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CHAPITRE IV

La prétendue dégénérescence psychologique. Conclusion.

I. — Notre caractère national s'est-il, au point de vue psychologique, altéré en ce siècle? C'est ce que soutiennent ceux qui, après nous avoir accusés de dégénérescence physique, nous accusent aussi de dégénérescence mentale. Voici, par exemple, un Italien sociologue et un Allemand psychiâtre qui nous gratifient simultanément de ce mal intime. Ont-ils donc employé pour le constater, comme ils s'en flattent, une méthode vraiment « scientifique »? Dans une étude de pathologie sociale, qui fait partie du premieï volume de son Corso di Sociologia et que publia l'excellente Rivista di fîlosofia scientifîca en avril 1889, M. A. de Bella prétendait établir le diagnostic de notre déchéance. Selon ce médecin tant pis, « l'élément pathologique qui s'est infiltré dans la stratification du caractère français, c'est un amour-propre exagéré, qui coïncide avec la vanité, d'autres fois avec l'orgueil, toujours avec l'intolérance, la cruauté et le césarisme ». Tous ces défauts, ajoute-t-il, son! en outre accompagnés d'une contradiction fondamen*

taie : « en théorie, principes éminents et qui, plus d'une fois ont devancé les temps ; en pratique, manque ou défaillance de tous les principes non seulement de dignité, mais parfois même d'équité ». L'auteur dressait ensuite notre bilan médical : « 1° Vanité et orgueil. La première république, sous- le consulat de Napoléon Ier, institue l'ordre de la Légion d'honneur. » Notez ce fait : c'est la République française, non Bonaparte, « Italien d'origine. » qui a inventé cet ordre de vanité. « La première République, au lieu de créer autour d'elle des républiques sœurs et égales, crée des républiquettes pour en disposer à son gré... par exemple, la Cisalpine, la Ligure, la Parthénopéenne... Le second Empire dirige avec le même orgueil les destinées de l'Europe : il traite i'Italie comme une préfecture française. » Voilà, selon cet auteur, tout ce que, pendant le second empire, la France a fait pour les Italiens. « Puis, détruisant la république du Mexique, Napoléon y établit un Empire avec Maximilien d'Autriche »... « Tous les poètes français, sans exclure Victor Hugo, appellent Paris le cerveau du monde... » Dans « tous les romans français » se trouve « un concitoyen de Roche fort qui extermine d'un seul coup de sabre douze Allemands ou Italiens en une fois et qui rompt d'un seul coup de poing le crâne à dix Anglais !... » « 2° Intolérance et cruauté. Sous Louis XVI, la populace de Paris immole Foulon et Berthier, etc. » Suit le tableau classique de la Terreur. Dans l'histoire de l'Italie, intolérance et cruauté sont, paraît-il, inconnues. « Aujour-

d'hui, la France n'est nullemeit changée. Dans les meetings français, pas une note de paix... Quand une réunion publique, à Paris, ne finit qu'avec des blessés, c'est toujours une bonne fortune ! » Le docte sociologue, si bien informé, citait aussi « la volupté avec laquelle le peuple français assiste aux exécutions capitales ». Puis vient l'autre grand symptôme de notre maladie nationale : « Contradiction entre la théorie et la pratique, La première république française a tué la république vénitienne; la seconde a étouffé dans le sang la république romaine. Aujourd'hui tous les Français, sans exception, réclament l'Alsace-Lorraine ; mais on ne trouvera pas dans toute la France un seul homme qui accepte qiïe Nice et la Corse réappartiennent à l'Italie ! La troisième république, anticléricale et athée, prend en Orient la protection des chrétiens. » Tels sont les principaux signes de la maladie qui nous menace de trépas. Et cependant l'auteur de ce cours de sociologie nous est en somme sympathique : « La France, conclut-il, est une grande nation; dans les sciences et les arts, elle chemine de pair avec les premières nations de l'Europe... La France est, avant tout, un peuple de fortes initiatives ; et c'est pourquoi sa décadence constituerait pour l'Europe une perte irréparable. » Si, pendant la période crispinienne, philosophes et sociologues d'outre-monts connaissaient ainsi et ainsi jugeaient notre caractère, sine ira et studio, nous pouvons nous faire une idée du prodigieux malentendu qui a régné, dans les masses, entre

