PROFESSION 1>U MARI
mari.
femme.
Le phénomène de l'accroissement comparativement faible dans les hautes classes, phénomène que ces chiffres permettent de constater en Angleterre, est
tout à fait général. On peut le regarder comme la règle chez les populations européennes \
Quant à l'abaissement de la natalité générale, il est un signe constant des civilisations présentes. Le pays du monde qui, après la France, a la natalité la plus faible, c'est l'Union américaine. D'après des chiffres empruntés par M. Pierre Leroy-Beaulieu aus statistiques des deux derniers Census, la natalité pour l'ensemble des Etats-Unis n'était plus, en 1890, que de 26,68 p. 1000. Actuellement, notre taux n'estquede 22,5 p. 1 000 ; mais il faut remarquer que, pour les Etats-Unis, il s'agit d'un taux global qui comprend des Etats de civilisation fort différente :
Nouveau Mexique ... 34 Tennessee 30,6
Arkansas , . 33,8 Virginie de l'Ouest . . 30,4
Texas 31,3 Alabama 30,4
Utah 31,2 Géorgie 30,3
Caroline du Sud. ... 31,1 Mississipi ..... 30,1
tous États du sud ou du sud-ouest.
Les dix Etats où la natalité est au contraire la plus faible sont :
New-Hampshire . ,
Massachusetts . .
Nevada
Ces dix États ont, comme on le voit, une natalité inférieure à celle de la France.
1 Une tendance analogue se manifeste par la décroissance relative des hautes castes dans l'Inde. Voyez liarbé, Un nouvel état social dans l'Inde {Bulletin de la Soc. d'Economie sociale, 1894, 761).
Dans les États du sud se trouve un grand nombre de nègres, restés esclaves jusqu'en 1865, gens primitifs, qui, dans les endroits écartés et habités presque exclusivement par eux, ont une tendance à revenir à la barbarie. Mais les blancs eux-mêmes, du moins les « poor while, petits blancs », forment aussi dans ces Etats une population très arriérée. Jusqu'à l'abolition de l'esclavage, la société dans les Etats du sud était constituée d'une façon aristocratique, et la majorité des blancs occupait une situation tout à fait subordonnée à celle des grands planteurs, dont ils étaient les « clients, au sens romain du mot ». Aujourd'hui encore, les traces de ce régime sont loin d'être effacées. Les blancs qui habitent la région montagneuse des Alleghanys et des Appalaches, au centre des États du sud, sont aussi des paysans de mœurs simples et patriarcales. En un mot, le sud, que le flot de l'immigration européenne n.'a pour ainsi dire pas toucné, est, sous tous les rapports, un pays « arriéré », entièrement différent des uutres parties de la grande République : les illettrés y sont nombreux ; tandis qu'il s'en trouve en moyenne 7,7 p. 100 parmi les blancs de plus de dix ans dans l'ensemble des États-Unis, il y en a 10,8 p. 100 dans le Texas, l'État du sud qui en compte le moins, et jusqu'à 23 p. 100 dans la Caroline du Nord. Chez les noirs, la proportion est incomparablement plus forte : elle varie de 44,4 p. 100 dans la Virginie de l'Ouest, à 72,1 dans la Louisiane. Les salaires sont aussi peu élevés et les ouvrières
blanches qui travaillent dans les manufactures de coton des Caroliues ou de la Géorgie sont payées un tiers de moins que celles des environs de Boston. Par contre, dans le nord, en laissant de côté les Etats miniers nouvellement peuplés (Californie, Orégon, Wyoming et Nevada), on trouve six Etats, ceux formant la Nouvelle -Angleterre, les plus vieux de l'Union, qui souffrent du mal de Y hypo natalité bien plus que nous encore. Et cependant, comme Ta remarqué M. Leroy-Beaulieu, il n'y a aux Etats-Unis ni service militaire, ni obligation de partager également les héritages entre les enfants, la liberté de tester y étant complète.
Selon M. Héricourt1, on pourrait résumer les multiples influences qui toutes se liguent pour produire ia natalité insuffisante aux Etats-Unis , et même en Europe, dans une tendance de la femme à la mrilisation. Par ce mot de virilisation, M, Héricourt entend les efforts que font aujourd'hui les femmes pour assimiler leur existence à celle de l'homme , en cherchant à adopter ses travaux, ses plaisirs, voire son costume, toutes choses, en un mot « où la femme croit devoir trouver l'émancipation qu'on lui prêche et quelque vague bonheur qu'elle croit être l'apanage du sexe masculin ». Dans ces conditions, la maternité devient un signe de faiblesse, une gêne dont il faut tout d'abord s'affranchir : c'est le u stigmate du sexe », dont quelques femmes sont
• Me.vue scientifique, millet 1896.
maintenant, on le dirait, comme humiliées ; c'est d'ailleurs une chose gênante pour les devoirs professionnels autant que pour les plaisirs nouveaux. « Pour bien se battre contre l'homme, qui devient l'ennemi, dans cette, nor.velle arène de la lutte pour la vie où les ont engagées si inconsidérément quelques moralistes et de nombreux politiciens, il faut d'abord n'être plus femme ; et nous commençons à nous apercevoir qu'un certain nombre de femmes s'y ellorcent avec quelque succès. » Alors qu'une vérité élémentaire est que le progrès en toutes choses ne se fait que par la spécialisation et la différenciation, on a prêché l'égalité de fonctions sociales entre l'homme et la femme. Plus logique que ses conseillers, la femme a compris qu'il fallait l'égalité totale, et nous sommes en voie de récolter le résultat d'un essai d'égalisation physiologique, de virilisation, qui ne peut être pour elle que la stérilisation. « Nous ne voyons pas trop ce que les femmes y gagneront; mais nous voyons facilement ou vont de ce pas nos vieilles civilisations. » Le mal indiqué par M. Héricourt est réel, et il agit surtout en Amérique ; mais, en France, la virilisation des femmes, du moins sous ce rapport, est encore trop peu avancée pour qu'on puisse lui attribuer l'insuffisance de notre natalité.
En Suisse comme ailleurs, les classas qui ont le privilège de l'aisance et de la culture s'éliminent gra^ d licitement pour faire place à des classes nouvelles qui s'élèvent. En lisant l'histoire du canton de Vaud,
dit M. H. Secrétan1, on est surpris de voir qu'un grand nombre de familles influentes des siècles passés ont laissé leur nom s'éteindre. A Genève, la proportion des familles bourgeoises disparues est énorme2. Toute la population d'origine vraiment genevoise décroît3. Or, Genève, selon MM. Wuarin et Secrétan, réalise toutes les conditions de l'infécondité : agglomération urbaine avec une très faible population agricoley épargne et prévoyance héréditaires dans la bourgeoisie, enfin la classe pauvre constituée surtout par les immigrés. « Le sang genevois s'élimine donc graduellement; Genève ne survivra que dans l'esprit genevois dont s'imprègnent les nouveaux venus qui y font souche. » La bourgeoisie de Lausanne ne s'accroît plus depuis cent ans. Il n'y a que 2 525 bourgeois à Lausanne et ce chiffre reste stationnaire malgré les admissions nouvelles.
En Belgique, le taux de la natalité, de 32 à 33 et jusqu'à 35 p. 1 000 habitants dans la période de 1830 à 1840, est tombé graduellement à 28. Depuis dix ans, c'est-à-dire depuis 1886, jamais la Belgique
1 Voir H. Secrétan, le Problème de la population, et la Société et la morale.
* Le fait est d'ailleurs général en Europe. Sur les trois cent soixantedouze pairs temporels d'Angleterre qui existent aujourd'hui, disait déjà Montalemberi, il n'existe plus que vingt-quatre pairies antérieures ;r l'an 1500, dont plusieurs n'ont duré jusqu'à ce jour que parce qu'elles étaient transmissibles aux femmes. Il n'y en a plus que dix-sept du xvie siècle, et environ soixante du xvji*, en comptant même celles qui ont été remplacées par un titre supérieur, d'une époque plus récente. Sur les cinquante-trois pairies et duchés héréditaires qui existaient en France en 1789, quatre seulement remontaient au xvie siècle.
• Voir l'instructive étude de M. le professeur L. Wuarin : Questions intéressant l'avenir de Genève. Genève, Ch. Eggimann.
-23* PSYGIÎOLOGIE DU ?EUP1LE FRANÇAIS
n'a eu une natalité annuelle de 30 p. t 000, laquelle eut été regardée comme excessivement faible autrefois.
Les- Etats Scandinaves et la Hollande fourniraient d'autres éléments de démonstration. Si en Autriche, en Allemagne, en Italie, le taux de lu natalité se maintient, — encore, dit M. Leroy-Beauîieu, le voit-on déjà fléchir en Allemagne, — c'est que ces pays, dans leurs couches profondes du moins, ont presque échappé jusqu'ici aux « influences démocratiques internes ». En Allemagne, on aperçoit très bien le déclin èw taux de la natalité dans les provinces qui commencent à se « démocratiser ». La natalité allemande atteint le maximum dans les provinces orientales : 43,3 p. 1 000 dans la province de Posen; 43 et 40,4 p. 1 000" dans les deux provinces de Prusse respectivement, 41,6 en Silésie ; elle tombe a*H plus bas dans les pays allemands « les plus socialement démocratisés » : 32,9 dans le duché de Bade, 3U2,5 dans la Hesse électorale, 32 dans le Nassau, pour ne pas parler de notre Alsace Lorraine, où elle tombe au minimum de tout l'empire, 30,4 p 1 000 Le mouvement vers les villes, qui va croissant, ne manquera pas de produire un abaissement de la natalité.
/ En somme, la Belgique et l'Angleterre, qui supportent moins d'impôts que nous et qui n'ont pas de service militaire, la Suisse et même l'Allemagne, voient leur natalité diminuer comme la France, quoique depuis un temps plus récent.
La diminution de la natalité est la plus sérieuse des raisons qui nous ont fait accuser de dégénérescence1 . Hien de plus difficile que desavoir si elle n'a que des causes volontaires et psychiques, ou si elle a aussi en partie une cause involontaire, mécanique et physiologique. Un des meilleurs moyens qu'on ait proposés pour résoudre cet inquiétant problème, c'esl la comparaison du mouvement de la natalité avec celui de la masculinité. Les familles qui restreignent volontairement le nombre de leurs enfants désirent de préférence des garçons; souvent même, si le premier né est du sexe masculin, les époux s'arrêtent et n'ont plus d'autres enfants. Il en résulte que, là où la restriction de la natalité est purement volontaire, la masculinité doit augmenter. Quand, au contraire, le nombre des enfants mâles diminue, il y a présomption en faveur d'un épuisement. C'est en effet dans l'âge de la force, depuis vingt-six jusqu'à cinquante ans, que les pères engendrent le plus de garçons. Lorsqu'une race végétale ou animale est affaiblie, menacée même dans son existence, c'est du côté masculin que la stérilité produit d'abord ses effets. Chez les végétaux hybrides, qui ne se reproduisent que difficilement entre eux, il reste habituellement un assez grand nombre de fleurs possédant des ovules
* Voir sur ce point, outre les pages bien connues de Guyiu dans l'Irréligion de l'avenir, celles de M. Tarde dans ses Etudes pénales et ■sociales, ie livre de M. Dumont et son article dans la Revue scientifique de juin 1894; les livres de M. Levassent' et de M. Paul Leroy-Beaulieu, et leurs articles dans la Revue politique et la Revue des Deux-Mondes (oct. 1807). Voir aussi : Un pays de célibataires et de fds uniques, par Debury.
296 PSYCHOLOGIE DU PEUPLE F R A iN Ç A I S
bien conformés, tandis que les anthères sont atrophiées et le pollen presque inerte. Dans les communes françaises auxquelles l'émigration (causée souvent par le phylloxéra) enlève la partie la plus valide de la population, on voit aussitôt diminuer simultanément natalité et masculinité, ce qui indique que la diminution des naissances y est elle-même due à des causes involontaires. Dans certains départements, comme le Gers, une natalité très faible s'allie au contraire à une masculinité très élevée ; c'est la preuve que la faiblesse de la natalité tient à des causes volontaires. Les campagues présentent plus de naissances masculines que les villes , et celles-ci que les capitales; et cependant les villes et les capitales sont le séjour des ménages les plus attentifs au self-restraint; et qui se contentent même d'un garçon. C'est une preuve que la diminution de la natalité dans les villes n'est pas uniquement due à la volonté, mais aussi à la fatigue physiologique1. Ces principes étant posés, que peut-on en conclure relativement à la France entière? Voici les faits. Bien qu'en France le nombre des enfants par ménage ait constamment diminué depuis un siècle, bien que, par suite, la proportion des fils uniques ait augmenté, nous voyons que la masculinité s'est abaissée, avec lenteur, il est vrai, mais très régulièrement depuis le commencement du siècle jusqu'à nos jours. De 107 garçons environ pour 100 filles en 1801, on
i Voir l'intéressante étude de M. Dumont dans la Revue scientifique, juin 1894.
est tombé à 104. De là on a conclu que, si la diminution de la natalité dans notre pays a en grande partie des causes volontaires, comme, d'autre part, elle coïncide avec une diminution de la masculinité, elle a dû avoir aussi des causes de nature physiologique. Ce serait donc tout ensemble la volonté et la capacité d'avoir beaucoup d'enfants qui diminuent, .a première très rapidement, la seconde très lentement, comme par une punition au pied boiteux, qui, si l'on n'y prend garde, finira par menacer la race.
