Bergson, Le Rire, p. 130, Paris, F. Alcan
celle-ci étant une ironie transposée, sont des formes ou catégories de la pensée philosophique, des jeux ou boutades de la raisoti; sans parler des philosophes qui s'iniituleni ironistes, n'ayant jamais su faire usage de leur esprit que pour se jouer de toutes choses, tous les philosophes idéalistes ont plus ou moins pris et dû prendre vis-à-vis de la réalité cette attitude ironique et hautaine qui est si frappante chez Platon et Pascal par exemple. En raison même de leur caractère philosophique, l'ironie et Thumour n'ont pas de prise sur les esprits vulgaires; elles s'adressent exclusivement à ceux qui, au lieu d'accepter les choses comme elles sont, les jugent avec leur raison, et ont en outre l'esprit ainsi fait qu'ils s'amusent plus qu'ils ne s'offensent de la folie du monde. Elles constituent le type le plus parfait et le plus net du rire idéaliste, de la raillerie qui s'exerce sur les choses réelles jugées du point de vue idéal ou point de vue de la raison.
Mais si les choses réelles peuvent paraître risibles, elles ne le sont pas cependant par nature : c'est l'esprit qui les juge, ou plutôt les fait telles, par l'interprétation qu'il en donne, par l'extravagance qu'il leur découvre ou leur prête. Les choses imaginaires au contraire sont déjà risibles en elles-mêmes. Elles ont le tort de ne pas exister, ce que le bon sens trouve insensé et plaisant. L'idéalité est un singulier défaut : c'est comme un mensonge qui ne prend pas, et dont il n'y a qu'à s'amuser et à rire. Imaginaire est donc synonyme de ridicule. Un enfer auquel on ne croit plus est par exemple un enfer « pour rire », et
la verve de Scarron a beau jeu pour s'exercer sur le compte des ombres.
Aussi l'imagination avec ses chimères, avec sa folie grandiose ou ses innocentes lubies, prêle-t-elle à rire autant ou plus que la réalité extravagante et grotesque, et y a-t-il lieu d'opposer au rire idéaliste qui s'en prend aux choses réelles un rire réaliste qui raille les idées. Dans le livre immortel de Don Quichotte se rencontrent ces deux directions opposées du comique : Sancho en effet n'est pas moins ridicule que son maître, mais il l'est autrement, et, pour ainsi dire, en sens inverse : de l'un la raison s'amuse, de l'autre, le bon sens, la raison étant ici le sens de l'idéal, le bon sens, le sens du réel.
Si la raillerie la plus hardie, la plus forte est celle qui s'exerce aux dépens de la vie réelle, en retour la plus naturelle et la plus fréquente est celle qui porte sur les extravagances du rêve. Les grands comiques, Rabelais, Molière, Cervantes sont des réalistes : c'est à « Physis » qu'ils donnent raison, à « Aritiphysie » qu'ils donnent tort, Anliphysie désignant ici les produits monstrueux de l'imagination humaine, la sentimentalité romanesque, la folie héroïque, la préciosité, etc. Leur rire est la revanche du bon sens sur les divagations orgueilleuses de la fantaisie.
On peut observer encore que la plupart des personnages comiques se distinguent par le tour d'esprit imaginatif, sont des illuminés, des songe-creux, des écervelés et des fous. Le meilleur type du genre est don Quichotte. Il « symbolise, comme on l'a dit très bien, la tendance à oublier, à méconnaître les faits de
THÉORIE ESTHÉTIQUE ill
la vie réelle... Dans ses rèvesde gloire chevaleresque, d'entreprises héroïques, il prend des moulins à vent, dont la brise fait tourner les ailes, pour des géants qui remuent les bras, un troupeau de moutons pour une armée de Sarrasins, des marionnelles pour autant de personnages véritables et une grosse campagnarde pour une élégante châtelame... Aucune mésaventure, aucune soufTrance ne détruisent son illusion. Il marche dans son rêve comme dans un épais brouillard où se dessinent des figures chimériques... Tout son rôle, écrit d'ailleurs avec une intention manifeste de raillerie et de persiflage, amuse comme une longue mascarade '. »
Mais la folie de don Quichotte cesse presque d'être plaisante à force d'être systématique et complète; elle paraît à la longue inquiétante et grave. Une imagination qui s'emporte à de moindres excès, qui ne se laisse surprendre ou prévenir qu'un moment, prête peut-être plus naturellement à rire. Ainsi par exemple les bévues, les impairs, les coq-à-l'âne d'un distrait, la chute de Taslronome dans un puits, amusent comme indices d'une imagination perdue dans ses rêves, d'un esprit qui s'oublie, qui divague, qui est à cent lieues de la réalité.
