‹ Psychologie du socialismeChapitre 28 sur 43 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'AVENIR DU SOGIAJ<ISM£

§ 1. Les conditions acluelles du socialisme. — Résumé des conditions favorables ou contraires au développement du socialisme. — Il constitue un état mental bien plus qu'une doctrine. — Son danger ne réside pas dans l'adhésion des foules, mais dans celle des esprits éclairés. — Les bouleversements sociaux commencent toujours par en haut et non par en bas. — Exemple de la Révolution. —Etat des esprits au moment de la Révolution. — Son analogie avec l'époque actuelle. — Les classes dirigeantes perdent aujourd'hui toute confiance dans la justice de leur cause. — Les promesses du socialisme. — §-2. Ce que le succès du socialisme réserve aux peuples chez lesquels il triomphera. — Opinion des grands penseurs modernes. — Ils arrivent tous à des conclusions identiques. — Destinée immédiate des peuples chez lesquels s'établira le socialisme. — La désorganisation et l'anarchie enfanteront bientôt le césarisme. — Hypothèse de l'établissement pacifique et progressif du socialisme. — | 3. Comment le socialisme pouimit s'emparer du gouvernement d'un pays. — Les armées modernes et leur état mental. — La fin d'une société deviendra inévitable le jour où son armée se tournera contre elle. — Comment les républiques hispano-américaines sont tombées dans l'anarchie par la dissociation de leurs armées. — § 4. Comment le socialisme peut être combattu. — Nécessité de connaître les secrets de sa force et de sa faiblesse, ainsi que l'état mental de ses adeptes. — Moyens d'agir sur les foules. — Gomment les sociétés périssent (piand leurs défenseurs naturels renoncent à. la lutte et à l'efTort. — Ce n'est pas rabaissement de l'intelligence, mais ramollissement des caractères qui cause la ruine des peuples. — Gomment périrent Athènes, Rome et Byzance.

§ 1. — Les conditions actuelles du socialisme

Nous avons essayé de déterminer dans cet ouvrage les principaux facteurs de l'évolution actuelle des sociétés. Nous avons recherché l'influence de la transformation des science^ et de l'industrie, du rapprochement des peuples par la vapeur et Télectricité, du changement des idées et de bien d'autres facteurs encore. L'homme

comme tous les êtres, ne peut vivre sans s'adapter à son milieu. Il s'y adapte par une lente évolution et non par révolution. Les causes de révolution actuelle ayant surgi trop récemment, pour que nous possédions aucun moyen de savoir exactement ce qu'elles amèneront, nous ne pouvions qu'indiquer pour chacune le sens général de son influence.

Nous avons marqué les points sur lesquels les aspirations socialistes concordent avec révolution dont nous sommes témoins. Mais une telle concordance s'est rencontrée bien rarement. Nous avons vu au contraire que la plupart des théories socialistes sont en contradiction flagrante avec les nécessités qui dirigent le monde moderne, et que leur réalisation nous ramènerait à des phases inférieures dépassées depuis longtemps. Et c'est pourquoi nous avons constaté que le niveau actuel des peuples sur l'échelle de la civilisation se mesure assez exactement à leur degré de résistance aux tendances socialistes.

L'association des intérêts semblables, seule forme pratique de la solidarité, et la concurrence économique forme moderne de la lutte pour la vie, sont des nécessités de l'âge actuel. Le socialisme tolère à peine la première et veut supprimer la seconde. L'unique pouvoir qu'il respecte est celui des assemblées populaires. L'individu isolé n'est rien pour lui, mais, par le fait seul qu'il fait partie d'une foule, il possède toutes les capacités et tous les droits. La psychologie nous enseigne au contraire que, dès qu'un individu fait partie d'une foule, il perd la plupart des qualités mentales qui faisaient sa force.

Dédaigner l'association et vouloir supprimer la con-

currence comme le propose le socialisme, c'est tenter de paralyser les grands leviers de Tâge moderne. Il ne s'agit pas de savoir si la concurrence est bienfaisante ou nuisible, il faut rechercher si elle est inéluctable, et, la reconnaissant telle, tâcher de s'y adapter.

Nous avons fait voir que la concurrence économique, qui finirait par écraser l'individu, a trouvé son contrepoids naturel, formé spontanément sans aucune théorie, dans l'association des intérêts semblables. Associations d'ouvriers d'un côté, associations de patrons de l'autre, arrivent à lutter à armes égales, ce que ne pourrait faire l'individu isolé. Ce n'est sans doute que la substitution de Tautocratie collective à l'autocratie individuelle, et rien ne permet de dire que la première sera moins dure que la seconde. Le contraire paraît même évident. Ce qui est évident aussi, c'est que les tyrannies collectives furent toujours les plus facilement supportées. Jamais le plus furieux tyran n'eût pu se permettre les actes de despotisme sanguinaire que se permettaient impunément pendant la Révolution d obscurs comités anonymes, agissant au nom d'intérêts collectifs imaginaires ou réels.

