‹ Psychologie du rireChapitre 26 sur 49 · Renouvier et Prat : La nouvelle Monadologiej p · texte numérisé non relu

Renouvier et Prat : La nouvelle Monadologiej p

De la diversité de ces théories il ressort déjà que, si la contradiction est plaisante, ce n'est pas naturellement et en tant que telle, mais pour des raisons cachées, malaisées à saisir, et qu'il faut s'ingénier à trouver. Ces théories toutefois ne laissent pas de s'accorder sur un point : elles rendent toutes hommage à ce que j'appellerai la santé intellectuelle du rieur. En effet, pour Schopenhauer lui-même, le rire n'est qu'une défaite partielle de la raison; plus exactement, il est la revanche du bon sens sur le raisonnement, de « l'intuition « sur « la pensée abstraite », c'est-à-dire le triomphe de la raison vraie. Cette théorie paraît d'ailleurs arbitraire. Elle rappelle celle qui consiste à n'admettre que la gaîté franche, naturelle et du premier mouvement, que le rire des enfants et des bonnes gens, celui que Molière appelait « le rire du parterre », comme s'il n'y avait pas aussi un rire qui naît de la réflexion, qui est de nature intellectuelle, le rire délicat ou profond des gens d'esprit. Quoi qu'il en soit de la théorie de Schopenhauer, le rire n'en est pas moins, selon cette théorie, une opération de la raison. De même M. Renouvier a beau définir le rire la raison qui abdique; cette abdication est encore le fait de la raison; la folie volontaire et consciente n'est point la folie.

Ainsi, de l'aveu de tous, le rire est, au fond, un acte de raison; mais, contrairement à l'opinion de Dumont, de Mélinand, ce n'est point là son caractère unique ni même essentiel. Il n'est pas proprement et purement intellectuel; il est encore, comme l'indique M. Renouvier, volontaire^ ce mot étant pris d'ailleurs

dans un sens particulier et précis*; il est enfin et avant tout affectif. Il n'est point la perception de la contradiction, mais l'émotion causée par cette perception ; il est la réaction originale de notre tempérament, de notre caractère individuel contre l'absurdité, la sottise et autres faits analogues.

Il suit de là que dans l'hypothèse même où il aurait uniquement pour cause la contradiction, il pourra prendre bien des formes différentes. En effet, outre que la contradiction a bien des espèces, chacun sent la contradiction à sa manière. Comme dit Pascal, « rien n'est simple de ce qui s'offre à l'âme, et l'âme ne s'offre jamais simple à aucun objet. De là vient qu'on pleure et qu'on rit d'une même chose. » Ainsi l'un triomphe de la contradiction, l'autre s'en irrite, un troisième s'en amuse, et il y a d'ailleurs aussi des contradictions faites pour amuser et pour déplaire. Nous n'avons qu'à développer et à généraliser ces observations pour voir apparaître les théories de Dumont, de Schopenhauer, de Renouvier, qui paraissent contraires et ne sont distinctes, et peuvent se conciher.

Passons en revue, à cet effet, quelques formes du rire.

Tout d'abord l'attitude de l'esprit en face de la

1. « L'abandon de l'esprit (au rire) est une brillante manifestation, non du libre arbitre, dont l'exercice au contraire est inséparable des lois de la réflexion, mais de la pure spontanéité de la volonté. Le rieur jouit de la représentation qu'il se donne de cette volonté déchaînée inoffensivement et créant dans l'absurde. » (Là nouvelle Monadologie, loc. cit.)

contradiction peut être celle du dédain. Pour qu'on rie de la contradiction, il faut même qu'on soit en droit de la dédaigner, qu'on n'ait point à la craindre, qu'on n'en soit point dupe.

