‹ Psychologie du rireChapitre 25 sur 49 · Cicéron, de Orat., II · texte numérisé non relu

Cicéron, de Orat., II

Le comique qui réside dans le mouvement des idées est lié à l'imprévu de ce mouvement. Il pourra donc dépendre d'un excès de lenteur aussi bien que d'un excès de rapidité de ce mouvement. Supposez des pensées sottes, vulgaires ou simplement banales, qui voudraient être négligemment dites, se déroulant d'une allure lente, solennelle et grave (les phrases de Brid'oison, de Joseph Prudhomme), vous obtiendrez un effet comique, inverse du précédent. Le discours de Petit-Jean dans Les Plaideurs^ avec son exorde interminable, prononcé avec une emphatique lenteur, et sa narration précipitée, courant à la conclusion d'un train fou, nous offre un curieux échantillon des effets comiques divers qu'on peut obtenir par l'allure désordonnée, et partant imprévue, dçs idées.

Enfin, pour avoir la notion du risible, il faut réunir les formes diverses de l'imprévu que notre analyse a distinguées : le risible tient, non pas tour à tour, mais en même temps à l'originalité des idées, à leur tour, à leur direction imprévus, à leur mpuvement anormal, rapide ou lent.

IIL Le comique des mots peut être étudié à part de celui des idées. Sans doute il s'y ramène; mais les mots en un sens suscitent, pour ne pas dire qu'ils créent, l'idée comique.

Le langage est plein de surprises. Tout d'abord on s'attend à ce que les mots aient un sens : on s'amuse donc de ceux qui n'en ont pas, du charabia, du turc de Molière, du latin du Médecin malgré lui. On s'attend encore à ce que chaque mot, dans une phrase donnée, n'ait qu'un sens; on s'amuse donc de ceux

THKOniE INTELLECTUALISTE Tl

qui en ont plusieurs, des équivoques, des calembours. On s'attend enfin à ce que le mot et l'idée s'accordeni toujours; on s'amuse donc des mauvais tours que l'un joue à l'autre.

Les mots sont faits pour n'attirer point l'attenlion, pour la reporter toute sur l'idée; s'ils l'accaparent indûment, s'ils sont criards, ronflants, l'idée à exprimer étant simple et commune, ils prêteront à rire. Les mots doivent suivre les idées ; s'ils les commandent, en dirigent le cours, on rira. D'une façon générale, le comique des mots nall du renversement des rôles de la pensée et du langage.

Ainsi les simples assonances et alliléralions amusent, parce que la musique des mots a l'air de mettre en danse les idées, parce que le rapprochement, si j'ose dire, naturel des mfimes sons a l'air d'entraîner le rapprochement artificiel et bizarre d'idées hétérogènes [adieu canaux, canards, canaille, disait Voltaire en quittant la Hollande] et contraires {traduction, trahiaoïi), ou, ce qui n'est pas moins étonnant, a l'air de produire, par un caprice aveugle, une suite d'idées logique [ordre, contre-ordre, désordre). Les jeux de mots sont des idées folies, partant inattendues, que fait sui^ir le mécanisme de l'association. Donner à un mot un sens qui est à cent lieues de celui qu'il doit avoir; quand on dit : homme de lettres, entendre : facteur; quand on dit cloporte, entendre : concierge, en orthographiant : clol-porte; quand on dit : connaissances utiles, entendre : zuliles; traduire sacerrfoce par jambe de bois {ça sert d'os), voilà l'esprit du calembour. — Que le langage, fait pour

