CHAPITRE XV
» IIIe PARTIE :
FOUS INCOHÉRENTS PAR INSTABILITE OU IMPUISSANCE OU ABSENCE DES TENDANCES AFFECTIVES
A la catégorie des fous cohérents au suprême degré parce que sous l'empire d'une tendance affective uniqùe, dont l'exclusive prédominance est en même temps la cause de leur illogicité, — catégorie que nous avons examinée dans le chapitre précédent — s'opposent d'autres catégories dont la principale caractéristique consiste, au contraire, dans l'incohérence. Nous nous bornerons ici à examiner, très rapidement, seulement celles des maniaques, des confus et des déments.
Maniaques
Classique est l'incohérence dans les actes et les paroles du maniaque : Une malade, présentée par Kraepelin à ses élèves, « se précipite dans la salle, en proie à une violente excitation. Elle ne s'assied pas, mais circule à pas pressés, examine d'un bref coup d^eil ce qui se présente à sa vue, se
mêle sans se gêner aux auditeurs et fait mine d'entrer en rapports avec eux. A peine a-t-on réussi à la faire asseoir, qu'elle se relève d'un bond, lance bien loin ses chaussures, dénoue son tablier et le jette également, et se met à chanter et à danser. Aussitôt après, elle s'arrête, bat des mains, va au tableau, prend la craie, commence à écrire son nom, mais finit par un immense paraphe qui, en un instant, emplit presque tout le tableau. Elle l'efface superficiellement avec l'éponge, écrit de nouveau, à la hâte, quelques lettres de l'alphabet, mais lance soudain la craie par-dessus les têtes des auditeurs, empoigne la chaise, la traîne en rond sur le plancher, puis s'assied dessus de tout son poids, pour se relever aussitôt, toujours d'un bond, et reprendre sous d'autres formes le même jeu. Durant tout ce temps, la malade bavarde presque sans cesse, mais le contenu de ses paroles précipitées est à peine intelligible, tout à fait décousu. En la questionnant avec insistance, on obtient d'ordinaire une réponse brève et sensée, mais à laquelle succèdent immédiatement toutes sortes de phrases sans aucun lien entre elles » (1).
Ce comportement de la malade, que Kraepelin décrit si magistralement, dénote avec évidence une excessive excitabilité et instabilité affective, un déchaînement chaotique d'affectivités qui font irruption et se succèdent vertigineusement, sans qu'aucune réussisse à s'affirmer et à prédominer, ne fût-ce qu'un moment. Comme l'observe justement Baillarger, le maniaque a beaucoup d'analogie avec l'homme en proie à une passion violente, seulement cette passion violente change à chaque instant (2).
(1) E. Kraepelin, op. cit. : Einfiirhrung in die psychiafrische Klinikt p. 62-66.
(2) M. Baillarger, op. cit. : Recherches sur les maladies mentales, p. 462. •
De cette excessive excitabilité et instabilité affective découlent alors aussi, et immédiatement, tous les autres traits distinctifs de la maladie relevés par Kraepelin luiïïiême et par tous les autres psychiatres : l'extraordinaire « fluidité )> des divers processus psychiques, qui sont rapidement et facilement activés, mais tout aussi facilement supplantés par d'autres, avant même qu'ils aient eu le temps de se développer ; la facilité avec laquelle chaque sensation fortuite attire sur elle l'attention, qui, cependant, en est aussitôt détournée par quelque sensation subséquente ; la façon dont le malade tombe complètement sous l'empire des influences extérieures, même les plus insignifiantes ; etc.
Mais, surtout, une conséquence immédiate de cette excessive excitabilité et instabilité affective, c'est-à-dire de cette tumultueuse succession d'états passionnels momentanés, est le manque de liaison dans les idées et l'incohérence dans les paroles et les actes. En effet, pour qu'il puisse y avoir suite cohérente d'actes ou de paroles, il faut la persistance de quelque tendance affective qui, prédominant sur toutes les autres, guide et coordonne pour ses propres fins ces actes ou ces paroles, en inhibant tout autre processus psychique qui pourrait la gêner, l'empêcher d'atteindre ces fins. Lorsque cette persistance et cette prédominance d'une tendance affective unique font défaut et que, par le fait même de son excessive excitabilité, l'activité affective tombe sous le pouvoir des stimulus les plus fortuits, aussi bien externes qu'internes, et continuellement changeants, alors la pensée, que les tendances affectives tumultuaires continuent cependant toujours à dominer, devient instable et procède par bonds : Dans la manie, observe Ribot, les « sentiments » se succèdent avec une rapidité vertigineuse. « Chez le maniaque, note à son tour Kraepelin, 1* extrava-
gance de la pensée et des actes dérive uniquement de la grande facilité avec laquelle l'attention est distraite, de la rapide succession d'impulsions toujours nouvelles et qui n'arrivent jamais à se développer complètement » (1).
En d'autres termes, l'évocation des idées, chez les maniaques, reste sous le contrôle des tendances affectives, mais c'est la variabilité et le désordre extrêmes de ces dernières qui produisent l'incohérence de ces mêmes idées, qui, comme l'observait déjà Esquirol, cité par Morel, « se reproduisent sans liaison entre elles avec une rapidité extrême ». Ce n'est donc pas que manque, comme écrit Godfernaux, « l'agent intérieur qui mette de l'ordre dans ce chaos », mais c'est plutôt que les divers agents intérieurs, c'est-à-dire les diverses tendances affectives, capables de mettre de l'ordre dans le chaos, se succèdent elles-mêmes si vertigineusement que, bien loin d'être à même de mener à bonne fin son œuvre de mise en ordre, pas une ne peut même la commencer : « Une mobilité affective trop rarement signalée est, chez les maniaques, écrit Revault d'AUonnes, à la base de la mobilité intellectuelle » (2).
De là, comme le fait remarquer Morel, l'incohérence des idées, d'autant plus extrême qu'est plus excessive l'agitation maniaque. « Dans la manie, observait déjà Esquirol, tout annonce l'effort, la violence, l'énergie ; tout est désordre, perturbation, et le défaut d'harmonie est ce qu'il y a de plus saillant dans le délire des maniaques ». Ce qui frappe aussi le profane chez le maniaque, ajoute Baillarger, « est sa
(1) Th. Ri bot, op. cit. : Psychologie de Vatlention> p. 150-151 ; Kraepelin, op. cit., p. 83.
