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THEORIE ESTUETIQUE : LE RIRE, MODE DU JEU

Le risible n'est pas une propriété des choses, toutes choses pouvant être risibles, dans Tordre de la réalité ou de la fiction.

I. La réalité est risible en tant que l'esprit s'en joue, la tient pour illusoire et vaine, pour absurde, invraisemblable et étrange, soit qu'elle soit telle en effet, soit qu'il plaise simplement de la considérer ainsi. Certaines choses réelles pouvant être plus aisément regardées comme de pures apparences, prêtent plus spécialement à rire, à savoir : celles qui se réalisent imparfaitement (les prétentions) ou par miracle (les conventions), celles qui existent sans avoir le droit d'exister.

II. Le fictif ou l'imaginaire, en tant que tel, est risible, ex. : la sentimentalité romanesque, le faux héroïsme, etc. Ceux qui vivent dans le rêve, soit par nature (les fous, don Quichotte), soit par distraction et oubli, sont ridicules.

Le risible est ^imaginaire. C'est là son caractère essentiel, celui duquel découlent tous les autres. L'imaginaire en effet implique : 1° la contradiction, et la contradiction particulière aux choses risibles, celle qui consiste à concevoir la même chose comme existant et n'existant pas; 2'^ V orgueil, et l'orgueil particulier au rieur, à la

fois tranchant et sans prétention, raillant sans pitié ce qui va contre ses convictions actuelles, mais ne s'en faisant pas accroire.

Le principe du rire est le jeu. Jouer, c'est s'affranchir de toute contrainte, se détendre, donner libre cours à son injagination, à sa nature, prendre légèrement toutes choses et soi-même. Mais l'humeur enjouée ne peut se maintenir; elle dégénère; le rire de même. Le jeu explique le rire tout entier : ses caractères, ses espèces, son évolution.

Le rire de malignité ou d'orgueil et le rire intellectuel ont un caractère commun : ils sont sans conséquence et inoffensifs. La contradiction plaisante est cell^ dont Tesprit ne se trouble pas, ne prend pas ombrage, et Torgueil qui fait rire est celui qui n'est, au moins d'intention, ni agressif ni outrecuidant. Plaçons-nous à ce point de rencontre des rires les plus opposés : c'est là que nous trouverons peut-être le principe du rire en général.

L'inoffensivité du rire est un fait qu'il ne suffît pas de constater, dont il faut chercher la raison. Cette raison se tire de l'idéalité ou de l'irréalité des choses risibles. Le risible en effet peut être défini ou bien ce qui n'existe que dans la pensée, mensonges joyeux, imaginations folles, déformations du réel, caricatures, charges, inventions pures, ou bien ce qui, existant en fait, est tenu néanmoinè pour nul et non avenu, est conçu comme n'ayant pas le droit d'exister, est regardé comme chimérique et faux, en dépit de sa réalité matérielle et sensible.. En d'autres termes, tout peut être risible et rien ne l'est : cela

dépend de Tangle sous lequel on regarde les choses. Le point de vue d'où elles paraissent risibles est celui du jeu. C'est ce que l'enfant comprend d'instinct et exprime à sa manière : il établit de lui-même, à tous moments, la distinction de ce qui est <^ pour rire » et de ce qui est « pour vrai w, c'est-à-dire du fictif et du réel. La fiction est le caractère général des choses risibles, et les choses risibles se rangent en deux classes, répondant à deux ordres de fiction, que j'appellerai l'une idéaliste^ l'autre réaliste,

La fiction la plus forte est celle qui s'établit à rencontre des faits et prend les faits mêmes pour prétexte et pour matière. Par un paradoxe violent, résister à l'évidence sensible et prendre pour règle la fantaisie, rejeter le vrai comme invraisemblable, s'écrier au récit de quelque bonne histoire : « Pas possible! » et s'amuser de cette impossibilité même des choses qui arrivent, c'est là, à ce qu'il semble, le triomphe du rire. L'anecdote suivante caractérisera le comique que nous avons en vue : « On faisait une quête à l'Académie française. Il manquait un écu de six francs. Un des membres, connu pour son avarice, fut accusé de n'avoir pas contribué; il soutint qu'il avait mis. Celui qui faisait la collecte, dit : Je ne l'ai pas vu, mais je le crois. M. de Fontenelle termina la discussion en disant : Je l'ai vu, moi, mais je ne le crois pas. » (Chamfort.)

Le rire répond ici à un tour d'esprit idéaliste. Prendre gaîment son parti de toute réalité, voire de la réalité affligeante, de la laideur, de la sottise, c'est dénier à celle-ci toute signification, toute portée,

c'est la traiter avec ce dédain supérieur dont Pkton accable l'existence phénoménale et sensible. Le point de vue du rieur est celui du métaphysicien. Rire, c'est se dégager de la réalité, planer au-dessus d'elle. « Un esprit sage, pénétrant, et qui verrait la société telle qu'elle est^ dit très bien Chamfort, ne trouverait partout que de l'amertume. Il faut absolument rfiri^er sa vue du côté plaisant (entendez : du côté du jeu, de la fiction) et s'accoutumer à ne regarder l'homme que comme un pantin et la société comme la planche sur laquelle il saute. Dès lors tout change, l'esprit des différents états, la vanité particulière à chacun, ses différentes nuances dans les individus, les friponneries, etc., tout devient divertissant, et l'on conserve sa santé. »

Se rendre en imagination étranger au monde réel, voir dès lors ce monde apparaître sous un jour nouveau, s'arrêter confondu devant le train ordinaire des choses, saisir tout d'un coup le piquant des conversations banales \ le cocasserie et l'étrangeté des usages, des modes, des menus faits de la vie courante, c'est là ce qui s'appelle être en humeur de rire.

