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I. — U « équilibre mental » n est qu équilibre affectif

Il suffit, à cette fin, de réfléchir au nombre, à la délicatesse et aux complications de fonctionnement et d'influence réciproque des facteurs du jeu desquels dérive le comportement normal de l'individu, sa conduite appropriée aux

circonstances.

Tout d'abord, il faut un grand équilibre affectif, qui nous permette de nous intéresser aux divers phénomènes du monde extérieur en proportion de l'importance qu'ils ont effectivement pour nous. Cela constitue la fonction fondamentale du cerveau au service de l'organisme, représente la condition sine qua non de l'adaptation de ce dernier au milieu et doit être considéré, par suite, comme le résultat phylogénétique de l'action plasmatrice du monde extérieur. Tant que le cerveau reste sous la dépendance de l'organisme entier, les tendances affectives maintiennent cet équilibre, c'est-à-dire qu'elles demeurent adéquates au monde extérieur et proportionnées aux réels besoins physiologiques de l'organisme même ; si, au contraire, l'autonomie partielle du cerveau devient indépendance absolue, alors quelques tendances affectives peuvent prendre des intensités anormales, soit excessives, soit déficientes, et donner lieu ainsi à un déséquilibre affectif dans lequel l'activité affective n'est plus en rapport ni avec l'économie de l'organisme ni avec les circonstances extérieures.

En second lieu, un esprit est d'autant plus équilibré qu'il observe, interprète, juge et raisonne mieux, c'est-à-dire d'autant qu'il conserve la plus étroite et univoque corres-

pondance entre nos représentations mentales et le monde extérieur, présent et passé. Or, à cette fin est également nécessaire un grand équilibre affectif.

Bien observer signifie avoir des perceptions qui correspondent à la réalité ; mais, comme nous l'avons déjà vu dans le précédent chapitre sur les rêves, toute perception n'est qu'une hypothèse, qui se fonde la plupart du temps sur un nombre bien restreint de sensations élémentaires qu'elle complète par une grande quantité d'évocations sensorielles ; de sorte que tout état affectif trop intense, non seulement évoque exclusivement ceux des éléments mnémoniques sensoriels qui sont en accord avec lui, mais encore empêche la naissance de l'état affectif antagoniste de doute ou de crainte d'avoir mal vu, lequel, donnant lieu à l'état d'attention, permet, tout d'abord, d'élargir la base sensorielle de la perception même, en faisant ainsi entrer en jeu les « réducteurs antagonistes » des évocations sensorielles qui ne correspondent pas à la réalité, et, ensuite, d'équiper cette base sensorielle, ainsi élargie, avec d'autres évocations qui, maintenant, correspondent effectivement à la réalité même. Tout le monde connaît, p. ex., les erreurs, même d'ordre purement perceptif, auxquelles sont sujets les individus dominés par une passion.

Le même équilibre entre les deux tendances affectives antagonistes qui constituent l'état d'attention est nécessaire pour bien interpréter les actes ou les paroles de nos semblables. Si le voyageur assis en wagon devant nous met soudain la main à la poche, nous interprétons cet acte avec l'hypothèse qu'il va sortir son mouchoir ou son porte-cigarettes ou quelque autre objet inoffensif de même genre, car l'expérience nous enseigne que telle est communément la suite du fait que nous venons d'observer ; tandis qu'une personne prise d'un sentiment de peur exagéré en se trou-

vant seule dans le compartiment avec un inconnu, n'évoquera que les souvenirs d'agressions en chemin de fer que lui ont apprises dans le passé les journaux et pensera, par suite, que son compagnon de voyage va tirer, au contraire, son revolver.

Pour émettre un jugement pondéré et exact sur le plus ou moins de probabilité qu'il y a que se produise un événement donné, il faut « évaluer » ou « peser » tous les facteurs qui peuvent concourir à le produire et, en même temps, tous les autres facteurs qui, au contraire, tendent à l'empêcher ; c'est-à-dire qu'il faut évoquer et tous les uns et tous les autres et les soutenir le plus possible devant l'esprit, pour donner à ceux qui sont effectivement en plus grand nombre la possibilité de fonctionner comme réducteurs antagonistes par rapport aux autres. Et si les uns sont soutenus, p. ex., par le désir que l'événement arrive, il faut que les autres le soient alors par l'affectivité non moins intense de la crainte qu'au contraire cet événement n'arrive pas, affectivité qui évoquera et soutiendra précisément ceux des faits que la première non seulement n'aurait pas évoqués, mais qu'elle aurait inhibés. Les optimistes et les pessimistes à outrance doivent leurs jugements opposés sur les conséquences prochaines ou lointaines des mêmes événements sociaux qui se déroulent sous leurs yeux aux respectives affectivités excessives, dont chacune ne prend en considération qu'une partie seulement -des éléments en jeu.

