VI. — Visuels et auditifs
On peut en dire autant des deux autres sortes de qualités intellectives qu'on appelle la qualité visuelle et la qualité auditive. Elles ne déterminent point la nature synthétique ou analytique de l'individu ; elles en déterminent seulement les caractéristiques d'ordre secondaire.
« Un acoustique pur, écrit Meumann, se sert, dans l'évo-
(1) Maudsley, op. cit. : The Physiol. of Mind, 534 ; IL Piéron, op. cit. : L'évolution de la mémoire, p. 289 ; Dr Toulouse, op. cit. : Henri Poincaré, 77-78, 101-103, 168-169 ; H. von Helmholtz, op. cit. : Vorlrage u. Reden, \, 6-7.
cation de ses perceptions visuelles, comme succédané, de la dénomination des choses et de la conscience qu'il a d'avoir vu ces choses dans le passé, même s'il ne réussit point à présent à se les représenter dans son imagination ». — « Les dénominations font défaut, par contre, au visuel, ou, tout au moins, elles ne jouent aucun rôle essentiel dans ses représentations » (1).
Il n'y a donc pas lieu de dire, même pour les auditifs, que le raisonnement ou la pensée sont chez eux purement verbaux : « Une grande partie de ce que nous pensons, écrit Stuart Mill, est, sans doute, pensé au moyen de noms ; mais ce que nous pensons, ce sont les choses désignées par ces noms ; et il ^ne peut pas y avoir d'erreur plus considérable que celle de s'imaginer que la pensée peut être poussée en avant sans autre chose que des noms dans notre esprit, ou que nous pouvons faire penser les noms pour nous » (2).
Une certaine indépendance, même chez les auditifs, de la production de la pensée par rapport aux mots est montrée par le fait que les auditifs aussi « choisissent » souvent leurs expressions. Cela indique, comme le fait remarquer à juste titre Bastian, un processus bien distinct par lequel les pensées, qui se sont déjà formées indépendamment des mots, évoquent peu à peu les symboles verbaux respectifs (3).
Il subsiste donc simplement le fait que les auditifs, ayant une bonne mémoire pour les sons, recourent, pour effectuer l'enchaînement de faits ou d'expériences simplement pensés dans lequel consiste, pour eux aussi, tout le raisonnement,
(1) E. Meumann, op. cit. : Intell. u. Wille, 130-131.
(2) J.-Stuart Mill, op. cit. : A System of Logic, I, 196.
(3) Ch. Bastian, Le cerveau organe de la penséel 2e édit., Alcan, Paris, 1888, t. II, p. 238.
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à l'aide des expressions et associations verbales qui sont la « traduction » de l'enchaînement correspondant de choses. Bien plus, chez quelques-uns d'entre eux, l'aide que leur apporte la mémoire auditive est tellement importante qu'ils s'estiment incapables de penser sans le secours de la parole. L'aphorisme connu de Max Mûller : « No thought without language » — que nous avons eu l'occasion de discuter dans un de nos précédents chapitres — est l'indice, à lui seul, de la qualité auditive nettement marquée de celui qui l'a énoncé et si vaillamment défendu.
Au contraire, les visuels n'ont nullement besoin de recourir à l'aide des expressions verbales correspondantes, pour procéder aux enchaînements .d'expériences simplement pensées constituant leurs raisonnements ; mais ils suivent directement ces enchaînements avec les « yeux de l'esprit ». Les bons joueurs d'échec, p. ex., sont tous nettement visuels, c'est-à-dire « qu'ils ont en général une faculté remarquable de suivre par l'imagination le mouvement des pions sur l'échiquier » ; leur raisonnement « est concret et basé sur des faits, et non développé en paroles ». De même, les anciens atomistes et les modernes « électronistes » ont pu et voient le atomes et les électrons, et ils en suivent les péripéties par l'imagination, durant tout le cours de leurs raisonnements : « Les chimistes fondateurs de la théorie atomique, écrit Ribot, ont certainement vu les atomes et se sont figuré leur architecture dans les corps composés ». Perrin est typique à cet égard ; pour donner une idée de la façon dont on peut expliquer la viscosité des gaz, il a recours à l'analogie de deux trains marchant dans le même sens, avec une vitesse un peu différente, sur deux voies parallèles et voisines : « Les voyageurs pourraient s'amuser à sauter sans cesse de l'un sur l'autre, recevant chaque fois un léger choc. Grâce à ces chocs, les E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement. 25
voyageurs tombant sur le train moins rapide en accroîtraient lentement la vitesse, diminuant au contraire celle du train plus rapide quand ils sauteraient sur lui. Ainsi, les deux vitesses finiraient par s'égaler». Ce trait suffit pour nous faire toucher du doigt la faculté visuelle marquée de l'émirient physicien français. Le grand chimiste Liebig était aussi un raisonneur qui s'appuyait sur les choses, car il relève lui-même qu'il possédait la faculté marquée «de penser par le moyen d'images (in Anschauungen zut denken)9 c'est-à-dire d'avoir dans l'esprit des procédés chimiques au lieu de procédés logiques » (1).
