‹ Psychologie du socialismeChapitre 10 sur 43 · ORIGINES DU SOCIALISME ET CAUSES DE SON DÉVELOPPEMENT ACTUEL · texte numérisé non relu

ORIGINES DU SOCIALISME ET CAUSES DE SON DÉVELOPPEMENT ACTUEL

S i. Antiquité du socialisme. — Les lalles sociales engendrées par l'inégalité des conditions remontent aux premiers Âges de Thistoire. — Les doctrines collectivistes chez les Grecs. — Comment le socialisme a engendré la destruction de l'indépendance grecqne. — Le socialisme chez les Romains et les Jaifs. — Le christianisme des premiers temps représente une période do triomphe du socialisme. — Comment il dut bientôt renoncer à ses doctrines. — Les illusions socialistes il y a cinquante ans. — § 2. Causes du développement actuel du socialisme. — Exagération de la sensibilité moderne. — Bouleversements et instabilité engendrés par les progrès de l'industrie. — Développement des besoins devenus plus grands que les moyens de les satisfaire. — Les appétits de la jeunesse moderne. — Les idées des universitaires. — Le rôle des financiers. — Le pessimisme des peAseurs.

— L'état actuel des sociétés comparé à leur état passé. — § 3. la tnéihode des pourcentages dans V appréciation des phénomènes sociaux .

— Nécessité d'établir un rapport exact entre les éléments utiles et nuisibles qui entrent dans la composition d'une société. — Insuffisance de la méthode des moyennes. — Les phénomènes sociaux sont dominés par des pourcentages et non par des moyennes.

§ 1. — Antiquité du socialisme

Ce n'esi pas d'aujourd'hui que le socialisme a fait son apparition dans le monde. Suivant une expression chère aux anciens historiens, on pourrait dire que ses origines se perdent dans la nuit des temps. Il a pour but de détruire Tinégalité des conditions, et cette inégalité fut la loi du monde antique aussi bien que celle du monde moderne. A moins qu'un dieu tout-puissant ne refasse la nature de Thomme, cette inégalité est destinée à subsister sans doute jusqu'au refroidisse-

ment final de notre planète. La lutte du riche et du pauvre semble devoir être éternelle.

Sans remonter au communisme primitif, forme d'évolution inférieure par laquelle ont débuté toutes les sociétés, nous pouvons dire que l'antiquité a expérimenté les formes diverses du socialisme qui nous sont proposées aujourd'hui. Les Grecs, notamment, tentèrent leur réalisation. C'est même de ces dangereuses expériences qu'ils ont fini par mourir. Les doctrines collectivistes sont déjà exposées dans la République de Platon. Aristote les combat, et, comme le dit M. Guiraud en résumant leurs écrits dans son livre sur la Propriété foncière des Grecs : « Toutes les doctrines contemporaines, depuis le socialisme chrétien jusqu'au collectivisme le plus avancé, y sont représentées. »

Ces doctrines furent plusieurs fois mises en pratique. Les révolutions politiques grecques étaient en même temps des révolutions sociales, c'est-à-dire des révolutions ayant pour but de changer l'inégalité des conditions en dépouillant les riches et opprimant les aristocraties. Elles réussirent plusieurs fois, mais d'une façon toujours éphémère. Leur résultat final fut la décadence hellénique et la perte de l'indépendance. Les socialistes de cette époque ne s'accordaient pas mieux que ceux d'aujourd'hui, ou tout au moins ils ne s'accordaient que pour détruire. Rome mit fin ù leurs perpétuelles dissensions en réduisant la Grèco en servitude et faisant vendre ses habitants comme esclaves.

Les Romains eux-mêmes n'échappèrent pas aux tentatives des socialistes. Ils durent expérimenter le socialisme agraire des Gracques, qui limitait la fortune en

iO LES THEORIES SOCIALISTES ET LEURS ADEPTES

terres de chaque citoyen, distribuait l'excédent aux pauvres et obligeait l'État à nourrir les individus nécessiteux. Il en résulta toutes les lutles qui engendrèrent Marins , Sylla , les guerres civiles , et , finalement , l'abolition de la République et la domination des empereurs.

Les Juifs ont également connu les revendications des socialistes. Les imprécations de leurs prophètes, véritables anarchistes de Tépoque, sont surtout des imprécations contre- la richesse. Le plus illustre d'entre eux, Jésus, revendiquait surtout le droit des pauvres. Ce n'est qu'aux riches que s'adressent ses malédictions et ses menaces. C'est aux pauvres seuls qu'est réservé le royaume de Dieu. Les riches y entreront plus difficilement, assure-t-il, qu'un chameau ne passerait par le trou d'une aiguille.

Pendant les deux ou trois premiers siècles de notre ère, la religion chrétienne fut le socialisme des pauvres, des déshérités, des mécontents, et comme le socialisme moderne, elle fut en lutte constante avec les institutions établies. Le socialisme chrétien finit cependant par triompher; ce fut même la première fois que les idées socialistes obtinrent un succès durable.

Mais, bien qu'il possédât cet avantage immense de ne promettre le bonheur que pour une vie future, et par conséquent d'être certain de ne pas voir ses promesses démenties, le socialisme chrétien ne put se maintenir qu'en renonçant à ses principes aussitôt après sa victoire. Il fut obligé de s'appuyer sur les riches et les puissants, et de devenir le défenseur de la fortune et de la propriété, qu'il avait d'abord maudites. Comme tous les révolutionnaires vainqueurs, il devint conservateur

à son tour, et la Rome catholique n*eut pas un idi^ul social bien différent de la Rome des empereurs. Les pauvres durent de nouveau se contenter de la résignnlion, du travail et de l'obéissance, avec la perspective du ciel s'ils étaient bien sages, et la menace de Tenlcr et du diable s'ils gênaient leurs maîtres. Quelle merveilleuse histoire que ce rêve de deux mille ans ! Lorsque, dégagés des hérédités qui oppriment nos pensées, nos descendants pourront Tétudier à un point de vue purement psychologique, ils ne se lasseront pas d'admirer la formidable puissance de cette grande chimère, sur laquelle nos civilisations s'appuient encore. Combien pâlissent les plus brillantes synthèses philosophiques auprès delà genèse et du développement «le cette croyance si enfantine au point de vue de la raison et si puissante pourtant. Son persistant empire nous montre bien à quel pointée n'est pas le réel mais bien l'irréel qui gouverne le monde. Les fondateurs de religions n'ont créé que des espérances, et ce sont pourtant leurs œuvres qui ont le plus duré. Quelles perspectives socialistes égaleront jamais les paradis de J(5s us et de Mahomet? Combien misérables en comparaison les perspectives de bonheur terrestre que les apôtres du socialisme nous promettent aujourd'hui !

Nos pères de la Révolution française mirent eux aussi en pratique les théories socialistes, et si d'érudits écrivains discutent encore pour savoir si la Révolution a été socialiste, c'est que sous le terme de socialisme on désigne souvent des idées très différentes ou que 1 on ne sait pas pénétrer jusqu'au fond des choses*. Le biM

(I) Tel est par exemple le cas de M. A. Lîchtenberger dans son Jivtv sur le Socialisme et la Révolution française. L'insuffisance un peu ex-

fort net qu'ont toujours poursuivi les socialistes de tous les âges a été Texpropriation de la classe riche au profit de la classe pauvre ; or ce but n'a jamais été aussi bien atteint que par les hommes de la Révolution. Ils déclarèrent sans doute la propriété sacrée et inviolable, mais ils ne le firent qu'après avoir préalablement exproprié la noblesse et le clergé et remplacé ainsi une inégalité sociale par une autre. Personne ne doute, j'imagine, que si les socialistes actuels arrivaient, par des procédés analogues à ceux de la Révolution, à dépouiller la bourgeoisie de ses richesses, la nouvelle classe de propriétaires ainsi formée se transformerait immédiatement en conservateurs ardents qui déclareraient qu'à l'avenir la propriété sera chose sacrée et inviolable. De telles déclarations sont d'ailleurs fort inutiles quand on est le plus fort et plus inutiles encore quand oii est le plus faible. Dans les luttes de classes, le droit et les principes n'ont à jouer aucun rôle.

Et si l'histoire se répète ainsi toujours, c'est qu'elle dépend de la nature de l'homme, nature que le cours des âges n'a pas encore changée. L'humanité a déjà bien vieilli et pourtant elle poursuit les mêmes rêves et refait sans s'instruire les mêmes expériences. Qu'on relise les déclamations pleines d'enthousiame et d'espoir de nos socialistes d'il y a soixante ans, au moment de la révolution de 1848, dont ils furent les plus vaillants défenseurs. Elle était née, l'ère nouvelle, et grâce à eux le monde allait changer. Grâce à eux leur

cessivo de sa méthode de critique historique le conduit parfois & des conclusions qui font sourire. Le sens critique ne consiste pas k compiler des textes mais à. tâcher de voir les idées qui se cachent sous ces textes. Les mots évoluant beaucoup moins vite que la pensée des hommes, les mômes mots correspondent souvent d'un siècle à. l'autre à des idées fort différentes.

pays sombra bientôt dans le despotisme, et, quelques années plus tard, dans une guerre désastreuse et dans Tinvasion. Un demi-siècle à peine a passé sur cette phase du socialisme, et, déjà oublieux de cette dure leçon, nous nous disposons à répéter le môme cycle.

§ 2. — Causes du développement actuel du socialisme

Nous ne faisons donc aujourd'hui que redire une fois encore la plainte que, durant le cours des âges, ont si souvent proférée nos pères ; et si nous la redisons plus haute, c'est que les progrès de la civilisation ont rendu notre sensibilité plus vive. Nos conditions d'existence sont devenues bien meilleures que jadis, et cependant nous sommes de moins en moins satisfaits. Dépouillé de ses croyances, et n'ayant plus d'autre perspective que le devoir austère et une solidarité morne, rendu inquiet par le bouleversement et l'instabilité que causent les transformations de l'industrie, voyant toutes les institutions sociales s'écrouler tour à tour, la famille et la propriété menacées de disparaître, l'homme moderne se rattache avidement au présent, seule réalité qu'il puisse saisir. Ne s'intéressant plus qu'à lui-même, il veut jouir à tout prix de rheure présente, qu'il sent si brève. A défaut des illusions perdues il lui faut le bien-être, et, par conséquent, la richesse. Elle lui est d'autant plus néces-> saire que les progrès des sciences et de l'industrie ont créé une foule (\e choses de luxe inconnues autrefois et qui sont aevenues des nécessités aujourd'hui. La soif de la richesse devient de plus en plus générale en même temps que s'élève le nombre de

ceux entre lesquels la richessp doit être partagée. Les besoins de l'homme moderne sont donc devenus très grands, et ont progressé beaucoup plus vile que les moyens de les satisfaire. Les statisticiens prouvent que Taisance n'a jamais été plus développée qu'aujourd'hui, mais ils montrent aussi que les besoins n'ont jamais été aussi impérieux. Or, dans une équation, l'égalité entre les deux termes ne subsiste que si ces termes progressent également. Le rapport entre les besoins et les moyens de les satisfaire représente l'équation du bonheur. Quand les deux termes sont égaux, si petits qu'on les suppose, l'homme est satisfait. Il est satisfait encore quand les deux termes étant inégaux par suite de l'insuffisance des moyens de satisfaction, l'égalité se rétablit par la réduction des besoins. Une telle solution a été découverte depuis longtemps par les Orientaux, et c'est pourquoi nous les voyons toujours contents de leur sort. Mais, dans l'Europe moderne, les besoins ont immensément grandi, sans que les moyens de les satisfaire aient suivi une marche aussi rapide. Il en résulte que les deux termes de l'équation sont devenus très inégaux, et que la plupart des hommes civilisés maudissent aujourd'hui leur sort. Du haut en bas le mécontentement est le même, parce que du haut en bas les besoins sont proportionnellement aussi démesurés. Chacun est entraîné dans la même course échevelée vers la fortune, et rêve de briser tous les obstacles qui l'en séparent. Sur un fond d'indifférence pessimiste pour les intérêts généraux et les doctrines, Tégoïsme individuel s'est accru sans frein. La richesse est devenue le but que chacun sollicite, et ce but fait oublier tous les autres.

De telles tendances ne sont assurément pas nouvelles dans rhistoire, mais il semble bien qu'elles se présentaient jadis sous une forme moins générale et moi as exclusive. « Les hommes du xvm* siècle, dit Tocqueville, ne connaissaient guère cette sorte de passion du bienêtre qui est comme la mère de la servitude. Dans les hautes classes on s'occupait bien plus à orner sa vie qu'à la rendre commode, à l'illustrer qu'à Tenrichir. »

Celte recherche universelle de la richesse a eu pour inévitable corollaire un abaissement général de la moralité et toutes les conséquences qui découlent de cet abaissement. La plus visible a été une diminution profonde du prestige de la bourgeoisie aux yeux dos couches sociales inférieures. La sociélé bourgeoise a autant vieilli en un siècle que l'aristocratie en mille ans. Elle s'use en moins de trois générations et ne se renouvelle que par des emprunts constants dans les milieux placés au-dessous d'elle. Elle peut léguer lu , richesse à ses fils, mais comment leur léguerait-elle des qualités accidentelles que les siècles seuls peuvenlfixer ? Les grandes fortunes se sont substituées aux grandes hérédités, mais ces grandes* fortunes tombent trop souvent dans de tristes mains.

Et c'est peut-être l'étalage insolent des grandes fortunes et la façon dont elles se dépensent qui ont le plus contribué au développement des idées socialistes. « On ne souffre réellement, dit justement M. Faguet, que du bonheur des autres. Le malheur du pauvre est là. » Les socialistes savent bien qu'ils ne peuvent réaliser l'égalité dans la richesse, mais ils espèrent réaliser au moins l'égalité dans la pauvreté.

La jeunesse aisée ne donne pas non plus aux classes

populaires un bien édifiant spectacle. Elle secoue de plus en plus toutes les traditions morales qui seules peuvent donner de la stabilité aux sociétés. Les idées de devoir, de patriotisme et d'honneur lui semblent trop souvent de vains préjugés, de ridicules entraves. Elevée dans le culte exclusif du succès, elle manifeste les appétits et les convoitises les plus féroces. Quand la spéculation, l'intrigue, les riches mariages ou les héritages mettent la fortune dans ses mains, elle ne la consacre qu'aux plus vulgaires jouissances.

