‹ Psychologie du raisonnementChapitre 2 sur 39 · DE L'ORIGINE ET DE LA NATURE MNÉMONIQUES DES TENDANCES AFFECTIVES · texte numérisé non relu

DE L'ORIGINE ET DE LA NATURE MNÉMONIQUES DES TENDANCES AFFECTIVES

Si l'on observe la manière de se conduire ou « comportement )) des divers organismes, des unicellulaires jusqu'à l'homme, on voit que toute une série de leurs actes, surtout les plus essentiels, peut s'interpréter comme la manifestation d'une tendance de l'organisme à persister ou à retourner - pour employer l'expression énergétique d'Ostwald — dans son état physiologique « stationnaire ».

En d'autres termes, si nous réservons le nom d'« affectives » à celle catégorie spéciale de tendances organiques qui subjectivement se manifestent, chez l'homme, comme « désirs », « appétits, ou « besoins», et qui objectivement, dans l'homme et les animaux, se traduisent en «mouvements non mécanisés », E. Pugnano. — Psychologie du Raisonnement. 1

lout à fait accomplis ou à l'état naissant, alors toute une série des principales « tendances affectives » ainsi définies peut se ramener à l'unique tendance fondamentale de l'organisme vers sa propre « invariation physiologique ».

Nous voyons, p. ex., que la tendance affective la plus fondamentale de toutes, celle de la faim, n'est pas autre chose, en dernière analyse, que la tendance à maintenir ou à rétablir le milieu nutritif interne dans des conditions qualitatives et quantitatives de composition qui permettent à l'état station naire métabolique de se continuer. Cette tendance à l'invariation du propre métabolisme est devenue, au cours de l'évolution phylogénétique, une tendance de l'organisme à passer par tous ces états physiologiques transitoires capables de le ramener aux conditions voulues de milieu interne, c'est-à-dire une tendance à accomplir tous les actes destinés à se procurer la nourriture, mais sans jamais perdre pour cela sa 'nature essentielle et primordiale. Ce qui le prouve, c'est le fait qu'une fois le milieu nutritif interne revenu aux conditions normales, toute tendance à chercher un nouvel aliment disparaît ipso facto dans l'animal.

Ainsi l'hydre et l'anémone de mer ne réagissent positivement devant la nourriture que si le métabolisme est dans un état qui réclame une plus grande quantité de matière (unless metabolism is in such a state as to require more material, écrit Jennings) ; p. ex. la nourriture placée sur le disque de la grande anémone de mer Stoichactis heliantkus, quand l'animal n'est pas affamé, provoque la même réaction caractéristique « d'expulsion » que s'il s'agissait de tout autre corps nuisible. Du haut en bas de l'échelle tous les autres organismes, inférieurs ou supérieurs, se comportent de même (1).

(1) H. S. Jennings, Behavior of lower Organisais, NcAv-York, Macmillan, 1906, p. ex. p. 202, 205, etc.

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Les expériences de Schiff sur les injections intraveineuses de substances nutritives chez le chien démontrent d'autre part, d'une façon directe, que la condition fondamentale fie la faim est l'appauvrissement des substances histogénétïques du sang. Car ces injections réussissent non seulement à nourrir l'animal, mais à apaiser sa faim.

Dès lors, que la faim, surtout quand elle est modérée, prenne chez l'homme l'aspect d'une sensation spéciale localisée qui provient de la paroi de l'estomac, et qui suffit à elle seule pour déterminer les mêmes actes auxquels pousserait la vraie faim, ce n'est là — il est presque inutile de le faire remarquer — qu'un fait dérivé et d'importance tout à fait secondaire. Ce n'est qu'un des multiples aspects de ee ricanement de la partie pour le tout qui caractérisant tous les processus physiologico -mnémoniques s'applique aussi à cette tendance vers la propre invariation physiologique, qui elle aussi, comme nous le verrons plus loin, est de nature essentiellement mnémonique : en fait, ces sensations spéciales localisées dans la muqueuse gastrique et dues à son gonflement ou à un autre changement plus ou moins semblable qui se produit dans cette muqueuse par suite de l'état de vide du ventricule, ces phénomènes, par le fait qu'ils précèdent et accompagnent d'ordinaire l'appauvrissement effectif des substances histogénétiques du sang, finissent par en devenir les manifestations représentatives et vi cariantes.

On en peut dire autant de la soif et de sa localisation vicariante dans les parties les plus hautes du tube digestif.

De la faim et de la soif nous pourrions passer aux autres appétits )) ou « besoins » plus ou moins fondamentaux : tous, dans îeurs manifestations extérieures, nous révéleraient qu'ils ont également pour seul et unique but de rétablir l'état physiologique stationnaire détruit ou troublé en quelque facon.

C'est ainsi, p. ex., que pour toute espèce animale il existe

un optimum d'ambiance relatif au degré de concentration de la solution où vit l'animal, au degré de température ou à celui d'intensité lumineuse, et ainsi de suite, en deçà ou au delà duquel l'organisme ne peut plus se maintenir dans son état physiologique normal, et dans lequel l'animal fait par conséquent tout le possible pour se maintenir. Nous voyons, p. ex., l'infusoire Paramecium à une température ambiante de 28 degrés réagir négativement à un relèvement, mais non à un abaissement ultérieur, tandis qu'à une température ambiante de 22 degrés il réagit négativement à une diminution, non à une élévation de température. Nous voyons aussi YEuglena exposée à un éclairage ambiant modéré réagir négativement à une diminution mais non à un accroissement de la lumière tandis que dans un milieu d'une grande intensité lumineuse elle fait le contraire (1).

La tendance à l'invariation du propre état physiologique stationnaire se change donc en une tendance à l'invariation du propre milieu, soit externe soit interne. Ainsi, p. ex., les huîtres et les actinies, lorsqu'elles sont exposées à l'air, se ferment ; c'est-à-dire elles se « comportent » de façon à conserver invariable leur propre état d'humidité interne (2).

Dans l'invariation ambiante se trouve aussi comprise la position de l'organisme par rapport à la direction des diverses forces externes auxquelles il est soumis, surtout celle de la gravité. D'où la tendance à conserver ou à rétablir la propre position normale. Ainsi l'amébe, p. ex., retire d'ordinaire ses pseudopodes dès qu'ils se trouvent en contact avec des corps solides non comestibles ; mais si elle est soulevée du fond de l'aquarium et qu'elle se trouve en suspens au milieu de l'eau, elle allonge ses pseudopodes dans toutes les directions,

(1) IL S. Jennings, op. cit. : Behav. of lower Org., 294-295.

(2) H. Piéron, L'évolution de la mémoire, Paris, Flammarion, 1910, p. 29 et 74,

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et dès qu'elle a mis l'un d'eux en contact avec un corps solide, elle s'y attache, tirant de ce côté son corps tout entier de façon à reprendre sur ce nouveau support sa position ancienne. Et l'étoile de mer, lorsqu'elle est renversée, tend à « se redresser », c'est-à-dire à revenir elle aussi à ses conditions normales de milieu par rapport à la force de gravité (1).

Aussi bien tous les «besoins » d'élimination des substances produites par le métabolisme général et que l'organisme ne peut plus utiliser ultérieurement, qu'il s'agisse du plus petit et du plus simple infusoire ou du vertébré le plus compliqué, ne s'écartent pas de cette règle générale. Car le « besoin » de les éliminer, même s'il est éventuellement provoqué par certaines sensations locales « vicariantes » capables de déterminer par anticipation l'acte éliminatoire, n'est dû en dernière analyse qu'au fait que l'accumulation de ces substances de déchet, au sein même de l'organisme, finirait par en troubler le jeu physiologique normal.

A cette catégorie de tendances affectives éliminatoires semble appartenir aussi 1' « instinct » ou « faim » sexuelle.

On sait en effet que certaines théories plus récentes tendent à assigner comme siège à la faim sexuelle, de même qu'à la faim proprement dite, non pas une zone locale restreinte constituée dans ce cas par les organes génitaux, mais l'organisme tout entier, et qu'elles la font dériver en même temps du besoin d'éliminer la substance germinale (2).

Il n'est pas impossible, par ex., que, de la même façon que les infusoires après un certain nombre de bipartitions simples (expériences de Maupas), la substance germinale

(1) K. C. Schneider, Vorlesungen iiber Tierpsychologiè, Leipzig. Engelmann, 1909, p. 5 et 37.

(2) Cfr., p. ex., mais seulement sous certains points de vue, J. Roux, L'instinct d'amour, Paris, Baillièrc, 1904, ch. i : Base organique de l'instinct sexuel. •

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aussi, continuellement produite par l'organisme adulte, puisse être sujette à une « dégénération sénile » plus ou moins pareille, en particulier quand elle a subi la division réductrice et que la réjuvénescence caryogamique vient à lui manquer. Et par conséquent on peut trouver plausible l'hypothèse que la «faim sexuelle» n'est autre chose, originairement, que la tendance de l'organisme à se débarrasser d'une telle « corruption sénile » que la substance germinale, à cause de sa nature même de substance nucléaire prête à la fécondation, et par ses productions ou sécrétions hormoniques de désagrégement, viendrait à produire et à diffuser dans l'organisme tout entier.