les deux nations voisines et qui, espérons-le. va prendre fin. En croyant faire la psychologie de la France, c'est l'état factice de l'esprit italien dans ces dernières années que, sans s'en douter, a dépeint M. de Bella ; on pourrait se demander si cet état même n'était pas, lai aussi, « pathologique » ; mais non, il était simplement politique. En assimilant la Corse à l'Àlsace- Lorraine, l'auteur nous éclaire sur l'arrière-pensée de ses gouvernants d'alors bien plus que sur la nôtre. Quant au soin de protéger les Chrétiens d'Orient, on devine assez que l'Italie nous l'eût enlevée volontiers à son profit, sans se soucier le moins du monde de savoir si elle ne « contredirait » pas en cela sa politique antipapale. En tout cas, s'il n'y avait pas chez nous d'autres symptômes de dégénérescence psychique, les gens que l'on tue se porteraient assez bien.

C'est notre littérature contemporaine, ce sont nos poètes et nos romanciers qui nous ont valu les plus graves accusations de dégénérescence. Et nous conve-* nons volontiers que les décadents, dont la vogue est d'ailleurs passée, nous ramenaient, comme M.Letourneau l'a montré1, à la littérature des sauvages les plus primitifs, à la poésie « interjectionnelle » où le son est tout, où le sens n'est rien, à ces séries de vagues visions qu'on peut aussi bien parcourir de la fin au commencement que du commencement à la fin, à ces allitérations, à ces assonances, à ces jeux de mots qui remplissent les chants des Papous, des Hottentots ou

1 iSÊvofation littéraire chez les divers peuples (1894).

des Gafres . C'est de la littérature retombée en enfance. Mais qui s'intéresse à ces essais, dont la plupart d'ailleurs n'avaient rien de sincère, folies voulues, délires à froid? On ne saurait juger un pays sur l'amusement de quelques blasés, pas plus que sur l'accoutrement du jour.

Le réquisitoire bien connu de M. Max Nordau à propos de notre littérature contemporaine n'est guère, plus probant que celui de M. A. de Bella à propos de notre caractère national. Selon M. Nordau , nos principales maladies — que d'ailleurs il retrouve dans toute l'Europe — sont révélées par nos poètes et par nos romanciers : l'égotisme, le mysticisme et le faux réalisme de l'obscénité. M. Nordau définit le mysticisme : « l'inaptitude à l'attention, au penser clair et au contrôle des sensations, inaptitude produite par l'affaiblissement des centres cérébraux supérieurs ». Sous cette phraséologie empruntée aux sciences y a-t-il rien de moins scientifique? De même, « l'égotisme est un effet de nerfs sensoriels mauvais conducteurs, de centres de perception obtus, d'aberration des instincts par défaut d'impressions suffisamment fortes, et de grande prédominance des sensations organiques sur les représentations ». Voilà pourquoi votre fille est muette. Quelle lumière peut-on trouver dans ce « tableau nosologique » digne de Molière? L'égoïsme de nos poètes et littérateurs est-il plus grand qu'au temps de René et de Werther? En tout cas, il est une naturelle con séquence de l'incertitude qui frappe aujourd'hui toutes

les doctrines objectives et impersonnelles. Le manque d'unv1 foi commune fait que la pensée de chacun se replie sur soi : la « pathologie » n'y est pour rien. Quant au réalisme obscène — que nous venons nousmeme de flétrir et que tolère la coupable indifférence de notre police, — reportez-vous au moyen âge et même aux siècles derniers ; rappelez-vous l'ancienne littérature des bourgeois et des vilains, la dureté, l'immoralité radicale de la « veine gauloise ». L'élite même d'autrefois, à côté de ses vertus, n'avait-elle pas d'innombrables vices? La littérature des classes les plus cultivées fut-elle moins immorale que celle d'aujourd'hui, notamment au xvme siècle? Enfin, sous la rubrique de mysticisme, M. Nordau range parmi nos maladies toute aspiration à un monde idéal, toute préoccupation de ce qui dépasse le cercle borné de la science positive. A ceux qui disent que la science pure, sous le rapport moral et religieux, s'est montrée insuffisante, il répond en énumérant toutes les découvertes relatives à la constitution de la matière, à la chaleur, à l'unité mécanique des forces, à l'analyse spectrale, à la géologie, à la paléontologie, à la « chromophotographie », à la « photographie instantanée », etc., etc., etils'écrie : « Vous n'êtes pas contents! » — Eh bien! non, nous ne sommes pas encore contents, parce que notre ambition est plus haute. L'analyse spectrale peut bien nous renseigner sur les métaux que renferment les étoiles ; elle ne nous renseigne en rien sur la valeur et le but de l'existence. « Celui qui exige delà science,

