La nature humaine, chap. ix, S
plaisir d'être et de se sentir au-dessus de la sottise, des faiblesses morales, des infirmités physiques.
On remarquera d'abord que celle Ihéorie n'exprime ni n'exclut celle de la contradiction. Certains philosophes onl même soulenu qu'elle s'y ajoute naturellement et ne fait que la compléter. « Le conlrasle, dit M. Fouillée, n'est que l'élément formel, le défaut est l'élément matériel du risible '. » Hecker démôle aussi dans le rire deux élats : l'un, agréable, le sentiment de notre supériorité, l'autre, désagréable (?j, la contradiction saisie dans l'objet. Si l'on se refuse à admettre cette Ibéorie éclectique, si l'on prétend que le rire ne peut traduire à la fois un sentiment d'orgueil et un plaisir intellectuel (il semble en effet que, contrairement à l'opinion de Hecker, il s'agisse -ici d'un plaisir, non d'une peine, celui de « sai-sir au vol des contradictions fugitives et subtiles >>) (Ribol), il faudra reconnaître du moins, avec M. Bibot, qu'il peut exprimer et exprime en fait tour à tour ces états hétérogènes. Ainsi ou les théories du contraste et de l'orgueil peuvent être fondues ensemble ou elles doivent être séparément admises; ou chacune d'elles éclaire un des aspects, signale un des caractères fondamentaux du rire en général, ou <• elles sont partiellement vraies, comme répondant à des cas distincts'» (Ribot), à des phases différentes de l'évolution du rire.
Nous examinerons ces deux hypothèses, mais expo-
). Fouillée, le Mouvement posiliviste, p. 2)8 cl suiv. Paris, F. Alcan. . '
2. Ribot, Psychologie dei lenlrmenls, loc. cit. Paris, F. Alcan,
sons d'abord dans toute sa force, et même dans toute son exagération, la théorie pessimiste d'après laquelle le rire dériverait de Tamour- propre, de la malignité et de Tenvie.
Cette théorie elle-même n'est pas simple : en effet ou c'est l'orgueil ou c'est la malignité qui est l'élément dominant, le principe essentiel du rire. Distinguons ces deux cas.
Selon Lamennais, le rire « est l'instinctive manifestation du sentiment de l'individualité ». Il a ce caractère dès l'origine et le conserve jusqu'à la fin. II le présente toujours et dans tous les cas. « Toujours il implique un mouvement vers soi et qui se termine à soi, depuis le rire terrible de l'amère ironie, le rire effrayant du désespoir, le rire de Satan vaincu et résistant encore, et s'affermissant dans son inflexible orgueil jusqu'au rire dégradé de l'idiot et du fou, et jusqu'à celui qu'excite une naïveté inattendue, une niaise balourdise, une bizarre disparate. » Toutefois le rire n'exprime pas seulement l'amour de soi, mais le mépris des autres ; il est ce mépris « lié lui-même à la conscience d'une infirmité dont on est exempt ». On peut rattacher sans doute le phénomène du rire à d'autres lois, mais non pas à une loi plus constante, plus fondamentale. « Une disconvenance aperçue, un contraste entre ce qui est et ce qui devrait être, une opposition ou un rapprochement singulier, étrange, font naître le rire. Mais, quelle que soit la
cause gui le provogue, allez au fond, vous le tro; constamment accompagné, ijuon se l'avoue ou non, d'une secrète satisfaction d'amour-propre, de je ne sais quel jt plaisir malin. Quiconque rit d'un autre se croit en ce moment supérieur à lui par le côté oii il l'envisage el i]ui excite son rire, et le rire est surtout l'expression, du conlentemenl qu'inspire cette supériorité réelle ou imaginaire. On rit de soi-même, il est vrai; c'est qu'alors le moi qui découvre le ridicule en quelqu'une des régions inférieures de l'être se sépare de ce dont il rit, s'en distingue et jouit intérieurement d'une sagacité qui l'élève en sa propre estime. » Il n'est pas jusqu'à la physionomie du rieur qui n'exprime la malignité et l'orgueil : le rire « fait gri-"^ macer les visages les plus harmonieux, efface la beauté; il est une des images du mal »; s'il ne ' '< l'exprime pas directement, il en indique le siège ' ».
Toute celte théorie part d'un esprit prévenu. Lamennais est moraliste, non psychologue. Son point ' de vue est celui de Bossuet dans les Maximes sur la , Comédie. Il flétrit, il excommunie le rire. Mauvaise ' condition pour l'analyser.