Là môme où la natalité augmente, tout n'est pas gagné. M. Arsène Dumont a montré que, depuis quelques années, la natalité s'était relevée dans la commune d'Ouessant, qu'elle avait presque doublé dans les cantons de Lillebonne et d'Isigny. Cependant ces communes se dépeuplent. C'est que l'accroissement de la natalité y est dû à celui de l'ivrognerie et du vice, ainsi que de l'imprévoyance. Les enfants sont malingres, le nombre des garçons dimiue et la mortalité progresse encore plus rapidement ue la natalité. On voit Ja complexité de ces problèmes.
Par bonheur, l'abaissement de la masculinité est ncore trop faible et trop lent chez nous pour indiquer une réelle dégénérescence. Il est vrai qu'un autre symptôme fâcheux s'y ajoute, l'augmentation progressive des ménages n'ayant pas d'enfants et dont la plupart doivent être stériles. Ces ménages sont en moyenne de 1 sur 10. Le docteur Maurel accuse ici la diathèse arthritique, qui a pour point de départ la pléthore, pour résultats la goutte, le rhumatismer
la gravelle, les calculs, les désordres cardiaques, Je diabète, l'albuminurie. Ce ne serait pas à son début, mais par sa transmission héréditaire que l'arthritisme aurait un résultat stérilisant, en devenant hérédoarthritisme; quant à la cause, ce serait la suralimentation, qui existe partout dans les classes riche?, l'abus de la nourriture trop azotée, joint à celui des vins, liqueurs, café, thé, etc. Cette cause physique, jointe à la cause morale du self -r es trahit, expliquerait l'infécondité croissante des classes supérieures1. Quoi qu'on pense de ces théories, les faits font craindre une moins bonne santé générale, dont la vraie cause, selon nous, est l'amoindrissement de la sélection naturelle et sociale. En effet, chez un peuple peu fécond, la sélection ne trouve pas assez à s'exercer en faveur des plus robustes et des mieux « adaptés au milieu ». Les familles se réduisent elles-mêmes artificiellement à quelques membres, tels que le hasard les a produits : et ces membres , faute de concurrence active au dehors, bénéficient de leur petit nombre ; ils sont conservés eux-mêmes artificiellement, quelle que soit la faiblesse de leur constitution. Il peut en résulter à la longue, pour la nation entière, un abaissement de ce que les physiologistes appellent le ton vital. De là, dans un ensemble de tempéraments sanguins-nerveux , l'appauvrissement de l'élément sanguin au
i Certains médecins s'inquiètent aussi des abus de la bicyclette, qui, non seulement prédispose aux maladies de cœur, mais congestionne le bassin et agit directement sur les organes de la génération. Chez la femme surtout cet exercice est, disent-ils, des plus dangereux et menace la fécondité.
profit de l'élément nerveux : les nerfs perdent leur modérateur. Et si le nervosisme est un danger pour ^'individu, il est un danger bien plus grand pour la nation; en France, il ne peut qu'augmenter encore notre défaut essentiel : volonté instable, manque de ténacité et de persistance.
Si les médecins voient surtout les causes physiologiques, maladies nerveuses, maladies vénériennes, hérédo-arthritisme, etc., les anthropologistes croient en voir surtout d'anthropologiques. Selon quelquesuns, notamment M. de Lapouge, la carte de l'indice céphalique de Collignon et celle de la natalité ont une grande analogie. Les départements à haute natalité sont en même temps les plus dolichocéphales ou les plus franchement brachycéphales, ce qui indiquerait que la fécondité est proportionnelle à la pureté de la race et à l'état de stabilité des croisements locaux. Mais cette coïncidence, à notre avis, outre qu'elle n'est pas complète, n'est pas démonstrative. Les endroits ù les races se conservent le plus pures, comme la rorse, la Lozère, la Haute-Loire, la Savoie, la Hauteàvoie, etc., sont aussi, bien souvent, ceux où le mouvement moderne est le moins accentué, à cause de leur position géographique ; dès lors , ce qu'on ttribue à la forme de la tête peut s'attribuer beaucoup mieux aux mœurs, idées, croyances, état économique, etc.
Selon Spencer, l'activité intellectuelle ne peut se développer qu'au détriment d'une partie de l'activité génératrice, et c'est ce fait qui expliquerait l'abaisse-
ment delà natalité. Mais ceux qui « pensent » jusqu'à devenir, sous le rapport générateur, des « animaux dépravés » sont bien rares, trop rares pour causer la dépopulation. Ce qu'il Faut dire, c'est que l'excès de vie intellectuelle dans une nation peut l'affaiblir physiquement et produire un contre-coup sur la natalité; mais cette action est tout à fait insuffisante pour l'explication des phénomènes actuels. Elle doit être, en tout cas, rattachée à la cause plus générale que Spencer lui-même a si bien mise en lumière, le progrès de l'individuation en valeur et en jouissance.
Les théories de M. Paul Leroy-Beaulieu et M. Arsène Dumont se rattachent à celle de Spencer. M. Arsène Dumont, en particulier, pose les lois suivantes :
1° Le progrès de la natalité est en raison inverse de la capillarité sociale, c'est-à-dire de la tendance qu'a tout homme à s'élever des fonctions inférieures de la société à celles qui sont au-dessus ;
2° Le progrès de l'individu, soit en valeur, soit en jouissance, est en raison directe de la capillarité sociale.
D'où il résulte : 3° que le développement numérique de la race est en raison inverse du développement individuel en valeur et en jouissance.
On a répondu à M. Arsène Dumont que la « capillarité » était prêtée par lui gratuitement à chaque molécule sociale, que son explication était trop imprégnée de « vague spiritualisme ». — Mais, sans attacher
d'importance à la métaphore de la capillarité, il nous semble que le désir d'ascension est un fait essentiellement humain, d'ordre psychique d'abord, puis, par voie de conséquence, d'ordre économique. Plus on jouit, plus on veut jouir, comme plus on connaît, plus on veut connaître. Joignez-y l'instinct d'imitation, sur lequel M. Tarde a tant insisté : si l'un monte sous quelque rapport, les autres veulent monter aussi. La tendance ascensionnelle, qui caractérise l'humanité et qui est son grand ressort psychologique, se montre dans la constante aspiration à s'affranchir du travail manuel. Cette -aspiration a pour but, soit le loisir et la jouissance, soit un travail supérieur, d'ordre intellectuel, artistique, politique, qui est lui-même une source de jouissances supérieures. Plus un peuple est intellectuel et intellectualisé par sa civilisation, plus ce mouvement ascensionnel s'accélère. C'est ce qui a lieu en France. En outre, la démocratie supprime tous les freins qui pourraient arrêter l'ascension. Autrefois, c'étaient des classes privilégiées qui seules pouvaient être affranchies du labeur corporel et quotidien : elles avaient acquis repos et sécurité par la conquête, parfois par de réels services et par une réelle supériorité d'intelligence ou de culture. Au régime aristocratique a succédé le régime démocratique, qui a généralisé l'ambition et la prévoyance et, comme l'a montré M. Paul Leroy-Beaulieu, tend partout à diminuer la fécondité.
Selon l'école de Marx, qui professe le « maté-
rialisme historique », il ne faudrait point faire intervenir ces considérations psychologiques et morales dans l'interprétation des phénomènes économiques et sociaux ; il ne faudrait point substituer des a notions purement subjectives » aux résultats objectifs. Cette école s'élève contre les « esprits idéalistes qui continuent d'attribuer aux mœurs, à l'éducation et aux préjugés le pouvoir d'exercer une action sur la marche de l'histoire et le mécanisme de la société ». Tout s'expliquerait, à l'en croire, quand il s'agit du mouvement de la population, par des raisons « économiques ». A l'appui de cette théorie, M. Henri Degan a lait «observer, dans la Bévue de métaphysique et de morale, que la loi de la population, au lieu d'être une loi fixe, invariable, constante, s'appliquant à des nations entières, in aôstracto, varie au contraire, dans les divers groupes sociaux ou « classes sociales » , avec les conditions économiques d'existence. Et cela est vrai. Mais comment agissent ces conditions, sinon en inspirant ou n'inspirant pas la prévoyance, la crainte d'avoir des enfants, l'égoïsme ou l'altruisme, bref tous lro sentiments qu'on veut exclure et qui sont les vrais moteurs? On dirait que la volonté, a principe subjectif » n'a rien à voir dans la question, que les enfants se procréent tout seuls sans le vouloir des parents ou sous l'action mystérieuse des « conditions économiques » !
M. Degan fait d'ailleurs remarquer à bon droit que, à l'époque où apparaît dans un pays l'industrie proprement manufacturière (en tant que s'opposant au
machinisme), l'utilité considérable des bras écarte les risques de paupérisme intense dans les rangs des travailleurs : chaque famille trouve avantage à se développer, puisque chaque enfant devient « rémunérateur », selon l'expression ,de M. Leroy-Beaulieu. C'est ainsi que, de 1840 à 1870, la natalité en Angleterre augmente de 3-2,6 p. 1 000 à 36 p. 1000; c'est la période manufacturière. — Rien de plus frappant, mais aussi, ajouterons-nous, rien qui montre mieux l'influence des mobiles psychologiques, sans lesquels les conditions économiques n'agiraient pas. Sous le régime des manufactures , toute famille nombreuse « augmente les chances de bien-être et la population augmente » , parce que le père de famille ne voit pas d'inconvénient à procréer; — ce qui est psychologique et non mécanique. Vient ensuite l'apparition des machines : diminution de la main-d'œuvre, extension du nombre des individus inemployés, chômages, « substitution progressive dans les ateliers de la femme à l'homme : résultat forcé : diminution de la natalité, augmentation de la mortalité infantile, dépopulation ». Gomme, en Angleterre, les populations nécessiteuses dépassent en nombre l'ensemble de la classe moyenne et de la classe élevée,. M. Degan conclut que c'est la diminution de la natalité dans la fraction pauvre de la population, dans la classe industrielle notamment, qui influe sur le taux général et l'abaisse. La chose est possible; mais il ne faut pas oublier, cependant, que les classes moyennes resl joignent aussi leur fécondité, et plus encore. Ton-
jours est-il que, en France, la population proprement industrielle et employée aux machines nYst pas assez nombreuse pour rendre compte, par son influence, de la dépopulation générale. Les paysans y coopèrent au premier rang, avec les bourgeois. Le bien-être, et non la misère, est donc une des principales causes de la faible natalité de la France. 11 ne faudrait pas, sans doute, s'arrêter à l'opinion que la richesse en général est un obstacle à la population ; car c'est le contraire qui est vrai : « l'homme, dit M. Levasseur, vit de richesse, et plus il y a de richesse, plus il y a de subsistance pour entretenir une nombreuse population » ; si la Belgique a vingt fois plus d'habitants par kilomètre carré que la Suède, c'est qu'elle tire de son sol et de ses ateliers de quoi les faire vivre. « Mais, dans une population, ajoute M. Levasseur, ce ne sont pas, en général, les classes aisées qui fournissent le plus fort contingent à l'accroissement. » C'est que les classes aisées ne veulent ni diminuer leurs propres ressources en s'imposanf des charges nouvelles, ni exposer leurs enfants à une condition inférieure. Egoïsme et altruisme coïncidenl ici à leurs yeux.
Dans certaines formes de civilisation , dit à son tour M. Demolins, rétablissement des enfants est résolu facilement, naturellement, par le mécanisme même des conditions sociales \ C'est ce qui se produit, par exemple, dans les sociétés où persiste plus ou moins
vî II. liemclina. D'où vient la supériorité des Ançlo-Sav>?tic, p, lî?,
la communauté de famille : là, les parents peuvent compter sur l'aide de la communauté pour élever et établir leurs enfants. Ainsi l'Orient est éminemment prolifique. En France, la natalité ne se maintient que parmi les « rares populations qui ont conservé plus ou moins la formation communautaire » , comme en Bretagne, dans les Pyrénées, dans la région montagneuse du centre. A l'autre extrémité du monde social, M. Demolins constate la même fécondité dans les sociétés à formation particulariste ou individualiste. Là aussi le sort des enfants est assuré, non plus par la communauté, mais « par le développement intense de l'initiative individuelle, par l'aptitude donnée aux jeunes gens de se créer une situation par eux-mêmes » . Les pères de famille n'ont pas à pourvoir à l'établissement de leurs enfants, ils ne leur donnent pas de dot. Chez nous, les familles nombreuses constituent pour les parents une charge tellement écrasante, qu'avec la meilleure volonté du monde ils n'ont qu'une ressource : s'y soustraire. Ils ne peuvent compter, pour établir leurs enfants, « ni sur la communauté de famille, qui est dissoute, ni sur l'initiative de la jeunesse », peu développée par l'éducation. Ayant ainsi renoncé à l'espérance d'élever et d'établir une nombreuse famille, ayant réduit leurs charges au minimum, à rétablissement d'un ou deux enfants, « ils sont portés à se donner à eux-mêmes la plus grande somme de jouissances possible ». Des parents sans enfants, ou avec peu d'enfants, se rapprochent beaucoup « du type des célibataires égoïs»
tes1». Ils n'ont plus cette excitation à l'épargne et aux sacrifices que développe la nécessité d'élever et d'établir une famille nombreuse. Les enlants, d'autre part, habitués à compter beaucoup plus sur la dot que sur leur propre initiative, sont peu portés à se créer une situation indépendante, soit en France, soit à l'étranger ; ils sont donc entraînés de préférence vers les carrières administratives. Pour refouler cette invasion, « on multiplie les examens », mais c'est en vain : la foule devient cohue et, pour pénétrer dans toutes les carrières, il faut « se surmener ». De là le surmenage dans les écoles. Ainsi les diverses causes de la dépopulation invoquées par les économiste? sortent d'une cause première et unique : la situation imposée à la famille par notre état social actuel.