(2) B.-A. Morel, op. cit. : Traité des maladies mentales, p. 430 ; A. Godfernaux, op. cit. : Le sentiment et la pensée, p. 18-25 ; li. d'Allonnes, art. cité : Les troubles de V intelligence, p. 475.
E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement. 30
loquacité incohérente, l'animation de sa physionomie, le surcroît d'activité qui le domine et l'entraîne » (1).
Que l'excitation d'ordre purement affectif soit l'unique ^cause de l'incohérence ou du manque de liaison des idées du maniaque, est chose plus ou moins clairement entrevue désormais par tous les psychiatres : « Chez une personne saine d'esprit, écrit Maudsley, les sentiments sont plus ou moins constants et déterminés par les circonstances, mais chez le maniaque ils sont fragmentaires, incohérents, tumultueux et fugaces, la moindre excitation, même sans aucun rapport avec eux, les faisant éclater de la façon la plus irrégulière et la moins facile à prévoir ». « L'esprit des maniaques, écrivent de leur côté Tanzi et Lugaro, est prompt à s'intéresser avec le même enthousiasme à tous les sujets, même les* plus futiles, et la pensée, suivant le vagabondage d'une attention trop facile et trop prompte, se perd dans mille directions qui ne mènent à aucun but. De là naissent une extrême volubilité dans l'association, une accessibilité sans . bornes aux distractions désorientantes des mille excitations extérieures, une précipitation dans les jugements, une impossibilité de recueillement, une incapacité de canaliser la pensée dans une direction constante et raisonnable » (2).
Par suite de cette hyperexcitabilité affective qui leur est propre, l'activité intellectuelle des maniaques est intense, elle aussi, .ce qui constitue une preuve de plus du fait que l'activité affective est le véritable et unique propulseur de l'activité intellective : « Les maniaques, écrit Masselon, font preuve d'une activité intellectuelle intense, bien qu'incoordonnée ; dans le flux de paroles et d'images qui se pressent
(1) Morel, op. cit., p. 430 ; Baillarger, op. cit., p. 71.
(2) Maudsley, op. cit. : The Pathology of Mind, p. 245 ; E. Tanzi et E. Lugaro, op. cit. : Malattie mentali, vol. I., p. 307, 537-538.
à leur conscience, ils témoignent d'un véritable éréthisme cérébral ; si les souvenirs ne sont pas liés, les éléments de la pensée sont variés et nombreux ; ils présentent un luxe exagéré de représentations et de mouvements, une véritable hyperactivité intellectuelle et motrice » (1).
En outre, le mécanisme cérébral, dans les limites tracées par chaque tendance affective momentanée, n'a rien perdu de son intégrité, en ce sens que l'activité affective conserve intact, comme nous le disions plus haut, son contrôle sur les éléments intellectifs. En d'autres termes, pendant la très brève durée de chacune de ses tendances affectives momentanées, le maniaque est parfaitement cohérent. Ainsi nous avons vu Kraepelin, dans le passage rapporté cidessus, noter que, à des questions faites avec énergie, capables d'arrêter un moment sur l'interlocuteur l'attention du maniaque, on réussit à obtenir d'ordinaire une brève réponse sensée. Masselon aussi fait remarquer que l'on observe chez les maniaques « une relation logique entre leurs états intellectuels et leurs états émotionnels ». Et Meeus, cité par Masselon, observe que, « quelque violents que soient les mouvements du maniaque, on y reconnaît encore une direction, un but quelconque » (2).
Très instructif sous ce rapport est le fait que lorsqu'on réussit, par quelque artifice, à faire persister chez un maniaque une tendance affective quelconque, ipso facto sa pensée et sa façon de se comporter deviennent parfaitement cohérentes. Ainsi, p. ex., quand on ligote un maniaque, cet empêchement prolongé où on le met de déployer librement son exubérante énergie fait naître et persister en lui une intense tendance affective visant sa
(1) R. Masselon, La démence précoce, Joanin, Paris, 1904, p. 49.
(2) Masselon, ibid.t p. 145-146.
libération, et la persistance de cette tendance affective le fait alors agir comme agirait, à sa place, un homme tout à fait normal, c'est-à-dire qu'il se met à faire semblant, avec la plus grande sagacité et la plus tenace persévérance, d'avoir recouvré la raison, afin d'être délié (1).
Les maniaques, bien qu'ils soient aux antipodes des monomanes ou paranoïques que nous avons examinés dans notre chapitre précédent, viennent donc confirmer, eux aussi, de la manière la plus suggestive, que la cohérence ou l'incohérence de la pensée dépendent respectivement de la persistance ou de la non persistance de la tendance affective primaire, qui est celle qui pousse à raisonner. Et un autre encore des traits les plus caractéristiques de
l'intelligence la cohérence ■ — se révèle ainsi à nous
comme le pur et simple effet de la façon dont se déploie l'activité affective.
Confus
Cependant, pour garantir la cohérence, l'existence et la persistance de tendances affectives données ne suffisent pas. Il faut encore que ces dernières conservent intégralement le contrôle et le gouvernement des éléments intellectifs. Or, toute une catégorie de fous nous démontre précisément que ce rapport de subordination des éléments intellectifs aux tendances affectives peut être interrompu, c'est-à-dire que celles-ci peuvent cesser d'avoir prise sur les éléments mnémoniques sensoriels et qu'il peut y avoir, par suite, la plus grande incohérence dans les idées, la plus complète anarchie dans l'évocation, nonobstant le fonctionnement normal
(1) Cf., p. ex-i Morela op. cit.j p. 31.
des activités affectives. Cette catégorie comprend ceux qu'on appelle les confus mentaux, avec automatisme des idées.
L'application et l'utilisation, pour une fin donnée, des éléments intellectifs, présents à l'état potentiel dans le cerveau sous forme d'accumulations mnémoniques, est du ressort des tendances affectives, lesquelles exercent leur fonction d'évocation, de sélection, de direction et de soutien des images ou idées conduisant au but, et d'inhibition de celles qui sont inutiles ou nuisibles pour atteindre ce but, par des voies déterminées de conduction nerveuse, analogues à celles par lesquelles se fait l'évocation même d'une idée par une autre. Si ces voies de conduction nerveuse, qui relient la zone d'activité des tendances affectives aux zones d'activité des éléments intellectifs, cessent d'être suffisamment praticables et si, par suite, les associations relatives se font mal, ipso facto la faculté de contrôle affectif vient à en souffrir et il se produit l'automatisme et l'incohérence des idées, accompagnés d'un sentiment de confusion mentale dont le malade s'aperçoit fort bien.
