CHAPITRE XVI
RAISONNEMENT CONSCIENT ET RAISONNEMENT INCONSCIENT
Avant de passer à la question de savoir si le raisonnement inconscient existe vraiment et comment il est possible qu'il existe, avant d'examiner ensuite si, par hasard, il n'y a pas aujourd'hui tendance à exagérer fortement l'importance qu'a, chez l'homme normal, le raisonnement inconscient par rapport au raisonnement conscient, il est nécessaire de bien nous entendre sur la signification du mot « conscience » et de chercher en même temps à découvrir la « nature » de cette dernière, c'est-à-dire de démêler et mettre en évidence les phénomènes psychiques élémentaires dont se compose l'état de conscience.
Qu est-ce que la conscience ?
Il n'est peut-être pas de mot qui ait été plus discuté, et dont la signification demeure cependant aussi obscure que le mot de conscience. Tout le monde est à même d'alïirmer,
sans aucune hésitation, si un état psychique donné, une action donnée, doivent être dits « conscients » ou « inconscients » ; mais lorsqu'on en vient ensuite à demander ce qu'est, en quoi consiste cette caractéristique de « conscient » que l'on attribue à tel état psychique et que l'on dénie à tel autre, on reste la plupart du temps incapable de donner une réponse quelque peu satisfaisante : « Quiconque, écrit Maudsley, essaie, de bonne foi et avec un ferme propos, de se faire une idée claire de ce qu'il faut entendre par conscience, trouvera la chose tout autre qu'aussi facile qu'on serait disposé à l'inférer de l'usage que, si fréquemment et avec tant de désinvolture, nous faisons de ce mot » (1).
Quelques psychologues en arrivent à considérer le problème comme insoluble : « Quant à définir l'état de conscience, le fait d'être conscient, écrit Ribot, ce serait une entreprise vaine et oiseuse ; c'est une donnée d'observation, un fait ultime. La physiologie nous apprend que sa production est toujours liée à l'activité du système nerveux, en particulier du cerveau. Mais la réciproque n'est pas vraie ; si toute activité psychique implique une activité nerveuse, toute activité nerveuse n'implique pas une activité psychique. L'activité nerveuse est beaucoup plus étendue que l'activité psychique : la conscience est donc quelque chose de surajouté. En d'autres termes, il faut considérer que tout état de conscience est un événement complexe qui suppose un état particulier du système nerveux ; que ce processus nerveux n'est pas un accessoire, mais une partie intégrante de l'événement ; bien plus, qu'il en est la base, la condition fondamentale ; que, dès qu'il se produit, l'événement existe en lui-même ; que, dès que la conscience s'y ajoute, l'évé-
(1) Maudsley, op. cit. : The Physiology of Mind, p. 45 ; cf., p. ex., aussi Bain, op. cit. : The Emotions and the Will, chap. xi : Consciousness, p. 539-546.
RAISONNEMENT CONSCIENT ET INCONSCIENT
riement existe pour lui-même ; que la conscience le complète, l'achève, mais ne le constitue pas » (1).
D'autres appellent tout simplement la conscience un épiphénomène et se croient ainsi libérés de toute obligation d'étudier plus avant la question, comme si, par là, celle-ci était complètement épuisée (2).
Nous nous proposons ici de rechercher, au contraire, si de l'examen de quelques exemples de « conscience » et d' « inconscience », opportunément choisis, il est possible de tirer les caractéristiques fondamentales qui accompagnent les cas dits conscients, alors qu'elles ne se rencontrent pas dans ceux que nous désignons comme inconscients. Et cela suffira à élucider en quoi consiste la conscience ou l'inconscience de nos états psychiques.
Il est utile de commencer par un exemple qui pourra sembler, à beaucoup de lecteurs, ne pas rentrer dans les cas proprement dits de conscience, mais qui, cependant, leur est étroitement connexe. J'observe le portrait d'une personne connue. Je reconnais qu'il représente cette personne, mais qu'il n'est pas réellement cette personne. La sensation complexe actuelle, grâce à l'association par ressemblance, réveille en même temps l'image de la personne réelle. On a donc, d'une part, la coexistence, au moins durant un certain temps, des sensations actuelles et des sensations passées maintenant évoquées et d'intensité moindre ; d'autre part, au moins métaphoriquement parlant, la superposition ou fusion, pour cause d'identité, de quelques-unes seulement des premières avec quelques-unes des secondes. On pourrait, par suite, être induit à admettre que cette coexistence et cette superposition ou fusion partielle des deux systèmes
(1) Tu. Ribot, Les maladies de la personnalité, Paris, Alcan, 1906, p. 6.
(2) Cf., p. ex., A. J3i.net, op. cit. La psychologie du raisonnement, p. 165 ; (J. Villa, op. cit. : La psicologia contemporanea, p. 412-413.
complexes de sensations pures et simples sont ce qui me fait reconnaître dans le portrait cette personne donnée, ce qui me rend «conscient)) que c'est véritablement elle qui est représentée sur le portrait. Mais on peut aussi se demander si, comme conditions déterminant l'état d'âme dans lequel je me trouve quand je reconnais que l'objet est le portrait d'une personne à moi connue, n'entrent pas en jeu, non seulement des éléments d'ordre purement sensoriel ou perceptif, actuels et évoqués, mais encore des éléments d'ordre affectif ou émotif : en voyant le portrait, j'éprouverais, même sans m'en apercevoir, les mêmes sentiments d'affection ou de rancune, de sympathie ou d'antipathie, etc., que j'ai coutume d'éprouver en voyant l'original ; et alors ce seraient précisément ces sentiments qui me rendraient conscient que le portrait est celui de cette personne donnée. D'autres exemples, que nous examinerons bientôt,, nous poussent à admettre que les choses se passent véritablement ainsi, c'est-à-dire que la superposition et fusion, partielle ou même intégrale, de pures sensations, non accompagnée d'une superposition et fusion d'éléments d'ordre affectif ou émotif, est insuffisante pour nous donner Ja conscience d'un fait quelconque.
Continuant à nous borner pour l'instant à confronter entre eux deux états psychiques seulement, l'un originel, l'autre évoqué, considérons le cas où l'évocation de quelque événement passé se présente à notre esprit tout à fait isolée, tout à fait disjointe d'autres souvenirs de faits précédents ou subséquents :
« Une dame, à la dernière période d'une maladie chronique, fut conduite de Londres à la campagne. Sa petite fille, qui ne parlait pas encore, lui fut amenée et, après une courte entrevue, elle fut reconduite à la ville. La dame mourut quelques jours après. La fillette grandit sans se rappeler
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sa mère jusqu'à l'âge mûr. Ce fut alors qu'elle eut l'occasion de voir la chambre où sa mère était morte. Quoiqu'elle l'ignorât, en entrant dans cette chambre, elle tressaillit. Comme on lui demandait la cause de son émotion : " J'ai, dit-elle, l'impression distincte d'être venue autrefois dans cette chambre. Il y avait dans ce coin une dame couchée, paraissant très malade, qui se pencha sur moi et pleura " » (1).
De même, un homme doué d'un fort tempérament artistique, à peine arrivé devant un château du Sussex, a « une impression extrêmement vive » de l'avoir déjà vu, et revoit même en imagination, dans tous ses détails, le cortège des visiteurs. Il apprend de sa mère qu'il y avait été amené en effet, au cours d'un voyage, à l'âge de 16 mois, et que le souvenir qu'il avait conservé de l'événement était tout à fait exact (2).
Plus encore que dans le cas du portrait surgit donc ici le doute que ce qui donne à l'individu l'impression d'avoir autrefois assisté en personne à l'événement, ce n'est pas seulement la coïncidence de sensations actuelles données avec quelques-unes des sensations passées, mais bien que c'est l'émotion qu'ont effectivement éprouvée de nouveau la dame en revoyant la chambre et l'artiste en revoyant le château, — émotion égale ou semblable à celle qu'ils ont déjà éprouvée dans le passé et dont ils conservent toujours le souvenir, — qui leur donne la conscience d'avoir vécu dans le passé l'événement qui maintenant revient à leur esprit.
Nous avons à deux reprises fait allusion à ce doute que la seule coïncidence entre certains éléments psychiques actuels et certains autres évoqués ne suffit pas, lorsqu'il
(1) Tu. Ribot, Les maladies de la mémoire, Paris, Àlcali, 1901, p. 143-144.
(2) Ribot, ibid., p. 144.
s'agit de pures sensations ou perceptions, pour évoquer et rendre conscient le fait passé. Un cas typique de distraction, auquel je suis souvent sujet, semblerait le prouver.