Ajoutons que le nouveau mode d'éducation, avec le progrès du scepticisme et des croyances négatives, a eu pour effet de briser dans les jeunes générations bien des freins moraux. En outre, nos mauvaises lois sur la presse et sur les débits de boissons permettent au vice de propager partout et ses appels et ses leçons ; elles font même du cabaret et de l'alcoolisme un instrument nécessaire de gouvernement. Or, l'inconduite, sous toutes ses formes, est l'ennemie de la fécondité.
Un autre facteur qu'on a mis en avant, dans la question qui nous occupe, c'est l'influence du clergé catholique. Les uns y ont vu un agent de stérilité,
1 M. Demolins. D'où vient la supériorité des Anglo-Saxons, p. 1T7.
les autres, de fécondité. Selon les premiers, l'enseignement romain, qui considère le célibat religieux des hommes et des femmes comme une vertu supérieure, contribuerait à diminuer le nombre des mariages. « D'après la statistique belge, dit M. H. Secrétan, dans les populations les plus soumises à l'influence du clergé, la natalité est moins forte. En s France, ce n'est pas parce qu'elles sont cléricales que les populations bretonnes sont fécondes, mais bien parce qu'elles sont ignorantes et pauvres. La preuve, c'est que le prolétariat -libre-penseur des villes est très fécond. L'absence de spéculation sur l'au-delà ne nuit point à la natalité. Pour ceux qui doutent, le désir d'immortalité ne peut se satisfaire que par ia descendance. Comme le disait Napoléon, c'est le seul moyen d'échapper à la mort1. » A l'appui de cette thèse, singulièrement exagérée, on cite encore ce fait, susceptible d'interprétations très diverses, que, dans Paris, les quartiers religieux, mais riches, sont ceux où la population est le plus stationnaire.
Accordons d'abord que nous devons au catholicisme, avec de grands biens, de grands maux. Les pays catholiques ont exercé sur eux-mêmes une sélection détériorante par deux moyens : l'abus du célibat et l'intolérance. Le célibat a empêché les individus les plus religieux, les plus ardents et ayant la foi la plus intérieure, de laisser une descendance ; si bien que le catholicisme a retiré de son propre
* La société et la morale.
sein la plupart de ses éléments supérieurs, son élite de saints et d'idéalistes. On a comparé ce procédé à celui que prônent certains criminalistes qui voudraient supprimer la criminalité en empêchant les criminels de se reproduire. Le boudhisme a presque succombé dans l'Inde « parla conséquence indirecte du prodigieux développement de l'ascétisme pendant une longue période1 ». En même temps qu'il se tournait contre sa propre élite, le catholicisme éliminait les autres volontés ou intelligences énergiques qui penchaient vers l'indépendance des opinions, vers l'hérésie, vers l'incrédulité ardente, forme elle-même, bien souvent, de l'enthousiasme religieux. L' Espagne surtout, comme l'a montré Galton, s'est livrée sur elle-même à une chirurgie sanglante pour s'enlever ses organes les meilleurs. En France, par les guerres de religion et par la révocation de l'édit de Nantes (comme plus tard par la Révolution), nous avons exterminé ou envoyé à l'étranger des éléments précieux d'intelligence, des caractères énergiques, des âmes pleines de foi. Sans aller jusqu'à prétendre, avec quelques darwinistes, que nous devons notre esprit actuel d'indifférence ou de scepticisme à cette double et séculaire élimination des hommes de foi orthodoxes et hétérodoxe — car le progrès de la philosophie et des sciences n'est pas une cause négligeable — il est cependant certain que le catholicisme a travaillé aveuglément de ses propres mains à son abaissement
De Lapouge, Sélections sociales, p. 266.
progr^if et à son extinction. Ajoutez sa tendance à matérialiser le culte, à extérioriser les sentiments, à rendre formelle une religion qui avait tout son prix dans son fond intérieur, et vous comprendrez que, par une série de sélections à rebours, les adversaires mêmes du paganisme aient réussi à paganiser de plus en plus les pays catholiques ; l'Italie et l'Espagne en sont les plus frappants exemples, mais la France même n'est pas indemne.
En fait, sur tous les points de l'Europe, les catholiques diminuent proportionnellement en nombre, au profit des juifs et des protestants. Prenant au hasard les chiffres d'un recensement, le Dr Lagneau constate, en France, pour les catholiques, les protestants et les israélites, une augmentation respective de 0,33, 1,10, 2,27 p. 100. En Prusse, les chiffres portant sur plusieurs années donnent les mêmes résultats. Feuilletez YAlmanach de Gotha, vous constaterez que, à chaque recensement, le nombre proportionnel des catholiques allemands diminue. Sur 1000 habitants, il y avait en 1871 , en Allemagne, 362 catholiques ; il n'y en avait plus que 357 en 1890. Pour l'Europe entière, même constatation : de 1851 à 1864, les catholiques ont eu un accroissement annuel de 0,48 p. 100 seulement, pendant que protestants et juifs augmentaient respectivement de 0,98 et de 1,53 p. 100. Ces chiffres sont entre eux comme 1 est à 2 et à 3,3 . « Il n'est pas possible, disait jadis Montesquieu, que la religion catholique subsiste encore cinq cents ans en Europe. Les protestants deviendront de plus en
plus riches et puissants, et les catholiques plus
faibles. »
Malgré cela, nous ne saurions concéder que le9 croyances catholiques aient été et soient encore sans heureuse influence, notamment dans la question de la population. Il est certain que le clergé catholique menace de damnation les familles qui pratiquent la restriction volontaire. Il en est d'ailleurs de même dans le protestantisme. — Gomment se fait-il donc, demandera-t-on, que les catholiques aient moins d'enfants que les protestants? — Entre autres raisons, c'est, croyons-nous, que la religion catholique, malgré ses défenses formelles, développe aujourd'hui une moralité moins rigide. La pensée qu'il suffira d'une absolution donnée tôt ou tard par le confesseur fait qu'on pratique avec la conscience des accommodements. Souvent aussi, la religion du mari est plus superficielle et plus extérieure que celle de la femme, et celle-ci, passivement, finit par se conformer aux volontés du chef de famille. La casuistique calholique a d'ailleurs des ressources inépuisables, y compris celle qui consiste à se taire et à fermer les yeux.
L'école de Le Play a beaucoup accusé tout notre régime de succession, qui, dit-elle, s'applique systématiquement depuis cent ans à détruire l'autorité paternelle, à renverser les foyers, à affaiblir tous les liens familiaux. Cette cause, dit-on, exerce surtout ses effets sur nos millions de petits propriétaires ruraux : or, ce sont les champs et non les villes qui, de tout
temps et en tous pays, produisent la vie en quantité suffisante pour que l'ensemble de la nation répare ses pertes. Cette source est diminuée par la crainte du partage après décès, qui disperse le petit bien si laborieusement acquis.
Il y a beaucoup de vérité dans ce reproche. Un père de famille est arrivé, par un long travail, à constituer une maison de commerce ou une propriété rurale, à en assurer, en quelque sorte, l'unité organique, qui est souvent une condition de prospérité et de perpétuité . A sa mort, la loi intervient ; elle oblige la famille à une vente forcée, dans des conditions qui avilissent nécessairement les prix et qui constituent, en réalité, une atteinte à la propriété, une sorte d'attentat au droit individuel, une spoliation indirecte. Si l'un des enfants n'a pas la somme d'argent nécessaire pour racheter le bien paternel, ce bien passe à des étrangers, ou, morcelé, s'en va en parts relativement misérables, le tout à grands frais de notaires, d'avoués, de juges. Gomment qualifier cette invasion de l'Etat? Pense-t-on que le droit du père et le droit même des enfants soient bien sauvegardés par cette mesure brutale et révolutionnaire? La ressource du père de famille pour assurer l'unité de son patrimoine, c'est le fils unique. Voilà sa défense contre l'État, et c'est l'État qui, en définitive, est vaincu. Le père tourne la loi du partage forcé en supprimant les cadets. « L'ancien régime, a dit Viel-Castel, faisait des fils aînés ; le régime actuel fait des fils uniques. » — « Le paysan,
3!2 PSVCII 3I.0GIK DU PEUPLE FRANÇAIS
dit de son côté Guyau, n'admet pas plus la division de son champ que le gentilhomme n'admet l'aliénation du château de ses ancêtres. Tous les deux aiment mieux mutiler leur famille que leur domaine.1 »
En Russie, le partage périodique du territoire du mir se fait, soit par tête d'habitant mâle, soit par ménage. On voit tout de suite, dit M. Anatole Leroy-Beaulieu , l'encouragement que donne à la population ce système de partage. Chaque fils venant au monde ou arrivé à l'âge d'homme apporte à la famille un nouveau lot de terre. « Au lieu de diminuer le champ paternel en le divisant, une nombreuse progéniture l'agrandit... Aussi la Russie est-elle le pays de l'Europe où il y a le plus de mariages et où ils sont le plus féconds2. » En France même, là où le Gode n'a pas de prise sur les calculs paternels, les
* « En Normandie, dit M. Baudrillart, on est résolu à n'avoir pas d'enfants ou à en limiter le nombre, parce que l'on veut assurer à un enfant unique, ou au petit nombre de ceux qu'on a, une existence aisée. Ce qui préoccupe le paysan normand, c'est l'idée qu'après lui son bien sera morcelé. » En Picardie, mêmes constatations. « Dans les classes riches ou simplement aisées, il y a parti pris de n'avoir pas plus d'un ou deux enfants. » (Études sur l'état moral et matériel des populations agricoles.)
« Tout le monde, disait récemment M. Raynal à la Chambre des députés, sait qu'il y a des départements dans lesquels le paysan croit de son intérêt de ne pas avoir trop d'enfants, et il fait mettre dans le contrat de mariage qu'après un enfant, on n'en aura pas davantage. » Ce qui devrait être prohibé. (Séance du 12 mai 1891.)
La stérilité actuelle de la Normandie fait contraste avec la superbe expansion de ses rejetons au Canada. En 1763, lorsque Louis XV céda aux Anglais ces « quelques arpens de neige », ils étaient 60 000. Aujourd'hui, la population franco-canadienne dépasse 1 500 000 âmes, sans compter plus de 500 000 Canadiens français établis aux Etats- Unis.
* LEmpire des tsars, par M. Anatole Leroy-Beaulieu, I, 520.
enfants abondent. C'est fréquemment (mais non toujours) le cas du prolétariat, qui, n'ayant rien à partager, n'a nul souci du partage. C'est aussi le cas des pêcheurs, qui exploitent un domaine impartageable, la mer. On a essayé à tort d'expliquer leur fécondité par leur alimentation. Ici encore, le fait n'est pas physiologique, mais social. Les pêcheurs, dit M. Cheysson, ont des enfants parce qu'ils peuvent en avoir beaucoup impunément, sans morceler l'héritage, et parce que chaque mousse apporte en naissant son lot, comme l'enfant du mir russe apporte le sien1. Le Code civil, dirigé contre la grande propriété,
1 M. Lancry donne de curieux exemples du relèvement de la natalité dans les pays où la préoccupation de l'avenir disparaît. Fort- Mardick, près Dunkerque, est une commune constituée par Louis XIV, d'après les principes suivants, encore en usage aujourd'hui. Toute famille nouvelle qui se constitue, lorsqu'un des conjoints est né dans la commune et que le mari est inscrit maritime, reçoit en usufruit 22 ares et, en outre, une place sur la plage pour la pêche au filet. La commune a jreçu de Louis XIV en tout 125 hectares de terre; ce qui n'est pas distribué en usufruit est loué 5,000 francs au profit de la commune. Les ménages concessionnaires « ne peuvent concéder qu'à leurs enfants seulement les parcelles de terre qu'ils occupent. Dans aucun cas, la parcelle ne pourra être scindée. » De là résulte qu'elle échappe aux créanciers. Elle ne peut être ni augmentée ni divisée. Elle est inaliénable, indivisible et inextensible. Les mariages sont nombreux (environ 11 p. 100 habitants) et aussi précoces que le permet le service maritime; l'âge probable du mariage des hommes est 24 ans ; les naissances illégitimes sont très rares (l sur 60 naissances). La natalité légitime, extrêmement élevée, atteint 43 p. 100 habitants et n'est dépassée en Europe que par la Russie. Mais, ce qui n'arrive pas en Russie, sur ces 43 enfants nés vivants, 33 atteignent l'âge de 20 ans.