Les « livrées de noces » plus ou moins brillantes et visibles que presque tous les animaux revêtent au moment des amours, dues à un état d'hypersécrétion générale éminemment anormal, provoqué à son tour par les produits hormoniques de la substance germinale, dénotent, en tout cas, quelle profonde perturbation physiologique, pour toutes les cellules du soma, peut être causée par la substance germinale à éliminer.

La tendance à l'élimination d'un tel élément si profondément pertubateur deviendrait ensuite tendance à l'accouplement sexuel, comme moyen propre à effectuer une telle élimination.

D'où la nature « foncièrement égoïste » que Ribot relève avec raison dans l'amour sexuel : « Chez l'immense majorité des animaux et souvent chez l'homme l'instinct sexuel n'est accompagné d'aucune émotion tendre. L'acte accompli, il y a séparation et oubli » (1).

Resterait toutefois à expliquer encore comment il se fait

(1) Tir. Ribot, L& psychologie des sentiments, Paris. Alean, 1908, p. 258; et Essai sur les passions, Paris, Alcan, 1907, p. 67 et suiv.

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que l'accouplement des sexes soit devenu l'unique moyen d'élimination de la substance germinale, tandis que pour toutes les éliminations des autres substances de déchet plus ou moins analogues l'individu seul suffit.

Il est facile de conjecturer que cela doit être dû, en dernière analyse, à la nature spéciale de la substance à éliminer. Et deux faits peuvent nous éclairer un peu à ce sujet, si on les considère reliés entre eux : celui de l'attraction exercée à distance par l'ovule sur le spermatozoïde au moyen de sécrétions difïusibles alentour, et l'antériorité phylogénétique probable, chez les pluricellulaires, de Fhermaphroditisme par rapport au dimorphisme sexuel. Il faut avouer cependant que le processus phylogénétique par lequel une telle élimination, même chez les pluricellulaires, est arrivée à dépendre si étroitement de l'accouplement sexuel, n'apparaît pas encore d'une façon bien claire.

Bien qu'encore aussi incomplète, cette hypothèse, qui assigne à l'instinct sexuel la signification de simple tendance éliminatoire d'un élément perturbateur, permet toutefois de présenter l'instinct sexuel lui-même sous un jour tout à fait différent de celui sous lequel on l'avait considéré jusqu'ici. Si l'on admet cette hypothèse, en effet, ce ne serait plus pour le « bien » de V espèce, mais proprement pour celui de Y individu qu'un tel instinct serait né et se serait développé. Il ne continuerait donc plus à représenter la « volonté de l'espèce » s imposant à l'individu, comme beaucoup le pensent encore aujourd'hui avec Schopenhauer, mais plutôt, ici comme tonjours, la « volonté » de l'individu même, c'est-à-dire sa tendance ordinaire à maintenir invariable son propre état physiologique stationnaire. Et sans y voir, avec Weismann et tous ïës Xéo-Darwinistes, un argument de plus en faveur de la prétendue omnipotence de la sélection naturelle, le simple principe lamarckien de l'adaptation individuelle joint à la

transmissibilité des caractères acquis suffirait à en rendre compte aussi bien que de tous les autres instincts.

Cette hypothèse « éliminative » permet en outre à elle seule d'expliquer certaines particularités de cet instinct qui seraient au contraire tout à fait incompréhensibles du point de vue de Schopenhauer et des Néo-Darwinistes.

Ainsi, p. ex., Ribot s'étonne qu'un instinct d'une importance aussi essentielle pour perpétuer l'espèce puisse être si facilement sujet à des perversions qui semblent en être la négation la plus absolue (1).

Sans descendre jusqu'aux véritables et propres interversions pathologiques, la facilité même avec laquelle aussi bien des personnes normales adoptent les substitutions néo -malthusiennes et pratiquent les « fraudes » en amour se concilie mal avec l'hypothèse que la seule raison d'être d'un tel instinct soit la propagation et la conservation de l'espèce.

Que l'animal ou l'homme enfin puisse aujourd'hui convoiter l'accouplement et les autres rapports sexuels secondaires pour eux-mêmes, c'est-à-dire indépendamment du fait de l'élimination de la substance germinale, et même quelquefois en l'absence d'aucune substance germinale à éliminer, il n'y a là encore, comme nous le verrons mieux dans la suite, qu'une conséquence de la loi mnémonique précitée du « vicariement » de la partie pour le tout, et de la loi de « transfert » des tendances affectives qui en dérive, d'après laquelle tous les phénomènes accompagnant constamment la satisfaction de certaines affectivités, deviennent à leur tour objet de désir, et toutes les habitudes prises pour satisfaire ou en satisfaisant certaines affectivités deviennent elles aussi tendances affectives.

Une fois que l'on a ainsi reconduit l'instinct sexuel lui-

(1) Ribot, op. cit. : La psych. des sent., 263, 265.

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même, phylogénétiquement, dans la catégorie des tendances visant à conserver invarié l'état physiologique stationnaire de l'organisme, une telle loi, pour les tendances organiques fondamentales, ne souffre plus aucune exception. Nous pouvons par conséquent la résumer avec les paroles suivantes :

Chaque organisme est un système physiologique en état stationnaire et tend à s'y maintenir ou à y revenir, toutes les fois que cet état stationnaire vient à être troublé par quelque changement survenu dans son milieu externe ou interne. Cette propriété forme la base et l'essence de tous les «besoins», de tous les «appétits» organiques les plus essentiels. Tous les mouvements de rapprochement ou d'éloigné ment, d'attaque ou de fuite, de prise ou de rejet que les animaux accomplissent ne sont qu'autant de dérivations plus ou moins directes ou indirectes de cette tendance très générale de chaque état physiologique stationnaire vers sa propre invariation. Nous verrons bientôt comment cette tendance doit à son tour se rattacher à la propriété mnémonique fondamentale de toute la substance vivante.

Cette seule tendance physiologique d'ordre général suffit donc pour donner lieu à toute une série de tendances affectives particulières des plus variées. Ainsi chaque cause spéciale de perturbation provoquera une tendance correspondante de répulsion avec des caractéristiques propres, déterminées par la nature de la perturbation, par son degré d'intensité, par les modalités aptes à éviter l'élément perturbateur; et pour chaque facteur éventuel de conservation ou de retour à l'état physiologique normal on aura pareillement une tendance correspondante bien distincte de « convoitise », de « désir », d' « attraction », et ainsi de suite.

L' « instinct de conservation », — entendu au sens restreint ordinaire de conservation de la propre vie, — n'est,

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lui aussi, qu'une dérivation particulière et une conséquence directe de cette même tendance très générale à la conservation de la propre invariation physiologique ; vu qu'évidemment toute situation qui à la longue finirait par devenir mortelle se présente d'abord comme simplement perturbatrice, et que c'est seulement sous cet aspect que l'animal tend et apprend à l'éviter. Ainsi l'amébe de Jennings qui complètement absorbée par une autre amébe tâche de s'échapper et y parvient ne le fait pas pour fuir un facteur qui met sa vie en danger, mais une situation simplement, bien que profondément perturbatrice.

C'est Quinton, comme on sait, qui a développé le premier une théorie sur la tendance des organismes à conserver invariable le propre milieu vital interne, dans les mêmes conditions physico-chimiques où il était à la première apparition de la vie sur la Terre (1).

Mais la théorie exposée maintenant se borne, comme on voit, à considérer cette tendance à l'invariabilité en tant qu'elle se manifeste à tout instant dans la manière de a se comporter » de chaque individu. Et au lieu de servir de point de départ trop unilatéral, pour expliquer l'évolution des espèces, elle forme la base d'où l'on peut dériver toutes les tendances affectives essentielles du monde animal.

Facteur d'invariabilité par rapport à l'individu, cette tendance à la propre stabilité physiologique est bien devenue un des principaux facteurs de variation et de progrès par rapport à l'espèce, mais par une autre voie que celle qu'indiquait Quinton ; car elle a suscité et développé la faculté de mouvement, qui constitue la distinction la plus grande,

(1) R. Quinton, L'eau de mer milieu organique. Constance du milieu marin originel comme milieu vital des cellules à travers la série animait . Paris, Masson, 1904 ; en particulier Livre II : Loi générale de constance originelle, p. 429-456.

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encore qu'elle ne soit pas absolue, entre le monde animal et le végétal, et qui à son tour n'a pu progresser qu'avec le développement et le perfectionnement de tout l'appareil de locomotion et du système nerveux de relation, lesquels constituent à eux seuls une si grande part des caractéristiques fondamentales différenciant entre elles les diverses espèces animales.