Alors que le rire n'exprime que le dédain, il peut revêtir déjà bien des formes. Il peut exprimer par exemple un dédain mal assuré où entre ce que La Bruyère appelle la joie rafraîchissante d'éviter une sottise, ou un dédain superbe, agressif et railleur, qui est une sorte de défi à l'absurde. Rire étant non pas seulement se rendre compte de la contradiction, mais encore la prendre pour cible, pour matière à raillerie, ce sera personnellement se savoir bon gré d'y échapper, en faire fi, et, quand on la rencontre chez les autres, ce sera ou bien l'accabler d'une indulgente pitié, la traiter avec une hauteur sereine, une ironique douceur, ou au contraire, si l'on a l'humeur malveillante, la relever bien haut, la tancer vertement.

Mais le rire peut être d'ailleurs toute autre chose que la joie insolente d'avoir raison contre l'ineptie des hommes et des choses. Il peut être entièrement exempt d'amour-propre et dorgueil. Admettons même qu'il soit uniquement la raison victorieuse de la contradiction. Il y a tel cas où la contradiction saute aux yeux; on prend à la relever une joie modeste; le rire est alors sans prétention. Parfois même la contradiction est si forte que, pour en rire, il faut y mettre une complaisance un peu niaise. Il n'y a pas toujours lieu d'être bien fier des victoires que la raison remporte sur l'absurde, et ainsi il ne paraît

pas que le rire procède, au moins uniquement, de Forgueil.

Le rire n'est pas non plus toujours, ni même d'ordinaire, sarcastique ou amer. On s'irrite, on se dépite sans doute d'une absurdité réelle; mais d'abord l'absurdité dont on rit n'a pas besoin de se rencontrer en fait; il suffit qu'elle soit imaginée. Le rire relève du jeu (/wrfws, plaisanterie), c'est-à-dire de la fiction. Or la raison s'amuse, mais ne s'offense point des caprices de la fantaisie pure : d'un bon conte, d'une charge, etc. Par là se trouvent autorisées ou se sauvent, pour le dire en passant, les plaisanteries les plus risquées, les plus extravagantes : on ne fait que rire de ce qui n'est qu'un jeu. Les contradictions réelles elles-mêmes ne paraissent être plaisantes qi^utant qu'on se refuse à les tenir pour vraies, à les prendre au sérieux. Il suit de là qu'en un sens le rire relève moins du jugement que de l'imagination, consiste moins dans la rectification que dans l'évocation de l'absurde.

Mais qu'est-ce donc que le rire si, alors qu'il découle ou est censé découler d'une cause unique, il peut déjà revêtir tant de formes et s'il a pour domaine la réalité et la fiction?

On va essayer de montrer que, de quelque façon qu'on l'entende, et quelque sentiment qu'il exprime, il n'est autre chose que la manifestation et l'épanouissement de la santé du rieur, en prenant le mot santé dans son sens le plus large.

Ainsi il est d'abord l'expression de la santé intellectuelle. Mais de même que c'est le propre de la santé

- Yf-

physique de n'être pas, à l'ordinaire, sentie, et de ne se révéler à elle-même que par l'expérience des excès ou débauches qu'elle peut impunément commettre, de même c'est le propre de la santé intellectuelle de n'arriver, parle rire, à la conscience d'elle-même, que lorsqu'elle se produit dans des conditions paradoxales, lorsqu'elle brave la contradiction et s'en joue. La contradiction en effet offre à l'esprit l'occasion de déployer ses ressources. Aussi il la recherche et paraît s'y complaire : il se complaît en réalité dans le sentiment de sa force; il aime les contradictions — comme on aime les exercices violents, les sensations brutales, les dangers, — non pour elle-même, mais pour le plaisir d'en triompher, voire même de l'évoquer, de la créer par bravade et par jeu.

Il peut sembler paradoxal, il est pourtant au fond naturel qu'on se plaise dans l'absurde, qu'on prenne si volontiers, comme dit Lemaître, « un bain de bêtise ». Quand on se prête aux plus grandes folies, on sait qu'on s'y prête et que ce sont des folies. La raison ne se possède jamais mieux, n'a jamais à un plus haut degré le sentiment de sa sécurité et de sa force que lorsqu'elle s'abandonne, se détend et paraît se trahir.

