V. — V illogicità des rêves
Si la première des caractéristiques fondamentales des rêves, l'incohérence, dépend du fait que vient à faire défaut la tendance affective primaire et que vient, par suite, à manquer sa fonction d'évocation, de sélection, d'inhibition et de connexion des images, — fonction qui est celle qui maintient le fil du raisonnement, — leur seconde caractéristique fondamentale, l'illogicité, dérive de l'absence 'de la tendance affective secondaire, dont l'opposition avec la tendance primaire constitue précisément l'état d'attention et donne lieu à Yespril critique.
A l'état de veille, c'est cette tendance secondaire de la crainte de se tromper qui, plus encore que la tendance primaire, est continuellement en action ; c'est elle qui, véritablement, du matin au soir, n'a pas un instant de repos. Si elle n'était pas continuellement éveillée, chacun de nos actes serait une « gaffe », une erreur, une sottise ; nous suivrions sans plus de façons, sans aucun contrôle, la première idée fortuite qui se présenterait à l'esprit. Or, c'est précisément ce qui se passe dans le rêve, dont le manque absolu d'esprit critique dérive justement de la béate tranquillité du dormeur, lequel n'est troublé par aucun sentiment de surprise, par aucun doute, par aucune crainte de se méprendre.
A l'état de veille, observe avec justesse Bergson, contrairement à ce qui a lieu dans les rêves, on choisit, entre les diverses évocations mnémoniques qui se présentent à l'esprit, celles qui correspondent et qui s'adaptent entièrement à la réalité. « Ce choix qu'on effectue sans cesse, cette adaptation sans cesse renouvelée, c'est la première et plus essentielle
condition de ce qu'on appelle le bon sens. Mais tout cela maintient dans un état de tension ininterrompue. On ne le sent pas sur le moment même, pas plus qu'on ne sent la pression de l'atmosphère. Mais on se fatigue à la longue. Avoir du bon sens, c'est très fatigant » (1).
« Le fait capital, écrit Delage, que tout le monde a reconnu, est la réduction du sens critique dans le rêve. A quoi tientelle ? Si dans le rêve le sens critique est déficient, c'est parce qu'il faut, pour l'exercer, envisager simultanément et comparer les multiples éventualités qui se présentent, les conséquences rapprochées et lointaines, directes et latérales, et donner à chacune le coefficient exact qui en mesure l'importance. Dans la vie éveillée, l'intelligence est d'autant plus complète que les yeux de l'esprit savent fouiller, non seulement plus loin devant eux, mais aussi plus loin en travers et obliquement dans toutes les directions où se peuvent rencontrer des éléments de jugement ». « Chez le rêveur, ajoute-t-il, l'attention est privée de cette initiative qui la fait, dans la veille, se porter sur tous les points nécessaires à l'édification d'un jugement complet ». A quoi il faut observer que si, dans le rêve, les « yeux de l'esprit » ne savent plus fouiller dans toutes les directions, c'est parce que manque précisément la tendance affective secondaire de contrôle, qui est celle qui fouille dans toutes les directions, qui est celle qui « se porte » directement sur tous les points nécessaires à l'édification d'un jugement complet et exact, qui est celle, en d'autres termes, qui évoque, trie, retient et élève au rang de « réducteurs antagonistes » tous les faits de la réalité opposés à ceux, erronés, qui s'étaient fortuitement présentés les premiers à l'esprit (2).
(1) Bergson, art. cit., p. 118.
(2) Delage, art. cit., p. 265-266.
« Dans le rêve, écrit Verworn, se produisent des associations de représentations qui, durant la veille, seraient complètement exclues par le contrôle de notre critique ». Hafïner, cité par Freud, synthétise heureusement les deux caractéristiques fondamentales du rêve dues, la première, à l'absence de l'affectivité primaire et, la seconde, à l'absence de l'affectivité secondaire du contrôle : « C'est dans le manque d'orientation que réside tout le secret de l'essor désordonné que prend, dans le rêve, notre imagination ; et c'est dans Y absence de réflexion critique qu'est la cause principale des énormes extravagances de nos jugements ». C'est pourquoi, plutôt que de dire avec Foucault : « C'est le doute qui est la première manifestation de la raison », nous serions tenté de dire, renversant les termes de l'aphorisme, que la raison, c'est-à-dire le fonctionnement logique de la pensée, est due au doute, à la crainte de se tromper (1).
En effet, bien souvent, même à l'état de veille, nous faisons des hypothèses erronées, voire des hypothèses absurdes, dues au pur hasard de l'association qui nous les présente les premières à l'esprit, mais que le doute où nous sommes de nous être trompés, la surprise que nous éprouvons aussitôt si elle conduisent à des résultats contraires à notre expérience la plus commune, se hâtent de repousser. Dans le rêve, au contraire, comme Wundt le fait remarquer, « nous ne doutons jamais, quelle que puisse être la contradiction entre nos images oniriques et les événements de l'état de veille ». « Dans le rêve, écrit à son tour Galasso, l'idéation s'affranchit du contrôle de discernement et de choix » (2).
