CHAPITRE III
ïuft caractère français, la religion, la philosophie et la politique.
« Tel est l'homme, tel est son Dieu ; » contestable pour les individus, l'axiome est beaucoup plus vrai pour les peuples, au moins lorsque leur religion est leur œuvre propre ; leur fût-elle même venue d'ailleurs, il est certain qu'ils la modifient à leur image. Transportez le christianisme en Grèce, vous le voyez: qui s'hellénise en devenant une métaphysique transcendante : la pensée contemplative s'absorbe dans les mystères, tandis que l'âme peut rester froide et le cœur sans vie ; c'est, au sommet, l'intelligence pure, avec la dialectique et ses subtilités pour échelons. Transportez le christianisme à Rome, le voilà qui se romanise en devenant une organisation théocratique, un véritable « empire » des prêtres sous la souveraineté du chef des pontifes : soumission absolue à l'autorité, discipline, rituel, tout un code de formalisme rigide. En Allemagne, le christianisme tendra à s'intérioriser ; le dogme grec finira par perdre son caractère de spéculation rationnelle, la hiérarchie latine, sa centralisation administrative : l'individualisme reli-
gieux se concentrera en soi. En France, quoique nous ayons eu aussi de très grands mystiques, le christianisme a pris surtout la forme d'une religion sociale et d'une morale sociale. Le catholicisme était particulièrement propre à cette transformation. En effet, il ne laisse pas à l'individu son entière liberté ; il se défie des inspirations purement personnelles; il se défie même de la conscience qui n'est que notre conscience, des révélations qui ne s'adressent qu'à un individu ; la règle commune doit, à ses yeux, l'emporter sur tout le reste, et ce qui lui paraît capital, C/'est l'harmonie de chacun avec l'Eglise universelle. En adoptant le catholicisme, la France l'a rendu plus intérieur et plus moral qu'en Italie, mais en l'orientant toujours dans le sens de la vie sociale, de la justice et du droit, de la fraternité et de la charité. C'est surtout en France que s'était développée la chevalerie, qui répondait si bien au caractère même de la nation ; c'est de France que devait partir l'élan des croisades en faveur des chrétiens opprimés. Notre devise : g es ta Dei per Francos, et le titre de « fille aînée de l'Eglise » , montrent bien le caractère expansif, actif et comme centrifuge du sentiment religieux dans notre pays. Plus tard, d'ailleurs, les Français devaient mettre à combattre la religion le même élan qu'ils avaient mis à la défendre. Dans la critique des dogmes, ils ont pris pour guide « la raison » abstraite et formelle, la ce logique du pur entendement » ; au lieu de considérer l'homme tout entier, ses sentiments, ses qualités morales, sesintui-
tions esthétiques ou religieuses, ils considèrent exclusivement son intelligence, dont ils veulent l'entière satisfaction. Le Germain, lui, est porté à croire que quelque précieuse vérité se cache dans ce qui lut sacré pour ses pères, « même, dit un Allemand, quand sa raison ne parvient pas à le reconnaître » ; pour le Français aucune tradition religieuse, comme telle, n'est sacrée. Demi-mesures, transitions, compromis ne sont point son fait : il va droit au but. Un Anglais a justement observé que, si le Français se détache de l'Eglise, c'est pour adopter une autre religion,également sociale: l'honneur1. Ici encore, c'est un code fort simple, imposé à l'individu par la société, ne laissant pas à la conscience personnelle une liberté absolue d'appréciation, la soumettant à des règles d'harmonie avec le beau moral tel que tous le conçoivent, avec F « opinion » des « honnêtes gens ». Si fort est ce sentiment de l'honneur, et surtout de l'honneur collectif, qu'on a vu en France des hommes se sacrifier à une idée dont ils reconnaissaient ou pressentaient les côtés faux, comme les nobles du temps de la Révolution. Les Français, a dit M. Hillebrand, se préoccupent toujours des autres et de la société entière : « divisés comme partis, ils demeurent étroitement unis comme peuple » .
