, son médecin le déclare d'une constitution forte, d'un tempérament nervoso-sanguîn, avec prédominance nerveuse (5). « Millet, écrit Sensier (6), ce robuste produit des dures contrées maritimes, était une sensitive, cachée sous la figure d'un placide penseur. » L. Gonse (7) rappelle la main de Fromentin, « fine, nerveuse, pleine de vie et d'esprit dans le mouvement » ; il le dit « nerveux et impressionnable comme une femme, véritable sensitive frissonnant au moindre souffle». Chez Paul Baudry, « grande sensibilité d'œil, de nerfs, d'esprit et de

(1) Crépieux-Jamin, VEanlure et le Caractère^ p. 85.

(2) H. Flandriû, Lettres et Pensées recueillies par H. Delaborde.

(3) Lettres de Eugène Delacroix ^ recueillies et publiées par Ph. Burty.

(4) Gazette des Beaux-Arts^ xxiv, 1868.

(5) Sensier, Souvenirs sur Théodore Rousseau,

(6) Sensier, la Vie et l'œuvre de J.-F. Millet.

(7) Gazette des Beaux- Arts ^ 2° série, xvir, 1878.

cœur », écrit Lafenestre (1). « II tortillait sa moustache naissante, nous dit Ephrussi (2), de ce geste qui lui fut toujours si familier. »

Les mieux équilibrés, les calmes, Raphaël, Titien, Poussin, Rubens, Velasquez, ont la flamme du génie, la fougue, Texaltatîon dans le travail, les passions vives, l'âme tendre et délicate. Le peintre est toujours, par quelque côté, un vibrant, un « émotif». Il nous faudra même porter bien des noms au chapitre des nerveux qui furent de véritables malades.

Les nerveux, pour peu surtout qu'ils soient lymphatiques ou sanguins, sont toujours près d'être des sensuels. Aussi le groupe des artistes sensuels est-il assez bien fourni. Prenons d'abord la sensualité à expression nutritive : raffinements de la table, usage des boissons excitantes et des narcotiques. Il se trouve peu de gros mangeurs, semble-t-il, parmi les peintres ; la délicatesse du goût n'exige point la quantité des victuailles. En revanche, on les voit gourmets et bons buveurs ; on n'est guère l'un sans l'autre.

Le mauvais renom d'ivrogne a pesé sur quelques-uns, Frans Floris, Frans Hais, Jan Steen, Adriaen Rrouwer. Que Frans Floris et Frans Hais aient aimé la bonne chère et cultivé la dive bouteille, cela est probable. Un jour, Floris aurait tenu tête à six fameux buveurs, venus de Rruxelles tout exprès afin d'éprouver sa réputation de « grand gousier anversois », qui les rendait jaloux (3). Jan Steen, qui fut gendre du sage van Goyen, resta brasseur, quoique peintre ; ce qui n'autorise guère à le présenter comme un héros de tavernes. Peut-être Brouwer

(1) Gazette des Beaux-Arts^ 2* série, xxxiii, 1886.

(2) Ephrussi, Paul Baudry, sa vie et son œuvre.

(3) Carel van Mander, le Livre des peintres, trad. Hyraans.

lui-môme ne fut-il que fort buveur, accident commun en pays flamand ou hollandais. L'honnête peintre biographe Carel van Mander regrette que « le fait de bien boire y soit vanté à régal d'un mérite », et il laisse entendre que la jeunesse de son temps faisait un peu de sobriété vice et d'intempérance vertu. Ne disons pas trop facilement ivrognerie, qui est un gros mot. Affirmons avec cela que dans les repas des gildes on mangeait et buvait solidement, comme on le faisait du reste, à Florence même, aux fameux soupers du Chaudron et de la Truelle.

A Rome, les jeunes peintres français menaient une vie dissipée et4)aresseuse, quand Poussin y arriva ; Van Dyck y trouva aussi les artistes flamands adonnés à Tinaction et à l'intempérance : vices ou défauts de nature, encouragés par la camaraderie.

Reynolds était gourmet. « L'énorme Johnson », rapporte Louis Desrosîers (i), qui n'aimait que le thé et le cidre, mettait une certaine âpreté à lui reprocher son goût pour le vin, qui jamais d'ailleurs n'a franchi les bornes du savoirvivre et de la raison. »

On réhabilite aujourd'hui l'infortuné Lantara, que nos dictionnaires accusaient d'ivrognerie. Le peintre qui est malheureux est aisément soupçonné d'avoir des vices. Le plus sage, par état, a des fantaisies qui passent pour des défauts aux yeux des hommes pratiques, et, comme aux riches, on lui prête davantage. Nulle excuse, cependant, pour George Morland, un des meilleurs peintres anglais, qu'on nous dit paresseux, extravagant, ivrogne.