Ce sentiment, qui est la cause dernière et profonde du rire, peut d'ailleurs être illusoire. La notion de santé est en effet relative. L'équilibre mental se réalise, pour certains, en dehors de la logique et du bon sens. Or le rire n'exprime rien de plus que la possession et la conscience d'un équilibre mental quel conque, que l'état de santé inhérent à une constitu-

tion intellectuelle donnée, que cette constitution soit imbécile, débile ou saine et vigoureuse.

Le rire naît du choc des sentiments aussi bien que de celui des idées. Comme il y a une santé intellectuelle qui défie la sottise et s'en rit, il y a une santé morale qui, par exemple, ne pouvant être atteinte par les sentiments bas et vulgaires, n'en . conçoit point d'alarmes, les prend dédaigneusement en pitié, les tourne en moquerie, s'en fait un amusement et un jeu. Ainsi les braves rient de la poltronnerie, les natures droites et franches, des petites ruses hypocrites, des finasseries et des mensonges. Le rire est donc la conscience que l'âme prend de sa bonne santé morale à la vue d'un vice qui lui est étranger.

Mais au reste on ne rit pas exclusivement des laideurs morales. Comme il y a un rire des sots qui offense la raison, il y a un rire des lâches qui insulte au courage, un rire des affrontés qui raille la bonhomie et la candeur. Le rire n'est pas plus une preuve de droiture morale qu'il n'est une marque de bon sens. 11 atteste simplement la résistance victorieuse et aisée qu'une constitution émotionnelle quelconque oppose à tout ce qui lui répugne ou la heurte, au choc des sentiments qui lui sont étrangers ou hostiles.

On peut étendre au rire physique ce qu'on vient de dire du rire émotionnel et mental. Le rire physique provient d'une excitation qui, par nature ou en raison de son intensité, semblerait devoir être douloureuse, mais l'organe qui reçoit cette exaltation se trouve monté à un tel ton qu'il en subit victorieusement le

choc, qu'il brave la douleur et la transforme en plaisir, qu'il jouit non de la sensation, mais de sa résistance à la sensation. Au reste ici encore le rire n'est pas toujours lié à la santé normale; il peut être accidentellement dû à une surexcitation nerveuse, produisant l'illusion et les effets momentanés de la vigueur physique.

En résumé le rire est une émotion qui intéresse notre personnalité physique et morale tout entière, ou émotion cénesthésique^ générale ; plus exactement, il n'est point une émotion, au sens ordinaire et précis du terme, un état affectif déterminé, mais un certain ton émotif, pauvant être produit par des causes diverses. Tétant plus ordinairement et plus spécialement parla surprise \ la perception de la contradiction.

D'ailleurs nous ne saisissons point la relation qui existe entre le rire et ses états déterminants, parce que le rire exprime, non ces états eux-mêmes, mais Yaction dynamo g énique de ces états, exprime par exemple, non point la surprise entant que telle, mais ce que la surprise renferme de tonique ou de réveillant. Le rire est sans doute un fait de conscience et ne saurait par suite, comme l'a cru Spencer, être expliqué tout entier physiologiquement. Mais il est

1. On montrerait aisément que l'imprévu est lié au rire, entendu comme la conscience de la santé physique, intellectuelle et morale : on n'aurait qu'à répéter, au sujet de l'imprévu, ce qu'on a dit de la contradiction. Dans le cours ordinaire de la vie, la santé existe en soi, sans exister pour soi; c'est dans les circonstances inattendues qu'elle produit tout son effet et s© révèle à elle-même.

DuoASi — Psychologie du rire* 6

certain que ce fait de conscience est d'une interprétation difficile. Il exprime directement et essentiellement le ton auquel notre tempérament intellectuel, sensible, se trouve actuellement porté, et indirectement, accessoirement les circonstances particulières et variables (surprise, conscience de la contradition) qui nous ont mis à ce ton. On ne peut le comprendre que si l'on remonte de ses conditions superficielles à ses raisons profondes.

Page 1