La jeunesse universitaire ne présente pas un plus consolant spectacle. Elle est le triste produit de notre enseignement classique. Tout imbue de rationalisme latin, n'ayant qu'une instruction théorique et purement livresque, elle est incapable de rien comprendre aux réalités de la vie, aux nécessités qui maintiennent Texistencc des sociétés. L*idée de patrie, sans laquelle aucun peuple ne saurait durer, lui semble, comme l'écrivait récemment un académicien fort connu, la conception « de chauvins imbéciles tout à fait dénués de philosophie ».

Ces abus de la fortune et la démoralisation croissante de la bourgeoisie ont donné ime justification sérieuse aux diatribes des socialistes actuels contre Tinégale répartition des richesses. Il n'a été que trop facile à ces derniers de montrer que les grandes fortunes modernes ont bien souvent pour bases de gigantesques rapines prélevées sur les modestes ressources de milliers de misérables. Comment qualifier autrement tant d'opérations financières telles que ces emprunts étrangers lancés par des grandes sociétés de crédit parfaitement renseignées sur la valeur des emprunteurs, parfaitement

sûres que leurs souscripteurs trop confiants seront ruinés, m&is n'hésitant pas à les ruiner pour toucher des commissions qui s'élèvent parfois, comme dans Tempr u n l •du Honduras, à plus de 50 p. 100 du total de Tempruntt Le pauvre diable qui, poussé par la faim, vous prend votre montre au coin du bois, n'est-il vraiment pas infiniment moins coupable que ces forbans de la finance ' ? Que dire de spéculations comme celle de ce jeune milliardaire américain qui, au moment de la guerre «des États-Unis avec TEspagne, acheta, en bloc, le bld ^lisponible sur presque tous les marchés du monde i?t ne le revendit que lorsque le commencement de discUt? qu'il avait provoqué en eut fait considérablement monter le prix. Cette spéculation provoqua une crîso en Europe, la famine et des émeutes en Italie et en Espagne, et la mort par la faim d'un grand nombre <ie pauvres diables. Les socialistes ont-ils vraiment tort àe comparer les auteurs de ces opérations à de vulgain^s pirates et d'assurer qu'ils méritent la corde î

Et ici nous touchons à un des problèmes les phn difficiles peut-être des temps modernes et pour la soinlion duquel les socialistes ne proposent que des moyeo:^ enfantins. Le problème à résoudre serait de soustraiie les sociétés à la puissance formidable et croissante des jgrands financiers. Par les journaux qu'ils achètent, les liommes politiques qu'ils soudoient, ils arrivent de

(1) Grâce à, leurs capitaux les directeurs des Trusts américains peuvi^rit. Caire des opérations de banque autrement gigantesques. On en rite uno de Rockfeller, directeur du Standard oil Trust qui provoqua une paniquû pour faire baisser la plupart des actions existant sur le marché arrrericain. Les ayant alors achetées il les laissa reprendre leur cours. L'optéraUon lui rapporta plus de 2 milliards, d'après une étude publi&^ par M. Dorbigny dans la Revue des Revues. Le syndicat du pétrole a rappui lu à ce spéculateur près de cent millions de francs dans sa dertiiùrË* .année.

Le Bom- — Psych. du social. T ' - 2

plus en plus à être les seuls maîtres d'un pays et constituent un gouvernement d'autant plus dangereux qu'il est à la fois tout puissant et occulte. « Ce gouvernement en voie de formation, écrit M. Faguet, n'a aucun idéal, ni moral ni intellectuel. Il n'est ni bon ni méchant. Il considère l'humanité comme un troupeau qu'il faut faire travailler, qu'il faut nourrir, qu'il faut empêcher de se battre et qu'il faut tondre... Il est insoucieux de tout progrès intellectuel, artistique ou moral. Il est international, n'a pas de patrie et tend, sans du reste s'en inquiéter, à exterminer dans le monde l'idée de patrie. »

Il est difficile de prévoir comment les sociétés modernes pourront se soustraire à la très redoutable tyrannie qui les menace. Les Américains qui semblent devoir en être les premières victimes prévoient déjà, par la bouche de leurs plus éminents représentants, des révolutions sanglantes. Mais s'il est facile de se révolter contre un despote, comment se révolter contre un pouvoir occulte et anonyme? Comment atteindre des fortunes habilement disséminées dans le monde entier? Ce qui est bien certain, c'est qu'il sera difficile de tolérer longtemps sans révolte qu'un seul individu puisse, pour s'enrichir, décréter une famine ou la ruine de milliers d'individus avecplus de facilité que Louis XIV ne déclarait une guerre.

Démoralisation des couches supérieures de la société, répartition inégale et souvent fort inéquitable de l'argent, abus dangereux de la richesse, irritation croissante des classes populaires, besoins toujours plus grands de jouissances, évanouissement des vieilles hiérarchies et des vieilles croyances, il y a dans toutes ces circons-

tances bien des sujets de mécontentement, qui contribuent à expliquer l'extension rapide du socialisme.

Les esprits les plus distingués souffrent d'un malaise non moins profond, quoique de nature différente. Ce malaise ne les transforme pas toujours en partisans des nouvelles doctrines, mais les empêche de s'intéresser beaucoup à la défense de Tétat social actuel. La désagrégation successive de toutes les croyances et des institutions qui reposaient sur elles, l'impuissance totale de la science à jeter quelque lumière sur les mystères qui nous entourent et qui ne font que s'épaissir à mesure que nous voulons les sonder, la démonstration trop évidente que tous nos systèmes philosophiques ne représentent qu'un galimatias impuissant' et vide, le triomphe universel de la force brutale et le découragement qu'il provoque, ont fini par jeter les élus de Tintelligence dans un pessimisme sombre.

Les tendances pessimistes des âmes modernes ne sont pas contestables ; on ferait un volume en citant les phrases qui les expriment chez nos écrivains. Les extraits suivants suffiront à montrer le désarroi général des esprits :

« Quant au tableau des souffrances de Thumanité, écrit un distingué philosophe contemporain, M. Renouvier, sans parler des maux qui tiennent aux lois générales du règne animal, celui qu'en fait Schopenhauer passera pour faible aujourd'hui, plutôt que poussé au noir, si nous pensons aux phénomènes sociaux qui caractérisent notre époque, la guerre des nationalités, la guerre des classes, Tuniverselle extension du militarisme, les progrès del'extrême misère, parallèle au développement de la grande richesse et des raffinements de la vie de plaisir, la marche croissante de la criminalité tant héréditaire que professionnelle, celle du suicide, le relâchement des mœurs familiales et l'abandon des croyances supra-mondaines que remplace de plus en plus le stérile culte matérialiste des morts. Tout cet ensemble des traits d'une rétrogra-

dation visible de la civilisation vers la barbarie, et que ne peut manquer d'accroître le contact des Européens et des Américains avec les populations stationnaires ou même dégradées de Tancien monde, tout cela n'apparaissait pas encore au temps où Schopenhauer a donné le signal d'un retour des esprits au jugement pessimiste sur les mérites du monde. »

<c Les plus forts marchent sans vergogne sur les droits des plus faibles, écrit un autre philosophe, M. Boiley; les Américains exterminent les Peaux-Rouges ; les Anglais pressurent les Hindous. Sous prétexte de civilisation, les nations européennes se partagent l'Afrique, mais ne visent en réalité qu'à se créer des débouchés commerciaux. La jalousie entre puissances a pris des proportions inusitées. La Triplice nous menace par crainte et par convoitise. La Russie vient à nous par intérêt. »

Haine et envie dans les couches profondes; indifférence, égoïsme intense et culte exclusif de la richesse dans les couches dirigeantes; pessimisme chez les penseurs, telles sont donc les tendances générales modernes. Une société doit être bien solide pour résister à de telles causes de dissolution. Il est douteux qu^elle y résiste longtemps.

Quelques philosophes se consolent de cet état de mécontentement général en soutenant qu'il constitue une raison de progrès, et que les peuples trop satisfaits de leur sort, comme les Orientaux, ne progressent plus. « L'inégalité des richesses, dit Wells, semble constituer le plus grand des maux de la société ; mais si grand que soit ce mal, ceux qui résulteraient de Tégalilé des richesses seraient pires encore. Si chacun était content de sa situation, si chacun croyait ne pouvoir l'améliorer, le monde tomberait dans un état de torpeur; or, il est constitué de telle sorte qu'il ne peut rester stationnaire. Le mécontentement pour chacun de sa propre condition est le pouvoir moteur de tout progrès humain . »

Quoi qu'il en soit de ces espérances et des réquisitoires qu'il est facile de dresser contre Tétat de choses actuel , il faut bien admettre que toutes les iniquités sociales sont inévitables, puisque, à des degrés divers, elles ont toujours existé. Elles semblent donc la conséquence fatale de la nature même de l'homme et aucune expérience ne permet de croire qu'en changeant nos institutions et en substituant une classe à une autre, on puisse abolir, ou même atténuer, les iniquités dont nous nous plaignons tant. L'armée des hommes vertueux a toujours compté très peu de soldats, beaucoup moins encore d'officiers, et l'on n'a guère découvert les moyens d'en augmenter le nombre. Il faut donc se résigner à ranger les iniquités sociales à côté des iniquités naturelles, telles que la vieillesse et la mort, dont nous devons subir le joug, et contre lesquelles toutes les récriminations sont vaines.

En somme, si nous ressentons plus vivement qu'autrefois nos maux, il semble bien certain pourtant qu'ils n'ont jamais été moins lourds. Sans remonter aux âges où l'homme, réfugié au fond des cavernes, disputait péniblement aux bêtes sa maigre subsistance et leur servait bien souvent de pâture, rappelons-nous que nos pères ont connu l'esclavage, les invasions, les famines, les guerres de toute sorte, des épidémies meurtrières, l'Inquisition, la Terreur, et bien d'autres misères encore. N'oublions pas que, grâce aux progrès des sciences et de l'industrie, à l'élévation des salaires et au bon marché des objets de luxe, l'individu le plus humble vit aujourd'hui avec plus de confortable qu'un gentilhomme féodal de jadis dans son manoir, toujours menacé de pillage et de destruction par ses voisins.

Grâce à la vapeur, à rélectricité et à toutes les découvertes actuelles, le dernier des paysans possède une foule de commodités que Louis XIV, avec tout son faste, n*a pas connues.

§ 3. — La méthode des pourcentages

DANS l'appréciation DES PHÉNOMÈNES SOCIAUX

Pour porter des jugements équitables sur un milieu social donné, nous ne devons pas tenir compte seulement des maux qui nous touchent ou des injustices qui heurtent nos sentiments. Chaque société contient une certaine proportion de bien et de mal, un nombre déterminé d*hommes vertueux et de gredins, d'hommes de génie, d'hommes médiocres et d'imbéciles. Pour comparer les sociétés entre elles ou à travers les âges, il ne faut pas considérer isolément les éléments qui les composent, mais la proportion respective des uns et des autres, c'est-à-dire le pourcentage de ces éléments. Il faut laisser de côté les cas particuliers qui nous frappent et nous trompent, et les moyennes ' des statisticiens, qui nous trompent plus encore. Les phénomènes sociaux sont dominés par des pourcentages ^ et non par des cas particuliers ou par des moyennes.

La plupart de nos erreurs de jugement et les généralisations hâtives qui en sont la suite résultent d'une connaissance insuffisante du pourcentage des éléments observés. La tendance habituelle, tendance caractéristique des esprits peu développés, est de généraliser les cas particuliers sans rechercher dans quelle proportion ils se présentent. Nous imitons ainsi le voyageur qui» ayant été assailli par des voleurs dans la traversée

d*une forêt, affirmerait que cette forêt est habituellement infestée de brigands, sans songer à rechercher combien d'autres voyageurs et en combien d'années y avaient été attaqués avant lui.

Une application sévère de la méthode des pourcentages apprend à se défier de ces généralisations sommaires. Les jugements que nous énonçons sur un peuple ou sur une société n'ont de valeur que s'ils portent sur un nombre assez grand d'individus pour que nous puissions savoir dans quelles proportions existent les qualités ou les défauts constatés. C'est seulement avec de telles données que les généralisations sont possibles. Si nous avançons alors qu'un peuple se caractérise par l'initiative et Ténergie, cela ne veut nullement dire qu'il n'y ait pas chez ce peuple des individus complètement dépourvus de telles qualités, mais simplement que le pourcentage des individus qui en sont doués est considérable. Si, à cette indication claire mais encore vague de « considérable », il était possible de substituer des chiffres, la valeur du jugement y gagnerait beaucoup, mais dans les évaluations de cette sorte il faut bien, faute de réactifs assez sensibles, nous contenter d'approximations. Les réactifs sensibles ne manquent pas tout à fait, mais ils sont d'un maniement fort subtil.

Cette notion de pourcentage est capitale. C'est après l'avoir introduite dans l'anthropologie que j'ai pu montrer les différences cérébrales profondes qui séparent les diverses races humaines, différences que la méthode des moyennes n'avait pu établir.- Jusque-là, en comparant les capacités moyennes des crânes chez les diverses races, que voyait-on? Des différences en vérité insigni-

fiantes et qui pouvaient faire croire, comme le croyaient en effet la plupart des anatomistes, que le volume du cerveau est à peu près identique dans toutes les races. Au moyen de courbes particulières donnant le pourcentage exact des diverses capacités, j'ai pu, en opérant sur un nombre de crânes considérable, montrer d'une façon indiscutable que les capacités crâniennes diffèrent énormément au contraire, suivant les races, et que ce qui distingue nettement les races supérieures des races inférieures, c'est que les premières possèdent un certain nombre de gros cerveaux que les secondes^ ne possèdent pas. En raison de leur petit nombre, ce» gros cerveaux n'influent pas sur les moyennes. Cette démonstration anatomique confirmait d'ailleurs la notion psychologique que c'est par le nombre plus ou moins grand d'esprits éminents qu'il possède que se caractérise le niveau intellectuel a un peuple.

Dans l'observation des faits sociaux, les procédés d'investigation sont trop imparfaits encore pour appliquer ces méthodes d'évaluation rigoureuse qui permettent de traduire des phénomènes en courbes géométriques. Ne pouvant voir toutes les faces d'une question, nous devons au moins avoir présent à l'esprit que ces faces sont fort diverses et qu'il en est beaucoup que nous ne soupçonnons pas ou ne comprenons pas. Or, ce sont justement les éléments les moins visibles qui sont souvent les plus importants. Pour porter sur des problèmes complexes, et les problèmes sociaux le sont tous, des jugements qui ne soient pas trop erronés, il faut rectifier sans cesse ces jugements par une série de vérifications et d'approximations successives, en t&chant de laisser absolument de côté nos

ORIGINES ET CAUSES DU DÉVELOPPEMENT DU SOCIALISME 2îi

intérêts et nos préférences. Il faut constater pendant longtemps avant de conclure, et le plus souvent sf* borner à constater. Ce ne sont pas de tels principes qu'ont appliqués jusqu'ici les écrivains qui ont traite du socialisme, et c'est pourquoi sans doute leurs œuvres ont eu une influence aussi faible qu'éphémère.