Ce sentiment de confusion dérive, avant tout,' du fait que la classification affective, c'est-à-dire l'action de reconnaître la signification affective ou utilitaire des objets et des images, — action qui constitue ce qu'on appelle la « synthèse mentale » ou « assimilation psychique » des perceptions ou des images mêmes, — vient à faire défaut : Chez le confus mental, écrit Séglas, « les sensations élémentaires sont normales, mais le sujet est dans l'incapacité de grouper ces sensations les unes avec les autres et de les assimiler à ce consensus d'éléments psychiques qui constitue la conscience personnelle. Aussi le confus est-il toujours dans le doute, l'incertitude. Les objets lui paraissent déformés, il est égaré au milieu des choses qui l'entourent, quii ne sait pas interpréter et qui lui semblent tout étranges. Un
malade de ce genre était comme absolument perdu dans son propre appartement. Il demandait sans cesse à revenir chez lui ; il ne pouvait se retrouver et disait lui-même : « Je vois bien les objets qui sont dans cette pièce, mais je n'en reconnais aucun. Je ne me rends pas compte. Je ne comprends pas » ». Un autre confus, cité également pW Séglas, « a l'air de chercher quelque chose ou d'essayer de se retrouver en regardant partout autour de lui. Il est tout à fait désorienté. Lorsqu'il demande son père et que celui-ci lui parle, il le regarde étonné et dit que ce n'est pas lui. Il regarde partout d'un air interrogateur. Il dit qu'il voit les choses et ne les reconnaît pas ; il déclare voir, toucher les objets, mais ne plus les comprendre ». « Ces faits montrent bien, conclut Séglas lui-même, qu'il s'agit là de désordres dépendant d'un défaut de synthèse, c'està-dire de troubles portant, non pas sur des sensations élémentaires, mais bien sur V assimilation psychologique de ces sensations » (1).
En second lieu, le sentiment de confusion dérive de la vanité même des efforts que le malade fait pour coordonner et diriger ses idées : « Le fond de la confusion mentale, écrit Chaslin, est la perte de la coordination des images ». Le fait est rendu évident « par les efforts que fait le malade pour réunir ses idées » (Delasiauve). D'un confus mental qui avait de grandes difficultés à rassembler ses idées et à trouver les mots, Chaslin dit : « On voit qu'il fait des efforts énormes pour arriver à donner une réponse ». Certains confus mentaux sont surpris eux-mêmes de la masse d'idées qu'ils ne réussissent ni à refréner ni à canaliser : « Certains
(1) J. Séglas, op. cit. : Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveuses, p. 159-160, 412-422, 426-427, 447, 471, etc. ; cf., p. ex., aussi Pu. Chaslin, La confusion mentale primitive, Asselin et Houzeau, Paris, 1895, p. 136-138, 149-151, etc.
aliénés, ajoute Chaslin, sont surpris par la masse des nouvelles idées délirantes, formant une sorte de tourbillon intellectuel qu'un malade de Kraepelin représentait comme étant une véritable bataille de Huns dans son esprit ». « Dans le confus mental, observent à leur tour Toulouse et Mignard, ce qui est perturbé, c'est la possibilité de coordonner les processus psychiques en vue d'une activité consciente d'ellemême et adaptée à ses fins. Les malades guéris expriment clairement l'impression ■ — que traduit celle de l'observateur — quils étaient comme entravés dans leur effort mental, qu'ils avaient perdu leur pouvoir de se maîtriser, quils ne pouvaient pas durant leur maladie « diriger » leurs idées » (1).
Cette impuissance, de la part des tendances affectives cependant effectivement existantes, à diriger les idées peut arriver au point de donner lieu au plus complet automatisme des idées mêmes et au verbiage le plus décousu, se produisant même par pure assonance des mots (2).
Dans la confusion mentale fait donc défaut la « synthèse », F « assimilation psychique », — c'est-à-dire la classification affective des idées, l'action de reconnaître la signification affective ou utilitaire des objets ou des images, — et font défaut aussi le contrôle, la canalisation et la coordination des éléments intellectifs par les tendances affectives, mais cela non par suite de l'inexistence de ces dernières, comme nous l'avons vu dans les rêves et comme nous le verrons chez les déments, mais bien parce que n'existe plus l'association psychique entre les tendances affectives et les
(1) Chaslin, op. cit., p. 139, 147-148 ; Ed. Toulouse et M. Mignard, Confusion mentale et démence. Les maladies mentales et Vautoconduction^ La théorie confusionnelle et V autoconduction, « Revue de psychiatrie et de psychologie expérimentale», août 1908, p. 5, juillel 1911, p. 267, juin 1914, p. 34-35.
(2) Voir, p. ex., Chaslin, ibid., p. 92-93.
éléments intellectifs. Si les tendances affectives n'existaient pas, comme c'est précisément le cas dans les rêves et chez les déments, le malade, devant le chaos de sensations et d'images qui tourbillonne dans son esprit, ri éprouverait aucun sentiment de confusion.
La confusion mentale a donc pour nous un intérêt spécial parce que chez elle, considérée dans son type le plus pur, nous voyons se manifester le maximum d'incohérence des idées, alors que les diverses manifestations aussi bien de la partie intellective (sensations et évocations de sensations et d'images) que de la partie affective sont, en elles-mêmes, tout à fait normales ; incohérence que les confessions mêmes du malade nous indiquent, comme nous l'avons vu ci-dessus, être due au fait que n'est plus exercé par les tendances affectives, probablement à cause de l'impraticabilité des voies y relatives d'association, ce rôle de frein et de guide qui est ce qui produit précisément la cohérence.
Ici aussi, le « principe de continuité », appliqué au passage des manifestations psychologiques normales aux manifestations anormales, peut nous aider à comprendre l'état du confus mental et venir ainsi confirmer toutes les assertions du malade même au sujet de la cause de son incohérence d'idées. En effet, dès que, par quelque circonstance extraordinaire, l'évocation des idées se fait un peu trop vertigineuse et que tarde à être satisfait notre vif désir d'endiguer et d'ordonner ce tumulte d'évocations, nous éprouvons nous aussi, hommes normaux, un sentiment d'égarement et de confusion que, par introspection, nous constatons être dû précisément à ce fait que les idées mêmes se rebellent contre notre contrôle affectif et s'en affranchissent (1).