Le pauvre Tassaert (2), connu dans ses dernières années à la barrière du Maine sous le nom de « père Octave », était, lui, un anormal. Nous le retrouverons. Il étale naïvement sa gourmandise dans une lettre où il remercie Bruyas d'un

(1) Gazette des Beaux-Arts, xxi, 1866.

(2) Bernard Prost, ihid , 2- série, xxui, 1886.

CARACTÈRES PHYSIQUES ET PHYSIOLOGIQUES i!

envoi de fruits glacés : « Tout cela caresse, lui écrit-il, anime et emporte au septième ciel. Jamais saint Antoine n'eut de pareilles visions, autrement il y eût porté la main. »

D'autres y auraient mis quelque honte, et n'auraient pas si bien dit. Nos peintres, du moins, s'avouent volontiers buveurs de café, fumeurs de pipe, de cigares ou de cigarettes. Gérard passe sa vie sur un canapé. « Quand il quittait le monde pour revenir chez lui, il était heureux comme un enfant, et son empressement était si grand pour rentrer dans son fauteuil et prendre son cigare, qu'il commençait, à la première marche, à défaire ses premiers boutons 1... (i) » Delacroix écrit à Pierret, le 20 avril 1843, de sa maison de Saint-Leu Taverny : « Il n'y a que le cigare, quand il est bon, qui me fasse un peu oublier le tort que j'ai de me laisser aller à la paresse... Le cigare est décidément un instrument de relâchement et de corruption. Tant que je le tiens, et je le fais durer le plus longtemps que je peux, je tourne et retourne dans les allées, sans avoir même besoin de penser pour m'occuper. Quand il est uni, l'illusion cesse et je me fais des reproches. » David, Théodore Rousseau, Courbet, et combien d'autres, fumaient la pipe. Baudry, le soir, à la lucarne de sa chambre, fume sept ou huit cigarettes de suite, « en regardant toujours le ciel » ; dans ses lettres, plus tard, il parle du cigare. Regnault dénomme avec complaisance les pipes de son « harem », Aglaé, Catherine, Fatma, Gertrude (2). Un architecte de nos amis, qui se faisait gloire d'ôtre énorme^ nommait sa plus grande Goliath.

Makart buvait, fumait en bon Viennois. « Il était, lisonsnous dans la Société de Vienne {S), l'hôte le plus assidu

(1) Gérard, Correspondance, rec\ie\\\ie)pa.r X. Viollet-le-Duc.

(2) Co7*7'espondance de Henri Regnault, publiée par Arthur Duparc.

(3) Ouvrage publié sous le pseudonyme de comte Paul Vasili (M™^ Adam ?)

des soupers du restaurant Cause... Il vidait de nombreux Krûgel de Pilnersbier, fumait presque autant de pipes, et riait à se tordre des farces d'atelier... Vers minuit ou une heure du matin, il s'en allait au café Kremser, tout proche du restaurant Cause, retrouvait d'autres camarades et faisait un brin de cour à la demoiselle du comptoir. Comme sa taille était petite et le comptoir un peu haut, il se dressait sur la pointe des pieds pour être plus à la hauteur de cette jolie personne. »

Rien à dire de la sensualité à expression sexuelle. 11 est des confidences qu'on ne fait guère, ou que celui à qui on les a faites ne divulgue point. Puis, c'est trop aiSfaire de nuances, et tout au plus serions-nous admis à supposer que le peintre, parce qu'il est un être nerveux, surexcité, rêveur, Imaginatif, est facilement un voluptueux. Ne traduisez pas « un débauché » ; le défaut de choix serait le pire écueil du voluptueux. Nous verrons d'ailleurs assez d'exemples de peintres que l'amour de l'art a rendus sobres, et leur honnêteté naturelle bons maris, pour négliger à présent les rares dissolus, dont quelques-uns ont pu être des malades.

Reste une autre expression de la sensualité, passive ou neutre, se révélantpar certaines manières d'être, — paresse du corps, nonchalance, délicatesse douillette, ou négligence, au contraire, des soins corporels, assez communes chez les peintres. Mais on ne peut bien saisir ces traits que dans ceux que l'on fréquente, et il serait fort désobligeant de les nommer. Nous en pourrions citer un comme type du sensuel complet : buveur inconscient, offrant déjà le tremblement alcoolique ; voluptueux passif, qui ne choisit pas ; débraillé, malpropre à ce point qu'on hésitait à lui donner le ruban de la Légion d'honneur, pour ne le pas mettre sur un parement crasseux.