Quand je vais quitter mon cabinet de travail, j'ai coutume de mettre mes notes dans un tiroir que je ferme à clef ; quelquefois, cet acte de fermer le tiroir m'apparaît ensuite comme « conscient » ; d'autres fois, si en l'accomplissant je continue à être préoccupé par ce qui, peu auparavant, a été pour moi matière à réflexion, l'acte m'apparaît, au contraire, comme « inconscient ». Dans ce second cas, à peine sorti de mon cabinet, il me vient souvent la crainte de ne pas avoir accompli cet acte, et, comme il m'est impossible de me rappeler si je l'ai effectivement exécuté ou non, je sens le besoin de revenir sur mes pas et, le tiroir n'ayant pas de poignée, de m'en assurer en rouvrant celui-ci et en le refermant de nouveau. Le désir que j'ai d'atteindre mon but, qui est que le tiroir soit fermé à clef, désir qui se déploie dans l'attention que j'apporte à ce que cette fin soit effectivement atteinte, accompagne cette fois mon acte, lequel lorsque je suis de nouveau sorti de mon cabinet, m'apparaît maintenant comme « conscient ».
Notons que, tandis que pour la seconde fois je referme à clef le tiroir, l'acte semblable précédent continue à me paraître inconscient, et cependant il est certain que se reproduit alors le même ensemble de sensations visuelles, auditives, tactiles, musculaires, etc., qui doit avoir accompagné le même acte accompli quelques instants auparavant. Une si grande part commune d'éléments d'ordre purement sensoriel ou perceptif n'est donc pas suffisante pour évoquer un acte cependant de très peu antérieur et pour me le rendre conscient.
Et, par contre, si le désir d'atteindre mon but, à savoir que le tiroir soit fermé à clef, a accompagné la seconde fois
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l'acte correspondant, comment se fait-il que ce dernier, lorsque je suis de nouveau sorti de mon cabinet^m'apparaisse comme conscient ? Il n'existe plus aucune part commune de sensations qui puisse rattacher mon état psychique du moment où je me trouve hors de mon cabinet à celui où j'étais en fermant le tiroir. Et pourtant, si maintenant je me demande de nouveau avec intérêt si j'ai fermé le tiroir, aussitôt mon acte me revient à l'esprit et j'en ai la plus complète conscience.
Il semble donc que ce soit cet ensemble d'éléments affectifs, relatifs à une fin désirée, ou un ensemble équivalent d'éléments émotifs, qui constitue précisément cette portion d'éléments, commune à un état actuel et à un état passé qu'il s'agit d'évoquer, qui est nécessaire et suffisante pour évoquer cet état passé et pour le faire apparaître comme conscient.
Je dis : nécessaire et suffisante pour évoquer l'état passé et pour le rendre conscient, car quelques exemples semblent démontrer comme indubitable qu'il peut très bien y avoir évocation d'un fait passé, ce dernier continuant cependant . à nous demeurer totalement inconscient.
Ainsi, dans son classique ouvrage sur les rêves, que nous avons plusieurs fois cité, Maury raconte avoir rêvé une nuit d'un individu qui lui était complètement inconnu, même de vue, et dont la physionomie continua à lui être présente à l'esprit avec la plus grande netteté, même après son réveil. Quel ne fut pas son étonnement en rencontrant dans la rue, quelques jours après, en chair et en os, l'inconnu de son rêve ! Après bien des réflexions, et seulement après que se furent écoulés quelques autres jours, il parvint à l'explication de l'étrange coïncidence. La rue où il avait rencontré l'individu avait été, en effet, parcourue jadis par lui à diverses reprises, puis, pendant plus d'un an, et jusqu'au
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jour qui précéda son rêve, il n'avait plus eu l'occasion d'y repasser ; ayant alors recommencé, pour raisons de service, à y passer fréquemment, il s'aperçut qu'il lui arrivait souvent de rencontrer cet individu, qui devait, sans doute, habiter dans le quartier. C'est pourquoi Maury considère comme très probable que, quand un an auparavant il passait souvent dans cette rue, il dut, à cette époque aussi, rencontrer souvent cet inconnu, sans jamais faire attention à lui ; et le fait d'être repassé par cette même rue le jour qui précéda son rêve, même si la rencontre n'eut pas lieu cette fois, doit lui avoir réévoqué durant le sommeil, par association d'idées, le souvenir de l'individu.
Donc, quand Maury réveillé continuait à avoir présente à l'esprit l'image du rêve, cette image constituait une vraie et propre évocation mnémonique d'un événement jusqu'alors demeuré pour lui inconscient et qui, malgré cela, continuait encore à rester tel. L'image évoquée avait réussi maintenant à attirer son attention, son intérêt, éveillant en lui des sentiments de sympathie ou d'antipathie, de plaisir ou d'aversion, ou d'autres analogues, mais aucun de ces sentiments ne pouvait alors servir de pierre d'attente pour lui rendre « conscient » le moment donné où il avait vu effectivement la personne.
Si, par contre, aussi à ce moment donné, ses préoccupations tournées dans une autre direction ne l'avaient pas empêché d'éprouver pour la personne qui passait devant lui ces mêmes sentiments qu'il éprouvait maintenant pour l'image, cette pierre d'attente, cette part commune d'éléments affectifs ou émotifs, ne lui aurait pas manqué maintenant et aurait suffi pour lui rendre « conscient » l'événement.
Donc, en résumant ce que nous avons dit jusqu'ici, il semble licite d'admettre qu'on ne peut parler de la « conscience » d'un état psychique en soi, mais seulement de la
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<( conscience » qu'un état psychique actuel a d'un état psychique passé, et que cette caractéristique de « conscient » d'un état psychique passé, maintenant évoqué, par rapport à un autre état psychique actuel, se rencontre chaque fois qu'il y a coexistence, au moins durant un certain temps, du premier avec le second, et superposition ou fusion, ne fûtelle même que partielle, de la partie affective ou émotive de Vun avec celle de Vautre.
La condition nécessaire, sinon suffisante, pour qu'un état psychique quelconque puisse, par la suite, nous apparaître comme conscient est donc que, parmi ses parties constituantes, il contienne aussi des éléments d'ordre affectif ou émotif. Et les rêves, que, dans un de nos chapitres précédents, nous avons vu être non affectifs, confirment cette thèse ; car, — abstraction faite des rêves émotifs qui, précisément parce qu'ils sont tels, nous apparaissent ensuite comme conscients, quel que soit le moment où ils se sont produits, — ceux, à la fois non affectifs et non émotifs, dont nous nous souvenons, c'est-à-dire dont nous avons conscience, sont ceux que vient interrompre notre réveil, c'està-dire seulement ceux qui sont encore en cours de développement au moment où notre vie affective recommence. Tous les autres, survenus au milieu de la nuit, bien longtemps avant notre réveil, nous restent complètement inconscients. Quiconque s'est, en effet, trouvé à côté d'une personne endormie, l'a souvent entendue marmotter des paroles, qui représentent, sans aucun doute possible, des fragments d'un rêve, mais d'un rêve dont le dormeur, en se réveillant le matin, n'arrive nullement à se souvenir, à avoir conscience, même si on lui rapporte les paroles par lui marmottées.
Revenant à ce que nous disions plus haut, nous pouvons nous représenter grosso modo la superposition ou fusion partielle des deux états psychiques affectifs ou émotifs en
imaginant que viennent à coïncider, au moins pour une partie seulement, les zones cérébrales respectives à l'entrée en activité desquelles sont dûs ces états psychiques affectifs ou émotifs, à savoir l'état psychique évoqué et l'état actuel. Et notons ici que la zone cérébrale à l'entrée en activité de laquelle est dû l'état psychique affectif ou émotif maintenant évoqué sera celle-là même qui était entrée en activité lorsque cet état psychique se produisit dans le passé.
Parfois, spécialement dans les phénomènes d'introspection, si l'état psychique passé, conscient par rapport à un état psychique nouveau, est à peine écoulé ou dure encore pendant la formation de ce dernier, au point de donner l'illusion que les deux états psychiques sont contemporains et se confondent en un seul, il est plus difficile de s'apercevoir quey dans ce cas aussi, il s'agit de conscience d'un état par rapport à l'autre, et l'on parle alors, mais ici encore d'une façon erronée, d'état psychique « conscient en soi ».
Du caractère conscient d'un état psychique par rapport à un autre on passe aisément au caractère conscient, les uns par rapport aux autres, de toute une série d'actes ou d'états psychiques successifs. On a une telle série lorsque, par rapport à l'état psychique actuel, apparaît comme conscient un état psychique antérieur maintenant évoqué, et que, par rapport à ce dernier ainsi évoqué, apparaît à son tour comme conscient un autre état psychique, antérieur ou subséquent, évoqué lui aussi, et ainsi de suite.