Par contre, nous laisserons de côté, comme n'ayant pas
(1) Cf. Chaslin, ibid., p. 165-166.
très grand intérêt pour nous, toutes ces manifestations d'incohérence des idées dues à l'action d'agents toxiques, infectieux, etc., — telles que le délire alcoolique, le délire aigu causé par la méningite, la fièvre typhoïde, et autres analogues, — parce qu'il est évident que, dans ces cas, c'est l'excitation même des centres à la fois sensitifs et mnémonico-sensitifs, provoquée par cet agent stimulateur, et, subséquemment, la trop grande énergie ou vivacité d'entrée en activité des images respectives, qui rendent simplement ces dernières rebelles à tout frein, à tout contrôle affectif (ce qui donne lieu, dans un assez grand nombre de cas, à ce même sentiment d'égarement ou de désorientation que nous avons noté chez les confus mentaux), même en dehors du fait que les tendances affectives peuvent, pour la même raison, être rendues elles-mêmes tumultuairement instables et chaotiques. Bien plus, on observe, à cet égard, que dans de tels délires la succession tempétueuse des idées ne suit même plus les lois de l'association psychique par contiguïté, ressemblance, etc., vu que les diverses excitations et activations mnémoniques dépendent des modalités fortuites suivant lesquelles l'agent stimulateur se répand dans la zone corticale (1).
Déments
Nous nous arrêterons plutôt, parce qu'elle est pour nous du plus haut intérêt, sur la dernière forme d'incohérence que nous nous proposons d'examiner dans ce chapitre, et qui ,est celle qui se manifeste chez les déments.
(1) Cf., p. ex., Kràepelin, op. cit., p. 105-106, 108-109; Morel, op. cit., p. 396 ; Séglas, op. cit., p. 376-377, 413-414 ; Tanzi et Lugaro, op. cit., vol. I, p. 239.
Classique est la non-affectivité, 1' « apathie », la « gemùtliche Stumpfheit » comme dit Kraepelin, chez les déments précoces et chez les catatoniques, chez qui l'on peut arriver, ainsi que l'écrivent Tanzi et Lugaro, à l'annihilation des réactions affectives : « Non seulement l'esprit peut être exempt de tout souci, indifférent à toute prévision sinistre, mais même les plus fondamentales réactions de conservation, liées aux instincts, peuvent faire défaut. Les besoins ne sont pas sentis, les excitations douloureuses ne suscitent aucune protestation, les menaces, les offenses ne provoquent aucune réaction émotive. Et ce ne sont pas .seulement les réactions de défense et les expressions mimiques qui font défaut ; ce qui manque précisément, c'est l'émotion, et comme état subjectif et comme phénomène objectif qui se déroule dans les circuits internes de l'innervation viscérale, vasculaire, soma tique et de la sensibilité y relative. Sous une excitation douloureuse, en présence d'une menace, d'une offense, d'une nouvelle funèbre, dont la signification est appréciée, ne se modifient ni le battement du cœur, ni l'innervation vasomotrice, ni celle de l'iris », « La vacuité affective chez les déments précoces se manifeste aussi par la perte de tout attachement pour les personnes de la famille, pour les amis, par la disparition absolue de toute aspiration idéale. L'amour-propre, la compassion, la pudeur, même l'instinct de conservation s'affaiblissent ou restent supprimés. Les malades demeurent indifférents devant le spectacle des plus vives souffrances ; ils n'éprouvent aucun sentiment de bonté, aucun ennui de leur situation ; ils n'ont aucun sentiment de dignité, de fierté. Ils semblent insensibles à tout dégoût, même dans la sphère du palais et de l'odorat ; ils ne se soucient pas de la propreté personnelle, ils se livrent sans retenue et presque avec complaisance aux actes les plus malpropres, à la manipulation de leurs
excréments et de ceux d'autrui, et vont jusqu'à la coprophagie » (1).
Au dément Garin, p. ex., Dumas fait annoncer un jour que sa femme est morte : le pouls reste à 66. Une autre fois, on vient lui dire que, dans une heure, il pourra être libre de quitter l'asile ; même alors, le pouls ne varie pas le moins du monde ; Garin se borne à répondre : ,, Bien, très bien " et se met aussitôt à parler d'autre chose. « Il a perdu, écrit Dumas, et je crois qu'une telle perte est capitale, la faculté d'être ému. Il ne connaît plus désormais ni joie, ni tristesse, ni peine, ni colère ; il est moralement anesthésié » (2).
Tous les psychiatres s'accordent à relever, comme caractéristique fondamentale des déments précoces et des catatoniques, leur non-afïectivité : Les déments précoces, écrit Masselon, « ne remarquent rien ou presque rien spontanément. Ils ne s'intéressent à rien, sont indifférents à tout ce qui les concerne ». La démence précoce s'annonce ou se préannonce précisément par le silence ou par la disparition des sentiments affectifs : « Les sentiments disparaissent très précocement ; parmi eux, les sentiments de famille sont parmi les plus primitivement amoindris ». Et digne de remarque est le fait que l'affaiblissement du ton affectif « précède et domine l'affaiblissement intellectuel » (3).
Or, l'important pour nous est de relever que cet affaiblissement intellectuel se manifeste surtout dans la difficulté croissante de conserver une certaine cohérence tant dans les actes que dans les paroles. La pensée devient de plus en plus incapable de suivre le fil d'un raisonnement,
(1) Tanzi et Lugaro, op. cit., vol. II, p. 461-463.
(2) G. Dumas, La logique d'un dément, « Ile vue Philosophique », février 1908, p. 190.