De cette complète absence du doute dérive aussi, entre
(1) Verworn, op. cit., p. 79 ; Freud, op. cit., p. 37 ; Foucault, op. cit., p. 35.
(2) Wundt, op. cit., p. 658 ; Galasso, art. cit., p. 260.
autres, l'interprétation presque toujours erronée que nous donnons, dans le rêve, aux sensations élémentaires que nous ressentons en dormant : « Pourquoi, se demande Freud, l'esprit méconnaît-il, dans le rêve, la nature des excitations sensorielles ? » « Si les pieds d'un individu qui rêve, écrit Ellis, sont en contact avec quelque chose de brûlant, ne semblerait-il pas plus naturel qu'il pensât à la bouteille d'eau chaude, qui est la réelle productrice de l'impression, plutôt que de rêver qu'il est sur l'Etna ? » (1).
Cette difficulté à comprendre comment il peut bien se faire que l'individu qui rêve interprète habituellement de façon si erronée les sensations élémentaires qu'il ressent, dérive du fait, qu'on n'a pas toujours présent à l'esprit que toute perception n'est, en substance, qu une hypothèse. Chacune de nos perceptions, en effet, n'est constituée, on le sait, qu'en bien petite partie par des sensations effectives, et, souvent, par une seule sensation élémentaire ; pour tout le reste, elle consiste en des images évoquées qui complètent les sensations élémentaires elles-mêmes. La sensation élémentaire, outre qu'elle n'est qu'une bien petite partie de la perception globale, est, en même temps, commune à plusieurs perceptions. Dans la veille, nous acquérons la perception exacte des choses grâce à l'attention avec laquelle nous les regardons, c'est-à-dire grâce au doute de « n'avoir pas bien vu » que nous éprouvons toujours quand, de maigres sensations, nous voulons remonter, par voie d'hypothèse, à l'objet dont elles ne sont qu'un symbole ; attention qui a pour résultat d'ajouter, à la première, d'autres sensations élémentaires qui élargissent la base sur laquelle s'élève l'hypothèse perceptive ; dans le rêve, au contraire, la première hypothèse fortuite qui se présente à l'esprit est
(1) Freud, op. cit., p. 20 ; Ellis, op. cit., p. 1G0.
acceptée sans autre forme de procès. Il n'y a donc pas dans le rêve, comme l'écrit De Sanctis, « transformation » de sensations données en représentations d'autre espèce, mais bien simple complètement de ces sensations par les éléments mnémoniques qu'elles évoquent fortuitement et qui, étant dûs précisément au hasard et n'étant pas sélectionnés par l'esprit critique, la plupart du temps ne correspondent pas à la réalité : L'individu qui rêve, écrit Delage, « n'a d'autres matériaux à sa disposition que ceux que le hasard, ayant pour instrument l'association des idées, met dans sa conscience ». Nous pouvons donc conclure : La représentation d'un objet, évoquée par une sensation élémentaire, est toujours une hypothèse, laquelle, dans l'état de veille, correspond la plupart de temps à la réalité, parce que soumise au contrôle affectif critique, et qui dans le rêve, au contraire, la plupart du temps ne correspond pas à cette réalité précisément parce que, due à un pur hasard d'association, elle est ensuite soustraite à l'esprit critique lui-même (1).
Mais c'est surtout, nous le répétons, l'extrême illogicité des rêves qui constitue la conséquence la plus saillante de cette absence, dans le rêve, du doute, de toute crainte de s'être trompé, du moindre sentiment de surprise en face d'événements contrastant nettement avec notre expérience. « Le monde du rêve, écrit Foucault, n'est pas conforme au monde que nous connaissons d'après notre expérience de la veille, il est contraire aux faits les mieux établis de l'expérience ». « Quels bonds étonnants, écrit Hildebrandt cité par Freud, se permet, en tirant ses conclusions, l'individu qui rêve ! Avec quelle désinvolture il voit sens dessus dessous les lois de l'expérience les plus connues ! Nous ne
(1) De Sanctis, mémoire cit., p. 32 ; Delage, art. cit., p. 266.
sommes nullement surpris qu'un chien nous recite des vers, qu'un mort s'en aille sur ses propres jambes vers sa tombe, qu'un quartier de roche flotte sur l'eau ». « Rêver que l'on vole dans les airs, écrit à son tour Spencer, et ne pas soupçonner qu'il s'agit d'une illusion, implique que la pensée se limite à une série restreinte d'idées simples et que ne sont pas évoquées, comme il advient au contraire dans V état de scepticisme et de méfiance, les souvenirs des expériences antagonistes et des concepts généraux construits sur elles » (1).
