CHAPITRE VII
Les degrés du rire : les rires violent, modéré et faible ou sur-rire, rire et sourire. — Le rire proprement dit se divise en rires plein et retenu; le sourire est tantôt de même nature (rire atténué), tantôt d'une autre nature que. le rire (sourira proprement dit).
Les espèces du rire. Pour classer ces espèces et en expliquer l'origine, on partira du rire élémentaire et simple, et on prendra pour tel le rire psychique, non physique, naturel, non provoqué, intermittent, non continu, considéré du point de vue psychologique, non sociologique.
Le rire élémentaire, ainsi défini, est une détente, ou mieux est tantôt une détente au sens propre, ou relâchement après l'effort, tantôt un état de tension ou relèvement après un état de langueur ou d'ennui. De ce rire primitif dérivent tous les rires, voire le rire grivois, le ricanement ou rire forcé, ce dernier étant une détente plutôt cherchée qu'atteinte.
Évolution du rire. Ce qu'ajoutent au rire: l® la réflexion, 2° l'imagination. Dans la notion du risible entre celle d'imaginaire, d'irréel. Or la contradiction est signe d'irréalité, elle est donc par là même un caractère distinctif du risible. De plus l'irréalité nous laisse insensibles et froids, d'où le caractère de dureté et de mali-
LES DEGnÉS ET LES ESPÈCES DE RIRE 131
gnité reconnu au rieur. L'imagination est clans son principe une réaction contre la vie réelle; dire que le rire est un plaisir d'imagination, revient donc encore à dire qu'il est une détente.
Les diverses théories du rire (Schopenhauer, Bain, Bergson) ne sont que l'expression systématique d'un tour d'esprit, d'une forme particulière de l'imagination comique.
Portée vraiment philosophique du rire : il est l'expression de l'individualité.
Nous venons de passer en revue les diverses théories du rire. Nous avons constaté que, loin de s'exclure nécessairement, elles peuvent heureusement se compléter, que chacune d'elles, à la bien prendre, éclaire un des aspects du problème complexe du rire et que toutes ainsi concourent à la solution de ce problème,
La diversité de ces théories provient de la diversité même des faits qu'on réunit sous le nom commun de rire. 11 y a donc lieu d'entrer dans le détail de ces faits, de les démêler, de les classer, de mettre en regard de chacun d'eux la théorie particulière qui l'explique, de classer par là même les différentes théories, et d'en déterminer l'importance relative.
Nous distinguerons d'abord les degrés et les espèces du rire.
La différence de degré entraîne d'ailleurs une différence de nature. Diviser les rires en violent, modéré et faible revient à distinguer le sur-rire, le rire et le
sourire^ lesquels sont aussi spécifiquement distincts que les notes de la gamme ou les couleurs de la palette.
A ne le considérer que du point de vue de Yintensité, le rire paraît psychologiquement d'autant plus complexe qu'il se traduit par des mouvements, non pas plus simples, mais plus simplifiés ou réduits, autrement dit par des gestes simplement esquissés, non par des actes véritablement accomplis.
Ainsi le rire le plus pauvre d'éléments psychiques est le rire le plus violent^ le rire spasmodique ou convulsif. Ce rire peut être physiologiquement décrit; il ne peut être analysé; il n'exprime point un sentiment, un état d'âme; il n'est qu'un déchaînement de vie animale. C'est celui qu'a en vue l'auteur des Blasphèmes dans le sonnet suivant :
Le front est balafré de plis. Les yeux ardents Brûlent de fièvre et sont noyés de pleurs. La bouche Fait un trou noir, béant, plein de bave et farouche Où la langue ballotte, où se cognent les dents.
Le ventre convulsé s'enfle, rentre en dedans, Puis ressort, bossue de nœuds comme une souche; Et les poumons, crachant le spasme qui les bouche, S'essoufflent par la gorge en cris durs et stridents.
Mais quel est donc ce mal, ce cas d'épilepsie
Où Ton râle écumant, la cervelle épaissie.
