CHAPITRE lïï
Effets physiologiques et psychologiques de l'alcoolisme chez le peuple français.
f. — Où est le temps où Johanna Schopenhauer écrivait : « Aucune nation n'est plus sobre que la nation française. En Allemagne, l'homme du peuple a besoin tout au moins de bière, de tabac et de Kegelbahn, pour savoir qu'il est jour de fête; en France, rien de tout cela. Se promener parmi la foule, en habits de fête avec femme et enfants, ou avec la petite amie, saluer les connaissances, être galant avec les dames, — car, ici, la femme est tout, — offrir des fleurs à la préférée de son cœur, et obtenir en récompense un regard bienveillant, il n'en faut pas plus au Français pour être heureux comme un dieu. » On a beaucoup discuté à propos des progrès actuels de l'alcoolisme en France. Les optimistes font remarquer que l'ivrognerie existait chez les contemporains de Shakespeare, comme aussi chez ceux de Racine et de Boileau , au témoignage de Saint-Simon. Comparés aux gentilshommes et bourgeois d'alors, nos bourgeois modernes seraient, diton, des modèles de sobriété et de tempérance. — Soit, mais le peuple? Gomment nier ici la marche
effrayante de l'alcoolisme ? — On répond que l'alcool abêtit et détruit dans leur postérité ceux qui en abusent, et que les bons finissent par rester. Peut-être, mais, en attendant, la société est infestée d'alcooliques ou de fils d'alcooliques, chez qui la tare paternelle se reconnaît à l'épilepsie, à la tuberculose, et à d'autres transformations morbides souvent contagieuses. La population des Vosges et de la Normandie était jadis renommée pour sa force et pour sa taille; aujourd'hui les conseils de revision y constatent une diminution rapide de la taille et de la vigueur; et ils attribuent avec raison ce résultat aux progrès extraordinaires de l'ivrognerie, non seulement parmi les hommes, mais parmi les femmes. Nous ne voyons pas que l'alcool se montre ici, selon la conception chimérique de quelques docteurs tant mieux, un bon agent de sélection.
Considérée au point de vue sociologique, l'histoire de l'alcoolisme a parcouru trois périodes, que M. Legrain a bien déterminées1. La première comprend toute la série des temps où l'on ne consomma en France que des boissons fermentées légitimes. À cette époque, « l'ivrognerie est plutôt l'exception que la règle ». L'homme, « fidèle plus qu'on ne le croit à l'eau claire, » ne boit d'ailleurs que du vin quand il abandonne son régime habituel. Ce vin, sauf dans certaines régions, est « peu chargé en alcool » ; il faut absorber une grande quantité de liquide pour obtenir
* Revue scientifique, 1837.
des effets immédiatement toxiques. D'autre part, l'excès et même l'usage est plutôt « périodique » que continu ; la consommation du vin n'est pas considérée encore comme d'impérieuse nécessité; beaucoup s'en passent volontiers ; son usage est donc plutôt limité, et on ne se croit pas mort ou en danger de maladie pour avoir bu de l'eau. Pour toutes €es raisons, et c'est le point capital, les accidents d'alcoolisme chronique, quand ils existaient, éclataient tardivement, à une époque avancée de la vie, à un âge où , la fonction génitale s'éteignant, l'homme ne procrée plus. Quand il avait constitué une famille, l'homme était alors plein de vigueur ; il n'avait aucune tare, et ses enfants naissaient indemnes de vice héréditaire. Voilà le fait qui domine dans l'histoire de l'alcoolisme ancien. Ses victimes restaient « isolées », le mal ne fut jamais qu'« individuel » .
La seconde période débute aux alentours du grand mouvement révolutionnaire pour finir à «'l'apparition des alcools proprement dits sur la scène commerciale et industriel^ >>■. Un « organe nouveau » apparaît: le cabaret. 11 est d'abord beaucoup plus l'effet que la cause du besoin factice d'excitant alcoolique ; niais peu à peu, en le satisfaisant, il l'attise, l'augmente et devient finalement la cause la plus puissante du mal. M. Legrain résume cette seconde période en disant qu'elle est caractérisée par la généralisation de la consommation des spiritueux. De cette époque date surtout le préjugé que les boissons spi-
ritueuses sont hygréniques et indispensables à l'homme, qu'un citoyen vivant dans une de nos sociétés modernes ne saurait s'en passer. Cette erreur a engendré des « désastres ». Une idée fausse qui prétend légitimer et, comme dit Kant « maximiser » un vice est la plus contagieuse et la plus dangereuse des idées-forces.