Enfin facteur d'invariabilité par rapport à l'individu, lequel agissant chez l'homme a constitué un des principaux facteurs de toute l'évolution sociale, vu qu'on peut dire que toutes les inventions techniques et toute la production économique en général, plus ou moins directement ou indirectement, depuis les premières habitations troglodytiques, les vêtements de peaux et la découverte du feu, jusqu'aux plus grands raffinements de notre époque, n'ont toujours eu qu'un but : celui de maintenir artificiellement la plus grande invariabilité possible de milieu, condition nécessaire et suffisante de l'invariation physiologique.

A cette propriété fondamentale que possède chaque organisme de tendre à conserver invarié son propre état physiologique normal ou à le rétablir dès qu'il a été troublé, s'en ajoute cependant une autre qui, à son tour, devient la source de nouvelles affectivités.

En effet quand l'ancien état stationnaire ne peut plus en aucune façon, c'est-à-dire par aucune sorte de mouvements ou de déplacements, être rétabli, l'organisme tend à passer dans un nouvel état stationnaire compatible avec le nouveau milieu externe ou interne. On a ainsi toute une nouvelle série de phénomènes dits d' « adaptation ».

Par exemple, les expériences classiques de Dallinger s'ur l'acclimatation des organismes inférieurs, — suggérées par l'observation qu'une quantité d'organismes vivant d'ordinaire dans l'eau à température normale subsistent et prospèrent aussi dans l'eau des sources thermales les plus chaudes. — ces expériences ont prouvé que les infusoires peuvent s'habituer insensiblement à supporter des. températures de plus en plus hautes, et parvenir, après un an de lentes élévations graduelles, à vivre à des températures qui tueraient tout autre individu non acclimaté. Pareillement on sait que les mêmes espèces de Protozoaires peuvent se rencontrer aussi bien dans les eaux douces que dans l'eau salée, et qu'il est possible d'habituer peu à peu les amèbes et les infusoires d'eau douce à un degré de salure qui d'abord les aurait détruits. Et ainsi de suite (1).

Or ce qui pour nous est intéressant à noter, c'est que les nouvelles conditions ambiantes auxquelles peu à peu l'animal finit par s'habituer tendent à devenir avec le temps son « optimum » : « L'adaptation individuelle (p. ex., pour une nouvelle densité saline) s'effectue suivant la loi d'après laquelle les conditions de densité où un individu est contraint de vivre tendent à devenir avec le temps les conditions les meilleures pour cet individu » (2).

Ce fait se vérifie même dans les organismes végétaux. C'est ainsi que les plasmodes des Myxomycètes qui succomberaient si on les plaçait brusquement dans des solutions de glucose à 1 ou 2 0 /0 et qui se retirent encore de solutions à 1 /2 ou 1 /4 0 /0, s'habituent peu à peu à des solutions au 2 0/0

(1) Cfr., p. ex., C. B. Davenport and W. E. Castle, On the Acclimatisation of Organisms to high Températures, « Arch. f. Eûtw-Mech. d. Organismcn », Zw. Band, Zw. Heft, Juli 1895 ; C. B. Davenport and H. V. Neal, On the Acclimatisation of Organisms to poisonous chemical Substances, ibid., Zw. Band, Viertes Heft, Jan. 1896.

(2) Davenport and Castle, ibid., 241.

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si bien qu'ils préfèrent, comme le démontre leur « comportement ce nouveau milieu à l'ancien sans glucose (1).

La diatomée Navicula brevis évite normalement la lumière d'une intensité même minime et tend à se retirer dans la partie la moins éclairée de la goutte d'eau où on l'observe. Mais une culture qui aurait été exposée pendant des semaines à la vive lumière de la fenêtre montre au contraire la tendance inverse à se grouper dans la partie la plus lumineuse de la goutte d'eau, lorsque celle-ci est remplacée dans les conditions primitives de lumière moins intense (2).

L'actinie commune (Actinia equina), que l'on trouve fixée sur les roches dans toutes les positions par rapport au sens de la force de gravité, avec l'axe du corps dirigé vers le haut, le bas ou transversalement, semble tellement s'habituer à l'une ou l'autre position qu'elle tend à la reprendre si on l'en écarte. Ainsi quand on recueille des actinies fixées dans des positions différentes et qu'on les place dans l'aquarium, « on constate chez elles une tendance assez nette à reprendre, en se fixant, la même position que celle qu'elles avaient précédemment » (3).

Nous pourrions multiplier les exemples. Il importe ici d'en faire tout de suite ressortir la signification. Ils prouvent que le nouvel état physiologique constituant l'adaptation au nouveau milieu, une fois qu'il s'est produit et qu'il a duré un certain temps dans l'organisme, tend à se renouveler. Cette tendance à la propre « réactivation » ou reproduction, ainsi possédée par tel état physiologique passé, n'est que la tendance à la propre « évocation » que possède chaque accumulation mnémonique en général. Elle est donc une tendance de

(1) E. Stahl, Zut Biologie der Myxomyceten, «Botanische Zciluni: », 7, 14, 21 Mârz 1884, p. 166.

(2) Davenport and Castle, ibid., 241.

(3) H. Piéron, op. cit., L'év. de la mémoire, 144.

nature purement mnémonique. Mais alors une même nature mnémonique devra être aussi attribuée à cette tendance àia propre invariabilité physiologique d'où nous vîmes dériver les tendances organiques fondamentales de tous les organismes sans exception. En fait si dans les exemples qu'on vient de citer un état physiologique tout à fait nouveau et de date récente a pu toutefois laisser une accumulation mnémonique de lui-même capable de constituer une tendance sensible à la propre reproduction, on comprend bien que l'état physiologique normal, en raison même de sa persistance beaucoup plus grande, doit posséder une tendance mnémonique d'autant plus forte pous se rétablir dès qu'il est troublé.

Ceci implique pour les divers états physiologiques élémentaires, chacun actif en un point déterminé de l'organisme, et formant dans leur ensemble l'état physiologique général, la faculté de laisser d'eux-mêmes une « accumulation spécifique », comme tout porte à supposer qu'agissent dans le cerveau les courants nerveux constituant les diverses sensations, qui laissent un résidu mnémonique propre, susceptible de réviviscence ou de réveil. Par « accumulation spécifique » des divers courants nerveux, on ne doit entendre que ceci : à savoir que chaque accumulation est apte à donner comme « décharge » uniquement cette même spécificité du courant nerveux de « charge » par laquelle cette accumulation aurait été déposée.

L'extension de cette faculté de 1' « accumulation spécifique » à tous les phénomènes physiologiques en général est en harmonie avec l'hypothèse qui met l'énergie nerveuse à la base de tout phénomène vital. Si dans les phénomènes psycho -mnémoniques proprement dits le fait de l'énergie nerveuse produite par la décharge ou « excitation » du centre respectif apparaît en première ligne, tandis que les phénomènes physico -chimiques spécifiques accompagnant cette

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décharge passent en seconde ligne, au point que jusqu'à ces derniers temps ils étaient demeurés presque complètement inaperçus, en ce qui touche les phénomènes physiologiques proprement dits, — conformément au concept fondamental de Claude Bernard sur l'identité essentielle de toutes les diverses formes d'irritabilité de la substance vivante, — il n'y aurait qu'une différence de degré, non de nature, c'est-àdire qu'avec le plus de netteté se montreraient les phénomènes physico-chimiques spécifiques de chaque excitation (contraction musculaire, sécrétion glandulaire, etc.), tandis que les phénomènes nerveux spécifiques accompagnant également cette activité physiologique seraient bien moins perceptibles. C'est de cette manière que nous avons précisément tenté d'expliquer la propriété mnémonique fondamentale de toute la substance vivante, propriété relevée dans ces derniers temps surtout par Hering, Semon et Francis Darwin, aussi bien que les phénomènes biologiques les plus essentiels et les plus caractéristiques qui en découlent (1).

Avec cette extension de la faculté mnémonique à tous les processus physiologiques élémentaires nous avons donc maintenant une théorie somatiquè ou viscérale des tendances affectives fondamentales, en ce sens que la tendance soit à Finvariablité physiologique, soit au rétablissement de tel ou

;1) E. Rignano, Sur la transmissibililè des caractères acquis. Hypothèse d'une centro-é pi genèse, Paris, Alcan, 1906 ; éd. it., Bologne, Zanichelli, 1907 ; éd. ail., Leipzig, Engelmann, 1907 ; éd. angl., Chicago; Open Court Publishing Co., 1911 ; dernier chap. : Le phénomène mnémonique et le phénomène vital ;

le même, Die Zentro-epigetiese und die nervóse Natur der Lebenser- -■•heinung, dans « Zeilschrift fur den Ausbau der Entwieklungslehrc », Jahrg. II, 1908, Ilcft 8-9 ;

le même, La mémoire biologique en énergétique, dans « Scientia » 3e année, 1909, N. XI-3 et dans « Annalen der Naturphilosophie », Achter Band, 1909 ; republié dans Essais de Synthèse scientifique, Paris, Alean, 1912 ; éd. angl., London, Allen and Unwin, 1918.

tel état physiologique ancien, correspondant à tel ou tel milieu d'autrefois, serait due à une infinité d'accumulations spécifiques élémentaires, variant d'un point du corps à l'autre, et dont la somme d'énergie potentielle constituerait comme une « force de gravitation » vers ce milieu ou ces rapports ambiants qui permettent le maintien ou le rétablissement de l'ensemble du système physiologique représenté par toutes ces accumulations élémentaires.