dit M. Nordau, qu'elle réponde imperturbablement et audacieusement à toutes les questions des esprits désœuvrés et inquiets, celui-là sera nécessairement déçu par elle, car elle ne veut ni ne peut satisfaire à ces exigences. » A la bonne heure ! Vous reconnaissez donc qu'il y a des questions sur lesquelles la science positive est nécessairement muette ! Mais le souci de ces questions dénote-t-il des esprits « désœuvrés et inquiets », alors qu'elles portent sur le sens même, sur l'emploi et l'œuvre de la vie? Ranger parmi les mystiques et les dégénérés tous ceux à qui les chemins de fer et les télégraphes ne donnent pas le parfait contentement de l'esprit et du cœur, c'est oublier que la philosophie et la religion (cette philosophie collective des peuples) ont toujours existé et existeront toujours, tant que l'homme se demandera : Que suis-je? D'où suis-je venu? Que dois-je faire et que puis-je espérer? Loin d'indiquer la décadence, ces hautes préoccupations ont toujours été le signe des époques de renouvellement et de progrès. Quand la foule sent d'instinct la nécessité d'une doctrine du monde et de la vie, il ne faut voir là aucun délire mystique, aucune « inaptitude à l'attention, produite par l'affaiblissement des centres corticaux ». Puisque M. Nordau se plaît à rapprocher la psychologie de la biologie, il eût pu trouver des points de comparaison dans l'instinct qui fait se tourner vers la lumière les êtres mêmes encore dépourvus d'yeux. Projetez un faible rayon dans une eau où nagent des protozoaires, ils n'ont pas d'organes capables de voir,

et cependant ils sentent la lumière, ils se dirigent vers elle comme vers une condition de vie et de bienêtre. Les foules encore imparfaitement conscientes, par un instinct analogue, se tournent vers toute lueur lointaine qui leur semble annoncer un idéal libérateur.

Dans l'étude de la littérature des dégénérés, M. Nordau avait été précédé par Guyau, dont il invoque d'ailleurs plusieurs fois l'autorité ; mais Guyau s'est bien gardé des exagérations et généralisations précipitées. Il a montré que l'art doit subir cette loi qui, en un môme quart de siècle — et même en moins de temps — nous fait assister à des rénovations sur un point, à des déchéances sur un autre, « à des aurores et à des crépuscules, sans pouvoir dire, bien souvent, si le jour vient ou s'il s'en va ». La théorie de la décadence doit donc s'appliquer « à des groupes d'écrivains, à des fragments de siècle, à des séries d'années maigres et stériles » ; toute généralisation est ici impossible. Les idées marchent vite, la science se transforme sans cesse ; comment les écoles littéraires pourraient-elles échapper à ce mouvement continu? Il faut changer et se renouveler ; or, les génies sont rares et l'on doit « savoir attendre avant de déclarer l'heure de la décadence irrémédiablement venue 1 ». Ni le souci de la forme et du mot, ni le mauvais goût et l'incohérence des idées et images, ni le triomphe de l'esprit critique et ana-

* UArt au point de vue sociologique, p. 352. *

lyste ne suffisent à démontrer une décadence ; car ce sont des traits qui se retrouvent même aux grandes époques et chez de grands génies.

M. Nordau voit partout des maladies. Vous avez peu écrit : symptôme d'impuissance ; vous avez beaucoup écrit : symptôme de « graphomanie ». Quoi que vous fassiez, vous êtes « dégénéré ». M. Nordau ne songe pas qu'avec la diffusion de l'instruction et les facilités de l'imprimerie, le nombre de ceux qui écrivent est fatalement devenu beaucoup plus grand qu'autrefois. Dans cet amas de publications, comment n'y en aurait-il pas le plus grand nombre d'absurdes? Juger notre fin de siècle sur ses mauvais poètes, c'est vouloir juger le siècle de Louis XIV sur les Pradon et les Chapelain, ou le xixe siècle sur ses années de début. Delilie et les pseudo-classiques eussent-ils pu faire prévoir les Lamartine et les Hugo1?