(3) Masselon, op. cit., p. 25, 43, 94, etc.
si peu prolongé soit-il, comme cela arrive précisément aussi chez les normaux par suite de fatigue ou d'épuisement de la tendance affective qui est en jeu. Aussi les digressions se succèdent-elles sous une fórme de plus en plus chaotique, par sauts de plus en plus brusques : « Il arrive quelquefois qu'on peut, jusqu'à un certain point, écrit Baillarger, saisir dans les écrits des déments incohérents l'explication de l'incohérence elle-même. Pendant que le malade commence à exprimer une idée qu'il veut développer, l'un des mots qu'il emploie lui suggère une idée accessoire qui lui fait abandonner la première. L'incohérence n'est pas autre chose alors qu'une succession de digressions qui font complètement oublier l'idée première » (1).
Ainsi se produit et augmente de plus en plus, à la suite de cette absence de toute action directrice et connectrice de la part des tendances affectives, la désagrégation ou anarchie psychique, qui se manifeste soit dans les actes stupides et sans connexion, « privés de toute signification, de toute opportunité ou même manifestement contraires à tous les intérêts élémentaires du malade », soit dans 1' «incohérence à froid», typique de ces malades : « Ils se complaisent à des phrases insipides et même privées de toute signification, et ils les débitent avec une mine souriante qui semble un défi à la raison, comme s'ils prononçaient des sentences pleines de finesse et de justesse » (2).
Ainsi, un catatonique étudié par Kraepelin, — chez lequel « on n'observe aucune disposition affective déterminée », -qui même « est d'une complète obtusion affective et ne montre aucun intérêt pour ce qui se passe autour de lui, même pour les visites de ses plus proches parents, auxquels
(1) Baillarger, op. cit., p. 626-627.
(2) Tanzi et Lugaro, op. cit., vol. II, p. 452, 465, 445, vol. I, p. 309-310.
il ne fait ni bonne ni mauvaise mine et n'adresse pas un mot », — présente, en même temps que cette complète indifférence affective, aussi la plus complète absence de connexion dans les idées : « Il croit que la viande qu'on lui sert est de la chair humaine ; dans les journaux, tout se rapporte à lui ; il y a relation entre lui et l'assassinat de l'impératrice d'Autriche, entre lui et la Conférence de la Paix ; sa mère veut le tuer ; il est la pire créature qui existe. Il voit dans le médecin l'empereur allemand, qui s'est teint la barbe ; il prend un autre monsieur pour le Christ ; tout cela est débité sur un ton indifférent, sans la moindre trace d'un état émotif quelconque. Parfois, il prononce des paroles ou phrases rimées qui n'ont aucun sens : " hem, bem, kem, dem, schem, rem " ou bien il répète plusieurs fois les mêmes phrases incompréhensibles : " Einer fur alle und aile fur einen, und zwei fur alle und drei f tir aile, hier und da und dort, ûberall und Allmacht und Allmacht " et ainsi de suite » (1).
Comme on le voit, et comme nous pouvions nous y attendre aussi a priori, l'association des idées, dégagée de tout contrôle affectif et, partant, abandonnée complètement à elle-même, tend de plus en plus à suivre exclusivement le jeu fortuit de l'association mécanique, ce qui donne lieu, spécialement à l'état catatonique de zéro affectif absolu, à l'incohérence maxima, « qui se traduit en une véritable salade de mots » (2).
On peut arriver ainsi au point que le seul guide dans le processus d'association des idées soit l'homophonie des symboles phonétiques respectifs. Ainsi, une malade, citée par Parchappe et dont Queyrat fait mention, faisait à tout
(1) Kraepelin, op. cit., p. 36-38.
(2) MasseloNj op. cit., p. 146.
instant, en parlant, des associations de ce genre : " On dit que la vierge est folle, on parle de la lier, ce qui ne fait pas les affaires du département de Y Allier ". Un jour qu'on lui ordonnait de faire de la filasse, elle répondit qu'elle ne savait pas la faire. " Je vous dis d'en faire ", insista le médecin. " Il ne fait pas bon dans Yenfer ", répliqua-t-elie. Et un malade atteint de paralysie progressive, à l'état dément, étudié par Kraepelin, s'attachait, éveillé, à répéter durant des nuits entières, d'une voix caverneuse et monotone, des paroles assonancées et dépourvues de sens comme " Grimer Raser, bunter Kater, grober Aber, ewiger Raben, Raben baben, roter Kater, Bummelraber, gelber Kater, der Rosengraben ", et ainsi de suite (1).
Il est intéressant de noter, et nous le notons ici entre parenthèses, que cette association des idées par pure homophonie peut se produire aussi dans des esprits normaux, à la suite d'une défaillance affective amenée artificiellement. Des expériences ad hoc ont démontré en effet, comme le rapporte Claparède, « que sous l'influence de l'épuisement produit par une nuit de travail et à jeun, les formes associatives impliquant un rapport intellectuel étaient peu à peu remplacées par celles n'impliquant plus qu'une liaison cimentée par une longue habitude ou une similitude verbale c'est le son, non le sens du mot, qui détermine l'associa tion » (2).
Or, chez les déments précoces, et spécialement chez les catatoniques, nous avons, pour ainsi dire, une défaillance à l'état chronique des tendances affectives laquelle donne donc lieu ici encore, d'une façon non plus transitoire, mais permanente, à l'association méca-
(1) Queyrat, La logique chez l'enfant, Alcan, Paris, 1903. p. 119-120 Kraepelin, op. cit., p. 45-46.
(2) Ed. Claparède, op. cit. : L'Association des idées, p. 243-244.
nique des idées, voire par pure ressemblance phonétique.
Donc, tandis que chez les maniaques chaque affectivité momentanée imprime aux pensées et aux actes une cohérence qui lui est propre, chez les déments et chez les catatoniques, au contraire, par suite de l'absence de toute tendance affective, la désagrégation ou anarchie psychique peut être sans limites. Et tandis que, chez les premiers, l'association des idées, restant pleinement et absolument sous le contrôle des respectives tendances affectives momentanées, ne se fait pas selon le pur jeu fortuit de l'association mécanique, mais tend toujours vers une fin, chez les seconds, au contraire, abandonnée complètement à elle-même, elle perd toute signification quelconque et peut arriver jusqu'au point de s'accomplir exclusivement par homophonie verbale. Par cette incohérence et cette extravagance suprêmes de la pensée et de la conduite, par cette absence de tout moteur affectif qui guide et relie le matériel intellectif d'images sensorielles, par la désagrégation psychique sans limites qui en résulte, la démence constitue « l'incarnation la plus vraie et la plus pleine de la folie » (1).