Naturellement, dans les organismes doués de système nerveux, à côté de chacune de ces tendances affectives dont l'origine et le siège sont purement somatiques, aurait pris place et se serait peu à peu développée, en qualité de coopératrice et parfois de « vicariante », la tendance représentée par les accumulations mnémoniques correspondantes déposées dans cette zone particulière du système nerveux luimême, qui serait en communication directe avec les points respectifs du corps. Chez l'homme, p. ex., cette zone serait la « Kôrperfùhlsphâre » de Flechsig, à laquelle s'ajouterait aussi dans certains cas la zone frontale (1).

Ces accumulations mnémoniques cérébrales une fois produites par voie phylogénétique sous l'action somatique directe auraient fini par pouvoir représenter à elles seules, même après la rupture de toutes les communications avec le corps, l'ancienne tendance affective d'où elles tirent leur origine. Et cela, grâce aux deux lois mnémoniques fondamentales — qui dérivent précisément du fait des accumulations spécifiques élémentaires dont chacune après sa formation peut subsister pour son compte — de V autonomisation graduelle de la partie par rapport au tout et du vicariement de la partie pour le tout. C'est ainsi, p. ex., que le

(1) P. Flechsig, Gehirn und Seele, Leipzig, Veit & Co., 1906, p. 19. 21-22, 82, 99-100.

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chien « spinal » de Sherrington continuait à éprouver la même répugnance pour la chair des autres chiens et d'autres affectivités analogues, toutes certainement d'origine phylogénétique viscérale, de la même façon que le chien normal (1).

Mais cette coopération et cette possibilité d'une substitution éventuelle de la tendance affective à siège cérébral au lieu et place de la tendance affective correspondante à siège somatique n'empêche pas la première de continuer pour l'ordinaire à rester sous le contrôle absolu de la seconde. D'où le fait généralement reconnu par la psychologie moderne que la vie affective a « sa cause en bas, dans les variations de la cénesthésie qui est elle-même une résultante, un concert des actions vitales » (2).

Cela n'enlève non plus à ces mêmes tendances affectives aucune des propriétés fondamentales qu'elles tirent de leur origine mnémonico -viscérale : celles, par ex., d'avoir un « siège diffus », et en second lieu d'être éminemment « subjectives ».

En fait tout système physiologique qui se produit dans la masse interne du corps de façon à s'équilibrer et à s'établir en état stationnaire à l'égard de son propre milieu en vient par cela même à pénétrer l'organisme tout entier et par suite toute la partie du cerveau où l'organisme se reflète. A rencontre donc des accumulations mnémoniques sensorielles dont tout porte à croire qu'elles ont chacune un siège propre nettement localisé sur un seul point ou centre de l'écorce cérébrale, tout nous induit à conclure que chaque tendance affective doit être constituée par un nombre infini -

(1) Cfr. C. S. Siir.imiNOTON, The integrative Action oj lite nervous System ; London, Constable, 1906, p. 260-265 ; cl le juste commentaire que font de ces expériences Lloyd Morgan, Animal Behavior, Second Ed., London, Arnold, 1908, p. 292, et Révault d'Allonnes, Les inclinations, Paris, Alcan, 1908, p. 101 et suiv.

(2) Ri bot, op. cit. : Psych. des sent., 10.

E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement. 2

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moni grand d'accumulations mnémoniques élémentaires respectivement déposées sur chaque point du corps et chaque point correspondant du cerveau.

Enfin les tendances affectives doivent aussi à cette origine mnemonico -physiologique d'être éminemment « subjectives », du l'ait que l'organisme vient à se trouver potentiellement doté de telles ou telles tendances affectives «idiosyncrasiques > . de telles ou telles « nostalgies », suivant les divers milieux ou rapports ambiants particuliers auxquels l'espèce ou l'individu se sont trouvés plus ou moins longtemps exposés dans le passé, c'est-à-dire suivant Yhistoire particulière de ces derniers.

De là résultent la « subjectivité » et l'infinie variété qui se manifeste dans les besoins, les appétits, les désirs, et, par ricochet, dans tout ce qui est matière d' «évaluation affective ».

A. l'appui de l'hypothèse que nous venons d'esquisser sur la nature mnémonique de toutes les tendances affectives en général, on peut invoquer d'autres exemples d'affectivités plus spéciales, nées elles aussi par voie d' « habitude », mais qui reflètent des rapports ambiants plus particuliers intéressant seulement telle ou telle partie de l'organisme et exerçant une action périodique ou en quelque façon discontinue plutôt que continue. On les rencontre surtout chez les animaux supérieurs, et en particulier chez l'homme.

Il nous suffira de prendre comme exemple typique l'amour maternel.

Evidemment c'est l'habitude de certaines relations <kparasitisme, ou de symbiose en général, avec ses propres

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descendants, habitude continuée pendant une longue suite de générations, qui a fini par se changer peu à peu, par voie mnémonique, en tendance affective vers ces mêmes relations. « L'éthologie comparée, écrit Giard, nous montre de la façon la plus nette que les rapports entre l'organisme parent et sa progéniture sont dans le principe absolument les mêmes que ceux qui existent entre un animal parasité et son parasite, et qu'après une période d'équilibre instable, où l'un ou l'autre des deux organismes en contact se trouve lésé au profit de son associé, il tend à s'établir une position définitive d'équilibre mutualiste » (1).

Cette remarque s'applique, p. ex., aux rapports d'incubation interne qui, recherchés et provoqués d'abord par l'embryon même dans tel ou tel stade de son développement pour se maintenir, s'abriter ou pour tout autre avantage, et supportés d'abord par l'organisme parent, père ou mère, finissent par devenir pour ce dernier autant de « besoins » effectifs.

Il en est de même des rapports d'incubation externe, provoqués d'abord par telle ou telle circonstance spéciale et devenus de la sorte habituels : l'affectivité, p. ex., que îa femelle de l'araignée Chiracanthium carnifex manifeste pour son nid, soit qu'il s'agisse de son propre nid ou d'un autre qu'elle a adopté, croît avec le temps, c'est-à-dire avec la durée de son séjour dans le nid. De façon que F «amour maternel » dans cette araignée paraît n'être, au fond, que son attachement pour un domicile qui lui est devenu habituel (2).

D'une manière analogue l'incubation externe des oiseaux

(1) A. Giard, Les origines de l'amour maternel, « Revue des idées », 15 avril 1905, p. 256.

(2) A. Lécaillon, Sur la biologie et la psychologie d'une araignée « Année psyehologique », dixième année, Paris, Masson, 1904, p. 63-8,'i.

et celle de certains reptiles, due d'abord au soulagement que le contact frais des œufs apportait à l'état fébrile accompagnant la fonction génératrice, a fini par devenir, dans ces circonstances données, par voie d'habitude, une affectivité instinctive pour elle-même (1).

Enfin pour tout ce qui concerne l'allaitement, c'est en suçant les sécrétions des glandes sudorifères au sein maternel qui les recouvrait, que les petits ont peu à peu développé celles-ci en glandes lactifères, et qu'ils ont en même temj)s habitué la mère à ce sucement, au point de lui faire naître par la suite un véritable et propre besoin d'être sucée : « Chez les mammifères c'est dans le phénomène de la lactation et de l'allaitement qu'il faut chercher l'origine des rapports de symbiose mutualiste qui unissent la mère à l'enfant. Les troubles physiologiques de la grossesse et de la parturition amènent, parmi d'autres effets trophiques fort curieux, une hypersécrétion des glandes mammaires, qui ne sont, comme on sait, qu'une localisation spéciale des glandes sébacées de la peau. Le petit, en léchant et suçant cette sécrétion dont il tire sa première nourriture, produit un soulagement de la gêne éprouvée par la femelle. Il devient par là pour sa mère un instrument de bien-être » (2).

Que le besoin d'être sucée soit l'origine de l'amour maternel, on le voit bien par le fait que si elle est privée de sa progéniture, la mère éprouve le besoin de la remplacer par d'autres nourrissons : « Le besoin de se débarrasser d'une sécrétion gênante est assez puissant pour déterminer parfois la femelle qu'on a privée de ses petits à voler la progéniture d'une autre femelle, et ces rapts de progéniture ont été constatés même chez des femelles qui allaitaient encore

(1) A. Giard, ibid., 226.

(2) A. Giard, ibid., 269-270.

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leurs propres enfants, la satisfaction d'un besoin les portant, comme cela arrive généralement, à la recherche d'une satisfaction plus grande et pouvant aller jusqu'à l'excès » (1).