Si l'imitation est, comme Fa montré M. Tarde, un principe dominant d'action, l'amour du changement est aussi une des lois de la société comme de l'individu, et ce changement peut être le passage

1 Dans le début du grand siècle, un Max Nordau eût pu diagnostiquer la dégénérescence. L'épuisement et la sénilité du gongorisme, du pétrarchisme, du marinisme, « l'exotisme » extravagant d'Espagne et d'Italie, la « graphomanie » des Hardy et des Scudéry, le burlesque du cul-de-jatte Scarron, « l'érotomanie » des cabarets littéraires, le « mysticisme •> alternant chez tant d'auteurs avec le cynisme, enfin la « folie littéraire » sous toutes ses formes précéda et, en partie, provoqua le règne ultérieur de la raison. Le maniaque Rousseau et le bi/.arre Bernardin de Saint-Pierre furent parmi les grands initiateurs de « l'émotivité » maladive qui signala la « fin de siècle » sous Louis XV et Louis XVI. Voir sur ce sujet les excellentes réflexions de M. Doumie, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1894.

d'un extrême à l'autre. Après la musique claire, gaie et superficielle des Adam et des Auber, on s'est épris de la musique abstruse, sombre et profonde de Wagner. Après le régime de littérature classique, bien pondérée et raisonnable, on a éprouvé le besoin de déraisonner et de divaguer. De même, après les parnassiens, les symbolistes et décadents ont éprouvé le besoin du vague, de l'obscur, de l'insaisissable et de l'incompréhensible. Aujourd'hui, en littérature, quelque chose finit et quelque chose commence. Ce qui finit, c'est le naturalisme brut; ce qui commence, semble-t-il. c'est une réconciliation du naturalisme et de l'idéalisme. Voilà tout ce qu'on peut conclure des tentatives plus ou moins heureuses qu'ont faites décadents et symbolistes. Le génie français est loin d'être épuisé.

Au surplus, si nous avons des détracteurs, nous avons aussi des juges favorables. Gallia rediviva, tel est, par exemple, le titre d'une étude publiée en janvier 1895 par Y Atlantic Monthly \ et où l'auteur montre aux étrangers ce qui peut faire croire à une régénération de l'esprit français. Ce qui lui semble surtout significatif depuis vingt-cinq ans, c'est le réveil de l'esprit national, l'activité laborieuse du pays, la réorganisation d'une puissante armée, l'essor rapide de l'instruction primaire, celui de l'instruction supérieure, enfin et surtout le progrès de la philosophie, notamment de la philosophie idéaliste. Le vieux matérialisme a presque disparu devant le souci croissaut des hautes études morales et sociales. « Visiblement des

efl'orts sont faits de tous côtés, parmi les adhérents à toutes les formes d'opinions philosophiques, chez les protestants, les catholiques, les libres penseurs, pour mettre en évidence le besoin de dévouement à quelque idéal S » Que la France doive de nouveau, comme nation, adhérer aux dogmes du christianisme, « c'est ce dont on peut douter ; mais, sans aucun doute, la France est à la recherche de quelque forme idéale d'inspiration dont la lumière puisse réjouir toutes les âmes sincères ; et ne faut-il pas accueillir une telle recherche par ce mot du plus profond penseur religieux de la France, Pascal : — « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvé ? »

II. — En résumé, ni dans notre caractère national, ni dans nos arts et notre littérature, encore si vivaces, nous n'avons pu découvrir les preuves soidisant « scientifiques » de notre dégénérescence. Certains symptômes fâcheux, soit physiques, soit psychiques, sont plus visibles en France, parce que nous avons devancé les autres nations européennes. Le mouvement d'arrêt de la natalité, par exemple, se produira un jour chez elles. Quant à l'absorption des éléments de race blonde dans les races celtoslaves, elle s'observe aussi en Allemagne et en Italie. Même en Angleterre, le nombre des bruns augmente

