CHAPITRE 7 Tl
Influence des Francs sur le caractère Gaulois. Influence du climat.
Après l'influence de la société romaine, la race gauloise subit celle des Francs ; mais il faut encore bien comprendre la nature de cette influence. Il y a une idée , qui, depuis plus de cent cinquante ans, s'était insensiblement enracinée dans les esprits des historiens : c'est celle qui représentait l'Empire romain comme un despotisme pur, avec toute la corruption morale qui en résulte, et la vieille Germanie comme la pure liberté, comme « la terre de la vertu ». Fustelde C<oulanges aura l'honneur d'avoir montré que la première assertion n'était « qu'à moitié vraie », et la seconde fausse. De même, dit-il, qu'on s'est figuré une Angleterre qui avait toujours été sage, toujours libre, toujours prospère, on a imaginé une Germanie, une Allemagne toujours laborieuse, toujours vertueuse, intelligente. Dès lors, l'invasion franque et germanique nous apparaissait comme une régénération de notre race et même de l'espèce humaine. Les Allemands n'ont pas manqué de représenter leurs ancêtres comme les grands purificateurs de la corruption latine, et nous avons fini par les croire sur parole.
« Nos théories historiques, concluait Fustel de Coulanges, sont le point de départ où toutes nos factions ont pris naissance ; elles sont le terrain où ont germé toutes nos haines. » Francs et Germains n'ont ni régénéré ni vraiment transformé la Gaule; ils étaient aussi corrompus que pouvaient l'être les Romains, et, de plus, leur corruption était barbare. Ils ne possédaient « ni vertus vraiment particulières, ni institutions absolument originales ». Ils pratiquaient, comme l'avaient fait les Gaulois, la propriété familiale. Leur prétendue liberté politique n'est qu'une illusion1. D'ailleurs, ils n'envahissent pas la Gaule, à proprement parler ; ils s'y infiltrent par petites bandes, « appelées par les Romains et aussitôt romanisées ». Les Gaulois, qui n'avaient été nullement asservis par les Romains, ne sont pas non plus traités en race iniérieure et servile par les Germains, a Ceux-ci pillent et usurpent, mais ils n'opèrent pas de déplacement en masse de la propriété. » Ils ne changent rien ni dans le régime des personnes, ni dans celui des biens. Quand les Francs dominent et substituent leur monarchie à la puissance romaine, c'est toujours le droit romain qui l'emporte sur le germanique. Quand la monarchie franque devient impuissante à assurer la sécurité des personnes, des biens et du travail, on cherche d'autres garanties, et le régime féodal s'introduit en Gaule, comme il s'était produit, sous l'action de causes analogues, dans des sociétés antérieures.
1 Fustel de Coulanges, le Bénéfice, p. 12.
Ce régime, dont les Allemands ont voulu faire honneur à leurs ancêtres, n'est pas un accident propre à l'Europe du moyen âge, ni quelque chose de « germanique », mais une des formes normales et générales du progrès social dans l'humanité1. Qu'est-ce que les races ont ici à voir ? La vraie explication est dans « les processus sociologiques ».
Malgré certaines exagérations qu'on peut reprocher à Fustel de Goulanges, sa thèse reste vraie, et c'est dans la sociologie (dont il eut pourtant le tort de méconnaître lui-même l'existence comme science spéciale) qu'on doit chercher les raisons les plus profondes du développement national, partie intégrante du développement humain. Or, à ce point de vue. l'influence germanique en Gaule fut en effet assez secondaire. Mais ce que Fustel de Goulanges a négligé de considérer, ainsi que les autres historiens, c'est l'influence ethnique des Francs. Précisément parce qu'ils s'infiltrèrent peu à peu, se mêlèrent aux populations, en firent pour ainsi dire la conquête physiologique, ils durent apporter des éléments à la constitution du peuple français. La race dolicho-blonde s'était peu à peu affaiblie, usée, éliminée elle-même par les expéditions et les guerres, en même temps
1 II y a analogie, selon Fustel, entre la clientèle antique des Romains, la clientèle des Gaulois et le servage germanique ; entre la lente révolution qui fit du client un possesseur, puis un propriétaire du sol, et celle qui fit des serfs de la glèbe des serfs abonnés, puis des paysans propriétaires ; entre les transformations de l'armée dans la cité antique après que la plèbe y entra et celle des armées du moyen âge après l'établissement des communes; entre ces communes mêmes, nées de la prospérité des classes moyennes, et la démocratie antique, née du commerce et de lasubstitution de la richesse mobilière à l'immobilière.
que par la pullulation rapide de la masse brachycéphale et celte-slave. Les Francs ont pu, comme les Normands, maintenir ou accroître la proporlion des blonds en France et, par là, ils nous ont peutêtre empêché d'avoir un tempérament trop celtique. Leur sang a probablement renforcé la dose d'énergie, d'initiative, de fermeté, de sérieux, qui entrait dans la composition du caractère gaulois.