Dans les cas observés par Lloyd Morgan ce besoin de la mère d'être sucée prend l'aspect d'un amour maternel plein de sollicitude pour l'alimentation des enfants et il est possible même qu'il représente effectivement un principe d'affectivité désintéressée à leur égard : « J'ai vu de jeunes biches et des chattes se lever et se baisser de façon à mettre les bouts de leurs mamelles à portée de la bouche de chaque petit qui n'aurait pu les trouver de lui-même. Quand un agneau est faible et ne réussit pas à rencontrer le bout de la mamelle, il n'est pas rare de voir la mère s'aider des épaules, de la tête et du cou en guise de levier pour placer l'agneau droit sur ses pattes : cela fait elle se met au-dessus de lui et approche la mamelle de ses lèvres, répétant ses efforts jusqu'à ce que le petit parvienne à sucer » (2).

Exemple caractéristique, qui nous montre clairement comment le besoin d'élimination du lait a dû finir par engendrer l'affectivité pour le nourrisson comme moyen habituel de cette élimination, de la même façon que le besoin d'élimination de la substance germinale a dû produire, ainsi que nous l'avons vu plus haut, l'affectivité pour le sexe opposé, également comme moyen habituel d'élimination de cette substance.

Et en fait, de même que « l'attraction sexuelle » cesse dès que la substance germinale a été éliminée, de même, chez la plupart des mammifères, cesse aussi 1' « affection maternelle » dès que disparaît le besoin d'élimination du

(1) A. Giard, ibid., 270.

(2) Lloyd Morgan, Habit and Instinct* New- York, Arnold, 1896, p. 115.

la il : « L'affection maternelle ne survit pas, en général, aux causes qui Font fait apparaître et l'on n'en trouve plus que des traces très vagues une fois la lactation terminée » (1).

Enfin le fait de l'amour maternel plus fort que celui du père, et de l'amour des parents pour les enfants plus fort que celui des enfants pour les parents vient confirmer l'hypothèse que toutes ces affectivités sont nées uniquement par voie d'habitude ; car il démontre que les affectivités pour les êtres avec qui nous avons des rapports donnés sont d'autant plus intenses que ces rapports sont plus nombreux et plus continus : « Dans l'animalité prise d'ensemble, observe Ribot, l'amour paternel est rare et peu stable, et chez les représentants inférieurs de l'humanité c'est un sentiment bien faible et d'un lien bien lâche ». Il ne se rencontre que dans les unions sexuelles stables, où la vie en commun « crée un courant d'affection qui est en raison des services rendus » (2).

« Tout le monde reconnaît, remarque à son tour Pilion, que l'amour des parents pour leurs enfants l'emporte en intensité sur l'amour des enfants pour leurs parents, et que, du père et de la mère, c'est celle-ci qui a le plus d'amour pour l'enfant ». — <f C'est que, chez la mère, en raison de ses fonctions spéciales, l'amour pour l'enfant est nourri et accru — beaucoup plus qu'il ne l'est chez le père, — par les actes continuels qu'il détermine » (3),

Mais l'amour maternel et l'amour familial en général, nés ainsi à la suite de rapports donnés qui deviennent habituels, ne représentent qu'un cas particulier d'une loi

(1) A. Giard, ibid., 273.

(2) Ribot, op. cit. : Psych. des sent., 285, 286.

(3) F. Pillon, Sur la mémoire et l'imagination affectives, « Année philos. », XVIIe année (1906), Paris, Alcan, 1907, p. 69-70.

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fout à fait générale. Tout autre rapport en effet, même très spécial, qui s'établit avec les choses ou les personnes, à peine passe-t-il en habitude qu'il devient aussi par cela même « désiré ». C'est-à-dire qu'il se vérifie pour n'importe quel rapport ambiant, général ou particulier, la loi de Lehmann sur 1' « indispensabilité de l'habituel », que cet auteur constatait aussi pour tout stimulus auquel on s'est habitué, et dont la cessation fait naître le « besoin » (1).

« J'ai dans ma chambre — écrivait à G.-E. Mùller un de ses amis — une petite horloge qui ne marche pas plus de vingt-quatre heures sans être remontée. Aussi s'arrêtet-elle souvent. Quand cela se produit, je le remarque Lout de suite, tandis que naturellement je ne m'aperçois pas du tout qu'elle marche. La première fois voici le changement qui eut lieu en moi : j'éprouvai tout à coup un malaise indéfini, une espèce de vide, sans pouvoir en déterminer la cause : c'est seulement après quelque réflexion que je la découvris dans l'arrêt de l'horloge » (2).

C'est d'ailleurs un fait familier à tout le monde que l'habitude fait prendre plaisir à des choses d'abord désagréables et que certaines habitudes que l'homme contracte dans sa vie deviennent pour lui des besoins aussi impérieux que ceux qu'on appelle « naturels » : « Les fumeurs et ceux qui absorbent ou mastiquent du tabac fournissent des exemples communs de la manière dont la longue persistance d'une sensation qui d'abord n'était pas agréable la rend cependant telle, bien que sa nature n'ait jamais varié. 11 en est de même des diverses nourritures et bois-

(1) A. Leumann, Die Hauptgesetze des menschlichen Gefuhlslebenf, Leipzig, Reisland, 1802, p. 194 <>t suiv.

(2) (J. E. MuELLEn, Zur Théorie der sinnlichen Aujmerksamkeit, Leipzig, Êdelmani) (sans date), p. 128.

sons causant d'abord du dégoût et qui par la répétition deviennent ensuite très goûtées » (1).

D'où la « nostalgie » de toute chose habituelle qui vient à manquer : « Il se produit chez certains animaux un état assimilable à la nostalgie, se traduisant par un besoin violent de retourner aux lieux d'autrefois ou par un lent dépérissement qui résulte de l'absence des personnes et des choses accoutumées » (2).

C'est ainsi, p. ex., que la simple habitude suffit à faire naître et à enraciner, chez les animaux et chez l'homme, exactement comme pour les affectivités familiales, d'autres analogues mais d'une plus large portée comme l'esprit de « gregàriousness », la sociabilité, l'amitié, et ainsi de suite : « Les perceptions de nos semblables, sans cesse vus, entendus et flairés, finissent par former une partie prédominante de la conscience, au point que leur absence produit un malaise inévitable » (3).

On connaît enfin la très grande influence des habitudes de conduite contractées dans le milieu accidentel de sa propre famille durant les premières années de jeunesse, — de la « nurture » au sens large, comme l'appellerait Galton, — pour éveiller et développer des sentiments et affectivités morales qui laissent ensuite pour toute la vie une trace indélébile, comme s'ils étaient « innés » (4).

Nous voyons en somme par ce petit nombre d'exemples que nous citons simplement à titre d'illustration de notre thèse, la profonde vérité du jugement populaire

(1) IL Spencer, The Principles of Psychology, fourth édition, London, Williams & Norgatc, 1899, vol. I, p. 287.

(2) Th. Ribot, Essai sur V imagination créatrice, 3e éd., Paris, Alcan, 1908, p. 78-79.

(3) Spencer, op. cit. : Princ. of Psych., vol. II, p. 627.

(4) F. Galton, Inquiries info human Faculty and its Development, London, Macmillan, 1883, p. 208-216.

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qui affirme que l'habitude est « une seconde nature ».

Mais s'il nous est donné d'assister en quelque sorte de visu à la naissance des affectivités les plus diverses par voie d'habitude, nous sommes dès lors autorisés à attribuer aussi bien une origine mnémonique de même espèce à toutes les tendances affectives, la nature des a innées » ne différant en rien de celle des « acquises » ; de même, pour l'évolution morphologique, le lamarckisme se voit autorisé par les quelques cas d'adaptations fonctionnelles acquises pendant la vie, qu'il lui a été donné d'observer, à conclure que toute la structure de l'organisme en général doit résulter d'une série indéfinie d'adaptations fonctionnelles semblables.

Nous pouvons donc compléter la parole populaire en ajoutant qu'inversement la « nature » n'est pas autre chose qu' « une première habitude ».

Po iir confirmer l'hypothèse de l'origine et de la nature mnémonique de toutes les tendances affectives intervient enfin une de leurs propriétés très générales, celle de leur « transfert » (Ribot), qui est elle aussi essentiellement mnémonique et par laquelle des affectivités d'origine mnémonique directe dérivent toutes les autres, qui en viennent ainsi à avoir une origine mnémonique indirecte.

En effet par le « vicariement », déjà mentionné plusieurs fois, de la partie pour le tout — propriété mnémonique fondamentale — il arrive que de simples parties ou fragments de rapports ambiants « analogues », c'est-àdire ne ressemblant qu'en partie à ceux que l'on désire, ou encore rapports d'ambiance constituant les « moyens » aptes à atteindre la « fin » et par suite ses antécédents

nécessaires, ou enfin rapports d'ambiance toujours concomitants de cette « fin », évoquent la même affectivité de cette « fin » primitive. Cette affectivité « se transfère » ainsi du tout à la partie. Affectivité pour la partie qui se renforce ensuite du fait que ce rapport partiel, désiré d'abord en sa qualité de « vicariant » ou remplaçant du tout, finit par devenir à son tour un rapport ambiant habituel, et par être dès lors désiré ou recherché pour lui-même, en dehors même du « transfert » affectif originaire.