§ i. Principes fondamentaux des théories socialistes. — Les théories sociaUsles se ramonent au collectivisme et à l'individualisme. — Ces principes opposés ont toujours été en lutte. — § 2. L individualisme.

— Son rôle dans l'évolution des civilisations. — Son développement n'est possible que chez les peuples doués de certaines qualités. — L'individualisme et la Révolution. — § 3. Le collectivisme. — Toutes les formes actuelles du socialisme réclament l'intervention de l'Etat.

— Rôle que lui réserve le collectivisme. — Dictature absolue de FEtat ou de la communauté dans le collectivisme. — Antipathie des socialistes pour la liberté. — Comment les collectivisles espèrent arriver à la suppression des inégalités. — Côté semblable de tous les programmes des diverses sectes socialistes. — L'anarchisme et sa doctrine. — Les programmes des socialistes modernes sont fort anciens. — § 4. Les idées socialistes sont, comme les diverses institutions des peuples, la conséquence de leur race. — Importance de la notion de race. — Différence des concepts politiques et sociaux qui s'abritent sous des mots identiques. — Les peuples ne peuvent changer leurs institutions à leur gré et ne peuvent qu'en modifier les noms. — Différence des concepts socialistes chez des écrivains appartenant à des races différentes.

§ 1. — Principes fondamentaux des théories socialistes

Exposer les conceptions politiques et sociales des théoriciens du socialisme serait fort dépourvu d'intérêt, s'il n'était arrivé parfois à ces conceptions d'être en rapport avec les aspirations d'une époque, et de produire pour cette raison une certaine impression sur les esprits. Si, comme nous l'avons tant de fois soutenu, et comme nous nous proposons de le montrer encore, les institutions d'un peuple sont les conséquences de son organisation mentale héréditaire, et non le produit de

LES THÉORIES SOQAUSTES fî

théories philosophiques créées de toutes pièces, on conçoit le peu d'importance des utopies sociales et d^îs constitutions spéculatives. Mais, dans leurs rêveries, les politiciens et les rhéteurs ne font souvent que revêtir d'une forme accessible aux esprits les aspirations inconscientes de leur époque et de leur race* Les rares écrivaiûs qui ont exercé parleurs livres quelque influence dans le monde, tels que Adam Smilii on Angleterre et Rousseau en France, n'ont fait que condenser sous une forme intelligible et claire des idées qui se répandaient déjà de toutes parts. Ce qu'ils ont exprimé ils ne Tout pas créé. Le recul du temps peut seul faire illusion sur ce point.

Si nous limitons les diverses conceptions socialisiez aux principes fondamentaux sur lesquels elles reposent, l'exposé en sera très bref.

Sous leur diversité apparente, les théories modernes de l'organisation des sociétés peuvent se ramener h deux principes fondamentaux et opposés : l'individualisme et le collectivisme. Dans l'individualisme, rhomme est abandonné à lui-même, son action est portée à un maximum et celle de l'État à un mininium. Dans le collectivisme, ses moindres actions sont dirigées par l'État, c'est-à-dire par la collectivité; 1 individu ne possède aucune initiative, tous les actes de sa vie lui sont tracés. Les deux principes ont toujours été plus ou moins en lutte, et le développement des civilisations modernes a rendu cette lutte plus vive que jamais. Ils n'ont en eux-mêmes aucune valeur absolue, mais doivent être jugés suivant les temps, et surtout les races chez lesquelles ils se sont manifestés. C'est ce que nous verrons en avançant dans cet ouvrage.

§ 2. — L'individualisme

Tout ce qui a fait la grandeur des civilisations : sciences, arts, philosophies, religions, puissance militaire, etc., a été Tœuvre des individus et non des collectivités. C'est par les individus d'élite, rares et suprêmes fruits de quelques races supérieures, que se sont réalisés les découvertes et les progrès les plus importants, dont rhumanité entière profite. Les peuples chez lesquels Tindividualisme est le plus développé, sont par ce fait seul à la tête de la civilisation et dominent aujourd'hui le monde.

Pendant des siècles, c'est-à-dire pendant la succession des âges qui ont précédé le nôtre, la collectivité a toujours été toute-puissante, au moins chez les peuples latins. L'individu n'était rien en dehors d'elle. La Révolution, couronnement de toutes les doctrines des écrivains du xvm' siècle, représente peut-être la première tentative sérieuse de réaction de l'individualisme; mais, en affranchissant, théoriquement au moins, Tindividu, elle l'a isolé. En l'isolant de sa caste, de sa famille, des groupes sociaux ou religieux dont il faisait partie, elle l'a laissé livré à lui-même, transformant ainsi la société en une poussière d'individus sans cohésion et sans liens.

Une telle œuvre ne pouvait avoir de conséquences bien durables chez des peuples peu adaptés par leurs caractères ancestraux, leurs institutions et leur éducacation à compter sur eux-mêmes et à se gouverner sans maîtres. Très avides d'égalité ils se sont toujours montrés peu soucieux de la liberté. La liberté c'est la

LES THÉORIES SOaALISTES 29

concurrence, une lutte incessante, mère de tout progrès, dans laquelle ne peuvent triompher que les plus capables et où les plus faibles sont, comme dans la nature, condamnés à Técrasement. Les forts peuvent seuls supporter Tisolement et ne compter que sur euxmêmes. Les faibles ne le peuvent pas. Plutôt que l'isolement et le défaut d'appui, ils préfèrent la servitude, alors même que cette servitude est très dure. Les corporations et les castes, détruites par la-Révolution, formaient jadis la trame qui servait à l'homme de soutien dans la vie; et il est bien évident qu'elles correspondaient à une nécessité psychologique, puisqu'elles renaissent aujourd'hui de toutes parts sous des noms divers et notamment sous celui de syndicats. Ces syndicats permettent à l'individu de réduire au minimum son effort, alors que l'individualisme l'oblige à porter au maximum cet effort. Isolé, le prolétaire n'est rien et ne peut rien; syndiqué, il devient une puissance redoutable. Si le syndical ne peut lui donner la capacité et l'intelligence, il lui donne au moins la force et ne lui ôte qu'une liberté dont il ne saurait que faire.

On a reproché à la Révolution d'avoir développé T individualisme d'une façon exagérée; mais ce reproche n'est pas très exact. Il y a loin de la forme d'individualisme qu'elle a fait prévaloir à l'individualisme que pratiquent certains peuples, les Anglo-Saxons par exemple. L'idéal révolutionnaire était de briser les corporations, les groupements, de ramener tous les individus à un type commun, et d'absorber tous ces individus, ainsi dissociés de leur groupe, sous la tutelle d'un État fortement centralisé. Rien n'est plus opposé & l'individualisme anglo-saxon, qui favorise les grou-

penients des individus, obtient tout par ces groupements, et réduit à d'étroites limites Faction de TÉtat. L'œuvre de la Révolution a été bien moins révolutionnaire qu'on ne le croit généralement. En exagérant la centralisation et l'absorption par l'État, elle n'a fait que continuer une tradition latine enracinée par des siècles de monarchie, et suivie également par tous les Gouvernements. En brisant les corporations politiques, ouvrières, religieuses ou autres, elle a rendu plus complète encore cette centralisation, cette absorption, et obéi ainsi d'ailleurs aux inspirations de tous les philosophes de Tépoque.

Le développement de l'individualisme a nécessairement pour conséquence de laisser l'individu isolé au milieu d'une compétition ardente d'appétits. Des races jeunes et vigoureuses, et où les inégalités mentales entre les individus ne sont pas trop grandes, telles que les Anglo-Saxons, s'accommodent très bien d'un tel régime. Par l'association, les ouvriers anglais ou américains savent parfaitement lutter contre les exigences du capital, et ne pas se laisser tyranniser par lui. Chaque intérêt a su ainsi se faire place. Mais chez des races âgées, dont les siècles et le système d'éducation ont usé l'initiative, les conséquences du développement de l'individualisme ont fini par devenir très dures. Les philosophes du dernier siècle et la Révolution, en brisant, ou en achevant de briser tous les liens religieux et sociaux qui servaient à l'homme de soutiens et l'appuyaient sur une base puissante, que cette base fût l'Église, la famille, la caste ou la corporation, ont cru certainement faire une œuvre essentiellement démocratique. Ce qu'ils ont favorisé finalement, sans le pré-

LES THÉORIES SOaALISTES 31

voir, c'est la naissance d*une aristocratie financière d'une puissance formidable, régnant sur une poussière d'ipdividus sans défense et sans solidarité. Le seigneur féodal ne menait pas ses serfs plus durement que le seigneur industriel moderne, roi d'une usine, ne conduit parfois ses mercenaires. Ceux-ci jouissent théoriquement de toutes les libertés, et théoriquement encore ils sont les égaux de leur maître. Pratiquement, ils sentent peser sur eux, au moins à Tétat de menace, les lourdes chaînes de la dépendance et la menace de la misère.

L'idée de remédier à ces conséquences imprévues de la Révolution devait nécessairement germer, et les adversaires de Tindividualisme n'ont pas manqué de bonnes raisons pour le combattre. Il leur a été facile de soutenir que l'organisme social est plus important que l'organisme individuel, qu'il lui est le plus souvent très opposé, et que l'intérêt du second doit céder à celui du premier ; que les faibles, les incapables, ont le droit d'être protégés, et qu'il faut corriger par une répartition nouvelle de la fortune, faite par la société elle-même, les inégalités que la nature a créées. Ainsi est né le socialisme moderne, fils du socialisme antique, et qui, comme lui, veut modifier la répartition des richesses en dépouillant ceux qui possèdent au profit de ceux qui ne possèdent pas.

Le moyen de faire disparaître les inégalités sociales est théoriquement très simple. L'État n'a qu'à intervenir pour procéder à la distribution des biens, et rétablir sans cesse l'équilibre détruit au profit de quelques-uns. De cette idée si peu nouvelle, et si séduisante en apparence, sont sorties les conceptions

socialistes dont nous allons nous occuper maintenant.

§ 3. — Le collectivisme

Les doctrines socialistes sont très variées dans leurs détails mais très semblables dans leurs principes. Elles se trouvent par leurs côtés généraux synthétisées dans le collectivisme ' . Nous dirons quelques mots de ses origines dans le chapitre consacré à Tétude du socialisme en Allemagne. Le socialisme est divisé aujourd'hui en sectes innombrables, mais toutes possèdent ce caractère commun de vouloir recourir à la protection de rÉtat pour réparer les injustices du sort et procéder à la répartition des richesses.

Les propositions fondamentales du socialisme ont au moins le mérite de la plus extrême simplicité : confiscation par rÉtat des capitaux, des mines, des propriétés ; administration et répartition de la fortune publique par une armée immense de fonctionnaires. L'État, ou, si Ton préfère, la communauté, puisque les collectivistes n'emploient plus maintenant le mot État, fabriquerait

(1) Ainsi que je l'ai fait remarquer dans la préface de cette nouvelle édition, le collectivisme commence à être considéré par les socialistes «ux-mémes, dans les pays à tendances scientifiques tels que l'Angleterre «t l'Allemagne, comme une utopie irréalisable. Dans les pays qui se laissent gouverner par des opinions sentimentales comme les Latins, le collectivisme a au contraire conservé toute sa force. Le socialisme est beaucoup moins dangereux en réalité sous sa forme absolue que quand il prend l'aspect de simples projets d'amélioration par la réglementation du travail. Sous sa forme absolue et avec ses menaces de destruction on voit ses dangers et on peut le combattre. Sous sa forme altruiste on ne voit pas ses dangers et on l'accepte facilement II s'introduit alors dans tous les éléments de l'organisation sociale et les dissout lentement. La Révolution française commença elle aussi par des projets de réTorme altruistes fort anodins qu'acceptèrent tous les partis, y compris ceux qui devaient en être les victimes. Elle se termina par de sanglants massacres et par la dictature.

LES THÉORIES SOGALISTES 33

tout sans concurrence permise. Les plus faibles traces d'initiative, de liberté individuelle, de concurrence, seraient supprimées. Le pays ne serait qu'une sorte d'immense couvent soumis à une sévère discipline maintenue par une armée de fonctionnaires. L'hérédité des biens étant abolie, aucune accumulation de fortune ne pourrait plus se produire.

Quant aux besoins de l'individu, le collectivisme ne considère guère que ses besoins d'alimentation, et ne s'occupe que de les satisfaire.

11 est visible que ce régime implique une dictature absolue de l'État, ou, ce qui revient identiquement au même, de la communauté, dans la réglementation et la distribution des richesses, et une servitude non moins absolue des travailleurs. Mais cet argument ne pourrait toucher ces derniers. Ils se soucient très peu de la liberté, comme le prouve l'enthousiasme avec lequel ils ont acclamé tous les Césars quand il en a surgi. Ils se soucient très peu aussi de ce qui fait la grandeur d'une civilisation : arts, sciences, littérature, etc., lesquels disparaîtraient immédiatement d'une société pareille. Le programme collectiviste n'a donc rien qui puisse leur sembler antipathique.

En échange de la ration alimentaire, que les théoriciens du socialisme lui promettent, c l'ouvrier accomplira son travail sous la surveillance des fonctionnaires de l'État, comme autrefois les forçats au bagne sous l'œil et la menace du garde-chiourme. Toute initiative individuelle sera étouffée, et chaque travailleur se reposera, dormira, mangera au commandement des chefs préposés à la garde, à la nourriture, au travail, aux récréations et à l'égalité parfaite de tous ».

Lb Bon. — Psych. du social. 3

34 LES THÉORIES SOaALISTES ET LEURS ADEPTES

Tout stimulant étant détruit, nul ne ferait d efforts pour améliorer sa position ou tenter d'en sortir. Ce serait Tesclavage le plus sombre, sans espoir d'affranchissement. Sous la domination du capitaliste, le travailleur peut au moins rêver d'être capitaliste à son tour, et il le devient quelquefois. Quel rêve pourrait-il poursuivre sous la tyrannie anonyme et forcément despotique d'un État niveleur, prévoyant tous ses besoins et dirigeant toutes ses volontés? M. Bourdeau fait remarquer que Torganisalion collectiviste ressemblerait assez à celle des jésuites du Paraguay. Ne ressemblerait-elle pas plutôt à Torganisation des nègres sur les plantations à l'époque de l'esclavage ?

