VI. — • Les autres théories sur les rêves
Notre théorie de la non-affectivité comme cause première et unique de toutes les caractéristiques fondamentales des rêves, et spécialement de leur incohérence et de leur illogicité, s'accorde avec beaucoup d'autres en les conglobant dans une explication unique : elle s'accorde, p. ex., avec celle de Foucault rappelée plus haut, d'après laquelle le rêve n'est qu'une série de tableaux séparés, indépendants les uns des autres, qui se succèdent ou qui même se produisent simultanément en se fondant ensemble ; elle s'accorde avec celle de Toulouse et Mignard, pour qui les rêves sont dûs au défaut d'autoconduction ; elle s'accorde avec celle de Delage, qui attribue les rêves à la restriction du champ mnémonique, l'individu qui rêve n'ayant à sa disposition que les matériaux qui lui sont fortuitement fournis par l'association des idées ; elle s'accorde avec d'autres encore, comme en font foi les citations rapportées ci-dessus et que nous avons plutôt prodiguées, précisément parce que, sous tel ou tel point de vue, elles venaient à l'appui de notre thèse. Mais toutes ces théories que, jusqu'ici, l'on a données du rêve, étaient partielles, en ce sens qu'elles attribuaient comme cause aux caractéristiques des rêves tel ou tel phénomène psychique qui devait, à son tour, être expliqué. Ainsi, p. ex., il resterait à Foucault à expliquer pourquoi cette évocation successive ou simultanée de tableaux séparés
n'a pas lieu aussi durant la veille ; Mignard et Toulouse devraient nous dire pourquoi l'autoconduction cesse de fonctionner durant le rêve ; et Delage ne recherche pas d'où provient l'amnésie partielle et non systématisée de l'individu qui rêve. Et l'on peut en dire autant des autres Or, notre théorie les complète toutes, en montrant comment ces phénomènes invoqués comme explication des caractéristiques fondamentales des rêves dépendent tous, à leur tour, de la non-affectivité des rêves eux-mêmes. Non-affectivité qui, comme nous l'avons vu, a été relevée par un très grand nombre d'auteurs, mais qu'aucun, jusqu'à maintenant, n'avait élevée au rang d'explication fondamentale et unique de la bizarre phénoménalité onirique.
Par contre, notre théorie ne s'accorde pas du tout avec la théorie psycho-analytique de Freud et de ses disciples, laquelle s'efforce de donner une unité affective et d'attribuer cohérence et logicité précisément à ce processus psychique qui, plus que tout autre, se distingue au contraire par sa non-affectivité, par son incohérence et par son illogicité. Théorie, à notre avis, tout à fait paradoxale, qui présente l'étrange fantasmagorie du rêve comme le plan raffiné d'un censeur psychique lequel se proposerait de cacher sous un voile symbolique les satisfactions que se procureraient, dans le rêve, les désirs de l'inconscient, réprimés durant la veille, et de faire cela dans le but de ne pas troubler et de ne pas réveiller l'âme normale du dormeur, qui réprouverait ces satisfactions. Si grande qu'ait été l'attenavec laquelle nous avons lu le livre de Freud, nous n'y avons pas trouvé même la plus lointaine démonstration de son assertion. Ces longues et interminables analyses des rêves ne réussissent, au fond, qu'à prouver que toutes les images du rêve, même les plus étranges et les plus complexes, dérivent de compositions ou de fusions d'images ou éléments E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement. 28
sensoriels de la veille, ce que nous sommes tout à fait disposé à admettre ; mais pas une de ces analyses ne réussit, même de loin, à démontrer que ces fantasmagories oniriques soient un rébus intentionnel sous le voile duquel se cache, tout à fait différente, une histoire de satisfaction de tel ou tel instinct ou désir réprimé de l'inconscient, lequel « inconscient », au sens que lui donne Freud, et le fameux « censeur » commencent à être eux-mêmes des mythes dont tous les efforts de Fauteur ne peuvent nous démontrer qu'ils existent vraiment et qu'ils agissent vraiment dans le sens par lui indiqué (1).
VIL — Rêve et folie
Il nous faut plutôt, avant de terminer cette étude, dire deux mots des rapports, déjà entrevus par tant d'auteurs, entre rêve et folie. Comme on le sait parfaitement, la grande étrangeté des rêves, caractérisée surtout par leur incohérence et leur illogicité, les a fait comparer à quelques-unes des plus notables manifestations psychiques des fous. Cabanis, Lélut, J. Moreau, Maine de Biran, Kant, Krauss, Schopenhauer, et bien d'autres encore, ont tous relevé l'analogie entre le rêve et la folie. Sur cette analogie a insisté particulièrement Maury, lequel, p. ex., compare la démence sénile d'une dame qui s'imaginait être morte et prétendait expliquer comment il se faisait que, tout en étant telle, elle prenait cependant son chocolat tous les matins, avec un sien rêve dans lequel un de ses collègues, mort et enterré, lui explique comment il a pu revenir en
(1) Pour une critique des théories psycho-analytiques du rêve, voir notre Note sur La signification des rêves, dans « Scientia », mai 1918.
ce monde, explication que Maury, dans son rêve, accepte entièrement comme bonne. La comparaison entre les deux explications absurdes met en relief, d'une façon suggestive, leur grande analogie (1).
Nihil tam prœpostere, écrivait déjà Cicéron, tam incondite, tant monstruose cogitavi potest, quod non possimus somniare. Ellis relève que, comme dans les rêves, « de même dans la folie, l'incontinence des idées uniquement liées entre elles par de superficielles associations de ressemblance ou de contiguïté, dénote l'absence de toute direction ». Si Fon se comportait dans la veille comme dans le rêve, écrit Freud, on semblerait un aliéné. « C'est, avait déjà noté Fechner à propos des rêves, comme si l'activité psychologique s'était transportée du cerveau d'un homme raisonnable dans celui d'un fou ». « Les délires des fous, écrit Luciani, semblent des rêves durant la veille, comme les rêves sont des délires durant le sommeil. Il n'est donc pas étrange de considérer le rêve comme une folie passagère ». Et Wundt : « Par l'incohérence du cours des images, par les erreurs de jugement et les méprises que cette incohérence même mène avec elle, devient plus étroite encore la parenté, souvent notée déjà, du rêve avec l'aliénation mentale, laquelle lui était déjà comparable par ses représentations si fantastiques. En effet, nous pouvons expérimenter nous-mêmes, dans le rêve, tous les phénomènes qu'il nous arrive d'observer dans les maisons de fous. Cette analogie entre le rêve et la folie repose sans aucun doute sur des causes communes » (2).
Mais, dans cette comparaison du rêve avec la folie, on n'a pas suffisamment tenu compte de ce fait que les fous présentent diverses sortes d'incohérence et d'illogicité et
(1) Maury, op. cit., p. 165-166.
(2) Ellis, op. cit., p. 170-171 ; Freud, op. cit., p. 39-40 : Luciani, op. cit., p. 519-520 ; Wundt, op. cit., p. 675.
que, par suite, seules quelques catégories de fous peuvent être effectivement comparées avec l'homme qui rêve. Et, pour celles-ci, nous verrons que l'incohérence et l'illogicité sont dues, ici encore, à une absence affective ; tandis que nous verrons que d'autres sortes d'incohérence et d'illogicités sont dues, elles, toujours aussi à des perturbations d'ordre affectif, mais de genre divers.
C'est ce que nous verrons dans les deux prochains chapitres que nous consacrerons précisément à l'examen du raisonnement chez les fous.