Un de ses élèves rêve, p. ex., raconte Foucault, qu'il est pris sous un train de chemin de fer : « Je me rappelle très bien la sensation douloureuse causée par les roues qui pesaient sur ma poitrine. Mais ce n'était là qu'une pesée, mes os n'étaient pas brisés, et même, en gonflant ma poitrine, je soulevais le wagon ». Un autre rêve, rapporté aussi par Foucault, présente au dormeur, par l'introduction de l'image d'un atelier de couture dans celle d'une fabrique de porcelaine, des vases et des plats de porcelaine que l'on coud. Havelock Ellis rêve qu'il se voit lui-même avec son binocle dans un lieu différent de celui d'où il sait qu'il observe : « et la conscience dormante accepte cette situation avec une impertur habilité et un sérieux parfaits ». « J'ai rêvé une fois d'un moulin, raconte Mach. L'eau descendait du moulin par un canal en pente, puis y remontait par un autre canal de même genre. Je nen étais pas du tout surpris ». « Dans un autre rêve, raconte toujours Mach, je vis dans mon laboratoire un verre plein d'eau, dans lequel brûlait tranquillement une bougie. — Où prend-elle l'oxygène ? me demandais-je. — Il est absorbé dans l'eau. — Où s'en vont les produits de la combustion ? — Mais
(1) Foucault, op. cit., p. 48 ; Freud, op. cit., p. 40 ; H. Spencer, op. cit. : The Principia of Psychology, vol. I, p. 593.
voici que je vois des bulles d'air monter de la flamme à la surface de l'eau, et je suis tranquillisé ». — Qu'on s'imagine quelle intense affectivité complexe de stupeur, de curiosité, de crainte d'avoir mal vu et autres sentiments semblables, ces faits si opposés à l'expérience la plus commune auraient au contraire excité chez Mach, s'il avait été éveillé ! (1).
Ces rêves, par Fénormité même de leurs déductions, servent donc à merveille à mettre bien en évidence comment l'illogicité ne consiste qu'en ce qu'on attribue à une expérience ou à un fait imaginés des conséquences ou des résultats différents de ceux qui nous sont donnés par l'expérience du passé : Mettant, p. ex., une chandelle allumée dans l'eau elle s'éteint ; Mach, au contraire, commet l'illogicité d'imaginer qu'elle continue à brûler. Ces rêves illogiques font ressortir, en même temps, comment l'absence de tout sentiment de surprise devant de tels résultats absurdes, de toute crainte ou doute de s'être mépris, et, par suite, l'absence de tout esprit critique, sont précisément ce qui permet à ces déductions illogiques de s'avancer et de rester sur le seuil de la conscience, tandis que, si l'affectivité secondaire de contrôle existait, à chacun de ces résultats absurdes s'opposeraient, efficaces agents d'inhibition, toutes ces « images antagonistes » qui nous sont fournies par l'expérience et que l'affectivité secondaire elle-même évoquerait alors et soutiendrait.
Si l'incohérence des rêves est donc due au manque d'une affectivité primaire suivant avec intérêt l'objet dont nous nous imaginons les vicissitudes, leur illogicité dépend, elle, de l'absence de l'affectivité secondaire, laquelle contrôle-
(1) Foucault, op. cit., p. 246, 240 ; Ellis, op. cit., p. 64; E. Mach, op. cit. : Die Analyse der Empfindungen, p. 207.
rait les résultats respectifs que nous nous imaginons devoir être la conséquence de chacune de ces vicissitudes. Et aussi bien l'absence de l'affectivité primaire, cause de l'incohérence, que l'absence de l'affectivité secondaire, cause de l'illogicité, ne sont que la conséquence immédiate de la non- affectivité des rêves, c'est-à-dire du repos fonctionnel dans lequel se trouve, chez le dormeur, „ l'âme affective, tandis que la partie purement intellective, évocatrice de sensations et d'images, persiste avec la même activité que durant la veille.
Donc, aux questions que l'Académie des Sciences Morales et Politiques (de Paris), posait dans son concours de 1885 sur « La théorie du sommeil et des songes » : 1. « Quelles sont les facultés de l'âme qui subsistent ou qui sont suspendues ou considérablement modifiées dans le sommeil ? » ; 2. « Quelle différence essentielle y a-t-il entre rêver et penser ? », à ces questions, nous pouvons répondre : A la première, que dans le sommeil continue à exister la pure faculté intellective d'évocation des images sensorielles, tandis qu'est suspendue la faculté affective ; que, par suite, les rêves sont le résultat d'un assoupissement affectif non accompagné d'un assoupissement intellectif correspondant ; en d'autres termes, qu'ils sont une anarchie idéative due à la cessation de tout gouvernement affectif. A la seconde, que penser ou raisonner, c'est suivre avec intérêt l'histoire d'un objet que nous nous imaginons soumettre à une série d'expériences, en ayant soin d'attribuer à chaque expérience les résultats déjà donnés dans le passé par des expériences semblables et qu'elle donnerait maintenant de nouveau si elle était effectivement exécutée au lieu d'être simplement pensée : ce qui implique une continuelle action d'évocation, de sélection, de coordination et de contrôle de la part des tendances affectives respectives ; tandis que rêver, c'est laisser la repro-
duction mnémonique des éléments sensoriels pleinement maîtresse d'elle-même, précisément parce que toute tendance affective se tait : ce qui implique l'évocation chaotique des images, la plus incohérente et la plus illogique, par le simple jeu fortuit de l'association mécanique des idées.