Il suffit de revenir par la pensée sur tout ce que l'on a fait depuis le matin pour se convaincre que, parallèlement à la série de nos actes conscients, marche toujours une série d'affectivités complexes correspondantes, telles que chacune, commençant à entrer en activité avant la cessation de l'acte précédent, dure ensuite pendant les premières phases oul'entier développement de l'acte subséquent, et parfois
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même pendant toute une série d'actes successifs. Ainsi, le sentiment de plaisir que j'éprouve en approchant de la fin d'un ouvrage pénible, parce que je goûte à l'avance le prochain repos, sert à rattacher ce mien état au suivant, dans lequel je me suis effectivement reposé. Le désir de ne pas manquer à un rendez-vous dure pendant toute la série d'actes qu'il faut préalablement accomplir et que l'on se hâte d'accomplir afin de ne pas arriver en retard. Le sentiment complexe de plaisir et de crainte qu'éprouve l'enfant en savourant avec volupté la dragée prise en cachette est commun aussi bien au moment où il la mange qu'au moment suivant, où il s'évertue à faire disparaître les traces de son petit larcin : ce sentiment constitue le pont affectif qui unit les deux épisodes ainsi vécus.
Représentons par l'axe des abscisses le temps, et, comme simple expédient pour préciser notre dire, supposons pour un instant que les points et les segments de l'axe des ordonnées soient susceptibles de représenter, par leur position et leur grandeur, les diverses portions de la surface totale du cerveau à l'entrée en activité desquelles sont dûs les divers états psychiques complexes, comme si les divers centres, sensitifs et affectifs-émotifs, pouvaient être disposés, sans altération de leur réciproque contiguïté ou voisinage ou de leurs connexions réciproques, le long de cet axe des ordonnées. Alors, comme figure schématique représentant une série d'états psychiques originels, a, b, c, susceptibles d'apparaître par la suite — tant que le temps n'aura pas effacé l'impression mnémonique qu'ils ont laissée — comme conscients les uns par rapport aux autres, on aura une série de rectangles d'amplitude et de forme diverses et de différente position, enchaînés les uns aux autres de telle sorte que chaque rectangle subséquent soit, pour ce qui est des portions affectives ou émotives, superposé en partie à celui
qui le précède, sur une longueur non inférieure à une limite donnée tant dans le sens des abscisses que dans celui des ordonnées.
Si au-dessus ou au-dessous de cette série de rectangles ainsi enchaînés on en dessinait d'autres, enchaînés entre eux de la même façon, mais dont aucun n'aurait une portion quelconque, affective ou émotive, en commun avec un quelconque des rectangles de la première série, cette seconde série représenterait une série d'états psychiques, x, y, z, conscients eux aussi l'un par rapport à l'autre, mais inconscients par rapport à la série principale a, b, c, constituant la « personnalité consciente » proprement dite de l'individu ; ils représenteraient donc, par rapport à cet individu, une brève série d'états inconscients, constituant un commencement de dédoublement de sa personnalité. Par contre, deux séries de rectangles, l'une produite à une époque donnée et l'autre à une autre époque, même éloignée de la première, pourront, lorsque les états psychiques respectifs sont évoqués simultanément, et pourvu que quelque état psychique de la première série ait une portion quelconque, affective ou émotive, en commun avec quelque autre état psychique de la seconde, venir à constituer une seule série.
De brèves séries d'actes inconscients, constituant un commencement de dédoublement de la personnalité, sont,, comme chacun le sait, extrêmement fréquents, même chez les individus normaux.
Pendant ma villégiature à Riva Valdobbia, au pied du Mont Rose, j'avais coutume de prendre tous les jours le sentier muletier de Ca' di Janzo. La descente, spécialement à cette époque, était plutôt précipitée et accidentée ; il fallait parfois sauter d'une grosse pierre à une autre, et, en outre, quelques-unes de celles-ci étant branlantes, il
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fallait prendre bien garde comment l'on mettait le pied sur elles. Les premières fois, cette descente me divertissait par ses petites difficultés mêmes et réussissait à tenir toujours éveillé l'intérêt que j'apportais à les surmonter ; je reconnaissais une à une les principales pierres déjà rencontrées les autres matins, et si, la veille, telle ou telle avait vacillé sous mon pied et menacé de dégringoler, je prenais mesprécautions pour que la chose n'arrivât pas de nouveau. La promenade terminée, tous les petits faits de la descente, tous mes pas et tous mes sauts les plus difficiles me revenaient à l'esprit, réapparaissaient comme « conscients ».
Les premiers jours, cette promenade me reposait beaucoup de mes méditations habituelles, parce que je ne m'intéressais à rien d'autre. Peu à peu, cependant, cet intérêt et la préoccupation des petites difficultés à surmonter diminuèrent à tel point que je finis par faire la descente tout à fait machinalement, en pensant pendant ce temps à d'autres choses, comme si j'avais marché sur la grande route : tous mes pas, même les plus difficiles, chacun de mes bonds de pierre en pierre, même ceux à exécuter de telle sorte que les pierresne roulent pas, et malgré que quelques-unes de ces pierres se fussent certainement déplacées depuis mon dernier passage, étaient devenus pour moi autant d'actes inconscients. En effet, je me trouvais de retour à l'hôtel sansque le plus petit souvenir de quelque point un peu accidenté du sentier me donnât « conscience » de la descente effectuée.
Et cependant, même durant cette descente «inconsciente », je devais certainement avoir fait attention aux pierres, à la façon de poser prudemment le pied dessus pour ne pas lesfaire dégringoler, d'autant plus que bon nombre d'entre elles, par le continuel passage de gens sur le seul ici1, chan-
geaient tous les jours de place et de position. Mes pas ne pouvaient donc, même alors, être de simples actes réflexes, mais devaient certainement être guidés par autant d'actes de réflexion enchaînés entre eux.
Dans cet exemple, ce qui, au retour de ma promenade, réapparaissait comme conscient, c'était la série de mes méditations, et ce qui m'apparaissait comme inconscient, c'était la série des sensations et réactions provoquées en moi par le monde extérieur. C'est une opinion très répandue que, parfois, cependant, peut avoir lieu juste l'opposé, c'est-à-dire que reste consciente pour nous la série des sensations externes provoquées en nous, p. ex., par une agréable promenade au grand air, et inconsciente la méditation intérieure qui, pendant ce temps, continuerait d'aller son train. Pourtant nous verrons bientôt que la part attribuée à cette méditation inconsciente, à laquelle, d'après quelques auteurs, serait due la solution, qui nous apparaît à l'improviste, de problèmes qu'à l'état conscient nous nous étions en vain fatigués à résoudre, est fortement exagérée aujourd'hui et qu'il est difficile de l'admettre, à cause de l'intensité affective qu'exigerait une telle méditation.
Parfois, enfin, nous demeurent inconscientes aussi bien la série des méditations intérieures que celle des sensations du monde extérieur : « Un jour, raconte Maury, me trouvant près de M. V..., d'un caractère fort distrait et très porté à la méditation, je remarquai qu'il devenait complètement indifférent à mes paroles et cessait de répondre. Il paraissait alors plongé dans une réflexion profonde. Son immobilité était telle que j'eus la pensée qu'il allait perdre connaissance. Je le secouai violemment par le bras. — Que voulez-vous ? me dit-il. - — Etes-vous malade ? repartis-je. — Non. — Que faisiez-vous alors ?. — Je pensais. — A quoi ? — Ma foi, c'est étrange, je n'en sais déjà plus rien,
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et cependant je me sens comme fatigué de ma pensée » (1).
Dans ce cas lui étaient donc demeurées inconscientes, aussi bien la série des sensations en lui provoquées par les paroles que Maury avait continué un certain temps à lui adresser, que la série de ses méditations.
De ces cas normaux de dédoublement passager de la personnalité, embrassant tous les cas dits de distraction, on passe par degrés aux cas pathologiques de dédoublement vrai et propre.
Ainsi, très caractéristique est le cas bien connu rapporté par Taine : « J'ai vu une personne qui, en causant, en chantant, écrit, sans regarder son papier, des phrases suivies et même des pages entières, sans avoir conscience de ce qu'elle écrit. A mes yeux, sa sincérité est parfaite : or, elle déclare qu'au bout de sa page elle n'a aucune idée de ce qu'elle a tracé sur le papier ; quand elle le lit, elle en est étonnée, parfois alarmée. L'écriture est autre que son écriture ordinaire. Le mouvement des doigts et du crayon est raide et semble automatique. L'écrit finit toujours par une signature, celle d'une personne morte, et porte l'empreinte de pensées intimes, d'un arrière-fond mental que l'auteur ne voudrait pas divulguer » (2).
Tout à fait analogues à ce cas sont ceux étudiés par Janet. Celui-ci, p. ex., suggère à une hystérique du nom de Lucie, en état de somnambulisme, qu'à un signal donné, une fois réveillée, elle écrira une lettre quelconque. « Voici, rapporte Janet, ce qu'elle écrivit, une fois réveillée : « Madame, je ne puis venir Dimanche, comme il était entendu ; je vous prie de m'excuser. Je me ferais un plaisir de venir avec vous mais je ne puis accepter pour ce jour. Votre amie, Lucie. —
(1) A. Maury, op. cit. : Le sommeil et les rêves, p. 228.