Si ces raisonneurs s'appuyant sur les choses doivent ensuite communiquer aux autres leurs raisonnements, ils se voient forcés de traduire, dans les symboles verbaux correspondants et non encore employés, ces enchaînements imaginés de faits, après quils se sont déjà produits dans leur esprit. Souvent même, par suite des difficultés qu'ils ont à s'exprimer, cette traduction est imparfaite et incorrecte, tandis que leur raisonnement intérieur a été irréprochable. « Il y a certains penseurs, écrit Maudsley, qui, bien que très intelligents, ne réussissent jamais à se bien exprimer ». « Les grands penseurs surtout, écrit à son tour Mùller-Freienfels, sont souvent des parleurs ineptes. Leurs phrases sont souvent mal rédigées et avec peu de goût ; pour eux, le langage est un obstacle, plutôt qu'une aide de la pensée ». Ainsi, p. ex., Galton pensait toujours « absolument sans l'emploi de mots, même pensés mentalement » ;
(1) Cf. Ballet, Le Langage intérieur, Alcan, Paris, 1888, p. 35 : - A. -A. Cleveland, art. cité : The Psychology of Chess and of learning to play it, p. 290-291 ; Ribot, op. cit. : Essai sur V imaginai, créatr., 199-200 ; J. Perrin, Peut-on peser un atome avec précision ? « La Revue du Mois », 10 Nov. 1908, p. 519 ; W. Ostwald, op. cit. : Gr. Mânner, 155.
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et il avoue les grandes difficultés qu'il éprouvait à traduire en paroles tout ce qu'il avait pensé au moyen d'images de choses (1).
Plus que cela, les paroles n'expriment souvent, chez beaucoup de visuels, que des fragments détachés de leur raisonnement intérieur, lesquels émergent comme autant d'îlots si éloignés les uns des autres que l'auditeur n'arrive' pas même à soupçonner la chaîne de montagnes sousmarine qui les unit tous. Darwin, p. ex., « pensait presque toujours d'une façon concrète et les yeux sur la chose. Il raisonnait toujours juste, mais laissait beaucoup à deviner et à suppléer au lecteur. Son raisonnement, en somme, est rarement tout à fait explicite. Il ne nous est jamais permis de voir la véritable ossature du raisonnement ». De même, on rapporte de Robert Mayer « que, lorsqu'il parlait, il avait l'habitude de n'exprimer que très incomplètement les éléments intermédiaires de son propre raisonnement, si bien que ses expressions surprenaient souvent à cause de la manière fragmentaire suivant laquelle sa pensée semblait procéder » (2).
Par conséquent, les visuels — bien qu'en eux l'imagination soit plus vive, l'invention de combinaisons et de connexions nouvelles entre les choses plus variée, le raisonnement ainsi que toute la pensée plus solide — r ne réussissent, le plus souvent, à donner, de prime abord, dans l'exposition verbale de leur pensée, qu'une impression bien inférieure
(1) Maudsley, op. cit. : The Phijsiol. oj Mind, 497-498 ; R. Mueller- Freienfels, art. cité : Bei/râge zum Problem des wortlosen Denkens, p. 327; Fr. Galton, sa lettre à Max Mtìller, dans M. Mueller, T/iree IntroducLorij Lectures oit the Science oj Thought, The Operi Court Publishing Company, Chicago, 1909, Appcndix, p. 1-3.