Et cependant, — fait qui mérite bien d'être relevé, — le matériel purement intellectif de ces déments précoces ou catatoniques reste dans la majorité des cas, comme l'observe Kraepelin lui-même, presque intact. P. ex., les écrits décousus d'un dément précoce observé par lui « ne laissent aucun doute sur ce point que le vide affectif s'accompagne, à un degré notable, de désordre mental et de faiblesse de jugement, bien que la possession purement mnémonique des connaissances (die rein gedâchtnismâssige Beherrschung der Kcnntnisse) nait pas souffert ou n ait souffert que très peu ». En général, dans la démence précoce, « le souvenir des
(1) Tanzi et Lugaro, op. cit., vol. II, p. 445.
von naissances précédemment acquises est beaucoup moins perturbé que le raisonnement, et surtout que les sentiments affectifs et la volonté, laquelle est en si étroite connexion avec ces derniers » (1).
Ce fait que, tout en restant souvent, on peut dire, intact, le matériel mnémonico-intellectif ne donne lieu cependant qu'à une suite décousue d'idées, démontre de la meilleure façon possible que ce matériel intellectif, constitué par des images, ne s'organise pas de lui-même en un raisonnement, en une suite cohérente de ces images mêmes, mais qu'il a besoin, à cette fin, de l'œuvre évocatrice, conductrice, sélectrice et coordinatrice d'une tendance affective quelconque, laquelle est ce qui manque précisément chez le dément précoce et chez le catatonique. Par une métaphore un peu hardie, on peut dire que les éléments mnémonico-intellectifs représentent la matière première, les divers filés, que les tendances affectives tissent ensuite pour en faire les étoffes les plus variées, les plus riches et les plus solides, et qui, en leur absence, ne font au contraire que s'amonceler et s'entortiller en désordre.
Si, par suite de leur non-affectivité, la cohérence fait défaut chez les déments précoces, a fortiori leur fait défaut le sens critique, de sorte que rien ne les fait plus reculer devant les affirmations les plus illogiques. Ainsi, une paralytique générale, à l'état de démence, raconte qu'elle a eu en deux ans quatre enfants venus à terme séparément, ayant tous deux ans ; et elle affirme que « son mari a une dizaine d'enfants qui ont à peu près dix ans tous, à qui elle donne à téter ; ils sont très gentils, ne lui mordent pas le sein et tout le monde est content » (2).
(1) Kraepelin, op. cit., p. 22-24, 27.
' (2) Séglas, op. cit., p. 278-279.
De même, le dément Garin, cité ci-dessus, étudié par Dumas, croit que sa femme l'a trompé avec divers amants royaux ou célèbres à d'autres titres, et que sa dernière-née est fille de Victor Hugo. Mais cela est impossible, lui fait observer Dumas, Victor Hugo est mort en 1885 et votre fillette est née en 1894. Il est mort en tant que poète, répond Garin, mais après sa mort, il a été transformé en franc-maçon dans les Loges (1).
Que l'incohérence et l'illogicité des déments dépendent effectivement et exclusivement de l'absence chez eux de toute tendance affective, c'est ce que prouve aussi l'attitude du dément, si différente de celle du confus mental, chez qui, comme nous l'avons vu, les tendances affectives subsistent bien, sauf que, par suite de l'interruption des voies associatives, elles ne peuvent plus exercer leur contrôle sur les éléments intellectifs : « Dans les réponses incomplètes, inachevées du confus, dévoilant des lambeaux d'idées mal coordonnés, on saisit cependant un effort manifeste, mais insuffisant, pour les grouper et les traduire ». Chez le paralytique général à l'état de démence, au contraire, « plus d'efforts pour comprendre, pour répondre, et c'est le plus naturellement du monde qu'il énonce des réponses erronées, devenant l'occasion d'associations d'idées bizarres, de divagations sans suite. Ces différences existent d'ailleurs aussi dans la physionomie égarée, étonnée, stupéfaite du premier, inerte, niaise, béate du second » (2).
Et tandis que chez les confus et les maniaques, les tendances affectives subsistant, il peut toujours y avoir quelque éclair d'intelligence, chez les déments complètement anaffectifs, la chose est impossible. Ainsi, chez une malade atteinte
(1) Dumas, art. cit., p. 179.
(2) Séglas, op. cit., p. 248.
E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement. 31
de démence, étudiée par Toulouse et Mignard, « pas même un seul moment son attention a été suffisante pour qu'elle ait seulement pu comprendre ce que nous disions devant elle. Toujours nous lui avons vu le même air distrait, absent, qui fait de ces malades de vivantes énigmes. Lorsque nous avons énoncé devant elle les plus grosses absurdités, elle a répondu, sans s'émouvoir (l'apathie, l'indifférence sont sans doute les phénomènes les plus fonciers que nous présente notre malade), une série d'incohérences, de la même voix distraite et comme lointaine, les yeux perdus dans le vague : " Vous allez marcher sur la tête ". — " Oui, oui !" — - ,, Est-ce que vous allez marcher sur la tête ?" — ,, Oui, il a eu mal au pied ". Jamais l'activité mentale automatique de la malade n'a laissé échapper un seul de ces éclairs d'intelligence qui sont si typiques chez les confus, chez les maniaques » (1).
Par cette non-affectivité qui leur est propre, la démence précoce, la catatonie — auxquelles peut s'ajouter encore la démence sénile, bien que dans cette dernière forme de démence le matériel intellectif, par suite d'atrophie mnémonique, fasse beaucoup plus défaut que dans les autres — constituent la catégorie de fous qui, véritablement, se rapproche le plus de l'état de rêve chez l'homme normal. P. ex., un malade atteint de démence précoce, examiné par Kraepelin, raconte, avec l'habituelle expression de complète indifférence affective (gemùtliche Stumpfheit), « qu'il a vu là-haut un cœur bleu et, derrière, le tremblement de la lumière du soleil, puis encore un cœur bleu, « un cœur de gentille femme » ; il a vu aussi passer des éclairs, une comète avec une longue queue ; et le soleil se
(1) Ed. Toulouse et M. Mignard, article cité : L'autoconditciion, p. 23-25.
couchait à l'opposé du point où il se couche d'ordinaire » : ronde d'images décousues, telle qu'elle peut exactement se produire dans un rêve (1).