La négligence de la personne, hâtons-nous de le dire.

n'est pas toujours signe de sensualité, et nous y verrons plus tard une défaillance du caractère. En tous cas, le groupe des actifs s'oppose bien franchement à celui des sensuels passifs, et il comprend les meilleurs, les nerveux qui sont des forts. Le goût des exercices violents est un signe de la vigueur native. Beaucoup de peintres italiens furent cavaliers et duellistes : Léonard connaissait les chevaux, Fescrime et la danse. Rude et turbulente on nous dépeint la vie de la jeunesse florentine, au xvi° siècle. Albert Durer était habile aux exercices du corps. Chaque jour, après le travail, Rubens courait par la campagne, à cheval, une heure ou deux. Le désir de voir du pays pousse Pedro de Moya à se mettre en route avec une compagnie que le roi d'Espagne envoyait aux Pays-Bas. De Goya, on cite des actes téméraires : un jour, il lit le tour du tombeau de Cecilia Metella en s' appuyant à peine sur l'étroite saiUie de la corniche.

LesVernet, Géricault, Decamps, ont pratiqué le cheval. Regnault avait la hardiesse du corps. II faillit se tuer, à Rome, en montant une béte indocile. A Madrid, il fréquentait les gitanos ; il écrit à son frère, en janvier 1869 : « Je les ai épatés l'autre jour en marchant sur les mains et en sautant deux chaises à pieds joints et cinq chaises avec élan. Ils disent qu'ils n'ont jamais vu cela, et depuis ce jour-là ils m'estiment encore plus : j'ai enfin trouvé des gens qui me comprennent. »

« Ce matin, écrivait Marie Bashkirtseflf dans son Journal (1), nous avons été chez Carolus Duran. Quel être étonnant et charmant I On en rit un peu parce qu'il fait de tout... Qu'est-ce que ça fait? Il tire très bien, il monte à cheval, il danse, il joue du piano, de l'orgue et de la guitare; il chante. On dit qu'il danse mal, mais pour le

(1) Du jeudi 23 mai 1882.

reste il le fait avec une grâce infinie... 11 est exagéré, c'est évident ; mais je suis toujours charmée, lorsqu'on se taille une personnalité intéressante qui vous fait penser à des temps romanesques disparus... — Et puis, c'est un être aimable avec toutes les femmes, à ce qu'on dit. »

A défaut de cette virtuosité des muscles, on remarque au moins, dans les peintres qui sont des hommes complets» l'ardeur au travail, l'énergie patiente, souvent le goût des voyages. Mais ce ne sont plus là des qualités simples, qu'on puisse donner pour Texpression immédiate, en quelque sorte purement physique, du tempérament, et l'occasion d'en parler viendra plus loin.

Les caractères généraux que nous venons d'examiner restent mal connus, en somme ; leur distribution est de plus extrêmement inégale, et il n'est pas facile de saisir les relations qu'ils offrent entre eux ou avec d'autres caractères spéciaux.

La forme de la tête, la couleur des yeux, la taille, sont des marques ethniques infiniment variables, sans nulle valeur pour la détermination d'un type professionnel. Seule, la forme carrée ou arrondie du front servirait peutêtre à composer des sous-types ; encore faudrait-il y pouvoir rattacher une série de caractères qui donneraient quelque réalité à cette conception.

La largeur du front et le volume du cerveau, supposés un peu au-dessus de la moyenne, nous offriraient plutôt ce qu'on appelle un caractère généralement constant, et les peintres pris ensemble seraient ainsi des intelligents : la saillie sus-orbitaire bien accusée confirmerait ce résultat, avec l'examen de quelques traits physiognomoniques, et en particulier des rides frontales.

Pour le tempérament, toutes les combinaisons se rencontrent. La sensualité appartient aux unes, et Factivîté

physique aux autres. Mais elles laissent à peu près toujours paraître Taccent nerveux, auquel il est légitime d'attribuer la délicatesse des perceptions. L'humeur, enfin, pour achever cette esquisse, quelquefois sombre, plus souvent gaie, est généralement mobile, en raison de cette acuité des sens et du facile ébranlement des nerfs qui raccompagne. Les faits ne nous manqueront point pour vérifier ou compléter ces données un peu vagues, quand nous entrerons dans les détails de la vocation et du caractère. Une question importante s'offre auparavant, celle deThérédité.

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