(2) E.-S. Russell, The Evidence for Naturai Sélection, « Seientia », 1909, N« IX-1, p. 69 ; W. Ostwald, op. cil. : GV. Manner, 02.
à la réalité sur la valeur de leur intelligence, surtout vis-à-vis de la conversation facile et brillante des auditifs. Vice versa, c'est justement la grande facilité et la grande rapidité, propres aux auditifs, d'effectuer la traduction verbale au moment même où ils pensent, ou, plus encore, de penser au moyen de cette traduction verbale même de la réalité et, par suite, de former des raisonnements verbaux formellement corrects, ce qui rend, d'ordinaire, les auditifs plus superficiels et plus pauvres en imagination que les visuels : « Une trop grande facilité de parole, écrit Mùller-Freienfels, peut être un obstacle pour la pensée. Lorsque la formulation en paroles a lieu trop vite et trop facilement, il peut y avoir le danger que les pensées soient exprimées avant même d'avoir été complètement élaborées et qu'elles restent ainsi définitivement imparfaites dans le domaine de la parole, au détriment de leur originalité » (1).
Quelque notables que soient donc, comme on le voit, les différences entre visuels et auditifs, elles n'influent cependant pas beaucoup sur la détermination de la nature synthétique ou analytique de l'individu. Les uns aussi bien que les autres peuvent en effet appartenir à l'un ou à l'autre des deux types fondamentaux,
Si le visuel est analytique, il sera porté à se former, pour employer le terme de Galton, des « specialized pictures » (« imagination plastique » de Ribot) ; s'il est synthétique, des « generalized pictures » ou schématisations bien nettes et sensibles des conceptions ou abstractions qu'il a entrevues ou qu'il s'est appropriées (« imagination rationnelle » de Ribot). En effet, il ne faut jamais oublier que, à mesure qu'on s'élève dans la généralisation ou abstraction, on ne
(1) R. Mueller-Freienfels, art. cit. : Beitrâge zum Probi, d. s'ortlosen Denkens, 326-327.
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monte point dans le vide, comme le dit très bien Ribot, mais dans le simple (1).
Si l'analytique est auditif, il sera méticuleux dans le choix des mots, il éprouvera un très grand intérêt pour les nuances subtiles de signification des différents termes, il soulèvera des questions de paroles interminables et inutiles, et courra ainsi le danger de tomber dans l'aridité la plus complète. Aridité, au contraire, à laquelle n'aboutit jamais l'analytique visuel, parce que ses constructions mentales le conduisent toujours à des résultats effectifs nouveaux, bien que d'ordre particulier et non de trop grande importance. Si, enfin, le raisonneur est auditif et en même temps synthétique, il n'emploiera que des termes d'une signification générale, mais d'un sens très large, imprécis et souvent obscur, précisément parce qu'il est incapable de se faire une schématisation visuelle bien nette de n'importe lequel de ses concepts généraux, et il courra ainsi le danger d'élever des constructions d'un aspect extérieur imposant, mais appuyées sur des bases fragiles ou même tout à fait inconsistantes. Danger, au contraire, que ne court jamais le raisonnement du synthétique visuel, grâce justement à la représentation schématique ment concrète que ce dernier parvient à se faire de chacun de ses concepts, quelque abstrait qu'il soit.
Une sous-variété de visuels est celle que Ribot appelle des visuels typographiques, relevée aussi par Galton, qui, dans son enquête, a trouvé « beaucoup de cas de personnes qui lisaient mentalement des partitions musicales en jouant du piano de mémoire, ou des manuscrits en improvisant des discours». Victor Hugo, p. ex., «ne dictait jamais, ne
(1) Cf. Fr. G alton, op. cit. : Inquiries into il uni. Faculty, 109-1 14 ; et Tu. Ribot, op. cit. : Essai sur l'imagin. créatr., 160-162.
rimait jamais de mémoire et ne composait qu'en écrivant ; car il estime que l'écriture a sa physionomie et veut voir les mots » (1). • .