On trouve le germe du rire idéaliste dans la badauderie imaginative que révèle l'observation suivante : « Parfois des habitudes tout à fait normales me paraissent extraordinairement gaies : l'idée que nous portons des chapeaux hauts de forme ou qu'un mili-

1. Flaubert, si je ne me trompe, avait conçu le projet plaisant de mettre en scène des gens à table, lesquels n'auraient échangé que des propos rebattus, des niaiseries de cette force : « Que dites-vous de ce petit vin? — Il se laisse boire », etc.

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taire a un pantalon rouge, un prêtre une soutane* », etc. Rire, c'est ici muser, baguenauder; d'autres fois, ce sera s'élancer glorieusemeilt hors du monde réel, rêver à la façon des philosophes et des poètes. Qu'on songe aux plaisanteries raffinées d'Anatole France ou de Renan : leur thème habituel est le procès fait au train du monde ou à l'ordre des choses. Mais le rire idéaliste paraîtra peu naturel, subtil. Il le serait en effet si les choses contraires au bon sens n'étaient pas si fréquentes dans le monde, et si l'esprit le moins philosophe n'était pas sollicité sans cesse à douter de ce qu'il voit, ou à le tenir pour extravagant et bouffon. Ainsi il existe par exemple, dans l'ordre humain, toute une catégorie de faits matériels et tangibles, qu'on ne laisse pas de désigner sous le nom de prétentions, comme s'ils aspiraient vainement à être, ou comme s'ils pouvaient affirmer, mais non justifier, leur pauvre et mesquine réalité. Telles sont les prétentions au bel esprit, aux belles manières, à la noblesse du sang, des sentiments, à la vertu, au courage, etc. Dresser une liste des prétentieux reviendrait à faire une nomenclature des personnages comiques ; ainsi nous avons, pour répondre à l'énumération ci-dessus : les Précieuses Ridicules, la Comtesse d'Escarbagnas, les Femmes Savantes, le Bourgeois gentilhomme, le Gendre de M, Poirier, le Tartuffe, le Matamore, etc. De tels personnages, en un sens très réels, n'arrivçnt pas cependant à se faire

1. E. Bernard Leroy, Villusion de fausse reconnaissance, observ. du D' Laupts, p. 188, Paris, F. Alcan.

prendre au sérieux : on voit qu'ils existent, on ne veut pas, on ne peut pas y croire. Le contraste est trop fort, soit entre leur nature et la nature humaine, telle que communément on l'observe ou on la conçoit, soit entre les éléments dont leur propre caractère est formé. La contradiction est très justement regardée comme le principe du rire, en ce sens qu'elle est rindice ou la, preuve de Virréalité^ ce caractère essentiel des choses risibles.

D'autres faits sont risibles, quoique parfaitement réels, parce qu'ils ne sont pas logiquement fondés, parce qu'ils n'existent et ne paraissent se maintenir qu'en vertu d'une convention et par la force des préjugés. Tels sont ceux qui composent ce qu'on pourrait appeler la parade sociale. De tout temps on a raillé les institutions existantes : au moyen âge on raillait le clergé, la noblesse et les rois; on raille aujourd'hui avec autant de raison les hommes politiques, les sectes et les partis. C'est que là est vraiment le règne de l'opinion dont parle Pascal. C'est que là aussi plus qu'ailleurs le désaccord est fréquent entre le rôle et le personnage. La société, vue d'un certain angle, paraît aussi truquée que la Suisse de Tartarin. Que de faits sociaux dont on peut dire qu'ils en imposent, qu'ils sont des apparences prises pour des réalités, des fictions qui réussissent, mais dont le succès même est vain! Et combien, à la raison qui les juge, de tels faits paraissent ridicules! La satire sociale a pour point de départ et pour postulat un nihilisme idéaliste; les institutions paraissent tirer toute leur force de notre faiblesse mentale, et ne se

soutenir que par notre consentement, voire notre empressement à les subir.

Le nombre des choses risibles va croître encore si, nous plaçant au point de vue idéal, nous refusons de reconnaître Texistence de ce qui, moralement, n'a pas le droit d'exister. Partons des principes de la morale la plus rigoureuse, et prenons toutes les choses réelles au sérieux, bien plus au tragique, faisons-en l'objet d'une discussion serrée, approfondie, déroulons-en les conséquences, donnons-leur tout leur sens et toute leur portée, traitons-les, en un mot, avec une gravité qu'elles ne comportent pas, dont elles ne sont pas dignes, et nous les verrons aussitôt apparaître comme vaines, partant comme risibles.

Cette confrontation plaisante du réel avec l'idéal revêt deux formes opposées : ïironie et Vhumour^ l'une consistant, comme on l'a dit fort bien, à « énoncer ce qui devrait être, en feignant de croire que c'est précisément ce qui est », l'autre consistant à « décrire minutieusement ce qui est, en affectant de croire que c'est bien ainsi que les choses devraient être * ». L'ironie et l'humour sont les formes de la plaisanterie sérieuse et profonde : le caractère fictif ou imaginatif y est particulièrement marqué; elles consistent à opposer à la réalité et à élever au-dessus d'elle cette fiction qui s'appelle l'idéal, et qui est plus vraie en effet que la réalité, étant à celle-ci ce que, selon Aristote, la poésie est à l'histoire. L'ironie et l'humour,

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