(2) H. Taine, op. cit. : De V intelligence, tome I, p. 16-17.
P. S. — Bien des choses aux enfants, s. v. p. ». Cette lettre automatique, continue Janet, est correcte et indique une certaine réflexion. Lucie parlait de tout autre chose et répondait à plusieurs personnes pendant qu'elle l'écrivait. D'ailleurs, elle ne comprit rien à cette lettre quand je la lui montrai et soutint que j'avais copié sa signature » (1).
Dans une autre expérience, Janet suggère au même sujet durant le sommeil hypnotique : Vous multiplierez par écrit 739 par 42. Au réveil, et au signal donné, « la main droite écrit régulièrement les chiffres, fait l'opération et ne s'arrête que lorsque tout est fini. Pendant tout ce temps, Lucie, bien éveillée, me racontait l'emploi de sa journée et ne s'était pas arrêtée une fois de parler pendant que sa main droite calculait correctement » (2).
Ces dédoublements vrais et propres de la personnalité démontrent de la façon la plus évidente ce que nous disions plus haut, à savoir que les états psychiques x,y,z, inconscients par rapport à la série principale a, b, c, peuvent être, par contre, s'ils satisfont aux conditions habituelles exposées ci-dessus, conscients entre eux. En effet, la personnalité double consiste précisément en ce que toute une longue série d'états, inconsciente pour l'une des personnalités, forme au contraire une série consciente pour l'autre.
Ainsi, p. ex., ce que le somnambule a fait durant son accès lui apparaît comme inconscient à l'état de veille, mais lui redevient conscient dans un accès suivant. La malade du Dr Mesnet poursuivait, pendant un accès, les projets de suicide conçus dans l'accès précédent et complètement oubliés dans l'intervalle lucide ; elle se rappelait alors toutes les circonstances de l'autre accès. Et Macario parle d'une jeune
(1) P. Janet, op. cit. : L'automatisme psychologique, p. 263-264.
(2) Janet, ibid., p. 263.
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somnambule à qui un homme avait fait violence tandis qu'elle se trouvait dans un accès et qui, une fois réveillée, n'avait plus aucun souvenir, aucune idée de cette tentative ; ce ne fut que dans un nouvel accès qu'elle révéla à sa mère l'outrage commis sur elle (1).
Parfois, un état a conscience de l'autre, mais ce dernier n'a pas conscience du premier. Ainsi, p. ex., la jeune femme à existence double du Dr Azam « présentait un état normal, bien que lui-même pathologique, car cette femme était hystérique, et un état où elle se montrait tout autre par le caractère et les idées. Dans ce second état, elle se rappelait ce qu'elle avait fait pendant le premier, tandis que, quand elle revenait à celui-ci, elle perdait complètement la mémoire de ce qu'elle avait dit et fait durant l'autre période mentale. Il y avait en elle comme deux personnes distinctes et cette alternance de personnalité présentait une analogie significative avec le somnambulisme naturel, sans que cependant cette jeune femme fût proprement une somnambule » (2).
Rien, plus que ces exemples, que nous pourrions multiplier à plaisir, n'est apte à mettre en évidence comment chaque état psychique n'est, par lui-même, ni conscient, ni inconscient, mais devient l'un ou l'autre seulement par rapport à quelque autre état psychique servant de point de repère. En d'autres termes, la conscience n'est pas un caractère en soi qu'un état psychique puisse revêtir pour son compte propre et exclusif, mais c'est la caractéristique d'un rapport entre deux ou plusieurs états psychiques. Un état psychique, même considéré isolément, pourra toujours être reconnu, p. ex., comme ayant tel caractère émotif plutôt que tel autre, comme étant imaginatif plutôt que volitif, etc. ;
(1) A. Maury, op. cit. : Le sommeil et les rêves, p. 234.
(2) A. Maury, ibid., p. 237-238.
par contre, tant qu'il est isolé, nous ne pouvons jamais dire s'il est conscient ou inconscient. Ce n'est que si nous le rapportons à un autre état psychique que nous pourrons dire que, par rapport à ce dernier, il est conscient ou inconscient. Et s'il est conscient par rapport à un état psychique A, il pourra être inconscient par rapport à un autre état psychique B.
La conscience n'est donc nullement une propriété intrinsèque ou absolue des états psychiques, mais bien une propriété relative et qui leur est extrinsèque, accompagnant certaines modalités de rapport, de nature affective, que ces états psychiques viennent à avoir entre eux.
II. — Importance exagérée attribuée au raisonnement inconscient chez Vliomme
Après avoir ainsi étudié la nature de la conscience et avoir vu en même temps la possibilité théorique, confirmée par l'expérience psycho-pathologique, de doubles ou de multiples séries indépendantes d'états psychiques enchaînés entre eux dans chaque série, on doit se demander si un tel dédoublement, ou même un fractionnement encore plus grand de notre psyché en personnalités* distinctes et s'ignorant mutuellement, est effectivement un phénomène commun aussi chez l'homme normal. Cela nous conduira à examiner le sujet qui nous intéresse le plus, à savoir s'il n'y a pas beaucoup d'exagération dans l'importance que l'on tend aujourd'hui à attribuer, chez l'homme normal lui aussi, à l'activité psychique inconsciente en général et, en particulier, au raisonnement inconscient.
Dans notre second chapitre, nous avons vu que 1' « unité •de conscience », à laquelle donne lieu l'état d'attention, est
RAISONNEMENT CONSCIENT ET INCONSCIENT
due au fait que, normalement, il ne peut y avoir d'éveillée qu'une seule tendance affective primaire à la fois : étant donnée, en effet, la propriété des tendances affectives d'avoir un siège diffus, et largement diffus, il est bien difficile, notions-nous, qu'il puisse y avoir deux tendances affectives seulement dont les sièges ne coïncident pas pour une certaine portion plus ou poins grande, et que, par suite, — si elles ne sont pas telles qu'elles se maintiennent réciproquement en suspens, comme dans l'état d'attention, ou qu'elles se combinent et se fondent en partie l'une avec l'autre, - — - l'une ne tende pas et ne parvienne pas à exclure, à inhiber l'autre. Donc, tandis que les sensations ou leurs images peuvent, plusieurs à la fois, entrer en activité et coexister simultanément actives dans un même cerveau, parce que chacune a son siège localisé dans un seul centre donné ou dans un seul groupe limité de centres, cela n'est pas possible, normalement, pour les tendances affectives, parce que, par le fait même de leurs sièges diffus, elles viendraient inévitablement à « se heurter » entre elles. Ce n'est que dans le cas où deux tendances affectives diffèrent tellement l'une de l'autre qu'elles n'ont aucune portion de siège en commun, et où l'une réclame, pour entrer en activité, une dépense d'énergie très petite comparativement à l'autre, ce n'est que dans ce cas, disons-nous, qu'il pourra y avoir, aussi chez l'homme normal, entrée en activité simultanée de ces deux affectivités, telle qu'elle existe précisément dans tous les cas dits de distraction, qui représentent, comme nous l'avons vu, des dédoublements « à l'état naissant » de la personnalité. Mais en dehors de ce cas, il n'y aura, chez l'homme normal, qu'une seule activité affective à la fois ; et tout à fait fantaisiste est, par suite, la tendance actuelle à attribuer, aussi chez l'homme normal, à la vie psychique inconsciente, qui impliquerait
précisément l'existence de deux personnalités distinctes s'ignorant l'une l'autre, une part notable de notre activité mentale en général.
Inutile de nous arrêter sur la conception métaphysique d'Hartmann. On sait que, d'après lui, existerait cachée, au-dessous de notre conscience ordinaire, une seconde personnalité, exactement comparable à la première et qui est même dotée, elle seule, de toutes les qualités vraiment créatrices, au point de le faire s'écrier : « Ne nous désespérons pas si nous avons une intelligence si pratique et si humble, si prosaïque et si peu spirituelle ; il est dans notre plus intime sanctuaire un je ne sais quoi de merveilleux, dont nous sommes inconscients, qui rêve et prie tandis que nous travaillons pour gagner notre pain quotidien » (1).
Mais même en dehors de cette conception antiscientifique d'Hartmann et consorts et de la conception mystique de Myers, la tendance à exagérer l'importance de la part que F « inconscient » aurait dans toute notre vie psychique apparaît évidente dans les plus récentes études sur ce même inconscient : « La question de savoir, écrit Dwelshauvers paraphrasant Morton Prince, quel rôle jouent les états subconscients dans les esprits normaux est un des problèmes les plus poignants de la psychologie ». D'après Lipps, « la cause de nombreux états de conscience doit être cherchée » — aussi chez l'homme normal — « dans l'inconscient ». Jastrow affirme « l'influence dirigeante du subconscient dans la vie mentale » et que « l'utilisation consciente des données élaborées par le subconscient représente la forme normale de la pensée ». Selon Windelband, « notre vie imagi-
(1) Bernart Hart, dans : Muensterberg and others, Subconscious Phenomena, Badger, Boston, 1910, p. 106.