M. Arsène Dumont a décrit, dans une région de la France différente, un phénomène semblable. Au Fouessant (Finistère), tout homme qui revient du service militaire va proposer à un propriétaire de lande de lui abandonner, pour un temps très long, une parcelle de cette terre inculte. Il la défriche, s'y établit, s'y marie et y a beaucoup d'enfants; car il n'a aucune inquiétude à avoir pour ses descendants. La lande est immense, et il sait qu'eux aussi pourront en cultiver une parcelle; le propriétaire y gagnera d'avoir, au bout d'un certain temps, un champ de rapport au lieu d'une terre inculte, et ils auront eu, eux, l'avantage d'y passer leur vie sans trop de souci. Ainsi, même
a produit des effets que n'avait pas prévus la sagesse prétendue infaillible de Napoléon. « Établissez le Gode civil à Naples, écrivait-il au roi Joseph : tout ce qui ne vous est pas attaché va se détruire en peu d'années, et il ne restera plus de grandes maisons que celles que vous érigez en fiefs : c'est ce qui m'a fait prêcher un Gode civil et m'a porté à l'établir. » (Lettre du 5 juin 1806.) Par malheur, un autre résultat, non prévu par ce néfaste politicien, a été de pousser la plus grande partie de la population à n'avoir qu'un enfant par famille, ce qui est loin de contribuer à la grandeur nationale. Au Congrès de 1815, le diplomate anglais, n'ayant pu obtenir de restreindre nos frontières autant qu'il le désirait, s'écria: «. Après tout, les Français sont suffisamment affaiblis par leur régime de succession. » On se rappelle la parole plus récente et plus dure pronon-
en France, des que disparaît la préoccupation de la fortune à conserver (c'est-à-dire à ne pas partager;, il faut reconnaître, avec M. Bertillon, que la natalité prend un essor considérable.'
Le Canada offre à cet égard « un champ d'expérience incomparable ». La province de Québec y est habitée par une population principalement française, semblable à la nôtre, animée du même esprit de travail et d'épargne. Mais la loi admet la liberté de tester et les notaires du pays ont déclaré à M. Bertillon que les pères de famille en usent très généralement. Ils ne laissent rien à leurs filles (parce qu'ils pensent que c'est à leur gendre de pourvoir aux besoins de sa famille), rien à ceux de leurs fils qui ont reçu une éducation libérale et qui sont devenus médecins, prêtres, avocats, etc. (parce qu'ils pensent que l'éducation reçue constitue un patrimoine suffisant); parmi leurs autres fils, ils choisissent celui qui leur paraît le plus apte à continuer leur industrie ou leur commerce, et c'est à lui qu'ils laissentT leurs biens et la suite de leurs affaires. La conséquence de cet état de choses est que la natalité s'élève dans la population française de la province de Québec, à 48 p. I 000 habitants, natalité qui dépasse le double de la nôtre, et qui dépasse tout ce que nous voyons •en Europe. (La question de la dépopulation, par M. Bertillon. Hevue politique et parlementaire.)
cée dans le Parlement d'Allemagne par un homme plus clairvoyant que Napoléon : « Leur infécondité équivaut pour eux, chaque jour, à la perte d'une bataille, et dispensera, dans quelque temps, les ennemis de la France d'avoir à compter avec elle. »
L'influence de la réserve légale n'est cependant ni une loi universelle, ni la principale raison de la stérilité. En France, sous le même régime successoral, la natalité diffère beaucoup d'un département à l'autre, et il y a des pays qui, avec la même réserve légale, c'est-à-dire une réserve des trois quarts de la succession, comme la Belgique, le Danemark et la Prusse rhénane, ont une natalité de 31 à 39 p. 1 000. M. Levasseur a donné, dans le troisième volume de la Population française \ le tableau de 11 États ou provinces qui, ayant une réserve de moitié au moins, ont tous une natalité plus forte que la France. Toutefois, répondrons-nous, de ce qu'une cause voit ici ou là ses effets neutralisés par d'autres causes, il n'en résulte point qu'elle n'agisse pas. Plusieurs pays, quoique ayant adopté le Gode Napoléon dans son ensemble, n'en ont pas moins augmenté considérablement la liberté de tester. En Italie, la quotité disponible est de la moitié, quel que soit le nombre des enfants. Dans le grand-duché de Bade et une partie de la rive gauche du Rhin, l'usage des fideicommis et surtout le Bauernhofrecht permet d'éviter le partage des fortunes.
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La principale cause qui tend à restreindre la fécondité a été, croyons-nous, mise en pleine lumière par Guyau : c'est l'avènement, relativement récent, du capital. « Sous sa forme égoïste, dit Guyau, le capital est ennemi de la population, parce qu'il Test du partage, et que la multiplication des hommes est toujours plus ou moins une division de la richesse. » [L'Irréligion de l'avenir, p. 267.) La prévoyance, soit intéressée, soit désintéressée, voilà en somme le grand frein de la natalité. Quelles que soient les conditions économiques, morales, sociales, qui suscitent la prévoyance, c'est toujours celle-ci qui agit; et c'est, en définitive, quoi qu'en puisse dire l'école de Marx, un mobile psychologique, bien plus, c'est un motif intellectuel et réfléchi qui finit par être mis en jeu. Comparez la natalité des villes à celle des campagnes dans les classes moyennes. Aux champs, l'enfant peut être un « collaborateur naturel et désiré » ; c'est une « paire de bras qui ne coûte presque rien et peut rapporter beaucoup ». Dans les- villes, au contraire, l'éducation est coûteuse1. Ce qui accable les
1 La Réforme économique apporte à cet égard un document. C'est le cahier de dépenses d'un ménage parisien du 20 avril 1872 au 19 avril 1897. Il s'agit du ménage d'un employé dont la femme, excessivement soigneuse et très experte, n'a sacrifié ni au luxe ni aux folles dépenses. Ce ménage s'est constitué à Paris le 20 avril 1875, de sorte que le tableau des dépenses annuelles, pour vingt-cinq ans, s'arrête au 19 avril 1897. Un enfant du sexe masculin est né en avril 1873 et une fille en mai 1880: il n'y a pas de mois de nourrice, la mère ayant tenu à allaiter elle-même ses deux enfants. Tous deux ont fait leurs études à Paris : le garçon comme demi-pensionnaire dans un collège, puis comme pensionnaire dans un lycée, d'où il est sorti pour entrer à l'Ecole de Saint-Cyr; sa sœur a suivi un cours de jeunes filles qui l'a conduite jusqu'aux brevets d'usage. En faisant le relevé des dépenses
familles peu aisées, ce n'est pas tant l'impôt direct que les impôts indirects : droits de douane, droits d'octroi, droits sur le sucre et autres objets de consommation populaire; et ces droits s'accroissent dans la famille proportionnellement au nombre des entants. Pour une famille de petite bourgeoisie vivant des quelques milliers de francs gagnés par le père, le second enfant est souvent la gêne dans le ménage, et le troisième enfant, la misère. En outre, les grandes villes rendent le célibat facile. Tacite fait remarquer que les lois Julia et Pappia-Poppaea n'avaient pas accru le nombre des mariages ni celui des enfants, parce qu'il y avait « trop d'avantages » à n'en pas avoir : prœvalida orùitate1. Dans les pays nouveaux, dont le sol fertile est encore inexploité, la natalité agricole est particulièrement exubérante. La multiplication des bras y est en harmonie avec le désir de s'enrichir et, dans la première période de la colonisation, avec le besoin de se protéger2. Dans nos vieilles contrées, les enfants n'apportent pas de revenus aux parents comme autrefois, même pour les occupations agricoles. De plus, le développement de l'instruction, des idées démocratiques, le goût du luxe, la concurrence plus âpre dans les carrières diverses font appréhendai la vécue d'un grand nombre
portées sur le cahier de ce ménage, on voit que la famille a dépensé pour le fils, jusqu'à l'époque où il est sorti de Saint-Cyr, quarante-imit mille francs; et pour la fille, jusqu'à l'époque où elle, a été reçue à «es examens, vingt-cinq mille cinq cents francs.
- Annales. Livre III, ch. xxv.
* M. Secrétan, ihid.
d'enfants par ménage. En France, toutes les places sont prises, et au delà, dans les professions libérales, dans l'enseigement, dans le commerce et ailleurs. Enfin la baisse de l'intérêt, « la crise du revenu », qui fait qu'il devient plus difficile de vivre en oisif sur les fruits du capital, conduit aussi à limiter le nombre des enfants. Dans l'avenir, un jour viendra sans doute, comme l'espèrent les économistes, où , forcés de compter sur eux-mêmes, les enfants sentiront la nécessité du travail, qui, virilement accepté, peut être le salut de la bourgeoisie; de leur côté, « les pères, s'accoutumant à cette idée que leurs fils se tireront d'affaire comme aux Etats-Unis, et ne se croyant plus tenus de leur assurer le privilège de la fortune et de l'oisiveté, seront délivrés de cette obsession qui les portait à en limiter le nombre1 ». Mais ce jour est loin encore. Actuellement, la cherté de la vie et la diminution de la valeur de l'argent invitent à une prévoyance extrême; l'aisance croissante augmente ellemême les besoins au lieu de les apaiser et les fait grandir plus vite qu'ils ne peuvent se satisfaire ; la disparition de l'esprit colonisateur (que la France avait au siècle dernier, que l'Angleterre, où la population est dense, a toujours) entraîne la disparition d'un des ressorts de la fécondité ; enfin, la loi militaire retarde les mariages et, de plus, arrache les jeunes gens aux occupations rurales pour les pousser dans les villes, où nous venons de voir que la stérilité va augmentant.
M. Cheysson.
LA DÉPOPULATION EN FRANCE l\$
II. — Le résultat de toutes ces causes est que, dans douze départements, il y a 3 décès pour 2 naissances, et les démographes établissent ainsi le schéma des familles : lorsque les deux parents meurent, ils ont procréé deux enfants (voilà les deux naissances) dont l'un est mort avant de s'être reproduit (voilà les trois décèsj. A ce compte, il suffit d'une génération pour ruiner une contrée. Dans certains cantons, le mal est pire encore, et il y a 1 naissance pour 2 décès. Telle est la situation qui tend à se généraliser. Dans certaines parties du Cotentin, M. Arsène Dumont a suivi, génération par génération, l'histoire de chaque famille; aujourd'hui, il n'en subsiste presque plus une seule, « les rares survivants du malthusianisme ayant émigré pour Paris afin d'y devenir fonctionnaires: concierges, garçons de salle ». Des villages entiers « ne sont plus qu'un amas de maisons ruinées » : les guerres les plus désastreuses, l'incendie, la peste, n'auraient pas exercé de ravages plus terribles. Mais il y a cette différence, a-t-on dit, entre les causes violentes de dévastation et le malthusianisme, que cette dernière calamité, tout en détruisant lentement le pays, ne fait souffrir en rien ses habitants; tant il est vrai que les intérêts des individus peuvent être entièrement opposés à ceux de la collectivité. « C'est la mort par le chloroforme. Elle n'est nullement douloureuse, et pourtant c'est la mort1. »
La mort, c'est assurément trop dire. 11 faut être
* M. Bertiilon, ibid.
très réservé dans ses prédictions, surtout dans les prophéties pessimistes, qui tendent à produire ellesmêmes ce qu'elles déclarent inévitable. Qui aurait pu, demande avec raison M. Levasseur, calculer avec les données de 1801 ce qu'est devenue l'Europe en 1897 ? La population de l'Europe a plus que doublé dans le cours du xixe siècle, parce qu'elle s'est créé par son* génie industriel des conditions économiques particulièrement favorables. Si l'on prenait ce taux de doublement pour l'appliquer rétrospectivement à l'accroissement dans les âges passés, on arriverait à ce résultat absurde que l'Europe aurait eu à peine 6 millions d'habitants en l'an 1300. Il faut donc se défier de ce genre de calcul hypothétique. Vers la fin du xvie siècle, l'Angleterre n'avait pas 5 millions d'habitants ; vers la fin du xvne, elle n'avait gagné qu'un million (16 à 17 p. 100). Le peuple anglais avait été surtout jusque-là un peuple agricole, un peuple de petits tenanciers ruraux et de petits artisans, modérément féconds et fort prudents en leurs mariages. A partir de 1760, au contraire, comme Fa démontré l'économiste anglais Marshall, les découvertes de la science moderne sont appliquées à la constitution de la grande industrie : les manufactures appellent les hommes, les femmes, les enfants ; elles offrent une rémunération qui peut pourvoir ;\ leur entretien et qui, à dix ou douze ans, laisse un excédent. L'élargissement des débouchés de toute sorte entraîne alors une prolificité excessive. Si, vers la fin du xvne siècle, un statisticien avait voulu laire
des prévisions sur la population de l'Angleterre deux siècles plus tard, c'est-à-dire vers 1900, ou seulement sur les résultats des cent dernières années écoulées, M. Paul Leroy-Beaulieu montre qu'il l'eût évaluée à 9 ou 10 millions seulement1. Il peut surgir pour la France, d'ici à un certain temps," des circonstances que nous n'entrevoyons pas. Tout est donc ici conditionnel. Mais, une fois faites les réserves que commande notre ignorance de l'avenir, nous ne pouvons raisonner que par analogie avec le présent, seul connu. Or, le présent n'est pas favorable.