Si aveuglés qu'ils puissent être par leurs chimères, et si convaincus qu'ils soient de la puissance des institutions contre les lois économiques, les plus intelligents des socialistes n'ont pas méconnu que les grosses objections à opposer à leur système sont ces terribles inégalités naturelles, contre lesquelles aucune récrimination n'a jamais pu prévaloir. A moins de massacrer systématiquement, à chaque génération, les individus dépassant, si peu que ce soit, le niveau de la plus humble moyenne, les inégalités sociales, filles des inégalités mentales, seraient vile rétablies.

Les théoriciens combattent cette objection en assurant que, grâce au nouveau milieu social artificiellement créé, les capacités s'égaliseraient bien vite, et que le stimulant de l'intérêt privé, qui a été jusqu'ici le grand mobile de l'homme et la source de tous les progrès, deviendrait inutile et serait remplacé par la formation subite d'instincts altruistes qui amèneraient l'individu à se dévouer aux intérêts collectifs. On ne peut nier

que les religions aient — au moins pendant les courtes périodes de foi ardente qui ont suivi leur naissance — obtenu quelques résultats analogues ; mais elles avaient le ciel à offrir à leurs croyants, avec une vie éternelle de récompenses, alors que les socialistes ne proposent à leurs adeptes, en échange du sacrifice de leur liberté, qu'un enfer de servitude et de* bassesse sans espoir.

Supprimer les effets des inégalités naturelles est théoriquement facile, mais supprimer ces inégalités elles-mêmes sera toujours impossible. Elles font, avec la vieillesse et la mort, partie des fatalités éternelles que rhomme doit subir.

Mais quand on ne sort pas des rêveries, il est facile de tout promettre, et, comme le Prométhée d'Eschyle, de « faire habiter dans l'âme des mortels les aveugles espérances ». L'homme changera donc pour s'adapter à la société nouvelle créée par les socialistes. Les différences qui séparent les individus disparaîtront, et nous ne connaîtrons plus que le type moyen si bien décrit par le mathématicien Bertrand : « Sans passions ni vices, ni fou ni sage, d'idées moyennes, d'opinions moyennes, il mourrait à un âge moyen, d'une maladie moyenne inventée par la statistique. »

Les procédés de réalisation proposés par les diverses sectes socialistes sont variés dans la forme quoique tendant à un même but. Ils se ramènent finalement à obtenir l'accaparement rapide de la terre et des richesses par l'État, soit par simple décret, soit en élevant énor- mément les droits de succession, ce qui amènerait la suppression des fortunes familiales en un petit nombre de générations.

L'énumération des programmes et des théories de

ces diverses sectes serait sans intérêt, car le collectivisme prédomine aujourd'hui parmi elles et possède seul de l'influence, du moins dans les pays latins. La plupart de ces sectes sont d'ailleurs déjà tombées dans l'oubli. « C'est ainsi que le socialisme chrétien, qui tenait la tête en 1848, marche maintenant au dernier rang », ainsi que le fait observer justement Léon Say. Quant au socialisme d'Etat, son nom seul a changé ; il n'est autre chose que le collectivisme actuel.

A propos du socialisme chrétien, on a fait remarquer avec raison qu'il se rencontre sur beaucoup de points avec les doctrines modernes : « Comme le socialisme, écrit M. Bourdcau, TEglise n'accorde aucune valeur à tout ce qui est esprit, talent, grâce, originalité, dons personnels. Individualisme est pour elle synonyme d'égoïsme ; et ce qu'elle a toujours cherché à imposer au monde, cest le but môme du socialisme : \di fraternité sous Vatitorité. Môme organisation internationale, même réprobation de la guerre, môme sentiment des soufl'rances et des besoins sociaux. Selon Bebel, c'est le pape qui, du haut du Vatican, voit le mieux se former l'orage qui s'amoncelle à l'horizon. La papauté serait même susceptible de devenir, pour le socialisme révolutionnaire, un concurrent dangereux, si elle se mettait résolument à la tête de la démocratie universelle. »

Les socialistes chrétiens ont aujourd'hui un programme qui diffère très peu de celui des collectivistes. Mais les autres socialistes, en haine de toute idée religieuse, les repoussent, et si le socialisme révolutionnaire venait à triompher, les socialistes chrétiens en seraient sûrement les premières victimes. Sûrement

aussi ils ne trouveraient personne pour prendre en pitié leur sort.

Parmi les diverses sectes socialisles qui naissent et meurent chaque jour, Tanarchisme mérite une mention. Les socialistes anarchistes sembleraient théoriquement se rattacher à l'individualisme, puisqu'ils veulent laisser une liberté illimitée à Tindividu ; mais il ne faut les considérer en pratique que comme une sorte d'extrême gauche du socialisme, car ils poursuivent également la destruction de la société actuelle. Leurs théories sont caractérisées par ce simplisme complet qui est la note dominante de toutes les utopies socialisles : La société ne valant rien, détruisons-la par le fer et le feu. Grâce aux forces naturelles il s'en formera une nouvelle évidemment parfaite. Par suite de quels merveilleux miracles la société nouvelle serait-elle différente de celles qui l'ont précédée ? Voilà ce qu'aucun anarchiste ne nous a jamais dit. Il est évident, au contraire, que si les civilisations actuelles étaient entièrement détruites, l'humanité repasserait par toutes les formes qu elle a dû successivement franchir : la sauvagerie, l'esclavage, la barbarie, etc. On ne voit pas très bien ce que les anarchistes y gagneraient. En admettant la réalisation immédiate de leurs rêves, c'est-à-dire: fusillade en bloc de tous les bourgeois, réunion en un grand tas de tous les capitaux auxquels chaque compagnon irait puiser à son gré, comment se renouvellerait ce tas quand il serait épuisé, et que tous les anarchistes seraient momentanément devenus capitalistes à leur tour?

Quoi qu'il en soit, les anarchistes et les collectivistes

sont les seules sectes possédant aujourd'hui de Tinfluence chez les peuples latins.

Les collectivistes croient que leurs théories ont été créées par Tallemand Marx. Elles sont bien autrement vieilles. On les trouve en détail dans les écrivains de l'antiquité. Sans remonter si loin, on peut faire remarquer, avec Tocqueville, qui écrivait il y a plus de cinquante ans, que toutes les théories socialistes sont longuement exposées dans le Code de la Nature^ publié par Morelly en 1755.

« Vous y trouverez, avec toutes les doctrines sur la toute-puissance de l'État et sur ses droits illimités, plusieurs des théories politiques qui ont le plus effrayé la France dans ces derniers temps, et que nous nous figurions avoir vues naître : la communauté de biens, le droit au travail, l'égalité absolue, Tuniformité de toutes choses, la régularité mécanique dans tous les mouvements des individus, la tyrannie réglementaire et l'absorption complète de la personnalité des citoyens dans le corps social :

« Rien dans la société n'appartiendra en propriété à personne, dit l'article P' du code. — Chaque citoyen sera sustenté, entretenu et occupé aux dépens du public, dit l'article 2. — Toutes les productions seront amassées dans des magasins publics, pour y être distribuées k tous les citoyens et servir aux besoins de leur vie. — A cinq ans, tous les enfants seront enlevés & la famille et élevés en commun, aux frais de l'Etat, d'une façon uniforme, etc. »

§ 4. — Les idées socialistes sont, gomme les diverses institutions des peuples, la conséquence de leur race

L'idée de race, si mal comprise il y a peu d'années encore, tend de plus en plus à prendre de Textension et à dominer tous nos concepts historiques, politiques et sociaux*.

(1) L'iroporlance de la race, que l'on pourrait considérer comme une donnée bien élémentaire aujourd'hui, est cependant complètement incompréhensible encore pour beaucoup d'esprits. C'est ainsi que nous

Nous avons montré dans un aulre ouvrage comment les peuples, réunis et mêlés par les hasards des émigrations ou des conquêtes, sont arrivés à former des races historiques, les seules ejsistant aujourd'hui ; car les races pures, au point de vue anthropologique, ne se rencontrent plus guère que chez les sauvages. Cette notion bien établie, nous, avons indiqué les limites des variations de caractères chez ces races, c'està-dire comment sur un suhstratum fixe se superposent des caractères mobiles et variables. Nous avons fait voir ensuite que tous les éléments d'une civilisation : langue, arts, coutumes, institutions, croyances, étant la conséquence d'une certaine constitution mentale, ne peuvent passer chez des peuples différents sans subir des transformations très profondes.

Il en est de même du socialisme. Cette loi des transformations étant générale, il doit la subir. Malgré les étiquettes trompeuses qui, en politique, comme en religion, comme en morale, couvrent des choses fort dissemblables, il y a sous des mots identiques des concepts politiques ou sociaux fort différents, de même que sous des mots différents s'abritent parfois des con-

voyons M. Novicow soutenir dans un livre récent « le peu d'importance de la race dans les affaires humaines ». Il croit que le nègre peut devenir facilement Tégal du blanc, etc.

De telles assertions montrent uniquement combien, suivant les propres expressions de l'auteur, « dans le domaine sociologique on se contente encore de phrases déclamatoires au lieu de faire une étude attentive des faits ». Tout ce que M. Novicow ne comprend pas est qualifié par lui de contradictions et les auteurs qui ne pensent pas comme lui sont rangés dans la famille des pessimistes. C'est de la psychologie facile assurément, mais aussi rudimentaire que facile. Pour admettre « le peu d'importance de la race dans les affaires humaines », il faut ignorer d'une façon bien complète l'histoire de Saint-Domingue. d'Haïti, celle des vingt-deux républiques hispano-américaines et celle des Etals- Unis. Méconnaître le rôle de la race, c'est se condamner & ne jamais comprendre l'histoire.

cepls identiques. Certains peuples lalins vivent en monarchie, d'autres en république; mais sous ces régimes nominalement si opposés, le rôle politique de TEtat et de l'individu reste le même et représente l'idéal invariable de la race. Quel que soit le gouvernement nominal des Latins, l'action de l'État sera toujours prépondérante et celle des particuliers très faible. Chez les Anglo-Saxons, le régime, monarchique ou républicain, réalise un idéal absolument opposé à l'idéal latin. Au lieu d'être porté à un maximum, le rôle de l'État est réduit chez eux à un minimum, alors que le rôle politique ou social réservé à l'initiative privée est étendu au contraire à son maximum.

De ce qui précède il résulte que la nature des institutions ne joue qu'un rôle bien faible dans la vie des peuples. 11 faudra probablement quelques siècles encore avant qu'une telle notion pénètre dans les âmes populaires*. Ce n'est que lorsqu'elle y aura pénétré pourtant qu'apparaîtra clairement l'inutilité des constitutions et des révolutions. De toutes les erreurs qu'a enfantées l'histoire, la plus désastreuse, celle qui a fait verser inutilement le plus de sang, accumulé le plus de ruines, est cette idée qu'un peuple quelconque puisse

(1) Elle n*a pas pénétré davantage d'ailleurs chez les esprits instruits, au moins chez les Latins. Dans un article remarquable, publié le !•' avril 1898 dans VEvening Post de New- York à propos des idées d'un écrivain français distingué, M. Brunetière, le rédacteur du journal s'exprime ainsi:

« Cest le caractère et non les institutions, qui fait la grandeur des peuples, ainsi que l'a fort bien montré Gustave Le Bon dans un livre récent. L'erreur de M. Brunetiére et de ses confrères est de croire qu'on peut faire les naUons grandes par des lois, par l'augmentation de leur armée et de leur marine ou en substituant le scrutin de liste au scrutin d'arrondissement » La lecture des discours des hommes politiques latins d-i tous les partis montre à quel point ils professent des opinions identiques à celles de M. Brunetiére. Ce ne sont pas des opinions individuelles, ce sont des opinions de race.

changer ses institutions à son gré. Tout ce qu'il peut faire, c'est d'en changer les noms, d'habiller de mots nouveaux des conceptions anciennes, qui représentent révolution naturelle d'un long passé.

Ce n'est que par des exemples qu'il est possible de. justifier les assertions qui précèdent. Nous en avons fourni plusieurs dans nos précédents ouvrages; mais l'étude du socialisme chez les diverses races, étude à laquelle sont consacrés quelques-uns des chapitres qui vont suivre, nous en présentera bien d'autres. Nous montrerons tout d'abord, en prenant un peuple donné, comment l'avènement du socialisme a été préparé chez lui par la constitution mentale de sa race et par son histoire. Nous verrons ensuite comment les mêmes doctrines socialistes ne sauraient réussir chez d'autres peuples appartenant à des races différentes»

S 1. Classification des adeptes du socialisme. — Liens commans qui relient les diverses catégories de socialistes. — Nécessité d'étudier séparément les divers groupes d'adeptes du socialisme. — § 2. Classes ouvrières. — Division en manœuvres et artisans. — Différences du concept socialiste dans ces deux classes. — Psychologie de l'ouvrier parisien. — Son intelligence et son esprit d'indépendance. — Sa supériorité sur la classe des employés. — Caractère imprévoyant et impulsif de l'ouvrier. — Son sens artistique. — Ses instincts conservateurs. — Sa sociabilité et son absence d'égoïsme. — Simplisme de ses opinions politiques. — Ce que représente le Gouvernement pour lui. — La classe des ouvriers parisiens sera la plus réfractaire à l'adoption du socialisme. — § 3. Classes dirigeantes, — Progrès du socialisme sentimental dans les classes instruites. — Raisons de ces progrès. — Influence de la contagion, de la peur, du scepticisme et de l'indifférence. — § 4. Demi-savants et doctrinaires. — Définition du 'demisavant. — En quoi on peut être un demi-savant tout en étant fort instruit. — Le demi-savant formé par les livres reste toujours étranger aux réalités qui l'entourent. — Développement rapide du socialisme chez les demi-savants. — Rôle funeste de l'Université et des universitaires. — Les doctrinaires. — Leur esprit incompréhensif et simpliste.

§ 1. — Classification des adeptes du socialisme

Le socialisme comprend des théories fort diverses et en apparence fort contraires. L'armée de ses disciples n a guère de lien commun qu'une antipathie intense pour Tordre de choses actuel, et des aspirations vagues vers un idéal nouveau destiné à leur procurer une situation meilleure et à remplacer les anciennes croyances. Bien que tous les soldats de cette armée marchent avec ensemble vers la destruction de l'héritage du passé, ils sont animés de sentiments très varies.

Ce n'est qu'en examinant séparément leurs principaux groupes qu'il sera possible de nous faire une idée un peu claire de leur psychologie, et par conséquent de leur réceptivité pour les nouvelles doctrines.