La philosophie en France ne pouvait manquer, elle aussi, d'être principalement intellectualiste et rationaliste. Elle ne se plaît ni aux petits faits minutieu-
* W.-C Brownell, French traits, an essay in comparative criticism; 1889.
sèment alignés, ni à « ces raisons du cœur que la raison ne connaît pas ». Chez le Français, ami des conceptions nettes et logiques, mysticisme et réalisme s'excluent. En Angleterre, ils se partagent souvent l'esprit en se juxtaposant: l'un, a-t-on dit, se confine dans les sentiments, l'autre se réserve les spéculations philosophiques et Faction. En Allemagne, mysticisme et réalisme se fondent : c'est la réalité même qui devient mystique, c'est la puissance qui devient le droit ; le succès est le jugement de Dieu, la nature et l'histoire sont le développement de l'esprit absolu. Pour la métaphysique allemande, le réel est rationnel; pour la théologie allemande, le réel est divin. Ce sont là des états d'âme auxquels le Français demeure étranger, qu'il arrive même difficilement à comprendre. Quand Descartes veut reconstruire la philosophie, en se flattant d'avoir tout renversé ; quand, seul en face de sa propre pensée, — c'est-à-dire, en réalité, de toute la pensée humaine fixée dans le langage, — il prétend ne pas savoir s'il y a eu des hommes avant lui ; quand il part ensuite à la conquête des idées « claires », qui pour lui, nous l'avons vu, sont par cela même vraies, — des idées « distinctes », des idées « simples », des idées « générales » ; quand il les relie par les chaînons d'une logique serrée, aimant mieux construire et imaginer qu'observer, « supposant partout de l'ordre » même là où l'ordre n'est pas visible, Descartes se montre bien Français. Ce qu'il avait fait dans la sphère de la philosophie, on le fera, à la fin du xvine siècle, dans l'ordre social.
Le trait essentiel de notre esprit, en ce domaine, c'est la foi dans la toute-puissance de l'État et du gouvernement. Frondeurs à l'occasion, indisciplinés, insubordonnés, tenant plus à la liberté de parler qu'au droit d'agir et croyant avoir agi quand nous avons parlé, nous subissons d'ordinaire passivement une autorité forte et nous sommes portés à croire qu'elle peut tout pour notre bonheur. L'Etat représentant la société entière, notre instinct social nous incline à penser que, si l'individu isolé est impuissant, l'union de tous les individus ne connaîtra plus d'obstacle à la réalisation du commun idéal. Mais nous avons le tort de personnifier trop vite la société dans un homme, ou dans l'ensemble d'hommes qui nous gouverne. Dès lors, notre foi très légitime dans la force sociale devient une foi très illégitime dans un mécanisme artificiel. Au lieu du sens politique, que de fois nous avons le fanatisme de la politique ! Nous croyons qu'il suffit de proclamer des principes pour en réaliser les conséquences, de changer d'un coup de baguette la Constitution pour métamorphoser lois et mœurs, d'improviser des décrets pour hâter le cours du temps. « Article I: tous les Français seront vertueux; article II : tous les Français seront heureux. » Nous nous flattons de faire des progrès en partant, non du point réel où l'histoire nous a amenés, mais d'un point imaginaire. Le sentiment de la tradition nous manque, de la solidarité entre les générations, de la réversibilité qui fait retomber sur les uns les folies des autres. Nous aussi, nous ne voulons pas « savoir
LE CARACTÈRE FRANÇAIS ET LA PULIT1QUE 20b
s'il y d eu des hommes avant nous ». Notre raison raisonnante jusqu'à la déraison comprend mal les obscures et profondes nécessités de la nature et de la vie. Persuadés qu'une révolution peut toujours remplacer une évolution, la puissance du temps nous échappe ; nous ne songeons qu'à la force de la volonté humaine, et non pas même de la volonté tenace, mais de la volonté impulsive, impatiente, qui s'écrie: tout ou rien ! En même temps, nous introduisons le sentiment dans la politique, — où d'ailleurs, étant une force très réelle, il a bien- son rôle, de plus en plus grand à mesure que l'opinion publique gouverne davantage le monde. Un bel exemple de la manière dont on parle aux Français pour leur faire accepter une mesure législative, ce sont les considérants sentimentaux de maint projet de loi1. C'est en France que se vérifie avec éclat la théorie des « idées- forces » ; non seulement nous faisons la guerre « pour une idée », mais nous faisons des révolutions, nous faisons des Constitutions pour une idée. Vraie ou fausse, une formule contente notre esprit, et, en même temps, elle meut nos bras et nos jambes. Selon un proverbe qui a cours de l'autre côté des monts, a l'Italien dit souvent des sottises, il «n'en fait jamais » ; le Français, au contraire, ne sépare ni l'idée du mot, ni le mot de l'acte : dès qu'il a conçu une sottise, il n'a rien de plus pressé que de l'exécuter.
