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XII PRÉFACE

bien peu de chances de se propager. Elles se propagent pourtant. L'homme possède la merveilleuse faculté de transformer les choses au gré de ses désirs, de ne les connaître qu'à travers ce prisme magique de la pensée et des sentiments qui montre le monde comme nous voulons qu'il soit. Chacun, au gré de ses songes, de ses ambitions, de ses désirs, voit dans le socialisme ce que les fondateurs de la nouvelle foi n'ont jamais songé à y mettre. Le prêtre y découvre une extension universelle de la charité et rêve de lui en oubliant lautel. Le misérable, courbé souc r'^n dur labeur, y entrevoit confusément de lumineux paradio où il serait comblé de biens à son tour. L'immense légion des mécontents, et qui ne l'est pas aujourd'hui, espère que son triomphe sera l'amélioration de sa destinée. C'est l'addition de tous ces rêves, de tous ces mécontentements, de toutes ces espérances qui donne à la foi nouvelle son incontestable force.

Pour que le socialisme moderne ait si vite revêtu cette forme religieuse qui constitue le secret de sa puissance, il fallait qu'il apparût à un de ces rares moments de l'histoire où les hommes étant fatigués de leurs dieux, les anciennes religions perdent leur empire et ne subsistent qu'en attendant la croyance nouvelle qui doit leur succéder. Venu à l'instant précis où le pouvoir des vieilles divinités a considérablement pâli, le socialisme, qui, lui aussi, offre à l'homme des rêves de bonheur, tend naturellement à s'emparer de leur place. Rien n'indique qu'il ne réussira pas à la prendre. Tout montre qu'il ne saurait la garder bien longtemps.

1. Les facteurs de révolution sociale. — Facteurs qui dirigent l'évolution actuelle des sociétés. — En quoi ils diffèrent des anciens facteurs. — Les facteurs économiques. — Les facteurs psychologiques. — Les facteurs politiques. — § 2. Les aspects divers du socialisme, — Nécessité d'étudier le socialidme comme conception politique, comme conception économique, comme conception philosophique et comme croyance. — Conflit entre ces divers concepts. — Définition philosophique du socialisme. — L'être collectif et l'être individuel.

§ 1. — Les facteurs de l'évolution sogialb

Les civilisations ont toujours eu pour base un petit nombre d'idées directrices. Quand ces idées, après avoir progressivement pâli, ont perdu entièrement leur force, les civilisations qui s'appuyaient sur elles sont condamnées à changer.

Nous assistons aujourd'hui à une de ces phases de transformation, si rares dans 1 histoire du monde. Il n'a pas été donné à beaucoup de philosophes, durant le cours des âges, de vivre au moment précis où se formait une idée nouvelle, et de pouvoir comme aujourd'hui étudier les degrés successifs de sa cristallisation.

Dans Tétat actuel des choses, l'évolution des sociétés Im Ivir. — Psych. du social. i

est soumise à trois ordres de facteurs : politiques, économiques, psychologiques. Ils ont existé à toutes les époques, mais Timportance respective de chacun d'eux a varié avec Tâge des nations.

Les facteurs politiques comprennent les lois et les institutions. Les théoriciens de tous les partis, les socialistes modernes surtout, leur accordent généralement une importance très grande. Tous sont persuadés que le bonheur d'un peuple dépend de ses institutions, et qu'il suffit de les changer pour changer du même coup ses destinées. Quelques penseurs croient, au contraire, que les institutions exercent une influence très faible; que la destinée des peuples est régie par leur caractère, c'est-à-dire par l'âme de leur race. Ainsi s'expliquerait que des nations possédant des institutions semblables, et vivant dans des milieux identiques, occupent des places fort différentes sur l'échelle de la civilisation.