Chez les déments, on a exactement la même incohérence des idées, le même chevauchement de souvenirs qui se succèdent suivant les pures lois mécaniques de ressemblance ou de contiguïté ou d'assonance des symboles phonétiques respectifs, la même continuelle métamorphose des images, la même absence de toute surprise, quelle qu'elle soit, en présence des métamorphoses les plus hardies et des contradictions les plus criantes, la même totale absence de tout esprit critique que dans le rêve. Comme le relèvent Tanzi et Lugaro, dans les états les plus graves de la démence précoce, « la paralysie de la critique est totale et, comme dans les rêves, laisse l'imagination aller à bride abattue et en tous sens ». Dans leurs stades terminaux, les déments précoces « s'abandonnent aux idées les plus fantastiques, les plus biscornues avec cette même indifférence et cette même absence de tout sentiment de surprise qui sont caractéristiques de certains rêves ». « Et de même que, dans certains rêves, on concilie sans étonnement les choses les plus contradictoires et que la personnalité même du rêveur peut se dédoubler, de même cela a lieu, à froid, dans la démence précoce. Le malade est en même temps cordonnier et roi de France, le médecin est médecin et Grand Inqui siteur » (2).
Comme nous le disions donc à la fin de notre chapitre sur les rêves, la comparaison entre rêve et folie en général n'est pas du tout exacte, en cé sens que, suivant que varient les catégories de fous, varient aussi le genre et la cause de leur
(1) Kraepelin, op. cit., p. 29.
(2) Tanzi cl Lugaro, op. cit., vol. II, p. 497, 465, 474.
incohérence et de leur illogicité. Mais elle est exacte, par contre, en ce qui concerne les déments. Et à l'affirmation de Wundt, citée également à la fin de notre chapitre sur les rêves, que « cette analogie entre le rêve et la folie repose sans aucun doute sur des causes communes », nous pouvons donc donner maintenant un contenu plus précis en affirmant que l'analogie entre le rêve et la démence repose sur l'identique cause de leur non-affectivité.
Mais les tendances affectives ne servent pas seulement à coordonner et à lier les idées, mais encore à en faciliter l'évocation. La preuve en est dans le grand contraste qui existe, sous ce rapport, entre le maniaque et le catatonique. Tandis que le premier, fouetté par ses passions orageuses et momentanées,, présente une grande richesse intellectuelle, « un luxe extrême, comme l'observe Masselon, de représentations et d'associations d'idées », chez le catatonique, au contraire, on n'a, par suite du silence en lui de toute impulsion affective, que « l'expression d'un cerveau affaibli, pauvre en images et en associations d'idées ». Ainsi, un dément précoce décrit par le même Masselon « est capable d'appliquer les éléments conservés de son intelligence lorsqu'on force son attention ; mais, spontanément, son cerveau est incapable de le faire ; il reste vide, pour employer l'expression même du malade ; les idées ne s'évoquent plus, ne s'associent plus entre elles, même d'une façon peu suivie, comme il arrive dans les rêveries » (1).
Sous ce rapport, la démence, spécialement quand elle est à ses stades les plus avancés, diffère donc un peu des rêves, dans lesquels les images, bien loin d'avoir besoin, pour se présenter, de l'aiguillon affectif, se pressent en foule dès que
(1) Masselon, op. cit., p. 144-145, 130.
cesse l'action inhibitrice des tendances affectives qui, durant la veille, étaient dirigées vers des idées différentes. Cela est dû, avant tout, au fait que l'homme normal, différent en cela du dément, s'enrichit continuellement, durant la veille, d'éléments intellectifs toujours nouveaux, étant donné son vif intérêt pour tant de choses. Et cela vient en second lieu de ce que, chez l'homme normal à l'état de veille, les choses perçues ou imaginées subissent la revivification accoutumée de la part des tendances affectives intéressées et, par suite, laissent une plus grande accumulation mnémonique, pour la remise en activité de laquelle suffit la seule suppression des liens inhibiteurs, sans qu'il soit besoin d'aucun aiguillon, d'aucun excitant affectif, tandis que, chez le dément précoce, cette revivification n'a jamais lieu.
Mais il y a plus : les tendances affectives ne servent pas seulement à mettre l'esprit dans des conditions favorables pour s'enrichir d'éléments intellectifs toujours nouveaux, à en faciliter ensuite l'évocation et à lier les idées constituées par ces derniers, elles servent aussi à donner aux idées mêmes ainsi évoquées leur signification respective. De sorte que le silence affectif peut arriver au point d'annihiler complètement la pensée et conduire ainsi à un état à' amenda vraie et propre. Et cela est pour nous d'une importance particulière, car cela nous démontre que, quand l'activité affective est à zéro, non seulement l'intelligence « ne sert à rien », comme l'écrivent Tanzi et Lugaro, mais il ri y a plus du tout d'intelligence (1).
L'action d' « intelligere » ne consiste, en effet, qu'à associer un objet donné ou une image donnée avec quelque tendance affective qu'ils puissent satisfaire ou contrarier
(1) Cf. Tanzi et Lugaro, op. cit., vol. I, p. 329. «
directement ou indirectement ; comprendre, c'est, pour ainsi dire, rapporter au substratum affectif de l'individu tel ou tel groupe d'éléments sensoriels ou mnémonico-sensoriels ; c'est donner une tonalité affective à ce que projettent en nous, du monde extérieur, nos sensations ou les souvenirs respectifs. Si toute activité affective cesse de se manifester, avec elle cesse aussi la signification des choses, quelles qu'elles soienf, et, par suite, s'éteint toute pensée, quelle quelle soit. Le malade se réduit ainsi à la seule vie végétative, à un pur mécanisme de réflexes, et est privé pour toujours de toute lumière intellective.
