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CHAPITRE II

La iangue française et le caractère français

La langue d'une nation est à son caractère ce que les traits du visage sont au caractère de l'individu : la philologie est une physionomie.

Le génie de la France s'est imprimé dans la langue reçue des Romains. Débarrassée de ses plis solennels, cette langue court , agile et légère, toute prête pour la pensée, la parole et l'action1.

Joseph de Maistre, en s efforçant d expliquer cette propagande d'idées libérales et républicaines que la France a faite en Europe depuis la Révolution, trouvait dans la constitution même de notre langue une des principales raisons de la contagion démocratique:

1 Voici, d'après le Dictionnaire étymologique de M. Brachet, quelle est la statistique du français moderne :

« i° mots d'origine inconnue, 650; 2° mots d'élément latin, 3,800 ; germanique, 420; grec, 20; celtique, 20; 3° mots italiens, 450; provençaux, 50; espagnols, 100; allemands, 60; anglais, 100; slaves, 16; sémitiques, 110 ; orientaux, 16 ; américains, 20; 4° mots historiques, 105; 5° onomatopées, 40. Total : 5,977. Si, du Dictionnaire de l'Académie, qui contient environ 27;000 mots, on soustrait cette somme de 5,977, il reste une couche de 21,000 mots créés, soit par le peuple, en développant ces primitifs par la composition et la dérivation, soit par les savants dans leurs emprunts au grec et au latin. »

« Comme une nation, disait-il, ne peut avoir reçu une destination séparée du moyen de l'accomplir, vous avez reçu ce moyen dans votre langue, par laquelle vous régnez bien plus que par vos armes, quoiqu'elles aient ébranlé l'univers. » Qui ne connaît les pages de Rivarol sur Y uni versalité de notre langue et sur sa clarté ? « Les autres langues, disait-il, auraient été propres à rendre des oracles, la nôtre b? eût décriés. » Au lieu d'oracles , ce sont des lois que notre langue se prête le mieux à exprimer, lois de la nature et lois des hommes : notre langue est la pJus scientifique et la plus juridique. N'a-t-elle pas toujours été reconnue préférable pour la rédaction des traités et des codes ?

Le besoin d'avoir un idiome éminemment propre aux rapports sociaux est une des raisons qui firent du français un langage si analytique, par cela môme si exact, ou le faux détonne comme sur un instrument bien accordé. C'est la langue où il est le plus difficile de penser mai et de bien écrire. Le français exprimeen autant de mots distincts non seulement les idées principales, mais encore les idées accessoires, souvent même les simples notions de rapport. Ainsi la pensée se déploie en son ordre logique plutôt que passionnel et « pathétique ». Ce n'est ni le sentiment personnel ni le caprice de la volonté qui marquent la position des mots, de manière à mettre en avant tantôt l'un, tantôt l'autre, par un perpétuel changement des plans du tableau : la raison impose sa loi, proscrit les inversions, rejette même les mots composés et les néolo-

gismes, qui permettent à l'écrivain de se faire une langue pour 1m.

Par un privilège unique, le français est resté seul fidèle à l'ordre direct de la logique, étranger aux inventions hardies que le caprice des sensations et des passions entraîne; il permet sans doute, par les mouvements les plus variés et par toutes les ressources du style, de déguiser cet ordre rationnel, mais il exige toujours qu'il existe : « C'est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l'ordre des sensations : la syntaxe française est incorruptible. » On dirait que c'est selon une géométrie élémentaire, amie de la ligne droite, que s'est formée la langue française, et que ce sont, au contraire, les courbes et leurs variétés infinies qui ont présidé à la formation des autres langues. D'où cette clarté de notre prose, qui s'oppose à l'obscurité de la prose étrangère, et qui en fait, pour l'expression de la vérité, comme « un instrument de précision ». Ce qui a passé dans notre langue est devenu accessible à l'universelle société des esprits. Le sentiment même n'y peut pénétrer que par l'intermédiaire de l'idée, et il est obligé de s'y réduire à des nuances pour la plupart intellectuelles. Jusque dans l'expression des pensées les plus personnelles, la langue française exige une certaine impersonnalité et comme une part de? sympathie universelle. Elle veut qu'on plane en commun dans une région lumineuse, avec des horizons clairs et vastes de tous côtés. De là cette horreur excessive du « nocturne » et de tous les « clairs de

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lune transcendantaux », ciiers aux Germains; de là aussi cette peur de l'expression trop violente ou simplement trop énergique et trop concise, de tout ce qui peut avoir un accent brutal et sauvage, par cela même insociable. Notre langue a « une probité », elle a aussi une douceur « attachée à son génie ».

