‹ Psychologie du peuple françaisChapitre 5 sur 27 · BOULEVARD SAINT -GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT -GERMAIN

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Cet ouvrage, qui a pour suite la France au point de vue moral, est la première partie d'une étude psychologique, morale et sociale du peuple français, qui elle-même rentre dans Y Esquisse psychologigue des peuples européens. Nous avons cru préférable de faire paraître séparément chacun de ces trois volumes.

Ce n'est pas seulement la psychologie, c'est aussi la physiologie de notre nation que nous nous proposons d'esquisser dans ce livre. Le caractère national, en effet, est intimement lié au tempérament, qui luimême est lié à la constitution héréditaire et aux traits ethniques, non moins qu'au milieu physique.

Mais il y a ici des excès à éviter. Sous l'empire de préoccupations politiques on s'est efforcé, d'abord en Allemagne, puis en France, de confondre l'étude des nationalités avec celle des races. Il en est résulté une sorte de fatalisme historique qui assimile le développement d'un peuple à celui d'une espèce animale et tend à absorber la sociologie dans l'anthropologie. Ceux qui transforment ainsi en guerres de races les guerres des sociétés ont la prétention de légitimer par là, au sein du « genre Homo », le droit du plus fort. Ce n'était pas assez de la « lutte pour la vie » entre l'homme et les animaux, entre les diverses races humaines, entre les blancs et

les noirs ou les jaunes ; certains anthropologistes ont imaginé aussi la lutte pour la vie entre les blonds et les bruns, entre les crânes longs ^et les crânes larges, entre les vrais « Aryens (Scandinaves ou Germains) » et les « Gelto-Slaves » : c'est une nouvelle forme du pangermanisme. La couleur même des cheveux devient un étendard et un signe de ralliement : malheur aux bruns! Les batailles qui ont eu lieu jusqu'à ce jour sont un jeu, paraît-il, auprès de la grande bataille qui se prépare pour les siècles prochains; on « s'égorgera par millions, dit un anthropologiste, pour un ou deux degrés en plus ou en moins dans l'indice céphalique » : c'est à ce signe, remplaçant le Shiboleth de la Bible, que se feront les reconnaissances de nationalités. Certains sociologues entonnent aussi l'hymne à la guerre, comme M. Gumplowicz, M. Gustave Le Bon. Ainsi se répand jusque dans notre pays la théorie allemande qui, au nom d'une supériorité de race, veut changer les rivalités politiques ou économiques en haines de sang et qui, par là, ne fait que rendre les guerres encore plus inexpiables. Les guerres, en effet, ne sont plus comme autrefois des duels entre soldats de profession dirigés par des politiques de profession, pour des motifs plus ou moins abstraits, lointains et impersonnels : ce sont des soulèvements de peuples entiers contre d'autres peuples, au nom d'une hostilité prétendue constitutionnelle et héréditaire. La politique offre l'écho tour à tour tragique ou comique de ces théories ; car, pour les politiciens, tout argument est bon. Il y a une quinzaine d'années, des délégués albanais vinrent protester dans les cabinets d'Europe contre

la cession de l'Ép ire au gouvernement hellénique ; leur Mémorandum avait été rédigé sous l'inspiration de l'Italie, qui compte l'Albanie parmi ses provinces irredente; on y lisait : « Pour comprendre que les Grecs et les Albanais ne peuvent vivre sous un même régime, il suffit d'examiner la structure tout à fait différente de leurs crânes : les Grecs sont brachycéphales, tandis que les Albanais sont dolichocéphales et manquent presque complètement de la protubérance occipitale. » Cette politique soi-disant « scientifique » n'avait oublié que deux points : le premier, c'est que les Italiens sont eux-mêmes, dans l'ensemble, une nation brachycéphale ; le second, c'est que les Albanais le sont aussi, ne leur en déplaise ! Mais, pour un politicien, deux bonnes erreurs font une vérité.

La psychologie peut- elle confondre la constitution physique et mentale d'une race humaine avec le caractère acquis et progressif d'une nation ? — Problème qu'il importera d'examiner d'abord, en un temps où la civilisation semble prendre pour idéal une nouvelle barbarie. Dans notre introduction, nous rechercherons quelles sont les diverses bases des caractères nationaux, la part légitime qu'il faut faire aux races, et nous reconnaîtrons une fois de plus que l'histoire humaine ne saurait se ramener à l'histoire naturelle.

Après avoir montré l'importance des facteurs psychologiques et sociologiques, ainsi que leur prédominance progressive à travers l'histoire, nous aborderons l'étude du caractère français. Nous en rechercherons les origines dans le caractère gaulois et dans Finfluence romaine, puis nous en suivrons

les diverses manifestations dans la langue, la religion, la philosophie, la littérature et les arts. Nous contrôlerons nos observations par le jugement des étrangers sur la France. Enfin, nous mettrons en relief les deux principaux fléaux qui pourraient, à la longue, exercer une influence détériorante sur le tempérament et même sur le caractère national : infécondité systématique et alcoolisme. Nous réservons pour un autre volume le côté moral et social du génie français.

Quand Descartes disait qu'il faut savoir se rendre justice à soi-même, pour les qualités comme pour les défauts, sa parole s'appliquait encore mieux aux nations qu'aux individus. Le fatalisme psychologique et historique sous toutes ses formes, principalement sous les plus décourageantes, voilà ce qui se répand de nos jours et ce qu'il importe de combattre. Est-il vrai, comme le soutiennent volontiers nos adversaires, que nous soyons condamnés, de par notre caractère national, à telle ou telle forme inférieure d'esprit, qui nous menace d'une déchéance plus ou moins prochaine ; ou, malgré des défauts et des vices qu'il ne faut, pas se dissimuler, qu'il importe même de mettre en lumière, demeurons-nous, jusque dans notre « fin de siècle » et notre prétendue « fin de race » , assez bien doués par la nature et par la longue hérédité des âges pour avoir la possibilité, par conséquent le devoir de nous maintenir haut? La France, semble-t-il, est de ces nations qui doivent se souvenir que « noblesse oblige ».

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