C'est dans les classes populaires, les classes ouvrières surtout, que le socialisme semble au premier abord devoir recruter ses plus nombreux adeptes. L'idée nouvelle se présente sous cette forme très élémentaire, et par conséquent très compréhensible : moins de travail et plus de jouissances. Au lieu du salaire incertain, de la vieillesse souvent misérable, de l'esclavage de l'usine parfois très dur, on leur promet uae société régénérée, où, grâce à une répartition nouvelle des richesses par la toute-puissance de l'Etat, le travail sera très bien rétribué et très facile.

Devant des promesses aussi brillantes et si souvent répétées, il semblerait que les classes populaires ne puissent hésiter, alors surtout qu'ayant, de par le suffrage universel, le droit de choisir les législateurs, elles tiennent tous les pouvoirs entre leurs mains. Elles hésitent pourtant. Ce qui est le plus frappant aujourd'hui, ce n'est pas la rapidité avec laquelle se propagent les nouvelles doctrines, mais au contraire la lenteur relative de leur propagation. Il faut étudier comme nous allons le faire les diverses catégories d'adeptes du socialisme, pour comprendre cette inégalité d'influence dans les divers milieux.

Nous examinerons successivement à ce point de vue les catégories suivantes : classes ouvrières, classes dirigeantes, classe des demi-savants et des doctrinaires.

§ 2. — Classes ouvrières

La psychologie dès classes ouvrières est trop différente suivant la profession, les provinces, le milieu, pour pouvoir être exposée en détail. Elle demanderait d ailleurs une élude très longue, très laborieuse, exigeant de grandes facultés d'observation, et qui, probablement pour ces raisons, n'a jamais été tentée.

Je bornerai mon étude à une classe ouvrière bien déterminée, celle des ouvriers parisiens. C est la seule sur laquelle j*ai pu faire une enquête un peu approfondie. Elle présente un intérêt tout particulier puisque c'est toujours à Paris que se font nos révolutions. Ces dernières sont possibles ou impossibles suivant que les meneurs ont ou n'ont pas derrière eux la classe ouvrière parisienne.

Cette classe intéressante comprend évidemment bien des variétés; mais, de même qu'un naturaliste décrivant les caractères généraux d'un genre propres à toutes les espèces comprises dans ce genre, nous n'aborderons que les caractères généraux communs à la plupart des variétés observées.

Il est cependant une division qu'il importe de marquer tout d'abord afin de ne pas réunir des éléments trop dissemblables. On observe, en effet, dans la classe ouvrière deux catégories distinctes, ayant chacune une psychologie différente : celle des manœuvres et celle des artisans.

La classe des manœuvres est la plus inférieure comme intelligence, mais aussi la plus nombreuse. Produit direct du machinisme elle augmente chaque

jour. Le perfectionnement des machines tend, en eiTct, à rendre le travail de plus en plus automatique, et, par conséquent, réduit de plus en plus la dose d'intelligence nécessaire pour Texécuter. Le rôle de l'ouvrier d'usine ne consiste guère qu'à diriger toujours dans le môme sens le passage d'un fil ou à pousser dans des engrenages des plaques de métal qui se plissent, s'emboutissent, s'estampent toutes seules. Des objets courants, par exemple les vulgaires lanternes servant à éclairer les tranchées et valant cinq sous, se composent d'une cinquantaine de pièces faites chacune par un ouvrier spécial qui ne fera pas autre chose durant toute sa vie. Exécutant un travail facile, le manœuvre est fatalement mal payé et d autant plus qu'il est en concurrence avec des femmes et des enfants aussi capables que lui d'exécuter la même besogne. Ne sachant faire que cet unique travail, le manœuvre est forcément dans la dépendance étroite du chef d'usine qui l'emploie.

La classe des manœuvres est celle sur laquelle le socialisme peut le plus compter, d'abord parce qu'elle est la moins intelligente, ensuite parce qu'étant la moins heureuse elle se passionne forcément pour toutes les doctrines qui lui promettent d'améliorer son sort. Elle ne prendra jamais Tinitiative d'une révolution, mais elle suivra docilement toutes les révolutions.

A côté, ou plutôt très au-dessus de cette catégorie d'ouvriers, se trouve celle des artisans. Elle comprend les travailleurs occupés aux travaux du bâtiment, de la mécanique, des arts industriels, de la petite industrie : charpentiers, ébénistes, ajusteurs, zingueurs, fondeurs, électriciens, peintres, décorateurs, maçons, etc. Ils ont

chaque jour à faire un travail nouveau, à surmonter des difficultés qui les obligent à réfléchir et développent leur intelligence.

Celte catégorie est la plus répandue à Paris; c*est elle que j'aurai surtout en vue dans Tétude qui va suivre. Sa psychologie est d'autant plus intéressante que les caractères de cette classe sont très nets, ce qui n'est pas du tout le cas pour beaucoup d'autres catégories sociales.

L'artisan parisien constitue une caste dont il essaie rarement de sortir. Fils d'ouvrier, il tient à ce que ses fils restent ouvriers, tandis que le rêve du paysan et du petit employé est au contraire de faire de leurs fils des bourgeois.

L'employé de bureau méprise l'artisan, mais l'artisan méprise beaucoup plus encore l'employé, qu'il considère comme un paresseux et un incapable. Il se sait moins bien habillé, moins raffiné dans ses manières, mais se croit fort supérieur à lui par l'énergie, l'activité, rintellîgence, et le plus souvent il l'est en efifet L'artisan avance par son mérite seul, l'employé par son ancienneté. L'employé ne vaut que par l'ensemble dont il fait partie. L'artisan représente une unité ayant sa valeur par elle-même. Si l'artisan connaît bien son métier, il est toujours sûr de trouver du travail partout, alors que l'employé n'en est pas certain; aussi ce dernier tremble-il toujours devant les chefs qui peuvent lui faire perdre son emploi. L'artisan a beaucoup plus de dignité et d'indépendance. L'employé est incapable de se mouvoir en dehors des limites étroites d'un règlement, et toutes ses fonctions consistent à observer des règlements. L'artisan est au contraire chaque jour

LES ADEPTES DU SOaALISME ET LEUR ÉTAT MENTAL 47

aux prises avec des difficultés nouvelles, qui stimulent son initiative et son raisonnement. Enfin Tartisan étant généralement mieux payé que l'employé et n'ayant pas les mêmes nécessités de décorum extérieur, peut mener une vie bien plus large. A vingt-cinq ans, un artisan un peu capable gagne sans difficulté une somme qu'un employé de commerce ou d'administration ne recevra guère qu'après vingt années de services. C'est l'employé et non l'ouvrier qui est le véritable paria moderne, et c'est pourquoi le premier est toujours ardemment socialiste. C'est d'ailleurs un socialiste assez peu dangereux, car ne pouvant guère se mettre en grève ou se syndiquer et craignant toujours de perdre sa place, il est obligé de dissimuler ses opinions.

Les caractères psychologiques dans le détail desquels je vais entrer maintenant sont assez généraux pour être attribuables à la plupart des artisans parisiens de même race. Ils cesseraient de l'être pour des artisans de races différentes, tant il est vrai que les influences de races sont fort supérieures à celles de milieux. Je montrerai dans une autre partie de cet ouvrage combien diffèrent des ouvriers anglais et irlandais travaillant dans le même atelier, c'est-à-dire soumis à des conditions de milieu identiques. Nous le verrions facilement aussi à Paris si nous voulions comparer l'ouvrier parisien à des ouvriers italiens ou allemands travaillant dans les mêmes conditions, c'est-à-dire soumis eux aussi aux mêmes influences de milieu. Nous n'entreprendrons pas cette étude, et nous nous bornerons à faire observer que ces influences de race se constatent nettement sur des ouvriers de Paris venus de certaines provinces, les Limousins par exemple. Plusieurs des car^actères psy-

chologiques énumérés plus loin ne s'appliqueraient nullement à ces derniers. L'ouvrier limousin est sobre, patient, silencieux, sans aucun besoin de bruit ni de luxe. Ne fréquentant ni les marchands de vin, ni les théâtres, il n'a d'autre rêve que de rentrer au village après avoir réalisé quelques économies. 11 se confine dans un petit nombre de métiers durs, mais fort bien rétribués, celui de maçon par exemple, pour lesquels sa sobriété et sa régularité le font très rechercher.

Ces principes généraux et ces divisions étant posés, nous allons aborder maintenant la psychologie des ouvriers parisiens, ayant surtout en vue, comme il a été dit, la classe des artisans. Voici les caractéristiques les plus frappantes de leur état mental.

L'ouvrier parisien se rapproche des êtres primitifs par sa nature impulsive, son imprévoyance, l'incapacité de se dominer et son habitude de n'avoir pour guide que rinstinct du moment ; mais il possède un sens artistique, parfois critique, très affiné par le milieu où il vit. En dehors des choses de son métier, qu'il exécute très bien, — avec plus de goût cependant que de fini, — il raisonne peu ou raisonne mal, et n'est guère accessible à d'autre logique qu'à celle des sentiments.

Il aime à se plaindre et à déblatérer, mais ses plaintes sont plus passives qu'actives. 11 est au fond très conservateur, très casanier, et n'a guère de goût pour le changement. Indiffér'^nt aux doctrines politiques, il s'est toujours soumis facilement à tous les régimes, pourvu qu'ils eussent à leur tête des individus possédant du prestige. Le panache d'un général produit toujours sur lui une sorte d'émotion respectueuse à laquelle il ne résiste guère. On le mène aisément avec des

mots et du prestige, et pas du tout avec des raisons.

11 est très sociable et recherche la compagnie de ses camarades : de là ses fréquentations dans la boutique du marchand de vin, véritable salon du peuple. Ce n'est pas le goût de l'alcool qui Vy conduit, comme on ledit souvent. Boire est un prétexte qui peut devenir ensuite une habitude, mais ce n'est pas le besoin de Talcool qui le pousse au cabaret.

S'il se soustrait à son intérieur par le cabaret, comme le bourgeois s'y soustrait par le club, c'est que cet intérieur n'a rien de bien attrayant. La femme de l'ouvrier, sa ménagère comme il l'appelle, a d'incontestables qualités d'économie et de prévoyance, mais ne s'occupe que de ses enfants, du prix des choses et des achats. Totalement réfractaire aux idées générales et aux discussions, elle ne s'associe à ces dernières que quand le porte-monnaie et le buffet sont vides. Ce n'est jamais elle qui voterait une grève uniquement pour soutenir un principe.

La fréquentation des cabarets, des théâtres, des réunions publiques, est pour l'ouvrier parisien la conséquence de son besoin d'excitation, d'expansion, d'agitation, de griserie de paroles, de discussions bruyantes. Sans doute il ferait mieux, pour plaire aux moralistes, de rester bien sagement dans sa chambre. Mais il faudrait pour cela qu'il eût, au lieu de sa constitution mentale d'ouvrier, le cerveau d'un moraliste.

Les idées politiques mènent parfois l'ouvrier, mais elles ne l'absorbent guère. 11 devient aisément pour un instant un révolté, un violent, mais ne reste jamais un sectaire. Il est trop impulsif pour qu'une idée quelconque puisse se fixer en lui. Son antipathie à l'égard

Lb Bon. — Psvch. du social. 4

du bourgeois est le plus souvent un sentiment superficiel et de convention provenant simplement de ce que le bourgeois est plus riche et mieux habillé que lui.

Il faut le bien peu connaître pour le supposer capable de poursuivre avec ardeur la réalisation d'un idéal quelconque, socialiste ou autre. L'idéal de l'ouvrier, quand par hasard il en a un, est tout ce qu'il y a de moins révolutionnaire, de moins socialiste, et tout ce qu'il y a de plus bourgeois. C'est toujours la petite maison à la campagne, à la condition qu'elle ne soit pas située trop loin du marchand de vin.

Il possède un grand fond de confiance et de générosité. Il héberge avec empressement, et en se gênant parfois beaucoup, des camarades dans l'embarras, et leur rend à chaque instant une foule de petits services que des gens du monde ne se rendraient jamais dans les mêmes circonstances. Il n'a aucun égoïsme et, par ce côté, se montre fort supérieur au bourgeois et à l'employé, dont l'égoïsme est au contraire très développé. A ce point de vue, il mérite une sympathie dont les bourgeois ne sont pas toujours dignes. Le développement de l'égoïsme dans les classes supérieures semble la conséquence forcée de leur richesse et de leur culture, et proportionnel à ce degré de richesse et de culture. Le pauvre seul est vraiment * secourable, parce que seul il peut réellement sentir ce qu'est la misère.

Cette absence d'égoïsme, jointe à sa facilité de s'enthousiasmer pour les individus qui le charment, rend Touvrier apte à se dévouer, sinon pour le triomphe d'une idée, au moins pour les meneurs qui ont conquis son cœur. La récente aventure boulangiste en fournit ua instructif exemple.

L'ouvrier parisien raille volontiers les choses de la religion, mais au fond il a pour elles un respect inconscient. Ses railleries ne s'adressent jamais à la religion comme croyance, mais au clergé qu'il considère un peu comme une sorte de branche du Gouvernement. Les mariages et les enterrements sans l'assistance de l'Église sont rares dans la classe ouvrière parisienne. Marié uniquement à la mairie, l'ouvrier se croirait toujours mal marié. Ses instincts religieux — considérés comme tendance à se laisser dominer par un credo quelconque, politique, religieux ou social — sont fort tenaces. De tels instincts constitueront un jour un élément de succès en faveur du socialisme, qui n'est, en réalité, qu'un credo nouveau. Si le socialisme réussit à se propager chez les ouvriers, ce ne sera nullement, comme le croient les théoriciens, par les satisfactions qu'il promet, mais par les dévouements désintéressés que ses apôtres sauraient faire naître.

Les conceptions politiques de l'ouvrier sont fort rudimentaires et d'un simplisme extrême. Le Gouvernement représente pour lui une puissance mystérieuse absolue, pouvant décréter à son gré la hausse ou la baisse des salaires, mais généralement hostile aux travailleurs et favorable aux patrons. Tout ce qui arrive de désagréable à l'ouvrier est nécessairement la faute du Gouvernement, et c'est pourquoi il accepte facilement la proposition d'en changer. 11 se soucie fort peu d'ailleurs de la nature de ce Gouvernement et tient seulement pour certain qu'il en faut un. Le bon Gouvernement est celui qui protège les ouvriers, fait monter les salaires et moleste les patrons. Si l'ouvrier a de la sympathie pour le socialisme, c'est qu'il voit en lui un

Gouvernement qui augmenterait les salaires tout en réduisant les heures de travail. S'il pouvait se représenter à quel système d'enrégimentation et de surveillance les socialistes se proposent de le soumettre dans la société rêvée par eux, il deviendrait aussitôt un irréconciliable ennemi des nouvelles doctrines.