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native montre dans toute son activité créatrice la coopération continuelle de l'inconscient » (1).
Ces paladins outranciers de l'inconscient arrivent peu à peu à lui attribuer toute notre activité psychique, quelle qu'elle soit : toute entrée en activité de telle ou telle de nos tendances affectives, toutes leurs transformations seraient précédées, d'après eux, d'une élaboration mystérieuse dans le domaine de l'inconscient. A l'œuvre de l'inconscient serait dû même l'apport mnémonique qui transforme chaque sensation élémentaire en une perception vraie et propre. Enfin, les images et les idées, dans l'intervalle entre une de leurs évocations et la suivante, continueraient à être toujours en activité, à l'état inconscient : « Le motif fondamental pour faire usage de l'hypothèse de l'inconscient, écrit Windelband, est l'état dans lequel vient à se trouver l'ensemble de nos souvenirs dans l'intervalle entre sa première apparition dans la conscience et sa reproduction dans celle-ci, que cette reproduction ait lieu une ou plusieurs fois. Que deviennent en effet nos souvenirs dans l'intervalle de temps où nous ne pensons pas à eux ? » (2).
Evidemment, en attribuant ainsi à l'inconscient une activité incessante, sous-jacente à celle d'une activité consciente quelconque, de sorte que cette dernière ne serait jamais que le résultat final, le fruit arrivé à maturité, d'une mystérieuse élaboration de la part de l'inconscient lui-même, on cherche à faire rentrer par la fenêtre le concept mystique de l'âme que la science psychologique avait chassé par la
(1) G. Dwelshau vers, L'inconscient, Flammarion, Paris, 1906, p. 61, 112 ; J. Jastrow, The Subconscious, Constablc, London, 1906, p. 420, 449 ; W. Windelband, Die Hypothèse des Unbewussten, Fcstrede gehalten in dcr Gesamtsitzung dcr Heidclbergcr Akadcmie dcr Wisscnschaftcn am 24 Aprii 1914, Wintcr, Heidelberg, 1914, p. 8.
(2) G. Dwelshau vers, op. cit. : L'inconscient, p. 224, 176, 178 ; W. \VindelbanDj op. cit. : Die Hypothèse des Unbewussten, p. 10.
porte : « Suivant ces auteurs, écrit Ribot, l'activité subconsciente est investie d'une puissance presque surnaturelle et constitue dans l'individu un intermédiaire entre l'humain et le divin » (1).
En même temps, en considérant toute manifestation consciente comme le résultat final d'une élaboration inconsciente, dont on admet que la façon d'opérer se soustrait à toutes nos investigations, quelles qu'elles soient, on en vient à renoncer à la possibilité même d'une explication quelconque des phénomènes psychiques, à déclarer l'impossibilité d'une science psychologique.
Pour éviter de semblables exagérations au sujet de la part attribuée à l'inconscient ou subconscient dans la vie psychique, exagérations qui, nous le répétons, finissent par ne rien expliquer, il faut ne pas oublier qu'une saine méthode scientifique doit conseiller de ne pas recourir à l'inconscient, sauf dans les cas où ce recours est absolument nécessaire. Pour tout fait psychique nous devons donc nous demander : L'hypothèse d'une activité psychique inconsciente est-elle vraiment nécessaire pour l'expliquer, ou peut-il être expliqué aussi sans recourir à cette hypothèse ?
Or, il est évident qu'il n'est nullement besoin d'avoir recours à cette hypothèse pour expliquer le phénomène de l'évocation de nos souvenirs, c'est-à-dire pour expliquer comment il peut se faire qu'une sensation, perception, image ou idée, après avoir été absente de notre esprit pendant un certain intervalle de temps, puisse se représenter à lui par voie d'évocation mnémonique. La simple conception de l'accumulation mnémonique spécifique, c'està-dire d'une énergie nerveuse spécifique qui passe alternali) Th. Ribot, dans : Muensterberg and others, op. cit. : Subconscious Phenomena, p. 35.
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tivement de l'état actuel à l'état potentiel et vice-versa, suffit pour rendre complètement compte du phénomène d'évocation. De même qu'il n'existe plus aucun courant électrique dans l'intervalle où l'accumulateur reste inséré dans un circuit ouvert, de même, dans l'intervalle entre deux évocations successives de la même image ou idée, celle-ci ne reste pas « présente dans notre esprit bien que latente dans la conscience » — comme le répète aussi Freud, faisant sienne la conception de Windelband, — mais elle n existe plus du tout, ni comme processus psychique, ni comme processus seulement nerveux (1).
De même, il n'est nullement besoin non plus de recourir à cette hypothèse d'une activité inconsciente pour expliquer l'entrée en action de l'une ou de l'autre de nos tendances affectives ou leur transformation par suite de leur combinaison avec d'autres qui entrent en action au même moment. En effet, ces phénomènes ne sont, eux aussi, comme nous l'avons vu dans notre premier chapitre, qu'autant d'aspects de l'évocation mnémonique en général, c'est-à-dire du passage de certaines accumulations nerveuses-énergétiques spécifiques de l'état potentiel à l'état actuel. Ils s'accomplissent totalement à la lumière du soleil, c'est-à-dire en pleine présence de la conscience, dès le premier moment où ils se reproduisent, c'est-à-dire depuis le moment où entre en action l'énergie nerveuse spécifique qui les constitue.
D'autre part, Windelband, Freud, Dwelshauvers et consorts ont-ils suffisamment réfléchi à l'énorme dépense d'énergie nerveuse qui se produirait si toutes les tendances affectives, dont nous pouvons être agités au moment opportun, et toutes les sensations et perceptions déjà éprou-
(1) Cf., S. Freud, A Note on the Unconscious in Psycho-analysis, « Proceedings of the Society of Psychical Research», Part LXVI, vol. XXVI, p. 312.
E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement.
vées, et toutes les images et idées qui en sont dérivées,, continuaient, entre deux évocations, à rester toutes simultanément actives dans notre esprit, ne fût-ce qu'à l'état inconscient ?
Tout aussi inutile est l'hypothèse d'une quelconque activité psychique inconsciente pour les actes devenus désormais complètement automatiques, c'est-à-dire pour ceux où il n'y a plus aucun « choix » et qui, par suite, ne présupposent l'entrée en jeu d'aucune tendance affective. Si compliqués qu'ils puissent être, ils ne sont que de purs actes réflexes, c'est-à-dire des processus purement nerveux, et ils manquent donc de la condition nécessaire et suffisante pour devenir des actes psychiques vrais et propres, conscients ou subconscients (c'est-à-dire conscients par rapport à une personnalité secondaire), qui est d'être mus par quelque tendance affective.
Vice -versa, dans tous les cas de distraction qui impliquent un « choix )), voire une succession de « choix », — comme ma descente ci-dessus décrite de Ca' di Janzo, ou comme le cas de Stuart Mill qui, tout absorbé par l'élaboration de son système de logique, traverse Cheapside à l'heure où se presse dans cette rue de Londres le plus grand nombre de gens et de véhicules, et qui, cependant, tout distrait qu'il est, circule sans heurter personne et en évitant les dangers que ce grand trafic présente à tout moment pour les passants, — dans ces cas, dis-je, il n'est plus possible de considérer comme simplement automatique ce comportement « distrait », car pour procéder aux « choix » qui concourent évidemment à déterminer ce comportement, il faut l'entrée en jeu de tendances affectives correspondantes, et ici il devient alors nécessaire, en effet, de recourir à l'hypothèse d'un commencement de dédoublement vrai et propre de la personnalité : Les mouvements de l'homme qui passe, distrait, dans la
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rue, écrit Luciani, « ne sont pas de tous points comparables à une succession régulière de simples actes réflexes, parcequ'ils changent continuellement et se modifient pour ne pas heurter les obstacles, pour éviter les personnes et les voitures qui traversent cette rue, en un mot pour adapter, suivant les circonstances, les actes musculaires au but que l'on veut atteindre. Or, la poursuite d'un but, l'adaptation des actes aux circonstances, le choix des moyens opportuns pour atteindre ses fins, constituent l'unique critère scientifique possible par lequel nous puissions distinguer effectivement, des phénomènes purement machinaux, les manifestations psychiques mentales » (1).
