INTRODUCTION
1. Le déterminisme collectif et les idées-forces dans la conscience nationale. — II. Diverses manifestations des caractères nationaux. — III. Bases physiques des caractères nationaux. Constitution et tempérament. — IV. Les races. — V. Sélections naturelles et sociales. — VI. Milieux et climats. — VII. Facteurs sociaux. — Vlll. La prévision dans la psychologie des peuples.
1. — Nous ne sommes plus au temps où Hume écrivait : « Voulez-vous connaître les Grecs et les Romains, étudiez les Anglais et les Français ; les hommes décrits par Tacite et Polybe ressemblent aux hommes qui nous entourent. » Quand Hume invoquait Tacite, Polybe et César, pour prétendre que l'homme est partout le même, il ne remarquait pas que les peuples dépeints par ces historiens offrent déjà les plus frappants contrastes : chacun avait déjà, avec ses qualités propres, des défauts qui eussent pu faire croire à une «décadence», quand ce n'était qu'un commencement. Tacite nous décrit les Germains, grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches et des cheveux rougeâtres, — force herculéenne, estomacs voraces, repus de viande et de fromage, réchauffés par les liqueurs fortes ; — penchant a
l'ivrognerie brutale et lourde, goût du jeu, tempérament froid, tardif pour l'amour ; mœurs relativement pures (pour des sauvages), culte du foyer domestique, rudesse de manières, mais une certaine honnêteté ; amour de la guerre et amour de la liberté, fidélité aux compagnons dans la vie et dans la mort, mais querelles sanglantes et haines héréditaires. Et Tacite fait sans doute des Germains une description quelque peu romanesque et romantique, avec la secrète intention de faire la leçon aux Romains ; mais nous n'en reconnaissons pas moins dans son tableau cette race originale dont il a dit : propriam et sinceram et tantum sui simïlem gentem. C'est un tout autre portrait que celui où César nous peint les Gaulois, grands corps blancs, avec les mêmes yeux clairs et farouches, même force physique, mais de race plus mêlée ; au moral, « mobiles dans les conseils* amoureux des révolutions », se laissant, sur de faux bruits, emporter à des actions qu'ils regretteront ensuite, décidant par coup de tête des affaires les plus importantes; abattus par le premier revers comme ils ont été enflammés par la première victoire; aussi prompts à entreprendre des guerres sans motif que mous etpauvres d'énergie à l'heure des désastres ; passionnés pour toutes les aventures, se lançant en Grèce et à Rome pour le plaisir de batailler ; généreux d'ailleurs, hospitaliers, ouverts, affables, mais légers et inconstants, vaniteux, très occupés de tout ce qui brille, ayant la finesse d'esprit et la plaisanterie prompte, le goût des récits et la curiosité insatiable
pour toutes les nouvelles, le culte de l'éloquence, une étonnante facilité à parler et à se laisser prendre aux mots. Gomment nier, après de semblables descriptions, la persistance des types nationaux à travers l'histoire? C'est que le caractère dépend, pour une notable partie, de la constitution héréditaire, qui dépend elle-même des races et des milieux»
Il est sans doute impossible d'enfermer un peuple dans une définition; car tout peuple présente non seulement des variétés individuelles, mais aussi des variétés provinciales et locales. Un Flamand ne ressemble guère à un Marseillais, un Breton à un Gascon. 11 existe un tel mélange en les races, comme aussi une telle communication entre les idées d'un peuple à l'autre, qu'on retrouve dans chaque nation des individus qui pourraient tout aussi bien appartenir à la nation voisine, soit par le type physique, soit par le type moral. Mais la psychologie des peuples s'occupe des moyennes, non des individus. Or, peut-on nier qu'en moyenne, même au point de vue le plus extérieur, un Anglais ne soit reconnaissable à sa physionomie? Et comment n'y aurait-il pas aussi une physionomie intérieure de l'esprit français, comme de l'esprit anglais? Peut-on nier que, considérés en génè ral et dans leur esprit collectif, les Français n'aient quelque chose de commun, qu'ils soient Flamands ou Marseillais ? Il y a donc un caractère national auquel participent plus ou moins les individus, mais qui subsiste alors même qu'on ne parvient pas à le retrouver chez tels individus ou tels groupes.
Le caractère national, en effet, n'est pas la simple somme des caractères individuels. Au sein d'une société aussi fortement organisée que l'est une nation comme la nôtre, il se produit nécessairement entre les individus des actions mutuelles qui aboutissent à une manière générale de sentir, de penser et de vouloir, très différente de ce que peuvent être les esprits particuliers et même la somme de ces esprits. Le caractère national n'est pas non plus simplement le type moyen qu'on obtiendrait si l'on pouvait imiter, pour les âmes, le procédé de'Galton pour les visages et obtenir une image collective ou « générique ». Les visages que la photographie reproduit n'ont pas d'action et ne sont pas des causes, tandis que l'esprit national a une action différente des actions individuelles, capable d'exercer une sorte de pression et de contrainte sur les individus eux-mêmes : il n'est pas seulement effet, il est cause à son tour ; il n'est pas seulement façonné par les individus, il les façonne. En outre, le type collectif et moyen des Français d'aujourd'hui, par exemple, n'est pas la représentation adéquate du vrai caractère français, parce que chaque peuple a une histoire, des traditions séculaires, et qu'il se compose, selon le mot connu, de morts bien plus que de vivants. Le caractère français résume des actions physiques et sociales prolongées à travers les siècles, indépendantes de la génération présente, s'imposant à elle par toutes les idées nationales, par les sentiments nationaux, par les institutions nationales. C'est le poids de l'histoire entière que
l'individu subit dans ses rapports avec ses concitoyens . De même donc que la nation, comme groupe social déterminé, a une existence différente (quoique non • séparable) de l'existence des individus, de même le caractère national exprime cette combinaison particulière de forces psychiques dont la vie nationale est la traduction au dehors.
On peut se faire une idée des réactions durables qui se produisent au sein d'un peuple en étudiant, comme l'ont fait de nos jours plusieurs psychologues, les réactions momentanées qui se manifestent au sein d'une assemblée ou d'une foule. Quand des individus placés dans des conditions psychologiques différentes agissent les uns sur les autres, un échange partiel s'effectue entre eux, dit M. Tarde, et aboutit à une complication de l'état intérieur individuel ; que ces mêmes individus se trouvent animés d'une passion commune, qu'ils échangent, comme dans les foules, des impressions identiques, ces impressions, se multipliant les unes par les autres, atteindront un degré supérieur d'intensité; à la complication de l'état intérieur individuel aura succédé le « renforcement » de ce même état chez tous. C'est la différence de l'accord à l'unisson. « Une foule, dit M. Tarde, a la puissance simple et profonde d'un large unisson. » Si les sectes, si les castes offrent au plus haut point les caractéristiques des foules, c'est justement parce que les membres de ces groupes étroits « mettent en commun tout un ensemble de pensées, de croyances pareilles », qui, parle seul fait de
la juxtaposition, s'exagèrent à l'infini. On pourrait ajouter que les peuples, lorsqu'un sentiment commun les anime, par exemple l'honneur national ou le souci de la défense nationale, peuvent porter ce sentiment au paroxysme.
Qui ne sait que la simple addition des individus ne donne pas la mesure mentale de l'assemblée ou de la foule ? Chez cette dernière, ce sont les sentiments communs à tous qui peuvent le plus facilement se faire jour et dominer les résolutions ; et ces sentiments sont d'ordinaire les plus simples, les plus primitifs, non ceux qui répondent aux couches les plus récentes de la civilisation. Selon MM. Sighele, Le Bon et Tarde, les hommes réunis à l'état de foule valent moins, au point de vue intellectuel, qu'ils ne valent individuellement. Des jurés intelligents rendent des verdicts absurdes, des commissions formées d'artistes ou de savants distingués se signalent par « d'étranges bévues »; des assemblées politiques votent des mesures opposées au sentiment individuel des membres qui les composent. C'est, dit M. Tarde, que notre capital intellectuel et moral se divise en deux parts, l'une incommunicable, inéchangeable, qui, variant d'individu à individu, constitue l'originalité et la valeur propre de chacun; l'autre échangeable, faite de ces passions, de ces sentiments irraisonnés qui sont communs à tous les hommes d'un certain temps et d'un certain pays. C'est le capital échangeable qui s'accumule dans les foules au détriment de l'autre. — Pourtant, observe-
rons-nous, si les sentiments des foules sont souvent brutaux, ils peuvent aussi être généreux; mais, dans ce dernier cas, ce sont toujours des sentiments élémentaires et spontanés, éveillant le vieux fond de sympathie humaine, qui constituent la moralité des foules.
Les foules organisées ont toujours joué un rôle considérable dans la vie des peuples, mais ce rôle, selon M. Le Bon, n'aurait jamais été aussi important que dans nos démocraties. L'action inconsciente des foules se substituant à l'activité consciente des individus serait, à l'en croire, une des principales caractéristiques de l'âge actuel et des peuples contemporains. Et malgré qu'il ait admis l'extrême infériorité mentale des foules, y compris les assemblées d'élite, M. Le Bon déclare qu'il serait dangereux de toucher à leur organisation actuelle, notamment à leur droit de suffrage. Il n'est pas en notre pouvoir, dit-il, de faire subir aux organismes sociaux des transformations profondes : le temps seul possède une pareille puissance, les foules, sans doute, demeurent toujours inconscientes, mais cette inconscience est peut-être un des secrets de leur force. Dans la nature, les êtres soumis exclusivement à l'instinct exécutent des actes dont la complexité merveilleuse nous étonne; la raison est chose trop neuve dans l'humanité pour pouvoir nous révéler les lois de l'inconscient et surtout le remplacer. — Mais au moins, ajouterons-nous, devrait-elle le guider. Nous ne saurions d'ailleurs admettre, avec M. Le Bon, que la foule psychologique soit un « être provi-
soire », formé d'éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, « absolument comme les cellules qui constituent un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau, manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède ». C'est, croyons-nous, aller trop loin. Entre une simple somme ou moyenne de caractères et une « création de nouveaux caractères » il y a un milieu : à savoir une réaction mutuelle, qui, sans aboutir à une création, n'est cependant plus une simple somme. Et cette réaction mutuelle n'engendre pas un « être psychologique », même « provisoire », mais une combinaison originale et plus ou moins durable.
Au sein d'une nation, les réactions sont infiniment plus complexes et n'ont pas le caractère passager qu'ont les explosions d'une foule ou les passions d'une assemblée. C'est en ce sens, non en un sens métaphysique, que la nation est un être permanent. Aussi ne peut-on juger un peuple par l'examen successif des individus dont il est actuellement com posé : c'est la composition même qu'il faut arriver à saisir, non les éléments isolés. Cëux-ci ont beau être les conditions du composé, leur mise en relation mutuelle fait intervenir des phénomènes spécifiques et des lois spécifiques, ce qui ne veut pas dire qu'elle crée un être nouveau.
Pour faire comprendre en quoi consistent les réactions sociales, Guyau et M. Tarde ont insisté sur les phénomènes de suggestion, plus ou moins analogue
à l'hypnotisme, qui se produisent au sein des sociétés de tous genres, des foules, des assemblées, des peuples. M. Tarde'définit,avec Taine1, le cerveau humain un organe répétiteur et multiplicateur : chacune de nos perceptions, chacune de nos pensées se reproduit, se propage à l'infini, à travers les circonvolutions de la substance grise, et l'action cérébrale peut être considérée comme « une perpétuelle autoimitation ». Si la vie mentale individuelle est une suggestion imitative de cellule à cellule, la vie sociale est une suggestion de personne à personne. Une société, par conséquent, une nation peut être définie « une collection d'êtres en tant qu'ils sont en train de s'imiter entre eux2 ». A peine né, l'enfant imite le père et se modèle en tout sur lui ; à mesure qu'il grandit et s'émancipe en apparence, on voit se développer en lui, sans qu'il s'en doute, de plus amples besoins d'imitation : d'innombrables « hypnotiseurs » s'adjoignent à l'hypnotiseur primitif qui, jadis, l'influençait seul. En même temps et à son insu, il devient lui-même un hypnotiseur, par rapport à d'innombrables hypnotisés : c'est ce que M. Tarde appelle le passage de Y unilatéral au réciproque. « L'état social, comme l'état hypnotique, n'est qu'une forme du rêve... N'avoir que des idées suggérées et les croire spontanées, telle est l'illusion propre au somnambule et aussi bien à l'homme social. »
Sans aller jusqu'à croire ainsi qu'il y ait réelle-
i De l Intelligence, I, 1. IV, ch. i.
* Tarde les Lois de limitation, ch. m. Qu'est-ce qu'une société?
ment suggestion hypnotique entre les individus d'un peuple, ou que presque tout, dans ce peuple, soit comme à l'état de rêve, on peut et on doit admettre qu'entre les cerveaux des individus se produit un ensemble d'influences aboutissant à une organisation de sentiments et d'idées dont l'explication ne réside plus dans un seul individu, ni même dans la simple somme des individus, mais dans la mutuelle dépendance des individus les uns par rapport aux autres et aussi par rapport à ceux qui les ont précédés. C'est seulement en ce sens, selon nous, qu'il y a « organisme » national, c'est-à-dire solidarité telle que l'explication de la partie doit être cherchée dans le tout, non moins que celle du tout dans les parties.
