Passions de Vâme, 3" partie
menls pénibles, agacement, indignation et révolte, que parfois il. produit sur nous, nous arriverons à comprendre jusqu'au ricanement féroce qui paraît une insulte à la souffrance, jusqu'au rire du sauvage foulant aux pieds son ennemi vaincu, ou à celui de l'enfant torturant de pauvres bêtes. Ce rire en effet est inoffensif à sa manière ; il est cruel en fait, non d'intention. Ce qu'il exprime, ce n'est point une joie perverse, satanique, mais un manque de cœur, comme on dit si bien. Chez l'enfant et le sauvage, la sympathie n'est point née, c'est-à-dire que l'absence d'imagination pour les souffrances d'autrui est totale. De là une cruauté négative, une sorte d'anesthésie altruiste ou sociale.
Alors qu'une telle anesthésie ne serait pas complète, alors que la sensibilité altruiste du rieur serait seulement obtuse, sa sensibilité égoïste étant très vive, son rire ne laisserait pas de paraître déjà moins odieusement cruel. Il exprimerait alors, non proprement la joie de voir souffrir les autres, mais celle de n'avoir point à subir leur souffrance et de pouvoir se la donner seulement en spectacle. C'est ce sentiment que Lucrèce a traduit en vers célèbres et a fort bien analysé :
Non quia vexari quemquam est saeva voluptas,
Sed quibus ipse malis careas, quia cernere suave est.
Le sauvage saisit toute l'horreur de la souffrance dont il est témoin; il savoure le plaisir de la contempler de près, d'en repaître ses yeux, impunément et à l'abri. Mais autant le retour sur lui-même lui est
alors nalurel, autant le mouvement de compassion pour les autres lui est étranger.
On peut citer des faits analogues, plus voisins de nous, plus aisés à contrôler. Ceux qui jouissent d'une santé insolente rient souvent des malades : leur imagination ne réalisant pas la soufTrance physique, ils sont incapables de sympathiser avec ceux qui l'éprouvent. De même ceux dont les nerfs sont calmes et l'humeur assise ne peuvent assister sans rire à des accès de colère folle et de rage impuissante. En général, nous ne prenons pas au sérieux les sentiments qui nous sont étrangers: nous les jugeons de ce fait extravagants et bouffons : « Gomment peut-on être Persan? « Rire, c'est se détacher des autres, s'extérioriser et prendre plaisir à cette extériorisation, s'amuser du contraste entre les sentiments, le et tère, le tempérament des autres, et ses sentiments, son caractère, son tempérament propres. Vinsensibilité a été très justement notée par M. Bergson comme un caractère essentiel du rieur. Mais cette insensihililê, ce manque de cœur peut très bien faire l'efTel d'une méchanceté positive et réelle, et M. Bergson aurait ainsi simplement repris et énoncé d'une façon nouvelle, plus précise et plus juste, la thèse d'Arislote : la cause du rire est la malignité, réduite à l'insensibilité ou à l'absence de sympathie.
Ainsi définie, la malignité est d'ailleurs essentiellement relative, et quand on dit que l'objet de notre rire est le malheur d'aulrui, conçu par nous comme supportable et léger, il faut entendre que ce malheur peut être en soi fort grave aussi bien qu'immérité, et,
DnoAS. — Psj-choloEie ilu rite, 7
SOUS ce rapport, le rire est parfois vraiment cruel.
Plus les hommes sont grossiers, plus ils sont dénués d'imagination sympathique, et plus ils rient les uns des autres, d'un rire offensant et brutal. Il en est qui ne vibrent pas même au contact de la souffrance physique : ceux-là auront le cœur de rire du tortillement d'un bancal, de la laideur d'un bossu, de la hideur repoussante d'un idiot. Il en est d'autres qu'émeut la souffrance physique, mais que ne touche pas du tout la souffrance morale. Ceux-là riront d'un amour-propre atteint au vif, d'un orgueil blessé, d'un sentiment quelconque mis à la torture ou à là gêne, confondu, humilié. Ce sont là, à leurs yeux, piqûres inoffensives et légères qu'eux-mêmes, par une grossièreté de nature pu une belle santé morale, supporteraient peut-être avec sérénité, qu'en tout cas ils ne ressentent pas pour le compte des autres, dont ils né souffrent pas par sympathie.