Le risible rentre donc dans la catégorie, d'ailleurs élastique et large, de iHmaginaire. Il est l'imaginaire au sens objectif et propre, ce qui est contraire à la réalité ou seulement éloigné de la réalité, ce qui est
romanesque, étrange, renversant et fou. Et cela ne l'empêche pas d'être l'imaginaire au sens subjectif et figuré, ce qu'il plaît à l'esprit, dans le domaine de la réalité môme, de regarder comme chimérique, déraisonnable, et, pour tout dire, artificiel, quoique naturel.
Arrêtons-nous sur cette définition. Elle va nous fournir l'explication et la justification des caractères du rire mentionnés plus haut, de ces caractères maintes fois constatés, bien et dûment établis du point de vue de l'expérience, mais ne paraissant pas suffisamment intelligibles en eux-mêmes, et pour cette raison toujours contestés.
Qu'est-ce par exemple que cette contradiction , qu'on a cru trouver au fond des choses risibles? Ne serait-ce pas la contradiction inhérente aux choses imaginaires, auxquelles notre esprit tout ensemble croit et ne croit pas, ou qu'il accueille et repousse tour à tour? Le rire, en fait, ne dure pas plus que le balancement ou l'incertitude de l'esprit allant de l'objet risible, conçu comme existant, au même objet, conçu comme n'existant pas; cet objet est-il définitivement classé, soit comme réel, soit comme fictif, on cesse aussitôt d'en rire. Ainsi la folie avérée, reconnue, n'est pas risible. Une personne, si extravagante et bouffonne qu'on la suppose, arrive presque toujours à imposer son caractère, son attitude, à se faire admettre ou accepter telle qu'elle est; elle cesse dès lors, et par là même, de paraître ridicule.
On a observé que la physionomie du rieur marque de Yétonnement, C*est que le rire se produit dans cet
instant très court où Tesprit s'arrête saisi devant un fait imprévu, ne sachant qu'en penser, se demandant s'il faut y croire. C'est qu'il traduit une sensation que l'esprit, comme on l'a vu, peut éprouver en présence soit de la réalité, soit de la fiction, la sensation de rimaginairCy ce mot s'appliquant à la pensée non fixée, qui doute légèrement d'elle-même ou qui joue. Cette sensation arrive par surprise et ne dure qu'un instant; on s'efforce de la prolonger, on y met de la complaisance ; on enraye la tendance naturelle de la conception, qui est de se fixer en croyance; on la maintient à l'état flottant et ambigu; c'est ce qui s'appelle^ouer. Celui qui va rire, disent les auteurs de la Nouvelle Monadologie, « semble un moment faire un effort d'attention pour trouver un sens raisonnable à la pensée qu'on lui offre. Mais en présence de l'impossibilité de l'interprétation sensée, et reconnaissant que la déraison est volontaire, il sent que ce n'est pas le moment de faire le raisonnable et se détend. Cette détente de la raison se traduit physiologiquement par le rire. Mentalement, c'est un mode du jeu. »
De même ce qu'on a appelé la relativité du rire trouve son explication dans la théorie du jeu et répond à la souplesse bien connue de l'imagination. Chacun, suivant le tour de son esprit, ou simplement au gré de son humeur, fait comparaître la réalité devant l'idéal ou l'idéal devant la réalité, et prend un égal plaisir à confondre l'un ou l'autre, et l'un par l'autre. Le risible est une création relative ou subjective, étant ce que l'esprit juge imaginaire, soit comme l'étant en effet, soit comme l'étant du point de vue
DuoAS. -- Psychologie du rire. 8
auquel momentanément il se place, par caprice ou par jeu.
