ROLE DE LA TRADITION DANS LA CIVILISATION
à bien peu de se dégager en quelque mesure des liens dupasse. C'est par millions peut-être que se comptent les esprits qui se disent libres-penseurs, mais c'est à peine si on en compte réellement quelques douzaines par époque. Les vérités scientifiques les plus claires ont elles-mêmes parfois la plus grande peine à s'établir, et, quand elles s'établissent, ce n'est pas surtout par démonstration mais bien par le prestige de celui qui les défend \ Les médecins ont nié pendant un siècle les phénomènes du magnétisme, qu'ils pouvaient cepen* dant observer partout, jusqu'au jour où un savant possédant un prestige suffisant leur affirma que ces phénomènes étaient réels.
Dans le langage usuel, le qualificatif libre-penseur est simplement l'équivalent du terme anticlérical. I e pharmacien de province, qui se qualifie de libre-penseur parce qu'il ne va pas à la messe, et persécute son curé dont il raille les dogmes, est au fond aussi peu libre-penseur que cô curé. Ils appartiennent tous deux à la même famille psychologique et sont également conduits par la pensée des morts.
Il faudrait pouvoir étudier dans leur détail les opinions journalières que nous nous faisons sur toutes choses, pour bien voir à quel point est exacte la théo-
{{) U n'y a pas d'erreurs qui ne puissent s'imposer avec du prestige. U y a une trentaine d'années FAcadémie des sciences, où devrait se rencontrer pourtant le maximum d'esprit critique, a publié comme authentiques plusieurs centaines de lettres supposées de Newton, Pascal, Galilée, Gassini, etc., et fabriquées de toutes pièces par un faussaire très peu lettré. Elles fourmillaient de vulgarités et d'erreurs, mais le prestige de leurs auteurs supposés et du savant illustre qui les présentait fit tout accepter. La plupart des académiciens, y compris le secrétaire perpétuel, n'eurent aucun doute sur l'authenticité de ces documents, jusqu'au jour où le faussaire avoua leur fabrication. Le prestige évanoui, on déclara tout & fait misérable le style des lettres, considéré d'abord comme merveilleux et bien digne de leurs auteurs supposés.
rie qui précède. Ces opinons, que nous croyons si libres, nous sont données par le milieu, les livres, les journaux, et suivant nos sentiments héréditaires, nous les acceptons ou rejetons en bloc, mais le plus souvent sans que la raison ait une part quelconque dans cette acceptation, ou ce rejet. On Tinvoque souvent, la raison, mais en vérité son rôle est aussi faible dans la genèse de nos opinions que dans celle de nos actions. C'est dans l'hérédité, pour les opinions fondamentales, et la suggestion, pour les opinions secondaires, qu'il faut chercher les principales sources de nos idées, et c'est pourquoi les individus des diverses classes sociales, des mêmes professions, se ressemblent autant. Vivant dans le même milieu, remâchant sans cesse les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes idées, ils finissent par avoir des pensées aussi banales qu'identiques.
Qu'il s'agisse d'institutions, de croyances, d arts ou d'un élément de civilisation quelconque, nous sommes toujours lourdement plies sous le poids du milieu et surtout du passé. Si nous ne le voyons généralement pas, c'est parce que notre facilité à donner des noms nouveaux aux choses anciennes nous fait croire qu'en changeant ces mots nous avons changé aussi les choses qu'ils représentaient.
Pour rendre bien visible le poids des influences ancestrales, il faut prendre des éléments de civilisation bien nets, les arts par exemple. Le poids du passé apparaît alors clairement, et aussi la lutte entre la tradition et les idées modernes. Quand l'artiste croit se soustraire au poids du passé, ce n'est qu'en retournant à des formes plus anciennes ou en altérant les éléments les plus nécessaires de son art, remplaçant par exemple