Nous avons montré aussi que, bien que contraire par ses principes à toutes les données de la science moderne, le socialisme possède une force immense, résultant de sa tendance à revêtir une forme religieuse. Ce n'est plus alors une théorie que l'on discute, mais bien un dogme qu'il faut subir, et dont la puissance sur les âmes est absolue.

Et c'est justement pour cette raison que le socialisme constitue le plus redoutable des dangers qui aient encore menacé les sociétés modernes. Son triomphe

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complet, n'ayant rien d'itnpossible, il ne sera pas inutile d'indiquer ce qu'il réserve au peuple qui croira assurer son bonheur en se soumettant à ce terrible maître.

Rappelons d'abord les principaux dogmes socialistes et les causes qui pourront les faire adopter.

Si on laisse de côté les parties fantaisistes des innombrables programmes des théoriciens, et si Ton ne considère que ce qu'ils ont d'essentiel, et en môme temps ce que l'évolution naturelle des choses rend réalisable chez certains peuples, on voit ces programmes se réduire à quatre points principaux :

1*^ Suppression de la trop grande inégalité dos richesses, par des impôts progressifs, et surtout par des taxes de succession suffisamment élevées ;

2<» Extension progressive des droits de l'État, ou, si l'on veut, de la collectivité qui remplacera l'État et ne pourra en différer que par le nom ;

3^ Remise du sol, des capitaux, des industries, des entreprises de toutes sortes dans la main de l'État, c'està-dire expropriation des propriétaires actuels au profit de la communauté ;

4** Suppression de la libre concurrence et égalisation des salaires.

La réalisation du premier point est évidemment possible, et on peut admettre à la rigueur, bien que ce ne soit pas du tout démontré, qu'il y aurait un avantage, ou tout au moins une sorte d'équité, à essayer de ramener à chaque génération dans la communauté l'excès des fortunes accumulées par les générations précédentes, et éviter ainsi la formation d'une aristocratie

financière plus lourde et plus opprimante parfois que le vieux régime féodal.

Quant aux autres points, et notamment Textension progressive des droits de l'Étal, d'où résulteraient la suppression de la libre concurrence et finalement Tégalité des salaires, ils ne se réaliseraient que pour la ruine d'un pays, parce que de telles mesures, étant incom- ' patibles avec Tordre naturel des choses, mettraient le peuple qui les subirait dans un état d'infériorité manifeste à regard de ses rivaux, et le conduiraient bientôt à leur céder la place. Nous ne disons pas que cet idéal ne se réalisera pas, puisque nous avons montré que certaines nations tendent de plus en plus à l'extension progressive du rôle de TÉtat ; mais nous avons vu aussi que ces nations sont entrées par ce seul fait dans la voie de la décadence.

Le rêve socialiste peut donc encore se réaliser sur ces divers points, et cela suivant la formule indiquée par un écrivain anglais, M. B. Kidd :

a Dans l'ère où nous entrons, Tefifort laborieux et lent des peuples pour obtenir l'égalité des conditions sociales de lutte aussi bien que l'égalité des droits politiques, impliquera nécessairement, au lieu de la restriction de l'interTention de l'État, l'extension progressive de cette action à presque toutes les circonstances de noire \ie sociale. Il faut s'attendre à ce que le mouvement tendant à la réglementation, au contrôle, à la restriction des droits de la richesse et du capital, s'accentue jusqu'à ce que l'État même assume ces droits dans tous les cas où il sera prouvé que les laisser dans des mains privées, c'est contrarier les intérêts des classes populaires. »

L'idéal socialiste est parfaitement formulé dans les lignes qui précèdent. Quand nous voyons un tel programme accepté par des esprits éclairés, nous percevons du môme coup le chemin et les ravages que les idées Eocialistes ont accomplis.

C'est là que réside surtout leur danger. Le socialisme actuel est un état mental bien plus qu'une doctrine. Ce qui le rend si menaçant, ce ne sont pas les changements encore très faibles qu'il a produits dans Tâme populaire, mais les modifications déjà très grandes qu'il a déterminées dans l'âme des classes dirigeantes. La bourgeoisie actuelle n'est plus sûre de son droit. Elle n'est d'ailleurs sûre de rien et ne sait rien défendre. Elle se laisse diriger par tout ce qui se dit et tremble devant les plus pitoyables rhéteurs. Elle est incapable de cette volonté forte, de cette discipline, de cette communauté de sentiments, qui sont le ciment des sociétés et sans lesquelles aucune association humaine n'a pu vivre jusqu'ici.

