‹ Psychologie du peuple françaisChapitre 12 sur 27 · CHAPITRE PREMIER Psychologie de l'esprit français · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Psychologie de l'esprit français

Essayons de dégager la vraie physionomie d<* l'esprit français, avec ses qualités et ses imper fec. tions; et recherchons si, de nos jours, elle s'est altérée.

Au point de vue de la sensibilité, nous sommes toujours la nation excitable dont parlait Strabon, et les Allemands nous reprochent notre Erregbarkeit. Question de tempérament. L'explication physiologique de ce fait semble un excès héréditaire de tension dans les nerfs et dans les centres sensitifs. Ajoutons que, chez le sanguin-nerveux, la sensibilité a un appétit inné de toutes les excitations agréables, une naturelle horreur de toutes les impressions pénibles et déprimantes; on peut donc s'attendre à ce que, chez le Français, les sentiments qui stimulent et exaltent la vitalité l'emportent, au détriment de ceux qui arrêtent ou retardent l'élan, qui exigent un effort, surtout de ceux qui aboutissent à une dépression

plus ou moins momentanée. Aussi avons-nous toujours, comme nos ancêtres, la pente au plaisir et à la joie sous toutes les formes, principalement les plus spontanées et les plus faciles. Nous sommes restés, en général, moins capables de passion concentrée que d'enthousiasme; j'enten ds par là une exaltation soudaine, parfois passagère, sous l'influence de quelque grande idée et du sentiment qu'elle excite. Changez l'idée, détournez l'esprit vers une nouvelle voie par de nouveaux raisonnements, l'orientation des sentiments changera du même coup, parce qu'ils étaient moins l'expression propre de l'être intime que le passage en lui d'un courant intellectuel venu de plus | haut.

Le second trait de la sensibilité française est, encore aujourd'hui-, sa direction centrifuge ou expansive; et ce caractère semble principalement celtique. Il est d'ailleurs fréquent chez le tempérament san- i guin-nerveux, qui n'est pas replié en soi ni intensif, mais plutôt diffusif, communicatif et rayonnant. On en peut déduire une importante conséquence. Rapprochez un grand nombre d'hommes ayant cette sensibilité vive et débordante : il en résultera nécessairement une action et réaction offrant rapidité el intensité; c'est dire que la sympathie s'établira vite et que tous ces hommes vibreront à l'unisson. Le développement supérieur de l'instinct social en France j a sans doute encore des causes intellectuelles et historiques, mais son premier germe nous paraît être dans cette contagion rapide de sensibilités expan-

LE CARACTÈRE FRANÇAIS ISi

sives chez qui la suggestion mutuelle est portée au suprême degré. Au fait, est-il peuple sur lequel la vie collective ait eu et ait encore plus d'influence que sur les Français, qui ont toujours besoin de se sentir en harmonie avec les autres? La solitude nous pèse; si l'union fait pour nous la force, elle fait aussi pour nous le bonheur. Nous ne pouvons consentir à penser seuls, à sentir seuls, à jouir seuls; nous ne pouvons séparer la satisfaction d'autrui de notre satisfaction propre. Aussi avons-nous souvent la naïveté de. croire que ce qui nous rend heureux rendra heureux le monde, que toute l'humanité doit penser et sentir comme la France. De là notre prosélytisme, de là le caractère contagieux de notre esprit national, qui finit souvent par entraîner les autres nations ellesmêmes, malgré le flegme naturel des unes et la défiance prudente des autres. Le revers de cette qualité, c'est une certaine tyrannie de bonne volonté à l'égard de nos semblables, qui fait que nous voulons absolument les amener à sentir et à penser comme nous. Souvent aussi, quand nous sommes de nature moins impérieuse, nous choisissons le plus court chemin, qui est de sentir nous-mêmes et de penser comme les autres, sans en chercher plus long.

Les peuples sont optimistes quand ils ont le tempérament sanguin-musculaire très développé, et aussi quand ils habitent un climat riant; ils sont du même coup disposés à sacrifier l'avenir, dont ils ne doutent jamais, au moment actuel. Ces tendances de carac-

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