Est-ce donc qu'elle ait vraiment le degré d'absolue « objectivité » qui lui est attribué d'ordinaire ? Non, car si nous n'introduisons pas dans les objets exprimés nos passions « subjectives », nous leur imposons une certaine forme logique et esthétique qui n'est pas toujours en harmonie avec le fond réel. Notre langue, en effet, n'use pas exclusivement des procédés analytiques que nous venons d'indiquer ; elle offre aussi un genre particulier de synthèse qu'on n'a pas assez remarqué, et qui consiste dans une disposition généralement trop rectiligne imposée aux idées par l'écrivain. Pour exprimer les choses, nous commençons par les simplifier, fussent-elles réellement complexes (et surtout quand elles sont complexes) ; puis nous les alignons et leur prêtons une certaine symétrie qui est notre fait ; nous ne moulons pas notre phrase sur le bloc des choses, nous sculptons ce bloc pour lui donner une forme intelligible et belle. En un mot, nous sommes à la fois logiciens et artistes dans la construction de nos phrases ; au lieu de prendre tout ce que la réalité nous offre, nous choisissons ce qui est régulier ou ce qui est beau ; au lieu d'être les esclaves du réel, nous l'idéalisons à notre manière. De là aux procédés et

aux abus de la logique abstraite ou de la rhétorique, facile est la pente : c'est alors que vraiment, selon le mot très français de Buffon, « le style est l'homme. » au lieu d'être la chose même immédiatement présente. Dans la philosophie et les sciences morales , l'inconvénient est plus grand qu'ailleurs. C'est le revers de nos qualités de clarté cristalline, de précision, de propriété, de mesure et de Finesse.

Si l'esprit d'un peuple prend corps dans sa langue et si la langue à son tour conserve à travers les âges l'esprit de son peuple ; s'il est vrai de dire, comme le remarque M. de Hartmann, que « les formes de la langue nationale règlent les mouvements de la pensée », on voit quelle influence doit exercer sur la nation française cette langue qui par elle-même est une éducation"1. H y a des langues pesantes qui permettent à la pensée de se traîner à terre, de ramper; il y en a d'autres qui l'obligent à se tenir droite et même à prendre son essor vers des régions supérieures, comme si elles lui prêtaient des ailes. Ces ailes peuvent avoir plus ou moins d'envergure, puissantes chez les grands penseurs, légères chez les

1 Venedey, dans son livre Les Allemands et les Français, d'après l'esprit de leur langue et de leurs proverbes, dit: « lalangue est le peuple », et il trouve que la française a moins de liberté, moins de sentiment poétique que l'allemande. C'est en se fondant sur l'élude de la langue qu'il ajoute : « Le Français a le sentiment de son droit, l'Allemand de sa tâche; le Français est plus vite déterminé et plus précis que l'Allemand; il est plus actif, plus heureux... La langue française dit : je gagne mon pain, tandis qu'en Allemagne il faut le mériter. Le Français sait, l'Allemand peut. L'un sait une langue, sait faire une chose, sait se taire; l'autre peut parler une langue, peut faire une chose, peut se taire. «Venedey eût pu ajouter que les deux langues montrent, l'une plus d'intellectualisme, l'autre une plus grande domination de la volonté et de la puissance sur l'intelligence.

hommes d'esprit, mais enfin elles élèvent et entraînent, plus ou moins haut. La langue d'un peuple est déjà un art et exprime ses qualités d'artiste. A la fois sensée et spirituelle, régulière et flexible, alliant ia vivacité à la dignité, le naturel à la distinclion, notre langue n'est pas sans influence sur le maintien des qualités que le peuple français a toujours montrées dans ses œuvres d'art et même d'industrie : je veux dire d'abord ce goût qu'il porte en toutes ses productions et qui n'est que la raison dirigeant la liberté sans l'asservir, sorte de justice envers les choses qui accorde à chacune ce qui lui est dû et la maintient à sa vraie place ; puis cette grâce dont il a mieux le secret que les autres peuples et qui n'est que l'expression spontanée d'une liberté aimante et aimable, d'une sociabilité à laquelle l'effort, la contrainte et la raideur sont inconnus ; enfin ce souci de l'élégance que nos simples ouvriers, surtout ceux de Paris, manifestent dans leurs travaux d'une supériorité incontestée : noble souci qui les empêche de sacrifier le beau à l'utile ou au bon marché, la dignité à la commodité, la liberté intelligente au travail aveugle des machines, l'art qui honore à l'industrialisme qui enrichit. N'est-ce pas là une preuve nouvelle de ce désintéressement d'esprit naturel à la nation, qui, chez le plus humble artisan, éveille déjà l'artiste ? Ainsi parles arts et l'industrie, comme par la langue nationale, tous reçoivent et transmettent ia pensée de tous; une éducation du peuple entier se forme, une initiation de chacun à ce qui est universel

ei humain, une foi commune à la toute-puissance de ce qui est vrai ou juste.

A notre époque, une sorte de réaction se produit chez nos écrivains, qui trop souvent dépasse le but ; on éprouve le besoin, pour assouplir notre idiome, de le rendre moins géométrique, tantôt plus significatif et vivant, tantôt plus suggestif et symoolique. Malgré le ridicule de certaines tentatives récentes, il y a là une aspiration légitime. Notre langue est restée assez solide pour n'avoir pas à craindre ceux mêmes qui s'intitulent « décadents ». Rattachée à la tradition latine par une merveilleuse filiation qu'on peut suhre à travers les âges, elle a, comme on l'a dit, d'innombrables quartiers de noblesse; aucune nuit du 4 août ne les a abolis, et nos meilleurs écrivains les défendent avec un soin jaloux contre les barbares du dfuatiS,

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