Il y a d'abord des inconvénients internationaux. A la fin du xvne siècle, il n'y avait en Europe que trois grandes puissances, l'Espagne ayant déjà perdu sa force. La France avait 20 millions d'habitants; la Grande-Bretagne et l'Irlande, 8 à 10 millions ; l'empire d'Allemagne, 19 millions ; l'Autriche, 12 à 13 millions ; la Prusse, 2 millions. L'Europe avait donc en tout 50 millions, et la France comprenait 40 p. 100 de la population des grandes puissances de l'Europe. En 1789, la France avait 26 millions d'habitants; la Grande-Bretagne et l'Irlande, 12 millions; la Russie, 25 millions; l'empire d'Allemagne, 28 millions; l'Autriche, 18 millions; la Prusse, 5 millions. Dans ce total de 96 millions, la France ne figurait plus que pour 27 centièmes (et non plus 40 p. 100, comme sous Louis XIV). L'Allemagne avait vu sa population s'accroître, et la Russie avait pris place parmi les
' La Question de la population. Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1897.
grandes puissances. Aujourd'hui, la France a 38 millions d'habitants ; la Grande-Bretagne et l'Irlande, 39; l'Autriche -Hongrie, 50; l'empire allemand, 53; l'Italie, 30 ; la Russie d'Europe, 130. Soit en tout 340 millions. La France ne figure plus dans le total que pour 11p. 100, au lieu de 40 p. 100. Ajoutons que les Anglais des colonies ne contribuent pas peu à la puissance britannique et que les États-Unis se mêleront de plus en plus à la politique de l'Europe.
Nous subissons en ce moment les conséquences de nos fautes morales et politiques ; car, en s'associant aux injustices des deux Bonapartes, la France a préparé elle-même le recul de sa puissance. La République nous avait donné la frontière du Rhin et les Alpes ; le césarisme nous l'a fait perdre. Le premier Emp'ire a laissé la France plus petite que sous l'ancien régime ; le second, par ses défaites, a laissé la France mutilée, après avoir, par ses victoires, donné pour rivale et. adversaire à la France une sixième grande puissance, l'Italie. Tel est le résultat net des 18 Brumaire et des 2 Décembre. Mais, si la diminution relative de la France tient en partie à des, causes politiques, elle tient aussi et surtout à l'insuffisance de notre population. Vers 1850, l'Allemagne et la France (en ieur supposant les limites actuelles) avaient à peu près le même nombre d'habitants ; aujourd'hui, l'écart à notre désavantage est de 15 millions. L'Allemagne gagne tous les trois ans « l'équivalent d'une Alsace-Lorraine ». Dans l'espace de quarante-cinq ans, la France, mise en regard de
l'Allemagne, a pour ainsi dire perdu neuf fois, et sans s'en inquiéter, la population de l'Alsace-Lorraine ! La France actuelle, encore à peu près grande comme l'Allemagne et plus riche, pourrait et devrait nourrir autant d'habitants; or, dans chacune des trois dernières années, il est né 2 millions d'Allemands contre 900.000 Français. Quand il naît un Français, il naît plus de deux Allemands. « Les Français perdent tous les jours une bataille, » disait le maréchal de Moltke; et en effet, l'Allemagne gagne chaque jour 1.700 habitants de plus que la France.
Il y a sans doute une limite à l'accroissement de la population en Allemagne ; mais cette limite est loin d'être atteinte aujourd'hui. Les États où la population augmente vite conserveront longtemps encore, sans doute, un taux supérieur à celui de la France. Le Royaume-Uni gagne encore 400.000 âmes par an, grâce à l'excédent des naissances sur les décès ; il ne parviendra guère avant soixante ans à l'état stationnaire, d'après sa décroissance actuelle de mortalité; et il aura alors plus de 50 millions d'habitanls. L'Italie aura sans doute alors 42 ou 43 millions d'habitants. La Russie, si elle continuait de s'accroître de 14 p. 1.000, aurait dans un siècle 800 millions d'âmes, — hypothèse insoutenable, d'ailleurs ; mais les démographes estiment qu'elle peut atteindre 390 millions d'âmes. On peut croire que, pendant le prochain demi-siècle, l'augmentation totale de la population allemande sera au moins de 25 millions d'habitants. Donc, il y aura dans cinquante ans 76 millions
d'Allemands contre 38 millions de Français, autrement dit deux Allemands contre un Français. Si, pendant la prochaine période de cinquante ans, l'accroissement des populations suivait absolument la inême loi qu'aujourd'hui et si la carte de l'Europe ne subissait pas de nouveaux remaniements, la France tomberait, vers le milieu du siècle prochain, à 7 p. 100 du total (1/15). La France aurait donc passé, sous ce rapport , du premier rang au vingtième.
Les Allemands disent volontiers que, quand ils seront deux fois plus forts que nous, ils s'empareront de notre pays. Ils oublient qu'avec ce beau raisonnement ils devraient eux-mêmes être la proie de l'empire fusse, dont la population est encore plus supérieure à celle de l'Allemagne que celle-ci ne lesta celle de la France — « La politique des races est impitoyable, écrit le docteur gallophobe Rommel1. Le moment approche où les cinq fils pauvres de la famille allemande, alléchés par les ressources et la fertilité de la France, viendront facilement à bout du fils unique de la famille française. Quand une nation grossissante en coudoie une plus clairsemée, qui, par suite, forme centre de dépression, il se forme un courant d'air vulgairement appelé invasion, phénomène pendant lequel la loi et la morale sont mises provisoiîement de côté. » Et de la Russie, ne vient-il point aussi des « courants d'air » ? Le beau territoire de France n'a pas été créé et mis au monde, dit encore
* Dr Rommel. Au pays de la revanche.
le même docteur, « pour loger la race française, mais pour porter en 1890 tant d'habitants par kilomètre; en 1900, tant; en 1910, tant, suivant les ressources de la contrée ;. et le plus grand général du monde ne saurait empêcher que, si le pays n'est pas en état de remplir ses kilomètres carrés de la manière prescrite par la loi naturelle, ils le soient par des étrangers. Il faudra, bon gré, mal gré, serrer les coudes et se laisser absorber. Que les infiltrations d'étrangers et de leurs produits suffisent toujours à maintenir l'équilibre de la pression européenne, c'est chose douteuse, et il faut croire qu'à des intervalles plus ou moins rapprochés des avalanches semblables à celles de 1870 viendront hâter le travail qui s'opère au sein de la grande nation. »
Sans exagérer la portée de ces menaces, qui viennent, paraît-il, d'un faux Allemand né en Suisse (ou en France], il est certain que nous devons nous préoccuper de l'Allemagne. Notre voisine l'Italie devient aussi de plus en plus redoutable pour nous, car elle est restée précisément à l'abri des deux grands maux qui nous travaillent: l'infécondité systématique et l'alcoolisme. Elle voit s'accroître rapidement sa population, qui tend à dépasser la nôtre, et cette population n'est pas encore menacée par l'alcoolisme : grâce à son climat et à ses bonnes habitudes, l'Italie est le plus sobre des grands peuples,1 Joignez à ces avantages une intelligence vive el souple, une volonté patiente et tenace, une industrie de plus en plus florissante, un commerce qui
cherche à nous supplanter, une politique prodigieusement habile qui ne recule devant rien, aspire à tout, profite de tout, qui trouve le moyen de s'unir aussi bien avec l'Angleterre qu'avec l'Allemagne: vous comprendrez que ce n'est pas seulement au delà des Vosges qu'il faut regarder,, mais aussi au' delà des Alpes. Tous les progrès de nos voisins sont autant d'avertissements pour nous-mêmes. Que notre heureuse alliance avec la Russie ne nous aveugle pas sur le péril et ne renforce point notre apathie. Si, dans l'avenir nous devenions comparativement un petit peuple en face de la Russie et de l'Allemagne considérablement accrues et de l'Italie débordante, ferait-on attention à nous? Notre amitié, recherchée aujourd'hui, serait-elle appréciée alors ? C'est notre force seule qui peut donner un prix durable à notre alliance. Aucune obligation morale n'impose à la Russie de se dévouer pour la France. Le grand peuple slave, d'esprit très positif et très réaliste, ne pratiquera pas plus, à notre profit, là politique de sentiment et de générosité que la savante Allemagne ne l'a pratiquée récemment au profit de la Grèce. C'est donc avant tout sur nous-mêmes que nous devons compter : il n'appartient pas à la dignité de la France d'être un jour la vassale d'une autre nation quelle qu'elle soit. Tout pays qui, par l'effet de circonstances fatales ou par les faux calculs de sa propre volonté, verra diminuer sa population à mesure que celle de ses voisins augmente, se rapprochera ainsi, naturellement ou artificiellement, des conditions où les vicis-
situdes de l'histoire ont placé la Grèce, aujourd'hui si peu peuplée. C'est ce que nous ne devrions pas oublier en France.
Outre les dangers extérieurs, l'infécondité systématique met en œuvre, à l'intérieur, un darwinisme à rebours, en faisant reposer le recrutement de la population sur la sélection des types inférieurs. Les familles qui sont arrivées par l'intelligence et le travail à une certaine aisance, qui par cela même ont montré, en moyenne, une certaine supériorité intellectuelle et volitive, sont précisément celles qui s'éliminent le plus elles-mêmes par la stérilité voulue. Au contraire, l'imprévoyance, l'inintelligence, h paresse, l'ivrognerie, la misère intellectuelle et maté^ rielle restent presque seules prolifiques et se char< gent, pour une bonne part, du recrutement national. Si un éleveur procédait ainsi, que deviendraient se? bœufs ou ses chevaux 1 ?
Sans doute notre stérilité relative est une cause très active d'enrichissement. Si, en 1876, la natalité allemande était descendue de son taux de 40 p. 1.000 à celui de la natalité française, le nombre des naissances serait tombé de 1.600.000 à 1.040.000; l'excédent de 540.000 naissances correspond à 350.000 adultes, dont les frais d'éduca-
1 « Il serait difficile de concevoir une méthode plus ennemie. de l'avenir d'une race, ou plus propre à saper la puissance d'une nation, que d'en retirer constamment ceux qui possèdent une capacité innée. C'est le résultat qui se produit quand les meilleurs citoyens sont amenés, par l'attrait des avantages et des honneurs, à déserter le devoir envers la race d'être les pères de nombreux enfants. » V. John Berry Ilaycraft, Darwinism and Race-progress.
tion, à 4.000 francs par tête, représentent pour l'Allemagne 1.400 millions. La France, elle, fait donc une économie annuelle de près d'un milliard et demi en restreignant sa population. — Economie ruineuse, s'il est vrai, suivant le mot de Frédéric le Grand, que «le nombre des peuples fait la richesse de l'Etat ».
En 1815, le baron: de Gœgern écrivait: « Les ressources intérieures de la France en hommes, en argent, en produits naturels, en objets d'échange indispensables à ses voisins, sont telles que l'Europe entière, coalisée contre elle, est à peine un adversaire sérieux. Il faudrait, pour la réduire à l'impuissance, épuiser ses ressources1. » Aujourd'hui, notre situation est-elle donc aussi favorable de tous points"2? La richesse môme de notre pays finira par être compromise par l'état stationnaire de notre population. Nos exportations, en 1867-76, s'élevaient, année moyenne, à 3.306 millions; en 1895, elles atteignaient 3.374 millions, soit une faible augmentation de 68 millions. Or, pendant ce temps, les exportations allemandes passaient de 2.974 millions de francs (moyenne de 1872-76) à 4.540 millions de francs (chiffre provisoire de 1896, inférieur à la réalité), soit 1 milliard
.* Cité par Grand-Carteret, la France jugée par l'Allemagne, p. 234.