La troisième période est celle de l'alcoolisme proprement dit, « alcoolisme de l'alcool, faisant le pendant de l'alcoolisme des boissons fermentées ». Les boissons fermentées sont devenues consommation courante ; « ce ne sont plus des breuvages accidentels, ce sont des articles prétendus « à' alimentation ». On appelle alors l'industrie à son secours. On met en œuvre toutes les matières fermentescibles. Si la deuxième période était caractérisée par la généralisation de l'usage des boissons alcooliques, la période actuelle est caractérisée par l'augmentation de l'empoisonnement grâce à de nouveaux produits, et par la généralisation de cet empoisonnement. Ainsi « d'individuel, l'alcoolisme est devenu collectif ». L'alcoolisme de nos pères, c'était un mal isolé sans autre conséquence sérieuse; c'était une maladie de l'individu l'alcoolisme d'aujourd'hui , c'est « une maladie de l'espèce, c'est un mal national ».
Nous croyons qu'au point de vue de la psychologie^ nationale et de la sociologie, ce tableau est d'une parfaite exactitude. Aujourd'hui, pour la consommation de l'alcool en nature, la France, qu'on place en second lieu, occuperait le premier rang si l'on
calculait mieux, si l'on faisait intervenir la production des bouilleurs, que Ton oublie toujours de compter, et qui travaillent plus en France que partout ailleurs. En évaluant en effet cette production au cinquième de la production totale, la consommation par tête, en France, atteint 5 litres et demi d'alcool pur (11 lit. 50 contre 9 lit. 5°2, à 50 p. 100, chiffre de la Belgique).
Mais, si la France ne tient pas la tête d'une façon absolument certaine pour l'alcool seul, à coup sûr elle arrive au premier rang, et de beaucoup, si l'on additionne, avec ce dernier, l'alcool contenu dans les boissons fermentées, dont on fait une énorme consommation. Il n'est pas exact de dire que ces boissons fermentées n'alcoolisent pas : « ; le vin grise et empoisonne tout comme le trois-six ». C'est, a-t-on dit, comme si vous négligiez de compter la liqueur d'absintlie sous prétexte qu'on la boit rarement pure, mais presque touj ours très abondamment délayée dans l'eau. Enfin, la plupart des vins ne sont plus naturels, mais vinés avec des alcools d'industrie, parmi lesquels, en quantité énorme, l'alcool allemand de pommes de terre. Pour tous ces motifs, M. Legrain a raison,' dans sa statistique, de compter l'alcool des boissons fermentées, et il arrive à cette conclusion que la France occupe le premier rang avec 14 litres d'alcool pur à 100°. Les autres nations viennent ensuite : Suisse, 11 litres; Belgique, 10,59; Danemark, 10,2; (Allemagne, 9,33; Angleterre, 0,23.
y La lutte est-elle pour nous impossible ? Non. La
Norvège, jadis si infestée, a trouvé moyen d'abaisser îa consommation de l'alcool, en trente-six ans, de 10 litres à 3 lit. 9 par tête, et tous les fléaux connexes à l'alcoolisme tendent à y disparaître. La population s'accroît d'un tiers; elle passe de 1.305.000 à 1.903.000 habitants. Le chiffre des condamnations pour 100.000 habitants tombe de 249 à 180 ; le chiffre des assistés, à une époque où tous les modes d'assistance se développent de plus en plus, tombe de 40p. 1.000 habitants à 33. Enfin, en sept ans, on voit la fortune publique augmenter d'un tiers, de 496 couronnes à 723 (la couronne vaut 1 fr. 39).