Les états de conscience des particuliers peuvent retentir sur la conscience générale, mais non directement : ils commencent par agir les uns sur les autres en vertu des rapports qui les mettent en contact, et c'est seulement le résultat de cette action mutuelle qui finit par modifier plus ou moins l'esprit riational. Ce dernier a proprement pour causes génératrices immédiates les conditions où se trouve le corps social dans son ensemble. Et ces conditions ne sont plus les mêmes que les conditions particulières où se trouvent les individus. Il faut donc distinguer avec soin les conditions nationales et les conditions individuelles ; le caractère delà nation dépend directement des premières et indirectement des secondes. Il y a ainsi des degrés de composition divers, formant une hiérarchie, entre les forces qui pro-
<3uisent la combinaison sociale, aussi nouvelle que celle de l'oxygène avec l'hydrogène clans l'eau .
Toute nation a, en un certain sens, une conscience propre et une volonté propre. C'est là une vérité de sociologie trop méconnue par les systèmes étroits, soit d'économie politique et de politique, soit de psychologie et de morale qui, groupés sous le nom d'individualisme, aboutissent à un véritable atomisme social. Nous ne prétendons pas ici réaliser des abstractions, prêter à un peuple une « âme », un « moi », comme certains sociologues, tels que M. Worms ou M. Novicow. ïl y a là une question de philosophie première et même de métaphysique que nous réservons. Mais, de même qu'il existe en chaque individu un système d'idées-sentiments qui sont aussi des idées-forces, «'exprimant dans sa conscience et dirigeant sa volonté, ainsi en est-il chez une nation. Parmi les idées dirigeantes des divers individus, il y en a qui ont trait précisément à la société même dont ils sont membres, •du tout dont ils sont partie. Ces idées sont l'effet et la représentation en chacun de nous des actions et réactions sociales que, pour notre part, nous exerçons et subissons. Chaque Français a sa fonction propre dans la nation et, quelque individuels que puissent être ses intérêts mêmes ou ses devoirs, ils sont toujours liés plus ou moins aux intérêts et devoirs de la France ; nous ne pouvons donc pas ne point avoir dans notre cerveau des pensées représentatives du bien commun et de l'idéal commun, plus ou moins
exactement interprété, plus ou moins rapporté à nousmêmes comme centre de perspective. De là, dans l'ensemble des cerveaux et des consciences, un système d'idées reflétant le milieu social, comme il s'y trouve un système d'idées reflétant le milieu physique. C'est un déterminisme collectif dont une partie est en nous et les autres parties dans tous les autres membres de la communauté. Ce système d'idées mutuellement dépendantes constitue la conscience de la nation, qui ne réside pas dans un cerveau collectif, mais dans la totalité des cerveaux individuels, et qui cependant n'est pas une simple somme d'intelligences individuelles.
Cette systématisation d'idées-forçes en dépendance réciproque explique, outre la conscience nationale, la « volonté nationale >>, qui, comme toute volonté, réalise plus ou moins un idéal moral C'est par usurpation que les électeurs d'un pays ou, qui pis est, d'une circonscription, décorent leurs votes du nom de volonté nationale. Il n'y a là qu'un substitut pratique, essentiellement partiel et incomplet, dont on est obligé de se contenter jusqu'à nouvel ordre, mais qui n'a pas le caractère de « souveraineté » mystique mis en avant par les démagogues. En fait, le caractère national n'est pas toujours le mieux exprimé par la foule, par ce qu'on nomme le vulgaire, ni même par la majorité actuelle. Il y a une élite naturelle qui, mieux que tout le reste, représente l'âme d'un peuple entier, sa pensée la plus profonde et sa volonté la plus essentielle. C'est ce qu'oublient
trop nos politiciens. Rousseau lui-même leur a cependant appris qu' « il y a souvent une grande différence entre la volonté de tous et la volonté générale » : la première n'est qu'une somme de volontés dont chacune peut tendre à un intérêt particulier ; la seconde seule représente l'intérêt commun. Tout au moins, pourrait-on dire, représente-t-elle la tendance de la nation entière, produite par le système d'idées et de sentiments qui la dirige ; les esprits individuels sont les facteurs de cette volonté nationale, sans qu'aucun d'eux l'ait vraiment en lai. Un individu, en effet, ne connaît jamais entièrement sa propre volonté, si on entend par là son système d'idées et de sentiments directeurs; à plus forte raison ne peut-il connaître la volonté nationale, qui a pour constituants tous les vouloirs individuels, plus leurs actions réciproques et la résultante qui en dérive. Cette résultante va toujours plus loin que chaque individu en particulier ne l'avait prévu et voulu. La volonté nationale ne peut donc jamais être entièrement consciente de soi, pas même dans l'élite, pas même chez le plus grand génie, fût-il Napoléon. L'avenir seul révèle à la longue la vraie direction du mouvement national, qu'on ne peut que prévoir avec plus ou moins d'incertitude d'après l'histoire du passé et d'après l'état présent de la nation.
IL — Auguste Comte a considéré l'individu isolé comme une abstraction, et c'était aussi un des principes de Hegel. Les économistes, de leur côté, ont insisté sur l'essentielle solidarité des intérêts, des
li PSYCHOLOGIE DU PEUPLE FHANÇATS
besoins, des modes de production, de distribution et de consommation, solidarité qui, selon Marx, aboutit aux formes historiques de la propriété et aux régimes du travail. Mais une solidarité plus intime encore est celle qui, comme nous venons de le' voir, établit, une mutuelle dépendance entre les pensées, les sentiments, les impulsions. La conception d'une nationalité n'est donc ni purement physiologique et ethnographique, ni purement économique. L'individualité nationale se manifeste avant tout par des signes psychologiques : langage, religion, poésie et arts, monuments, l'opinion qu'elle a d'elle-jnême ou qu'ont d'elle les autres, enfin ses héros et ses représentants historiques. L'histoire d'un peuple révèle aussi son caractère, à la condition qu'on en observe avec soin les moments divers et qu'on en tire ce qu'on a appelé la « moyenne historique ». Il y a en effet, dans la longue existence d'un peuple, des périodes où, par un concours de circonstances particulières, les produits de la vie intellectuelle, morale, artistique, revêtent un caractère qui n'est pas de tous points conforme au génie habituel de la nation ; mais, si vous prenez la moyenne d'un grand nombre de périodes différentes, le résultat sera l'image fidèle du caractère national.
La langue, à elle seule, n'est pas un indice suffisant de ce caractère , puisqu'elle peut avoir été importée. Toutefois, même dans ce cas, la comparaison de la langue primitive avec la langue dérivée permet de reconnaître les tendances propres-
de la nation, qui imprime toujours sa marque sur son langage. Lazarus dit avec raison que la langue est, pour l'esprit d'un peuple, ce que le sol nourri cier est pour son corps.
Si le langage est la somme des noms donnés aux* choses perceptibles, on peut dire que la mythologie est la somme des noms donnés aux secrets soupçonnés ou conclus derrière ces choses ; mais les langues sont beaucoup plus diverses que les mythes, qui se ressemblent d'autant plus qu'on remonte vers les temps primitifs.
Les idées plus ou moins réfléchies d'un peuple sur l'origine et la nature de l'univers, ainsi que sur le sens et la valeur de la vie, agissent nécessairement sur sa moralité, sur son bonheur, sur son caractère : de là Finfîuence non seulement des religions, mais des philosophies et des littératures ; de là leur importance pour la psychologie des nations.
La poésie révèle souvent l'âme d'un peuple, tout au moins ses aspirations les plus profondes. Pourtant, elle ne ferait pas toujours deviner son caractère, sa conduite, sa destinée. La poésie anglaise nous indique les rêves, les sentiments, la nature de l'imagination anglaise ; à qui eût-elle fait prévoir l'histoire anglaise? Et surtout, si vous vous attachez à la poésie d'un demi-siècle ou d'un quart de siècle, vous ne pouvez, comme le voudraient les prophètes actuels de la « décadence latine » , en tirer des conséquences, sur ïa nation entière et sur son avenir.
Dans les caractères nationaux, il faut considérer
la sensibilité, l'intelligence, la volonté. La sensibilité, par son côté physiologique, tient surtout à la constitution et au tempérament héréditaires. Elle joue un rôle capital chez les groupes comme chez les individus. Les peuples ne diffèrent pas moins sous le rapport de l'intelligence. Il y a une logique nationale ; chaque peuple se fait plus ou moins consciemment, son discours de la méthode. L'un préfère observer, comme l'Anglais ; l'autre raisonner, comme le Français ; l'un aime mieux déduire, l'autre induire. Chaque peuple a même ses erreurs préférées, ses péchés mignons de logique, sa sophistique nationale. Aussi non seulement nous devons à notre nation un certain nombre dépensées et d'idées déterminées, mais nous lui devons des formes de pensée, des cadres tout faits où les idées viennent se classer, des catégories sous lesquelles nous les rangeons et qui nous semblent à priori. La langue nationale, qui fixe et les idées et les méthodes, impose ces formes intellectuelles à chaque individu et l'oblige à rester dans le moule commun. On peut, avec M. Le Bon, classer les intelligences nationales selon les degrés divers de l'aptitude assimilatrice et de l'aptitude créatrice. La première permet de comprendre, de retenir et d'utiliser les faits dont se compose l'ensemble des arts, des sciences, de l'industrie , en un mot tout ce qui constitue la civilisation ; « certains peuples civilisés, les Asiatiques notamment, la possèdent à un haut degré, mais ne possèdent que celle-là». La seconde permet d'étendre sans.
FAGTEURo DES CARACTÈRES NATIONAUX 17
cesse le champ de l'activité humaine; à elle sont dues les découvertes sur lesquelles la civilisation actuelle repose : « ce n'est que chez les Européens qu'on trouve quelques peuples qui la possèdent ». Mais il faut se défier ici des généralisations prématurées; le manque d'esprit créateur peut tenir à d'autres circonstances que l'intelligence même d'une nation.
Ce qu'il y a de plus fondamental dans le caractère national comme dans le caractère individuel, c'est la volonté. Et par la volonté, nous entendons la direction générale des inclinations, soit naturelle, soit acquise. L'ensemble des tendances se trouve finalement porté dans tel sens plutôt que dans tel autre, ce qui fait qu'unpeuple,dans les diverses circonstances de la vie nationale ou internationale, a sa manière habituelle de se déterminer. On peut s'attendre de sa part à telle démarche de la volonté plutôt qu'à telle autre, à de la sympathie ou à de la malveillance, à un esprit vindicatif ou oublieux, à des penchants désintéressés ou égoïstes. Semper idem velle atque idem nolle, disaient les stoïciens pour marquer la manière habituelle de vouloir qui fait le vrai caractère. Alors même qu'une nation est versatile, elle a une façon relativement constante de vouloir, qui consiste précisément pour elle à changer sans cesse de déterminations. Sa volonté est, pour ainsi dire, constamment inconstante. Le vrai « caractère » c'est donc toujours la manière habituelle de vouloir ou de ne pas vouloir. Le tempérament influe surtout sur la façon de jouir et de souffrir, comme aussi de
traduire en mouvements les sentiments et volitions ; le caractère influe principalement sur la façon même de vouloir et sur la direction de la volonté.
Le tempérament général et la constitution des organes spéciaux constituent, pour ainsi dire, la statique du caractère collectif ; mais il y a aussi une dynamique qui en produit le développement : c'est le milieu physique et surtout social, avec la réaction mutuelle des intelligences ou des volontés. La constitution héréditaire du corps et celle des divers organes, qui s'expriment dans les qualités natives de la sensibilité et de l'activité, est comme la force centripète du caractère Dational ; l'intelligence et la volonté réfléchie en sont la force centrifuge.
III. — D'après ce qui précède, la physiologie des peuples, qui nous montre ce qu'ils ont d'héréditaire dans leur conformation même, est la première base de leur psychologie. La structure anatomique doit d'abord être prise en considération. La taille, le développement de la poitrine, des muscles, du système nerveux, surtout du cerveau, sont, pour les groupes comme pour les individus, les indices d'une constitution plus ou moins vigoureuse et, en outre, plus ou moins propre au travail musculaire ou intellectuel. Telle constitution héréditaire, telles aptitudes : le cerveau se trouve prêt pour tel mouvement dans telle direction et non dans telle autre. En négligeant le poids des cerveaux exceptionnellement lourds (Guvier, Cromwell, Byron, Tourguenef, etc.),
on trouve encore une moyenne de 100 grammes en plus chez les hommes remarquables : il y a donc une relation, générale seulement, entre le poids cérébral et l'intelligence. Mais ce n'est là qu'un élément d'appréciation insuffisant, et les variations de poids absolu peuvent tenir à une multitude de causes, principalement aux proportions générales de l'organisme1. De même pour le volume. Les Polynésiens ont un cerveau plus grand de 27 centimètres cubes en moyenne que celui des Parisiens ; mais c'est à leur haute stature qu'ils sont redevables de cet avantage. Les BeDgalis, population pauvre et déshéritée de l'Hindoustan, doivent à leur petite taille de n'avoir qu'une capacité crânienne de 1 362 centimètres cubes, tandis que celle des Parisiens est de 1 560 centimètres cubes et celle des Polynésiens de 1 587. A une masse organique moindre correspond une moindre masse cérébrale. C'est aussi la principale raison du volume inférieur des cerveaux féminins. Malgré la difficulté des mensurations, le volume, le poids et surtout la configuration du cerveau, ainsi que ses qualités chimiques et électriques, mal connues, ont une valeur incontestable pour les appréciations d'ensemble. La forme ovale et allongée du cerveau (dolichocéphales) ou sa forme ronde et élargie (brachycéphales) est aussi, comme nous le verrons, très importante pour déterminer les sous-races ; elle semble indiquer un développement du cerveau dans des directions
Voir Tempérament et caractère, livre 111.
différentes, qui peut entraîner des tendances mentales également différentes. Même parmi les crânes longs, il importe de savoir si l'allongement est dans le sens du front ou dans le sens de l'occiput : le développement frontal correspond plus particulièrement aux facultés intellectuelles, le développement occipital aux passions sensuelles.