Les facteurs économiques ont aujourd'hui une influence immense. D'importance très faible à l'époque où les peuples vivaient isolés, et où les diverses industries ne variaient guère de siècle en siècle, ces facteurs ont fini par acquérir une action prépondérante. Les découvertes scientifiques et industrielles ont transformé toutes nos conditions d'existence. Une simple réaction chimique, trouvée dans un laboratoire, ruine un pays et en enrichit un autre. La culture d'une céréale au fond de l'Asie oblige des provinces entières de l'Europe à renoncer à l'agriculture. Les progrès des machines bouleversent la vie d'une fraction importante des peuples civilisés.

Les facteurs d'ordre psychologique, tels que la race,

les croyances, les opinions, ont également une importance considérable. Leur influence était même jadis prépondérante; mais aujourd'hui ce sont les facteurs économiques qui tendent à l'emporter.

C'est surtout par ces changements de rapport entre les ressorts dont elles subissent Timpulsion, que les sociétés modernes diffèrent des sociétés anciennes. Dominées surtout jadis par des croyances, elles obéissent de plus en plus désormais à des nécessités économiques.

Les facteurs psychologiques sont loin toutefois d'avoir perdu leur influence. La limite dans laquelle Thomme échappe à la tyrannie des facteurs économiques dépend de sa constitution mentale, c'est-à-dire de sa race; et c'est pourquoi nous voyons certains peuples soumettre à leurs besoins les facteurs économiques, alors que d'autres se laissent de plus en plus asservir par eux et ne cherchent à réagir que par des lois de protection incapables de les défendre contre les nécessités qui les dominent.

Tels sont les principaux moteurs de l'évolution soci)ale. Les ignorer ou les méconnaître ne suffit pas à entraver leurs effets. Les lois naturelles fonctionnent avec l'aveugle régularité d'un engrenage, et qui se heurte à elles est toujours brisé par leur marche.

§ 2. — Les aspects divers du socialisme

Le socialisme présente donc des faces diverses, qu'il est nécessaire d'examiner successivement. Il faut l'étudier comme conception politique, comme conception économique, comme conception philosophique, et comme croyance. Il faut envisager aussi le conflit entre ces

divers concepts el les réalilés sociales, c'est-à-dire entre les idées abstraites et les inexorables lois naturelles que rhomme ne saurait changer.

Le côté économique du socialisme est celui qui se prête le mieux à l'analyse. Nous nous trouvons en effet en présence de problèmes très nets. Comment se crée et se répartit la richesse? Quels sont les rôles respectifs du travail, du capital et de l'intelligence? Quelle est rinfluence des faits é'conomiques, et dans quelles limites déterminent-ils révolution sociale?

Si nous étudions le socialisme comme croyance » c'est-à-dire si nous recherchons l'impression morale qu'il produit, les conviclions et les dévouements qu'il inspire, le point de vue est fort différent, et le problème change entièrement d'aspect. N'ayant plus à nous occuper de la valeur théorique du socialisme comme doctrine ni des impossibilités économiques contre lesquelles il pourra se heurler, nous n'avons à considérer la nouvelle croyance que dans sa genèse, ses progrès moraux et les effets psychologiques qu'elle peut engendrer. Cette étude est indispensable pour faire comprendre l'inutilité de toute discussion avec les défenseurs des nouveaux dogmes. Lorsque des économistes s'étonnent que des démonstrations d'une indiscutable évidence restent absolument sans action sur les convaincus qui les entendent, il n y a pour les sortir de leur étonnement qu'à les renvoyer à Thistoire de toutes les croyances, et à l'étude de la psychologie des foules. On ne triomphe pas d'une doctrine en montrant ses côtés chimériques. Ce n'est pas avec des arguments que l'on combat des rêves.

Pour comprendre la force actuelle du socialisme, il

faut le considérer surtout comme une croyance; on constate alors qu'il repose sur des bases psychologiques très fortes. Il importe peu à son succès immédiat que ses dogmes soient contraires à la raison. L'histoire de toutes les croyances, des croyances religieuses surtout, montre suffisamment que leur succès a été le plus souvent indépendant de la part de vérité ou d'erreur qu'elles pouvaient contenir.