Mais, ici encore, sitôt que vient à rentrer en activité quelque tendance affective qui illumine, ne fût-ce qu'un instant, l'intelligence désormais éteinte, immédiatement un peu de raison revient tressaillir aussi dans les paroles et dans les actes. Ainsi, la démente de l'Asile de Sainte-Anne, décrite par Godfernaux, qui chantait sur un air monotone, sans jamais s'arrêter, des paroles dépourvues de sens, en entendant sonner la pendule, la regarde « et dit d'un ton de lassitude : " Il est déjà onze heures. Ah ! que j'ai faim, je n'en puis plus " », après quoi elle reprend sa monotone litanie. « La malade, commente Godfernaux, a prononcé donc, au milieu de ses divagations, une série de mots bien associés et très significative. Ce n'est pas une simple phrase échappée à la désagrégation générale, et automatiquement répétée. Le ton dont elle a été prononcée, l'expression de lassitude qui a envahi tout à coup les traits de la malade, le jeu de la mimique totale, montrent, à n'en pas douter, que non seulement la malade a coordonné ses efforts d'articulation et rétabli pendant un instant l'ordre au milieu du désordre de ses mouvements, mais aussi que la phrase a été comprise, quelle a eu un sens pour celle qui la prononçait ». Et l'agent qui a provoqué dans ce pauvre esprit encore un
tressaillement de la raison perdue a été donc, uniquement, la tendance affective de la faim (1).
Conclusion
Nous avons ainsi terminé aussi cette rapide incursion chez les trois catégories de fous qui nous intéressaient le plus à notre point de vue, notre dessein étant de mettre en évidence comment la cohérence de la pensée, telle qu'elle se manifeste tant Sans les paroles que dans les actes, dépend de l'existence, de la persistance et de la possibilité d'action de telle ou telle tendance affective capable de diriger et de coordonner l'évocation et la succession des idées, capable, en d'autre termes, d'utiliser pour ses propres fins le matériel purement intellectif d'images qui est à sa disposition sous forme d'infinies accumulations mnémoniques de toutes les expériences du passé. Une autre encore des caractéristiques fondamentales de l'intelligence — la cohérence — se révèle donc comme étant de nature exclusivement affective.
Si nous nous sommes borné à passer rapidement en revue ces formes pathologiques de la raison dues exclusivement à des perturbations de nature affective, cela ne veut, certes, pas dire que nous pensions que toutes les manifestations pathologiques de l'esprit doivent avoir une semblable origine. Certaines anomalies mentales telles que, p. ex., les hallucinations et les images obsédantes, — bien que chez elles encore, comme Janet l'a démontré surtout pour les secondes, soient probablement en jeu aussi des troubles de nature affective, — doivent cependant, sans aucun doute, être considérées comme des manifestations morbides de nature
(1) CODFERNAUX, Op. cit., p. 21-24.
principalement intellective, en ce sens que ce sont les éléments sensoriels ou mnémonico-sensoriels eux-mêmes qui ne fonctionnent plus normalement. Et nous avons déjà indiqué, en passant, les délires alcoolique, méningitique, etc., dus à l'excitation des centres mnémonico-sensoriels par des agents toxiques ou infectieux, et la démence sénile, où à l'absence affective se joint l'atrophie du matériel mnémonico-intellectif, etc. Mais il nous importait de démontrer, à l'appui de notre théorie sur la nature du raisonnement, que les deux caractéristiques fondamentales de ce processus, le plus complexe et le plus élevé de toute la vie psychique, la cohérence et la logicité, sont véritablement et exclusivement d'origine affective. Et cela, il nous semble que notre rapide incursion dans le domaine du rêve et de la folie Fa complètement démontré.
Notre méthode, qui consiste à essayer de décomposer en leurs phénomènes élémentaires les phénomènes psychiques complexes, et qui nous a permis, dans la partie consacrée au raisonnement de l'homme normal, de comprendre l'origine et la nature de phénomènes jusqu'ici non analysés ou insuffisamment analysés, tels que les tendances affectives ellesmêmes, originaires et dérivées, l'attention, la volonté, la capacité d'abstraction et de synthèse, et le raisonnement lui-même 4ans ses diverses formes de raisonnement intuitif et de raisonnement déductif, de raisonnement concret et de raisonnement abstrait, de raisonnement constructif et de raisonnement intentionnel, nous a donné, nous semblet-il, d'appréciables résultats aussi dans son application au domaine pathologique. Car elle a réussi à nous élucider un peu la nature, jusqu'alors en bonne partie énigmatique, des bizarreries des rêves, des étrangetés des monomaniaques, des délires insensés des maniaques, des confus et des déments.
Déjà Morel exprimait le désir « de voir une bonne psychologie servir d' initiative à l'étude des troubles de la raison ». « La méthode psychologique en psycho-pathologie, écrit à son tour d'Allonnes, demande à la psychologie normale ses inspirations et ses directions ; elle ne traite la clinique que comme une source de documents généralement trop concrets pour elle, qu'elle compulse, dissocie et groupe à sa guise, sans s'embarrasser des complexes nosologiques ; c'est une psychologie philosophique enrichie d'illustrations médicales, c'est une psycho-pathologie à l'usage des philosophes ». Mais la clinique ne saurait se passer d'elle : « L'observation clairvoyante des malades mentaux est impossible sans psychologie. Aussi voyons-nous actuellement les cliniciens s'inspirer des psychologues bien plus qu'ils ne les inspirent. Il est temps de mieux adapter l'instrument psychologique à Vusage psychiatrique ». « Il n'y a pas à douter, écrivent enfin Toulouse et Mignard, pour celui qui cherche à pénétrer le sens de l'évolution psychiatrique, qu'il y a un effort continu pour rechercher sous la morphologie des troubles mentaux le mécanisme profond de leur production ». A cette fin, « il faut faire la psychologie générale des troubles mentaux, réduire à quelques processus simples, constants, les mille formes de la clinique » (1).
Et c'est précisément ce que nous avons cherché à faire en appliquant à l'étude des formes pathologiques du raisonnement les résultats auxquels nous étions arrivé en décomposant en ses facteurs psychiques élémentaires le raisonnement normal lui-même ; et le nouveau résultat que nous avons obtenu a été de découvrir, dans les anomalies de la psyché affective, réductibles à trois ou quatre types très
(1) Morel, op. cit., p. 393 ; Revault d'Allonnes, art. cit., p. 490 ; Toulouse et Mignard, art. cit. : Les maladies mentales et Vautocunduction, p. 273, 279.
simples, le mécanisme profond de la production des troubles mentaux les plus caractéristiques et les plus importants. De sorte que nous pouvons nourrir l'espérance que notre analyse purement théorique relative à la nature de cette faculté psychique, la plus haute de toutes, qu'est la raison humaine, peut avoir contribué à éclaircir aussi un peu plus les mystères de la psyché anormale et avoir ainsi donné, pour la psychiatrie pratique elle aussi, des résultats appréciables.