Outre la constitution, principalement cérébrale, il importe de considérer le tempérament des peuples. Les anthropologistes, tout absorbés dans les comparaisons et mensurations anatomiques, n'en ont point assez tenu compte. Cependant la structure du corps n'est pas tout, il est essentiel de savoir quels sont les modes et l'intensité de son fonctionnement. On sait que le tempérament est constitué par le ton même de la vitalité dans l'organisme et par sa direction générale soit vers l'acquisition, soit vers la dépense1. Cette direction que prennent les forces accumulées dans l'organisme donne, du même coup, la direction native du caractère, c'est-à-dire l'orientation dominante de la sensibilité et de l'activité. ïl est clair que le tempérament, étant ainsi le mode original de fonctionnement qui appartient à l'organisme entier, et plus spécialement au système nerveux, doit tendre à se transmettre par hérédité dans une race, comme se transmettent la forme et la structure de l'organisme. De plus, les modifications du tempérament amenées soit par l'âge, soit par les changements de la
* Voir Tempérament et caractère, livre I.
FACTEURS DES CARACTÈRES NATIONAUX g
santé, soit par la réaction constante de la volonté et de l'intelligence sur l'organisme, devront affecter dans une certaine mesure les germes eux-mêmes. L'enfant engendré par un père malade et affaibli peut avoir lui-même une faiblesse congénitale; le fils engendré dans la vieillesse ne ressemble pas à ceux qui ont été engendrés dans l'âge mûr ou la jeunesse ; il héritera d'un tempérament modifié par l'influence des années. Chez les peuples, le tempérament ne peut manquer de varier comme chez les individus, selon les qualités du sang, des muscles, surtout des nerfs, qui président à l'emmagasinement, à la distribution et à l'emploi des forces. Certains peuples, pris en masse, sont plus sanguins, ce qui ne résulte pas seulement du climat, mais encore de la race. En général, les sanguins sont les peuples du Nord, bien nourris en vertu des nécessités d'une température froide, mais descendant aussi, pour la plupart, de populations blondes au teint rosé et au sang vif. Souvent une dose de flegme y tempère k fougue sanguine. Le Midi abonde en bilieux et nervo-bilieux, grâce à l'activité des échanges nutritifs que produit une lumière plus brillante et plus chaude. Les nerveux sont aussi fréquents parmi les Celtes et les Slaves, dont un certain nervosisme semble même caractéristique. En France, l'excitabilité nerveuse de la nation est presque proverbiale. Ce que nous avons dit ailleurs des tempéraments s'applique aussi aux groupes comme aux individus.
IV. — Trois grandes causes agissent en sens inverse pour former et maintenir la constitution et le tempérament, comme aussi le caractère psychique d'un peuple : la première est l'hérédité, qui fixe la race; la seconde est l'adaptation au milieu physique ; la troisième, l'adaptation au milieu moral et social. Le temps élimine peu à peu les individus les moins adaptés , pour conserver de préférence ceux qui s'accordent avec les conditions de la vie en commun. Les deux premières causes constituent les facteurs physiques du caractère national; la troisième constitue le facteur psychique et social. Or, par l'effet du progrès même, une grande loi se manifeste, qu'on peut ainsi énoncer : — A mesure qu'un peuple se rapproche du type moderne, l'action du milieu social va l'emportant sur celle du milieu physique ; bien plus les facteurs physiques tendent eux-mêmes à se transformer en facteurs sociaux.
Certaines qualités acquises, quand elles ont pénétré assez profondément l'organisme pour modifier le tempérament ou même la structure, principalement celle du cerveau, se transmettent par hérédité et s'accumulent chez les descendants. Il se produit ainsi dans un peuple, par sélection, une déviation progressive à partir du type primitif, et cette déviation est ou un progrès ou une décadence. Supposons que, parmi les individus d'une espèce zoologique, il y en ait un chez qui certain trait particulier s'exagère et franchisse les limites normales (d'ailleurs mal déterminées) : ce changement consti-
tuera une variété individuelle ; si cette variété devient héréditaire, elle constituera une race ou sous-race, comme le faux acacia sans épines, découvert en 1803 par M. Drouet dans sa pépinière de Saint-Denis, et qui est devenu l'ancêtre de tous les faux acacias également sans épines, aujourd'hui si communs dans nos jardins1. Des phénomènes analogues se produisent dans les sociétés humaines. Ce que Broca a si bien nommé les sélections sociales est un agent continuel qui tend à maintenir sous certains rapports, à altérer sous d'autres le caractère national, par une adaptation et réadaptation continuelle des éléments nouveaux de la population aux conditions anciennes du milieu physique et psychique. Pour mieux comprendre cette loi capitale, on peut voir ce qui se passe dans le phénomène de l'acclimatement. Parmi les immigrants, les uns meurent, les autres survivent, selon le degré de résistance au climat nouveau. Ces derniers ont eux-mêmes des enfants plus capables de résister. On a cité, par analogie, un curieux exemple d'adaptation à un nouveau milieu chez le rat et chez le chat en Amérique. Dans les locaux où sont maintenues à l'état de congélation les viandes destinées au marché de l'Europe, le rat a fini par s'acclimater et par pulluler, en se transformant par sélection en animal à toison épaisse. On a dès lors cherché à lui opposer le chat, mais ce dernier s'accommodait fort peu d'une température constamment
4 Voir Tempérament et caractère, livre V.
inférieure à zéro. Un seul individu parvint à résister r une chatte angora, et sa postérité s'adapta si bien au milieu, qu'aujourd'hui elle souffre et périt à la température normale1. Des résultats analogues se produisent pour l'acclimatement des races humaines. Les éléments qui survivent dans une race de colonisateurs sont ceux qui se rapprochent le plus des mdigènes par les caractères constitutifs propres à assurer l'adaptation au climat. En vain une série de races très différentes se succèdent dans une région à traits caractéristiques; de ces diverses races subsistent toujours les individus qui reproduisent ie mieux le « type régional » .Transportés en Amérique, les Anglais se transforment et tendent à se rapprocher des Peaux- Rouges. Selon M. de Quatrefages, J'Anglo-Saxon Américain présente, dès la seconde génération, des traits du type indien, qui le font ressembler aux Leni-Lennapes, aux Iroquois, aux Cherokees. Le système glandulaire se restreint au minimum de développement, la peau devient sèche comme du cuir; la chaleur du teint et laroaigeur des joues sont remplacées, chez l'homme, par un coloris de limon, chez la femme, par une pâleur fade. La chevelure devient lisse et ibrunit ; l'iris est foncé, le regard perçant et sauvage. On reconnaît là, selon nous, une transformation du type sanguin en type nervobilieux, produite par les conditions du climat, qui altèrent les métamorphoses internes : un tempéra-
* Voir de Lapouge, les Sélections sociales, p. 135, livre intéressant où se mêlent paradoxes et vérités.
ment d'abord intégrateur se trouve incliné vers la dépense et la désintégration. Ce résultat finit par amener des altérations secondaires dans la structure même des organes; la tête se rapetisse, s'arrondit ou devient pointue ; le cou s'allonge, les os zygomatiques et les masseters se développent; les fosses temporales deviennent profondes, les mâchoires massives; les os s'allongent, principalement à l'extrémité supérieure et aux mains, si bien que la France et l'Angleterre fabriquent pour l'Amérique du Nord des gants à part, dont les doigts sont particulièrement allongés. Le larynx est grand, la voix rauque et criarde. Le bassin de la femme se rapproche, clans les extrêmes, de celui du singe. Le langage même tend vers le polysynthétisme des langues des Peaux-Rouges, dont il reproduit les mots-phrases et les phrases-formules. Le goût des couleurs criardes paraît être un autre trait de ressemblance. Quant au caractère, il suit nécessairement les modifications du tempérament et de l'organisme ; ce n'est plus l'Anglais, c'est le Yankee. Lorsque cette modification du type anglo-saxon en Amérique ne s'explique pas par le mélange des sangs, elle est un signe de décadence, et souvent de « régression » vers des types ancestraux inférieurs.
Des effets analogues se produisent dans les milieux moraux. Les idées et sentiments des races émigrées prennent en quelque sorte la teinte des pays nouveaux. Les races qui sont venues se mêler en France ont acquis, au moral comme au physique, les qualités qui assuraient le mieux le succès dans notre pays, qui
26 PSYCHOLOGIE DU PEUPLE F il A N Ç A I S
étaient les plus estimées, les plus puissantes sur l'opinion, les plus utiles au point de vue économique, moral, religieux, politiquè, etc. Ainsi se produisent les sélections qui maintiennent ou modifient peu à peu le caractère national.
IV. — Etudier la valeur respective des peuples d'après leurs éléments ethniques, en déduire les chances qu'ils ont dans la lutte pour l'existence, évaluer numériquement, s'il est possible, le degré de supériorité des parties directrices de l'humanité, voilà l'espoir des anthropologistes les plus récents. Selon MM. Ammon, de Lapouge et Closson, chaque nation, au point de vue ethnique, est formée de strates superposés, constitués d'éléments identiques, mais mélangés dans des proportions qui varient de la base au sommet. Les éléments anthropologiques supérieurs peuvent exister en plus grande quantité dans les strates les plus élevés. Non seulement la composition morphologique des classes d'une même population est différente, mais elle varie aussi dans le temps. L'observation montre que le même système de stratification ne se conserve pas. « D'une manière générale, les éléments sont bien classés dans le même ordre de densité, mais les proportions varient dans chaque couche suivant les époques. En écartant l'hypothèse d'une immigration ou d'une émigration, si l'on étudie un peuple en progrès, les couches supérieures vont en s'enrichissant d'éléments supérieurs; si le peuple est en décadence, l'uni-
formité tend à -s'établir, et les éléments supérieurs tendent à disparaître partout *. » Dans une population, les individus d'une race déterminée peuvent être en telle proportion que les autres individus puissent être négligés : « on dit alors, par tolérance, que cette population est pure ». La race ainsi comprise est une notion d'ordre zoologique ; elle n'a pas de rapports fixes avec la langue. Il faut aussi la distinguer nettement de la race politique, pour laquelle il serait bon de choisir un nom différent et que produisent des individus de races diverses réunis pendant des siècles en un même État, soumis aux mêmes institutions, dirigés par des croyances uniformes. Ces races « secondaires » sont des composés plus ou moins stables, mais pourtant définis, et différents de ceux que les mêmes éléments, autrement groupés, produiront à côté d'eux. Ces groupes, « ethnes » ou « ethnies », comme M. de Lapouge propose de les nommer, sont le plus souvent en antagonisme avec la race zoologique.
La psychologie des races qui entrent ainsi dans la composition d'un peuple offre les plus grandes difficultés. Si l'on pouvait étudier un certain nombre d'individus de sang pur et dégager leur caractère général des variations individuelles, on aurait de précieuses données, mais le « pur sang » est un idéal introuvable. Alors même que tous les traits physiques d'une race sont extérieurement visibles chez un individu, — par exemple chez un Normand typique ou un Auvergnat
' De Lapouge, les Sélections sociales.
typique, — il y a nécessairement d'invisibles traces de croisement, surtout dans cet organe si complexe qui est le cerveau. Tel fils peut être le portrait physique de son père sans en être le portrait moraL D'autre part, si vous mêlez des races diverses au sein d'une même nation, il se produira une composition de caractères dont les lois sont encore plus difficiles à déterminer que celles du croisement physique. Les diverses particularités organiques des parents peuvent se transmettre chacune pour soi saïis se commander l'une l'autre, si bien que la môme couleur des yeux, par exemple, n'entraînera pas nécessairement la même longueur de crâne, ni même des cheveux de couleur identique. Weissmann a en partie expliqué comment se produisent ces combinaisons, le plus souvent fortuites, au sein des germes. C'est, pourrait-on dire, comme un kaléidoscope où quelques morceaux de verre colorés se combinent sans être solidaires : l'un n'entraîne pas l'autre. Au moral, on ne saurait concevoir une aussi complète absence de solidarité entre les diverses aptitudes ou tendances : une volonté énergique retentit sur la sensibilité et sur l'intelligence, et réciproquement, lly a donc des lois de composition pour le caractère, lois que nous connaissons encore bien incomplètement et qui aboutissent à des résultantes très complexes» La même chimie mentale, nous l'avons vu, se produit en grand chez un peuple : on y retrouve les mêmes résultais grossis, mais encore plus difficiles à analyser.
Malgré ces difficultés, la psychologie des peuples-
n'est point impossible, puisqu'elle peut se déduire de l'observation des individus et des groupes. Même au point de vue des races, on peut se faire une sorte de schéma assez fidèle pour la représentation de leur physionomie morale. Mais il ne faut pas oublier que les lois de révolution tendent à rendre les races anciennes de plus en plus méconnaissables, soit par leur fusion mutuelle, qui va croissant, soit par l'augmentation des diversités individuelles qui viennent recouvrir et effacer le vieux fonds héréditaire. Les caractères vraiment ethniques, produits de l'hérédité, vont en régressant pour laisser la place à des caractères de plus en plus complexes et variés, de plus en plus individuels ou tenant à des influences prochaines de famille. II en est ainsi même de la taille et du teint. L'isolement des Esquimaux aurait dû maintenir la pureté de leur race; cependant, dit M. de Quatrefages, « les variations de la taille y dépassent les limites individuelles permises. . . » . — « Au passage d'Holham, l'Esquimau ressemblait exactement à un nègre; au goulet de Spafarret, à un Juif », dit Seeman. Selon King, le visage ovale associé à un nez romain n'est pas rare chez eux. Leur teint est tantôt très foncé, tantôt très clair. La variation et le mélange des types physiques et moraux sont encore bien plus grands chez les peuples civilisés : l'Europe centrale nous offre, l'un près. de l'autre, toutes les variétés de crânes, de visages, de teints, de tempéraments, de caractères.