* Par exemple:* Le gouvernement provisoire delà République, « Convaincu que la grandeur d'âme est la suprême politique, que chaque révolution opérée par le peuple français doit au monde la consécration d'une vérité Philosophique de plus, etc., etc., décrète... »
Dans l'ordre social, notre génie niveleur est porté, encore plus aujourd'hui que jamais, à méconnaître les inégalités naturelles, non seulement la hiérarchie l'ondée sur la tradition, mais celle même qui est fondée sur le talent. C'est que nous concevons toujours la société d'une façon trop mathématique, comme une collection d'unités similaires, soumisestoutes ensemble à quelque volonté supérieure ; nous n'y découvrons pas ce vivant organisme où chaque membre est solidaire du tout. De même, nous n'apercevons guère dans le droit qu'un rapport entre individus, sans nous soucier assez du rapport avec la collectivité, avec le développement régulier de la vie nationale ; nous nous en tenons, soit à un individualisme souvent superficiel et de nature toute logique, soit à ce socialisme également superficiel et abstrait qui est aujourd'hui à la mode, au lieu de considérer l'individu dans le tout réel et actuel en dehors duquel il ne saurait vivre.
Chaque peuple n'a pas seulement sa morale nationale, qui est sa manière propre de concevoir et de réaliser un idéal en rapport avec son caractère ; il a aussi sa morale internationale, qui est sa façon de se conduire envers les autres peuples. Ces deux espèces de morale ne sont pas toujours d'accord: le peuple anglais, par exemple, a une morale internationale dominée par l'égoïsme, ce qui ne veut nullement dire que, dans ses relations avec ses compatriotes, l'Anglais prenne l'égoïsme pour règle. Sous le rapport international, le peuple français fait cou-
traste avec l'anglais : ce sont, pour ainsi dire., forces centrifuges qui le dominent. Il agit par passion, par entraînement, par sympathie ou antipathie, par besoin d'aventures et d'expansion, souvent en vue d'une idée générale et,, en ses beaux moments, d'un idéal humanitaire. Le Français ne comprend guère ïa « politique des résultats » , la « politique objective » ; il fait prévaloir dans les affaires d'Etat tantôt des conceptions rationnelles, tantôt des notions « subjectives », celles de reconnaissance, de sympathie, de fraternité entre les peuples, d'alliances à perpétuité, comme nous en rêvions avec l'Italie. Ghamfort ne nous a point encore appris que, sur le damier européen, « on ne joue pas aux échecs avec un bon cœur ». En outre, cette façon ou trop sentimentale ou trop idéaliste de traiter les affaires internationales aboutit, dans bien des cas, à des ingérences maladroites et abusives, qui, au lieu de nous faire aimer pour nos bonnes intentions, nous font haïr pour nos entreprises brouillonnes et pour l'indiscrétion de nos empiétements. Les autres peuples nous ont toujours reproché de ne pas les laisser tranquilles, de vouloir ies agiter de notre agitation, les entraîner a la poursuite de nos beaux rêves1.
1 Sur la religion et sur la politique en France, nous renvoyons à notre volume intitulé : La France au point de vue moral et social, ainsi qu'à notre étude sociologique du peuple français contenue dans X Esquisse psychologique des peuples européens.