D'autres philosophes cependant ont soutenu la même thèse que Lamennais, qui n'étaient point des censeurs moroses ni des théologiens rigoristes. Mais ils ne l'ont point fait sans apporter à cette thèse de sérieux amendements, sans en plaider, si j'ose dire, les circonstances atténuantes, sans la rendre accep-
J'un" philosophie), ^
table. Ils ont signalé, incidemment à la vérité et sans en tirer toutes les conséquences, deux particularités intéressantes du rire d'orgueil et de malignité, Tune relative au rieur, Tautre, aux choses risibles :
1° Le rieur a sans doute le sentiment de sa supériorité sur autrui, mais il s'en étonne, et en cela, comme nous verrons, on peut dire qu'il n'est pas orgueilleux;
2° Quant aux choses risibles, ce sont sans doute des défauts que nous remarquons chez les autres, mais ce sont des défauts sans gravité^ et il n'y a donc pas proprement de méchanceté à en rire. Ainsi se trouvent singulièrement atténués, pour ne pas dire transformés, les sentiments qu'on semblait d'abord attribuer au rieur.
Examinons en premier lieu le cas où l'orgueil serait la cause dominante du rire. Si le rire procède de l'orgueil, ce ne peut être que d'un orgueil particulier, car le sentiment de notre supériorité sur autrui tendrait plutôt à nous donner et nous donne en efTet, en maintes circonstances, une altitude grave, solennelle, gourmée. Hobbes et Bain le reconnaissent en fait d*une façon expresse ; l'orgueil du rieur a un caractère propre, distinctif : il est mêlé de surprise. Cet orgueil, selon Hobbes, naît « de la perception soudaine de la supériorité de notre être ». Bain dit de même : « Le rire se produit lorsque quelque chose, qu'on respectait auparavant, apparaît tout à coup comme médiocre ou vil; car dépeindre comme mesquine une chose que l'on connaîtrait déjà comme telle ne causerait aucun rire. » On ne saurait trop y
insister: » le rire malin, le perfidumridens », ce que les Latins appellent « cachinnus, terme qui nous manque » {Voltaire), ne s'exerce pas aux dépens de tous les êtres dégradés ou vils, mais seulement de ceux dont la dégradation peut encore nous causer une surprise, et ainsi n'est pas complète, et elle s'exerce surtout aux dépens de ceux dont la dégradation est la plus inconcevable et la plus imprévue, c'est-à-dire et par là môme la plus accidentelle. Charité à part, il y a une faiblesse qui désarme, qui ôte l'envie d'en rire; c'est précisément celle qui est trop naturelle et trop l avérée pour qu'on en éprouve un saisissement, un'* choc. Le rire n'est donc pas purement et simplement une satisfaction d'orgueil, ou la joie causée par l'humiliation d'autrui; il est l'un ou l'autre de ces sentiments, additionné, ou plutôt assaisonné, relevé du plaisir de la surprise. —
Mais il y a plus : ces deux éléments qui entrent dans le rire, la surprise et l'orgueil, réagissent l'un sur l'autre, s'altèrent, se transforment mutuellement, et le rire dès lors apparaît comme un véritable phénomène de chimie mentale.
Ainsi, par exemple, la surprise, s'ajoutant au sentiment de noire supériorité sur autrui, change la nature de ce sentiment. Ce n'est pas être orgueilleux que d'avoir une bouffée d'orgueil, que de se sentir inopinément et tout d'un coup élevé au-dessus des autres; c'est plutôt en un sens faire preuve de sentiments contraires. L'orgueilleux en effet sait d'avance que les autres ne le valent pas; il n'a plus à l'apprendre; il n'aura donc pas et ne pourra pas avoir celle inlui-
tion soudaine, cette révélation inattendue et piquante de sa supériorité qui est la cause reconnue du rire. En d'autres termes, le rire moqueur n'exprime qu'un orgueil relatif : il est, à le bien prendre, une preuve indirecte de respect, puisqu'il traduit, en même temps que la joie ressentie de l'humiliation d'autrui, la surprise causée par la découverte de cette humiliation, et l'estime antérieure que cette découverte suppose et à laquelle il n'est pas même vrai de dire qu'elle met fin, car la moquerie d'ordinaire n'est qu'une perte momentanée, qu'une diminution partielle du respect, qu'un léger accroc à l'estime, voire à l'admiration pour autrui. En résumé, l'orgueil du rieur cesse d'en être un, par là même qu'il a le correctif I de la surprise, et d'autre part les joies de l'orgueil satisfait éclatent sous la forme du rire, non pas naturellement, mais en tant que liées au plaisir intellectuel de la contradiction ou de l'imprévu. Il n'y a donc ^ pas de rire purement orgueilleux.