Les sens perdus, les nerfs détraqués, où la chair
Semble un poisson vivant dans une poêle à frire? Hélas! ce mal, c'est notre ami, c'est le plus cher. C'est le consolateur des hommes, c'est le Rire.
Tandis que le rire violent est exclusivement animal ou physique, le rire proprement dit ou rire modéré,
et plus encore le rire apaisé, le sourire sont proprement humains. Aussi, tandis que le premier nous apparaît presque comme une fatalité morbide et nous cause une répulsion, un malaise, une sorte de frayeur, les deux autres se communiquent à nous par sympathie, nous attirent et nous plaisent d'emblée.
Le rire proprement dit ou rire modéré comporte luimSme des degrés. Tantôt il est franc, sonore, plein, et ne s'arrête que par épuisement, tantôt il est sobre et contenu, le rieur ne perdant jamais tout à fait ou retrouvant bien vite le sentiment de la réalité, celui des convenances, la possession de soi, la réflexion.
Le rire plein suppose l'abandon, ou absence complète de préoccupation morale, et l'épanouissement physique ou exubérance de vie et de santé. Aussi il ne se rencontre guère que dans la jeunesse et il est même alors exceptionnel et rare. Il éclate bruyamment et en toute hberlé. Pour le désigner, on ne trouve jamais, à ce qu'il semble, d'expressions assez fortes. On dit : rire h ventre déboutonné, rire comme un bossu, se rouler, se tordre, mourir, crever de rire, etc.
Le rire contenu est celui qui est tenu en échec par des sentiments contraires : bienveillance, amourpropre, etc. Ainsi on se retient de rire par crainle de déplaire, de blesser les autres, ou encore par jalousie, par rivalité d'esprit.
Quant au rire affaibli, il a reçu dans toutes les langues un nom spécial, celui de sourire. C'est une question de savoir si le sourire et le rire ne diffèrent qu'en degré. Une distinction ici est nécessaire. Il est
tel cas où le sourire est Tatténuation du rire, tel autre où il est d'une autre nature et répond à d'autres sentiments.
On conçoit d'abord que le rire puisse être un rire affaibli, éteint. La source du rire en effet se tarit, la gaîté se perd. Bien des choses sont risibles en soi dont on ne se sent plus la force ou le courage de rire, mais dont on sourit encore par réflexion, par habitude ou de souvenir. Le sourire est alors un rire alangui, épuisé, las, qui se survit à lui-même, un rire témoin. Le sourire n'est pas d'ailleurs uniquement le rire affaibli par l'habitude, il est encore le rire naturellement faible de ceux qui manquent de vie et de gaîté.
Mais il est des cas (et ce sont les plus nombreux) où le sourire n'a rien de commun avec le rire et n'en dérive point. En effet ce ne sont pas des mêmes choses qu'on rit et qu'on sourit, et tel, qui a le don du rire, ne sait pas sourire, et inversement. Représentons-nous des enfants qui jouent et leur mère qui les regarde; les uns rient, l'autre sourit. Le rire des enfants traduit un débordement de vie physique, le sourire de la mère, une joie calme, faite de sympathie, d'attendrissement, d'indulgence et de bonté.
Sans doute le sourire traduit d'abord toutes les émotions du rire, étant un rire atténué; ainsi, pour reprendre l'exemple cité, la mère entre dans les sentiments de ses enfants, sympathise à leur joie naïve; mais il traduit en outre des émotions complexes, étrangères au rire; il rend toutes les délicatesses du sentiment, tous les raffinements de l'esprit; il prend
tous les tons, il est grave et léger, ironique et tendre ; tandis que le rire est relativement simple, étant instinctif et de premier mouvement, le sourire est réfléchi, fin, nuancé. Le rire peut n'être qu'une expansion de vie physique; le sourire est le rayonnement de l'âme sur les visages, il exprime les sentiments les plus élevés, la tendresse, l'amour, l'intelligence de la vérité, l'admiration du beau. Il est donc autre chose qu'une forme du rire ou un rire atténué, il est le rire transformé, spirilualisé, élevé au-dessus de lui-même.