Ils acquièrent avec le symbole graphique la même familiarité que les auditifs acquièrent avec le symbole verbal, de telle façon qu'ils n'éprouvent point du tout, eux non plus, le besoin de voir toujours, derrière ce symbole, la réalité qu'il représente. C'est à cette catégorie, p. ex., qu'appartiennent la plupart des mathématiciens analystes qui ont tant de facilité et un si vif penchant pour le calcul mécanique. Chez eux, « la marche du raisonnement dépend complètement de l'emploi des symboles » (2).
Par suite, exactement comme les auditifs, les visuels typographiques se distinguent, eux aussi, par rapport aux visuels de choses qui raisonnent en se basant sur des expériences tangibles réellement imaginées, par plus de rapidité, mais, en même temps, par un caractère plus superficiel. C'est, p. ex., à cette catégorie de visuels typographiques qu'appartenaient certainement les analystes qui, comme nous l'avons vu dans un de nos précédents chapitres sur les formes supérieures du raisonnement, introduisirent et employèrent les premiers — malgré les justes protestations des mathématiciens qui raisonnaient en se basant sur les choses, et étaient, pour cela même, moins superficiels, — les symboles graphiques des nombres imaginaires, alors qu'on n'avait encore réussi à donner aucune signification à ces symboles. C'est encore à cette même catégorie qu'appartiennent, sans aucun doute, les mathématiciens
(1) Th. Ribot, op. cit. : L'évolution des idées générales, p. 136 et suiv. ; Fr. Galton, op. cit. : Inquiries etc., 96 ; Th. Ribot, op. cit. : Essai sur l'imag. créatr., 157.
(2) H. Berkeley, op. cit. : Mysticism in Modem Mathematics, P. 5.
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familiers avec le calcul des quaternions et avec ce qu'on appelle l'algèbre symbolique en général, aussi bien que les inventeurs et les fauteurs de la logique mathématique (1).
Au contraire, les mathématiciens visuels de choses ne cachent point leur répugnance pour un symbolisme exagéré et pour de trop longs calculs. On sait, p. ex., avec quelle vivacité et avec quelle insistance Comte a combattu les analystes à outrance. Mach avoue que, dans sa jeunesse, il se révoltait toujours contre toute déduction faite au moyen de symboles, dont la signification ne lui paraissait pas tout à fait claire et susceptible d'être représentée dans l'imagination. Toute l'œuvre de Poinsòt, p. ex., a également consisté à réagir contre l'usage excessif du calcul, et il a chercher à substitué aux arides équations de la mécanique analytique des conditions concrètes et intuitives de l'équilibre et du mouvement : « On peut bien par ces calculs, écrivait-il, p. ex., dans sa Théorie nouvelle de la rotation des corps (1834), parvenir à déterminer le lieu où se trouvera le corps au bout d'un temps donné ; mais on ne voit point du tout comment le corps y arrive ; on le perd entièrement de vue, tandis qu on voudrait V observer et le suivre, pour ainsi dire des yeux, dans tout le cours de sa rotation » (2).
Au contraire, Hermite, grand analyste, se sentait mal à l'aise dans tout raisonnement qui demandait des représentations de choses : « Je ne puis vous dire, écrivait-il, à quels efforts je suis condamné pour comprendre quelque chose aux épures de la géométrie descriptive que je déteste ». L'analyse était pour lui <c une science d'objets qui existent en dehors de notre entendement et que le mathématicien
(1) Cf., p. ex., P. Duhem, op. cit. : La théorie physique, etc., 120-122.
(2) E. Mach, op. cit. : Erkenntnis und Irrtum, p. 36 ; L. Bkunsciivicg, op. cit. : Les étapes de la philosophie mathématique, p. 306.
doit atteindre par une méthode exactement comparable à l'observation du naturaliste » (1).
Mais, ici encore, la prédisposition synthétique aussi bien que la prédisposition analytique du penseur peuvent se concilier très bien avec cette faculté visivo-typographique. Les larges vues d'ensemble de procédés donnés de calcul, la découverte de nouvelles analogies entre des formes données de fonctions ou d'expressions algorithmiques en général, l'extension à d'autres théories de méthodes analytiques données, valables pour une théorie donnée, et ainsi de suite : ce sont là autant d'actes de généralisation dont le visivo-typographique peut très bien être également capable, s'il est synthétique. Abel en serait précisément le type le plus caractéristique. Toutefois, de ces deux dispositions fondamentales de l'esprit humain, c'est bien probablement la disposition analytique que cette faculté visivo-typographique tend à favoriser.