Chez nous, le gouvernement a créé récemment, dans toutes les écoles primaires, des cours spéciaux destinés à montrer aux enfants les maux incalculables qu'engendrent l'alcool et ses dérivés. Mais si l'Etat, en tant qu'hygiéniste, déplore les ravages de l'alcoolisme, on le voit se réjouir publiquement des progrès de l'alcoolisme en sa qualité de collecteur d'impôts. Les agents du Ministère des finances constatent, dans leur rapport officiel de 1897, que non seulement l'alcoolisme a conservé, en 1895, tous ses avantages dans les- départements envahis, mais, ce qui est beaucoup plus important, que les départements jusqu'alors à peu près indemnes commençaient à prendre goût à l'alcool. « Le taux de la consommation, lisons-nous au rapport officiel, dans les villes du Midi, Nîmes, Montpellier, Béziers, Cette, se relève progressivement.' » Et l'auteur du rapport ajoute ces lignes caractéristiques : « Ce relèvemenl
est déjà un résultat dont l'administration doit se féliciter, mais elle pourrait sans doute obtenir encore mieux si elle n'avait pas à lutter contre les fraudeurs de profession. » Ainsi, à Montpellier, la consommation moyenne de l'alcool qui, en 1893, n'avait été que de 3 lit. 6, a été de 5 lit. 48 en 1896. A Nîmes, la consommation, pendant le même espace de temps, a passé de 4 litres à 5 lit. 19 ; à Marseille, elle a progressé de 7 litres à 8 lit. 51 ; à Nice, de 4 lit. 4 à 5 lit. 19; à Avignon, de 4 litres à 6 lit. 20. Enfin, à Cette, où la consommation alcoolique était, il y a trois ans, de 5 litres, nous relevons, pour 1896, le chiffre de 11 lit. 65, ce qui est excellent. Dans les départements déjà tributaires de l'alcool, la consommation a suivi une progression qui, sans être aussi rapide que. dans les régions jusqu'alors réfractaires, n'en est pas moins « satisfaisante au point de vue fiscal ». Ainsi parle le gouvernement1.
Dans le département de la Seine, sur 172 aliénés,
38 souffrent de la folie alcoolique. Ajoutez à ces 38,
39 dégénérés qui, « dans l'immense majorité des cas, ont déliré en raison de leurs habitudes alcooliques ». Total : 77, sans compter les cas d'épilepsie et de paralysie générale dont l'intempérance fut l'origine . Des études du docteur Demme, médecin de l'Hôpital des Enfants, à Berne, il ressort la conclusion suivante : Soit, d'une part, un groupe de 10 fa-
1 Pour l'absinthe, en particulier, la population française consommait Jéjà, en 1885, 57.732 hectolitres, chiffre monstrueux ; en 1894, elle a absorbé 165.000 hectolitres.
railles sobres ; de l'autre, 10 familles où l'alcool est en honneur. Les premières donnent 61 enfants dont 50 sont normaux et 6 seulement sont ou retardés ou ultra-nerveux. Les familles dotées de buveurs donnent 57 enfants, dont 9 normaux : tous les autres sont idiots, épilepliques, bossus, sourds-muets, ivrognes par hérédité, nains, ou meurent tout jeunes de faiblesse générale. Un statisticien a calculé le temps qui , d'après la progression actuelle de l'alcool, amènerait un pays à n'avoir plus besoin que de trois établissements, suffisants et nécessaires : la prison, la maison des fous et l'hôpital. La variation régressive causée dans la descendance par l'alcoolisme aboutit à l'élimination finale, fort heureusement ; mais, si l'alcoolisme recommence sans cesse à sévir sur de nouvelles victimes, que deviendra la nation entière? M. Gladstone avait raison de s'écrrer, à la Chambre des communes, sans qu'on le taxât d'exagération : « L'alcool fait de nos jours plus de ravages que ces trois fléaux historiques : la famine, la peste et la guerre. Plus que la famine et la peste il décime ; plus que la guerre il tùe; il fait pis que tuer, il déshonore! »
Les socialistes prétendent que l'alcoolisme tient au régime de la propriété, qu'il est l'indice d'un malaise social profond, dont on cherche l'oubli dans le vin. C'est méconnaître ce fait que la France est précisément parmi les pays où l'ouvrier et le paysan, moins misérables qu'ailleurs, ont moins besoin de
demander au vin la consolation de leurs misères. On a dit aussi que le peuple est ce que nous le faisons être : Ses vices sont nos vices, « contemplés, enviés, imités », et s'ils retombent de tout leur poids sur nous, « cela est juste». Il ne faudrait pourtant pas exagérer en ce sens : l'ivrognerie n'est pas une imitation de notre sobriété, etjon ne voit pas par -quelle recette un gouvernement socialiste, où le peuple en masse serait roi, résisterait, aux vices de ce roi et l'empêcherait de s'enivrer. Soumettez au referendum la question des cabarets et vous verrez le résultat.
