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donc en leur sens, l'expliqueront à leur manière, et seront fondées à le faire, s'il est vrai qu' « une philosophie, quand elle n'est pas d'emprunt, n'est guère que l'expression d'une personnalité » (Lewes).
Insistons sur ce point. Quelques exemples suffiront à montrer que toute théorie du rire#porte l'empreinte d'une philosophie, se rattache à une conception systématique de la vie et vaut exactement ce que peut valoir une telle conception.
Chez Schopenhauer, on s'attend à trouver une théorie pessimiste du rire, et on la trouve en effet, mais réduite à une esquisse large, à de brèves et sommaires indications. Schopenhauer suit ici son tempérament plutôt que ses principes. Il a un fond de bonne humeur, une grosse gaîté, un esprit à la fois bougon, paradoxal et brillant; il excelle dans la polémique ; le plaisir de saisir et de relever la contradiction lui paraît le principe du rire. Le pessimiste d'ailleurs triomphe de ce que l'absurdité et la sottise soient la source où s'alimente notre gaîté.
Une interprétation plus vraiment pessimiste et misanthropique du rire est celle de Hobbes et de Bain. Les humoristes anglais offrent des modèles de la raillerie cruelle, sarcastique et à froid (Swift); il était naturel qu'une théorie correspondante du rire se rencontrât chez des philosophes anglais*.
\. Plus exactement Bain juxtapose deux théories du rire, également anglaises, mais peu cohérentes : l'une d'après laquelle le rire dérive de la malignité, l'autre, d'après laquelle il est une détente, un retpur à la nature, au tempérament individuel, et en particulier l'abandon de toute pose, de toute attitude, la revanche du cant.
LES DEGRÉS ET LES ESPÈCES DE RIRE d39
M. Bergson fait sortir ingénieusement de l'observation du rire la confirmation de ses théories psychologiques. Le rieur lui fait Teffet d'être d'instinct le philosophe qu'il est lui-même par réflexion et par système, à savoir l'esprit spontané, libre, dégagé de tout préjugé, de tout parti pris intellectuel, de toute habitude sentimentale, qui a gardé ou qui retrouve sa souplesse et son élasticité natives. Le comique est alors tout ce qui peut choquer un tel esprit, le compassé, l'artificiel, l'appris, le mécanisme ou la raideur des gestes, des paroles, du caractère.
Sous leur forme générale et systématique, les théories du rire ne sont donc, en somme, que des monographies qui s'ignorent, contributions d'ailleurs précieuses à la psychologie du rire. Mais pour n'être rien de plus que la réaction propre, originale d'un tempérament donné contre des impressions données, le rire ne laisse pas d'avoir toutefois une certaine portée philosophique; il est un indice psychologique, il permet d'établir un diagnostic moral ; le rire, c'est l'homme.
Nous ne rions pas tous des mêmes choses. Ce qui fait la joie de l'un cause à l'autre de la colère, de l'indignation ou de la pitié. L'esprit médisant de Célimène ravit les marquis et révolte Alceste :
Allons! ferme! poussez, mes bons amis de cour» Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour.
La dissonance des rires est frappante d'une société à l'autre. Les enthousiasmes et les vertus d'une génération deviennent les ridicules de la suivante. Nousmêmes, pris individuellement, n'avons pas assez de
railleries en notre jeunesse pour notre enfance, en notre âge mûr pour notre jeunesse. Qu'est-ce à dire sinon que le rire est l'individualité prenant conscience d'elle-même, se dégageant de son milieu, des influencée extérieures, de ses traditions, de son passé, de ses propres déformations provisoires, se ressaisissant, se retrouvant, se rendant compte de ses aspirations foncières et de ses goûts véritables par les dégoûts qu'elle éprouve.
Le rire, c'est encore la nature primitive, antérieure à l'éducation, aux habitudes et que les habitudes inforr ment, mais n'effacent point. La spontanéité s'échappe en libres élans, en accès de gaîté chez les plus appris d'entre nous. Le rire nous fait rentrer tout d'un coup au plus profond de nous-mêmes. Il est un éclair qui illumine le fond obscur de nos virtualités et de nos tendances. C'est ainsi qu'on voit apparaître chez les natures les plus disciplinées les saillies d'un esprit libre : tel, doucereux et patelin, a un rire méchant; tel, humble, un rire insolent; tel, réservé et discret, un rire polisson. A côté de ceux que le rire ainsi trahit, il en est d'autres que simplement il traduit; ce sont ceux qui suivent bonnement leur nature, qui ne savent pas ou ne veulent pas se contraindre, les imbéciles, les niais, ou encore les braves gens. En un mot, le rire révèle la nature première, suivant son propre mouvement, ou éclatant parce qu'elle est comprimée et tendue.
Il est souvent déconcertant et imprévu comme l'individuahté elle-même qu'il traduit dans sa complexité, sous ses aspects multiples, dans ses formes succès-
sives, dans son évolution, dans les complications qu'elle subit.
Il se transforme encore par cela seul qu'il ne reste pas spontané, que s'étant produit, il tend à se reproduire, qu'il se prend pour fin, qu'il s'imite lui-même, qu'il devient une habitude, d'abord individuelle, puis sociale. Il se produit en effet par simple contagion ou sympathie; il peut n'être que l'écho en nous du rire d'autrui.
En résumé le rire est un phénomène aux complications infinies. Sans parler de ses différences de degré pourtant si notables, il paraît changer de nature d'un cas à l'autre. Il est tantôt un phénomène de détente, tantôt un phénomène de relèvement ou de tension. Il est d'ordre tantôt physique, tantôt moral. Il est d'une psychologie parfois élémentaire, parfois subtile et raffinée. Il se complique encore de ce fait qu'il devient un jeu de l'imagination, refusant de prendre au sérieux ce qui est et prenant au sérieux ce qui n'est pas; or à une vision déformante de la réalité répond une déformation analogue des sentiments : ce qui devrait nous choquer nous amuse; les défauts d'autrui font notre joie, on dirait que
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs.
Aussi, quand nous rions, paraissons-nous orgueilleux, offensants et cruels à ceux qui ne sont pas à notre ton, et jugent notre conduite en elle-même, d'après les principes des gens sensés. Le rire semble défier l'analyse; il est déconcertant pour la raison.
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C'est qu'il en est la contre-partie, c'est qu'il est la réaction de l'individu contre l'ordre des choses établies qui l'écrase, c'est qu'il est le jeu de la fantaisie individuelle, expression elle-même du besoin de délente. Les formes multiples et imprévues du rire tendent ainsi toutes, de près ou de loin, à une même fin; de pins, elles sortent naturellement, ( l'a vu, les unes des autres.