4 M. Cohn cite à ce sujet, entre autres noms, ceux de James Darme?teter, ceux du vicomte de Vogué, de M. Brunetière, de M. Pau! Desjardins ; il rappelle aussi «'les œuvres si magnifiques et si sincères du regretté Guyau

et les ethnologistes soutiennent que, depuis les temps historiques, la brachycéphalie va croissant. Il n'est pas admissible qu'un phénomène aussi général soit un irréparable malheur : en tout cas, s'il y a là une « dislocation » ethnique, elle n'est pas particulièreà notre pays. De môme pour l'extension croissante des villes, avec ses biens et ses maux; de môme encore pour le progrès de l'alcoolisme et pour celui de la débauche. Il ne faut pas juger la nation entière d'après les romans dont la police tolère chez nous la publication, et contre lesquels nous avons le tort de ne pas réagir. Un ensemble de circonstances défavorables, mais encore imparfaitement définies et mesurées, ne saurait justifier notre condamnation à mort. On en doit seulement conclure la nécessité, pour la France comme pour les autres nations, d'abord d'une meilleure hygiène physique, capable de contrc-balancer Jes effets du surmenage intellectuel ou passionnel, puis d'une réaction salutaire contre l'abandon des campagnes au profit des villes, enfin et surtout de lois très rigoureuses contre l'ivrognerie et la débauche. Le succès des mesures prises en Suède et dans certains états de l'Union américaine devrait convaincre n as législateurs, si malheureusement ceux-ci n'étaient pas sous le vasselage politique des « cabarets». Quant aux excitations de la presse à la débauche, quelque fermeté de la part du gouvernement et du Parlement suffirait à y mettre fin : ici, la tâche est facile, et nous sommes impardonnables de ne pas l'accomplir.

Au point de vue psychologique, il ne semble pas qu'il y ait eu de grandes modifications, dans le caractère français. Peut être sommes-nous devenus plus positifs et plus réalistes, plus défiants à l'égard du sentiment, d'un enthousiasme moins prompt et moins naïf. Depuis une vingtaine d'années, malgré bien des défaillances et des misères, nous avons fait preuve de plus de sagesse, d'un sens plus rassis, d'un patriotisme plus éclairé, d'une volonté plus patiente et plus persévérante. C'est devenu un lieu commun d'accuser notre inconstance et notre facilité au découragement. Dans la guerre de 1$70, qui pourtant n'était pas une guerre de conquête, mais de défense, une guerre de victoires, mais de défaites, n'avons-nous donc montré ni endurance ni opiniâtreté? Les expéditions de conquête, après tout, sont une folie passagère, à laquelle trop souvent nous entraînèrent nos chefs : au moindre revers, notre bon sens reprend le dessus; mais, dans la lutte pour l'intégrité de la France, nous n'avons pu nous résoudre, sans une contrainte absolue, à perdre un membre vivant de la patrie. Et depuis, nous qu'on prétendait oublieux, on ne parle que de notre obstination à nous souvenir des frères d'Alsace-Lorraine. Que nous reproche-t-on donc à la fin? Rancune d'amour-propre blessé? haine de vaincu pour son vainqueur? Non ; au jeu de la guerre, nous fûmes toujours assez beaux joueurs pour faire bon marché d'un simple revers ; mais, où nous nous croirions déshonorés, c'est par notre indifférence pour le droit des peuples et pour celui de nos

compatriotes. Nous n'avons pas la haine de l'Allemagne, mais nous avons l'amour de la France et i horreur de l'injustice.

L'union d'une sensibilité vive et sociable avec une raison claire et lucide — union qui nous a paru le propre du caractère français — ne saurait d'ailleurs aller sans de fréquentes oppositions ; et ainsi s'expliquent dans nos mœurs, dans notre histoire, dans notre politique, tant d'alternatives de liberté et d'asservissement, de révolutions et de routine, de foi optimiste et de découragement pessimiste, d'exaltation et d'ironie, de douceur et de violence, de logique rationnelle et d'emportement irrationnel, de sauvagerie et d'humanité. Il est clair que l'équilibre de la passion et de la raison est éminemment difficile et instable; c'est pourtant cet équilibre que poursuit sans cesse le caractère français. Notre principale ressource est de nous passionner pour des idées rationnelles et raisonnables. Nous avons le sentiment et de cette nécessité et de cette aptitude : nous tendons à nous fixer nous-mêmes en nous attachant, de pensée et de cœur, à un point fixe conçu par notre raison et placé le plus haut possible.