C'est être victime des apparences les plus trompeuses que de croire aux instincts révolutionnaires des foules. Leurs soulèvements ne sont que des fureurs d'un instant. Reprises par leurs tendances conservatrices, elles retournent vite au passé et viennent d'elles-mêmes réclamer la restauration des idoles que, dans un moment de violence, elles ont brisées. Notre histoire nous le redit à chaque page depuis un siècle. A peine la Révolution eut-elle terminé son œuvre de destruction, que presque tout ce qu'elle avait renversé, institutions politiques ou religieuses, fut rétabli sous de nouveaux noms. Le fleuve à peine détourné un instant reprit son ancien cours.

Ce n'est jamais par en bas, mais toujours par en haut que commencent les bouleversements sociaux. Est-ce le peuple qui a fait notre grande Révolution ? Non certes. Il n'y eût jamais songé. Elle fut déchaînée par la noblesse et les classes dirigeantes. C'est là une vérité

qui semble encore un peu neuve, à bien des esprits, mais qui deviendra banale quand une psychologie moins sommaire que celle dont nous nous contentons aujourd'hui nous aura mieux fait comprendre que les événements extérieurs sont toujours la conséquence de certains états inconscients de notre esprit.

Nous savons bien ce que fut, au moment de la Révolution, cet état d'esprit que nous voyons renaître aujourd'hui : un humanitarisme attendri qui, commencé par des bergeries et les discours des philosophes, se termina par la guillotine. Ce fut ce sentiment si inofiFensif en apparence, si dangereux en réalité, qui amena bientôt la faiblesse et la désorganisation des classes dirigeantes. Elles n'avaient plus foi en leur propre cause et étaient même, comme Ta fait remarquer justement Michelet, les ennemies de leur propre cause. Lorsque, dans la nuit du 4 août 4789, la noblesse abjura ses privilèges et ses droits séculaires, la Révolution était faite. Le peuple n'eut qu'à suivre les indications qui lui furent données, et, comme toujours, il les poussa aux extrêmes. Il ne mit pas longtemps à couper la tôle aux honnêtes philanthropes qui abandonnaient ainsi leur cause. L'histoire ne les plaignit guère. Ils méritent cependant l'indulgence des philosophes, habitués à déterminer les origines lointaines de nos actions. Ces droits auxquels la noblesse renonçait si aisément, pouvait-elle en efTet les défendre encore? Sous l'influence des théories et des discours accumulés depuis un siècle les croyances avaient progressivement changé. Les idées qui s'étaient lentement emparées des classes dirigeantes avaient fini par prendre un tel empire qu'elles ne pouvaient plus les discuter. Les forces

qui créent nos volontés inconscientes sont toujours irrésistibles. La raison ne les connaît pas, et même les connaissant, ne pourrait rien contre elles.

Ce sont pourtant ces forces obscures et souveraines, qui sont les vrais ressorts de Thistoire. L'homme s agite mais elles le mènent. Elles le pétrissent à leur guise et le font souvent agît contrairement à ses intérêts les plus clairs. Ce sont les fils mystérieux qui ont guidé toutes ces marionnettes brillantes dont les livres racontent les faiblesses et les exploits. Grâce au recul du temps nous connaissons souvent mieux qu'elles, mêmes les causes secrètes de leurs actions.

C'est dans un travail inconscient de notre esprit, créé par des influences diverses, que réside le danger de rheure présente. Nous sommes repris des mêmes sentiments d'humanitarisme maladif qui nous ont déjà valu la Révolution la plus sanguinaire qu'ait connue l'histoire, la Terreur, Napoléon, la mort de trois millions d'hommes et la terrible invasion dont son héritier fut cause. Quel service rendrait à l'humanité la divinité bienfaisante qui anéantirait la funeste race des philanthropes, et, par la même occasion, celle non moins funeste des rhéteurs !

L'expérience faîte il y a un siècle n'a pas suffi, et la renaissance de ce même humanitarisme vague, — humanitarisme de mots et non de sentiments, — désastreux héritage de nos vieilles idées chrétiennes, est devenu le plus sérieux élément de succès du socialisme actuel. C'est sous sa dissociante et inconsciente influence que les classes dirigeantes ont perdu toute confiance dans la justice de leur cause. Elles cèdent de plus en plus à des meneurs qui leur demandent davantage à mesure

que les concessions s'étendent. Ces meneurs ne seront satisfaits que quand ils auront tout pris à leurs adversaires, la fortune et la vie. L'historien de l'avenir qui connaîtra les ruines causées par notre faiblesse, Técroulement des civilisations que nous aurons si mal défendues, n'aura aucune peine à montrer combien étaient fatales et méritées de telles catastrophes.