En dehors de toute considération de race, le même état social, surtout chez les primitifs, impose des
mœurs semblables. La vie des nombreuses tribus d'Indiens de l'Amérique présente les mêmes caractères que la vie des tribus de l'Arabie, de l'Asie centrale et de l'Europe. Les nations sauvages, malgré la parenté de sang, sont divisées, dit Humboldt, « en une grande, quantité de tribus qui se haïssent mortellement et qui ne se lient jamais entre elles ». Les principaux ennemis des Indiens Warram, dit Appun, sont les Indiens Caraïbes, qui souvent envahissent leur territoire, les surprennent et les massacrent. On a dit aussi avec raison que les formes d'organisation les plus diverses se rencontrent dans des sociétés de même race, tandis que des similitudes frappantes s'observent entre des sociétés de races différentes1. La cité a existé chez les Phéniciens, comme chez les Romains et les Grecs ; on la trouve en voie de formation chez les Kabyles. La famille patriarcale était presque aussi développée chez les Juifs que chez les Indous, mais elle ne se retrouve pas chez les Slaves. La famille maternelle et le clan s'observent partout. « Le détail des preuves judiciaires, des cérémonies nuptiales est le même chez les peuples les plus dissemblables au point de vue ethnique. » Faut-il pourtant en conclure, avec M. Durckheim 2, que a l'apport psychique » résultant de la nature ethnique, est trop général pour exercer une influence sur « le cours des phénomènes sociaux? » Si la famille maternelle, le clan, les preuves judiciaires, les cérémonies nuptiales se retrou-
1 Durckheim, la Méthode sociologique, p. 133. Paris, Alcan, 1835.
2 Jbid.
vent partout, c'est qu'il s'agit là de processus proprement sociaux, qui peuvent s'imposera toutes les races dans les mêmes conditions sociales; mais, au sein d'une nation, tout s'explique-t-il de même? La famille aura beau être organisée identiquement chez deux peuples, l'un aura le respect de la famille , l'autre ne l'aura pas. Est-il bien vrai aussi, comme M. Durckheim semble l'admettre, que le développement des arts en Grèce ne tienne en rien à la race, mais seulement à des conditions sociales? Faut-il croire que des nègres auraient pu remplacer les Athéniens? ou simplement des Hébreux, et invicem ? Nous ne saurions admettre que rapporter le développement des arts grecs à des dispositions esthétiques soit expliquer « le feu par le phlogistique et les effets de l'opium par la yertu dormitive » . Le génie natif de Phidias était sans doute pour quelque chose dans ses chefsd'œuvre, et ce génie, à son tour, n'était pas complètement indépendant des hérédités et de la race dont Phidias descendait. « Nous ne connaissons aucun phénomène social qui soit placé sous la dépendance incontestée de la race », dit M. Durkheim. Aux États-Unis, lui répond M. Novicow1, la présence de 7 millions et demi de nègres, au milieu de 55 millions de blancs, soulève des difficultés considérables qui tiennent à la race et non au milieu. Ce qui est vrai, c'est que les questions de races deviennent de plus en plus secondaires à mesure que la civili-
1 L'avenir di la race blanche.
sation augmente; en revanche, le milieu social et historique prend une importance croissante.
V. — Selon M. G. Le Bon, les caractères moraux et intellectuels communs, qui constituent un type national, seraient aussi stables que les caractères anatomiques qui permettent de déterminer une espèce. Mais autre est cet organe éminemment plastique et mobile qu'on nomme le cerveau ; autres les caractères anatomiques, comme la taille, l'angle facial, l'indice céphalique, les couleurs des yeux ou des cheveux, etc.
L'évolution des peuples, comme les darwinistes l'ont bien montré, peut être soit collective, soit sélective. Dans le premier cas, soumis à des influencesidentiques de milieu, de climat, etc., c'est l'ensemble des éléments sociaux qui se modifie à la fois ; dans le second cas, quelques individus seuls, à qui leur organisation spéciale permet une meilleure adaptation, survivent et laissent une postérité; la société se transforme ainsi par l'élimination graduelle de certaines familles et de certains éléments ethniques. D'après MM. Arnrnon et de Lapouge, ce dernier cas serait de beaucoup le plus important. La sélection agit, en tout cas, plus rapidement que le milieu et le climat; mais elle exige d'innombrables sacrifices d'individus : « elle coûte en existences ce quelle rend en vitesse», 11 ne faut donc pas se figurer qu'un peuple passe, dans son ensemble « de la jeunesse à l'âge mûr, puis à la vieillesse », comme disait Pascal. Le peuple se
développe au moyen de la sélection , par la fixation des qualités qui ont protégé les individus ; quand il paraît vieillir et dégénérer, c'est que ses meilleurs éléments sont débordés plus tard, envahis, absorbés par des éléments inférieurs qui se substituent à eux. Paul Broca fut, semble-t-il, le premier à employer l'expression sélection sociale. « C'est la société, » dit-il avec raison, « qui devient le théâtre principal de la lutte pour l'existence ». La guerre, la colonisation, le taux d'accroissement des populations, la concurrence pour la suprématie industrielle, politique et intellectuelle, tels sont, selon les néo-darwinistes, les phénomènes les plus apparents de la sélection qui s'opère entre les divers peuples. Quant aux agents de sélection qui agissent à l'intérieur d'un même peuple, ce sont la guerre et le service militaire les migrations intérieures de la population et le développement des villes ; la punition des criminels, l'assistance des classes besoigneuses, la persécution et l'ostracisme social sur le terrain religieux ou autre, le favoritisme politique et les antipathies politiques, le célibat, les lois, les coutumes, les idées sociales et religieuses à l'égard du mariage et des relations sexuelles, le désir de s'élever, dans ses rapports avec la manière de vivre, etc.1. Ces agents sont les principaux parmi ceux qui déterminent l'accroissement ou la décroissance des divers éléments, bons ou mauvais, qui sont constitutifs d'une population.
4 Colson, la Dissociation par déplacement. {Revue de sociologie, 1895.)
La sélection naturelle permettant seulement la survivance des plus aptes, on l'a souvent considérée comme assurant l'accroissement des formes et des types les plus élevés, l'extinction des plus inférieurs. Cette conception n'est pas vraie dans le monde animal, ou l'appropriation aux conditions actuelles du milieu n'implique pas toujours une supériorité intrinsèque. Dans le monde social, les forces sélectives opèrent aussi en faveur du type le mieux accommodé à l'ensemble des conditions actuelles, mais ces conditions ne préservent pas pour cela les "types les plus nécessaires au développement supérieur de l'humanité ; souvent, au contraire, elles les laissent exterminer. Guerre et militarisme, persécutions, célibat religieux, généralisation des conditions plus luxueuses d'existence, aspirations sociales et professionnelles, accumulation de la population, voilà des agents qui ont souvent empêché l'accroissement des éléments supérieurs en qualités physiques, psychiques et morales. De même, dans la lutte réciproque des nations et des civilisations, « la force brutale a fait disparaître des races de la plus grande importance pour le progrès humain1 ». La faculté d'adaptation au milieu n'est donc pas toujours en rapport avec la supériorité générale de l'individu et de la race. « Il n'y a aucune raison... pour que, dans la lutte pour l'existence, le plus grand, le plus beau, le mieux armé, le plus intelligent l'emporte. Les qualités accessoires, si
4 M. Closson, la Dissociation par déplacement*
importantes en soi qu'elles puissent être, ne comptent pas comme condition de succès dans la lutte : il ne faut tenir compte que du côté, du très petit côté par lequel s'établit le contact entre les adversaires. Mainte espèce bien douée doit la survivance non à ses plus brillantes qualités, mais à un peu plus de résistance à une intoxication microbienne. De même, dans la lutte des éléments sociaux, c'est une qualité triviale et parfois un défaut qui décident du succès des pires1. » Actuellement, selon les pessimistes, la sélection sociale, qui s'est largement substituée à la sélection naturelle, agit de façon à nuire aux éléments supérieurs, à favoriser le triomphe et la multiplication des médiocres. La sélection militaire, par exemple, a pu être une cause de triages avantageux chez les sauvages : elle assurait la supériorité aux plus forts, aux plus braves, aux plus adroits; mais, chez les peuples civilisés, guerre et militarisme sont des fléaux dont le résultat définitif est de déprimer la race ; ils l'affaiblissent par la mort des combattants, puis par celle des non-combattants victimes des suites matérielles de la guerre, enfin par la réduction de la natalité : de plus, la sélection, ici, protège surtout les faibles et les infirmes, en livrant aux chances de mort les plus vigoureux. A d'autres points de vue, le militarisme sort le paysan de ses habitudes, lui fait prendre le goût de F oisiveté, de la vie urbaine, des plaisirs faciles. « La dépopulation des campagnes et le développe-
« De Lapouge, les Sélections sociales.
ment des villes sont accélérés par le séjour forcé dans les garnisons d'une quantité de jeunes gens qui, retournés dans leurs foyers, sont bientôt pris du dégoût de leur vie première et reviennent à la ville après avoir été dans les campagnes un agent de désorganisation1. » La sélection politique, pire encore peutêtre, est le grand facteur de la bassesse et de la servilité. Directement ou indirectement, elle est ruineuse pour les peuples. « C'est la politique qui a fait la fin de la Grèce et de Rome, celle des florissantes républiques italiennes. C'est elle qui a fait périr la Pologne. Dans les relations extérieures elle donne la main à la guerre, qu'elle entretient... La lutte pour la reproduction est tout au bénéfice des classes inférieures, qui, n'ayant rien, multiplient sans compter et font élever l'excédent de leurs enfants par l'Assistance publique. L'avenir n'est pas aux meilleurs, tout au plus aux médiocres. A mesure que la civilisation se développe, les bienfaits de la sélection naturelle se changent en fléaux acharnés après l'humanité2. » Ce qu'il faut reconnaître, c'est que le progrès, dans
4 De Lapouge, les Sélections sociales.
2 M. de Lapouge, Ibid. Cf. John Berry Haycraft, Darwinism and Race progress. M. J.-H. Bradley, d'Oxford [International Journal of Ethics, 1894, p. 283) signale la tendance de la lutte pour l'existence à devenir « une simple lutte de fécondité entre concurrents », où « les éléments moralement supérieurs sont de plus en plus distancés ». Benjamin Kidd, dans son ouvrage sur Y Évolution sociale (ch.ix) admet que les forces sélectives de l'évolution ne lavorisent pas le dé\*eloppement intellectuel ; mais il maintient qu'elles favorisent le développement des qualités morales qui subordonnent l'intérêt éclairé de l'individu au bien de l'organisme social. Voyez aussi C.-H. Pearson, National life and Character (London, 1894); D.-G. Ritchie, Darwinism and Politics (2° édit., London, ^91), et le prof. Huxley, The Struggle for Existence (Nineteenth Century, feb. 1888).
l'humanité, ne s'accomplit pas fatalement, parle seul jeu des « lois naturelles » ; le progrès moral exige la moralité des individus, le progrès social exige que les sociétés travaillent à leur propre destinée, au lieu de s'en remettre à la lutte animale pour la vie. Mais, autant l'optimisme des anciennes écoles était peu scientifique, autant Test peu, à son tour, le pessimisme absolu de certains darwinistes, qui veulent réduire l'histoire à une simple expression de la vie des races *.