On a vu nos rivaux insister de préférence, pour soutenir notre infériorité et notre décadence future, sur les ressemblances que notre sensibilité impressionnable peut offrir soit avec celle de l'enfant, soit avec celle de la femme. Mais ces ressemblances tout extérieures ne devraient pas leur voiler les différences profondes. Il est facile de traiter de grands enfants

ceux qui ont la foi enthousiaste aux idées et l'ardeur désintéressée à les soutenir; mais la jeunesse de cœur est-elle si méprisable? L' « amour du genre humain » est-il un vice? Et s'il n'y avait rien eu en France que d'enfantin, ou de féminin, ou de « plébéien », aurions-nous à notre heure (une heure qui dura des siècles) dominé le monde, soit par notre puissance politique et militaire, soit par notre ascendant intellectuel? Non. Nous ne saurions concéder à nos adversaires que la patrie des Descartes, des Pascal, des Bossuet, des Corneille, des Molière et des Richelieu ne soit qu'un pays de grands enfants. Toi :t n'est pas, comme le prétendent Gioberti et Leopardi, frivole et vain dans notre histoire ou dans nos œuvres. Là où ils existent, ces défauts — qui ne vont pas sans des qualités dont ils sont le revers ne tiennent pas à ce que les Français sont de nature enfantine ou féminine ; ils s'expliquent à la fois par notre tempérament nerveux, par notre éducation et par notre esprit de sociabilité. Les rapports sociaux, en effet, exigent parfois qu'on n'approfondisse pas trop toutes choses, >qu'on n'appuie pas lourdement, qu'on ne transforme pas une chaise en chaire, une conversation en dissertation. De même, le souci de plaire aux autres et la recherche de leur estime engendrent naturellement une certaine vanité, un certain « respect humain ». L'individu ne place plus toute son importance et toute sa valeur en lui-même, il en place une grande partie dans autrui. De même encore, notre douceur de mœurs, nos faiblesses,.

notre souci de la mode et de l'opinion ne tiennent pas à ce que nous sommes semblables à des femmes, mais à ce que la vie sociale exige cet adoucissement général, ce polissement des angles de l'individualité, cette dépendance de chacun par rapport au sentiment de tous. Faut-il en conclure, comme font Allemands, Anglais et Italiens, que beaucoup de vie sociale ait nécessairement pour conséquence peu de vie personnelle intime et profonde, et que, dans les proportions mômes où l'une se développe, l'autre s'atrophie? Oui, si l'on désigne par vie sociale l'existence mondaine; mais est-ce là une vraie vie sociale, ou n'en est-ce pas plutôt la déviation et l'égarement? Mieux entendue, l'existence en vue de la société exige, au contraire, une forte personnalité et un haut développement de l'individu. L'idéal que la France a conçu, sans le réaliser assez, et qu'elle doit toujours poursuivre, c'est l'accroissement solidaire de la vie sociale et de la vie individuelle. Son génie demeure non moins utile, non moins nécessaire au monde que le génie des nations voisines, malgré les hommes d'État qui eussent rêvé naguère de soumettre à la domination et à la langue allemandes la France audessus de Lyon, à la domination et à la langue italiennes la France au-dessous de Lyon.

Quant aux maux actuels qui inspirent une inquiétude si légitime, l'indifférence et le découragement auraient les mêmes effets et sont également à craindre. Rien de pire pour un peuple que 1' « autosuggestion » de sa déchéance: à force de se répéter

qu'il va tomber, il se donne à lui-même le vertige et tombe. Gomme, sur le champ de bataille, la persuasion de la défaite rend la défaite certaine, ainsi le découragement national enlève aux caractères leur ressort et devient semblable à l'obsession du suicide. En se payant de mots absurdes comme « fin de race », « fin de siècle », « fin dépeuple », on s'abandonne au courant général, on se désintéresse, on prétexte son impuissance individuelle contre une destinée qui pèse sur tout une peuple et prend même l'aspect d'une fatalité physique. En réalité, nous l'avons vu, cette fatalité n'existe pas. Renan avait insisté jadis à l'excès sur l'influence de la race, en même temps que Taine exagérait celle des milieux ; tous deux finirent par reconnaître dans une nation, — et surtout dans la nation française, plus ouverte aux influences sociales, — un « principe spirituel », l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements », un héritage reçu indivis, qu'il faut continuer de faire valoir et qu'on accepte avec conscience par une sorte de « plébiscite de tous les jours ». Nous sommes ce que vous fûtes, disait le chant Spartiate aux ancêtres, nous serons ce que vous êtes. Ce que les poètes antiques disaient par figure, les savants modernes ont pu le redire au nom de la réalité même ; mais ce n'est pas seulement, comme beaucoup d'entre eux paraissent encore le croire, l'hérédité de la race et l'action permanente du milieu physique, c'est le langage, l'éducation, la religion, les lois et les mœurs qui perpétuent l'influence ancestrale. Cette impulsion