Pour bien raisonner, enfin, il est nécessaire de suivre avec intérêt les vissicitudes de l'objet ou de l'ensemble de phénomènes sur lequel nous nous imaginons effectuer des expériences données, opérer des modifications données, agir de telle ou telle façon. Cet intérêt ne doit être dévié, durant tout le temps du raisonnement, par aucun événement extérieur ni par aucune autre pensée. Ce doit donc être un

intérêt assez intense, et cependant pas trop intense. En effet, l'intérêt pour l'objet dont on suit avec les yeux de l'esprit l'histoire imaginée implique, la plupart du temps, aussi le désir que la série des expériences imaginées conduise à un résultat donné plutôt qu'à un autre. Et si ce désir est trop vif, alors la rigueur logique se trouve ipso facto en grave péril, car l'affectivité secondaire de contrôle, c'est-à-dire de la crainte de se méprendre, laquelle, en tenant en suspens l'affectivité primaire, constitue l'état d'attention, aura de la peine à se maintenir en face de ce désir trop intense et à. évoquer les réducteurs antagonistes, tirés par elle de l'expérience du passé, qui inhiberaient et chasseraient les conclusions erronées, évoquées les premières par trop de frénésie d'arriver au résultat désiré.

On voit, par là, que ce qu'on appelle Y « équilibre mental » ne dépend, lui aussi, que d'un équilibre affectif, c'est-à-dire d'un équilibre entre l'affectivité primaire tendant à voir, à interpréter, à juger, à raisonner d'une façon donnée, et l'affectivité secondaire de peur de se tromper, de crainte que n'arrive le contraire de ce que l'on désire, laquelle retient sur sa pente l'affectivité primaire ; équilibre qui, constituant l'état d'attention, est le produit et, pour ainsi dire, l'écho des continuels désappointements éprouvés dans le passé pour avoir accepté trop précipitamment les conclusions désirées par l'affectivité primaire, et qui peut donc être considéré, lui aussi, comme le résultat du continuel travail par lequel l'espèce et l'individu s'adaptent au milieu.

Du reste, comme tout le monde le sait, il n'est rien de plus fréquent, même chez les personnes normales, que les erreurs d'observation, ou d'interprétation, ou de raisonnement, commises parce que, à un moment donné, une affectivité quelque peu vive a pris le dessus sans être contrebalancée par aucune autre affectivité contraire. Toutefois,

ces personnes, spécialement si elles sont rappelées par d'autres à la réalité, sont capables, pour la plupart, de revenir de leur erreur. Par contre, d'autres états affectifs plus intenses rendent de plus en plus difficile l'œuvre persuasive de la critique, jusqu'à ce qu'on arrive à l'état passionnel, qui la rend tout à fait nulle. Ainsi, le savant qui tient trop vivement à ses théories, non seulement ne relève pas les faits qui leur sont contraires, mais est incapable de donner leur juste poids aux objections de ses adversaires. Certaines polémiques interminables, spécialement dans le domaine philosophique, ne conduisent jamais à aucun résultat, précisément à cause de la vivacité passionnelle de ceux qui y prennent part. Et, dans notre chapitre sur le raisonnement intentionnel-métaphysique, nous avons vu comment l'intense passion du croyant pour ses valeurs suprêmes, telles que l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, et autres similaires, l'empêche absolument de voir les illogicités, les absurdités et les non-sens des constructions qu'il élabore et dans lesquelles il se repose tranquillement, heureux de continuer à croire en ce qui lui tient tant à cœur « La félicité, écrit William James, a, pour les faits qui lui sont contraires, une cécité et une insensibilité qui lui servent d'arme instinctive pour se protéger spontanément contre toute chose qui pourrait la troubler » (1).

En partant de ces faits de déséquilibre affectif à son premier stade et en appliquant aussi à la psychologie le « principe de continuité », si fécond en mécanique (Mach), l'homme normal peut donc, s'il s'imagine de plus en plus intenses, ou de plus en plus persistants, ou prédominant de plus en plus exclusivement certains états d'âme d'ordre

(1) W. James, op. cit. : The Varieties of Religions Expérience, p. 88 ; cf. Th. Ribot, op. cit. : La logique des sentiments, passim.

affectif qui, chez lui, ne se trouvent pas momentanément en parfait équilibre, et s'il constate les illogicités et les erreurs qui, chez lui aussi3 en dérivent aussitôt, arriver à comprendre les phénomènes psychiques similaires des fous et se persuader ainsi que les illogicités et les étrangetés de pensée de ces derniers ne sont, elles aussi, que les conséquences de leur déséquilibre affectif.

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