S'il est permis d'appeler les métaphores à son secours, et de mettre des épithètes claires à la place de définitions obscures, on dira, pour résumer ce qui précède, que le rire violent ou convulsif est animal, que le rire est humain, et le sourire divin.
Toutefois la signification ou valeur qualitative que nous avons attribuée à la classification des rires du point de vue àeVintensilé peut être à la rigueur contestée, le même rire, spécifiquement parlant, pouvant être violent, modéré ou faible. Considérons donc les rires du point de vue de la qualité; c'est de ce point de vue essentiel qu'ils doivent être étudiés et groupés.
Y a-t-il des rires de nature différente, ou les rires ne diffèrent-ils qu'en degré? Nous avons opté pour la première hypothèse, nous avons admis qu'il n'y a pas un rire, mais des rires, en sorte que les diverses
théories du rire sont à la fois vraies et fausses, vraies en tant qu'applicables à tels ou tels rires, et fausses seulement en tant qu'étroites ou non applicables à tous. L'hétérogénéité des rires n'en exclut pas d'ailleurs la classification, mais au contraire l'appelle et la rend plus nécessaire.
La difficulté est de savoir quel est le rire le plus simple et le plus général, celui autour duquel il convient de grouper, sinon auquel il convient de ramener tous les autres. Pour le savoir, nous procéderons par élimination.
Tout d'abord nous nous refusons à prendre pour prototype du rire le rire purement physique, non pas qu'il ne soit simple, mais au contraire parce qu'il l'est trop. Nous nous en tenons au rire proprement dit, lequel est mental, non physique, et, comme tel, a l'avantage d'être un phénomène ostensif^ non clandestin ou obscur.
Mais le rire psychique lui-même est naturellement ou artificiellement provoqué. C'est à la comédie qu'on demande d'ordinaire les modèles du rire. Cela serait légitime si l'art ne faisait que rendre à la nature ce qu'elle lui a prêté; mais dans le rire scénique entre de la prévention, de la complaisance; le spectateur s'efforce ou se force de rire comme l'auteur et l'acteur de faire rire; le comique du théâtre n'est pas celui de la vie, il est, par convention tacite ou expresse, simplifié ou compliqué, altéré, grossi. Le rire artificiellement provoqué n'est donc pas celui que nous cherchons.
Le rire peut encore être considéré comme un fait
individuel ou social. C'est dans la société qu'il atteint tout son développement; mais c'est en nous, dans nos dispositions intérieures, qu'il a son origine. Le rire est sans doute un « geste social » (Bergson); il venge, à sa manière, les offenses faites au bon goût, au bon sens, à la morale et aux convenances; il est souvent un phénomène de sympathie ou d'imitation ; il s'exerce toujours aux dépens des autres. Toutefois c'est comme phénomène psychologique, et abstraction faite de ses caractères et de sa portée sociologiques, qu'il doit être, selon nous, étudié d'abord. Quoiqu'il s'exerce sur le compte des autres, il est avant tout l'expression de notre fantaisie et de notre humeur. Il a pour matière les défauts d'autrui, mais pour cause notre tempérament individuel. Il faut donc, pour l'obtenir dans sa pureté et sa simplicité primitives, le dégager des phénomènes sociaux qui, dit-on, l'expliquent, mais en fait le compliquent et le rendent plus obscur, comme l'imitation, le préjugé et la mode.
Enfin on distingue un rire relativement continu et un rire intermittent. Le premier est acquis, non naturel et primitif. Le rire constituant un état agréable, chacun s'efforce de le. prolonger ou de le reproduire. Dans la vie réelle, les occasions de rire sont rares et passagères; l'esprit s'en empare et les fait durer; il les développe logiquement, les pousse à l'extrême; et cela ne lui suffit pas, il en imagine d'autres analogues qu'il outre et complique encore. Ajoutons que l'humeur de rire, encore qu'elle soit une disposition de nature, s'entretient et se développe par l'exercice. Ainsi, l'art et l'habitude aidant, le rire devient relati-
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vement continu; il est alors une façon d'être et de prendre les choses, qui parfois dégénère en tic, en manie.