C'est ce qui est arrivé, p. ex., comme nous l'avons déjà indiqué, pour l'accouplement des deux sexes, en tant que moyen habituel d'élimination de la substance germinale, aussi bien que pour les rapports sexuels secondaires, comme phénomènes concomitants habituels de cet accouplement. La « conquête » du sexe opposé, à son tour moyen indispensable à la satisfaction de la faim ou appétit sexuel, a fini également par devenir chez certains fin à elle-même ; le plaisir de la séduction pour la séduction, la « vanité sexuelle » du mâle comme de la femelle et les autres affectivités similaires en sont les dérivations ultérieures.

Il en fut de même pour le déchirement de la proie, moyen habituel de satisfaire la faim, qui a fini par donner lieu à 1 a cruauté pour la cruauté : « Une moitié du monde animal vit sur sa proie, et comme on trouve du plaisir à manger ainsi on doit trouver du plaisir à tuer. Et le même plaisir doit alors venir pareillement de tous les signes de défaite, des vains efforts et des gestes agonisants de la victime » (1).

Et à la suite de « transferts » ultérieurs est dérivé chez l'homme le désir de la victoire pour elle-même, la soif de domination, l'avidité du pouvoir, la passion de la gloire

(1) A. Bain, The Emotions and theWill,îovLT\\\ édition, London, Longmans Green, 1899, p. 65.

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et de la renommée, l'ambition d'exceller sur ses semblables.

Dans ces cas et dans tous les autres similaires de « transferts affectifs » vers des rapports ambiants de moins en moins matériels et d'ordre toujours plus moral, avec le véritable et propre « transfert affectif », qui transforme la partie en une nouvelle fin, ne cesse de coopérer chez les animaux supérieurs et chez l'homme leur propre développement intellectuel.

L'intelligence en effet découvre toujours de nouvelles analogies insoupçonnées entre les phénomènes les plus divers, souvent même entre des phénomènes matériels et des phénomènes moraux, étendant ainsi aux uns les mêmes affectivités éprouvées envers les autres. Par exemple quand le dégoût physique pour certains mets que le goût ou l'odorat reconnaissent malsains s'étend à des objets donnés <[ui tombent seulement sous le sens du tact ou de la vue (corps visqueux), puis par une analogie ultérieure à de simples « objets » ou rapports d'ordre moral (1).

En même temps l'intelligence, par la prévision toujours plus grande qu'elle permet des événements phénoménaux externes, parvient à découvrir sans cesse de nouveaux moyens, de plus en plus indirects et complexes, pour atteindre certaines fins, en offrant ainsi au « transfert affectif » un champ d'action toujours plus vaste. L'arme, p. ex., moyen inventé par l'homme pour atteindre la fin de sa propre conservation, a rendu possible ce transferi affectif sur elle-même, qui est typique chez le guerrier et le chasseur ; et la terre, dont l'agriculture a fait un moyen d'obtenir sa propre nourriture, a rendu possible cet amour intense pour elle qui se rencontre chez les paysans.

(1) Ribot, op. cit. : Psych. des sent., 212; le même, op. cit. : Essai s'*/' les passions, 65 et suiv.

De plus l'intelligence, par la prévision toujours plus grande qu'elle permet aussi des événements psychiques internes, fait naître toute une série de nouvelles affectivités destinées à prévenir la non-satisfaction éventuelle de tendances affectives futures. C'est ainsi, p. ex., que la prévision de la faim à venir donne lieu, même chez l'homme rassasié, à l'affectivité directe vers la conservation et le maintien « en possession » de la nourriture mise en réserve, puis au « sentiment de la propriété » en général, et que celle des mille autres désirs dont l'homme civilisé est aujourd'hui susceptible développe en lui d'une façon si intense la convoitise des richesses, l'avidité du lucre et d'autres sentiments pareils (1).

C'est l'intelligence enfin qui rend possible toute l'infinie variété de « nuances » que les tendances affectives peuvent prendre chez l'homme. Grâce à la propriété dont elle jouit en effet de pouvoir considérer chaque situation ambiante, dès qu'elle se complique un peu, sous divers points de vue simultanément ou presque, elle réussit à évoquer en même temps des affectivités multiples ; et celles-ci alors, par voie d'agrégation, composition, confluence, interférence et inhibition réciproque — comme dirait Bain — finissent par donner lieu à une affectivité qui se trouve être excessivement complexe, capable par suite de se distinguer d'un cas à l'autre par des gradations aussi fines que possible, suivant le nombre et la qualité de ses composantes.

L'instinct de conservation, p. ex., sous sa forme purement défensive, avait déjà développé chez les animaux le sentiment de la peur, la timidité et d'autres semblables. Chez l'homme il produit toutes les affectivités propitiatoires

(1) Spencer, op. cit. : Princ. of Psych., I, 488 et suiv. ; Ribot, op. cit. : Psych. des sent., 110, 269-270.

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d'une variété infinie de nuances : prosternation, humilité, hypocrisie, adulation, etc. Le sentiment religieux même, dans ses formes les plus basses, dérive directement d'une telle affectivité propitiatoire. Le sentiment religieux élevé, celui analogue qu'on éprouve en face du sublime en sont les formes ultérieures les plus évoluées (1).

Du même instinct de conservation, sous sa double forme à la fois offensive et défensive, s'était déjà développée chez les animaux supérieurs l'impulsion à l'attaque et à toutes les différentes sortes de contre-attaque. Chez l'homme cette impulsion a pu prendre les modalités et gradations les plus variées, de la haine profonde à l'antipathie à peine prononcée, de la fureur de rapine à la simple envie, du plus féroce sentiment de vengeance au plus léger ressentiment. Le sentiment élevé de la « justice » en est le succédané très lointain et presque méconnaissable (2).

Le kaut degré de complexité auquel on peut ainsi arriver est prouvé, p. ex., par l'amour maternel, quand du simple besoin physique d'être sucée éprouvé par la mère il s'élève aux sentiments les plus tendres du plus pur altruisme, et surtout par l'amour conjugal lorsque de la faim sexuelle purement bestiale il passe à un concert harmonique des affectivités morales les plus douces et les plus délicates (3).

Mais on comprend qu'il serait inutile et impossible de s'arrêter davantage ici sur une telle analyse de toutes les affectivités et de toutes les nuances qui de cette façon ont fini par se produire et se développer chez les animaux

(1) Cf., p. ex.. Ribot, op. cit. : Psych. des sent., 100 ; et E. Rignano, Le phénomène religieux, « Scientia », n° XIII-1, 1900; republié dans op. cit. : Essais de Synthèse scientifique.

(2) Cf., p. ex., Bain, op. cit. : The Em. and the Will, 117 cl suiv. : Ribot, : Psych. des sent., 229 et suiv., 271 et suiv.; le même: Probtèmesde psychologie affective, Paris, Alcan, 1910, chap. in : L'antipathie.

(3) Cf., Spencer, op. cit. : Princ. of Psych., I, 487 et suiv.

supérieurs et surtout chez l'homme. Que ces très sommaires indications suffisent à faire comprendre comment, une fois que l'organisme a acquis une réserve ou « stock » de tendances affectives par voie mnémonique directe, et une fois que l'intelligence a atteint son développement adéquat, infini est le nombre de ces tendances qui en peuvent dériver par « transfert » et par « composition », c'est-à-dire par voie mnémonique indirecte.

Peu de mots suffiront maintenant pour marquer la place qui revient aux tendances affectives parmi ces phénomènes psychiques fondamentaux qui en sont le plus étroitement rapprochés, comme les « émotions », la « volonté » et les états de « plaisir » ou de « douleur ».

Les « émotions » ne sont que des modes soudains et intenses de mise en action de ces énergies accumulées qui constituent précisément les tendances affectives.

Naturellement on ne saurait toujours établir une séparation nette entre tendances affectives et émotions, par ce fait que les premières, tant qu'elles se maintiennent à l'état potentiel, ne sont perceptibles ni objectivement ni subjectivement, et qu'elles ne le deviennent que par leur activation, laquelle, si elle se produit d'une façon subite et intense, constitue justement l'émotion correspondante. Mais l'importance et la nécessité de distinguer nettement les émotions des tendances affectives — distinction qu'au contraire la plupart des psychologues ont le plus souvent négligée entièrement — résident dans le fait qu'une même tendam e affective est susceptible de donner lieu, suivant les circonstances externes, aux émotions les plus diverses, aux degrés

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les plus divers de leur intensité, et même de ne provoquer aucune émotion proprement dite. Ainsi quand nous voyons venir de loin une voiture à notre rencontre, nous l'évitons avec calme ; si au contraire elle nous apparaît tout à coup au brusque détour d'une route, nous en éprouvons un f< choc » émotif très fort. Et la même tendance affective du chien pour son morceau de viande* peut se traduire, suivant les circonstances qui menacent son repas succulent, par la fuite, la colère, la recherche prudente et froidement calculée d'une sûre retraite.