Naturellement, on passe par degrés insensibles des actes de nature purement automatique aux actes distraits, si bien que, pour certains, — p. ex., pour la copie inconsciente, faite sans erreurs, d'un long fragment de texte, pendant que le copiste pense à tout autre chose, — il serait difficile de dire s'ils appartiennent aux uns ou aux autres. Ce passage graduel des uns aux autres est dû au fait que, pour déclancher les actes en voie de devenir automatiques, suffit une intensité de plus en plus petite de la tendance affective qui, dans le passé, en opéra le choix, de sorte que le même acte identique peut aujourd'hui être encore « déclanché » par une tendance affective d'intensité minime et, demain, être désormais totalement mécanisé : « Au début, écrit Jastrow, chaque pas d'une nouvelle action complexe est séparément et distinctement l'objet de notre attention et de nos efforts ; mais à mesure que nous en acquérons la pratique et que notre expérience va croissant, l'attention est opportunément reportée sur tout l'ensemble de la série des processus, les
(1) L. Luciani, op. cit. : / fenomeni psico-fisici della veglia e del sonno, p. 478.
diverses parties de cette série venant comme à se fondre en des unités plus grandes qui, à leur tour, font de moins en moins appel à notre conscience » (1).
Or, c'est précisément ce décroissement continu de l'intensité de l'attention avec laquelle s'accomplissent des actes en voie de devenir automatiques, ainsi que la grande différence entre le genre d'intérêt qui pousse à accomplir ces actes et le genre d'intérêt pour l'objet que l'homme distrait poursuit par sa méditation, et en même temps aussi le fait du domaine d'action limité de la première affectivité par rapport à l'amplitude de celle qui médite, qui rendent faciles, même chez les individus normaux, ces commencements de dédoublement de la personnalité représentés par les cas de distraction. En effet, lorsque la tendance affective qui déclanche un acte désormais choisi et devenu habituel est descendue au-dessous d'un degré donné d'intensité, de façon à réclamer, pour son entrée en activité, une dépense d'énergie très petite par rapport à celle réclamée par l'affectivité principale qui soutient la méditation de l'homme distrait, alors, et aussi par le fait que ces deux affectivités si différentes n'auront aucune partie de siège en commun, elles pourront exister simultanément et indépendamment l'une de l'autre, ce qui constitue précisément le dédoublement de la personnalité en deux personnalités totalement distinctes.
Toutefois, il est bien connu que, dans les cas d'intense concentration, les actes distraits sont, eux aussi, souvent suspendus : deux personnes qui marchent ensemble s'arrêtent au moment le plus vif de la discussion ; à table, on reste la fourchette ou le verre à mi-chemin de la bouche si quelqu'un
(1) J. Jastrow, op. cit. : The Subconscious, p. 42 ; cf., p. ex., aussi Dwelshauvers, op. cit. : L' inconscient, p. 306.
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raconte une chose de grand intérêt : « C'est quand il devient intensément absorbé, dit Jastrow, que l'écrivain laisse s'éteindre sa pipe ; et c'est quand ils arrivent à un point particulièrement intéressant de leur discours que deux hommes qui se promènent ensemble s'arrêtent, comme s'ils étaient incapables de parler et de marcher en même temps » (1).
Dans de pareils cas, l'énergie absorbée par cet intérêt plus fort est si grande qu'elle ne permet même plus cette faible intensité affective qui suffisait pour déclancher l'acte distrait. Vice-versa, dès que dans un acte habituel, mais pas encore totalement mécanisé, vient à se présenter le besoin d'un nouveau choix, il ne peut plus être accompli « distraitement » et, par suite, il redevient conscient : « Quand nous parlons à un étranger ou à une personne dure d'oreille, nous faisons consciemment attention à notre prononciation ; quand, à table, on nous sert du poisson, nous faisons attention au mécanisme de notre mastication, pour ne pas avaler des arêtes ; et quand nous voulons être sûrs d'employer la fourchette ou le couteau qui conviennent pour la salade ou le sorbet, de propos délibéré nous nous arrêtons et choisissons » (2).
Il faut donc, en résumé, distinguer trois catégories bien différentes. La première concerne tous les états potentiels susceptibles de passer à l'état actuel, c'est-à-dire de se transformer en activités psychiques : tendances affectives, souvenirs de sensations, images, idées ; tant quils sont à F état potentiel, ils ne sont ni conscients ni inconscients, ils n'existent pas en tant qu'activités psychiques ni en tant que processus simplement nerveux, de même que n'existe, répétons-le,
(1) J. Jastrow, op. cit. : The Subconscious, p. 57-58.
(2) J. Jastrow, ibid., p. 18.
aucun courant électrique dans l'accumulateur tant que le circuit reste ouvert. La seconde concerne toutes les activités organiques, tous les réflexes, tous les ensembles de réflexes constituant des comportements même très compliqués (comme certains instincts d'animaux), en un mot toutes les activités mécaniques, devenues automatiques, dans lesquelles ne vient plus à s'exercer aucun « choix », c'est-à-dire dans lesquelles ne se manifeste plus le « method of trial » : toutes ces sortes d'activités automatiques n'ont plus besoin, pour entrer en action, d'aucune tendance affective, et c'est pourquoi elles nous restent inconscientes, sans qu'il soit nécessaire pour les expliquer de recourir à une subconscience ou co-conscience quelconque ; ce sont des processus simplement nerveux. La troisième catégorie, enfin, concerne tous les mouvements et toutes les associations d'idées où est évidente l'action d'un « choix », c'est-à-dire qui procèdent manifestement par « tentatives » ou par « réflexion » (laquelle n'est qu'un système d'essai mental) et qui, par suite, ne peuvent avoir lieu que sous l'impulsion ou le contrôle de quelque tendance affective à l'état actif : c'est pour eux seuls que, dans le cas où ils ne nous sont pas conscients, il est indispensable de recourir à l'hypothèse d'une subconscience ou co-conscience, c'est-à-dire à un dédoublement — à ses débuts ou à un stade plus ou moins avancé — de la personnalité, dédoublement de la personnalité qui, chez les individus normaux, n'a lieu toutefois que par des intensités minimes de ces tendances affectives qui déclanchent ou contrôlent les actes habituels en question, non accomplis mécaniquement.
Ici encore, on passe naturellement par degrés insensibles des cas de distraction purs et simples d'actes habituels, qui ont lieu chez tous les individus normaux, à ceux de dédoublement bien plus prononcé, qui se rapprochent des cas
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pathologiques. Tel est, p. ex., le cas de cette artiste dont parle Erasme Darwin, laquelle, tandis qu'elle répétait sous les yeux du maître, en s'accompagnant elle-même au piano, sa leçon de chant avec beaucoup de goût et de délicatesse, était en même temps exclusivement préoccupée — comme le dénotaient sa physionomie tout émue et, à la fin, ses larmes mêmes — de son canari qui se mourait devant elle dans sa cage (i).
Et l'on arrive enfin aux cas pathologiques vrais et propres que Janet a si génialement contribué à illustrer. Si les paladins outranciers de l'inconscient ont tort de vouloir voir l'action de ce dernier aussi dans les cas où il est complètement inutile d'y recourir, ceux qui, par contre, tendent à considérer comme étant dûs à des processus de nature purement nerveuse les cas même les plus typiques de dédoublement de la personnalité n'ont pas moins tort. Le comportement du somnambule implique sans aucun doute, comme le fait justement observer Janet, une conscience, car ce comportement est évidemment guidé par un certain degré de « réflexion » et constitué par une série de « choix » ; ainsi, le somnambule de Charcot, « dans les crises, se croyait journaliste et écrivait un roman. Il se réveillait après avoir écrit deux ou trois pages qu'on lui enlevait ; dans la prochaine crise, il recommençait son roman exactement au point où il l'avait laissé » (2).
Tous les cas dits d'automatisme comitial ambulatoire étudiés par Charcot dénotent également la réalité d'actes certainement guidés par la raison, même s'ils restent inconscients par rapport à la personnalité principale du malade
(1) P. Janet, op. cit. : L'automatisme psychologique, p. 464.
(2) P. Janet, dans Muensterberg and others, op. cit. : Suh- ■conscious Phenomena, p. 64-65 ; le même, Les névroses, Flammarion, Paris, 1909, p. 28.
Dans une de ces fugues comitiales, p. ex., le malade part « de la rue Mazagran à Paris, vers 7 heures du soir, le 18 janvier ; le voilà huit jours après, à son réveil, au milieu d'une ville, Brest, qu'il ne connaît pas, où il n'a pas de relations et dont il n'a jamais beaucoup entendu parler, sans savoir comment il y est venu. A son réveil, ses habits étaient propres, ses souliers n'étaient pas usés. Cela démontre qu'il n'a pas fait la route à pied ; qu'il a dû prendre par conséquent un billet de chemin de fer à destination de Brest, l'exbiher plusieurs fois pendant le trajet et le remettre enfin à l'employé, lors de l'arrivée ; qu'il n'a pas couché à la belle étoile et qu'il a dû, vraisemblablement, entrer dans un hôtel où il a été logé et nourri pour son argent. Dans l'accomplissement de tous ces actes si complexes, il a dû fatalement, quoique inconscient ou pour le moins subconscient, se conduire à la manière d'un homme éveillé, tranquille, sain d'esprit, agissant de propos délibéré » (1).