VL — Outre qu'ils ont abusé et abusent encore des considérations ethniques dans la physiologie des peuples, historiens et sociologues ont insisté à l'envi sur l'action physique des milieux, et lui ont prêté parfois un rôle créateur ; la sociologie contemporaine doit, au contraire, insister sur la réaction de l'intelligence et de la volonté, provoquée par le milieu même. Les deux termes sont également nécessaires et de leur rapport dépend la solution. L'influence du climat, par exemple, si exagérée par Montesquieu, n'est qu'un des facteurs de l'évolution historique, et son action ne se comprend que combinée avec les autres, avec celle de la race et du milieu social. C'est d'abord en agissant sur le tempérament que le climat peut agir sur le caractère. Les Asiatiques, dont Hippocrate avant Montesquieu notait la mollesse, ont souvent un tempérament bilieux, épuisé par la
1 Ce pessimisme a été récemment combattu, en faveur d'un nouvel optimisme quelque peu exagéré, par M. Novicow, dans son très intéressant livre sur l'Avenir de la race blanche.
chaleur; l'excès de combustion interne ne laisse plus un excédent suffisant de forces à dépenser au dehors. La chaleur extrême rend trop rapide le cours du sang et des fluides, elle fait sécréter et éliminer plus de substances aqueuses et solides, ce qui rend l'organisme moins propre à l'effort et au travail. En excitant le sang et en ouvrant tous les pores, elle rend les nerfs et la peau trop impressionnables. Par là les hommes deviennent plus aptes à sentir, et, en même temps que leur sensibilité, leur imagination est surexcitable. Enfin, l'excès de la chaleur finit par fatiguer et épuiser la sensibilité même. Le froid, au contraire, augmente la fermeté et la force du corps, parce que l'alimentation est plus abondante et mieux distribuée dans la totalité des organes; de là une plus grande aptitude aux travaux difficiles. Cette énergie physique a pour contre-partie une plus grande énergie morale, un besoin d'agir, de se mouvoir, de se dépenser. Le froid contracte aussi les fibres et la peau, d'où une perspiration moindre ; les vibrations semblent alors moins faciles à produire dans toutes les parties du corps contractées : la sensibilité est plus difficile à émouvoir. Mais, une fois excitées, et par. des causes nécessairement plus sérieuses, les passions sont plus profondes et plus durables. La pesanteur de l'air, son humidité, sa pureté, son agitation ont aussi leur influence. L'humidité continue, notamment, obstrue les pores de la peau, retarde la circulation des « humeurs », diminue la force du système vaso-moteur, enlève au corps entier de l'énergie, émousse la sensi-
bilité et l'activité morale, en un mot prédispose à la lenteur et à l'inertie du tempérament flegmatique. Les aliments mêmes ont une action directe sur le tempérament des peuples, une influence indirecte sur leur caractère. Selon Pythagore, l'excès de la nourriture animale donne aux hommes et aux races quelque chose de dur et de sauvage, tandis que l'abus de la nourriture végétale enlève du ressort à l'activité. Les modernes ont confirmé ces dires. Les anciens barbares et les Peaux-Rouges, grands mangeurs de chair, étaient belliqueux et aventuriers ; plus paisibles sont les peuples frugivores, comme les Indiens, les Egyptiens, les Chinois ; les Todas, qui ne vivent guère que de lait, sont d'une extrême douceur. Enfin, la configuration du sol et ses productions ont leur influence. Les pays de forêts ont contribué jadis à faire des peuples chasseurs, généralement barbares et despotiques, comme aujourd'hui encore dans l'Amérique méridionale (et autrefois dans la vieille Gaule) ; les steppes ont produit plutôt des tribus pastorales, nomades, organisées en familles patriarcales et destinées aux émigrations périodiques.
Mais Montesquieu pousse à l'extrême l'influence du climat quand il veut expliquer par elle les moindres traits du caractère national. A l'en croire, par exemple, la chaleur produirait la lâcheté; les Romains étaient-ils donc plus lâches que les Germains et les Gaulois? Les Numides et les Carthaginois, qui habitaient l'Afrique, étaient-ils moins braves que Îe9 Romains? Les Ethiopiens, dont le pays est peut-être le
plus chaud du monde, n'ont-ils pas plusieurs fois soumis l'Egypte ? Beaucoup de peuples conquérants sont sortis des pays chauds, comme les Arabes sous Omar et Othman, les Almohades et les Almoravides. Quant à la « cruauté » que le climat chaud produirait aussi, selon Montesquieu, nous la retrouvons dans l'histoire de tous les peuples, aussi bien celle de la Grèce, de Rome, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Angleterre, de la Russie, que celle de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Perse. Les Esquimaux ont beau habiter un pays froid, ils sont « aussi féroces, dit Ellis, que les loups et les ours dont leurs déserts sont remplis » .
On a aussi souvent reproduit ces remarques des anciens historiens, que les nations blondes du Nord, candides et simples, ont une nature ferme et franche : nos ancêtres Franks,race « ingénue », en sont sortis. Les nations brunes des régions méridionales, plus concentrées, seraient plus dissimulées. Mais ce sont là beaucoup plutôt des effets de la race et de l'éducation que du climat. Les Romains accusaient les Carthaginois de duplicité et de fraude, les Grecs se plaignaient de la mauvaise foi des Phéniciens ; à leur tour, Gaulois et Germains méprisaient la finesse des Latins et des Grecs. — Approchez, dit encore Montesquieu, des pays du Midi, les passions plus vives multiplient les crimes : « chacun cherche à prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent favoriser ces mêmes passions ». — Nous voulons bien admettre et nous venons de montrer que, sous l'influence d'une vive lumière et d'une température
lourde, quoique non torride, les combustions organiques devenant plus actives, le sang est lui-même plus chaud et les nerfs plus excitables, par conséquent les émotions plus ardentes et concentrées. Mais c'est là tout ce qu'on peut concéder. Sous les climats tempérés, comme la France, Montesquieu prétend que les peuples sont « inconstants dans leurs manières, dans leurs vices mêmes et dans leurs vertus : le climat n'y a pas une qualité assez déterminée pour les fixer eux-mêmes ». Nous voulons bien encore concéder que le tempérament est alors moins entraîné dans une direction uniforme : en France, par exemple, il est plus indépendant du milieu extérieur, plus dépendant de l'hérédité, d une part, et, de l'autre, du genre individuel de vie. Mais les vices, mais les vertus? Des millions de Chinois jouissent du même climat que la France ; ont-ils cet amour du changement qui est, dit-on, un des traits du Français, comme il fut un des traits du Gaulois ? Les Tasmaniens, dans une île fertile dont le climat est analogue à celui de la France, se nourrissaient de coquillages et de quelques poissons pris avec la plus grande difficulté ; ils allaient complètement nus, mangeaient la vermine qui s'attachait à leur propre corps. Sans gouvernement, sans chef, ils vivaient indépendants les uns des autres, réalisant l'idéal de l'anarchie ; ils étaient iaibles, soupçonneux, méchants, dépourvus de toute curiosité, de tout goût 1 Transportez en Asie ou en
* Voir le livre de M. Soufiïet sur la Disparité des races humaines.
Amérique la théorie de Montesquieu, elle ne trouve plus de faits où s'appuyer.
Multiples sont les causes des modifications que l'on croit produites par les milieux physiques. Elles tiennent moins souvent à la région habitée qu'aux conditions habituelles de la vie physique et sociale. La détresse, l'alimentation insuffisante, l'excès de travail, les industries antihygiéniques, la sédentarité, l'habitation des villes, sont des conditions défavorables, la plupart sociales, qui peuvent arrêter ou tout au moins retarder lè développement corporel. La taille même, qui est cependant une expression de la race et un produit de l'hérédité, se modifie selon les milieux sociaux. Ni un homme, ni un peuple, ne sont donc ce que Moleschott appelait « un total de parents, nourrice, lieu, date, air, température, son, lumière, nourriture et vêtements » ; cela fût-il vrai de l'animal humain, cela est faux de l'homme moral et des sociétés. Le milieu physique agit surtout par la matière qu'il soumet à la volonté et à l'intelligence, par les problèmes qu'il leur pose, les difficultés ou facilités qu'il leur apporte ; et le facteur intellectuel va croissant en importance. Par exemple, la fertilité du sol est-elle trop considérable, elle pourra incliner à la paresse et au luxe, phénomènes moraux et sociaux. N'est-elle ni trop grande ni trop petite, comme en France, elle tendra, toutes choses égales d'ailleurs, à développer l'intelligence ; la stérilité du sol, dans certaines contrées, développera davantage la volonté. Or, ce sont là des réactions de l'homme, plutôt que
des actions de la nature. De même, les mœurs ne «ont pas identiques dans les cités de l'intérieur et dans les cités maritimes, à Àutun ou à Marseille : on connaît l'influence excitante de l'air de la mer. Mais les raisons physiques demeurent encore ici secondaires et sont souvent annulées ; ce sont surtout les conditions sociales qui diffèrent nécessairement. Là, une vie simple et uniforme, des esprits attachés aux anciennes coutumes et ennemis du changement ; ici, une existence variée, un caractère plus excitable, plus actif et plus mobile, une imagination plus vive, un amour du changement qui fait adopter avec empressement les nouveautés apportées par les étrangers. Les relations économiques sont en ce cas les facteurs les plus importants. Dans des milieux et sous des climats différents, Marseille et Brest auront, comme cités maritimes, des points communs.
Une action du milieu qu'on doit reconnaître, c'est celle qui, par l'intermédiaire des sens extérieurs, s'exerce sur la nature de l'imagination; mais, ici encore, c'est la réaction intellectuelle qui importe. Si, chez l'individu, l'humeur change avec la gaîté de la lumière ou la tristesse du brouillard, comment la continuité des mêmes influences ne produirait-elle pas chez la nation une sorte d'humeur constante, qui finit par faire partie de son tempérament moyen ? Il y a des climats qui excitent à la mélancolie, comme il j en a qui excitent à la gaîté et à l'insouciance. La force de l'imagination, la tendance aux rêves, aux hallucina* lions même, sont plus ou moins développées selon le cli<
mat, le milieu et l'aspect du pays. Les voyageurs ont toujours constaté combien leur naturel semblait se modifier avec l'aspect des choses : un Loti, Breton dans le pays d'Yves, deviendra Oriental en Orient. Le docteur Le Bon, qui a parcouru tout le globe, nous dit que, sur les bords brumeux mais vivants de la Tamise, sur les lagunes de Venise aux fantastiques horizons; à Florence, devant les chefs-d'œuvre de la nature et de l'art; en Suisse, sur les cimes arides des glaciers ; en Allemagne, sur les rives du vieux Rhin, peuplées d'antiques châteaux et de légendes ; à Moscou, sur les bords du fleuve que le Kremlin domine; dans l'Inde, dans la Perse, dans la Chine, le monde d'idées et de sentiments évoqués par des milieux changeants présente « la même diversité que les milieux mêmes » . En France nous trouvons les aspects les plus variés ; l'imagination de la vaporeuse Bretagne ne pouvait donc être la même que celle de la claire Provence ; en général, la nation française n'a rien de brumeux ni de sombre en son esprit. L'humeur noire d'un Byron, son imagination violente, l'orgueil indompté, le goût du danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure, sont des traits de nationalité anglaise. Selon Taine, ce faisceau de passions sauvages serait né du climat ; c'est trop oublier et la race et le caractère individuel, mais il est certain que le milieu influe sur l'humeur.
Pour vous pénétrer de ce que la théorie des milieux physiques, quand elle est exclusive, a d'insuffisant, faites un voyage en imagination. Suivez l'isotherme
de 10° au-dessus de zéro. Vous passerez dans l'ancien continent par Liverpool, Londres, Munich, Buda-Pest, Odessa, Khiva, Pékin, par le nord de 1 lie de Nippon; et vous verrez que la même chaleur n'a provoqué ni les mêmes types physiques ni les mêmes types moraux. Vous rencontrerez le long du chemin des Irlandais, des Gaëls, des Anglais, des Allemands, des Magyars, des Uzbeghs, des Tartares, des Mongols, des Chinois et des Japonais1. La même température a produit les Grecs et les Hottentots ; c'est-à-dire qu'elle n'a produit ni les uns ni les autres. En Europe les blonds et « candides » Germains sont situés entre des peuples jaunes ou bruns, peu candides sous la même ligne isotherme. Un climat torride n'a pas empêché la civilisation des Aztèques, des Mayas, des Phéniciens, des anciens Mexicains. Sur le nouveau continent, c'est entre les tropiques qu'il faut chercher les premiers foyers de la civilisation, au plateau d'Anahuac, dans le Yucatan et sur les rives du lac Titicaca. 11 ne faut donc pas isoler la question des climats de celle des races. Victor Cousin, lui aussi, ne voyant qu'un côté du problème, a voulu nous persuader que « l'époque de l'histoire qui doit représenter l'idée du fini, et par conséquent du mouvement, de la liberté, de l'individualité dans l'espèce humaine » , devait avoir pour théâtre un pays à côtes étendues et très découpées, à montagnes peu élevées, à climat tempéré, etc.. bref la Grèce.
• Voir Al. Soutl'ret, De la disparité des races humaines
Ces prophéties après coup sont faciles; en fait, la représentation de l'idée du fini, si fini il y a, n'a guère eu lieu en Grèce qu'à Athènes. Elle eût pu avoir lieu tout aussi bien en France. Le vif génie des Athéniens y a contribué beaucoup plus que la configuration géographique du pays. Hegel, dont s'inspirait Cousin, a dit lui-même : « Qu'on n'invoque plus ce beau ciel de la Grèce, puisqu'il brille aujourd'hui inutilement pour des Turcs ; qu'on ne m'en parle plus et qu'on me laisse tranquille. » Ce n'est pas davantage le beau ciel de la Gaule qui a fait la France, ce sont les Français. En Amérique, nous voyons des hommes, aussi bien Irlandais ou Ecossais qu'Anglais, refaire une fortune qu'ils ont faite et perdue dix fois : est-ce le climat de l'Amérique qui produit cette indomptable énergie, patiente et tenace? Est-ce même simplement l'origine anglo-saxonne ? C'est encore et surtout l'éducation anglo-saxonne, avec l'ambition que développe un pays encore neuf, ouvert à toutes les espérances.
