CHAPITRE II
dépopulation, dans ses rapports avec la physiologie et la psychologie du peuple français.
A la question de la race est intimement liée celle de la population, qui a elle-même d'étroits liens avec la physiologie et la psychologie du peuple français. Nous devons donc examiner ce problème complexe avec toute l'attention qu'il mérite.
L'histoire du problème de la population est bien faite pour mettre en garde contre l'abus des théories. Selon les écrivains non naturalistes qui ont précédé Malthus, l'accroissement de la population ne tend pas à dépasser ses ressources. Malthus soutient la doctrine contraire. Darwin admet avec Malthus que l'accroissement tend à dépasser les ressources, mais qu'il rencontre des obstacles matériels, les uns positifs et répressifs, les autres préventifs. Darwin en déduit sa doctrine de la lutte pour l'existence, qui mène à la théorie de « l'évolution ». Gomme conclusion pratique, il en tire le laissez-faire et blâme les moyens préventifs, parce qu'il considère la multiplication; sans autre frein que les freins naturels, comme a van-
tageuse à l'espèce humaine en général, aux peuples en particulier. Spencer, admettant encore la tendance naturelle de la multiplication à dépasser les ressources, étudie le taux de multiplication pour différentes espèces et montre qu'il varie à l'inverse de 1' « individuation », c'est-à-dire du développement de l'individu en valeur et en bonheur. Il conclut aussi au laissez-faire, qu'il complète par le précepte : Individualisez, développez la vie individuelle et, par cela môme, vous modérerez la multiplication.
Dans les pays neufs, c'est surtout l'action prolifique mise en avant par Malthus qui se manifeste ; dans les pays avancés, où la population est dense et d'une civilisation raffinée, les freins se font surtout sentir, et avec une énergie croissante. Gela est d'ailleurs, comme le remarque M. Block, absolument conforme à l'enseignement de Malthus.
Parmi les pays avancés et où les freins agissent à l'excès, la France occupe le premier rang. Pendant que, pour 100 femmes mariées jusqu'à cinquante ans, la natalité est de 29 en Prusse et de 26 en Angleterre, elle n'est que de 16 dans notre pays. Si nos femmes avaient la fécondité des Allemandes1, la France aurait par an un effectif supplémentaire de 500 000 enfants, soit 150 000 conscrits à vingt ans. Le nombre de nos naissances par mariage est tombé de 4 à 3; or, le calcul démontre qu'au-
1 Germanidi dit Tacite, officina gentium.
dessous de trois enfants par mariage, une population cesse de se recruter et de s'accroître1. Nos naissances illégitimes, qui formaient 7,5 p. 100 du total des naissances, en forment aujourd'hui 8,5. Mais, comme l'a montré M. Levasseur, il ne serait pas exact de prendre le taux de l'illégitimité comme la mesure de l'immoralité des peuples ; d'ailleurs, en examinant les chiffres, on constate qu'en France ce n'est pas l'illégitimité qui a augmenté, puisque le nombre des enfants illégitimes n'a jamais atteint 77,000 dans ces dernières années, tandis qu'il s'était élevé jusqu'à 80,000 en 1859, année de forte natalité; mais « c'est la natalité légitime qui, par sa diminution, a changé le rapport ».
Selon M. Levasseur, la population française ne croissait pas plus au xvme qu'elle ne croît au xixe siècle. On peut donc se plaindre que la population de la France n'augmente pas assez vite ; on peut montrer, chiffres en main, qu'elle est la plus stationnaire des populations des Etats d'Europe, qui font des recensements réguliers ; mais « il faut renoncer à opposer sous ce rapport la France à elle-même et à faire honte au présent par l'exemple du passé ». Il est même à remarquer que la diminution a été plus forte dans la première moitié du siècle que dans la seconde, puisque la moyenne de 1841-1850 a été de 27,4, nombre inférieur de 4,8 à celui de 1801-
1 II faut deux enfants pour remplacer le père et la mère, et un troisième enfant pour faire face aux morts qui surviennent avant l*àg-e de la procréation.
1810, supérieur de 3,6 à celui de 1881-1890. Il est donc inexact, selon M. Levasseur, de faire peser exclusivement ou même principalement la responsabilité de cette diminution sur « la période actuelle de notre histoire ».
Toutefois, de ce qu'un mal existe depuis longtemps il n'en résulte pas qu'il ne soit point un mal. Alors même qu'il serait incontestable que notre population se soit accrue tout aussi lentement dans le siècle dernier que dans celui qui s'achève, nous ne pouvons être fiers d'avoir consommé, sans profit pour notre population, le bénéfice de toutes les inventions modernes, et en partculier du progrès des transports, « qui ont fait disparaître de nos jours les famines autrefois si meurtrières et jusqu'aux disettes elles-mêmes » ? C'est d'ailleurs par comparaisons internationales que ces situations doivent se juger. L'Europe tout entière, au cours de ce siècle, a vu doubler le nombre de ses habitants (175 millions en 1800 et 380 millions en 1897), sans compter un essaim de 82 millions d'émigrants qu'elle a fournis aux autres parties du monde. Elle a donné ainsi la mesure de l'essor que peut imprimer à la population la puissance.prodigieuse de production mise à son service par les découvertes de la science. Cet essor, qui s'est produit autour de nous, ne nous a pas entraînés et nous n'avons plus ass^z d'enfants1.
* Voir la Question de la population en France et à l'étranger, par M. Clieysson {Réforme sociale, juillet 1883). — Voir aussi, du même auteur, {Affaiblissement de la natalité française — ses causes — ses remède» Guillaumin).
Au reste, la décroissance actuelle de la natalité n'est pas un mouvement propre à la nation française; elle est générale en Europe, et le pays où elle se manifeste au plus haut degré est l'Angleterre. D'après une récente statistique publiée par le Westminster Gazette, on a le tableau suivant :
Prusse en particulier . . .
La France est à peu près stationnaire, tandis que l'Angleterre décroît rapidement (5,5 dans l'espace de sept années) .
La Grande-Bretagne tend à une population stationnaire, quoique l'excédent des naissances sur les décès, grâce surtout à la faiblesse de la mortalité, y reste encore important. Chaque rapport annuel du Registrar gênerai constate à la fois la diminution du taux de la natalité et celle de la proportion des mariages à la population, parfois même du nombre effectif de mariages. Un économiste anglais considérable, M. Marshall, relate que, « en Angleterre, il y a depuis quelque temps une tendance,
parmi la partie la plus capable et la plus intelligente de la classe ouvrière , à éviter les larges familles ». Il fait remarquer que cet affaiblissement du taux de la natalité dans le peuple et aussi du taux de la nuptialité date de l'expansion et du triomphe des Trades Unions. François Gallon a montré que la faible natalité dans l'aristocratie anglaise est en grande partie due aux mariages de pairs avec des héritières, dont la stérilité relative dépend souvent de l'hérédité. Parmi les femmes de pairs, 100 héritières ont produit 208 fils et 206 filles; 100 noniieritières ont donné 330 fils et 284 filles.- Le Dr W. Ogîe, étudiant un grand nombre de cas extraits des registres des mariages pour l'année 1889, a trouvé qu'en Angleterre l'âge moyen du mariage dans les diverses conditions était le suivant :