1 Nous sommes peut-être encore les plus riches; mais nous semblons prendre .plaisir à compromettre volontairement notre avance économique : «Cébtidget de quatre milliards, dit notre ennemi le I)r Rommel, présente un aspect majestueux. Lorsque l'on considère de quelle allure on mène la France à la banqueroute, on se demande comment des hommes honnêtes, raisonnables, attachés à leur pays, peuvent tolérer cette progression véritablement inouïe des dépenses, bien plus, les en20uragent et votent un budget de quatre milliards, sans réfléchir au gaspillage effréné, au nombre de sinécures, aux doubles emplois, etc. » Cette fois, notre ennemi est dans le vrai.
et demi d'augmentation. La cause principale en est, selon plus d'an économiste, que le nombre de nos travailleurs n'augmente pas : ils ne peuvent donc guère produire plus qu'ils ne produisaient autrefois. Au contraire, l'Allemagne a vu le nombre de ses travailleurs passer de 41 millions à 53 millions, soit une augmentation de 12 millions de paires de bras ; il est inévitable qu'elle produise davantage. On dira peut-être que la situation politique de l'Allemagne explique en partie ce résultat. A quoi on a répondu par un autre exemple. Le développement économique de l'Autriche est, comme celui de l'Allemagne, parallèle au développement de sa population ; soutiendra-t-on qu'il soit dû à l'éclat de la gloire militaire? L'Autriche, en 1869-73, exportait, année moyenne, . pour 1 .055 millions de francs (valeur nominale) de marchandises; en 1894, ce chiffre avait presque doublé (1.988 millions). Ceci s'explique aisément, puisqu'elle a gagné 9 millions de travailleurs (population : 37 millions en 1870 et presque 50 millions aujourd'hui). La population est une des grandes sources de toute richesse, « parce que toute richesse a pour origine le travail, et que le travail, ce sont les bras et les intelligences qui le fournissent1 ». Outre que la population produit la richesse, elle l'utilise, elle la consomme et provoque ainsi une production nouvelle.
Le travail intellectuel lui-même est, à égalité de civilisation, fonction du nombre. Toutes choses égales
1 Bertillon. Le Problème de la dépopulation, 1897. — Cf. Ln p:iys de célibataires, par Debury
d'ailleurs, une nation nombreuse, si elle n'est en proie ni à l'ignorance ni à la misère, fournira plus d'esprits distingués, actifs et entreprenants, plus d'écrivains, d'artistes, de savants, d'hommes d'état ou d'hommes de guerre \ Nos pères de famille oublient que, s'ils ont raison de vouloir que leurs enfants s'élèvent et leur fassent quelque honneur, le meilleur moyen n'est pas d'en restreindre le nombre, mais de les multiplier, au contraire, pour augmenter les chances favorables et rendre la sélection possible.
Me sera-t-il permis de le dire, puisque aussi bien le moindre fait peut avoir son éloquence? Celui qui écrit ces pages est le neuvième d'une famille de dix enfants, bretonne et celtique par le père, normande et germanique par la mère, mais également attachée des deux côtés aux antiques traditions, esclave du devoir et de la règle, incapable du moindre accommodement avec la conscience ou avec le ciel. Dans une famille malthusienne, utilitaire, sceptique ou frivole, toute à l'argent ou toute/au plaisir, il n'aurait pu naître; et sur les dix enfants c'est le seul qui ait survécu, le seul, dans l'âpre lutte, qui, au prix d'an labeur opiniâtre, ait pu enfin « percer ». 11 lui est difficile aujourd'hui, au milieu de ses spéculations de philosophe, d'oublier ce fait concret et personnel; difficile aussi de voir sans quelque mélancolie, sans quelque inquiétude, la disparition si rapide en France des familles à la fois fécondes et austères,
1 Voir sur ce point : R. Frary, le Péril national, p. 265.
alors surtout que les nations voisines, au Nord, à l'Est, au Sud-Est, préservent avec un soin jaloux le vieux et fort type familial. 11 y a des sources de vie physique, il y a des sources de vie morale qu'il est imprudent de trop vouloir troubler, qu'il est funeste de tarir. La vie est l'œuvre de forces cachées et silencieuses, patiemment accumulées par le temps, non improvisées par les coups de tête de volontés impatientes. Le grand danger pour les peuples modernes, au milieu de leurs progrès nécessaires et légitimes, c'est de déchaîner brusquement dans leur sein et de faire agir trop vite toutes les forcer de dissolution à la fois. Les révolutions peuvent bien, comme les ouragans d'automne, disperser d'un seul coup les feuilles mortes prêtes à tomber, en déracinant nombre d'arbres jeunes ou vieux; l'évolution seule peut faire monter à son heure la sève lente, pour la floraison des printemps nouveaux.
Aux inconvénients militaires et économiques de la dépopulation il faut ajouter le recul de notre langue dans le monde. Autrefois la langue française était parlée par 27 p. 100 de la population européenne Aujourd'hui, elle n'est plus parlée dans le monde entier que par 46 millions d'individus (Français, Suisses, Belges, Créoles, Canadiens); 100 millions d'individus parlent allemand, 115 millions parlent anglais, et 140 millions ont l'anglais pour langue officielle. Le commerce se fait surtout entre peuples qui parlent la même langue; il est donc regrettable que le nombre des hommes parlant français diminue. En
outre, l'influence de la France ne peut qu'en souffrir.
Reste le point de vue colonial, qui est aussi étroitement lié au problème 'de la population. Nous assistons aujourd'hui à la diffusion progressive de l'espèce humaine et surtout de la race blanche. Les pays trop denses envoient leurs essaims dans les pays neufs. À la longue, l'équilibre s'établira, et le jour où les populations auront partout la même densité, les territoires entreront seuls dans la balance. C'est là, selon les économistes, ce qui explique la politique coloniale et la hâte qui pousse, par un « instinct confus, » les différents pays à prendre part à la'' « curée des espaces encore inoccupés ». Mais pour les pays neufs à mettre en valeur, il faut beaucoup d'hommes. Or, si nos compatriotes commencent maintenant à émigrer, on sait qu'ils émigrent le moins possible dans nos colonies; l'Amérique du Sud les attire surtout. Dans nos colonies, nous fondons trop souvent « des villes que nous n'habitons pas » ; nous perçons « des routes par ou nous ne passons pas » ; des crédits énormes, grossissant chaque année, sont ouverts pour développer, sur tous les points du globe, des richesses locales que nous n'exploitons pas, et certaines de nos possessions, bien que propres aux industries les plus variées, ont « plus d'administrateurs que d'administrés 1 ». A cet état de choses, il y a des raisons multiples, que l'on a bien mises en lumière : d'une part, l'instinct casanier
4 Eugène Poiré L'Émigration française aux colonies, 1893.
des Français, d'autre part, la faiblesse numérique de la population, les méthodes d'enseignement, les conditions du service militaire, l'abus du fonctionnarisme, enfin les conditions climatériques de nos colonies, ce qui est peut-être l'élément le plus grave delà question1. Et cependant l'émigration coloniale est une nécessité pour la France : si elle s'effaçait au' milieu de la « poussée » qui entraîne les puissances rivales dans ce mouvement, elle se ménagerait un abaissement certain; elle compromettrait, sur le continent même, son rang de grande puissance.
L'Algérie, qui est à nos portes, ne renferme encore que 260.000 de nos compatriotes, alors qu'elle serait en état d'en nourrir au moins 10 millions. Et pour implanter sur le sol algérien ces 260.000 Français, nous avons dû sacrifier au moins 150.000 hommes et payer 5 milliards. En regard, les démographes nous montrent ces nombreux Allemands qui, depuis le commencement du siècle, sans interruption, vont grossir la population des deux Amériques. Les Etats- Unis en ont reçu plus de 3 millions de 1840 à 1880. Que l'on considère aussi la masse épaisse d'émigrants (200 à 230.000 par an) que la Grande-Bretagne déverse continûment sur ses colonies ou sur les États-Unis. L'Angleterre ne débourse pas plus de 40 millions de francs pour son immense empire, qui s'étend sur plus de 350 millions d'àmes ; nous dépensons le double de cette somme pour nos 35 ou
1 Eugène Poiré. L'Émigration française aux colonies, 1893.
40 millions de sujets exotiques. Là comme ailleurs, nous souffrons de notre population insuffisante, qui, étant trop peu nombreuse et trop entraînée par l'ambition du bien-être ou du repos, se précipite vers le fonctionnarisme et demande à grands cris des sinécures de préférence aux occupations vraiment fécondes.
III . — Selon les marxistes, les remèdes qu'on propose, moraux, religieux, juridiques, financiers, seraient impuissants, parce que « tout se passe dans l'ordre économique ». Nous ne nierons ni l'importance capitale de ce point de vue, ni l'utilité des réformes sociales, principalement dans les grands ateliers et usines, où le machinisme triomphe, déprime, stérilise, ni la nécessité de soustraire le plus possible au travail industriel les enfants et les jeunes filles. Mais nous croyons qu'il n'est pas indispensable de bouleverser l'ordre social pour relever peu à peu le taux de la population. Et nulle mesure, ici, n'est à négliger. Selon le mot de Jules Simon, il faut employer tous les moyens à la fois [légitimes, s'entend) pour être sûr de ne pas laisser échapper le bon.
Les familles françaises ont, en moyenne, trois naissances; les familles allemandes un peu plus de quatre; il s'agit de savoir s'il est impossible de déterminer les familles françaises à procréer un enfant de plus? La tache du philosophe, psychologue et moraliste, consiste à déterminer ce qu'il y a de conforme au droit dans les mesures sociales proposées de toutes parts pour le relèvement de la natalité.
La première thèse soutenue par les partisans de ces mesures consiste à dire : « Tout homme a le devoir de contribuer à la perpétuité de sa patrie exactement comme il a le devoir de la défendre1. » Il nous semble que ce principe est incontestable et que le devoir moral est ici évident. Mais en résulte-t-il, comme on le soutient, un droit de l'Etat? Ici commence la difficulté. L'Etat, ayant besoin de défenseurs, rend le service militaire obligatoire pour ceux qui sont nés et ont atteint l'âge convenable; mais l'État ne peut forcer les citoyens à faire naître des défenseurs : il doit respecter la liberté individuelle. On peut seulement dire que l'Etat a droit à une certaine indemnité, à une certaine réparation de la part de ceux qui lui causent le tort, volontaire ou involontaire, de ne pas contribuer à la perpétuité de la patrie. De là, en thèse générale, la légitimité d'impôts plus grands sur les ménages stériles ou sur ceux d'une fécondité insuffisante.
Le second principe mis en avant est : Le fait d'élever un enfant doit être considéré comme une forme de l'impôt. Mais il faut s'entendre sur cette formule un peu ambiguë : on ne saurait soutenir que l'Etat exige de nous des enfants comme une part d'impôt; on peut seulement dire que le fait d'élever un enfant, une fois né, est équivalent à un paiement d'impôt. Payer un impôt, en effet, c'est s'imposer un sacrifice pécuniaire pour la défense ou pour le progrès de la nation
1 Voir M. Bertillon, le Problème de la dépopulation.
entière ; c'est ce que fait le père qui élève un enfant. L'équilibre d'une population stationnaire exigeant trois enfants par famille, toute famille qui (volontairement ou non, peu importe) n'élève pas trois enfants, n'a pas fait des sacrifices suffisants pour l'avenir de la nation. Aoi contraire, celle qui élève plus de trois enfants s'impose un « supplément de charges » dont on doit tenir compte dans la répartition des impôts et dans celle des faveurs de l'Etat.
— Vous voulez, objecte-t-on, châtier la stérilité, même involontaire! — Nullement; c'est vous qui châtiez la fécondité en ne proportionnant pas l'impôt aux facultés des contribuables. Quand vous vous efforcez de nous attendrir sur telle personne qu'une infumité aurait empêchée, quelque désir qu'elle en eût, de contracter mariage ; sur telle autre qui, contrariée dans son amour, serait restée fidèle à sa foi et au souvenir, etc., il semble que vous déplacez la question. Car la personne qui n'a pu ou qui n'a pas dû se marier se trouve, quoique malgré elle, avoir moins de charges que le père de famille ; elle ne peut donc trouver mauvais qu'on tienne compte à ce dernier de sa situation. La loi doit assurément respecter les consciences, et nous ne sommes pas de ceux qui prétendent, par des moyens indirects, forcer les gens à procréer des enfants ; mais nous sommes de ceux qui veulent que, dans la répartition des impôts, l'on ne considère pas les individus comme des unités abstraites, sans égard à leurs facultés et à leurs charges de famille ; comme si on pouvait, même au point de vue mathématique,
«établir le signe = entre Paul + 1 femme et 4 enfants et Pierre -f- 0 femme et 0 enfant. Nierez-vous qu'à égalité de revenus, le ménage chargé d'enfants ait moins <le « facultés » que l'autre? Le dégrèvement dont il s'agit ne fait donc que rétablir l'équilibre, actuellement faussé par un fisc qui s'acharne contre les familles nombreuses : il a pour but l'égalité, non l'inégalité.