Les causes physiques, en somme, peuvent accélérer ou ralentir les changements sociaux, mais c'est là, selon une remarque de Comte, leur effet presque unique. Comte ajoute qu'il ne faut pas oublier l'action inverse de la société sur la nature : celle-ci, peu à peu, la « socialise » . Une conclusion ressortira pour nous des données de la psychologie et de la sociologie ethniques, — deux sciences auxquelles l'hrstoire doit demander ses principes, — c'est que, si les hérédités de race et le milieu physique ont exercé une action, c'est surtout au début de l'évolution sociale. Le prima
vixere trouvait alors une application et c'est le milieu matériel qui fournissait les conditions essentielles de la vie : aliments, habitation, vêtements, outils et o^mes, animaux domestiques. Le cerveau humain r'e.vait point encore une existence assez indépendante pour se détacher de l'extérieur : il était la table rase des philosophes prête à recevoir les empreintes du dehors. D'autre part, les relations sociales étaient encore trop peu étendues et trop peu complexes pour contrebalancer les influences physiques de la race. Mais, sur un peuple déjà formé, comme le peuple français, le milieu extérieur n'exerce plus qu'une action très lente; d'autre part, les mélanges incessants dissocient et, en partie, neutralisent l'une par l'autre les influences héréditaires, pour augmenter celle du milieu social. Les facteurs ethniques et géographiques du caractère national ne sont donc ni les seuls ni les plus importants ; les facteurs sociaux, l'uniformité de l'instruction, de l'éducation, des croyances communes compensent et au delà les diversités des familles ethniques ou celle des milieux physiques. Les Sardes méditerranéens n'ont pas d'affinité de race avec les Piémontais Celtes, les Corses avec les Français Celto-Germains, ce qui ne les empêche nullement de vivre en parfait accord. Les Polonais haïssent les Russes, malgré le sang slave qui leur est commun, et ils s'assimilent volontiers aux Autrichiens. Les Alsaciens sont Français de cœur, malgré leurs traits germaniques. L'Irlande celtique n'aime pas l'Angleterre ; mais le pays de Galles, non moins
celtique, est assimilé ; de même pour l'Ecosse, celle en grande partie, et qui cependant ressemble si peu à sa vraie sœur, l'Jrlande. Ni le caractère ni l'intelligence, remarque Lazarus, ne distinguent plus au joui d'hui des Allemands les réfugiés français, si nombres en Prusse ; l'esprit triomphe de la race comme de la terre; les peuples sont « des principes spirituels », Ne voir dans l'évolution des sociétés qu'une lutte de races au sein de milieux géographiques plus ou moins favorables, c'est n'apercevoir qu'un aspect de la question, et le plus primitif, le plus voisin de l'animalité, c'est retomber dans le domaine de la zoologie et de l'anthropologie. Jusque chez les races préhistoriques, le grand mobile du progrès social fut la production en vue de la consommation ; or, la coopération apparut bientôt aux hommes comme le moyen le plus fécond et le plus sûr de produire les choses utiles. La lutte n'était qu'un moyen secondaire et un pis aller. Aussi, dès les temps préhistoriques, outre les armes, dirigées d'abord exclusivement contre les animaux, nous rencontrons une foule d'ustensiles et d'instruments pacifiques. M. deMortillet a écrit tout un livre sur les outils préhistoriques de pêche ou de chasse pour montrer combien l'humanité naissante, malgré l'extrême lenteur de ses progrès, s'ingénia à trouver des moyens de production, quels bienfaiteurs inconnus nous eûmes parmi nos ancêtres préhistoriques. La lecture de ce livre repose du roman de guerre perpétuelle et d'universel cannibalisme imaginé par les anthropologistes et par les sociologistes de leur
«école. L'homme n'a pas été, dès le début et partout, la plus féroce des bêtes féroces, celle qui, — exception unique, — n'aurait été occupée qu'à -exterminer et à dévorer ses semblables : à l'hostilité se joignit, dès l'origine, la sympathie. La coopération fit autant et plus pour le progrès que la lutte à main armée, qui elle-même fut remplacée peu à peu par la concurrence pacifique.
Le préjugé relatif à la supériorité des peuples guerriers vient de ce qu'on juge du présent par le passé ^et de ce que, dans le passé même, on néglige la grande antithèse psychique des peuples nomades et des peuples sédentaires, qui a pourtant joué un rôle énorme dans l'histoire. Nombre de peuples étaient autrefois nomades, soit en vertu de la nature des lieux qui les y obligeait ou les y encourageait (par exemple les vastes steppes), soit en vertu d'une disposition innée pour la vie errante et pour la chasse. Or, la psychologie du nomade est connue : goût de rapine, ruse, habitudes de ravage et de destruction ; c'est une affaire d'éducation et de mœurs. Parcourant de larges étendues de pays, le nomade devient généralement fort, surtout agile : il faut qu'il poursuive son gibier au bois, lutte avec lui d'adresse et de vitesse. Au lieu de gibier, c'est souvent un ennemi contre lequel il combat. Qu'il vienne à manquer de nourriture pour ses troupeaux et pour lui-même, pensez-vous qu'il hésitera à envahir le territoire voisin? Souvent ce territoire est habité par des peuples sédentaires, adonnés à l'agriculture. La
psychologie de ces peuples est ordinairement l'opposé de l'autre : ils ont un tempérament plus paisible, des mœurs plus régulières ; ils n'ont ni les passions, ni les connaissances lointaines du chasseur; ils ne sont familiers qu'avec la petite étendue de territoire qu'ils habitent. Dans ces conditions, ils seront souvent impuissants contre les envahisseurs. Seront-ils pour cela au-dessous d'eux ? La conquête, même dans les temps anciens, n'est pas une preuve suffisante de supériorité. Des nations populeuses et intelligentes ont été asservies par un petit nombre de nomades ; la Chine fut vaincue par les Tartares, les Mèdes par les Perses, l'Europe et l'Asie par les hordes d'Attila, de Gengiskan, de Tamerlan. On a même Temarqué que ces nomades étaient de taille petite et de constitution délicate, tandis que leurs ennemis étaient plus forts, en même temps que plus nombreux et plus intelligents; mais les premiers mettaient leur science à détruire, à surprendre, à tromper, à tuer. « Dès son enfance, le Tartare est élevé à l'école de la ruse et de la fourberie »*. Un peuple n'est point lâche, a-t-on dit, pour être réduit par des maîtres plus habitués à la guerre ou plus sauvages : Gortès et Pizarre, avec une poignée d'hommes, mais ayant à leur service la cruauté et l'astuce, purent asservir les Indiens du Mexique et du Pérou. La bravoure des seigneurs du moyen âge, à tête longue ou large,
1 Voir M. Soufîret, La disparité des races humaines, ch. in.
FACTEURS DES CARACTÈRES NATIONAUX 5t
régnant sur d'innombrables paysans qui n'avaient pas toujours un bâton pour se défendre, consistait souvent dans « une solide armure de fer ». Ce sont les progrès de la science moderne qui ont renversé les rôles et fait des peuples sédentaires les puissances le plus terriblement armées, capables de détruire les races inférieures. Les hordes sauvages d'Attila ou de Tamerlan ne franchiraient plus aujourd'hui les frontières du moindre Etat européen1.
La force a eu autrefois et a maintenant beaucoup moins d'importance qu'on ne l'imagine dans la formation des nationalités. Les Turcs ont conquis les Bulgares, les Serbes, les Roumains, les Grecs; ontils pu les assimiler? Non, pour bien des raisons, parmi lesquelles on en a noté une curieuse : les Turcs, dit M. Novicow, avaient un alphabet moins parfait que celui des nations par eux vaincues ; cela seul leur assurait l'impuissance finale. Est-il vrai que l'unité française soit simplement l'œuvre de nos rois, de la conquête et de la force? N'a-t-on pas soutenu avec raison qu'elle est l'œuvre d'une foule innombrable d'écrivains, de poètes, d'artistes, de philosophes, de savants que la France a produits sans discontinuer depuis quatre siècles? Vers l'an 1200, la culture provençale était supérieure à la culture française : un Toulousain traitait un Parisien de barbare, et avec quelque raison. Si, dit M. Novicow, le mouvement intellectuel du Midi avait marché d'un pas
1 M. Souffret, La disparité des races humaines, ch. m.
égal à celui du Nord, nous aurions aujourd'hui un Languedoc gémissant sous le joug français comme la Pologne gémit sous le joug russe. Comparez la France à l'Autriche. Dans ce dernier pays, la langue et la littérature allemandes n'ont pas réussi à « germaniser » les Hongrois. En France, la langue française a pris une telle avance sur les dialectes locaux, par exemple le provençal, que ceux-ci (heureusement) n'essaient plus de lutter, malgré les Mistral et les Roumanille. Or c'est parla littérature et les sciences que cette victoire de la langue a eu lieu. « Chez vous, dit M. Novicow aux Français, cela s'appelle instruire les paysans. Dans d'autres circonstances, cela se serait appelé dénationaliser les Languedociens ou les franciser... Le provençal ne ressuscitera plus. Je ne vois pas, cependant, qu'on emploie la baïonnette pour enseigner le français aux Languedociens. » Notre langue se propage d'ailleurs au delà de nos frontières, dans des pays où les baïonnettes françaises n'ont aucune action. M. Novicow conclut que « l'assimiîation nationale est surtout un processus intellectuel1 ».
Il ne faut donc pas ramener l'histoire entière à une lutte, ou de races, ou même de sociétés. L'idée de « concours » est complémentaire de l'idée de « lutte » ; et même la lutte serait impossible sans un concours préalable entre ceux qui combattent, quelles que soient les armes qu'ils emploient. C'est précisément
'* Les Luttes entre les sociétés humaines, Paris, Alcan, 1893.
ce qui fait que la conception darwiniste de l'histoire est unilatérale et incomplète.
La conception darwiniste des sélections sociales est aussi insuffisante : elle n'exprime encore qu'un des facteurs du caractère national et un des moteurs de l'histoire. En effet, elle ne considère que le triage et l'élimination des individus, des familles, des races mal adaptées au milieu actuel, quel que soit d'ailleurs ce milieu, bon ou mauvais, progressif ou régressif. Mais tout ne se ramène pas, dans un peuple, à une lutte pour la survivance matérielle. Il existe aussi des sentiments, des idées, des volontés, entre lesquelles il y a lutte pour la vie et pour la prééminence1. Certains sentiments, certaines idées ont une force supérieure, résultant ou de leur vérité intrinsèque ou de leur appropriation meilleure aux conditions actuelles, qui est une sorte de vérité relative. Telle conception du devoir social, de la propriété, de l'Etat, de l'univers même et de sonprincipe? peut constituer un avantage et une supériorité pour les individus ou pour les peuples. Or, comment une conception ou, si l'on veut, comment un idéal l'emporte-t-il sur un autre? Est-ce simplement par la mort des individus ayant la conception opposée et par l'extinction de leur race? Une idée scientifique, religieuse, politique procède-t-elle par la sélection physiologique et l'élimination physiologique? Nullement..La découverte de la vapeur et de l'électricité a
1 Voir, dans la. Revue scientifique de 1896, l'excellent compte rendu d& M. Paulhan sur les Sélections sociales.
introduit dans les têtes humaines des idées auparavant inconnues, sans influer directement sur la génération, sur la fécondité ou l'infécondité, sur la transmission héréditaire. Il y a adaptation directe et plus ou moins immédiate des cerveaux aux idées nouvelles ; et cette adaptation individuelle est très différente du processus décrit par Darwin, de la sélection animale par lutte pour la vie. Ceux qui acquièrent une idée nouvelle n'ont pas toujours pour cela une conformation organique particulière , car ils auraient pu acquérir tout aussi bien l'idée opposée. Les médecins qui se sont rangés à la théorie microbienne et agissent en conséquence ne sont pas d'une autre race anthropologique que les autres; dolichocéphales et brachycéphales peuvent aussi bien comprendre et adopter les conclusions d'un Pasteur.
Même dans le domaine des idées non démontrables matériellement, il se produit une adaptation progressive^ des individus au milieu intellectuel, et cette adaptation n'entraîne pas nécessairement l'élimination des individus non adaptés et de leur descendance. En un mot, les idées et sentiments ne se distribuent pas par races ; cela n'a lieu que pour un petit nombre de sentiments ou d'idées, et ce nombre va diminuant sans cesse. Il est donc faux que l'adaptation par imitation, par instruction, par éducation, par mœurs, législation, régime économique, n'offre pas d'importance; ce sont au contraire des facteurs dont l'importance va croissant et qui façonnent peu à peu
sur le même modèle les individus venant de familles ou de races différentes.
Il y a, comme Ta fort bien remarqué M. Paulhan, des mécanismes sociaux de bien des espèces, dont chacun produit son effet et concourt à la résultante nationale. Malheureusement, la tendance des sociologues, comme aussi des historiens eux-mêmes, est de n'apercevoir qu'un ou deux de ces mécanismes et d'y vouloir ramener tout le reste. La théorie des races et celle des milieux en sont un exemple. On ne peut juger des hommes en société comme des plantes et des animaux, chez qui la race et le milieu physique ont l'influence prépondérante. 11 importe peu à un œillet d'être auprès d'un même œillet ; encore, s'il en est très voisin, verra-t-on parfois les couleurs se mêler chez les rejetons. Une plante, un animal sauvage constituent ce que les naturalistes appellent une « unité indépendante », tandis qu'un homme vivant en société et subissant l'action de ses semblables fait un avec eux. En outre, la communauté de sélection sociale, qui favorise certains types d'hommes et non certains autres, ne peut manquer, si elle se continue pendant des siècles, de faire diverger les types de j leurs tendances primitives et de les amener à la con- 1 vergence D'autre part, placez des individus de race identique, Gaulois, Irlandais, Ecossais, dans des milieux sociaux divers, vous verrez la différence de culture et d' « environnement » social produire de véritables contrastes entre les caractères, malgré la persistance d'un certain tempérament psychique commun à la race.