Dans tous les cas du plus typique dédoublement de la personnalité étudiés par Janet, par Morton Prince et par d'autres, où l'on a des manifestations simultanées des deux personnalités, la co-conscience qui guide les actes de la personnalité secondaire est plus que jamais indubitable ; à nous en persuader suffiraient les produits mêmes de l'écriture, dite automatique, qui manifestent souvent un raisonnement vrai et propre, ainsi que les opérations arithmétiques compliquées que Janet réussissait à faire faire à Léonie et à Lucie tandis qu'elles parlaient de choses tout autres : « L'écriture automatique, note Morton Prince, ne consiste pas en mots, phrases et paragraphes que l'on pourrait considérer comme de simples répétitions ou évocations, physio-
(1) Charcot, Leçons du Mardi à la Salpétrière (1888-1889), Lecrosnier et Babé, Paris, 1890, p. 303-305.
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logiques ou psychologiques, d'expériences précédentes, mais bien en compositions originales élaborées. Parfois, ces écritures automatiques révèlent un raisonnement mathématique, en tant que solutions de problèmes d'arithmétique. D'autres fois, elles sont des explications ingénieusement trouvées en réponse à des questions données » (1).
Du reste, cet état de co-conscience, en activité dans la personnalité seconde durant l'écriture automatique, est pleinement reconnu par le malade si on le met dans l'état hypnotique représentant la continuation de cette personnalité seconde : « Prenons, écrit Morton Prince lui-même, un cas d'écriture automatique dont l'intelligence n° 1 n'a pas conscience. Hypnotisons le sujet. Si nous lui demandons alors quel genre d'intelligence était celle qui lui dicta l'écriture, il répond qu'il se souvient parfaitement des pensées, des sensations et des sentiments qui constituaient la conscience qu'ignorait l'intelligence n° 1, et que ce fut cette conscience qui lui dicta l'écriture » (2).
Ce qu'il nous importe spécialement de relever ici, c'est que dans tous les cas de dédoublement prononcé de la personnalité, les deux individualités ont des dispositions fondamentales affectives tout à fait différentes et, souvent, dirionsnous presque, opposées : « La scission en deux ou plusieurs personnalités distinctes, écrivent Tanzi et Lugaro, est confirmée par de curieuses divergences dans l'humeur et dans le caractère des diverses personnalités ». — « Pendant leur accès, rapporte Janet, les possédées de Morzine montrent une véritable fureur contre la religion, insultent les prêtres, la Sainte Vierge, etc., et ne répondent jamais qu'en parse-
(1) P. Janet, op. cit. : L'automatisme psychologique, p. ex., p. 262- 263 ; Morton Prince, dans Muensterberg and otiiers, op. cit. : Subconscious Phenomena, p. 88.
(2) Morton Prince, ibid., p. 80, 84.
mant leur langage de tous les jurons qu'elles connaissent ; après l'accès, elles se réveillent calmes, polies et religieuses »" — « Tous les délires hystériques, poursuit Janet, nous offrent en réduction des phénomènes du même genre : Rose injurie les personnes qui l'approchent pendant son délire, tandis qu'elle est très polie à l'état de veille ; Félida, qui est triste et qui pense au suicide dans son état prime, est gaie et courageuse dans l'état second ». — « Tous ces personnages changent de caractère et de conduite en même temps qu'ils changent de sens et de langage ». • — Classique à cet égard est le cas bien connu de Miss Beauchamp, de qui les diverses personnalités, dont quelques-unes avaient conscience des autres, étaient afîectivement si différentes et si ennemies entre elles qu'elles constituaient par leurs conflits une véritable vie de chiens et de chats (« a cat-and-dog life », comme dit Jastrow) (1).
Cette différence affective fondamentale des deux ou multiples personnalités rend probable que les sièges cérébraux des affectivités respectives n'ont eu originairement, même avant que le dédoublement se manifestât, qu'une bien petite portion en commun, ce qui aura facilité la séparation complète graduelle de ces sièges, et permis à ces affectivités elles-mêmes de se rendre graduellement indépendantes l'une de l'autre. On comprend ainsi comment «est arrivée à devenir possible l'entrée en activité simultanée ou, en tout cas, la complète indépendance réciproque de ces dernières, qui peut aller et va bien souvent au point que, soit que leur entrée en activité ait lieu simultanément, soit qu'elle se produise successivement, l'une des personnalités ignore complètement l'autre.
(1) E. Tanzi et E. Lugaro, op. cit. : Malattie mentali, I, p. 281 ; P. Janet, op. cit. : L'automatisme psychologique, p. 120-121, 123 : J. Jastrow, op. cit. : The Subconscious, p. 356} 368-369.
RAISONNEMENT CONSCIENT ET INCONSCIENT
Cependant, ces dédoublements si prononcés de la personnalité sont des phénomènes pathologiques. Normalement, les cas de dédoublement se limitent, comme nous l'avons vu, aux seuls cas de distraction, rendus possibles par la grande différence des deux affectivités respectives, ainsi que par la brève durée et la faible intensité de l'affectivité qui pousse et qui préside à l'exécution de l'acte distrait, non entièrement mécanisé, comparativement à la bien plus grande persistance et à la bien plus forte intensité de l'affectivité qui guide et contrôle Faction et la pensée conscientes. Bien plus, nous avons vu que, dès que l'acte distrait réclame une tendance affective plus vive, pour quelque modalité spéciale un peu nouvelle et à exécuter avec plus de soin, aussitôt il redevient conscient.
Cela doit, à lui seul, nous faiçe apparaître comme fort probable que tout ce qui exige une activité prolongée et intense de choix et de réflexion, tout ce qui consiste en une application continuée de la méthode « of trial and error », ne peut, chez l'homme normal, avoir lieu qu'à l'état conscient. Et comme il y a toujours, dans le raisonnement, la nécessité d'un choix continu et d'une réflexion prolongée, on peut considérer comme fort probable que, chez l'homme normal, il ne peut que bien rarement ou jamais avoir lieu à l'état inconscient : « Le raisonnement, écrit Ribot, n'est pas réductible à un automatisme mental qui, de lui-même, nécessairement, directement, atteindrait sa fin. Il procède par acceptation et par élimination. Suivant le mécanisme de l'association, les idées du raisonneur irradient en tous sens. Dans cette profusion de matériaux, il doit choisir ce qui est adapté à son but. Or, le choix, sans la conscience, est-il explicable ? » (1)
(1) Tu. Ribot, op. cit. : La logique des sentiments, p. 81.
Au contraire, l'école psychologique rappelée ci-dessus, qui tend à élargir démesurément le champ de l'inconscient, voudrait attribuer à ce dernier, chez l'homme normal lui aussi, même la faculté de raisonnement et, bien plus, lui réserver spécialement les formes les plus hautes du raisonnement lui-même, c'est-à-dire celles auxquelles serait due l'idéation géniale : « L'activité inconsciente dans l'invention, écrit Dwelshauvers, ne peut être mise en doute. Elle est formellement reconnue par certains savants et artistes, et non par les moindres, parce que sans doute, chez eux, la richesse de la vie psychique était considérable. Et comme la conscience n'en présente jamais que le résultat final, il est nécessaire d'admettre que cette immense richesse spirituelle est confiée aux fonctions inconscientes, quelle que soit l'interprétation qu'on en donne » (1).
Notons, tout d'abord, que si toute idéation géniale était due à l'inconscient, il faudrait en dire autant de chacune de ces « bonnes idées » qui viennent quotidiennement à l'esprit même des hommes les plus ordinaires, aucune différence substantielle n'existant entre les unes et les autres. En d'autres termes, qui attribue l'inspiration inventive à l'inconscient ou subconscient doit lui attribuer aussi tout ce qui se présente spontanément à l'esprit : Suivant quelques auteurs, écrit Ribot, « le subconscient dynamique est un état latent d'activité, d'incubation et d'élaboration. De cette source viendraient le travail inventif, l'inspiration dans toutes sortes de découvertes, l'improvisation et même — à un degré moindre et sous une forme plus modeste — les promptes et fines ripostes et les bons mots, bref, tout ce qui étincelle et jaillit spontanément de notre esprit » (2).
(1) Dwelshauvers, op. cit. : L'inconscient, p. 156.
(2) Th. Ribot, dans Muensterberg and others, op. cit. : Subconscious Phenomenat p. 33-34.