Enfin ceux qui attribuent au rieur de Y orgueil n'ont point tort; mais, faute de se placer au point de vue du jeu, ils ne comprennent pas cet orgueil, ils n'en démêlent pas la nature. Le rieur est orgueilleux sans doute en ce sens qu'il s'arroge le droit ou s'octroie la permission de juger toutes choses au gré de sa fantaisie et les juge volontiers extravagantes ou absurdes. Mais en raison même de son origine, en tant que phénomène de caprice et d'humeur, l'orgueil du rieur ne doit pas porter ombrage. Le rire n'est pas une opinion; ou du moins il n'en peut être qu'une instinctive, irraisonnée, partant légère, facile à détruire, et qui bientôt se dissipe d'elle-même. Il ne peut être insolent qu'à la façon dont on dît que la santé l'est. Rire en effet c'est faire preuve d'assurance intellectuelle, c'est étaler un dogmatisme naïf que la réflexion n'a point entamé ni réduit; c'est narguer, du haut de son expérience ou de sa raison, une absurdité manifeste, ou tenue pour telle, laquelle se constate, s'affirme et ne se discute pas. Le risible, c'est le renversant^ c'est-à-dire ce qui va contre les convielions actuelles du rieur, ce qui les secoue et ne les ébranle pas, ce qui les effare sans jamais les confondre ni les amener à douter d'elles-mêmes. Il suit de là que si le rire implique un orgueil intellectuel, cet orgueil est naïf, s'ignore lui-même, par suite est partiel et relatif.
S'abandonnant à son humeur, à sa verve, au jeu libre et spontané de ses idées, le rieur ne s'en fait pas
accroire, ne se donne pas pour un oracle, ne se pique pas de profondeur. Il ne soupçonne pas la portée philosophique, la valeur esthétique ou morale que d'aucuns attribuent à de simples plaisanteries. Il est aussi étranger que possible aux questions métaphysiques que le rire a soulevées; ces questions, non seulement il les ignore, mais encore s'il les entend poser, il les juge stupéfiantes et absurdes : il en conteste l'opportunité et le sens. Et il a raison de se donner ainsi pour ce qu'il est et de ne vouloir pas être pris au sérieux. Celui qui se saurait gré de son esprit, qui se regarderait comme un arbitre du bon goût, comme un vengeur de la morale, tout comme celui qui se reprocherait sa malignité, le caractère offensant ou fâcheux de ses plaisanteries, ne rirait pas, ou ne rirait pas de bon cœur. Le rire suppose le laisser-aller, l'abandon; il est un jeu, et n'est qu'un jeu. C'est en cela qu'il est sans conséquence; c'est par là qu'il échappe aux graves reproches dont il a été si souvent l'objet : on peut dire qu'il est méchant et orgueilleux sans l'être.
Tous les caractères du rire trouvent ainsi leur explication dernière dans cet état de notre esprit, dans cette forme de notre humeur, qu'on appelle ïenjouemenl, ou, plus généralement, \ejeu [ludus^ jeu et plaisanterie; en français, badinage).
Qu'est-ce donc que jouer ou plaisanter, ou rire? C'est se donner du bon temps, du répit, n'avoir ni tâches ni obligations d'aucune sorte, ou, si on en a, ne s'en inquiéter point, les laisser dormir ; et en môme temps qu'on se donne ainsi pratiquement congé,
lâcher la bride à son imagination, baguenauder, folâtrer, se refaire jeune, ignorant, naïf, appliquer tout son esprit à des futilités, à des niaiseries, faire un usage frivole de ses talents, de sa science; rompre avec son caractère et suivre son caprice; se défaire instantanémeht de ses habitudes d'esprit les plus anciennes et s'en donner d'autres toutes contraires; en un mot, regarder toutes choses sous le faux jour de l'imagination et du rêve, et s'amuser du contraste de cette vision déformatrice avec la conception normale et régulière des choses.