Après avoir étudié le socialisme comme croyance, il faut l'examiner aussi comme conception philosophique. Cette face nouvelle est celle que ses adeptes ont le plus négligée, et que cependant ils pouvaient le mieux défendre. Ils considèrent la réalisation de leurs doctrines comme la conséquence forcée de l'évolution économique, alors que c'est précisément cette évolution qui constitue le plus réel obstacle. Au point de vue philosophique pur, c'est-à-dire en laissant de côté les nécessités psychologiques et économiques, plusieurs de leurs théories sont au contraire très défendables.

Qu'est-ce en effet, philosophiquement parlant, que le socialisme, ou tout au moins sa forme la plus répandue, le collectivisme ? Simplement une réaction de Têtre collectif contre les empiétements de l'être individuel. Or, si l'on met de côté les intérêts de l'intelligence et l'utilité immense qu'il peut y avoir pour les progrès de la civilisation à ménager ces intérêts, il est indubitable que la collectivité, — ne fût-ce que en vertu de cette loi du nombre devenue le grand credo des démocraties modernes, — peut se considérer comme fondée à asservir l'individu qui sort de son sein et ne serait rien sans elle.

Au point de vue philosophique, le socialisme est une réaction de la collectivité contre l'individua-

lité, un retour au passé. Individualisme et collectivisme sont, dans leur esprit général, deux forces en présence, qui tendent, sinon à se détruire, au moins à se paralyser. C'est dans celte lutte entre les intérêts généralement opposés de l'individu et ceux de la .collectivité que gît le vrai problème philosophique du socialisme. L^individu assez fort pour ne compter que sur son initiative et son intelligence, très capable par conséquent de réaliser des progrès, se trouve en présence de foules faibles d'initiative et d'intelligence, mais auxquelles leur nombre donne la force, seul soutien du droit. Les intérêts des deux principes en présence sont contradictoires. La question est de savoir si, au prix de concessions réciproques, ils pourront se maintenir sans se détruire. Jusqu'ici, les religions seules ont réussi à persuader à l'individu de sacrifier ses intérêts personnels à ceux de ses semblables, à remplacer Tégoïsme individuel par l'égoïsme collectif. Mais les vieilles religions sont en voie de mourir et celles qui doivent les remplacer ne sont pas nées encore. En étudiant l'évolution de la solidarité sociale, nous aurons à examiner dans quelles limites les nécessités économiques rendent la conciliation possible entre les deux principes contradictoires. Comme le disait justement M. Léon Bourgeois dans un de ses discours : « On ne peut rien tenter contre les lois naturelles, cela va sans dirje, mais il faut incessamment les étudier et se servir d'elles pour diminuer entre les hommes les chances d'inégalité et d'injustice. »

Pour terminer notre examen des faces diverses du socialisme, nous devrons envisager ses variations suivant les races. Si les principes que nous avons exposés

dans un précédent ouvrage sur les transformations profondes qu'éprouvent tous les éléments d'une civilisation : institutions, religions, arts, croyances, etc., en passant d un peuple à un autre, sont vrais, nous pouvons déjà pressentir que, sous les mots parfois semblables qui servent à désigner la conception que se forment du rôle de l'État les divers peuples, se trouvent des réalités fort différentes. Nous verrons qu'il en est ainsi. Chez des races vigoureuses, énergiques, arrivées au point culminant de leur développement, on observe, aussi bien sous des institutions républicaines que sous des institutions monarchiques, l'extension considérable de ce qui est confié à l'initiative personnelle, et la réduction progressive de ce qui est abandonné à l'Etat. C'est là précisément le contre- pied du rôle que donnent à l'État les peuples chez qui l'individu est arrivé à un degré d'usure mentale qui ne lui permet plus de compter sur ses seules forces. Pour eux, quel que soit le nom de leurs institutions, le Gouvernement est toujours un pouvoir absorbant tout, fabriquant tout et régissant les moindres détails de la vie du citoyen. Le socialisme n'est que l'extension de cette conception. Il serait une dictature impersonnelle, mais tout à fait absolue. On voit la complexité des problèmes que nous devrons aborder, mais on voit aussi combien ils se simplifient quand on étudie séparément leurs données.

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