Mais inversement il n'y en a pas qui soit purement intellectuel, et c'est ici que la théorie d'Aristote et de Hobbes reprend l'avantage.
On pourrait être tenté de dire, adoptant la thèse intellectualiste de Schopenhauer et de Dumont, que la sensation de l'imprévu, qui se joint aux sentiments d'orgueil et de malveillance éprouvés par le rieur, est bien plus la cause du rire que ces sentiments euxmêmes : ainsi par exemple rire des autres, ne serait pas, comme on pourrait le croire, goûter et déguster les joies amères de la malveillance, mais faire acte de clairvoyance, démasquer l'hypocrisie,' surprendre le
secret d'une faiblesse, relever clans les actes et les paroles des hommes le contraste entre la réalité et l'apparence, saisir la bizarrerie, l'étrangeté des coutumes et des mœurs. Le rire, appelé méchant, serait en fait l'esprit déchaîné, poursuivant son ennemie naturelle, la contradiction, à vrai dire, envers et contre tous, sans ménagement, sans pitié. La malveillance, qui paraît en être le principe, n'en serait que l'efTet indirect ou l'accompagnement accidentel. Notre esprit, cherchant partout et avant tout son plaisir, le prendrait où il le trouve : ce plaisir, logique par nature, pourrait être et en fait se trouverait être souvent égoïste et anti-social par surcroît. Notre rire, en un mot, ne viserait pas les autres, mais ne laisserait pas de les atteindre par contre-coup.
Mais une telle interprétation des faits est étroite et évidemment forcée. Il serait trop aisé de retourner le raisonnement et de dire que, lorsque le rire est censé naître de la contradiction, il naît en réalité du plaisir de triompher de la contradiction, et qu'à ce plaisir se mêle toujours une nuance d'orgueil, consciente ou non. Nous ne nous donnerons pas le vain plaisir d'opposer une thèse à une autre; il vaudra mieux fondre les deux thèses ensemble, et démêler la vérité propre à chacune.
En réalité le rire ne saurait être le simple plaisir de saisir la contradiction; ce plaisir, si c'en est un, le ^savant le goûte et ne rit point. Pour que la contradiction soit plaisante, il faut qu'elle existe entre des choses ofTrant un intérêt dramatique et vivant; il faut qu'elle soit de nature à intéresser certaines pas-
sions, toujours présentes au cœur de Thomme, mais d'ailleurs superficielles et légères, en ce sens qu'un rien les satisfait et les amuse, comme l'amour-propre,^ Tenvie. Ce sont ces passions ou passionnettes qui donnent un intérêt aux choses frivoles du rire : aux jeux de mots, aux naïvetés, aux traits de satire, etc. Pour les jeux de mots, nous avons le plaisir ou de les trouver, ou de les comprendre, ou de les mépriser. Les naïvetés des autres nous donnent par comparaison le sentiment de notre force d'esprit. Les comédies et les satires nous offrent l'agréable spectacle de défauts que nous blâmons et dont nous nous croyons exempts. Ainsi, en cherchant bien, on découvre dans le rire ce figmentum malum qui est au fond de tous nos sentiments. Mais l'amour-propre et la malice du rieur ne laissent pas d'avoir été exagérés. C'est assez la coutume des moralistes de faire tort, comme on sait, aux vérités qu'ils proclament; ils les isolent, les chargent et les dénaturent à ce point qu'on croirait qu'ils les inventent.
En somme, par cela seul que le rire est la sensation inattendue de notre supériorité sur autrui, il ne dérive pas, au moins uniquement, de l'orgueil, et par cela seul aussi qu'il implique le sentiment de notre supériorité, il n'est pas le simple plaisir de la surprise; disons donc qu'il est une sensation originale, produite par la combinaison de la surprise et de l'orgueil.
Au reste la surprise et l'orgueil peuvent entrer dans le rire à doses inégales, et^ à considérer les choses pratiquement et en gros, il sera permis de dire, suivant que l'un ou l'autre de ces sentiments
prédomine, qu'il est la cause unique du rire. On admettra alors, non plus un rire unique, sorte de synthèse de surprise et d'orgueil, mais deux formes distinctes et irréductibles du rire : le rire d'orgueil et de malignité ou ricanement {cachinnus) et le rire intellectuel ou rire proprement dit, provoqué par la contradiction ou l'imprévu, tous les degrés et toutes les nuances intermédiaires trouvant d'ailleurs place entre ces formes nettes et tranchées. Mais on se souviendra qu'en principe le rire d'orgueil et le rire de surprise ne doivent pas être entièrement dissociés et qu'en fait ils ne se rencontrent jamais à l'état pur.