Les circonstances favorables à l'éclosion du rire sont caractéristiques de ce genre d'humeur. Ainsi le rire vient naturellement après la fatigue, l'ennui; il est une diversion, une détente. « La vie humaine, dit Bain, est faite de contrainte et de liberté; le passage de l'une à l'autre, c'est le rire. >> La contrainte, c'est ou « le sérieux artificiel qu'imposent les nécessités de la vie », la profession à exercer, l'attitude officielle à tenir, ou le poids de ses propres pensées, la fatigue de la vie intérieure. Le rire exprime la joie d'échapper aux autres et à soi-même, de faire trêve aux pensées sérieuses, de « se divertir ».
L'humeur rieuse ou enjouée consiste à s'affranchir de toute loi, à s'abandonner à la spontanéité de sa nature, à suivre sa fantaisie, son caprice; elle relève donc d'elle-même, non des circonstances. Elle éclate toujours inopinément, parfois malencontreusement. Une de ses formes particulières est le goût des niches, l'esprit taquin et narquois. Non pas que le rire soit impertinent et dédaigneux par nature; il est à l'ori-
gine un simple éclat de libre et folle humeur. Mais l'humeur rieuse ne peut êlre réprimée, contenue ; elle s'irrite et se joue des contraintes qu'on prélend lui imposer, elle en prend occasion ou prétexte pour redoubler et croître. Le point de départ du rire est l'enjouemenl ; afin de nous maintenir en ga(lé quand la réalité nous rappelle ou nous invile au sérieux, il arrive que nous cherchons chicane à la réalité, que nous la narguons, que nous traitons avec irrévérence les personnes et les choses, que nous nous montrons impertinents, ironiques, empressés à saisir tout ce qui, à quelque degré, accuse la déraison ou l'absence de raison dans le monde, comme la contradiction, l'absurdité ou la simple bizarrerie. Mais l'orgueil et la perception de la contradiction, regardés comme les caractères dislinctiTs du rire, ne sont en réalité que des dispositions particulières et accidentelles de l'esprit du rieur, dérivées d'une tendance plus géné- ■ raie et essentielle, la tendance à considérer toutes choses sous la forme du jeu. On s'applique à saisir la contradiction des choses pour s'autoriser à n'y pas croire, à ne les pas prendre au sérieux, et on s'autorise ensuite de ce qu'on n'y croit pas pour les traiter avec malice et dédain.
L'humeur enjouée porte en même temps à traiter légèrement les personnes et les choses et à se traiter légèrement soi-même, à ne pas se prendre au sérieux. Le rieur ne s'observe pas, c'est-à-dire qu'il ne se pique pas de rester fidèle à son propre caractère ; de là vient que son rire l'étonné tout le premier; il ne sait pas « ce qu'il a » ou « ce qui lui prend »; il n'observe
pas davantage ce qu'il doit aux autres; son activité, s'exerçant dans le domaine de l'idéalité pure, étant un jeu, se juge irresponsable, se croit tout permis; au surplus, elle est inoffensive en effet pour qui la considère du vrai point de vue, et la prend comme elle se donne, et pour ce qu'elle est réellement.
De ce qu'on rencontre dans tous les rires comme élément essentiel et caractéristique le jeu, il ne s'ensuit pas cependant que les rires soient parla ramenés à l'unité. Tout au contraire l'humeur enjouée, par ses variations, engendre naturellement des rires d'espèces différentes. Elle ne peut se maintenir, elle s'en va comme elle vient, elle s'altère gravement, se perd et se transforme en son contraire. « Le rire est sujet à dégénérer », par la raison que le jeu dont il procède tend à devenir sérieux. Le rire de bonne humeur « se termine dans un rire de mauvais caractère ». « Il n'y a rien de si connu, dit Renouvier*, que la situation de l'homme tourné en ridicule et qui consent à rire de lui-même, de bonne grâce d'abord, mais finira par se fâcher. » Le rieur, de son côté, subit l'entraînement du jeu, se grise de sa gaîté ou de son succès, force le ton de la raillerie. Il faut donc distinguer un rire spontané, simple élan d'humeur, et un rire plus ou moins cherché et voulu. Entre ces rires qui pourtant sortent naturellement l'un de l'autre, il peut y avoir opposition absolue. L'un est toujours franc, l'autre peut être simulé, contraint; l'un est la gaîté, l'autre, l'application à la gaîté; l'un n'est qu'un jeu innocent,