C'est le moraliste, ici encore, qui, avec l'aide de la loi, peut combattre l'alcoolisme. Alors qu'en Suède, en Allemagne, en Suisse, on lutte avec succès contre ce mal, la France demeurera-t-elle désarmée ? Il faut d'abord modifier cette funeste loi de 1881, qui, en promulguant la liberté absolue du cabaret, a fait surgir plus de 100.000 débits de liqueurs et d'alcool? Que les lois existantes sur l'ivresse et sur la police des débits de boisson soient sévèrement appliquées; que leurs pénalités soient aggravées en cas de récidive ; que le nombre de ces débits soit diminué et le taux de leur licence relevé * que l'ouverture de tout débit nouveau, soit iuterdite et que les débits anciens soient supprimés à la mort de leur bénéficiaire; que les alcools nocifs ne puissent être livrés à la consommation sans avoir été préalablement rectifiés; que les essences et bouquets toxiques soienl prohibés ; que le privilège des bouilleurs de cru soit
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supprimé; que l'alcool soit surtaxé et les boissons inoffensives dégrevées; que l'habitation ouvrière soit assainie et améliorée ; que des associations locales, agissant de concert, se constituent dans tout le pays pour déterminer un grand mouvement d'opinion contre l'alcoolisme. Qu'elles luttent partout, de paroles et d'exemples, contre le préjugé tenace, que le vin donne de la force l.
Outre l'intérêt bien entendu, il est plus impor-
1 M. de Parville, dans la Nature, cite une curieuse expérience qui fut faite aux Etats-Unis. On a fait travailler vingt hommes ne buvant -que de l'eau et vingt hommes buvant du vin, de la bière et du brandy. Au bout de vingt jours, on mesura le travail effectué. Les ouvriers buveurs de liqueurs fortes eurent le dessus pendant les six premiers jours; puis vint une sorte de période de réaction; finale ment les buveurs d'eau l'emportèrent en effectuant un travail au moins triple. On contrôla l'expérience en changeant les rôles. Les buveurs d'eau durent adopter le régime alcoolique pendant vingt jours, et réciproquement les buveurs de vin et d»î boissons fermentées furent mis à l'eau claire. Encore cette fois, les ouvriers buveurs d'eau finirent par donner une somme de travail notablement supérieure à celle des buveurs de vin. La conclusion s'en déduit naturellement, ['ouf un effort prolongé, l'usage de l'alcool diminue la puissance musculaire ; en d'autres termes, la machine humaine alimentée avec de l'eau fournit plus d'énergie qu'avec l'alcool. Le vin excite et donne des forces pour un travail, un effort momentané, oui; pour un travail prolongé, non. Les gens qui boivent mangent peu : « L'alcoo'. soutient », disent alors les buveurs. Il est de fait que ceux qui font grand usage des boissons fermentées ont leur digestion très ralentie. Q.uand on boit de l'eau, la digestion est autrement rapide. L'estomac ne manque pas de vous en prévenir. On a faim trois ou quatre heures après le repas. Les gens qui raisonnent mal en concluent naturellement que le vin les nourrit et que l'eau fraîche ne les soutient pas. L'illusion est complète. C'est, dit M. de Parville, un peu comme si l'on prétendait qu'un foyer de chaleur, un poêle, une cheminée fonctionnent mieux quand la combustion est ralentie et dure plus longtemps. Oui, elle dure plus longtemps, mais elle ne fournit pas de calorique ; encore un peu, elle s'éteindrait. « La cellule animale n'a pas été créée pour être gorgée d'alcool; pour qu'elle reste dans son état normal, il lui faut de l'eou » Autrement, «ia fonction est entravée. C'esl pourquoi l'organisme imprégné d ulcool se trouve dans une situation morbide. Alors se déclarent les maladies par ralentissement de la nutrition et apparaissent leurs symptômes caractéristiques: obésité, gravelle, rhumatismes, etc. De sorte que cette fausse idée des boissoni
tant de faire appel au sentiment moral et au sentiment patriotique. On l'a justement remarqué, les seuls résultats sérieux obtenus par les ligues pour la tempérance l'ont été dans les pays protestants, parce que la propagande y est surtout religieuse. Là, ce ne sont plus des physiologistes et des chimistes qui dissertent sur le mal scientifiquement; ce ne sont plus des analyses et des statistiques qui convertissent ; ce sont des idées et des sentiments, des idées sur la dignité et la destinée humaines, des sentiments ayant leur source dans ce qu'il y a de plus profond et de plus désintéressé au cœur des hommes, la conception d'un devoir envers l'humanité entière, bien plus, envers le monde entier et envers son principe.