Les impôts directs ou indirects, la douane, l'octroi, l'impôt mobilier, celui des portes et fenêtres, la patente, l'impôt de mutation entre vifs ou par décès, l'impôt du sang, etc., sont d'autant plus élevés que les enfants sont plus nombreux. Pour les familles qui ont beaucoup d'enfants, un loyer important est une dépense non de luxe, mais de nécessité : il faut des chambres pour loger les enfants, pour séparer les sexes. Asseoir l'impôt sur le loyer, comme sur un signe extérieur de la fortune, sans juste détaxe pour les enfants, c'est bien là inviter le père de famille à la stérilité. Aujourd'hui les fils uniques paient moins que les autres. Ils devraient payer plus. Les frais d'actes notariés, etc., sont moindres pour eux que pour les familles nombreuses. De plus, celles-ci peuvent payer les droits plusieurs fois ; en effet, que l'un des orphelins vienne à mourir (cas d'autant plus probable qu'ils sont plus nombreux), ses frères et sœurs auront à payer de nouveaux droits de succession. A ce redoublement de charges, y a-t-il un droit compensateur établi aux dépens du fils unique? Pas le moindre.
I! y a des impôts qui portent sur le capital, et
notamment qui frappent d'un droit de 14 p. 100 certaines des mutations par décès. Notre Gode ne voit pas là une atteinte au droit de propriété ; tout dépend du motif et du but de ces impôts. Or, on ne saurait contester qu'un impôt compensateur, ayant pour objet de diminuer les charges des pères de famille en augmentant celles des autres, ne soit conforme à la justice. Les enfants, en effet, ne sont pas encore des citoyens comme les hommes majeurs et ayant la plénitude de leurs droits; par conséquent, l'augmentation de contributions directes ou indirectes, payées par le père à cause de ses enfants, ne constitue pas une légitime contribution de ces derniers, encore mineurs et incapables. Vous faites donc ici de la fausse égalité : en faisant payer tant par tète, comme s il s'agissait de bétail, vous englobez ensemble les enfants etles grandes personnes ; vous arrivez, en réalité, à punir le père d'avoir des enfants. Si donc vous n'arrivez pas à une meilleure assiette de l'impôt, vous avez par cela même l'obligation de réparer une injustice par des mesures compensatrices.
Le principe du dégrèvement proportionnel au nombre des enfants a été adopté, très timidement d'abord, puis un peu plus largement, par le ministre des finances. 11 faut l'adopter avec franchise1. Quant à
* Des dégrèvements sont accordés en raison du nombre des enfants en Prusse, en Saxe, dans la plupart des Etals secondaires de l'Allemagne (Hambourg, Brème, Lubeck, Anbalt, Saxe-Altenbourg, Saxe- Cobourg, Saxe-Gotha, Schwartzbourg-Sondershausen, etc.), en Serbie, en Norvège, en Suède, dans plusieurs cantons suisses. En Autriche, les ministres des finances, Steinbach et Plener, ont successivement pro posé de réduire la cotisation des pères de famille de 25 florins (62 fir. 50
atteindre les célibataires par des taxes spéciales, c'est produire peu d'effet. Mais au moins y aurait-il encore là un moyen légitime d'accroître l'impôt.
Les économistes objectent aux interventions légales et fiscales dans la natalité qu'elles auront fort peu d'influence. Directement, peut-être. Mais, indirectement, elles auront une influence morale, en rappelant à tous les citoyens leur devoir envers leur pays, en les obligeant à réfléchir sur le besoin que la France a de se peupler, en les enlevant ainsi à des préoccupations d'égoïsme sans frein. Aucun moyen n'est méprisable pourvu qu'il soit juste; et il est juste que l'État établisse ici une sorte de sanction, bien faible matériellement, mais qui maintient et le droit et la vérité. On a dit avec raison qu'aucun moyen de publicité et de propagande ne vaut la feuille du percepteur, que, si les sentiments religieux sont fort malades en France, le sentiment patriotique y subsiste, mais trop peu éclairé; il faut donc faire appel à ce sentiment et faire comprendre à tous quelle est la vraie situation de la France, sans pessimisme comme sans faux optimisme.
Il importe d'ailleurs que l'État ne se considère * nullement comme le propriétaire des sommes apportées par les surtaxes sur les familles sans enfants ; il ne doit pas acquérir ce qu'il a prélevé, mais le verser dans une caisse ayant pour unique objet de venir en aide aux familles nombreuses , non par charité,
par enfant au delà de deux dans les villes, de quatre dans les campagnes. CVoir M. Bertillon, ouvrage cité.)
mais par justice. On pourrait ainsi par là, comme l'a proposé M . de la Grasserie, assurer aux auteurs d'une famille nombreuse une pension alimentaire dans leur vieillesse. L'Etat en récupérerait le montant sur les enfants, lorsque ce serait possible; mais, dans le cas contraire, il le prendrait dans la caisse spéciale alimentée par l'impôt prélevé sur les familles qui n'auraient pas supporté les charges de la paternité. On a rappelé à ce sujet l'attrait considérable qu'exerce sur la plupart des hommes la perspective d'une retraite, môme très médiocre, pour leurs vieux jours.
Jusqu'ici, nous avons approuvé les mesures que l'on propose pour relever la natalité; mais quelques-uns • vont plus loin : ils demandent de placer, au point de vue de l'héritage, les enfants uniques dans la position où ils seraient s'ils avaient des frères. Si nous avons admis le principe de la juste indemnité, nous ne saurions ainsi en conclure que l'Etat ait le droit de s'approprier tout ce qu'auraient eu les « frères » manquants. Cette conséquence dépasse évidemment les prémisses. Nous ne saurions non plus concéder que « l'institution de l'héritage n'a d'autre raison d'être que de stimuler le travail1 ». L'héritage est une propriété individuelle que l'Etat doit respecter, puisque celui qui a épargné pour ses enfants aurait pu tout dépenser pour lui-même. Seulement, il ne faut pas que le souci de l'avenir des enfants aille jusqu'à compromettre l'avenir de la nation entière.
* M. Berlillon. Le Problème de la dépopulation.
L'État a donc le droit d'intervenir ici, mais seulement dans la mesure où son propre droit est atteint. Il ne représente pas des w frères non nés » ; il représente le droit et l'intérêt collectifs en face de l'intérêt individuel et familial.
Pour mettre en pratique le moyen radical et par trop socialiste que l'on propose, il faudrait décider que l'impôt de succession sera nul quand les parents laisseront quatre enfants, qu'il sera très léger, de 1 p. 100 par exemple, quand les parents laisseront trois enfants, qu'il sera de trente pour cent quand les parents ne laisseront que deux enfants et de soixante pour cent quand les parents ne laisseront qu'un enfant unique. Ce serait le moyen de placer, au point de vue de l'héritage, les enfants uniques dans la position où ils seraient s'ils avaient des frères. Mais un pareil système aboutit, au moyen des droits de succession, à confisquer le tiers de l'héritage du père qui n'a que deux enfants et les deux tiers de l'héritage du père qui ne laisse qu'un fils unique. Cette confiscation par l'État d'une forte part des héritages, même dans l'intention louable de favoriser le relèvement de la natalité, serait à la ' fois illégitime et impuissante. A Rome, on inventait mille artifices pour échapper à la loi Pappia Poppea. Il faut compter avec les dissimulations considérables qu'entraîne toujours un droit de succession trop élevé. Nous avons ici l'expérience, tout actuelle, de l'Angleterre, où, depuis 1894, les droits de succession sont excessifs, allant, même en ligne directe,à3,4ou6p.lOÛ
pour les successions moyennes, et à 7 ou 8 pour les successions colossales (celles au-dessus de 12 et demi et de 25 millions de francs) ; cet exemple est loin d'encourager à des droits de succession très élevés. Le rapport des commissaires du revenu intérieur témoigne en effet que ces droits draconiens n'atteignent pas le but visé. Dans ces dernières années, les valeurs successorales ont considérablement baissé en Angleterre à cause de l'exagération même des droits ; on estime la fraude à un chiffre qui peut varier de 600 millions à un milliard par an1.
Il faut aussi éviter l'émigration des capitaux mobiliers, que toute loi draconienne ne manquerait pas de produire. Elle commençait déjà, récemment, sous la seule menace de l'impôt global sur le revenu.
Il est d'autres terrains plus sûrs pour l'action à exercer en faveur d'un relèvement de la population. Le père de quatre enfants vivants devrait être dispensé absolument de tout service de réserve, même en temps de guerre. Les ressources budgétaires sont insuffisantes pour incorporer chaque classe en entier ; il est donc irrationnel de s'adresser au sort pour désigner la seconde partie du contingent. « C'est là, dit Guyau, s'adresser à l'inégalité même et à la grâce sous prétexte d'égalité et de droit ; l'avenir de toute société dépend de la part décroissante qu'on laissera aux injustices du hasard. Il faudrait donc régler la charge militaire incombant à
* M. Paul Leroy-Beaulieu, article cité
chaque famille selon le nombre de ses enfants. » C'est là un principe dont tout moraliste acceptera la justesse. Il en résulte encore que, le Ministre étant obligé de libérer chaque année, après un an de service militaire, une partie du contingent de l'armée, les premiers soldats libérés devraient être ceux qui sont mariés. On a rappelé à ce sujet avec quel aveuglement les fils de la bourgeoisie se précipitent vers des carrières encombrées pour abréger la durée du service militaire ; ne vaudrait-il pas mieux, pour les intéressés et pour tout le monde, que le mariage, et surtout le mariage fécond, leur permît de s'en libérer de même ? La proposition de loi qui n'assujettit qu'à une année de service le jeune conscrit marié doit donc être adoptée. On a demandé aussi à bon droit la dispense de la moitié au moins des périodes de 28 jours et de celle de 13 jours pour les pères de famille ayant trois enfants ou davantage.
Dans un autre domaine il faut agir en étendant la liberté de tester ; la France est, de tous les grands pays, le seul où elle soit à ce point restreinte. Et ceux qui voient du socialisme dans toute intervention de l'État devraient se demander de quel droit l'État intervient ici, au delà de ce qui est dû par le père à l'enfant pour son éducation et pour les premiers frais de son établissement. Une réserve en faveur des enfants est juste et nécessaire ; mais il n'est pas indispensable d'aboutir, contre la volonté du père, à un morcellement onéreux et à un partage d'une égalité brute. On comprend que la loi divise entre
les enfants les grandes propriétés, mais le maintien dans leur intégrité des moyennes et des petites propriétés offre « un grand intérêt social1 ». La quantité disponible devrait donc être portée à la moitié au moins quand on use de cette quotité en faveur d'un enfant.
Un autre moyen, souvent préconisé, c'est d'assurer une pension alimentaire aux pères de trois enfants. Guyau a fait un tableau éloquent de ces vieillards contraints à mendier aux voisins ou même sur les grandes routes une existence qui leur est refusée dans leur propre maison ; il a montré la loi française désarmée à l'égard d'une ingratitude filiale qui ne se traduit pas par des voies de fait, mais par de simples injures. Elle annule les donations faites à un ingrat, « mais on ne peut pas annuler la donation de la vie, et les enfants ingrats bénéficient de cette situation ». Le père devrait pouvoir compter au moins sur un minimum exigible de ses enfants, « quel que fût leur caractère » . Guyau voudrait que la loi même contribuât à effacer du langage courant, surtout pour ceux qui ont rempli largement les devoirs de la paternité, ces mots honteux : « être à la charge de ses enfants » ; il voudrait, et avec raison, qu'on s'habituât à considérer ce genre de charge non comme un accident pour les enfants, comme un malheur et presque une honte pour les parents, mais comme la conséquence même et l'exercice d'un droit légal
1 M. Leroy-Beaulieu. Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1897.
Une des causes de la dépopulation, c'est l'âge de plus en plus tardif des mariages, qui, outre un retard inévitable de la prolificité, entraîne les calculs d'intérêt et une prudence exagérée, ordinairement étrangère à la jeunesse. Le législateur est en partie cause de ce retard et de cet abaissement de la nuptialité, par l'exagération des formalités nécessaires au mariage et du pouvoir d'opposition donné aux parents. Pour relever la natalité, dans une certaine mesure, il suffirait peut-être de favoriser les mariages entre jeunes gens. Nombreux sont les suicides d'amoureux de vingt à vingt-deux ans qui meurent parce que leurs parents ne leur permettent pas de s'épouser. D'autres, combien plus nombreux encore, vivent dans l'inconduite, et du même coup dans la stérilité. Par peur de quelques mariages qui pourraient plus tard entraîner des divorces, la loi favorise la débauche et l'infécondité. Les parents ne veulent pas que leurs enfants se marient jeunes, avant d'avoir une position à leur gré; de plus, comme on l'a dit, ils voient toujours leurs enfants plus jeunes qu'ils ne sont ; ils les voient encore petits quand ils ont quarante ans. On a raconté à ce sujet le mot de Chevreul, alors centenaire, quand il perdit son fils âgé de soixante-dix ans : « J'avais toujours dit que ce petit ne vivrait pas. » On fait aussi observer que la même loi qui trouve qu'à vingt et un ans un homme est bon pour voter, pour influer sur les destinées du pays, comme aussi pour emprunter, aliéner, hypothéquer, faire le commerce» s'enrichir ou se ruiner,.
ne le trouve plus capable de choisir une femme selon son inclination et le maintient sous la tutelle de parents souvent aussi peu sages que lui-même.