Toute émotion, en somme, comme Stout le remarque avec raison, suppose toujours une tendance affective ; mais la réciproque n'est pas vraie, vu qu'une tendance affective, même en voie de réalisation, peut n'impliquer aucune émotion (1).

Toute tendance affective « meut » à l'action ; c'est elle en effet qui « pousse » les organes de mouvement, soit directement, comme dans les organismes inférieurs, soit par l'intermédiaire du système nerveux, comme dans les organismes supérieurs ; elle se présente ainsi, dès le premier moment de sa réalisation, comme un « mouvement à l'état naissant » (Ribot).

Si sa traduction en acte est subite et intense, l'action des muscles locomoteurs est accompagnée aussi par celle de tous les viscères. Cette « coopération viscérale » qui se produit ainsi dans les émotions proprement dites n'est pas due seulement, comme le soutient Sherrington, au fait même que la rapidité et la vigueur de la mise en action du système musculaire impliquent immédiatement l'action intensive des viscères fournissant aux muscles les maté-

(1) Cf., G. F. Stout : A Manual of Psychology ; fourth impression, London, Clive, 1907, p. 305 et suiv.

riaux nécessaires à reconstituer leur énergie; mais aussi et surtout parce qu'on a comme un débordement de l'énergie nerveuse qui déchaînée tout à coup en grande quantité se répand et se déverse par d'autres voies nombreuses, qui s'ajoutent à celles strictement reliées à l'appareil locomoteur (1).

C'est cette « commotion » viscérale, ainsi produite par suite de la brusque et intense impulsion affective, qui — suivant la théorie bien connue de James, de Lange et de Sergi — - se répercute d'une manière centripète dans le cerveau sous forme d' « émotion » (2).

Ce n'est donc pas Yémotion qui « nous meut », comme l'écrit encore Sherrington, suivant la confusion ordinaire qu'on ne saurait trop déplorer entre tendances affectives et émotions, c'est au contraire la tendance afjective qui « nous meut », et l'émotion n'est que le contre-coup d'une réalisation trop rapide et intense de la tendance affective ellemême.

Si au contraire la réalisation de la tendance affective, grâce aux circonstances externes ou à la constitution psychique de l'individu, n'est ni trop brusque ni trop intense, on peut avoir la mise en action des muscles strictement nécessaires au besoin, sans aucune émotion. La tendance affective donne alors un rendement en travail utile d'autant plus grande que la portion de la décharge qui se perd dans les mouvements désordonnés et inutiles de caractère purement émotif est plus petite. Et c'est pour cela que bien souvent ce sont justement les individus « inémotifs » qui

(1) Cf. C. S. Sherrington, op. cit. : The integrative Action of the nervous System, p. 265 et suiv.

(2) Cf., p. ex., W. James, son célèbre article : What is an Emotion ? « Mind », Aprii 1884, p. 188-205 ; et R. d'Allonnes2 op. cit. : Les inclinations, 108 et suiv.

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plus que les autres sont doués « d'une volonté de fer et d'une activité dévorante » (1).

Pour ce qui regarde la volonté, on a un « acte volftif » toutes les fois qu'une tendance affective pour une fin à venir s'oppose victorieusement à une tendance affective pour une fin actuelle, c'est-à-dire toutes les fois qu'une affectivité à longue portée triomphe d'une autre à courte portée. Ainsi l'homme haletant et suant d'une longue course qui court avidement boire à la fontaine n'accomplit aucun « acte de volonté » ; ce terme revient plutôt à la conduite de l'homme prudent qui s'abstient de satisfaire son ardente soif par crainte de plus grands maux à venir. De même un « acte de volonté » n'est pas celui de l'homme fatigué qui se jette à terre pour se reposer, mais bien celui de l'alpiniste qui surmonte sa propre fatigue ou son inertie pour atteindre la cime désirée. Et ce qui demande un grand « effort de volonté », ce n'est pas l'acte de l'impulsif qui à la moindre offense se précipite sur l'adversaire avec force injures et coups de poing, mais celui de l'homme « maître de lui » qui réfrène son juste courroux pour apprécier froidement dans ses lointaines conséquences la conduite la plus opportune à tenir envers l'offenseur (2).

Au fond la « volonté » n'est donc pas autre chose qu'une tendance affective véritable et propre, inhibitrice des autres en ce qu'elle est à plus longue portée, et qui à son tour « pousse » à l'action comme toute autre tendance affective en général : « Dans l'action de la volonté, écrit Maudsley, il y a toujours présent quelque désir d'un bien

(1 ) Cf., Revault n'Ai.f.o.NNEs, op. cit. : Les inclinations, 217 el suiv.

(2) Cf., p. ex., malgré la différence de certains points de vue, E. M El mann, I nielli genz und Wille, Leipzig, Quelle & Meyer, 1908, p. 181 et suiv.

E. Rio nano. — Psychologie du Raisonnement.

à obtenir ou d'un mal à éviter, qui lui fournit sa propre force motrice (which imparts its driving force) » (1).

Dè*ux cas extrêmes sont ici intéressants à relever, qui renferment tous les autres, et dont le premier se scinde à son tour en deux :

Parfois une des tendances affectives est si forte et si persistante qu'elle s'impose à chaque instant à toute autre, la neutralisant si elle lui est contraire, la renforçant si elle s'accorde avec elle. Cette tendance affective « hypertrophiée » s'appelle « passion » (Ribot, Renda) : et si elle est orientée vers une fin actuelle, on dit d'ordinaire qu'elle « annihile la volonté », parce qu'elle résiste toujours victorieusement à l'action inhibitive de toute autre tendance affective à longue portée ; tandis que si elle est tournée vers une fin située dans un lointain avenir, vers un « idéal » que l'on ne peut guère atteindre que par l'effort de toute une vie, on dit alors que l'individu est «tenace», «obstiné», «tout d'une pièce », armé d' « une volonté de fer », parce que toute autre affectivité à fin actuelle se brise vainement contre elle.

D'autres fois, au contraire, les deux affectivités en lutte sont presque équivalentes : à un moment donné c'est l'affectivité à longue portée qui en évoquant dans l'esprit de nouvelles conséquences à venir se renforce et semble prévaloir, puis à l'instant qui suit immédiatement c'est l'autre tendance à courte portée qui à de nouveaux aspects de l'objet actuel du désir plus clairement entrevus s'accentue et menace de prendre l'avantage. Dans ce cas l'individu tombe dans un état dit « d'indécision ». S'il se trouve alors un « philosophe » qui par introspection s'observe dans un tel état, il s'apercevra facilement que les deux affectivités

(1) Maudsley, The Physiology oj Mind2 London; Macmillan, 1876, p. 339.

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sont en lui-même, qu'elles sont toutes deux « chair de sa chair », et que le fait psychique le plus petit, le plus insignifiant, suffit pour rendre l'une plus forte que l'autre, ou vice versa, d'où le passage facile à l'illusion suhjective qu'un rien, un fiat tout à fait arbitraire de sa part, lui suffît pour faire prévaloir l'une sur l'autre. Illusion subjective du «libre arbitre » qui, comme chacun sait, a pendant des siècles constitué le plus grand problème et le plus ardu que la philosophie fut jamais appelée à résoudre.

Pour venir enfin au « plaisir » et à la « douleur », c'est un mérite de l'école psychologique moderne d'avoir démontré la fausseté de la théorie de Bain, d'après laquelle le fait fondamental de la vie animale serait' la « course au plaisir », c'est-à-dire la recherche de tout ce qui est agréable et l'éloignement de tout ce qui est pénible : et d'avoir au contraire bien mis en relief que les « états agréables » et ceux qui sont « pénibles » ne représentent rien d'autre que la partie superficielle de la vie affective, « dont l'élément profond consiste dans les tendances affectives, positives ou négatives ». — « Celles-ci sont les processus élémentaires de la vie affective dont le plaisir et la douleur ne font que traduire la satisfaction ou l'échec » (1).

Et comme à toute « satisfaction » d'une tendance affective quelconque correspondrait une activation d'énergie nerveuse et que chaque « défaut de satisfaction » serait constitué par une suspension ou cessation de cette énergie, ainsi le « plaisir » accompagnerait, en dernière analyse, tout état de décharge ou de ravivement de l'énergie vitale ou nerveuse, et la « douleur » un état quelconque d'arrêt ou de dépression de celle-ci.

(1) Ribot, op. cit. : Psych. des sent., 2 ; le même, op. cit. : Probi, de psych. aff., 16.

Et, en fait, « pénible » est tout acte d'inhibition d'une activité nerveuse ; « désagréable » tout changement un peu trop sensible dans les conditions ambiantes, qui empêche la continuation de l'état physiologique jusqu'alors actif ; « douloureux » le changement de milieu brusque et très prononcé qui produit dans telle ou telle partie de l'organisme l'arrêt complet ou l'entière destruction de la vie : et « triste » est l'individu quand dans son organisme se produit une diminution générale des fonctions vitales.

Inversement, l'exercice des muscles dans le jeu et le sport est « agréable » ; chaque cessation d'un état d'âme en suspens procure un «soulagement»; le retour au milieu ordinaire et la reprise des habitudes sont accompagnés de « plaisir » ; et plein de « joie » et d' « allégresse » est en général tout état de dynamogénie nerveuse de l'organisme (1).