Il ne faudrait pas espérer que l'absurdité de la plupart des théories socialistes puisse empêcher leur triomphe. Ces théories ne contiennent pas en définitive plus d'invraisemblables chimères que les croyances religieuses qui régissent l'âme des peuples depuis si longtemps. L'illogisme d'une croyance n'a jamais nui à sa propagation. Or le socialisme est beaucoup plus une croyance religieuse qu'une théorie de raisonnement. On le subit et on ne le discute pas.

Il présente toutefois une infériorité immense par rapport aux autres religions. Ces dernières promettaient après la mort un bonheur dont nul ne pouvait prouver sûrement le côté chimérique. La religion socialiste, au lieu d une félicité céleste dont personne ne peut vérifier la fausseté, nous promet un bonheur terrestre dont chacun pourra constater aisément Tirréalisation. L*expérience enseignera vite aux adeptes des illusions sociales la vanité de leur rêve, et alors ils briseront avec fureur Tidole qu'ils avaient adorée avant de la connaître. Malheureusement une telle expérience né pont ôtre tentée qu'en détruisant d'abord une société.

§ 2. — Gb que le succès du socialisme Réserve

AUX PEUPLES chez LESQUELS IL TRIOMPHERA

En attendant l'heure de son triomphe, qui précédera de bien peu celle de sa chute, le socialisme est destiné à grandir encore, et aucun argument tiré de la raison ne saurait prévaloir contre lui.

Ce ne seront pas pourtant les avertissements qui auront manqué aux adeptes du nouveau dogme, non plus qu'à leurs faibles adversaires. Tous les penseurs qui ont étudié le socialisme moderne ont signalé ses dangers et sont arrivés à des conclusions identiques sur l'avenir qu'il nous prépare. Il serait trop long de présenter toutes leurs opinions. Il ne sera pas sans intérêt d'en citer quelques-unes.

Nous ne remonterons pas plus haut que Proudhon. A Tépoque où il vivait, le socialisme était bien moins menaçant qu'aujourd'hui. Il a écrit sur son avenir une page souvent citée dont Texactitude se vérifiera peutêtre bientôt :

La révolution sociale ne pourrait aboutir, écrivait Proudhon, qu'à un immense cataclysme, dont l'efTet immédiat serait de stériliser la terre, d'enfermer la société dans une camisole de force ; et s'il était possible qu'un pareil état de choses se prolongeât seulement quelques semaines, de faire périr par une famine inopinée trois ou quatre millions d'hommes. Quand le Gouvernement sera sans ressources ; quand le pays sera sans production et sans commerce ; quand Paris affamé, bloqué par les départements, ne payant plus, n'expédiant plus, restera sans arrivages ; quand les ouvriers, démoralisés par la politique des clubs et le chômage des ateliers, chercheront à vivre n'importe comment ; quand l'État requerra l'argenterie et les bijoux des citoyens pour les envoyer à la Monnaie, quand les perquisitions domiciliaires seront l'unique mode de recouvrement des contributions ; quand la première gerbe aura été pillée, la première maison forcée, la première église profanée,

la première torche alluiiié3, quand le premier sang aura été répandu, quand la première tète sera tombée, quand Tabomina tion de la désolation sera par toute la France, alors vous saurez ce que c'est qu'une révolution sociale. Une multitude déchaînée, armée, ivre de vengeance et de fureur, des piques, des haches, des sabres nus, des couperets et des marteaux ; la cité morne et silencieuse ; la police au fojer des familles, les opinions suspectées, les paroles écoutées, les larmes observées, les soupirs comptés, le silence épié, l'espionnage et les dénonciations; les réquisitions inexorables, les emprunts forcés et progressifs, le papier-monnaie déprécié : la guerre à l'étranger sur la frontière, les proconsulats impitoyables, le comité de salut public, un comité suprême au cœur d'airain, voilà les fruits de la révolution dite démocratique et sociale. Je répudie de toutes mes forces le socialisme, impuissant, immoral, propre seulement à faire des dupes *.

M. de Laveleye, malgré ses indulgences pour beaucoup d'idées socialistes, est arrivé à des conclusions à peu près analogues, quand il nous montre à la suite d'une révolution socialiste victorieuse « nos capitales ravagées par la dynamite et le pétrole d'une façon plus sauvage et surtout plus systématique que Paris ne Ta été en 1871 ».

Le grand philosophe anglais Herbert Spencer n*est pas moins sombre. Le triomphe du socialisme, dit-il, « serait le plus grand désastre que le monde ait jamais éprouvé et la fin en serait le despotisme militaire ».