L'attention donnée à la souffrance d'autrui, ou, si j'ose dire, la réflexion sympathique nous retire certainement des motifs de rire *. Il n'est pas à craindre cependant que le rire malin disparaisse jamais. La compassion pour les misères physiques ne s'étendra jamais à toutes les misères : il en est qui sont supportables et dont tous les gens sains prennent gaillarde* ment leur parti. On rira toujours, par exemple, des douillets, des écorchés vifs, des grincheux, de ceux
1. Cf. Flaubert : Correspondance, t. I, p. 155. « Autrefois je saisissais assez nettement dans la vie les choses bouffonnes des ^i» sérieuses, j'ai perdu cette faculté : l'élément pathétique est venu pour moi se placer sous toutes les surfaces gaies. >•
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que tout irrife, la pluie et le beau temps, de ceux qu'agace le bourdonnemenl d'une mouche, el que met hors d'eux la piqfire d'une puce. Il y a plus encore d'infîrmités morales indignes de pitié el dont on peut rire sans scrupule : légers travers, petites mesquineries ou bassesses, monslruosités de sentiment inconscientes et naïves, etc.
La malignité qui est un élément, j'allais dire un aliment du rire, aura donc toujours à s'exercer. Elle pourra changer d'objet, s'appliquer d'une façon plus judicieuse, plus humaine, être plus inofîensive. Elle ne changera pas pour cela de nature. Dès l'origine, le rire normal est en elTet, intentionnellement du moins, ce qu'il tend à devenir de plus en plus en fait ; une malignité sans,venin, une malice légère.
On voit à quoi se réduit l'évolution du rire. M. Ribot conçoit autrement cette évolution, lui attribue une portée plus grande. Il admet deux rires d'espèces dill'érentes, répondant à deux phases de révolution : le ricanement brutal et féroce du sauvage et le rire intellectuel du civilisé. Le premier rire est-il donc plus naturel, plus primitif que le second? A priori on n'en voit pas la raison ; on ne voit pas bien non plus comment l'un pourrait engendrer l'autre. En fait, le rire qui apparaît le premier chez l'enfant, si on laisse de côté celui qui n'est qu'une expansion de vie physique, est un rire intellectuel, non un rire de méchanceté. D'après ce qu'il m'a été donné d'observer, l'enfant rit du jeu de cache-cache avant de rire des coups qu'il donne ou voit donner au meuble qui l'a heurté. Il lui est sans doute plus
naturel d'éprouver de la colère que de jouer à coucou, mais il lui est moins naturel, je crois, de raffiner sur les sentiments qu'il éprouve, de jouer avec sa colère, de frapperpowr rire Fobjet qui le blesse ou la personne qui lui résiste, que de jouer d'une façon inoffensive et légère, de s'amuser d'un incident imprévu et bizarre. Le ricanement ou rire amer, méchant, ne serait donc pas primitif. Il n'est pas du moins prouvé qu'il le soit.
Au reste il n'y a pas lieu de discuter la priorité du rire intellectuel ou du rire de malignité. Il est plus simple d'admettre que ces rires existent ensemble dès l'origine et demeurent toujours mêlés. Reste seulement à savoir s'ils se développent conjointement ou tendent à se dissocier et, dans ce second cas, s'ils se développent parallèlement ou si Turf l'emporte sur l'autre. Or il est vrai de dire ici avec M. Ribot que l'évolution est favorable dans l'ensemble au rire intellectuel. A mesure que l'esprit se développe, d'une part il s'amuse davantage de la contradiction qu'il saisit sous des formes plus fines et plus nuancées, de l'autre, il entre mieux dans la souffrance d'autrui^ et se sent moins disposé par là même à la prendre légèrement et à en rire. L'esprit s'affine et la malignité s'atténue. On apprend à dissocier les infirmités dont on peut rire et l'être infirme qu'il faut plaindre; la raillerie devient de plus en plus impersonnelle et inoffensive. Par un progrès analogue, le rire en vient à traduire chez le rieur non plus un orgueil déplaisant, mais le ton juste de dédain qu'une nature saine doit avoir pour les atteintes portées à la dignité
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humaine. Les éléments primilifs du rire, l'orgueil, la raalignilé, et le plaisir lire de la conlradiclion ou de l'imprévu subsistent toujours, mais se raffinent et entrent en des combinaisons de plus en plus riches et variées, d'une moralité toujours imparfaite, mais pourtant progressive.