Rappelons-nous les pages de Kant où le grand philosophe déclare que, pour mouvoir les hommes, ce sont les idées les plus élevées et les sentiments les plus dé-
qui soutiennent conduit directement à une transformation néfaste de la fonction, à une diminution des forces et à une altération de la santé. Qui digère lentement sous l'influence de l'alcool, perturbateur de la nutrition, est déjà un malade. « Celui-là a grand besoin d'eau, un remède meilleur que celui des pharmaciens. »
MM. Chittender et Mentel, de Yale University, viennent encore de faire voir, en opérant in vitro, que les boissons fermentées retardent les processus chimiques de la digestion. Ils ont directement mis en contact des substances alimentaires avec des liquides digestifs. Dès qu'on ajoute aux liquides digestifs 2 p. 100 d'alcool, l'activité digestive est enrayée. Le whisky pur, qui renferme environ 50 p. 100 d'alcool, mélangé à la dose de \. p. 100 seulement aux sucs digestifs, réduit de plus de 6 p. 100 le temps de la digestion. Si l'on s'imagine que le vin et les liqueurs fortes soutiennent, c'est uniquement parce que ces boissons excitent le système nerveux et semblent donner des forces.
Nous avons fait sur nous-même et dans notre famille l'expérience, qui a confirmé de tous points la théorie admise aujourd'hui par la plupart des médecins et hygiénistes.
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sintéressés qu'il faut mettre en branle. Nous nous imaginons tous que le grand ressort humain est l'égoïsme. Eh bien, faites l'épreuve : montrez au buveur d'habitude sa santé détruite, ses ressources perdues, la misère dans l'avenir, la mort prématurée, il vous dira que vous avez raison, mille fois raison, et, le plus souvent, il continuera à boire. Mais, au lieu de vous adresser à l'amour de soi, réveillez en lui les émotions les plus désintéressées, l'amour des autres, le souci non pas seulement de la famille, non pas même seulementde la patrie, mais de l'humanité entière ; faites appel en même temps au sentiment de la dignité humaine; et vous aurez plus de chance alors d'obtenir un résultat durable ; vous aurez élevé l'homme tout entier à une certaine hauteur, d'où il pourra retomber sans doute, mais sans retomber aussi bas. Parlez- lui de son intérêt, vous ne ferez que le tourner encore davantage sur lui-même, et la voix de l'intérêt sera bientôt couverte par celle de la passion ou par la sourde impulsion de l'habitude machinale. Nous ne voulons pas dire que l'on doive négliger toutes les ressources qu'offre la science pour éclairer les esprits ; mais c'est surtout une vertu préventive qui appartient à la science : quand une habitude vicieuse n'est pas prise, la vue nette et froide des conséquences scientifiques est un sûr moyen de se prémunir. Mais, quand il s'agit de retourner l'âme entière, de la redresser une fois déviée, de la relever une fois abaissée, il faut faire appel à des sentiments plus profonds, plus vraiment philosophiques. Et c'est ce qui fait la force des idées
religieuses. Puisque nous ne pouvons compter sur la restauration des dogmes, au moins faut-il prendre aux religions le plus pur de leur esprit. Malgré l'apparence du paradoxe, c'est la portée philosophique des idées qui va le plus loin, parce qu'elle va le plus haut. Les grands ressorts d'action, en France, pays d'incrédulité , doivent donc être à la fois scientifiques et philosophiques.