Dans le dernier volume de son Traité de sociologie^ qui clôt l'œuvre considérable qu'il a mis trente-cinq ans à écrire, Téminent écrivain à développé les conclusions qui précèdent. Il fait remarquer que le collectivisme et le communisme nous ramèneraient à la barbarie primitive, et il redoute cette révolution dans un procliain

(1) Cette page citée dans plusieurs ouvrages se compose en réalité, d'après les recherches de M. G. Sorel de morceaux empruntés à diverses publications de Proudhon réunis en un seul texte. Elle aurait été pobliéa pour la première fois dans le Jouimal des Débais.

avenir. Cette phase victorieuse du socialisme ne saurait durer dit-il ; mais elle produira de grands ravages chez les nations qui la subiront et amènera la ruine totale de plusieurs d'entre elles.

Telles sont, en effet, de Tavis unanime des plus éminents penseurs, les conséquences fatales de Tavènement du socialisme : des bouleversements dont Tépoque de la Terreur et de la Commune ne peuvent donner qu'une pâle idée ; puis l'ère inévitable des Césars, de ces Césars de décadence, capables d'élever leur cheval au consulat ou de faire immédiatement massacrer devant eux quiconque ne les regarderait pas avec assez de respect. Césars qu'on supporterait pourtant comme les supportèrent les Romains, lorsque, las des guerres- civiles et des discussions stériles, ils se jetèrent dans les bras des tyrans. On les tuait quelquefois, ces tyrans, quand ils devenaient trop furieusement despotiques, mais on ne cessa de les remplacer jusqu'à l'heure de la décomposition finale et de l'écrasement définitif sous le pied des Barbares. Plusieurs peuples semblent condamnés, eux aussi, à finir sous le joug de despotes qui pourront être intelligents quelquefois, mais nécessairement inaccessibles à toute pitié et ne supportant pas la plus vague tentative de discussion.

C'est q u'en effet le despotisme seul peut dominer l'anarchie. C'est justement parce qu'elles ne peuvent éviter l'anarchie que toutes les républiques latines de l'Amérique sont pliées sous le plus sombre despotisme.

A la désorganisation sociale engendrée par le triomphe du socialisme, succéderait donc nécessairement une

épouvantable anarchie et une ruine générale. C'est alors qu'apparaîtrait bientôt un Marins, un Sylla, on Bonaparte, un général quelconque, qui rétablirait la paix par un régime de fer précédé d'énergiques hécatombes, ce qui ne l'empêcherait pas, ainsi que l'histoire l'a vu tant de fois, d'être acclamé comme un libérateur. Il le serait justement d'ailleurs, car à défaut d'un despote militaire, le peuple soumis au régime socialiste serait si promptement affaibli qu'il se trouverait immédiatement à la merci de ses voisins et incapable de résister à leurs invasions.

Dans ce court tableau des destinées futures que le socialisme nous réserve, je n'ai pas parlé des rivalités entre les diverses sectes socialistes qui viendraient compliquer l'anarchie. On n'est pas socialiste sans haïr quelqu'un ou quelque chose. Les socialistes détestent la société actuelle, mais ils se détestent beaucoup plus âprement entre eux. Déjà ces inévitables rivalités entre les sectes socialistes amenèrent la chute de celle redoutable Internationale y qui lit trembler les Gouvernements pendant plusieurs années, et dont le nom est oublié aujourd'hui.

Une cause fondamentale, écrit M. de Laveleje, a contribué à la chute si rapide de Y Internationale, Ce sont les rivalités de peronnes. Gomme au sein de la Commune de 1871, on se divise, on se soupçonne, on s'injurie, et bientôt arrivent les scissions définitives. Nulle autorité ne s'impose. L'entente devient impossible, l'association se dissout dans l'anarchie, et, si l'on permet un mol vulgaire qui exprime bien la chose, dans le gâchis. Ceci est encore un avertissement. Eh quoi I vous voulez abolir l'État et supprimer les chefs d'industrie, et vous comptez que Tordre sortira naturellement de la libre initiative des corporations fédérées ? Mais si vous, qui constituez apparemment l'élite de la classe ouvrière, vous n'êtes point parvenus à vous entendre assez pour maintenir en vie une société qui ne vous demandait aucun sacrifice et qui n'avait

qu'un but voulu pour tous, « la guerre à rinf&me capital », comment de simples ouvriers resteront-ils unis, alors qu'il s'agira, dans un contact journalier, de régler des intérêts en lutte constante et de prendre des décisions touchant la rémunération de chacun? Vous n'avez pas voulu vous soumettre à un conseil générai qui ne vous imposait rien ; comment, dans l'atelier, obéirez-vous aux ordres des chefs qui devront déterminer votre tâche, et diriger votre travail ?