VIL - — Raisonneurs constructifs et raisonneurs intentionnels. Positivistes et métaphysiciens.
Si ce que nous avons exposé jusqu'ici regarde, principalement, les différentes aptitudes psychologiques par rapport au raisonnement constructif, ou raisonnement proprement dit, nous n'avons que bien peu à ajouter relativement aux aptitudes mêmes par rapport aux deux formes principales du raisonnement intentionnel, que nous avons examinées dans nos deux derniers chapitres. Car les caractéristiques mêmes, que nous avons déjà relevées alors, de ces deux formes de raisonnement intentionnel — le dialec-
(1) L. Brunschvicg, ibid., 444-445.
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tique et le métaphysique — nous ont montré quel rôle prépondérant y joue la partie affective de l'individu, laquelle domine et réduit à l'état d'humble servante la partie intellective.
Il nous semble aussi tout à fait inutile de faire relever que Y unilatéralité affective, qui constitue la présupposition indispensable de tout raisonnement intentionnel, quel qu'il soit, n'a rien de commun avec l'intensité et la concentration affective qui est, comme nous l'avons vu plus haut, plus forte chez le raisonneur constructif synthétique que chez le raisonneur constructif analytique. Car le fort et exclusif intérêt du synthétique pour une certaine question n'implique — si le but qu'il recherche reste celui de construire une « histoire des choses » en correspondance parfaite avec le réel afin d'augmenter ainsi sa propre capacité de prévision — aucune prévention affective en faveur de telle manière de résoudre la question, de préférence à telle autre. Tandis que c'est précisément le vif désir d'arriver à tout prix à une certaine conclusion fixée d'avance — conclusion, qui, comme nous l'avons déjà vu, consiste dans la classification ou présentation de certains phénomènes dans une certaine manière, à l'exclusion de toute autre — qui informe et moule pour ainsi dire par luimême tout raisonnement intentionnel, tant dialectique que métaphysique.
C'est ce but à atteindre à tout prix qui pousse un seul et même raisonneur dialectique, tantôt à devenir analytique en relevant les moindres détails d'un certain objet ou phénomène, pour tenter de le faire rentrer dans la catégorie conceptuelle désirée, et tantôt à prendre au contraire une attitude synthétique en définissant à grandes lignes, p. ex., un certain concept juridique, afin de le rendre capable de comprendre le délit qu'il désire faire rentrer1
dans ce concept. C'est également cet unique but vers lequel tend de toutes ses forces son for intérieur qui pousse un seul et même métaphysicien, tantôt à s'élever jusqu'aux grandioses et nébuleux concepts capables d'embrasser tout le réel, et tantôt à descendre jusqu'aux sophismes les plus artificieux pour « démontrer » l'existence de Dieu ou l'immortalité de l'âme.
Qu'il nous suffise seulement de noter ici combien est favorable, tant pour une forme que pour l'autre de raisonnement intentionnel, la qualité auditive par rapport à la visuelle, cette dernière étant, au contraire, d'un si grand avantage dans le raisonnement constructif.
Quant au dialecticien, elle sert à lui donner, dans le duel oratoire avec l'adversaire, la facilité et la promptitude à réfuter brillamment les argumentations et les sophismes de ce dernier, par des argumentations et des sophismes opposés ; facilité et promptitude de riposte, qui ont tant d'importance pour l'influence à exercer sur l'âme de l'auditeur impartial du duel oratoire, qu'il soit juge, juré ou public de comice.
Quant au métaphysicien, elle sert à lui faire acquérir cette si grande familiarité avec le symbole verbal et avec les respectifs enchaînements purement formels, à tel pointqu'il ne sent plus aucun besoin de voir toujours, derrière les symboles, la réalité qu'ils devraient représenter ; de sorte qu'elle lui facilite le graduel et continuel videment de tout contenu intellectif, qu'il fait subir inconsciemment au symbole verbal conceptuel, comme dernière et désespérée défense de l'hypothèse métaphysique respective contre les incessants démentis du réel. « Un non-sens en forme • grammaticale — écrit James, et l'observation est juste précisément pour les auditifs — résonne déjà à demi comme rationnel ». « Un non-sens, observe finement à son tour
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Stôhr, devient possible seulement par la voie du langage. Un non-sens peut être exprimé par des mots, mais ne peut être pensé » (1).