Les théoriciens du socialisme croient bien connaître J'âme des classes ouvrières, et en réalité ils la comprennent très peu. Ils s'imaginent que c'est dans Targu- , mentation et la discussion que se trouvent les éléments de la persuasion. Elle a en réalité de bien autres sources. Que reste-t-il de tous leurs discours dans Tâme populaire? Peu de chose, en vérité. Quand on interroge habilement un ouvrier qui se dit socialiste, et qu'on laisse de côté les lambeaux de phrases humanitaires toutes faites, les imprécations banales contre le capital qu'il répète machinalement, on voit alors que son concept socialiste est une rêverie vague, très analogue à celle des premiers chrétiens. Dans un avenir lointain, trop lointain pour l'impressionner beaucoup, il entrevoit la venue du royaume des pauvres, — pauvres de fortune et pauvres d'esprit, — royaume dont seront soigneusement expulsés les riches, riches d'argent ou riches d'intelligence.

Quant aux moyens de réaliser ce rêve lointain, les ouvriers n'y songent guère. Les théoriciens, qui comprennent très peu leur âme, ne soupçonnent pas que c'est parmi les couches populaires que le socialisme rencontrera un jour ses plus irréductibles ennemis, lorsqu'il voudra passer de la théorie à la pratique. Les ouvriers, — les paysans plus encore, — ont l'instinct de la propriété au moins aussi développé que les bourgeois.

JIs veulent bien accroître ce qu'ils possèdent, mais entendent disposer à leur gré du fruit de leur travail et non Tabandonner à une collectivité, alors même que cette collectivité prétendrait suffire à tous leurs besoins. Un tel sentiment a des origines séculaires, et il se dressera toujours comme un mur inébranlable devant tout essai sérieux de collectivisme.

Bien que turbulent, violent et toujours prêt à se mettre du côté des faiseurs de révolution, Touvrier est très attaché aux vieilles choses, très conservateur, très autoritaire et très despotique. Il a toujours acclamé ceux qui ont brisé les autels et les trônes, mais bien plus vivement acclamé encore ceux qui les ont rétablis. Quand par hasard il devient patron, il se conduit en monarque absolu et est beaucoup plus dur pour ses anciens camarades que ne Test le patron de classe bourgeoise. Le général du Barrait décrit de la façon suivante la psychologie de louvrier émigré en Algérie pour devenir colon, profession consistant simplement à faire travailler à coups de bâton les indigènes : « Il portait en lui tous les instincts de la féodalité, et sorti des ateliers des grandes villes il parlait et raisonnait comme les leudes de Pépin le Bref ou de Charlemagne, ou comme les chevaliers de Guillaume le Conquérant, qui s'étaient taillé de vastes domaines dans les territoires des peuples vaincus. »

Gouailleur toujours, spirituel parfois, l'ouvrier parisien sait très bien saisir le côté comique des choses et apprécie surtout dans les événements politiques leur côté amusant ou violent. L'éreintement d'un ministre par un député ou un journaliste l'amuse fort, mais les opinions défendues par le ministre et ses adversaires

54 LES THKOniES SOCIALISTES ET LEURS ADEPTES

rinl(^rcssont Iros peu. La discussion par échange d'invcclivcs le pa?;sionnc comme le ferait un spectacle de TAmbigu. La discussion par échange d arguments le laisse lolalement indifférent.

Cette tournure d'esprit caractéristique se retrouve naturellement dans ses procédés de discussion, tels qu'on peut les observer dans les réunions politiques populaires. Il ne discute jamais la valeur d'une opinion, mais uniquement celle de l'individu qui Texpose. Ce qui le séduit, c'est le prestige personnel d'un orateur et non ses raisonnements. Il n'attaque pas les opinions de l'orateur qui lui déplaît, mais uniquement sa personne. La probité de l'adversaire est immédiatement contestée et cet adversaire doit s'estimer heureux s'il est simplement traité de gredin sans recevoir à la tête autre chose que des injures. Les discussions des réunions publiques consistent invariablement, comme on le sait, dans un échange d'invectives féroces et de horions variés. C'est là d'ailleurs un vice de race qui n'est pas du tout spécial à l'ouvrier. Il est impossible h beaucoup de gens d'entendre un individu émettre une opinion différente de la leur sans rester intimement persuadés que cet individu est un parfait imbécile ou un infâme scélérat. La compréhension des idées d'autrui a toujours été inaccessible aux Latins.

Le caractère impulsif, insouciant, mobile et turbulent des ouvriers parisiens les a toujours empêchés de s'associer, comme le font les ouvriers anglais, pour tenter de grandes entreprises. Cette incapacité irréductible les rend impuissants à se passer de direction et les condamne par ce seul fait à rester en tutelle perpétuelle. Ils éprouvent Tincurable besoin d'avoir au-dessus d'eux

quelqu'un qui les gouverne et à qui ils puissent s'en prendre sans cesse de tout ce qui leur arrive. Ici encore nous retrouvons un caractère de race.

Le seul résultat bien net de la propagande socialiste dans les classes ouvrières a 616 de répandre parmi elles cette opinion qu'elles sont exploitées par leurs patrons et qu'en changeant de Gouvernement elles recevraient des salaires plus élevés tout en travaillant beaucoup moins. Leurs instincts conservateurs empêchent cependant la plupart d'entre eux de se rallier entièrement à cette opinion. Aux élections législatives de 1893, sur JO millions d'électeurs, 536 000 seulement ont donné leurs voix à des députés socialistes, et ces derniers ne furent que 49. Ce faible pourcentage, qui n'a progressé qu'en apparence aux élections de 1898, montre combien sont tenaces les instincts conservateurs de la classe ouvrière.

11 existe d'ailleurs une raison fondamentale qui entravera singulièrement la propagation des idées socialistes. Le nombre des ouvriers, petits propriétairos ou petits actionnaires, tend à s'élever partout. La petite maison, si petite qu'on la suppose ; la petite action, fût-elle môme une fraction d'action, transforme de suite son possesseur en capitaliste calculateur et développe étonnamment ses instincts de propriété. Dès qu'il a une famille, un foyer et quelques économies à conserver, l'ouvrier devient aussitôt un conservateur obstiné. Le socialiste, le socialiste-anarchiste surtout, est le plus souvent un célibataire, sans foyer, sans ressources et sans famille, c'est-à-dire un nomade, et, à tous les âges, le nomade fut toujours un indiscipliné et un barbare. Quand l'évolution économique aura fait de l'ouvrier le propriétaire d'une

pari, si rcstieinle qu'on Ici suppose, de Tusine où il travaille, ses conceptions des relations entre le capital et le travail auront profondément changé. La preuve en est fournie par les quelques usines où de telles transformations ont déjà été réalisées et aussi par Tétat mental du paysan. Ce dernier mène une existence beaucoup plus dure généralement que celle de l'ouvrier des villes, mais il possède le plus souvent un champ à cultiver, et pour celte simple raison n'est presque jamais socialiste. Il ne l'est guère que lorsque germe dans sa primitive cervelle ridée de la possibilité de s'emparer du champ de son voisin, sans avoir, bien entendu, à abandonner le sien. Nous résumerons ce qui précède en disant que la classe la plus réfractaire au socialisme sera précisément cette classe ouvrière parisienne sur laquelle comjjtenl tant les socialistes. La propagande de ces derniers a fait naître des convoitises et des haines, mais les nouvelles doctrines n'ont pas profondément pénétré dans les âmes populaires. Il est fort possible qu'à la suite d'un de ces événements que les ouvriers attribuent toujours au Gouvernement, tels qu'un chômage prolongé ou une concurrence étrangère produisant l'abaissesèment des salaires, les socialistes puissent recruter parmi eux les soldats d'une révolution, mais ce seront des soldats qui se tourneront bien vite vers le panache du César qui viendra étouffer cette révolution.

§ 3. — Classes dirigeantes

« Ce qui contribue beaucoup aux progrès du socialisme^ écrit M. de Laveleye, c'est qu'il envahit peu à pea les classes élevées et instruites. »

Les motifs de cet envahissement sont, suivant nous, de plusieurs ordres : la contagion des croyances à la mode, la peur, puis Tindifférence.

« Une grande partie de la bourgeoisie, écrit M. Garofalo, tout en envisageant avec quelque crainte le mouvement socialiste, pense que c'est aujourd'hui un niouvcment irrésistible et inévitable. Il y a ^ans ce nombre des âmes candides, ingénument amoureuses de Tidéal socialiste, et qui voient en lui l'aspiration au règne de la justice et de la félicité universelles. »

C'est là simplement l'expression d'un sentiment superliciel non raisonné, accepté par contagion. N'adopter une opinion politique ou sociale, que quand, après mûre réflexion, elle paraît répondre à la réalité des choses, constitue un processus mental dont semblent incapables la plupart des cerveaux latins. Si, dans l'adoption d'une opinion politique, religieuse ou sociale, nous apportions une faible part de la lucidité et de la réflexion qu'emploie le dernier des épiciers pour traiter une affaire, nous ne serions pas, comme nous le sommes dans les questions politiques et religieuses, à la merci de la mode, du milieu, des sentiments, et flottant par conséquent au gré des événements et de l'opinion du moment.

Cette opinion du moment, c'est-à-dire la mode, est une des causes principales de l'adoption ou du rejet des doctrines. Pour la très immense majorité des individus il n'en existe pas d'autres. La crainte de Topinion des imbéciles a toujours constitué un des facteurs importants de l'histoire.

Aujourd'hui les tendances socialistes sont beaucoup plus répandues dans la bourgeoisie que dans les classes

populaires. Elles s'y propagent par simple contagion avec une singulière rapidité. Philosophes, littérateurs et artistes suivent docilement le mouvement et contribuent activement à le répandre sans d'ailleurs y rien comprendre*. Le théâtre, les livres, les tableaux euxmêmes sont imprégnés de plus en plus de ce socialisme sentimental, larmoyant et vague qui rappelle tout à fait rhumanitarisme des classes dirigeantes au moment de la Révolution. La guillotine vint promptement leur apprendre que dans la lutte pour la vie on ne peut renoncer à se défendre sans renoncer du même coup à vivre. Considérant avec quelle facilité les classes supérieures se laissent aujourd'hui progressivement désarmer, rhistorien de Tavenir sera plein de mépris pour leur triste imprévoyance et ne plaindra pas leur sort.

La peur est encore un des mobiles qui favorisent dans la bourgeoisie la propagation du socialisme. « La bourgeoisie, écrit lauteur que je citais à Tinstant, a peur. Elle tâtonne irrésolue et espère se sauver par des concessions, oubliant que c'est là la plus insensée des politiques, et que les indécisions, les transactions, le désir de contenter tout le monde, sont des défauts de caractère que, par une éternelle injustice, le monde a toujours puni cruellement, pire que si c'étaient des crimes. »

Le dernier des sentiments que j'ai cités, l'indifférence.

* « Disons sans exagération, écrit M. J. Bonrdean, que sur cinquante députés socialistes & la Chambre il y en a peut-être une douzaine qui sachent exactement ce quils entendent par socialisme et qui soient capables de l'expliquer clairement. Ceux-là mêmes qui appartiennent à des sectes fondées sur des théories se reprochent mutuellement leur ignorance... La plupart des socialistes, même parmi les meneurs, sont socialistes d'instinct, le socialisme est pour eux une formule énergique de mécontentement et de révolte. »

s'il ne favorise pas directement la propagation du socialisme, la facilite en empêchant de le combattre. L'indifférence sceptique, le « je m'enfichisme », suivant une expression courante, est la grande maladie de la bourgeoisie moderne. Quand on n'oppose que Findifférence aux déclamations et aux attaques d'une minorité grandissante, poursuivant avec ardeur la réalisation d'un idéal, on peut être sûr que le triomphe de cette minorité est proche. Les pires ennemis de la société sont-ils ceux qui l'attaquent ou ceux qui ne se donnent même pas la peine de la défendre ?

§ 4. — DeMI-SAVANTS ET DOCTRINAIRES

J'applique le qualificatif de demi-savants aux esprits n'ayant d'autres connaissances que celles puisées dans les livres, et qui par conséquent ne savent absolument rien des réalités de la vie. Ils sont le produit de nos universités et de nos écoles, ces lamentables « usines à dégénérescence » dont Taine, et bien d'autres, ont exposé les désastreux effets. Un professeur, un érudit, un élève de nos grandes écoles, ne sont pendant de longues années, et bien souvent toujours, que des demi-savants. Un jeune Anglais, un jeune Américain qui, à dix-huit ans, a déjà parcouru le monde, abordé une profession technique et sait se suffire à lui-même, n'est pas un demi-savant et ne sera jamais un déclassé. Il peut savoir fort peu de grec, de latin ou de sciences théoriques; mais il a appris à ne compter que sur lui-même et à se conduire. Il possède cette discipline mentale, cette habitude de la réflexion et du jugement que la seule lecture des livres n'a jamais données.

C'est dans la cohue des demi-savants et notamment celle des licenciés et bacheliers sans emploi, des instituteurs mécontents de leur sort, des épaves de concours que rÉtat n'a pu caser, des professeurs de l'Université qui trouvent leurs mérites méconnus, que se recrutent les plus dangereux disciples du socialisme et parfois môme les pires anarchistes. Le dernier anarchiste exécuté à Paris était un candidat à l'École polytechnique, n'ayant pu trouver aucun emploi dé son inutile et superficielle science, ennemi par- conséquent d'une société qui ne savait pas apprécier ses mérites, et désireux naturellement de la remplacer par un monde nouveau où les vastes capacités qu'il se supposait auraient rencontré leur application. Le demisavant mécontent est le pire des mécontents. C'est de ce mécontentement que dérive la fréquence du socialisme chez certaines corporations d'individus, les instituteurs, par exemple, qui se croient tous des méconnus.

C'est peut-être parmi les instituteurs et surtout les professeurs de notre Université que le socialisme compte le plus de recrues. Le principal chef des socialistes français est un ancien professeur de l'Université. On a relevé dans les journaux ce fait stupéfiant que ce socialiste ayant demandé l'autorisation de faire un cours de collectivisme à la Sorbonne, 16 professeurs sur 37 appuyèrent sa requête.

Le rôle que jouent aujourd'hui les universitaires dans les pays latins, pour le développement du socialisme est tout à fait redoutable aux sociétés où ils vivent.