RAISONNEMENT CONSCIENT ET INCONSCIENT
Prenons, p. ex., le cas du déchiffrement subit d'un mot mal écrit qui, pendant quelque temps, avait résisté à nos efforts tendant à l'interpréter. Il est évident qu'il ne s'agit ici que d'un choix entre des dizaines et des dizaines de vocables évoqués par voie d'association, les uns suggérés par le -sens de la phrase ou du morceau dont ce mot fait partie et par la place qu'il occupe dans la phrase même, les autres obtenus en partant des ressemblances que certains signes ou pâtés d'encre, faisant partie du mot à déchiffrer, ont avec quelques lettres de l'alphabet. Dès que le mot juste se présente fortuitement, par un processus évocatif identique à celui qui a évoqué toutes les précédentes interprétations qui ont été écartées, il est choisi par la tendance affective qui désire comprendre la signification intégrale de la phrase. Tout, dans ce déchiffrement, s'accomplit à la lumière du soleil, c'est-à-dire en présence de la conscience : où est et quelle est l'action qui pourrait y être exercée par une subconscience quelconque ? On dira que le déchiffrement d'un mot n'est pas une idéation géniale. Mais on passe de la première à la seconde par degrés insensibles. Il suffit de penser à l'idéation géniale de Champollion, consistant précisément dans le déchiffrement d'un groupe donné de signes hiéroglyphiques qui signifiaient le nom de Ramsès, déchiffrement qui lui fournit ensuite la clef pour arriver à déchiffrer toute l'écriture hiéroglyphique des Egyptiens (1).
Le choix de l'idée bonne qui se présente fortuitement a donc lieu à l'état conscient, à tel point que, bien plus, par la forte émotion que fait naître l'heureuse découverte, cette idée laisse un souvenir indélébile du moment où et de la façon dont elle s'est présentée, chez quiconque a eu de ces
(1) A. Moret, L'écriture hiéroglyphique en Egypte, « Scicntia », février 1919, p. 5 et suiv.
idées géniales. Et en dehors de ce choix parmi des évocations fortuites qui se présentent en désordre, il ri y a rien d'autre dans l'idéation géniale. L'idéation géniale consiste entièrement et exclusivement en ce choix, qui, nous le répétons, a lieu à l'état parfaitement conscient.
« L'inconscient dans l'invention, écrit Dwelshauvers, se manifeste par ce fait qu'une combinaison longtemps cherchée avec attention et effort sans avoir été trouvée, apparaît tout ci coup à la conscience, quand on n'y pense plus, ou dans le caractère que prend chez l'artiste l'inspiration, qui semble lui suggérer des idées qui arrivent d'elles-mêmes, sans effort » (1).
Or, si l'invention, si l'idée géniale n'est autre chose qu'une évocation fortuite d'une idée donnée qui, au moment où elle se présente, est « choisie » parmi les autres par la tendance affective correspondante, il est naturel qu'elle se présente à la conscience tout à coup, comme si elle arrivait d'ellemême, sans effort, — quelle semble surgir des profondeurs de F inconscient, comme s'exprime aussi le physiologiste Beaunis, i — - tout cela est naturel, en ce sens qu'il s'agit d'une énergie qui jusqu'à ce moment se trouvait, sous forme d'accumulation mnémonique, à Vétat potentiel et qui à ce moment même se transforme en actuelle. C'est précisément ce fait que l'idée se présente sans effort qui dénote la non participation préalable d'une activité inconsciente quelconque, laquelle réclamerait toujours une dépense d'énergie qui produirait de l'épuisement ou de la fatigue.
Dans notre chapitre sur les diverses mentalités logiques, nous avons vu que l'idéation géniale synthétique, consistant à découvrir de nouvelles analogies ou équivalences, non soupçonnées jusqu'alors, entre deux groupes donnés de phé-
(1) Dwelshauvers, op. cit. : L'inconscient, p. 770.
RAISONNEMENT CONSCIENT ET INCONSCIENT
nomènes, ne peut être, elle aussi, que spontanée et fortuite. Il faut, en effet, que l'attribut qui rend les deux groupes de phénomènes équivalents par rapport à un résultat donné qui nous intéresse à ce moment se présente accidentellement à l'esprit, sensoriellement ou mnémoniquement, au même instant aussi bien dans l'un que dans l'autre groupe de phénomènes, et qu'à ce moment même soit éveillée ou s'éveille l'affectivité relative au résultat par rapport auquel les deux groupes de phénomènes sont équivalents. En pareil cas encore on a donc des images ou idées qui, jusqu'à ce moment, étaient à l'état potentiel et qui, entrant toutes deux fortuitement en activité à ce moment, donnent lieu, ici encore en plein état conscient, à un choix affectif, lequel constitue à lui seul l'idéation géniale elle-même.
A cette catégorie d'idéations géniales synthétiques appartiennent, comme nous l'avons vu dans le susdit chapitre sur les diverses mentalités logiques, toutes les géniales découvertes mathématiques de Poincaré, lequel, en décrivant si magistralement les modalités de leur apparition, mais en en attribuant le mérite principalement à une élaboration inconsciente de son esprit, a contribué plus que quiconque à accréditer la thèse de la part que prend l'inconscient dans l'idéation géniale en général (1).
Nous estimons au contraire que, dans ces idéations géniales de Poincaré elles aussi, tout s'est passé à la lumière du soleil, c'est-à-dire en pleine présence de la conscience, et que ce caractère d' « illumination subite », « de brièveté, de soudaineté et de certitude immédiate », qu'il a tenu à mettre tant en relief, est dû uniquement, ici encore, au fait d'une rencontre fortuite d'idées entrées en activité à ce moment
(1) H. Poincaré, op. cit. : Science et mélliode, chap. III : L'invention mathématique, p. 53 et suiv.
même. Certes, comme nous l'avons vu justement dans ce même chapitre sur les diverses mentalités logiques, il faut, pour favoriser cette rencontre fortuite, que l'esprit rie soit pas trop fatigué et qu'il ne poursuive avec intérêt, à ce moment, aucun autre processus combinatoire, ce qui l'empêcherait de remarquer cette rencontre fortuite qu'il faut cueillir au vol. Bien plus, il est nécessaire que l'esprit soit reposé, c'est-à-dire riche d'une accumulation d'énergie nerveuse qui puisse faciliter l'entrée en activité de toutes les mille idées qui se trouvent à l'état potentiel sous forme d'accumulation mnémonique, et riche en même temps, par suite de la longue étude qu'il a précédemment — et même inutilement jusqu'alors — faite du problème, de tous les matériaux mnémoniques, relatifs à ce problème, de l'entrée en activité et de la rencontre fortuite de quelques-uns seulement desquels dépend l'idée géniale. Tout cela explique, sans qu'il soit aucunement besoin de recourir à l'hypothèse de quelque incubation inconsciente, — de quelque « subconscious maturing of thought », comme Jastrow intitule un de ses chapitres, — pourquoi ces idées géniales ne se présentent pas, la plupart du temps, à la table de travail, mais précisément au grand air, quand on se promène pour son simple plaisir dans les rues de la ville ou à la campagne, quand l'esprit, libre de toute préoccupation absorbante, se laisse aller au « dolce pensar niente». Car, seul, cet état de complète désoccupation ou oisiveté mentale présente les conditions les plus favorables à cette entrée en activité et à cette rencontre fortuite d'idées, et à cette entrée en activité spontanée de la tendance affective respective qui doit cueillir au vol l'heureuse rencontre survenue et faire cet acte instantané de choix dans lequel, nous le répétons encore, consiste entièrement et exclusivement l'idéation géniale. Le fait même que ces idées géniales se présentent sans aucun effort,
RAISONNEMENT CONSCIENT ET INCONSCIENT
le fait observé par tous, et relevé avec une particulière insistance par le physiologiste Beaunis, que la prétendue « élaboration inconsciente » de l'idéation géniale ne fatigue pas le moins du monde, dénote, à notre avis, que cette élaboration inconsciente na pas lieu, n existe pas.
Concluons : Les cas indiscutables de dédoublement de la personnalité nous prouvent, sans aucun doute, la possibilité d'un raisonnement inconscient, ne différent en rien, dans ses modalités de production, du raisonnement conscient. Toutefois, le caractère nettement pathologique que présentent ces cas, et, en même temps, cet autre fait que le dédoublement possible chez l'homme normal se réduit à de simples cas de distraction, — lesquels, s'ils impliquent, eux aussi, quelque choix et s'ils ne peuvent, par suite, être considérés comme des mouvements mécanisés, dénotent pourtant que sont très faibles chez eux la durée, l'amplitude et l'intensité de la tendance affective respective qui les déclanche et les dirige, — ces deux faits nous induisent à croire qu'il est bien difficile que le raisonnement puisse rentrer dans ces cas de distraction de l'homme normal, c'est-à-dire qu'il puisse s'accomplir à l'état inconscient tandis que l'activité consciente de l'individu est occupée d'autres choses, et cela à cause de la durée, de l'amplitude et de l'intensité notables de l'affectivité subconsciente que présupposerait un tel raisonnement inconscient, et qu'y peut d'autant moins rentrer le raisonnement qui devrait constituer la prétendue longue et difficile élaboration conduisant à l'idéation géniale.
Contrairement à l'opinion qui prévaut aujourd'hui parmi les psychologues, nous estimons donc que le raisonnement, chez l'homme normal, se produit presque exclusivement à l'état conscient et que la part de l'inconscient dans l'idéation géniale est presque nulle ou tout à fait nulle.
E. RlGNANO.
CONCLUSION