Enfin, lu célèbre « adaptation au dehors » n'est pas purement passive, elle est le plus souvent active : on voit tout aussi bien les hommes et surtout les sociétés s'adapter les milieux que s'adapter aux milieux. La nature extérieure est elle-même tellement envahie et modifiée par la société humaine que nous finissons par retrouver l'humanité dans la nature. Le milieu modifie l'animal, l'homme modifie le milieu. La société façonne l'individu et lui imprimé sa marque. Instruction et éducation, influence des sciences, des lettres et des arts , morale sociale et croyances religieuses; professions, mœurs, exemples bons ou mauvais, toujours plus ou moins contagieux; suggestions de toutes sortes, relations sociales, amitiés, associations, autant de preuves bien connues de l'invasion en nous de nos semblables. La plus haute forme peut-être de cette solidarité est celle des souffrances. La souffrance en commun unit plus que la joie. « En fait de souvenirs nationaux, a dit Renan, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l'effort en commun. »
Pour M. Le Bon, l'éducation ne représenterait, par rapport à l'hérédité, qu'un grain de sable ajouté à une montagne : « Sans doute, dit-il, la montagne n'a été formée que par l'accumulation des grains de sable, mais il a fallu un grand nombre de siècles pour les réunir. » A raisonner par comparaison, on pourrait aussi bien comparer l'effet de l'éducation à la pierre qui, transportée sur les autres, finit par
faire une pyramide, sans qu'il y ait besoin de milliers de siècles pour la faire monter. L'histoire, d'ailleursr à côté des transformations lentes, a aussi des exemples de transformations rapides, de révolutions intellectuelles, morales, religieuses. Le cerveau même, sa capacité, son poids, ses circonvolutions finissent par se modifier sous l'action du milieu social, comme le montre l'accroissement progressif des cerveaux triés par la civilisation. Certaines régions de l'encéphale, comme celle qui sert au langage articulé, sont des acquisitions sociales. De même pour les parties qui rendent possible la réflexion ; enfin la main elle-même, a-t-on dit1, par la délicatesse qu'elle a acquise, est partiellement un produit social. Ce n'est donc pas seulement le milieu physique qui a déterminé bien des traits typiques de chaque peuple, mais encore son mode d'activité sociale. Un peuple est une union d'esprits et on peut dire aussi que chaque esprit est la nation sous une de ses formes et dans une de ses réalisations. En dépit de la force qui appartient à l'hérédité, la force de solidarité d'un milieu social se montre parfois plus grande encore, jusqu'à changer les principales idées qu'un homme peut se faire, soit sur son intérêt propre, soit sur l'intérêt commun de son groupe.
De même qu'on a voulu réduire la psychologie des peuples à leur physiologie et leur évolution
1 M. Paulhan, V Activité mentale.
à une lutte des races, on a aussi voulu tout ramener à des relations économiques et à une lutte de classes. Cette doctrine a été d'abord une réaction contre celle des philosophes du xvine siècle. Ceux-ci, convaincus que dans l'état d'un peuple la législation fait tout, rattachaient la législation elle-même à l'action préméditée du législateur. Mably, Helvétius et d'Holbach en sont des exemples. « La religion d'Abraham, disait ce dernier, paraît avoir été, dans l'origine, un théisme imaginé pour réformer les superstitions des Chaldéens \» Pour que Sparte ne jouît pas d'une réforme passagère, dit à son tour Mably, Lycurgue descendit, pour ainsi dire, jusque dans le fond du cœur des citoyens et y étouffa le germe de l'amour des richesses2. » Les lois civiles de chaque peuple donné auraient dû ainsi leur origine à sa constitution politique et à son gouvernement. Saint-Simon et Comte montrèrent la fausseté de ce point de vue : « La loi qui constitue la propriété, dit Saint-Simon, est la plus importante de toutes : c'est elle qui sert de base à l'édifice social. » Les idées de Saint-Simon eurent beaucoup d'influence sur Guizot, sur Mignet "et sur Augustin Thierry. Selon Guizot3, « l'étude des terres doit précéder celle de l'état des personnes. Pour comprendre les institutions politiques, il faut connaître les diverses conditions sociales et leurs rapports. Pour comprendre les diverses conditions sociales, il faut connaître la
1 Système de la Nature, Londres, 1781, seconde partie, p. 186.
2 Œuvres complètes de Mably, Londres, 1789, tome IV, p. 20.
3 Guizot, Essais sur Vhistoire de France, première édition, 1824.
Facteurs des caractères nationaux 59
nature et les relations des propriétés ». Selon Mignet aussi, les institutions politiques sont effet avant de devenir cause. La féodalité a été dans les besoins avant d'être dans les faits. L'affranchissement des communes a changé toutes les relations intérieures et extérieures des sociétés européennes : « La démocratie, la monarchie absolue et le système représentatif en ont résulté : la démocratie, là où les communes ont dominé seules; la monarchie absolue, là où elles se sont liguées avec les rois, qu'elles n'ont pas pu contenir ; le système représentatif, là où les feudataires se sont servi d'elles pour limiter la royauté1. » Le point de vue dominant d'Augustin Thierry, c'est la lutte de la roture contre la noblesse, la lutte des classes. On croit que ce sont les socialistes de l'école de Marx qui ont, les premiers, introduit cette conception dans la science historique ; un marxiste, M. Plekhanoff, a excellemment montré qu'elle y a été introduite avant Marx ; elle dominait dans cette école historique française que Chateaubriand appelait improprement l'école politique. Pour Guïzot, toute l'histoire de la France est dans la guerre des classes. Depuis plus de treize siècles, dit-il, la France contenait deux peuples, un peuple vainqueur, la noblesse, un peuple vaincu, le tiers-état, et depuis plus de treize siècles le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. La lutte a continué sous toutes les formes et avec toutes les armes ; lorsqu'en 1789 les députés
1 De la Féodalité des Institutions de saint Louis, étc. Paris. 1822, p. 8:i.
de la France entière ont été réunis dans une seule assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille querelle. Le jour de la vider était enfin venu. « La Révolution changea la situation réciproque des deux peuples, l'ancien peuple vaincu devint le peuple vainqueur, il a conquis la France à son tour1 » . Résumant l'histoire politique de la France, Guizot dit : — « La lutte des ordres remplit ou plutôt fait toute cette histoire. On savait et on disait cela bien des siècles avant la Révolution. On le savait eA on le disait en 1789. » « La noblesse actuelle, — écrivait à son tour Thierry en 1820 à propos de l'ouvrage de Warden sur les Etats-Unis de l'Amérique du Nord, — se rattache par ses prétentions aux hommes à privilèges du xvie siècle; ceux-là se disaient issus des possesseurs d'hommes du xine siècle, qui se rattachaient aux Franks de Charles le Grand, qui remontaient jusqu'aux Sicambres de Ghlodowig. On ne peut contester ici que la filiation naturelle, la descendance politique est évidente. Donnons-la donc à ceux qui la revendiquent; et nous, revendiquons la descendance contraire. Nous sommes les fils des hommes du Tiers Etat ; le Tiers Etat sortit des communes ; les communes furent l'asile des serfs ; les serfs étaient les vaincus de la conquête. Ainsi, de formule en formule, à travers l'intervalle de quinze siècles, nous sommes conduits au terme extrême d'une conquête qu'il s'agit d'effacer. »
* Guizot, Du gouvernement de la France depuis la Restauration et du ministère actuel. Paris, 1820, p. 2-3.
Selon Marx, qui s'est inspiré d'idées analogues, le mode de production dominant dans une société détermine, en dernière analyse, le mode de satisfaction des besoins sociaux. Pour exister, en effet, l'homme doit agir sur la nature extérieure, il doit produire. L'action de l'homme sur la nature extérieure est donc, à chaque moment donné, déterminée « par ses moyens de production, par l'état de ses forces productives » . Mais le développement de ces forces amène nécessairement certains changements dans les relations réciproques des producteurs, dans le « processus social de production ». Ce sont ces changements qui, « transcrits en langue juridique, s'appellent changements dans l'état de propriété ». Enfin, comme ces changements dans l'état de propriété aboutissent à des changements dans la structure sociale tout entière, on peut dire, selon Marx, que le développement des forces productives change la « nature » de la société ; et comme, d'autre part, l'homme est « le produit de son milieu social ambiant », l'école de Marx en conclut que le développement des forces productives, en changeant la nature du milieu social, change la « nature » de* l'homme. La nature humaine, dans cette doctrine, n'est jamais cause, elle n'est qu'effet. Telle est la philosophie matérialiste de l'histoire. Selon M. Plekhanoff, s'il est faux de dire que Marx fut le premier qui s'avisa de parler de la lutte des classes, c'est pourtant lui du moins qui, le premier, dévoila « la véritable cause du mouvement historique de l'humanité et,
par cela même, la nature des diverses classes qui, l'une après l'autre, apparaissent sur la scène du monde ». Cette cause, c'est « l'état des forces productives » joint au « mystère de la plus-value 1 ». — Un vrai mystère, en effet, répondrons-nous, qui échappe à toute démonstration, mais dont nous n'avons pas à faire ici l'examen. Quant à l'état des forces productives (terme d'ailleurs vague), il est évidemment une des grandes causes qui ont agi sur l'évolution ; mais, sans faire de la « nature humaine » abstraitement considérée une cause active, s'imagine-t-on que les sentiments et passions des hommes ou des peuples, que leurs tendances et instincts, que leurs idées et croyances, que leur science, que leur moralité n'aient aucune action et que tout, jusqu'au caractère des peuples, se ramène à la question d'estomac? L'explication de l'histoire par les besoiris économiques n'empêche pas, mais implique au contraire l'explication par la psychologie, pourvu qu'il s'agisse de psychologie sociale. Et celle-ci, à son tour, est avant tout une psychologie nationale. C'est au sein d'un peuple que se meuvent les familles ou les individus; d'autre part, c'est par l'intermédiaire de la nationalité que nous appartenons à l'humanité. Le peuple est donc une unité naturelle, plus ou moins forte d'ailleurs, plus ou moins centralisée, mais ayant toujours une action prépondérante ; et c'est sa nature physiologique et psychologique, jointe à l'ac-
4 Voir le Devenir social de novembre 1895.
tion du milieu, qui explique la lutte des classes, au lieu d'en être uniquement le résultat.
VII. — S'il était possible, dit Kant, de pénétrer assez profondément dans le caractère d'un homme ou d'un peuple, si toutes les circonstances qui agissent sur les volontés individuelles ou collectives étaient connues, on pourrait calculer exactement la conduite de l'homme ou du peuple, comme on calcule une éclipse de soleil ou de lune. Stuart Mill, esprit aussi enthousiaste en ses conclusions que positif en ses principes et ses méthodes, s'imaginait que la psychologie des peuples peut réaliser, dans une large mesure, la prescience presque divine dont l'astronomie est le plus bel exemple. Il se représentait la connaissance des caractères en général, et surtout celle des caractères nationaux, comme une sorte d'astronomie sociale qui permettrait de prédire jusqu'à un certain point la courbe que les hommes et les nations doivent suivre. Tout récemment, M. Gumplowicz exprimait des idées analogues. Selon lui, s'il est souvent difficile de deviner ce que, dans un cas donné, fera l'individu, on peut, en revanche, prévoir les actes des groupes ethniques ou sociaux : tribus, peuples, classes sociales ou professionnelles.
Mais combien de fois les prophètes sont-ils démentis par les événements! Napoléon avait annoncé, prétend-on, que l'Europe serait bientôt cosaque. 11 avait prédit aussi que Wellington établirait le despotisme en
Angleterre « parce que ce général était trop grand pour rester simple particulier » . Par là, Napoléon ne faisait que montrer une fois de plus sa profonde ignorance du caractère anglais ; son règne ne fut d'ailleurs qu'une longue série d'erreurs et d'utopies sanglantes. « Si vous accordez l'indépendance aux Etats-Unis, avait dit de son côté lord Shelburne, non moins aveugle à son point de vue, le soleil de l'Angleterre se couchera et sa gloire sera pour jamais éclipsée. » Burke et Fox avaient rivalisé de fausses prophéties sur la Révolution française, et le premier annonçait que la France allait être « partagée comme la Pologne ». Les penseurs de toute sorte, étrangers en apparence aux choses de ce monde, se sont montrés presque toujours plus clairvoyants que les simples hommes d'Etat. C'est un Rousseau, c'est un Goldsmith qui annoncèrent la Révolution française ; Arthur Young prévoyait pour la France, après des violences passagères, « un bien-être durable, résultat de ses réformes ». Tocqueville, trente ans avant l'événement, annonçait que les états du Sud, dans la République américaine, tenteraient la sécession. Heine nous disait, des années à l'avance : « Vous, Français, vous avez plus à craindre de l'Allemagne délivrée et unie que de toute la Sainte Alliance, de tous les Croates et de tous les Cosaques réunis. » Quinet prédisait en 1832 le changement qui allait s'accomplir en Allemagne, le rôle de la Prusse, la menace suspendue sur nos têtes, la main de fer qui essaierait de ressaisir les clefs de l'Alsace. C'est que, la plupart des
hommes d'Etat étant absorbés parles faits de l'heure présente, la myopie est leur état naturel. Le pouvoir de divination lointaine a pour seul fondement possible les lois générales, soit de psychologie des peuples, soit de science sociale. Aussi a-t-on soutenu ce paradoxe apparent, qu'il est plus facile de prédire un avenir encore éloigné que ce qui est assez près pour sembler à la portée de tous les regards1. Stuart Mil!, sans doute, accordait beaucoup trop à la psychologie, qui n'est pas seule en cause et ne fournit qu'un des éléments de la question; il n'en est pas moins vrai que, pour la prévision des choses humaines, la psychologie jointe à la physiologie est une base beaucoup plus sûre que tout le reste, parce qu'elle permet d'établir des lois et des causes. Les prévisions que l'on fonde sur des observations tout empiriques, sur la statistique, sur l'histoire même, ne reposent point sur la connaissance des causes déterminantes des phénomènes; aussi ont-elles été justement comparées à la prédiction empirique des éclipses par les anciens astronomes. Après de nombreuses observations, les Ghaldéens avaient remarqué qu'il existe certains intervalles de temps au bout desquels les éclipses se reproduisaient à peu près dans le même ordre ; sans connaître les vraies raisons ni pouvoir accomplir les calculs, ils arrivaient souvent à prédire, pour le lieu où ils se trouvaient, le retour des éclipses. L'astronome moderne, lui, n'a besoin d'aucune sta-
* Pearson, National life and character.
tistique; il connaît les causes, il en calcule les effets, et les astres lui disent comme à Jehovah : Me voici. Mais l'astronomie, qui fascinait Stuart Miil, doit son exactitude au très petit nombre d'éléments qu'elle considère, ainsi qu'à la constance relative de ces éléments, qui ne changent qu'avec une extrême lenteur. Encore la seule théorie du soleil par Leverrier a-t-elle exigé douze volumes in-folio de calculs. Dans la psychologie des sociétés, il y a une bien autre complication que dans la voie lactée elle-même. Ici les combinaisons dépassent tout calcul. Pour le comprendre, rappelons-nous que douze personnes assises autour d'une table peuvent être placées d'à peu près 500 millions de façons différentes, sans répéter une seule fois la même combinaison. En travaillant sans relâche depuis Jésus-Christ, a-t-on dit, pendant douze heures par jour, les douze personnes n'auraient pas encore réussi à effectuer la totalité de leurs combinaisons possibles. Au lieu de personnes rangées dans un certain ordre, essayez de vous figurer la combinaison des éléments physiques et psychologiques qui entrent dans la composition d'un peuple, et vous cemprendrez que, si le problème « des trois corps » offre déjà tant de difficultés à l'astronome, les facteurs de l'évolution nationale en offriront bien d'autres au sociologue.