Totalement étrangers aux réalités du monde, ils sont

par cela môme incapables de comprendre les conditions artificielles mais nécessaires qui rendent Texistenced'une société possible. Une société dirigée par un aréopage de professeurs comme la rêvait Auguste Comte, ne durerait pas six mois. Dans les questions d'intérêt général, Topinion des spécialistes de lettres ou de science n*a pas plus de valeur que celle des ignorants, et bien souvent en a beaucoup moins, si ces ignorants sont des paysans ou des ouvriers que leur profession a mis aux prises avec les réalités de la vie. J'ai insisté ailleurs sur ce point, qui constitue le plus solide argument à invoquer en faveur du suffrage universel. C'est très souvent du côlé de la foule et rarement du côté des spécialistes que se montrent Tesprit politique, le patriotisme, le sentiment de la défense des intérêts sociaux.

Les foules synthétisent souvent Fâme de la race et la compréhension de ses intérêts*. Elles sont capables au plus haut degré d'abnégation et de sacrifice, ce qui ne les empêche pas d'ailleurs d'être parfois infiniment bornées, fanfaronnes, féroces et toujours prêtes à se laisser séduire par les plus vulgaires charlatans. C'est l'instinct sans doute et non la raison qui les guide, mais les actes que l'inconscient régit ne sontils pas bien souvent supérieurs à ceux que détermine la raison?

L'inconscient, qui dirige la totalité des actes de notre

(1) On en a eu un frappant exemple dans une affaire célèbre qui à une époque récente a si profondément divisé la France. Alors qu'une grande partie de la bourgeoisie attaquait violemment l'armée avec l'inconscience de l'individu qui saperait furieusement les fondements de la maison qu*il habite, les foules populaires se sont mises d'inslinct du côté où se trouvaient les véritables intérêts du pays. Si elles s'étaient tournées elles aussi contre l'armée, nous aurions eu peut-être une guerre civile sanglante nécessairement suivie d'une invasion.

vie inorganique et Timmense majorité des actes de notre vie intellectuelle, est à la vie consciente de Tesprit ce qu'est la masse profonde des eaux de Tocéan à Tégard des vagues qui s'agitent à sa surface. Si Tincessanle aciion de l'inconscient s'arrêtait, Thomme ne pourrait pas vivre un seul jour. L'inconscient représente simplement l'héritage de toutes les adaptations créées par notre longue série d ancêtres. C'est en lui que résident les sentiments d'une race, la notion de ses besoins que la demi-science fausse trop souvent.

Déclassés, incompris, avocats sans cause, écrivains sans lecteurs, pharmaciens et médecins sans clients, professeurs mal payés, diplômés sans fonctions, employés que leur insuffisance fait dédaigner de leurs patrons, etc., sont des adeptes naturels du socialisme. En réalité, ils se soucient fort peu des doctrines. Ce qu'ils rêvent, c'est de créer par des moyens violents une société oîi ils seraient les maîtres. Leurs récriminations égalitaires ne les empêchent nullement d'avoir un mépris intense pour la canaille qui n'a pas, comme eux, appris dans les livres. Ils se croient très supérieurs à l'ouvrier et lui sont fort inférieurs en réalité par le défaut de sens pratique et par l'exagération de leur égoïsme. S'ils de venaient les maîtres, leur autoritarisme ne serait pas moindre que celui de Marat, Saint-Just ou Robespierre, ces types excellents du demi-savant incompris. L'espoir de tyranniser à son tour alors qu'on a toujours été ignoré, humilié et refoule dans l'ombre, a dû créer bien des adeptes au socialisme.

C'est à cette catégorie des demi-savants qu'appartiennent le plus souvent les doctrinaires qui formulent^ dans de virulentes publications, les théories que dç

naïfs apôtres se chargent ensuite de propager. Ce sont des chefs qui semblent guider des soldats, mais qui se bornent en réalité à les suivre. Leur influence est beaucoup plus apparente que réelle. Ils ne font guère, en effet, que transformer en invectives bruyantes des aspirations qu'ils n ont pas créées, et à leur donner cette forme dogmatique qui permet aux meneurs de se documenter. Leurs livres deviennent parfois des sortes d'évangiles, que personne ne lit jamais, mais dont on peut citer comme argument le titre ou des lambeaux de phrases reproduites par les journaux spéciaux. L'obscurité de leurs œuvres est d'ailleurs une condition fondamentale de leur succès. Comme la Bible pour les pasteurs protestants, elles constituent une sorte de grimoire fatidique qu'on n'a qu'à ouvrir au hasard pour y trouver, pourvu qu'on possède la foi, la solution d'une question quelconque.

Le doctrinaire peut donc être fort instruit, mais cela ne Tempèche nullement d'être toujours un incompréhensif et un simpliste, doublé le plus souvent d'un mécontent et d'un envieux. Frappé seulement par un côté des questions, il reste étranger à la marche des événements et à leurs répercussions. Il est incapable de rien comprendre à la complexité des phénomènes sociaux, aux nécessités économiques, aux influences ataviques et aux passions qui conduisent les hommes. N'ayant pour guide qu'une logique livresque et rudimentaire, il croit facile^ ment que ses rêveries vont transformer l'évolution do rhumanité et régir le destin.

Ce qu'il croit surtout, c'est que la société doit subir un changement quelconque à son profit. Ce qui le préoccupe réellement, ce n'est pas l'avènement du socialisme, mais

lavènement des socialistes. Dans nulle religion il n'y a eu autant de foi dans les masses et aussi peu chez la plupart des meneurs.

Les élucubrations de tous ces bruyants doctrinaires sont bien vagues, leur idéal de société future bien chimérique ; mais ce qui n*est pas chimérique du tout, c'est leur haine furieuse contre la société actuelle et leur ardent désir de la détruire. Or, si les révolutionnaires de tous les âges se sont toujours montrés impuissants à jamais rien construire, ils n'ont pas eu beaucoup de difficultés pour détruire. La main d'un enfant suffit à incendier des trésors de Tart qu'il a fallu des siècles pour réunir. L'influence des doctrinaires peut donc aller jusqu'à provoquer une révolution victorieuse et ruineuse. Elle ne saurait aller plus loin. L'indestructible besoin d'ôtre gouvernées qu'ont toujours manifesté les foules ramènerait vite tous ces novateurs sous le sabre d un despote quelconque, qu'ils seraient d'ailleurs les premiers à acclamer, comme le prouve notre histoire. Les révolutions ne peuvent modifier l'àme des peuples; aussi n'ont-elles jamais engendré que d'ironiques changements de mots, des transformations de surface. C'est pourtant pour ces insignifiants changements que le monde a été tant de fois bouleversé, et sans doute continuera à l'être.

Si l'on voulait résumer le rôle des diverses classes, dans la dissolution de la société chez les Latins, on pourrait dire que les doctrinaires et les mécontents fabriqués par l'Université agissent surtout en ébranlant les idées et sont, par lanarchisme intellectuel qu'ils engendrent, un des plus corrodants agents de destruction; que la bourgeoisie agit par son indiffé-

rence, sa peur, son égoïsme, la faiblesse de sa volonté, son absence de sens politique et d'initiative ; et que les couches populaires agiront d'une façon révolutionnaire en achevant de détruire, dès qu'il sera suffisamment ébranlé, l'édifice qui chancelle sur ses bases.

Le Box. — Psych. da social.

croyances, dont le rôle a toujours été fondamental dans la vie des peuples.

Comment naissent et se développent ces croyances ? Nous avons déjà traité sommairement cette question dans les Lois psychologiques de P Évolution des peuples. Il ne sera pas inutile d'y revenir. Le socialisme est une croyance beaucoup plus qu'une doctrine. Ce n'est qu'en étant bien pénétré du mécanisme de la genèse des croyances, que nous pourrons entrevoir le rôle que le socialisme est peut-être appelé à exercer.

L'homme ne change pas comme il veut les sentiments et les croyances qui le mènent. Derrière les vaines agitations des individus se retrouvent toujours les influences ataviques. Ce sont elles qui donnent aux foules ce conservatisme étroit que dissimulent leurs révoltes d'un instant. Ce que les hommes supportent le plus difficilement, ce qu'ils ne supportent même jamais pendant bien longtemps^ c'est un changement de leurs habitudes et de leurs pensées héréditaires.

Ce sont précisément ces influences ancestrales qui protègent encore les civilisations déjà bien vieilles dont nous sommes les détenteurs et que tant de causes de destruction menacent aujourd'hui.

Cette lenteur de l'évolution des croyances constitue un des faits les plus essentiels de l'histoire, et pourtant l'un des moins expliqués par les historiens. Nous allons essayer d'en déterminer les causes.

En dehors des nécessités extérieures et variables auxquelles il est soumis, l'homme est surtout guidé dans la vie par deux catégories de concepts : les concepts ancestraux ou concepts de sentiments^ et les con* cepts acquis ou concepts intellectuels.

Les concepts ancestraux sont Thérilage de la race, le legs des ancêtres éloignés ou immédiats, legs inconscient apporté en naissant, et qui détermine les principaux mobiles de la conduite.

Les concepts acquis ou concepts intellectuels sont ceux que rhomme acquiert sous Tinfluence des milieux et de l'éducation . Ils servent à raisonner, à expliquer, à discourir, mais bien rarement à se conduire. Leur influence sur les actions reste à peu près entièrement nulle jusqu'au jour où, par des accumulations héréditaires répétées, ils ont pénétré dans Tinconscient et sont devenus des sentiments. Si les concepts acquis réussissent parfois à combattre les concepts ancestraux, c'est que les premiers ont été annulés par des hérédités contraires, ainsi que cela arrive, par exemple, dans le croisement entre sujets de races différentes. L'individu devient alors une sorte de table rase. Il a perdu ses concepts ancestraux; ce n'est plus qu'un métis sans moralité ni caractère, à la merci de toutes les impulsions.

C'est en raison du poids si lourd des hérédités séculaires que, parmi tant de croyances et d'opinions qui naissent chaque jour, nous en voyons si peu dans le cours des âges devenir prépondérantes et universelles. On pourrait môme dire que, dans une humanité déjà bien vieille, aucune croyance générale nouvelle ne pourrait se former, si cette croyance ne se rattachait pas intimement à des croyances antérieures. De croyances tout à fait nouvelles, les peuples n'en ont guère connues. Des religions qui semblent originales quand on ne considère qu'une phase avancée de leur évolution, telles que le bouddhisme, le christianisme

et rislamisme, sont en réalité de simples efflorescences (le croyances antérieures. Elles n'ont pu se développer que lorsque les croyances qu'elles remplaçaient avaient, parTusure du temps, perdu leur empire. Elles varient suivant les races qui les pratiquent et n'ont d'universel que la lettre de leurs dogmes. Nous avons fait voir dans un précédent ouvrage qu'en passant de peuples en peuples elles se sont profondément transformées pour se rattacher aux religions antérieures de ces peuples. Une nouvelle croyance devient ainsi simplement le rajeunissement d'une croyance précédente. Il n'y a pas que des éléments juifs dans le christianisme; il a sa source dans les plus lointaines religions des peuples de l'Europe et de l'Asie. Le mince filet d'eau sorti de la (ialilée n'est devenu un fleuve impétueux que parce (|uo toute l'antiquité païenne y a déversé ses flots. « L'apport des Juifs dans la mythologie chrétienne est à peine égal à celui des Egyptiens et des Perses, » écrit justement M. Louis Ménard.

Si simples et si faibles que puissent être ces changements de croyance, il leur faut cependant des successions d'ilgos pour se fixer dans Tame d'un peuple. Une croyance est tout autre chose qu'une opinion qu'on discute. Elle n'existe, comme mobile de conduite, et par conséquent n'a de puissance réelle, que quand elle est descendue dans l'inconscient, pour y former cette concrétion solide appelée un sentiment. La croyance possède alors ce caractère essentiel d'ôtre impérative, et soustraite aux influences de l'analyse et de la discussion*. Ce n'est qu'à ses débuts, et quand elle est bien

(\) II n*e8l pas nécessaire de se reporter aux âges héroïques pour comprendre ce qu'est une croyance à l'abri de la discussion. Il n'y a

flotlanle encore, qu'une croyance peut avoir quelques racines dans l'intelligence; mais pour assurer son triomphe il faut, je le répète, qu'elle descende dans la région des sentiments, et passe par conséquent du conscient dans l'inconscient.

Il faut insister sur cette influence du passé dans l'élaboration des croyances et sur ce fait qu'une croyance nouvelle ne peut s'établir qu'en se rattachant toujours à une croyance antérieure. Cet établissement des croyances est peut-ôtre la phase la plus importante de révolution des civilisations. Un des plus grands bienfaits d'une croyance établie est de donner à un peuple des sentiments communs, des formes de pensées communes, et par conséquent des mots communs, c'est-àdire éveillant des idées identiques. La croyance établie finit par créer un état d'esprit semblable, des chaînes de raisonnement analogues, et c'est pourquoi elle marque de son empreinte tous les éléments d'une civilisation. La croyance commune constitue peut-ôtre le plus puissant facteur de la création d'une âme nationale, d'une volonté nationale, et par conséquent de

qu'à jeter les yeux autour de soi pour rencontrer une foulo de gens possédant à Télat do greffe, sur un fond mystique héréditaire, des croyances dérivées de ce fond mystique qui ne sauraient être ébranlées par aucun argument. Toutes les petites sectos religieuses qui éclosent depuis vingt-cinq ans, comme elles éclosaient à la fîn du paganisme : spiritisme, théosophisme, ésotérisme, etc., possèdent de nombreux adeptes présentant cet état mental où la croyance ne peut plus être détruite par aucun argument. Le célèbre procès des photographies spirites est plein d'enseignement à ce sujet. Le photographe B... avait avoué à Taudicnce que toutes les photographies de fantômes remises à ses naïfs clients avaient été obtenues on photographiant des mannequins préparés. L'argument pouvait sembler catégorique. Il n'ébranla nullement les croyants. Malgré les aveux du facétieux photographe, malgré la production à. l'audience des mannequins qui avaient servi de modèles, les clients spirites maintinrent avec énergie avoir parfaitement reconnu sur les photographies les traits do leurs parents défunts. Cette merveilleuse obstination de la foi est fort instructive et fait bien comprendre la force d'une croyance.

rorientation unique des sentiments et des idées d'un peuple. Les grandes civilisations ont toujours été Fefflorescence logique d'un petit nombre de croyances, et la décadence de ces civilisations est toujours survenue à rheure où les croyances communes se sont dissociées.

Une croyance collective a l'immense avantage de réunir en un seul faisceau tous les petits désirs individuels, de faire agir un peuple comme agirait un seul individu. C'est avec raison qu'on a pu dire que les grandes périodes historiques sont justement celles où une croyance universelle s'est établie.