D'après les nombreux restes recueillis dans nos cimetières mérovingiens, les Francs étaient grands, le charpente épaisse et rude, avec des insertions musculaires prononcées. Leurs traits étaient parfois grossiers, leur face un peu écrasée et élargie, les pommettes assez saillantes, les orbites assez profondes et peu élevées, leur ouverture nasale plus large que chez aucun autre peuple de F Europe, sauf les Finnois et les Lapons. Ils sont très dolichocéphales. Leur type se retrouve sur les bords de l'Elbe ; on le suit en Orient jusqu'en Galicie. Les Gaulois, très dolichocéphales aussi , avaient une capacité crânienne plus grande, la face et l'ouverture nasale plus étroites ; ils ressemblaient aux Frisons.
Ce n'est pas sans danger, peut-être, que se fût altérée autrefois la proportion de ces trois espèces d'équivalents chimiques qui sont le sang celte, le sang germain et le sang méditerranéen. L'harmonie physiologique de la race en a perpétué l'harmonie mentale. Il y a donc ici une double erreur à éviter : on a tort d'attribuer aux Latins une influence ethnique sur notre caractère national, tandis qu'il faut leur attribuer seulement
une influence intellectuelle et politique ; on a tort aussi de prêter aux Francs ou aux Germains la principale action morale et sociale sur la Gaule, tandis qu'il faut surtout leur reconnaître une influence ethnique, maintenue d'ailleurs dans des limites assez étroites.
En France le climat devait agir dans le même sens que la race. Un ciel ni trop froid ni trop chaud devait favoriser ce tempérament sanguin-nerveux à la fois ardent et mesuré, mais où l'élément flegmatique ne donne pas à la volonté une suffisante persistance, et où le sérieux du nord est corrigé par la vivacité méridionale.
L'hexagone gaulois a trois côtés maritimes et troiy côtés continentaux, dont l'un, toujours ouvert et tenant toujours la Gaule en haleine, devait l'empêcher de s'enfermer en soi. La Gaule a également six variétés de climat, depuis l'humidité bretonne ou l'âpreté ardennaise jusqu'à la sécheresse ensoleillée de la Provence ; elle est ainsi partagée entre l'action des deux mers, l'une brumeuse, l'autre lumineuse, ains/ qu'entre l'air des montagnes et celui des plaines ; ce sont là, toutes choses égales d'ailleurs, des conditions favorables au développement d'une race équilibrée. L'ensemble du climat est tempéré, intermédiaire entre le Nord et le Midi, comme la Gaule elle-même est le trait d'union entre les peuples germaniques ou anglosaxons et les peuples latins. Sa variété intérieure n'est pas sans un centre de gravité et d'unité. Ses trois grands bassins, avec leurs trois dépressions, qu'on a
comparées à trois berceaux de peuples1, communiquent naturellement entre eux par des « seuils » faciles à franchir. Lyon d'abord, Paris ensuite devaient être les grands centres de la vie économique et politique. Si, de plus, l'on observe que la race dolichocéphale blonde semble surtout océanienne, que la race brachycéphale brune est continentale et alpine, que la race dolichocéphale brune est méditerranéenne, on comprendra la naturelle harmonie du sol et du climat avec ces trois groupes ethniques, ainsi que la réduction finale de cette triplicité à l'unité. Dès les temps anciens, on admirait la situation de la Gaule. « Il semble, — dit Strabon, qui ne fut pas mauvais prophète, — que quelque divine prévoyance ait élevé ces chaînes de montagnes, rapproché ces mers, tracé et dirigé le cours de tous ces fleuves, pour faire un jour de la Gaule le lieu le plus florissant du monde. »
Avec son mélange de climats dont aucun n'était excessif, avec son mélange de races dont aucune n'avait une influence exclusive et absolue, la Gaule se trouva plus dégagée que toute autre terre des fatalités purement physiques, soit de milieu, soit d'origine; du même coup, elle était grande ouverte aux influences d'ordre spirituel et humain : elle devint, par excellence, la terre de sociabilité. Avec ses aptitudes universelles, elle reçut en elle toutes les idées déjà acquises à la civilisation, puis se montra à son tour inventive et initiatrice.
• Voir P. Foncin, le Pays de Franet,
LIYRE III