Qu'il suffise de noter ici comment la théorie de la genèse mnémonique de toutes les tendances affectives que nous avons essayé de développer et de défendre dans ces pages, vient à constituer un argument ultérieur à l'appui de ces vues psychologiques plus modernes touchant l'essence intime du plaisir et de la douleur. Car la nature d'accumulations mnémoniques qu'elle attribue aux tendances affectives implique que le fait fondamental de la vie affective ne peut être que la tendance de ces accumulations à s'activer, tendance identique à celle de toute autre réserve d'énergie potentielle ; et que par conséquent le « plaisir » et la « douleur », les états -« agréables » et les « pénibles » ne peuvent être que l'aspect superficiel et . subjectif, respectivement de chaque activation et de son arrêt.

(1) Cf. Ribot, op. cit. : Psych. des sent., Première partie, chap. i. ii et m, en particulier p. 52 et suiv., 83 et suiv. ; et W. Ostwald, Vorlesungen ùber Naturphilosophie, dritte Aufl., Leipzig, Veit, 1905, p. 388 et suiv.

DES TENDANCES AFFECTIVES

Nous terminerons ces brèves notes sur la nature des tendances affectives en ajoutant quelques remarques, qui nous paraissent indispensables, sur le caractère fondamental de ces tendances mêmes, qui est de constituer comme une force déterminant le but à atteindre, mais laissant indéterminée la route à suivre.

Cette propriété de graviter vers une « fin », sans aucune préférence pour le « moyen », dérive précisément pour la tendance affective du fait qu'elle provient de l'existence à l'état potentiel d'un système ou état physiologique donné, général ou partiel, déjà déterminé dans le passé par l'ensemble du monde extérieur ou par quelques rapports ambiants particuliers, et qui tend maintenant, comme toute autre espèce d'énergie potentielle, — dès qu'il est « déclanché » par la permanence ou le retour d'une partie, si petite soit-elle, de ce milieu ou de ces rapports, — à rentrer simplement en activité. En fait l'existence de cette tendance n'a pour résultat que de faire graviter l'organisme vers ce milieu ou ces rapports ambiants qui permettent la rentrée en activité d'un tel état physiologique ; mais elle n'implique par elle-même aucune «impulsion» préférentielle vers l'une ou l'autre série d'états physiologiques transitoires ou mouvements qui, tout en pouvant éventuellement être aptes à ramener l'organisme vers le milieu désiré, ri ont toutefois rien de commun avec V état physiologique définitif.

C'est seulement quand une série de mouvements aura réussi, par hasard, avant les autres, à ramener l'organisme dans les conditions ambiantes voulues, qu'à partir de ce moment, elle sera « préférée » aux autres : ce qu'on expri-

niera en disant que l'affectivité a opéré un « choix » (James. Baldwin, et en général toute l'école américaine).

C'est-à-dire ce ne sera qu'à partir de ce moment que l'affectivité constituera, par association mnémonique, une force « d'impulsion » pour de tels mouvements conduisant au but, de la même façon dont certains réflexes se poussent l'un l'autre (Sherrington). Et ce sera par conséquent aussi seulement à partir de ce moment que ces mouvements seront déterminés à se reproduire, — jusqu'à ce qu'ils se soient mécanisés sous forme de réflexes, — exclusivement sous l'influence de l'affectivité correspondante ou de « l'acte volitif » équivalent.

Mais avant d'en venir à ce point, l'affectivité n'a aucune tendance à se décharger d'un côté plutôt que de l'autre. D'où la grande différence entre la tendance affective ou l'acte volitif d'une part et de l'autre le réflexe : celui-ci — dans lequel l'acte ainsi « choisi », s'il se répète souvent, finit peu à peu par se mécaniser et devenir tout à fait autonome — représente une tendance à se décharger suivant une seule voie donnée, et déjà déterminée avant, même la décharge. C'est une force dont on connaît à l'avance le point d'application et la direction, et qu'on pourrait par conséquent représenter graphiquement par la flèche ordinaire avec laquelle on représente les forces en mécanique. La tendance affective au contraire constitue une force dont ne sont préfixés ni le point d'application ni la direction, mais seulement le point où elle tend. C'est une énergie « disponible » qui peut indifféremment s'appliquer à tel ou tel acte, pourvu qu'il soit apte à conduire au but voulu. Elle pourrait donc être représentée, dans le même temps, d'une manière indéterminée, par l'une ou l'autre des flèches en nombre infini remplissant tout le volume d'un cône et convergeant vers son sommet.

DES TENDANCES AFFECTIVES

Le réflexe n'admet partant quune seule solution ; au -contraire, — avant qu'aucun des mouvements possibles n'ait été accompli par hasard et n'ait donné lieu à un x choix », ou quand des routes multiples et équivalentes entre elles s'offrent pour mener au but, — l'affectivité est susceptible d'un nombre même très grand et indéfini de solutions.

C'est cette possibilité de nombreuses solutions qui constitue « l'imprévu », « l'antimécanicisme » du « behavior » affectif ou volitif, en comparaison du « behavior » préfixé et mécanique du réflexe ou de toute combinaison même complexe de réflexes, comme certains « instincts ».

C'est enfin cette caractéristique fondamentale de la tendance affective de constituer comme une force de gravitation vers ce milieu ou ces rapports ambiants particuliers qui permettent la rentrée en activité des accumulations mnémoniques formant l'affectivité même, ce qui donne à ce milieu ou à ces rapports ambiants particuliers l'aspect d'une « vis a fronte », ou « cause finale », de nature essentiellement différente de la « vis a teurgo » ordinaire, ou « cause actuelle », qui agit seule dans le monde inorganique (1).

« L'organisme, écrit Jennings, semble agir vers un but défini. En d'autres termes, le résultat final de son action semble en quelque sorte être présent dès le principe en déterminant ce que l'action doit être. L'action des choses vivantes semble par là être en opposition avec celle des choses inorganiques » (2).

Or ce résultat final de son action est déjà effectivement présent dès le principe sous forme d'accumulation mnémo-

(1) Cf., W. James, Principles of Psychology, London, Macmillan, 1901, vol. I, p. 7 et suiv.

(2) Jennings, op. ci L : Bêhav. of lower Org., 338.

nique. Car ce milieu ou ces rapports ambiants particuliers vers lesquels gravite l'animal jouent maintenant le rôle de « vis a fronte » en ce qu'ils ont été autrefois « vis a tergo » et que les activités physiologiques qu'ils ont alors déterminées dans l'organisme ont laissé d'elles-mêmes une accumulation mnémonique constituant maintenant à son tour la véritable et effective « vis a tergo » qui meut l'être vivant (1).

C'est ainsi qu'une seule et même explication se révèle à nous comme valant pour tout le « finalisme » de la vie.

En effet, depuis le développement ontogénétique formant des organes qui ne pourront remplir leur fonction qu'à l'état adulte, jusqu'à la propriété dévolue à tous les états physiologiques en général, relatifs à certains rapports ambiants, d'entrer en activité dès la première apparition de phénomènes qui d'ordinaire précèdent mais qui ne constituent pas du tout les rapports ambiants eux-mêmes ; depuis l'adaptation morphologique si parfaite de l'ensemble de l'organisme avec son propre milieu, avant même que celui-ci ait pu exercer son action formatrice, jusqu'à toutes les merveilleuses conformations et structures particulières si exactement calculées en vue de telles ou telles circonstances plus probables auxquelles dans la suite cet organisme pourra se trouver exposé; depuis les simples actes réflexes mécanisés déjà si conformes d'avance au but de la conservation et du bien-être de l'individu, jusqu'à tous les instincts les plus complexes par lesquels les animaux pourvoient par anticipation à des conditions futures qu'ils ignorent euxmêmes ; tous ces aspects « finalistes » de la vie, identiques au fond, nous avons déjà vu dans nos travaux cités plus

(1) Cf., E. Mach, Die Analyse der Empfindungen, fûnîte Aufl. Jena, Fischer, 1906, p. 70, 78.

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haut qu'il était possible de les expliquer comme autant de manifestations de nature purement mnémonique.

Aujourd'hui dans cette étude ce sont les tendances affectives elles-mêmes, manifestations « finalistes » plus que toutes, que nous voyons sortir également de la propriété mnémonique de la substance vivante, et par suite, en dernière analyse, de la faculté « d'accumulation spécifique » qui appartiendrait exclusivement à l'énergie nerveuse, base de la vie.

Propriété mnémonique — faculté « d'accumulation spécifique » — qui manquant au monde inorganique le laisse à la merci des seules forces « a tergo » et le prive de tout aspect finaliste, et dont au contraire la présence dans le monde organique fait de la vie comme un momie à part, qu'en ce qu'il a précisément de plus essentiel les seules lois physico-chimiques, entendues au sens étroit qu'on leur donne aujourd'hui, se montrent tout à fait incapables d'expliquer.

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