Le rôle des croyances universelles dans l'existence des peuples est tellement fondamental qu'on ne saurait en exagérer l'importance. L'histoire ne montre pas d'exemples de civilisations qui se soient fondées et maintenues sans avoir à leur base des croyances comm unes à tous les individus d'un peuple ou tout au moins d'une cilé. Cette communauté des croyances donne à la nation qui la possède une formidable puissance, même lorsque la croyance est transitoire. Nous l'avons vu au moment de la Révolution, alors qu'animé par une foi nouvelle, qui ne pouvait durer parce qu'elle ne pouvait réaliser ses promesses, le peuple français luttait victorieusement contre l'Europe en armes.

§ 2. — Rôle des crotances dans nos idées et nos

RAISONNEMENTS. — PsTCHOLOGIE DE l' INCOMPRÉHENSION

Dès qu'une croyance est solidement établie dans l'entendement elle devient la régulatrice de la vie» la pierre de touche du jugement, la directrice de l'intelligence.

L'esprit ne peut plus recevoir alors que ce qui est conforme à la nouvelle croyance. Comme le christianisme au moyen âge, l'islamisme chez les Arabes, la foi dominante imprime sa marque sur tous les éléments de la civilisation, notamment sur la philosophie, la littérature et les arts. Elle est le critérium suprême, elle fournit une explication à tout.

Le mécanisme de nos connaissances, aussi bien pour le savant que pour l'ignorant, consiste en effet à ramener ce qui est inconnu à ce qui est connu déjà, c'est-àdire à ce que nous croyons connaître. Comprendre suppose l'observation d'un fait, puis son rattachement au petit nombre d'idées que nous possédons. On rattache ainsi les faits incompris à des faits supposés compris, et chaque cerveau fait ce rattachement suivant les concepts inconscients qui le dominent. De l'esprit le plus inférieur au plus élevé le mécanisme de l'explication est toujours le même et consiste invariablement à faire rentrer une notion nouvelle dans l'ensemble des conceptions acquises.

Et c'est justement parce que nous rattachons notre perception du monde à certains concepts ancestraux, que les individus de diverses races ont des jugements si différents. Nous ne percevons les choses qu'en les déformant; et nous les déformons suivant nos croyances.

Les croyances transformées en sentiments n'agissent pas seulement sur notre conduite dans la vie, elles agissent aussi sur le sens que nous attachons aux mots. Les dissentiments, les luttes qui séparent les hommes, tiennent pour la plupart à ce que les mêmes phénomènes engendrent, suivant les diverses constitutions mentales, des idées fort différentes. Suivez de siècle

en siècle, de race en race et d'un sexe à l'autre les idées éveillées par les mêmes mois. Cherchez, par exemple, ce que représentent, pour des esprits d'origines diverses, des termes comme ceux de religion, liberté, république, bourgeoisie, propriété, capital, travail, etc., et vous verrez combien profonds sont les abîmes qui séparent ces représentations mentales*. Les diverses classes d'une société, les individus de sexes différents, semblent parler la même langue ; mais ce n'est là qu'une vaine apparence.

Les diverses couches sociales, et à plus forte raison les peuples différents, sont aussi séparés par des divergences de concepts que par des divergences d'intérêts; et c'est pourquoi la lutte des classes et des races, et non leur chimérique concorde, a toujours constitué un fait dominant de l'histoire. La discordance ne peut que s'accroître dans l'avenir. Loin de tendre à égaliser les hommes, la civilisation tend à les différencier de plus en plus. Entre un puissant baron féodal et le dernier de ses hommes d'armes, la différence mentale était infiniment moindre qu'elle ne l'est aujourd'hui entre un ingénieur et le manœuvre qu'il dirige.

Entre races différentes, entre classes différentes, entre sexes différents, l'accord n'est possible que sur des

(1) La réfraction des idées, c'est-à-dire la déformation des concepts suivant le sexe, T&ge, la race, Téducation, est une des quesUons les moins explorées de la psychologie. Je Tai effleurée dans on de mes derniers ouvrages, en faisant voir comment se transforment les insti> tutions, les religions, les langues et les arts en passant d'un peuple à un autre. J'ai récemment tracé le programme de cette étude à on jeune psychologue, fort intelligent, M. E. Renoult, vivant par profession parmi les classes populaires, et qui m*a fourni d'intéressants documents pour cet ouvrage, notamment sur la psychologie des ouvriers. S'il roussit à mener & bonne fin cette tAche, il aura rendu grand service k la psychologie et & la sociologie.

sujets techniques dans lesquels les sentiments incons* cients n'interviennent pas. En morale, en religion, en politique, Taccordestau contraire impossible, ou n'est possible que quand les individus ont même origine. Ce ne sont pas alors des raisonnements qui les mettent d'accord, mais Tidentité de leurs concepts. Ce n'est jamais dans la raison que la persuasion prend ses racines. Quand des individus sont réunis pour traiter une question politique, religieuse ou morale, ce ne sont plus des vivants, mais des morts, qui discutent. C'est l'âme de leurs ancêtres qui parle par leur bouche; et ce qu'ils font entendre alors, c'est l'écho de cette étemelle voix des morts à laquelle les vivants obéissent toujours.

Les mots ont donc des sens très variables suivant les individus, et ils éveillent dans leur esprit des idées et des sentiments fort divers. L'effort le plus ardu de la pensée est peut-être d'arriver à pénétrer dans des cerveaux construits sur des types différents du nôtre. Nous n'y parvenons que bien difficilement pour des compatriotes dont nous ne sommes séparés que par l'âge, le sexe ou l'éducation ; comment y arriverionsnous pour des hommes de races différentes, surtout quand des siècles nous en séparent? Pour se 'faire entendre d'un individu, il faut lui parler sa langue avec les nuances de ses conceptions personnelles. On peut, et c'est justement le cas des parents avec leurs enfants, vivre pendant des années à côté d'un être sans jamais le comprendre. Toute notre psychologie usuelle est basée sur cette hypothèse que tous les hommes éprouvent des sentiments identiques sous l'infiuence d'excitations semblables, et rien n'est plus erroné.

Nous ne pouvons jamais espérer voir les choses comme elles sont réellement puisque nous ne percevons que des états de conscience créés par nos sens. Nous ne pouvons pas espérer davantage que la déformation subie soit identique chez tous les hommes, puisque cette déformation varie suivant leurs concepts héréditaires et acquis, c'est-à-dire suivant la race, le sexe, le milieu, etc., et c'est pourquoi on peut dire qu'une incompréhension générale régit le plus souvent les rapports entre individus de race, de sexe, ou de milieu différents. Ils peuvent se servir des mêmes mots, ils ne parleront jamais la môme langue.

Notre vision des choses est toujours une vision déformée, mais cette déformation, nous ne la soupçonnons pas. Nous sommes même généralement persuadés qu'elle ne saurait exister; aussi nous est-il à peu près impossible d admettre que les autres hommes puissent ne pas penser et agir exactement comme nous. Cette incompréhension a pour résultat final une parfaite intolérance, surtout pour les croyances et les opinions reposant exclusivement sur des sentiments.

Tous les individus professant en religion, en morale, en art, en politique des opinions différentes des nôtres deviennent aussitôt à nos yeux des êtres de mauvaise foi ou, tout au moins, de funestes imbéciles. Aussi dès que nous possédons quelque pouvoir, considérons- nous comme un strict devoir de persécuter vigoureusement d'aussi dangereux monstres. Si nous ne les brûlons plus et ne les guillotinons plus, c'est que la décadence des mœurs et la regrettable douceur des lois s'y opposent.

Pour les individus de races très différentes nous

admettons bien, au moins en théorie, qu*ils puissent ne pas penser tout à fait comme nous; mais ce n'est pas sans plaindre leur lamentable aveuglement. Nous considérons d'ailleurs comme un bienfait pour eux de les soumettre à nos mœurs et à nos lois par les moyens les plus énergiques, quand par hasard nous devenons leui*s maîtres. Arabes, Nègres, Annamites, Malgaches, etc., auxquels nous prétendons imposer nos mœurs, nos lois et nos coutumes, — les assimiler, comme disent les politiciens, — ont appris par expérience ce qu'il en coûte de vouloir penser autrement que leurs vainqueurs. Ils continuent bien entendu à conserver leurs concepts ancestraux qu'ils ne pourraient changer, mais ils ont appris à cacher leurs pensées et acquis en même temps la haine irréductible de leurs nouveaux maîtres.

L'incompréhension totale qui existe entre peuples de races différentes n'est pas toujours une source d antipathie. Elle peut même devenir une source indirecte de sympathie parce que rien n'empêche alors ces peuples de se faire l'un de l'autre l'idée qui leur plaît. On a dit avec raison « qu'une des bases les plus solides sur lesquelles repose l'alliance franco-russe a été l'ignorance presque complète que les deux peuples ont l'un de Tautre ».

L'incompréhension se présente avec des degrés différents chez les divers peuples. Pour ceux qui ne voyagent guère, comme les Latins, elle est absolue, et leur intolérance est par conséquent complète. Notre incapacité à comprendre les idées des autres peuples, civilisés ou non, est frappante. Elle est d'ailleurs la cause principale du lamentable état de nos colonies. Les Latins les plus éminents, et même des hommes de génie comme Napo-

léon, ne diffèrent pas du commun des hommes sur ce point. Napoléon n'a jamais eu la notion la plus vague de la psychologie d'un Espagnol ou d'un Anglais. Ses jugements sur eux valaient à peu près celui qu'on pouvait lire récemment dans un de nos grands journaux politiques à propos delà conduite de l'Angleterre àFégard des sauvages de l'Afrique : « Elle intervient toujours — assurait avec indignation le brave rédacteur — pour empêcher les peuplades de se débarrasser de leurs rois et de se mettre en république. » On n'est pas plus incompréhensif et plus simpliste.

Nos historiens fourmillent d'ailleurs d'appréciations analogues. Et c'est en partie parce que leurs livres en sont pleins que je suis arrivé à cette conclusion, que les écrits historiques ne sont que de purs romans absolument étrangers à toute réalité'. Ce qu'ils nous font connaître n'est jamais l'âme des personnages de Thistoire, mais uniquement celle des historiens.

Et c'est aussi parce que les concepts des races n'ont pas de commune mesure et que les mots semblables éveillent des idées fort différentes dans des cerveaux dissemblables, que je suis arrivé encore à cette autre conclusion, en apparence paradoxale, que les œuvres écrites sont absolument intraduisibles d'une langue dans une autre. Cela est vrai même pour des langues modernes, et à combien plus forte raison pour des

(1) Max Muller m'a reproché cette opinion, et dans un article de la Revue historique, M. A. Lichtenberger dont j'ai signalé précédemment l'absence d'esprit critique, déclare & ses lecteurs qu'il l'a lue « avec effarement ». Je l'ai formulée depuis longtemps cependant dans mes livres d'histoire en faisant voir que ce n'est que dans les œuvres d'art ou les documents littéraires que peut se lire la pensée des peuples morta. Mais puisque cette proposition « effare » tellement les spécialistes, je me pro« pose de la développer prochainement dans un article de la Revue philo* sophique.

langues représentant les idées de peuples mort^.

De telles traductions sont d'autant plus impossibles que le sens réel des mots, c'est à dire les sentiments et les idées qu'ils évoquent, changent de siècle en siècle. Ne pouvant transformer les mots, qui évoluent beaucoup plus lentement que les idées, nous changeons inconsciemment leur sens. C'est ainsi que le code religieux et moral des Anglo-Saxons, la Bible, livre barbare, écrit il y a 3 000 ans pour des tribus barbares, a pu s'adapter aux besoins successifs et changeants d'un peuple très civilisé. Par une fiction de l'esprit, chacun met sous les mots anciens ses idées modernes. En interprétant ainsi la Bible on peut, comme le font les Anglais, l'ouvrir au hasard et y trouver la solution d'une question politique ou morale quelconque.

Ce n'est, je le répète, qu'entre individus de même race, soumis depuis longtemps aux mêmes conditions d'existence et de milieu, qu'il peut exister quelque compréhension dans les rapports réciproques. Grâce aux moules héréditaires de leurs pensées, les mots qu'ils échangent par la parole ou par les livres peuvent alors éveiller des idées à peu près semblables.

§ 3. — Formation angestralb db la morale

Le râle de certaines qualités morales dans la destinée des peuples est tout à fait prépondérant. Nous aurons à le montrer bientôt en étudiant la psychologie comparée de diverses races. Pour le moment nous voulons seulement indiquer que les qualités morales sont, comme les croyances, léguées par l'hérédité, et font par conséquent partie de l'&me ancestrale. C*est dans

ce substratum légué par les aïeux que germent les mobiles de nos actions, et notre activité consciente ne nous sert qu'à en percevoir la floraison. Les règles générales de notre conduite ont pour guides habituels des sentiments acquis par Thérédité et bien rarement la raison.

Ces sentiments sont d*une acquisition fort lente. La morale n'a un peu de stabilité que lorsque, ayant été fixée par l'hérédité, elle est devenue inconsciente et échappe par conséquent aux influences toujours égoïstes, et le plus souvent contraires aux intérêts de la race, suggérées par la raison. Les principes de moralité que l'éducation enseigne ont une influence en vérité bien faible; je dirais même totalement nulle, s'il ne fallait pas tenir compte des êtres à caractère neutre, de ceux que Ribot appelle justement des amorphes, et qui sont sur ces limites indécises où le moindre facteur peut les incliner vers le bien ou vers le mal. C'est surtout pour ces caractères neutres que sont utiles les codes et les gendarmes. Ils ne feront pas ce que ces derniers interdisent, mais ne s'élèveront pas à une moralité plus haute. Une éducation intelligente, c'est-à-dire négligeant tout à fait les discussions philosophiques et les dissertations, peut leur démontrer que l'intérêt bien compris est de ne pas trop côtoyer la sphère d'action du gendarme.

Tant que notre raison n'intervient pas, notre morale reste instinctive et nos mobiles d'action ne diffèrent pas de ceux des foules les plus inconscientes. Ces mobiles sont irraisonnés, en ce sens qu'ils sont instinctifs et non le produit de la réflexion. Ils ne sont pas irrationnels, en ce sens qu'ils sont la consé*

quence de lentes adaptations que des nécessités antérieures ont créées. C'est dans Tâme populaire qu'ils se manifestent avec toute leur force, et c'est pourquoi rinstinct des foules est si profondément conservateur et si apte à défendre les intérêts collectifs d'une race tant que les théoriciens et les rhéteurs ne le troublent pas.

Le Bon. — Psych. du social.

Page 1