qui,. partie de si loin, nous traverse et nous ébranle à travers les âges, comme une même force soulevant tous les flots d'une même mer, n'est pas uniquement la poussée aveugle des instincts de l'âge quaternaire ou celle des agents matériels qui nous entourent; elle est encore celle des idées et des sentiments développés par la civilisation et qui superposent à l'organisme physique un organisme moral. Si une nation est un même corps, elle est a*vant tout une même âme. Nous avons montré, au point de vue psychologique, ce qu'est l'âme française. On ne saurait voir un « crépuscule de peuple » dans un excès de nervosisme ou dans un affaiblissement musculaire qu'on retrouve plus ou moins chez les autres nations. Si la vie intellectuelle et les influences sociales sont devenues en France, avec leurs biens et leurs mauxr plus prédominantes qu'ailleurs, tandis que les influences ethniques y sont arrivées à un état d'équilibre éminemment instable, il y a là pour nous uneraison d'espérer autant que de craindre. Aux heures critiques le caractère national, avec les destinées heureuses ou malheureuses qu'il enveloppe, devient surtout une question d'intelligence et de volonté : la perte ou le salut de la nation est en ses propres* mains.

III. — Le choix des héros populaires est un fait de grande importance pour la psychologie des peuples. Les héros, en effet, sont tout ensemble des exemplaires typiques de la race et des modèles idéalisés

-qu'elle se propose. Un x\llemand a dit avec vérité •qu'une nation de Napoléons n'a jamais pu exister, mais qu'il y eut un moment où le secret désir de •chaque Français eût été d'être un Napoléon. Ce Napoléon idéal était d'ailleurs fort loin du brutal et perfide personnage historique, — qu'aujourd'hui même, après tant d'études contradictoires, nous ne pouvons nous flatter de bien connaître. Vercingétorix, Charlemagne, saint Louis, Jeanne d'Arc, Vincent de Paul, Bayard, Henri IV, Turenne, Gondé, d'Assas, Mirabeau, Napoléon, voilà les grands héros de la France, •dont la physionomie, réelle ou imaginaire, est bien connue. Les plus populaires sont Jeanne d'Arc et Napoléon, ce dernier érigé en une personnification de la Révolution française et de la gloire française. L'esprit classique de la France a fait assurément subir à ses grands hommes des transformations qui les rapprochent des héros convenus de la tragédie cornélienne ou racinienne ; mais c'est toujours par le courage et le mépris de la mort, par l'élan irrésistible et l'expansion victorieuse, par la grandeur d'âme et l'esprit chevaleresque, par le dévouement à la patrie ou à l'humanité, par l'amour de la « liberté », des « lumières » et du « progrès », que les héros de la France ont séduit les imaginations populaires, simples et spontanées. Ce sont des symboles moins de la réalité historique que de l'idéal présent à l'âme de la nation. Or, on ne saurait nier que cet idéal, pour le caractériser d'un seul mot, soit un idéal de générosité.

Aux yeux de certaines nations, être généreux, c'est être « dupe ». Sans doute la générosité doit être éclairée, et les « idées » ne sont des forces qu'à la condition de ne pas être en contradiction avec la réalité. Mais ce n'est pas par trop d'amour et de dévouement pour les idées que les peuples pèchent aujourd'hui; tout au contraire. Le scepticisme, la préoccupation utilitaire, la corruption financière, l'étroite politique des partis et des intérêts, la lutte égoïste des classes, voilà les maux qu'il faut partout combattre au nom des idées. Si la France voulait renoncer à son culte de l'idéal, à son génie désintéressé, social et humain, elle perdrait, sans compensation possible, ce qui a toujours fait sa vraie puissance morale. Ne forçons point notre talent1.

1 La question de la décadence morale et sociale est examinée dans notre volume sur la France au point de vue moral et social et dans notre Esquisse psychologique des peuples européens. Nous n'avons voulu, ici, étudier que le côté psychologique et physiologique du peuple français.

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