V. — Imagination et érudition ; originalité et mémoire
Des caractéristiques d'ordre affectif passant maintenant à celles d'ordre intellectif, nous devons tout d'abord relever comment un peu d'ignorance, au lieu de nuire, favorise l'imagination créatrice. Et cela, non seulement parce que, en diminuant le nombre des faits à comparer, elle facilite la découverte, entre quelques-uns de ces derniers, d'équiva-
(1) Cf. A. de Candolle, op. cit. : Zur Gesch. d. Wissensch. k. d. Gelehrlen, 168.
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lences données, dont la vision aurait été entravée par un nombre plus considérable de faits, mais encore parce que l'imagination même est plus libre et plus audacieuse lorsqu'elle n'est pas gênée et souvent arrêtée par la connaissance d'opinions ou de principes, s'imposant dogmatiquement, d'où le penseur ne croirait pas pouvoir sortir (1).
Au contraire, trop de culture ou d'érudition nuit à l'originalité des idées, non seulement parce que, en augmentant outre mesure les faits susceptibles de se présenter à l'esprit, cela entrave leur comparaison et la découverte, entre quelques-uns de ces derniers, d'équivalences nouvelles, mais encore parce que les trop nombreuses idées des autres, absorbées ou emmagasinées dans l'esprit, se substituent peu à peu aux idées propres, plus personnelles et plus originales (2).
Il s'ensuit que même un excès de mémoire est préjudiciable, tandis qu'un défaut de mémoire est avantageux pour l'originalité de la pensée : « Une mauvaise mémoire, écrit Meumann, oblige presque toujours celui qui en est doué à se former, dans chaque cas particulier, une opinion personnelle, précisément parce que ses connaissances à ce propos le laissent facilement en plan » (3).
Le peu de mémoire facilite la généralisation, c'est-à-dire la découverte de nouvelles équivalences ou de nouveaux concepts, non seulement en tant que ce défaut est précisément cause d'un certain degré d'ignorance en général, mais aussi, et surtout, parce qu'il est cause d'une ignorance sui generis. En effet, l'effacement dans la mémoire des détails, par lesquels les divers phénomènes ou objets équi-
(1) Cf,Tn. Ribot, op. cit. : Essai sur V imaginât, créatr., 136.
(2) Cf. A. de Candolle, op. cit. : Zw Gesch. etc., 260 ; W. Ostwald, op. cit. : Gr. Mariner, 347 et suiv., 364 et suiv.
(3) E. Meumann, op. cit. : Intell. u. Wille, 115.
valents par rapport à une fin ou à un résultat donnés se distinguent l'un de l'autre, facilite la reconnaissance de leur équivalence. Par contre, une impression mnémonique forte et durable de ces détails entrave la schématisation ou réduction de ces phénomènes ou objets au seul ou aux seuls attributs qui les rendent précisément équivalents par rapport à cette fin ou à ce résultat. « Le fait de percevoir rapidement des images mentales trop nettement marquées, écrit Galton, est défavorable à l'acquisition de l'habitude de généraliser et d'abstraire ». Comme on demandait à Timproviste à une jeune dame, raconte-t-il, ce que le mot « bateau » lui rappelait à l'esprit, elle répondit qu'elle avait vu aussitôt l'image d'un bateau plutôt grand, s'éloignant du rivage, plein de dames et de messieurs, les dames étant vêtues de blanc et de bleu ciel. « Il est évident, observe cet auteur, que la tendance à donner une interprétation aussi particulière à un mot d'une signification générale est absolument contraire à la pensée philosophique )) (1).
Le peu de mémoire peu contribuer à pousser à la généralisation, aussi parce que cette dernière, en tant que connexion entre des choses autrement sans aucun lien entre elles, est apte à servir d'expédient de technique mnémonique. Ceux qui n'ont point une bonne mémoire pour des faits particuliers, écrit Maudsley, doivent chercher à les faire tomber sous quelque principe, capable de les grouper. Ces liens de « ressemblance intellectuelle » sont les plus puissants, fait remarquer à son tour Piéron, et ce sont eux qui constituent la « mémoire utile », c'est-àdire « l'évocation sûre des souvenirs au moment où ils
(1) Fr. Galton, op. cit. : Inquiries into Human Faculty and ils Development, p. 88, 109-110.
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sont nécessaires ». Poincaré était typique à cet égard ; pour se souvenir d'un fait quelconque, il avait besoin de le voir tout d'abord incorporé dans quelque système cohérent, c'est-à-dire de « l'intellectualiser ». Helmholtz lui-même, dans son célèbre discours cité plus haut, avoue sa mauvaise mémoire pour des choses sans aucun lien entre elles, et déclare que « le plus parfait expédient mnémotechnique » était pour lui la connaissance de la loi qui les rattacherait (1).
On voit donc que certaines qualités d'ordre intellectif, le plus ou moins de culture, le plus ou moins de mémoire, peuvent aussi influer, de leur côté, sur la nature synthétique ou analytique du penseur, en aidant et en fortifiant tantôt l'une et tantôt l'autre de ces dispositions ; mais l'influence prépondérante, dans la détermination de cette nature ou de cette disposition synthétique ou analytique, appartient toujours cependant aux qualités d'ordre affectif examinées plus haut, c'est-à-dire de monoafîectivisme intense pour la première et de tiède et calme polyaffectivisme pour la seconde.