‹ Psychologie du raisonnementChapitre 30 sur 39 · II. — Monoaffectivisme des monomanes · texte numérisé non relu

II. — Monoaffectivisme des monomanes

Si le « déséquilibre mental », en général, se résoud en un déséquilibre affectif, il est désormais généralement reconnu par les psychiatres que les délires des monomanes, en particulier, sont dûs, eux aussi, à des troubles affectifs et qu'ils « se coordonnent autour des instincts et des passions fondamentales de la nature humaine » (1).

« La conception qui attribue l'apparition du délire dans la paranoïa à une maladie primitive de l'intelligence, écrivent Sérieux et Capgras, perd de plus en plus du terrain ; on tend aujourd'hui à considérer les troubles affectifs comme primitifs » (2).

Il faut cependant mettre en relief, plus qu'on ne le fait peut-être communément, le caractère de monoaffectwisme propre au délire systématique du paranoïque. A cet effet, il suffit de songer combien il est fréquent que de l'homme passionnel, p. ex., du jaloux, on passe au délirant chronique vrai et propre, pour nous convaincre de leur identité substantielle. Un tel, p. ex., reprend la vie commune avec sa femme

(1) E. Tanzi et E. Lugaro, op. cit. : Malattie mentali, vol. I, p. 321.

(2) P. Séreux et J. Capgras, Lez folies raisonnantes, Alcan, Paris, 1009, p. 216-217, 220.

qui avait dû l'abandonner à cause de sa persécution jalouse. « Mais sa jalousie prend alors la forme d'un délire. La nuit, il ne dort pas ; des bruits étranges aux fenêtres sont le signe, pour lui, que certaines personnes viennent trouver sa femme. Il barricade la porte de sa maison, il visite toujours les cachettes et les coins, il ferme hermétiquement toutes les ouvertures, il feint de dormir pour surprendre l'infidèle : c'est en vain, elle a un « mouchoir magique » qui lui permet de sortir sans être vue » (1).

Morel lui aussi relève, dans le délire systématique du monomane, « l'élément passionnel qui domine ses sentiments )) ; et il montre avec combien d'énergie l'unique affectivité maîtresse tend à inhiber tout fait qui serait contraire à ce qu'elle désire : « Dans le délire des grandeurs, le besoin incessant d'occuper le public de leur personne est si violent que ces aliénés finissent par s'identifier dans les rôles qu'ils se donnent, et par regarder comme véritables et réelles les conceptions les plus extravagantes. C'est ce qui arrivait à un de ces malades, qui se mettait dans d'étranges fureurs lorsqu'on lui démontrait mathématiquement que les faits dont il se prétendait l'acteur on le héros faisaient remonter à plus de cent cinquante ans l'époque de sa naissance » (2).

Chez le mélancolique, l'état de continuel remords et de continuelle terreur, ses continuels actes propitiatoires, actes d'humilité de confession, d'auto-accusation, sa continuelle anxiété, dénotent précisément l'existence, et l'intensité, et la persistance d'un seul et unique état affectif, toujours le même. Chez le persécuté, c'est l'état d'orgueil offensé, d' « autophilie » (Bail), d'égocentrisme, qui constitue la base

(1) Reìnda, Le passioni, Bocca, Torino, 1906, p. 73.

(2) B.-A. Morel, op. cit. : Traité des maladies mentales, p. 484, 548.

affective fondamentale et exclusive : « Bien des observavateurs ont déjà signalé les rapports étroits qui existent entre le délire des persécutés et leur caractère antérieur. Jalousie, égoïsme ombrageux, vanité, etc., sont les traits principaux de ce caractère que l'on peut résumer en deux mots : orgueil, méfiance » (1).

« L'état affectif d'origine interne du délirant chronique, observe Godfernaux, qui ne serait que passager chez un sujet sain, devient chez lui constant et s'étend sur une période qui peut atteindre plusieurs années. Il produit, en conséquence, une réorganisation de tout le contenu mental conscient ». Et Sérieux et Capgras relèvent, eux aussi, le caractère égocentrique-affectif de l'interprétateur délirant, tel qu'il se rencontre dans les états passionnels (2).

Dans tous ces cas, l'unicité affective est due à la violence même de l'affectivité fondamentale, laquelle, persistante et envahissante, s'oppose victorieusement à toute autre tendance affective antagoniste, dès que celle-ci essaie de naître, et l'inhibe à sa naissance même. Par contre, dans d'autres cas, — et, avec le temps, les cas précédents se transforment souvent en ceux-ci, — l'unité affective du monomane vient à se produire non pas tant par la violence de l'affectivité fondamentale qui rend impossible l'existence de toute autre affectivité en opposition avec elle, que parce tjue vient à manquer l'essai, si faible qu'il soit, d'entrée en activité de la part d'une autre tendance affective antagoniste quelconque : pourvu que cette dernière ne s'éveille pas, l'effet est le même, c'est-à-dire que l'on a également un état d'absolu monoaffectivisme, bien que calme et tranquille.

(1) J. Séglas, Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveuses, Assclin et Houzeau, Paris, 1895, p. 305, 307, 514-515, 519.

(2) A. Godfernaux, Le sentiment et la pensée, 2e édit., Alcan, Paris, 1906, p. G5-66 ; Sérieux et Capgras, op. cit., p. 4.

Dans ces cas, le délire systématique apparaît comme «une tournure d'esprit, une habitude qui finit par s'exercer même en dehors de tout état émotionnel intense » (1).

Si maintenant, sans nous arrêter davantage sur ce nionoaffectivisme des délirants monomanes ou paranoïques, nous passons plutôt à l'examen de ses conséquences dans le domaine intellectuel, nous devons nous attendre a priori, après tout ce que nous avons vu en étudiant la nature du raisonnement, à rencontrer chez eux une grande cohérence unie à une grande illogiche. Et c'est précisément ce qu'il nous est donné de constater a posteriori.

Page 1