Le rire élémentaire et simple n'est donc ni une habitude individuelle, ni un fait d'imitation ou habitude sociale; il est spontané, accidentel, soudain, imprévu.
Ces caractères indiquent ou font pressentir quelle est sa nature première. Il est originairement un phénomène de détente. Mais il faut considérer qu'il y a deux sortes de détente, que l'oisiveté pèse autant que le travail, que la niaiserie fatigue aussi bien que le sérieux, et qu'un mot piquant qui nous réveille et nous fait sortir d'un état de stupidité ou de langueur intellectuelle produit exactement, en sens inverse, le même genre de plaisir qu'un mot bouffon qui fait descendre notre esprit d'une hauteur de pensée où il a peine à se maintenir.
Nous allons retrouver partout ce comique à deu'x faces. Tout rire, et par exemple le rire physique aussi bien qu'intellectuel, est un phénomène, soit de détente au sens propre ou relâchement, soit de relèvement ou de tension.
Éclairons ceci à l'aide d'exemples. Quelqu'un fait un violent effort pour soulever un fardeau léger, pour pousser une porte qui s'ouvre d'elle-même; quand le fardeau s'enlève comme une plume, quand la porte cède sous la pression du doigt, il rit. Ce rire exprime la détente proprement dite, la cessation brusque d'un effort physique et mental, de la tension musculaire et de la surveillance des mouvements ou attention.
Inversement, quelqu'un est dans un état d'affalement, d'ennui; pour « se dégourdir », il fait des mouvements violents, allonge des coups de poing, frappe du pied et... rit. Il y a ici encore phénomène de détente, mais de détente à rebours, de relèvement physique ou de tension. Dans un cas comme dans l'autre, rire, c'est se reprendre, se secouer, se remettre en équilibre par un mouvement heureux.
De môme, au point de vue intellectuel, rire sera revenir d'une application trop soutenue, trop forte, ou, au contraire, d'un état de distraction, de somnolence ou de torpeur. Ainsi ce sera se mettre à l'aise, et par exemple quitter le ton solennel, guindé pour en prendre un familier, bon enfant : ce sera répondre à une question pédante par une gaminerie. « Que pensez- vous de Shakespeare? » demandait à Labiche une douairière de lettres. « Est-ce pour un mariage? » fît-il drôlement. Tout le comique de Labiche est dans ce ton; il est une parodie, une dégradation, un passage du solennel au trivial.
Tout effort d'attention creuse sur le front une ride que le rire fait disparaître. Aussi dit-on pour rire se dérider. Mais la tension d'esprit ne fait pas seule grimacer les visages; l'ennui se traduit aussi par une moue caractéristique. Se dérider se dira donc aussi fort bien de l'éclair de gaîté ou de malice qui soudain épanouit un visage renfrogné ou rallume un regard éteint. S'il y a un comique bouflbn qui relâche l'esprit tendu, il y a un comique spirituel qui relève l'esprit affaissé. On dit de telle plaisanterie qu'elle a du piquant, du montant ou du sel. Un trait d'esprit
DuGAS. — Psychologie du rire. 9
û réveille en sursaut les intelligences engourdies, les
[ secoue, les ranime, les tient en suspens. Le rire tra-
^ duit alors ce plaisir particulier que Fesprit éprouve à
^ sortir d'un état habituel de platitude, d'atonie ou de
langueur. Tel est par exemple le rire qui éclate aux comédies de Molière ou de Beaumarchais.
Au point de vue émotionnel, le rire prend de même deux directions divergentes. On rit de l'exaltation romanesque et du tour prosaïque des sentiments, on rit de don Quichotte et de Sancho.