Nous pouvons supposer cependant rétablisement progressif et pacifique du socialisme par des mesures légales, et nous avons vu que telle paraissait devoir être la marche des choses chez les peuples latins, qui y sont préparés par leur passé et entrent de plus en plus dans la voie du socialisme d'Etat. Mais nous avons montré aussi que c'est précisément parce qu'ils y sont entrés qu'ils se trouvent aujourd'hui sur la pente d'une décadence rapide. Pour être moins violent en apparence, le mal ne serait pas moins profond. l'Etat, ayant successivement absorbé toutes les branches de production, et ses prix de revient dépassant nécessairement, ainsi qu'il a été précédemment prouvé, ceux de l'industrie, « il faudra de toute nécessité, comme le dit M. Molinari, assujettir à un travail forcé, avec un minimun de subsistance, une partie de la nation, en un mot rétablir l'esclavage ». La servitude, la misère et le césarisme sont les précipices inévitables où conduisent tous les chemins socialistes.

Et pourtant il semble inévitable, l'effroyable régime. Il faut qu'un pays au moins le subisse pour l'enseignement de l'univers. Ce sera une de ces écoles expérimentales, qui seules aujourd'hui peuvent éclairer les peuples qu'hallucinent les rêves de bonheur déployés h leurs yeux par les prêtres de la nouvelle foi.

Souhaitons que ce soient nos ennemis qui tentent

Le Bon. — Psych. du social. ^^

les premiers cette expérience. Si elle a lieu en Europe, tout fait supposer que ce sera un pays pauvre, à demi ruiné, tel que Tltalie, qui en sera la victime. Plusieurs de ses hommes d'État avaient le pressentiment du danger lorsque, pendant tant d'années, ils ont essayé de détourner Torage par une guerre avec nous sous la garantie de Talliance allemande.

§ 3. — Comment le socialisme pourrait s'empareh du gouvernement d'un pays

Mais par quels moyens le socialisme s'emparera- l-il du gouvernement d'un pays? Comment renvei*sera-t-il le mur qui constitue le dernier soutien des sociétés modernes, l'armée? Cette entreprise, difficile aujourd'hui, le sera bientôt de moins en moins, grâce à la disparition des armées permanentes. Nous l'avons dit déjà, en étudiant la lutte des classes. Il ne sera pas inutile de le rappeler encore.

Ce qui avait fait jusqu'ici la force d'une armée, ce n'était pas le nombre de ses soldats ou la perfection de son armement, mais son âme, et cette âme ne se forme pas en un jour.

Les rares peuples qui, comme les Anglais, ont su garder une armée professionnelle, sont à peu près soustraits au danger socialiste, et, pour cette raison, auront dans l'avenir une supériorité considérable sur leurs rivaux. Les armées que le service universel a créées tendent de plus en plus à n'être que de véritables gardes nationales indisciplinées, et l'histoire nous enseigne oc qu'elles vaudront à l'heure du péril. Rappelons-nous que nos trois cent mille hommes de garde nationale

du siège de Paris n'ont servi qu'à faire la Commune et à incendier la capitale. Le célèbre avocat qui renonça à la seule chance qui s'offrait alors de désarmer ces multitudes, se vit plus tard obligé de demander publiquement « pardon à Dieu et aux hommes » de leur avoir laissé leurs armes. Il pouvait invoquer comme excuse qu'il ignorait la psychologie des foules, mais quelle excuse pourrons-nous invoquer nous-mêmes, pour n avoir pas su profiter d'une telle leçon ?

Le jour où ces foules armées, sans cohésion réelle, sans instincts militaires, se tourneront, comme à Fépoque de la Commune, contre la société qu'elles sont destinées à défendre,, cette société sera bien près de sa fin. C'est alors qu'elle verra ses villes incendiées, Tanarchie furieuse, l'invasion, le démembrement, la botte de fer des despotes libératem-s, et la définitive 'décadence.

Cette destinée qui nous menace est celle que subissent déjà certains peuples. Il n'est donc pas nécessaire de parler d'un avenir inconnu pour trouver des nations chez lesquelles la dissolution sociale s'est effecluée par leurs armées. On sait dans quel état de misérable anarchie vivent toutes les républiques latines de TAmérique. Révolutions permanentes, dilapidation complote des finances, démoralisation de tous les citoyens et surtout de l'élément militaire. Ce qu'on y appelle l'armée n'est représenté que par des hordes sans discipline, ne rôvant que rapines, et à la merci du premier général venu qui veut les conduire au pillage. Chaque général, voulant à son tour s'emparer du pouvoir, trouve toujours quelques bandes armées pour faire assassiner ses rivaux et se mettre à leur place. La fréquence de ces changements

dans toutes les républiques hispano-américaines est telle, que les journaux de l'Europe ont à peu près renoncé à les enregistrer, et ne s'occupent guère plus de ce qui se passe dans ces tristes contrées que chez les Lapons. La destinée finale de cette moitié de TAmérique est de retourner à la barbarie primitive, à moii\^ que les États-Unis ne lui rendent l'immense service de la conquérir.