II. — L'abaissement de la volonté, chez un peuple, dépend en grande partie de l'abaissement du système nerveux et musculaire; or celui-ci, à son tour, dépend beaucoup des mœurs plus ou moins relâchées. Gomme l'ivrognerie, la débauche a un contre-coup fatal et produit la déséquilibration rapide d'un peuple. On ne saurait donc trop blâmer le relâchement actuel des mœurs par la liberté abusive laissée à la presse licencieuse, aux spectacles démoralisateurs, à l'étalage du vice sous toutes ses formes. On peut même dire qu'en général tout ce qui excite chez un peuple les passions, de quelque nature qu'elles soient, est dangereux. Il y a en effet beaucoup de sentiments et de penchants qui gardent un caractère indéfini tant qu'ils n'ont l'idée ni d'eux-mêmes ni de leurs objets. L'exemple classique, c'est le vague désir qui s'éveille chez le jeune homme ou la jeune fille quand est venu l'âge de l'amour :
Voi che sapete checosa è amor...
Qu'un mot révèle le sentiment à lui-même, le défi-
nisse en définissant son objet, aussitôt la passion licquiert, avec cette expression encore intérieure et intellectuelle, une force d'expression extérieure et volontaire qui peut devenir presque irrésistible. Un de nos plus grands fabricants de formules, Taine se moque des « formules » ; mais formuler une passion, une tentation, c'est lui donner à la fois un esprit et un corps ; c'est la faire passer de l'état de penchant obscur à l'état d'idée claire. Qu'est-ce donc si, non content de la « formuler », on l'excite encore de toutes les manières. Les passions, dont la prépondérance est en raison inverse de l'énergie volontaire, ont une grande influence sur le caractère national, car elles transforment héréditairement les poumons, le cœur et le cerveau. On sait en effet que toute émotion s'accompagne de mouvements plus ou moins désordonnés dans les viscères, dans la circulation sanguine et surtout dans ce qu'on pourrait appeler la circulation nerveuse. De là une plus ou moins grande déséquilibration physique, en même temps que psychique, avec abaissement consécutif de l'énergie vitale et volontaire. Toute surexcitation aboutit nécessairement à la dépression. Il en résulte des générations de plus en plus nerveuses, toutes prêtes, dès la naissance, à s'agiter et à se consumer, sans énergie pour vouloir, incapables d'un dessein suivi, jouet des orages intérieurs. Le mal existe en tous les pays, mais le nôtre y est particulièrement exposé, parce que le tempérament qui domine en France est, nous l'avons vu, le sensitif — intellectuel. Les por-
nographes, si justement flagellés par M. Nordau, ne sont point, comme il le prétend, des « dégénérés » ; ils savent parfaitement ce qu'ils font et pourquoi ils le font; mais ce qui est vrai, c'est que ces industriels travaillent activement à la dégénérescence. — La littérature de ce genre, répond-on, trouve des lecteurs à l'étranger aussi bien qu'en France. — Oui, mais les gouvernements étrangers luttent contre le mal en interdisant les livres que nous laissons, nous, s'étaler au grand jour. Ce genre de trafic pseudo-littéraire a sans doute existé de tout temps, mais autrefois la police restreignait la contagion. Que des lois sévères soient appliquées, la maladie sera enrayée sur l'heure. Se fier ici à « la liberté » pour se régler elle-même, c'est, en réalité, porter atteinte à la liberté, au droit que nous avons tous de respirer un air sain et de le faire respirer à nos enfants1.
1 Dans les villes comme Paris, les divertissements et spectacles où l'art est vrai.nent en jeu n'étant pas à la portée des petites bourses, il ne reste plus guère que les cales-concerts, dont l'influence dépravante sur les esprits incultes a été bien mise en évidence par M. Mismer dans son livre : Dix ans soldat. Il est d'autres villes où la population réclame les jeux du cirque et se rue aux courses de taureaux, à la condition expresse que le sang coule. Enfants et femmes assistent au spectacle et s'initient aux joies de la cruauté. Le gouvernement se contente de dresser un proees-verbal qui coûte 17 francs aux violateurs de la loi, contre une recette de 20.000 francs. Sur une foule de points, nous n'avons pas de gouvernement.