Il y a quelque chose de tendu dans les sentiments héroïques ou tendres du chevalier de la Manche, dans la vertu farouche d'Alceste; aussi sentons-nous très vivement le plaisir de ne les point partager. Il nous arrive de rire de nos propres émotions ; c'est qu'elles constituent en certains cas une gêne dont nous jouis^ sons d'être soudain délivrés. Cherbuliez rapporte ou invente l'anecdote suivante. Une mère, ayant perdu une de ses filles, s'abîmait dans les larmes, se grisait de sa douleur. « Pour la conserver, disait-elle, j'aurais donné toutes les autres! — Et nous avec? » demanda un des gendres. A ce mot, la mère éplorée se ressaisit et se mit à rire.
Une forme de plaisanterie bien connue, et d'un effet sûr, consiste à rabaisser systématiquement tous les sentiments, à trivialiser toutes choses, à adopter le ton débraillé, canaille. Cela débute régulièrement par l'interpellation : « As-tu fini? » on sous-entend ou on ajoute : de te jucher sur les grands sentiments, de faire « ta Sophie », « ta poire ». Supposons ce style-là généralisé et soutenu, nous avons la langue verte, ou
Targol. L'argot, avant d'être une langue de convention, semble avoir été un produit naturel de l'humeur gouailleuse. C'est une plaisanterie péjorative, fixée par la tradition, et qui continue à servir. Toute société, en ce sens, a son argot, sorte de protestation contre la solennité ou la tenue de la langue courante, et les sociétés les plus aristocratiques ou collet-monté sont précisément celles qui prennent, par réaction, le plus mauvais ton, témoin la Régence. L'argot consiste à ajouter par l'expression à la vulgarité ou à la laideur existant en fait (ainsi bancal se dit : tortillard^ — plaie, abreuvoir à mouches^ — mouchoir, tir e- jus) ^ à vulgariser les choses, en leur prêtant toute la laideur dont elles sont susceptibles, ou en les supposant précisément le contraire de ce qu'elles doivent être (la conscience se dit la muette^ la langue, la menteuse^ etc.). L'humeur impertinente et railleuse, d'où procède ce genre de plaisanterie, répond elle-même au besoin de détente, d'abandon; elle est une réaction contre l'esprit de gravité ou de morgue.
Mais inversement il y a un relâchement moral, une veulerie ou rosserie dans les sentiments et les actes qui saisit et fait rire. La remarquer, en effet, c'est précisément s'en dégager, en revenir; c'est recevoir un coup et s'en remettre. Ce ridicule est de ceux qui nous frappent chez les autres et que nous ne pouvons guère remarquer en nous. Le personnage comique, surtout quand il est vicieux, paraît devoir s'ignorer lui-même. 11 a une stupéfiante candeur ou un toupet grandiose; il se proclame respectable quand nous le jugeons cynique : témoin M. Cardinal qui veut bien
li*^
recevoir de l'argent de ses filles, mais ne veut pas connaître la provenance de cet argent. Il a, comme Ta dit Bergson, un anneau de Gygès qui opère à rebours, qui le rend visible aux autres, invisible à lui-même. D'une façon générale, le comique échappe à la conscience et ne peut guère être qu'objectivement perçu. Nous ne saisissons nos ridicules que projetés au dehors ou reflétés en autrui. Nous les saluons alors comme de vieilles connaissances, nous les pénétrons fort bien, mais, parce que nous les jugeons, nous nous en croyons exempts, et c'est précisément d'en être délivrés que nous rions. Pour un peu, nous dirions comme le Pharisien : Seigneur, je vous rends grâces!
Il faut bien toutefois que ce soit la détente, et non la malignité qui explique le rire, puisqu'on peut rire aussi de soi-même, de ses faiblesses, de ses petites vilenies et mensonges; il suffit pour cela qu'on en ait conscience, ce qui, il est vrai, suppose qu'on se met au-dessus, qu'on en revient, qu'on s'en détache. Ainsi, par exemple, si l'on est d'humeur versatile, si l'on passe aisément d'un sentiment à un autre, si Ton devient bien vite étranger à soi-même, on rira de ses indignités passées, on cessera de se les attribuer, on n'en rougira plus : Tartarin et Bompard, revenus du goût des aventures et des sentiments héroïques, se confient après coup que l'idée leur est venue en même temps, au cours d'une ascension périlleuse ou jugée telle, de couper la corde qui les attachait l'un à l'autre, et ne font plus que rire alors de leur canaillerie mutuelle.