§ 4. — Comment le socialisme peut être combattu

L'expérience du socialisme devant être faite quelque part, puisque cette expérience seule guérira les peuples de leurs chimères, tout notre effort doit tendre à ce qu'elle s'accomplisse à l'étranger plutôt que chez nous. C'est la tâche des écrivains, quelque minime que leur influence puisse être, de reculer la funeste réalisation dans leur patrie. Ils doivent combattre le socialisme et retarder l'heure de son triomphe, de façon à ce que ce triomphe puisse se produire ailleurs. Il faut, pour cela, connaître les secrets de sa force et ceux de sa faiblesse, connaître aussi la psychologie de ses adeptes. Une telle étude a été faite dans cet ouvrage.

Ce n'est pas avec des arguments capables d'influencer des savants et des philosophes qu'il faut tenter l'œuvre de défense nécessaire. Ceux que n'aveuglent pas le désir d'une popularité bruyante ou cette illusion, dont furent victimes tous les démagogues, qu'ils pourront dompter à leur gré le monstre déchaîné, ceux-là savent fort bien que l'homme ne refait pas les sociétés à son gré, que nous devons subir des lois naturelles dont nous ne sommes pas maîtres, qu'une civilisation, à un mo-

ment donné, est un fragment d'une chaîne dont tous les anneaux sont liés au passé par d'invisibles liens ; que le caractère d'un peuple régit ses institutions et ses df stinées, et que ce caractère est Tœuvre des siècles ; que très certainement les sociétés évoluent sans cesse et ne sauraient être dans Tavenir ce qu'elles sont dans le présent, mais que, très certainement aussi, ce ne seront pas nos fantaisies et nos rêves qui détermineront cette inévitable évolution.

Ce n'est pas, je le répète, avec de tels arguments qu'on agit sur les foules. Ces arguments, tirés de l'observation et enchaînés par la raison, ne sauraient les convaincre. Elles se soucient fort peu des raisonnements et des livres ! Ce n'est pas non plus en les flattant avec la plus humiliante servilité, comme on le fait aujourd'hui, qu'on arrive à les séduire. Elles considèrent avec un juste mépris ceux qui les flattent et élèvent le niveau de leurs exigences à mesure que les flatteries deviennent plus excessives. Pour conduire les foules, il faut agir sur leurs sentiments, et ne jamais faire appel à la raison, qu'elles ne possèdent pas.

Sont-elles donc si difficiles à diriger, ces foules? 11 faudrait ignorer leur psychologie et bien peu connaître aussi leur histoire pour le penser. Est-il nécessaire d'être un fondateur de religion comme Mahomet, un héros comme Napoléon, un halluciné comme Pierre TErmite, pour les entraîner? Non certes. Point n'est besoin de ces personnalités d'exception . Peu d'années nous séparent de l'heure où nous avons vu un obscur général n'ayant pour lui qu'un peu d'audace, le prestige de son uniforme et la beauté de son cheval, arriver jusqu'à l'étroite limite, voisine du pouvoir suprême,

qu'il n'osa pas franchir. César sans lauriers et sans foi, il recula devant le Rubicon. Rappelons-nous que Thistoire nous montre que les mouvements populaires ne sont en réalité que les mouvements de quelques me- . neurs, rappelons-nous le simplisme des foules, leurs indéracinables instincts conservateurs, et enfin le mécanisme de ces éléments de persuasion que nous avons essayé de mettre en évidence dans un précédent ouvrage: Taffirmation, la répétition, la contagion et le prestige. Rappelons-nous encore que malgré toutes les apparences, ce n'est pas Tintérêt, si puissant sur Tindividu isolé, qui mène les multitudes. 11 leur faut un idéal à poursuivre, une croyance à défendre. Mais elles ne se passionneront pour Tidéal ou la croyance, qu^après s'être passionnées pour ses apôtres. Eux seuls, par leur prestige, font naître dans Tâme populaire les sentiments d'admiration et de sympathie qui sont les bases les plus solides de la foi. Tout récemment nous avons vu une des plus grandes villes de France, considérée comme la citadelle du collectivisme, se débarrasser du conseil municipal socialiste, qu'elle subissait depuis longtemps, simplement par Faction qu'a su prendre sur les foules un homme entreprenant, intelligent et actif. On guide les foules comme on le veut, quand on le veut. Les régimes les plus contraires, les despotes les plus intolérables, ont toujours été acclamés, dès qu'ils ont su s'imposer. En moins d'un siècle, elles ont donné leurs suffrages à Marat, à Robespierre, aux Bourbons, à Napoléon, à la République, à tous les aventuriers aussi facilement qu'aux grands hommes. Elles ont accepté la liberté avec la même résignation que la servitude.