Sous ce rapport, il suffit de relever comment les Allemands — dont les hautes qualités musicales attestent le type auditif prédominant, confirmé par l'absence chez eux du sentiment esthétique visuel — ont toujours été, parmi tous les peuples d'Europe, les plus enclins à la spéculation métaphysique ; et comment, seulement chez eux, cette dernière a pu être poussée à son plus haut degré de nébulosité et de non-sens, tel celui auquel est arrivé, p. ex., dans son plus typique représentant, Hegel, auditif lui aussi par excellence. Tandis que ce sont les Français et les Anglais, peu ou même point musicaux et dont les hautes qualités visuelles ont été, au contraire, si vivement mises en relief par Galton, qui ont toujours représenté contre la métaphysique la réaction la plus vive et la plus constante, laquelle a fini par triompher.
VI IL — Conclusion
Nous avons ainsi terminé cette rapide revue des divers esprits logiques, dont la conclusion générale est que, dans la détermination des diverses caractéristiques de la faculté logique, que pourtant on dirait intellectwe par excellence, La nature affective de l'individu a, au contraire, une très grande importance. En effet, c'est à cette dernière qu'est duc, d'abord, presque exclusivement, comme nous l'avons vu dans notre chapitre sur le raisonnement métaphysique,
(1) W. James, op. cit. : The Principles of Psychology, vol. I, p. 264 ; A. Stôhr, Leitjaden der Logik in psychologisicrendcr Darslellung, Dcuticke, Wien, 1905, p. 89.
la grande division des penseurs en positivistes et en métaphysiciens : les premiers, résignés aux effectives inéluctabilités du réel, et toutefois énergiques à agir sur tout ce qui du réel peut encore être transformé dans le sens de leurs propres aspirations ; les seconds, au contraire, rebelles aux inéluctabilités du réel, et dans ce vain effort épuisant toutes leurs meilleures énergies ; les premiers, aiguillonnés utilement, dans leurs facultés intellectives, par leur côté affectif qui les pousse à la création d' « histoires des choses » correspondant au réel, mais qui laisse subsister et encourage même en eux la contre-action de l'affectivité secondaire de contrôle d'un vrai et propre état d'attention, qui vise précisément à ne perdre jamais le contact avec le réel ; les seconds, au contraire, entraînés par la violence même de leurs plus intimes sentiments, qui réduit au rôle d'humble servante leur faculté intellective, au point d'inhiber tout contrôle intérieur qui puisse mettre en péril le but à atteindre à tout prix. Et c'est également à la nature affective, comme nous Fa montré le présent chapitre, que, dans le champ positif même, c'est-à-dire dans le domaine du pur raisonnement constructif, est due la grande division des esprits logiques en synthétiques et en analytiques : car la faculté synthétique dépend de la plus grande intensité affective et de l'unicité et concentration affective qui s'ensuivent par rapport à une certaine question ou à un certain ordre de phénomènes ; tandis que la faculté analytique dérive d'une plus calme et plus froide nature affective qui, précisément parce qu'elle est telle, admet une plus grande multiplicité et variété de points de vue affectifs, d'après lesquels telle question ou tel ordre de phénomènes sont précisément considérés. De sorte qu'aux éléments intellectifs proprement dits — plus ou moins grande mémoire, plus ou moins grande culture, faculté visuelle ou auditive,
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visuelle de choses ou visuelle typographique, etc. — ne revient que la détermination des diverses sous-classes en lesquelles ces deux grandes branches des synthétiques et des analytiques se subdivisent ensuite.
Cette prédominance fondamentale des éléments affectifs sur les intellectifs, nous la verrons subsister aussi dans la détermination des diverses formes pathologiques du raisonnement, vers lesquelles, après avoir passé en revue, dans les précédents chapitres, les principales formes normales du raisonnement, nous dirigerons désormais nos dernières recherches et nos dernières considérations.