Ce n'est pas à l'astronomie, comme le croyait Mill, mais à l'histoire naturelle que la science des caractères doit être comparée. Or, on distingue dans l'histoire naturelle l'étude des fonctions, qui est la
physiologie, et l'étude des formes typiques, qui est la morphologie ; et vous demanderiez vainement à la physiologie générale de vous expliquer, à elle seule, pourquoi un loup a telle forme tandis qu'un renard a telle autre forme. Trop de principes ont contribué à former les espèces comme les individus : la variabilité, la sélection naturelle, les accidents de l'hérédité, etc. Les disciples de Darwin ont beau être en avant sur la vieille « Histoire naturelle », qui faisait appel aux créations spéciales, ils sont loin d'être assez avancés pour prédire la faune ou la flore futures de notre globe. On sait que les horticulteurs (comme M. de Vilmorin), et aussi les éleveurs d'animaux, sont continuellement surpris par des « jeux » imprévus de la nature. Certaines espèces reproduisent docilement le type de la race ; d'autres « s'échappent en étranges caprices » . Pourquoi ? Ils ne peuvent l'expliquer. Si vous connaissez le père et la mère d'un enfant, et même ses grands parents, vous pouvez bien prévoir que l'enfant leur ressemblera par certains traits ; mais pourrez-vous, même approximativement, dessiner son visage? De la sensation du bleu et de la sensation du jaune on ne déduira jamais la sensation du vert ; l'étude des caractères, surtout nationaux, a de ces surprises.
Un des psychologues les plus remarquables de l'Angleterre contemporaine, M. James Ward, a fait observer que, dans l'astronomie, comme aussi dans la physique même et la chimie, il n'y a point de vrais individus, mais seulement des agrégats de parties:
l'esprit, au contraire, est une unité suigeneris. Chaque homme, pour la conduite et le caractère, est en un sens unique, et les mêmes circonstances ne sont point « les mêmes » pour deux quelconques d'entre nous ; deux hommes ne voient point le monde avec les mêmes yeux. Pour prévoir, comme le veut Stuart Mill, l'influence des circonstances sur les esprits, il faudrait donc savoir comment les circonstances leur apparaissent, à eux; et cette « équation personnelle » est le plus souvent incalculable pour notre science. Comme le dit M. James Ward, il serait aussi raisonnable de prétendre déduire toutes les variétés d'animaux des seules lois physiologiques de la croissance, opérant sous des circonstances diverses, que de vouloir déduire les nombreuses diversités du caractère humain des seules lois fondamentales de la psychologie. La zoologie ou la botanique peuvent sans doute faire quelque chose pour l'explication des diverses formes de la vie mais bien des principes doivent ici être appliqués. « Il serait aussi sage d'essayer de comprendre Shakespeare d'après les cryptogames, que de vouloir trouver le sens de l'histoire par le moyen d'un petit nombre de propositions générales dont toutes les uniformités qui existent dans l'univers pourraient être déduites. »
Toutefois, nous craignons que M. James Ward, en critiquant Stuart Mill, n'ait exagéré en sens contraire, et que, comme Schopenhauer, il ne se fasse de l'individualité une notion un peu trop mystique. L'individu est à coup sûr « chose ineffable », mais ce n'est pas parce qu'il est chose simple. Tout au contraire, l'indi-
vidualité consciente enveloppe l'infini : elle est le point de vue sous lequel s'apparaît à lui-même tout un monde de vie plus compliqué que la nébuleuse d'Orion. En outre, quelque différentes et originales que soient les personnalités, il faut pourtant reconnaître qu'elles rentrent toutes dans un certain nombre de classes, qui sont précisément les types des caractères. StuartMill n'avait pas absolument tort de croire que, dans le sein d'une nation, les diversités de caractères entre les individus ordinaires se neutralisent sur une large échelle. La preuve en est que la nation française et la nation, anglaise, par exemple, montrent toujours les mêmes contrastes de caractère, malgré les changements qui se sont peu à peu produits dans leur histoire. Le seul tort de Stuart Mil! fut d'étendre le même raisonnement aux individus exceptionnels. Il convient bien que les génies ne se neutralisent pas mutuellement dans un siècle donné, car il n'y a point eu un -autre Thémistocle, un autre César, un autre Luther de puissance égale, et de disposition contraire; mais StuartMill croit que, en considérant des périodes suffisamment longues, par exemple plusieurs siècles, ces « combinaisons du hasard peuvent être éliminées ». Raisonner ainsi, c'est oublier que le propre du génie est précisément l'introduction du nouveau et de l'imprévu dans les siècles et dans les événements. Ces « heureux accidents », comparables à l'apparition d'une espèce nouvelle par combinaison inattendue des germes antérieurs, ne sauraient être prévus par nos calculs à courte portée.
Dans l'histoire des peuples, d'ailleurs, les circonstances jouent un rôle parfois considérable. La race de Furfoz, nous dit M. de Quatrefages, était inférieure à celle de Gro-Magnon : la première ne savait ni tirer de l'arc ni dessiner ; la seconde dessinait avec art, possédait l'arc et la flèche. Mais la première connaissait la poterie, la seconde l'ignorait : de là une multitude de supériorités chez la race dite inférieure et à crâne moins développé. En agriculture, en céramique, en architecture, en voirie, les anciens Péruviens étaient parvenus à un haut degré de civilisation, mais ils n'avaient aucune sorte d'écriture : de là encore une infériorité profonde relativement aux civilisations européennes. Supposez, avec M. Tarde, que la poudre à canon eût été inventée du temps des Romains, ce qui n'a rien d'impossible, ou la boussole, ou l'imprimerie, la face de l'antiquité et du monde moderne eût été changée, et il n'y aurait sans doute pas eu de vrai moyen âge. Les Barbares, malgré leurs beaux « crânes longs », eussent trouvé à qui parler; et s'ils s'étaient établis dans une contrée, les livres les eussent bientôt élevés à un niveau supérieur. On peut donc dire avec M. Tarde que l'accidentel, sous la forme des inventions du génie, ou du simple hasard qui amène les découvertes, a une pari énorme dans l'évolution des sociétés. Darwin a parlé souvent des accidents heureux ; il a pu en exagérer l'importance ou le domaine, mais il est certain qu'ils ont un grand rôle dans l'histoire naturelle, un rôle plus grand encore dans l'histoire sociale. Le vent emporte
par hasard, à travers les mers, les graines d'une plante et les laisse tomber dans une île ou un continent plus ou moins lointains : voilà une nouvelle espèce importée par un simple accident; M. Tarde a raison de croire qu'il se produit des germinations analogues dans le milieu social. Nous n'admettons pas pour cela avec M. Renouvier, et même avec M. Tarde, que l'accidentel soit ou libre ou contingent. Il a son déterminisme comme tout le reste, mais il ne rentre pas sous une loi d'évolution monotone, toute tracée d'avance dans les crânes, avec ses diverses phases, et qui ne serait qu'une lutte sans fin entre les races ou entre les classes. Ce déterminisme est flexible : précisément parce qu'il est partout et en tout, il peut prendre toutes les formes, passer par toutes les voies; la guerre des groupes ethniques ou celle des groupes sociaux n'est qu'une de ses manifestations inférieures et transitoires.
Ainsi, même quand on considère des peuples entiers, ayant un caractère très marqué, on ne peut faire que des prédictions très générales et incertaines. La roue de l'histoire ne revient jamais au même point ; l'histoire ne se répète pas ; le progrès de nos sociétés est « un drame sublime » dont nous pouvons saisir assez l'esprit pour y remplir dûment notre rôle, mais dont nous ne pouvons prévoir le dénouement. Nous ne pouvons même pas, dit M. J. Ward, déduire le présent du passé selon la méthode de Mill ; comment donc anticiper et préformer l'avenir? Dans le domaine de la sensibilité, l'homme est
insatiable, de nouveaux besoins s'élèvent sans cesse qui n'avaient point été ressentis jusqu'à ce que les anciens besoins fussent satisfaits; dans le domaine de la science, chaque pas en avant découvre de nouveaux horizons, fait surgir des problèmes qu'on ne soupçonnait point, excite à des entreprises qu'on n'avait pas rêvées. Stuart Mill admettait, avec Auguste Comte, que le progrès humain dépend en majeure partie du progrès des connaissances intellectuelles (il oubliait la religion, l'art, les coutumes mêmes, qui sont des données importantes) ; or, qui peut prévoir le progrès de la science, conséquemment des convictions intellectuelles et de tout ce qui en dépend?
Nous pouvons conclure qu'il y a dans l'histoire des peuples deux éléments incalculables : les caractères individuels ou collectifs d'une part et, de l'autre, la découverte progressive des lois universelles. Du côté du sujet et du côté de l'objet, l'imprévu a sa place, et une astronomie sociale, fondée sur la connaissance a priori des caractères, apparaît comme chimérique.
Mais, sans attribuer à la psychologie des peuples la puissance de divination que rêvait Stuart Mill, on ne saurait en méconnaître l'utilité pour la science sociale, dont la vraie jurisprudence, la vraie politique et la vraie économique ne devraient être que des applications. La morale publique elle-même et la pédagogie nationale ont parmi leurs bases essentielles l'étude des caractères nationaux, dont elles entreprennent le perfectionnement. L'histoire enfin doit rece-
voir des lumières nouvelles de la psychologie des peuples. L'histoire pure n'est qu'une préparation de matériaux pour la science générale des sociétés, qui doit les étudier non pas seulement dans leur passé, mais dans les lois vitales dominant toute leur évolution ; parmi ces lois, nous avons vu que les lois psychologiques des caractères sont au premier rang. Entendant à devenir scientifique, l'histoire tend à n'être plus qu'une application de la psychologie sociale et une partie de la science sociale. Gomme description des faits et même comme critique des preuves, elle. est simplement un travail documentaire, un instrument de recherches; elle constitue l'expérience réfléchie de l'humanité, mais elle n'est pas encore, à ce seul titre, une véritable science : elle ne le devient que si les lois sociales se dégagent du fait. L'histoire sociologique n'étudie plus ad narrandvm, ni ad probandum, mais, comme disait Fustel de Goulanges, ad inteUigendum. Chacune des sociétés qui ont existé fut, à sa manière, un être vivant; l'historien doit non seulement en décrire, mais en expliquer la vie. Il montre comment fonctionnent les organes dont les sociétés ont vécu, c'est-à-dire leur droit, leur économie politique, leur religion, leur philosophie, leur morale, leurs sciences, leurs arts, leurs habitudes d'esorit, leurs habitudes matérielles, leur conception de l'existence et leur pratique de l'existence. Dès lors, il est clair que l'historien sociologique doit étudier le caractère des peuples, leur milieu physique, leur milieu intellectuel et moral, enfin leur milieu social et leurs relations avec les autres
peuples. L'histoire, prétend M. Gumplowicz, n'est ni l'œuvre de Dieu, ni l'œuvre de l'homme ; elle est un produit de la nature, c'est oublier que l'homme et la société sont eux-mêmes sortis de la nature, dont ils sont le couronnement. Ce n'est donc pas parla nature seule, mais par la nature et l'homme que l'histoire doit expliquer la marche de l'humanité même. Sans aller jusqu'à soutenir, avec Lazarus, que l'être des peuples ne repose sur aucun rapport objectif et proprement naturel, — identité de race ou communauté de langue, régime des biens, etc., — il faut accorder que les rapports subjectifs et les dépendances sociales vont sans cesse croissant : un peuple est avant tout un ensemble d'hommes qui se regardent comme un pepple, « œuvre spirituelle de ceux qui le créent incessamment » ; son essence est dans la conscience1.
Ce type d'unité toute morale, fondée sur la communauté séculaire des sentiments et des idées, peu de nations, comme nous allons le voir, l'ont réalisé au même degré que la nation française.
* Leben des Seele, I, 333.