‹ Psychologie du raisonnementChapitre 1 sur 39 · A LA MÉMOIRE VÉNÉRÉE DE MON PÈRE ET DE MA MÈRE · texte numérisé non relu

A LA MÉMOIRE VÉNÉRÉE DE MON PÈRE ET DE MA MÈRE

PREFACE

Ce livre doit son origine à un indéfinissable état de malaise et de mécontentement où m'avait laissé la lecture de quelques-uns des meilleurs traités de logique ; ceux-ci n'avaient pas réussi, en effet, à me faire bien comprendre ce qu'était, en substance, cette faculté logique ou ratiocinante, du bon fonctionnement de laquelle ces ouvrages prétendaient indiquer les normes. Même le traité de Stuart Mill, qui reste toujours, à mon avis, le meilleur de tous, ne m'avait pas, à cet égard, plus contenté que les autres. Bien plus, je puis dire que, plus je lisais des traités de logique, plus mon désir de voir clairement en quoi consiste le raisonnement demeurait insatisfait et allait croissant.

Quant aux traités de psychologie, je constatai, non sans surprise, qu'ils ne parlaient même pas du raisonnement ou qu'ils y faisaient à peine allusion de la façon la plus superficielle.

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Ce désir de découvrir la nature du raisonnement dérivait d'un besoin instinctif et insistant de mon esprit, qui est d'arriver à décomposer les phénomènes psychiques complexes en leurs phénomènes psychiques élémentaires. Tant que je ne réussissais pas à opérer cette décomposition, le phénomène psychique complexe restait pour moi une énigme. Finalement, un beau jour, au moment où j'y pensais le moins, je vis tout à coup, et clairement, ce dont la recherche me tourmentait depuis quelque temps, c'est-à-dire que m'apparut le véritable mécanisme du raisonnement, tel qu'il résulte du jeu combiné de multiples activités de l'esprit.

Mais les phénomènes psychiques qui composent le raisonnement, bien loin d'être des phénomènes élémentaires, m'apparurent, eux aussi, comme complexes : l'attention et la réflexion qui entrent en action dès que l'homme se met à raisonner ; la cohérence et l'esprit critique, vigilants gardiens des lois de la logique ; l'imagination et l'abstraction, dont dépendent respectivement la fécondité et le rendement technique du raisonnement ; l'esprit synthétique et l'esprit analytique, auxquels est due l'évolution de ce dernier vers ses formes supérieures, tous ces phénomènes psychiques ou modalités d'attitude psychique, qui sont les facteurs immédiats du raisonnement, ne sont évidemment pas des phénomènes psychiques élémentaires, mais bien des phé-

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nomènes complexes, eux aussi. De sorte que la solution du problème de la nature du raisonnement me conduisit, par une voie inverse de celle suivie ensuite dans la rédaction du livre, du phénomène le plus complexe de tous, qu'est précisément le raisonnement, à des phénomènes de moins en moins complexes et, finalement, aux évocations sensorielles, d'une part, et, d'autre part, aux tendances affectives, que j'aurais vraiment pu considérer comme les phénomènes psychiques élémentaires de la combinaison et du jeu desquels dépendent tous les autres, mais que je réussis cependant à ramener à leur tour, les unes et les autres, à une propriété tout à fait générale et fondamentale de la vie, propriété que j'avais déjà mise en relief dans mes écrits biologiques et qui, par suite, m'apparut comme suffisante pour expliquer, à elle seule, tout le mécanisme extrêmement compliqué de l'esprit.

Ainsi, cet ouvrage qui voulait être exclusivement consacré au raisonnement a fini par être un traité complet de psychologie, précisément parce que l'analyse de ce phénomène, le plus complexe de tous, en me conduisant, par des phénomènes de moins en moins complexes, jusqu'aux plus élémentaires, m'a fait passer en revue tous les phénomènes les plus variés de la psyché.

Outre les psychologues proprement dits — qu'il intéressera, je pense, non seulement par les résultats

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atteints, mais encore par la méthode même d'analyse que j'ai suivie — j'espère que cet ouvrage pourra présenter quelque intérêt pour d'autres catégories de penseurs et savants. Les philosophes, par exemple, y trouveront, d'une part, la démonstration de la nature empirique du raisonnement, cet instrument par excellence de la connaissance, et, d'autre part, ils y verront comblée la lacune laissée par Auguste Comte, lequel, tout en démontrant historiquement l'inanité de la spéculation métaphysique, n'en a pas donné cependant la preuve psychologique. Les logiciens, les logico-mathématiciens et les mathématiciens constateront que la psychologie peut jeter un peu de lumière sur certaines des questions les plus délicates aussi bien de la logique que de la logistique et de la science mathématique elle-même, tandis que les dialecticiens protesteront, probablement, en voyant réduire l'importance que l'on attribue encore à la dialectique dans le monde du barreau et dans la lutte politique. Et tandis que l'ouvrage pourra fournir aux pédagogues les prémisses théoriques fondamentales pour quelques-unes de leurs applications les plus importantes, il pourra peutêtre, dans les pages consacrées à la pathologie du raisonnement, élucider pour les aliénistes plus d'un point relatif aux plus étranges aberrations de l'esprit. Les biologistes, enfin, verront l'étroite connexion qui relie cette manifestation particulière du finalisme de

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la vie, qu'est le raisonnement, à l'essence même de tout le finalisme biologique en général.

Quoi qu'il en soit, le grand amour qui, pendant de longues années, m'a attaché à ce sujet et la nouveauté même des recherches entreprises et des résultats obtenus me font espérer, de la part du lecteur, un. peu de bienveillance et d'indulgence pour les lacunes, les imperfections et les défauts que cette œuvre ne peut, certes, manquer de présenter.

Milan, mars 1920.

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