Parmi les faits qui, contrastant avec ceux qui précèdent, motivent à l'endroit de notre pays un pronostic favorable , on a cité la diminution de la mortalité, qui est notable en France. Au début du siècle on comptait annuellement chez nous 26 décès par 1.000 habitants; on n'en compte aujourd'hui que 22. Les tables de mortalité accusent une sensible augmentation delà vie moyenne depuis cent ans. Les compagnies d'assurances, l'ayant appris à leurs dépens, ont dû modifier leurs tarifs. Les médecins se font honneur de ce résultat ; on peut leur faire observer que, malgré les progrès de la médecine et de l'hygiène, ce progrès ne se serait pas manifesté si nous étions aussi dégénérés qu'ils aiment aie dire. Toujours est-il que presque partout se produit, par une plus grande durée de la vie, une certaine compensation à la diminution probable de vigueur vitale. Reste à savoir, il est vrai, s'il ne serait point profitable de vivre mieux et moins longtemps. Mais, si nous vivions mieux, nous vivrions plus longtemps encore.
Malgré sa diminution par rapport au passé, la mortalité française est restée considérable par rapport aux autres nations. Elle est bien plus élevée qu'en Angleterre et en Belgique, par exemple. Nous avons 850.000 décès, quelquefois davantage; la Grande- Bretagne, dont la population atteint aujourd'hui la nôtre, n'a que 730.000 à 7^>0.000 décès ; notre morta-
lité excède donc d'environ 200.000 celle du Royaume- Uni. Si nous parvenions à réduire notre mortalité au même taux que celle de ce pays, alors même que les naissances resteraient chez nous ce qu'elles sont, notre population augmenterait encore de 180 000 âmes par an. C'est un résultat qui n'est pas à dédaigner, qu'il importe de poursuivre. La Belgique a aussi une mortalité beaucoup plus faible que celle de la France, 18 à 20 ou 21 p. 1.000, ce qui représenterait pour la France 760.000 à 800.000 décès par an, soit encore une économie de 90.000 à 50.000 décès relativement à la situation présente.
L'interprétation des chiffres est d'ailleurs difficile. Quelques-uns disent que la race dite aryenne ou européenne est supérieure en longévité, comme en force, à la race « alpine » ou « celtoslave » et surtout aux croisements divers, qui, partout, ont la vie moins dure et moins longue. Les pays les plus dolichocéphales seraient ceux où la vitalité et la longévité dominent. Mais il faut tenir compte aussi du climat et surtout de l'hygiène, qui a déjà manifestement diminué la mortalité en Angleterre, en Belgique et chez nous-mêmes.
Le législaleur peut influer de plusieurs manières sur le taux de la mortalité, et bien plus sûrement que sur celui de la natalité. Mentionnons les lois concernant la protection de la santé publique, la salubrité des ateliers, celle des logements, les habitations à bon marché, la répression de l'ivresse et la police des cabarets, l'organisation de l'assistance dans les campagnes,
3i8 PSYCHOLOGIE DU PEUPLE FRANÇAIS
la répression de la séduction, le développement de l'épargne, de la mutualité, de la prévoyance, etc. La sérieuse protection de la maternité et de l'enfance serait un des plus sûrs moyens d'augmenter la population1.
L'excès de la mortalité infantile, en particulier, diminue de près d'un quart notre natalité. Pourquoi meurt-il tant d'enfants? Est-ce par misère? Non; c'est parce que, dans la majorité des départements, les nourrices les soignent mal, les élèvent avec des biberons malsains et ne subissent aucune inspection. En 1874, pour remédier à cette insouciance barbare, M. Roussel fit voter une loi excellente, mais qui ne fut jamais rendue obligatoire. Il en est résulté que, si certains départements l'ont observée, la plupart ont agi comme si elle n'existait pas. Dans les premiers, la mortalité infantile a diminué des deux tiers ; dans les seconds, elle est restée effrayante. Croyez-vous que cette inertie règne seulement aux extrémités du pays, dans les régions montagneuses, dans les cantons arriérés? Non. On la retrouve près du centre. Paris envoie hors de ses murs 20.000 enfants chaque année,
1 On a proposé bien des réformes qui demandent examen : assistance médicale gratuite aux femmes enceintes pauvres; hospitalisation des femmes enceintes nécessiteuses, hospices spéciaux pour les femmes ayant six mois de grossesse; maternités-ouvroirs ; augmentation des secours accordés aux femmes enceintes indigentes ; interdiction du travail des femmes en couches ; service de protection et d'assistance publique établi pour elles ; obligation d'une indemnité de repos et de convalescence qui doit leur être acccordée ; multiplication des « mutualités maternelles » ; extension des droits des mères; liberté d'être tutrices ; liberté de contracter en leur nom, sans autorisation maritale, et de disposer librement du produit de leur travail personnel (sous réserve d'une équitable contribution aux charges de la communauté); droit d'être investie de la puissance paternelle si le père est décédé, absent, interdit ou déchu.
et ces enfants restent en moyenne deux ans loin de leurs parents; ce qui fait en tout 40.000 petits Parisiens à protéger. Ceux d'entre eux qui sont placés dans le département de la Seine bénéficient de la loi Rous-' sel, que la Préfecture de police est chargée de taire exécuter ; mais les 30 ou 35.000 qui vont plus loin sont sous le régime de la somnolence administrative, et ils meurent en conséquence. Dans le département d'Eure-et-Loir, où 3.400 de ces enfants de Paris ont figuré, en 1895, sur le registre de protection, 390 avaient d'un jour à quatre mois; il en est mort, sur ce nombre, 253, soit 64 p. 100. Si la loi Roussel éiait respectée, ces décès seraienl bien moins nombreux; si, comme le demande l'Académie de médecine, elle était appliquée partout oîi jl le faut, elle sauverait la vie, approximativement, de 150.000 nourrissons en moyenne, tous les ans.
Sommes-nous assez riches d'hommes pour supprimer ainsi la vie de tant d'enfants? Et cette question est-elle indigne d'occuper nos grands hommes de la Chambre des députés1?
La mortalité infantile sévit surtout dans les villes de fabrique. Elle tient en partie, comme l'a montré
1 II faut surtout aussi organiser une protection plus complète et plus régulière de l'enfance par l'initiative administrative : crèches, écoles maternelles, classes de garde, cantines scolaires. 11 faut multiplier les écoles professionnelles gratuites et payantes, qui fournissent un gagnepain; organiser la tutelle des enfanls maltraités ou pervertis. Essentielle est l'inspection sévère et constante du travail des enfants mineurs dans les ateliers, les manufactures, les ouvroirs, ainsi que la suppression du travail de nuit. Si, en Allemagne, on se voyait menacé de dépopulation, il y a longtemps qu'on aurait pris des mesures de ce genre.
M. Gheysson, à la reprise prématurée du travail par les femmes après leur accouchement. Suivant le bel exemple que leur a donné Jean Dollfus à Mulhouse, bon nombre de patrons allouent maintenant à leurs ouvrières des subventions qui sauvent la mère en même temps que son enfant, en lui permettant de ne rentrer à l'atelier que quand elle a recouvré ses forces. Partout se multiplient les crèches, qui assurent des soins vigilants au nouveau-né, pendant que la mère est au travail. Ici, la meilleure des solutions est sans doute celle qui laisserait la femme au foyer, pour y remplir son rôle de mère et d'épouse ; par malheur, les conditions économiques de la vie actuelle s'y opposent encore1.
Quant à la mortalité urbaine, ses deux principaux facteurs sont l'insalubrité du logement et l'alcoolisme. « Le taudis, a dit Jules Simon, est le pourvoyeur du cabaret. » L'accroissement de la vie accompagne toujours l'amélioration du logement populaire. Dans les nouvelles maisons Pealody à Londres, la mortalité infantile est tombée à moitié environ de son taux moyen; à Birmingham, tandis que le taux moyen de la mortalité pour la ville entière était de 24 sur 1 .000, elle se réduisait à 15 sur 1.000 pour les locataires de la Société métropolitaine. « Dès que la mortalité d'un
i « Aux environs de Caen, de Bayeux, de Cherbourg, la fabrication des dentelles s'exerce par les mains des femmes et des jeunes gens, et n'occupe pas moins de 70.000 personnes. Elle retient les femmes au foyer. Les enfants y trouvent de bonne heure à s'occuper. Le paysan ne craint pas là, comme ailleurs, de voir s'accroître sa famille. » {Rapport sur les conditions des populations agricoles de Normandie, par M. Haudiïllart.)
quartier ou d'un îlot dans une ville anglaise dépasse un taux déterminé, dit M. Gheyron, l'autorité s'émeut et, à la suite d'une procédure réglée par la loi, elle prononce la démolition de l'îlot. »
Reste un dernier moyen pour nous repeupler : les naturalisations. De ce côté, comme de celui des décès, on pourrait beaucoup gagner. Il est préférable de recevoir les étrangers sous forme d'infiltration pacifique que sous forme d'invasion belliqueuse. Si donc nous ne peuplons pas la France de Français, encore mieux vaut-il la peupler d'étrangers que de la laisser dépeuplée et désarmée. Sans doute l'invasion trop brusque et trop considérable d'élémenis nouveaux a des inconvénients ethniques et même physiologiques (comme on Ta vu plus haut) ; mais il n'en est pas de même d'une introduction lente, et le bien surpasse le mal dans un pays menacé d'une dépopulation collective. Avant tout, nous avons besoin d'hommes, de travailleurs et de soldats.
En résumé, la loi de Spencer, qui considère le progrès de l'individuation, surtout intellectuelle, comme en antagonisme avec la fécondité, contient une part de vérité considérable. Mais elle n'indique qu'un côté de la question. Le mouvement de la population résulte non d'un seul terme, mais d'un rapport complexe entre trois termes : 1° l'individualité; 2° la société ou milieu humain; 3° les subsistances fournies par le milieu naturel. Le taux normal de la population suppose un équilibre entre les forces d'individuation, les forces de socialisation et les forces de nutrition. Quand la vie individuelle croit
trop en valeur et en jouissance sans une augmentation parallèle de la vie collective, la population tombe au-dessous du taux normal, à moins que le milieu naturel ne fournisse en surabondance les moyens de travail et de subsistance et ne soit ainsi changé en une sorte de fonds social mis largement à la disposition de tous. C'est ce qui ne peut avoir lieu dans nos contrées vieilles et encombrées ; là, l'individuafion excessive, sans contrepoids, aboutit à une sorte d'égoïsme individuel ou familial qui menace de dessécher les sources de vie pour la collectivité. Il faut donc relever la vie sociale et, pour cela, des mesures sociales sont nécessaires. En ce sens, le problème de la population est une question non pas proprement et exclusivement économique, mais sociale, parce qu'il est une mise en rapport* de mobiles individuels et de mobiles sociaux, où ces derniers doivent avoir la prééminence. La morale môme et la religion ne sont que des moyens de faire vivre à l'individu une juste part de vie collective, et, là où ces moyens tout intérieurs ne suffisent pas, il faut bien employer des moyens extérieurs et proprement sociaux. Emploi difficile, à coup sûr, et qui demande une extrême prudence; mais la prudence n'est pas l'indifférence. Que faisons-nous en ce moment contre une dépopulation qui menace la patrie même et constitue, avec l'alcoolisme, le plus grand de tous les périls nationaux, puisqu'il porte sur l'existence même et la puissance de la nation? Rien, absolument rien. Nous restons les bras croisés devant l'engloutisse-
ment progressif. Une telle apathie est aussi coupable qu'elle est absurde. Il n'y a pas de question de politique, quelle qu'elle soit, ni même de question économique, qui puisse entrer en comparaison, comme importance et comme urgence, avec une question résumée tout entière dans le mot : primo vivere.
Affirmer que nous sommes en dégénérescence fatale, c'est faire preuve, fût-ce sous des dehors scientifiques, d'une profonde ignorance de ce qu'il y a d'infiniment complexe et d'insondable en un tel problème. C'est, en outre, prendre l'attitude la plus dangereuse pour lé pays même, auquel son propre avenir apparaît ainsi sous les plus sombres couleurs. Mais, d'autre part, rester passifs, avoir confiance dans je ne sais quelle étoile qui, sans notre concours à tous, assurerait les destinées de la patrie, c'est oublier que la patrie est ce que la font ses enfants. Les autres nations prennent sur nous une avance considérable et nous ne devons pas attendre trop tard pour reconquérir notre rang militaire, politique, industriel. De bonnes lois, ayant pour objet et le relèvement de la natalité et la juste répartition des charges entre les familles, n'auraient pas seulement un effet matériel : elles auraient aussi, comme nous l'avons vu, un effet moral, en agissant sur l'opinion et les mœurs. Dans nos sociétés de plus en plus complexes, mœurs et lois deviennent également nécessaires et exercent les unes sur les autres une action réciproque : c'est comme une circulation vitale, dont toutes les parties sont indispensables à l'organisme collectif.