Tous les rires ont ainsi pour caractère commun d'être une détente, mais il ne laisse d'y avoir des rires très différents les uns des autres, par là même qu'il n'y a pas de sentiment ou d'état d'âme qui i)e puisse être une fatigue, une tension, autrement dit dont on ne puisse avoir à se divertir ou à se remettre. Considérons par exemple le rire grivois; il est une détente d'un genre particulier. La décence, la dignité extérieure, le bon ton sont des états artificiels ou acquis, des attitudes que la société nous impose et que nous avons peine à garder; tout incident, toute aventure qui y fait diversion, qui nous en délivre, est accueillie avec joie. Le rire gras, polisson est le déchaînement d'instincts bas, ordinairement refoulés, le réveil de l'animalité dans l'homme ; il est un exutoire, un dérivatif, ce qu'Aristote appelle en style noble une xâftapoiî.
Toutefois il est un rire qui ne paraît pas être un phénomène de détente, qui n'exprime pas un sentiment d'aise ou de délivrance ; c'est le rire sarcastique, amer. Aussi ce rire est-il anormal ; il a peine à sortir et il sonne faux; c'est un ricanement ou rire forcé. Il est des sentiments qu'on juge ridicules, mais dont on ne parvient pas à rire, dont on se Refend, mais qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver. Ces sentiments, on les nargue, on les défie, oo les repousse avec une sorte de colère. On en rit, mais sans conviction, d'un rire jaune ou contraint. Ainsi Alceste dit, parlant de son procès :
Le rire est, dans ce cas, une détente encore, mais qui est cherchée, voulue et ne se produit pas d'ellemême.
Le ricanement ou rire forcé marque une phase de révolution du rire. Il est significatif et de grande portée. Il nous conduit à remarquer l'importante distinction de ce qui est risible et de ce dont on rit, de ce qui est comique en droit et de ce qui Test en fait. Après avoir considéré le rire à l'état de pureté, dans sa simplicité native, et avoir reconnu qu'il est un phénomène de détente, il nous faut maintenant chercher tout ce que la réflexion, tout ce que l'imagination y ajoutent.
Tout d'abord si le rire n'est qu'une détente, il devra suWr toutes les variations de notre humeur, cesser de se produire quand on l'attend, et éclater indûment, d'une façon intempestive. C'est bien en effet ce qu'on observe. Toutefois nous ne laissons pas d'en appeler aussi de notre humeur actuelle à notre humeur passée, de notre humeur accidentelle et passagère à notre humeur normale et relativement constante. A l'occasion, nous réprimons nos accès de gaîté folle et nous secouons nos chagrins ou nos dispositions moroses. Dans ce cas, la réflexion ne tue pas le rire, comme on le dit quelquefois, mais elle le régularise.
D'autres fois, elle le fait naître; elle dégage le comique d'abord inaperçu des incidents de la vie réelle. Souvent notre esprit est distrait; il enregistre les faits amusants, sans s'y arrêter; mais il y revient à son heure, il les développe, en tire les conséquences ;
bien des Iraits plaisants qui, au moment où ils se produisent, semblent perdus pour les assistants, sont ensuite rétablis par eux dans leur relief pittoresque et vivant. Il y a donc un rire instinctif et de premier mouvement et un rire rétrospectif, un rire spontané et un rire de réflexion. L'intelligence ou le sens du risible en vient même k suppléer et à dépasser la faculté du rire, sans être d'ailleurs autre chose que cette faculté même, aiguisée, développée et élargie parla réflexion.