L'AVENIR DU SOCIAUSME 471

Pour se défendre, non pas d'elles mais de leurs meneurs, il n y a qu'à le vouloir. Malheureusement la véritable maladie tnorale de notre temps, celle qui paraît presque incurable chez les Latins,. c'est le défaut de volonté. Cette perle de la volonté coïncidant avec le manque d'initiative et le développement de Tindifférence est le grand danger qui nous menace.

Ce sont là, sans doute, des généralités, et il serait facile de descendre de ces généralités dans les détails". Mais de quelle utilité pourraient être sur la marche des choses les conseils qu'un écrivain formule ? N'a-t-il pas entièrement accompli sa tâche quand il a posé les principes généraux d'où se déduisent aisément les conséquences?

L'indication de ce que nous devons faire importe moins d'ailleurs que celle de ce que nous devons ne pas faire. Un corps social est un organisme fort délicat auquel il faut très peu toucher. Rien n'est plus funeste pour un Etat que de subir sans cesse la volonté irréfléchie et mobile des foules. Si l'on doit faire beaucoup pour elles, il faut agir très peu par elles. Ce serait déjà un immense progrès de renoncer à nos perpétuels projets de réforme, à l'idée que nous devons changer sans cesse nos constitutions, nos institutions et nos lois. Avant tout nous devrions limiter, et non toujours étendre, l'intervention de l'État, de façon à obliger les citoyens à acquérir un peu de cette initiative, de cette habitude de se gouverner eux-mêmes qu'ils perdent par la tutelle perpétuelle qu'ils réclament.

Mais encore une fois, que sert-il d'émettre de tels vœux? Espérer leur réalisation, n'est-ce pas souhaiter que nous puissions changer notre âme et détourner lo

cours du destin ? La plus immédiatement nécessaire des réformes, la seule peut-être vraiment utile, serait celle de notre éducation. C'est malheureusement aussi la plus difficile à accomplir, celle dont la réalisation impliquerait justement ce miracle véritable : la transformation de notre âme nationale.

Comment Tespérer? Et, d'autre part, comment se résigner à se taire, quand on prévoit les dangers de rheure prochaine, et quand, théoriquement, il parait facile de les éviter?

Si nous laissons TindifTérence pour les choses et la haine pour les personnes, les rivalités et les discussions stériles, nous envahir de plus en plus, si nous continuons à toujours réclamer Tintervention de l'État dans nos moindres affaires, le bloc social déjà fort ébranlé sera définitivement dissocié. 11 faudra céder alors la place à des peuples plus vigoureux, et disparaître définilivementde la scène du monde.

Ainsi périrent plusieurs civilisations lorsque leurs défenseurs naturels renoncèrent à la lutte et à Teffort. Ce ne fut jamais rabaissement de Tintelligence qui causa la ruine des peuples, mais celui de leur caractère.

Ainsi finirent Athènes et Rome. Ainsi finit également Byzance, héritière des civilisations antiques, des découvertes et des rêves de Thumanité, des trésors de la pensée et de Fart accumulés depuis les origines de rhîstoire.

Les chroniqueurs rapportent que quand le sultan Mahomet parut devant la grande cité, ses habitants, occupés à de subtiles discussions théologiques, et en rivalités perpétuelles, se préoccupèrent fort peu de leur défense. Le représentant d une foi nouvelle triompha

aisément de pareils adversaires. Lorsqu'il eut péniMi*"!* "^ dans l'illustre capitale, dernier refuge des lumières du vieux monde, ses soldats débarrassèrent sommaireniinl de leurs têtes les plus bruyants de ces inutiles bavards et réduisirent en servitude les autres.

Tâchons de ne pas imiter ces pâles descendanl*? de races trop vieilles et redoutons leur sort. Ne perdons plus notre temps en récriminations et en discussions vaines. Sachons nous défendre contre les ennemis i^ui nous menacent au dedans, en attendant que nous ayons à lutter contre ceux qui nous guettent au dehors. Ni* dédaignons pas le plus léger effort, et donnons-le chanm dans notre sphère, si modeste qu'elle puisse être. C'e^t de l'accumulation de grains de sable que sont formées les plus colossales montagnes. Etudions sans cesse les problèmes que le sphinx nous pose et qu'il faut savoir résoudre sous peine d'être dévorés par lui. Et quand même nous penserions tout bas que de tels comrils sont aussi vains que les vœux formés auprès d'un malade dont le destin a marqué les jours, agissons conirui! si nous ne le pensions pas.

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