servir la pensée, la défie, la nargue, lui échappe malicieusement, la plante là, ou bien lui souffle des sottises, l'entraîne en de périlleuses métaphores, en d'interminables périphrases, en des tournures et constructions inextricables, c'est là encore un spectacle réjouissant. Citons, dans ce dernier genre, ce délire d'abstractions : « L'absence d'un mari est le plus beau cortège d'une femme chez un garçon » (Labiche), — cette incohérence d'images : « Mlle Acacia est une étoile en herbe, qui chante de main de maître » (F. Coppée, Les vrais riches), et cette autre plus naturelle, authentique (c'est un maître d'études qui parle, s'exhortant à la rigueur contre des élèves indisciplinés) : « Ces lapins-là sont des moineaux qu'il faut tanner ». Terminons par cet amphigouri de style ecclésiastique : « Donnez-lui quelques conseils voilés, mais visibles, ouatés de tendresse, et marqués au coin autoritaire de vos cheveux blancs ». Ce sont là en quelque sorte des frasques du langage, des tours joués à la pensée; mais nous ne rions pas moins, quand c'est l'esprit qui se moque du langage, qui le violente, outre ses procédés, les pousse à l'absurde, risque par exemple des inversions dans ce genre : aller de chemin son petit bonhomme, ou qui passe par-dessus des conventions sacrosaintes, use du style noble dans les sujets communs, du style trivial dans les sujets élevés, emploie des tournures prosaïques en vers :

J'ai démembré ce grand diable d'alexandrin ou poétiques en prose.

Sans aller plus loin dans le détail de ses formes, on voit que le comique des mots réside dans l'imprévu ou dans l'absurde, Tabsurde étant ici le désaccord entre le langage et la pensée, le moyen et la fin.

Ainsi en résumé le rire naît, suivant les cas, de la contradiction ou de la surprise, lesquelles peuvent être regardées d'ailleurs comme étant de même nature et ne différant qu'en degré, la première étant l'aggravation de la seconde. C'est là un fait que nous regarderons désormais comme acquis; mais l'ayant constaté, il nous reste à le comprendre ; nous ne pouvons le tenir pour une explication.

Quand on a observé en effet que la contradiction par exemple est au fond de toutes les choses risibles, est-on bien avancé? L'inexplicable n'est-il pas précisément que la contradiction fasse rire? Elle semblerait plutôt ou tout aussi bien devoir être pour nous un sujet d'inquiétude et de trouble, étant l'écueil où la pensée s'arrête, l'abîme où elle sombre; et, en fait, pour une absurdité plaisante, combien sont irritantes ou insipides! Aussi les philosophes qui s'accordent à regarder la contradiction comme la cause du rire sont-ils divisés sur la question de savoir comment et pourquoi elle le produit. Tandis qu'elle constitue pour les uns un piège plus ou moins grossier où l'esprit se laisse prendre, elle serait, au contraire, pour les autres, la vaine menace d'un danger qu'im-

punément il brave, d'un deniger pour rire; en d'autres termes, tandis que le rire est pour les premiers une défaite de la raison, il est pour les seconds précisément au contraire une victoire remportée sur l'absurde.

Selon Schopenhauer, le rire exprime le plaisir de « voir la raison, cette perpétuelle et importune régenteuse, prise en faute et convaincue d'impuissance * ». A cette conception pessimiste d'une gaîté, qui ne serait que la joie amère de la désillusion intellectuelle, s'oppose une théorie, plutôt flatteuse pour la raison humaine, d'après laquelle le rire aurait sans doute pour cause la contradiction, mais une contradiction apparente, non réelle, que l'esprit conçoit, mais à laquelle il n'adhère point, qu'au contraire il démasque et perce à jour (Dumont). Le rire marquerait ainsi, non une déchéance, mais une supériorité intellectuelle. Il serait « la joie spéciale de retrouver la raison dans l'absurde même » (Mélinand). Enfin, selon. M. Renouvier, le rire ne mériterait, au point de vue philosophique, ni cet excès d'honneur ni cette indignité. Il serait un mélange de raison et de folie. Il serait la raison se donnant congé, se jouant d'ellemême, se détendant, se relâchant de ses lois. « L'animal raisonnable, le même que l'animal risible (ainsi connoté par les docteurs scolastiques), en faisant le /oM, échappe pour un temps à la contrainte de la faculté rationnelle, éprouve une sorte de délivrance à sortir de sa loi pour déraisonner ^. »

Page 1