En outre, par là même qu'il est une détente, le rire n'est pas seulement un plaisir, mais répond à un besoin. Or ce plaisir ne trouve pas toujours à se satisfaire dans la vie réelle ; il se satisfera donc autrement, d'une façon idéale. L'esprit s'ingéniera à multiplier, à créer les occasions de rire. En fait le comique est, dans la majorité des cas, un produit de l'imagination. Nous rions sans doute à Toccasion des faits de la vie réelle, mais nous rions aussi, et plus souvent, et bien mieux, des récits, dialogues et mots plaisants que l'esprit invente. Le comique réel luimême, pour être saisi, suppose, comme on l'a vu, uft tour d'esprit particulier qui peut être défini : la représentation des choses comme imaginaires et non réelles. Pour que les choses existantes prennent à nos yeux un aspect comique, il faut et peut-être il sulTit que nous cessions d'y croire. L'idée qu'en Algérie « il n'y a plus de Teurs, il n'y a que des carotteurs » ( 7'm'tarin de Tarascon) ou qu'en Suisse il n'y a pas de montagnes, mais que les Alpes sont un décor de féerie, monté par une compagnie pour attirer les
touristes [Tartarin sur les Alpes) ^ constitue ce qu'on peut imaginer de plus plaisant.
De ce que le rire est l'apparition des choses comme imaginaires, il suit qu'il aura pour traits distinctifs l'absence d'émotion (Bergson), la dureté, l'orgueil. En effet comment ne traiterions-nous pas avec irrévérence et dédain, sans ménagement, sans pitié, les personnes et les choses que nous trouvons plaisantes, si les trouver telles, c'est ne pas croire à leur existence ou les reléguer dans un monde chimérique et faux? Nous ne nous faisons pas non plus scrupule de rire des difformités physiques et morales, des laideurs, des vices, etc. Et nous avons raison; en cela nous ne sommes pas immoraux et méchants, mais tout au plus étourdis et légers. Car nous ne croyons pas par exemple aux vices dont nous rions, au moment où nous en rions, et c'est précisément parce que nous n'y croyons pas que nous en rions.
On explique encore par le même principe que le rire ait pu être défini la conscience de la contradiction. Si le risible est l'irréel ou le chimérique, le contradictoire ne peut manquer d'être risible. N'exclut-il pas, par définition, non seulement l'existence, mais la possibilité, n'est-il pas la forme typique ou extrême de V imaginaire'^
La contradiction souligne l'irréalité, condition du risible; l'irréalité à son tour donne beau jeu à la raillerie, lui fournit l'occasion de s'exercer, et en même temps la fait passer, l'excuse. Dans le monde de la fantaisie, en effet, les plaisanteries les plus lourdes perdent de leur poids, les pires méchancetés de leur
venin : tout s'innocente en devenant jeu. Ce qui forme la matière du risible, ce sont sans doute les laideurs et les vices, mais en tant seulement que l'esprit cesse de croire à leur existence et s'en amuse comme d'une curiosité ou d'un spectacle.
Nous arrivons par tous les côtés à la même conclusion : le rire est un jeu de l'imagination, c'est là son caractère propre, essentiel. Gela ne contredit point ce que nous disions plus haut que le rire est une détente, mais au contraire le rejoint et le confirme. L'imagination en effet n'est, dans son principe, qu'une façon à nous de réagir contre la réalité, de prendre notre revanche de la vie, de nous détendre. Notre âme, du fait de vivre, contracte des plis, des habitudes, subit des déformations. « Dans l'inaction » ou la rêverie, « elle efface ses plis, se détend, se déroule, renaît doucement comme l'herbe foulée du chemin, et, comme la feuille meurtrie de la plante, répare ses dommages, redevient neuve, spontanée, vraie, originale ». La rêverie est « un bain de santé qui rend la vigueur et la souplesse à l'esprit comme au corps ^ ». Alors qu'il est un produit de l'imagination et se rattache à l'art, le rire remplit donc encore sa fonction originelle : il est une détente.
Il suit de là qu'il y aura autant de formes du rire qu'il y a de personnalités différentes et de façons propres à chacune de réagir contre les événements qu'elle subit, en un mot que le rire est essentiellement relatif. Toutes les philosophies l'interpréteront