Nous avons à pousser plus loin l'examen de la théorie pessimiste du rire. D'après cette théorie, l'orgueil n'est pas le sentiment unique du rieur; il s'y joint de la malveillance, de la haine et de l'envie. Nous ne rions pas seulement de notre supériorité * sur les autres, mais du malheur des autres. /
Y a-t-il donc un rire exprimant la malignité pure, directement causé par la vue de la souffrance d'autrui, et ce rire est-il môme en un sens le plus naturel de tous, comme semble l'indiquer ce fait qu'il se rencontre surtout chez l'enfant et le sauvage?
On répugne à l'admettre. Tout d'abord un tel rire, comme le rire d'orgueil, renferme presque toujours un élément intellectuel^ provient en partie dé la contradiction ou de la surprise. Ainsi, quand l'enfant
insulte par son rire à la frayeur, je suppose, ou à la colère d'autrui, c'est qu il saisit ou imagine (à tort ou à raison, il n'importe) une disproportion choquante entre le danger couru et la frayeur éprouvécy entre Taffront subi et la colère ressentie. Par excès de logique, il ne pardonne pas à la souffrance des autres le caractère déraisonnable qu'elle revêt à ses yeux; c'est pourquoi il se montre insultant et railleur. En même temps, par défaut d'imagination, il ne réalise pas la souffrance qu'il raille ni celle qu'il cause par sa raillerie. Qu'exprime donc son rire? Est-ce un étonnement, une sorte de révolte intellectuelle, ou un manque de cœur? L'un et l'autre sans doute, à des degrés d!ailleurs extrêmement variables selon les casl
De plus, s'il est vrai que nous rions du malheur d'autrui sous toutes ses formes (difformités physiques, — défauts intellectuels, naïveté, sottise, — laideurs morales, vices, travers, ridicules — mécomptes, ennuis, contrariétés de toute sorte), encore faut-il que ce malheur ne soit pas porté à un trop haut degré et rentre dans ce qu'on est convenu d'appeler les petites misères. C'est là une remarque que tous les philosophes ont faite.
« Le risible, dit Aristote, est un défaut et une laideur qui ne vont pas jusqu'à faire souffrir et à nuire : ainsi par exemple un visage ridicule est un visage laid ou difforme, mais où né se marque pas la souffrance K » Bain dit de même : « Le risible, c'est le
1. Poétique, ch. v. Tb yeXotov èortv àjjLapxrjjjia ti xal aldxoç avwÔyvov xa\ où çôapxtxdv, oîov sùôù; xb ye^oiov itpdeKonov alcr^pdv Tc xal ÔieffTpajUJLÉvov àvey ôôûvyj;.
déformé ou le vil, mais non poussés au point oii ils seraient pénibles et nuisibles... L'occasion du rire, c'est la dégradation d'une personne ayant de la dignité, dans des circonstances qui n'excitent pas quelque émotion plus forte », comme l'indignation, la colère ou la pitié. Descartes met plus de conditions encore au rire, dit de malignité : ce rire ne peut être provoqué, selon lui, que par des malheurs non seulement légers^ mais encore imprévus et mérités, « La dérision ou moquerie, dit-il, est une espèce de joie mêlée de haine, qui vient de ce qu'on aperçoit quelque petit mal en une personne qu'on en pense être digne. On a de la haine pour ce mal, on a de la joie de le voir en celui qui en est digne, et, lorsque cela survient inopinément, la surprise est cause quon éclate de rire. Mais ce mal doit être petit; car s'il est grand, on ne peut croire que celui qui l'a en soit digne, si ce n'est qu'on soit de fort mauvais naturel ou qu'on lui porte beaucoup de haine *. »
Quand même Descartes énoncerait en un sens une règle morale, non une loi psychologique, indiquerait ce que le rire doit être plutôt que ce qu'il est réellement toujours, on ne saurait contester que les restrielions apportées par lui à l'interprétation pessimiste du rire ne s'accordent dans l'ensemble avec le sentiment commun, ne soient justes et fondées.
C'est ce qu'on peut directement établir par l'analyse du rire le plus cruel. Si nous entrons dans les sentiments du rieur, et faisons abstraction des senti-