‹ Psychologie du socialismeChapitre 27 sur 43 · LE SOCIALISME MUNICIPAL · texte numérisé non relu

LE SOCIALISME MUNICIPAL

L'âge moderne est l'âge des collectivités. La civilisation est chose trop compliquée est trop lourde pour que l'immense majorité des individus, puisse y manœuvrer facilement. 11 leur faut un aide, un soutien. Nous voyons naître de plus en plus des institutions, filles de cette nécessité impérieuse.

Pour les besoins semblables d'un groupe limité, comprenant des individus de même profession, existent des syndicats. Pour des besoins dissemblables et toujours collectifs, l'hygiène d'une ville par exemple, il a existé de tout temps des administrations locales, mais à aucune époque elles n'ont tenté, comme aujourd'hui dans certains pays, de se charger de fonctions nombreuses et diverses. Chaque jour leurs attributions s'étendent.

Ce mouvement se développe surtout en Angleterre,

pays fort peu socialiste pourtant comme on le saît. Les municipalités s'y chargent maintenant, uniquement d'ailleurs dans un but d'économie, d'une foule d'entreprises : éclairage, transports, etc. Elles réussissent fort bien simplement parce qu'elles ont à leur tête des hommes capables ayant ces aptitudes pratiques que si peu de peuples possèdent.

« C'est à Glascow, écrit M. Bourdeau, que la transformation a été la plus complète et la plus rapide. La ville a obligé les propriétaires à détruire toutes les maisons insalubres ; les quartiers ouvriers ont été transformés. On a vu s'élever d'immenses corps de bâtiments municipaux, que la municipalité met en location elle-même à des taux modérés. La ville a constiniit des bains, des blanchisseries, des abattoirs, des galeries d'art, un muséum, des bibliothèques, des maisons de refuge, des écoles industrielles, etc. Tout cela, grâce aux bénéûces qui résultaient pour la municipalité, d'avoir pris en main différentes entreprises d'intérêt public avec plein succès ; les tramways, l'eau, le gaz, la lumière électrique. Le prix du gaz a été considérablement abaissé. »

C'est là sans doute du socialisme si on veut donner à ce mot une extension indéfinie, mais alors il faudrait qualifier aussi de socialistes toutes les sociétés coopératives et même celles par actions. Ce qui est bien certain, c'est que l'Angleterre qui pratique ce genre de socialisme communal n'a jamais envoyé un seul socialiste au parlement.

Les villes allemandes marchent sur les traces des municipalités anglaises et là aussi comme les hommes capables ne sont pas rares elles ont réussi, quoique moins bien qu'en Angleterre, dans leurs entreprises.

« Les villes* de l'Empire, sans esprit de parti, ont organisé des écoles professionnelles, des bibliothèques, des caisses d* assurance, des bureaux de placement gratuit; elles cherchent des remèdes au chômage. La question des pharmacies municipales, à l'ordre du jour, a été résolue â Cologne. De nombreuses villes travaillent

à agrandir la propriété foncière de la commune. Les logenkenis ouvriers préoccupent toutes les classes. Dans le duché de Bade, A Strasbourg, à Hambourg les municipalités louent des maisons à la population ouvrière Comme en Angleterre, les villes aspirent à ne pas laisser exploiter les services publics par des sociétés par actions.

« Dès 1847 la municipalité de Berlin obtenait le droit de

fonder une usine à gaz ; depuis 1876 elle exerce une action entière sur les travaux publics, et réclame encore plus d'autonomie.

« Tout ce mouvement se produit en dehors des socialistes. »

En France, cette sorte de socialisme municipal a échoué à peu près entièrement parce que dans le petit nombre de villes ou il a été tenté il n'a été pratiqué que par des politiciens sans capacités et recrutés généralement dans les plus basses classes de la société. On a vu des villes jadis très lettrées comme Dijon, subjuguée par les discours de quelques meneurs,*nommer un conseil municipal socialiste oii figurait deux cordonniers, un forgeron, des marchands de vin, plusieurs commis voyageurs, des jardiniers, un homme de peine, etc. Dans les dernières élections elle a choisi pour maire un simple facteur du chemin de fer. Roubaix s'est également donné une municipalité socialiste qui s'est livrée pendant longtemps aux plus singulières fantaisies. Elle se composait en bonne partie de cabaretiers et de porteurs de journaux. Ils ont débuté en créant 75 000 francs de places pour leurs parents. Les électeurs de Roubaix ayant fini par comprendre qu'il faut posséder quelques connaissances pour administrer une grande ville, ils se sont récemment débarrassés de leur conseil municipal socialiste.

Ce qui empêche les municipalités socialistes de faire un trop grand mal en France, c'est que la plupart dei actes municipaux devant être approuvés par le pouvoir

central avant d'être exécutés, les fantaisies sont assez limitées. Des exemples comme ceux de Dijon^ Roubaix, etc., montrent simplement combien la décentralisation si excellente en théorie serait irréalisable chez les peuples latins. Certes, cette centralisation est dure, gênante et ruineuse. Elle est pourtant indispensable car sans son action nous tomberions immédiatement dans une épouvantable anarchie.

Ces essais en petit du collectivisme révolutionnaire sont extrêmement instructifs et il est à souhaiter, pour Tédification du public, qu'ils se multiplient un peu au risque de ruiner quelques villes. L'expérience est un des rares modes de démonstration accessibles aux foules. Les essais de socialisme municipal donnent une idée assez nette des résultats que produirait le collectivisme s'il réussissait à s'emparer d'un grand pays.

« L*expérience socialiste, écrit le Temps^ était en train de compromettre à jamais la prospérité delà commune de Houbaix. Les expériences administratives des collectivistes, leurs fantaisies financières ouvraient une ère de désordre, de gaspillage et de ruine.

« Roubaix a connu le joug révolutionnaire. Roubaix l'a secoué. Ce n*est pas impunément qu'une grande cité subit la tyrannie et le caprice collectivistes. L'expérience se paye cher ; mais encore fautil se féliciter quand elle est courte et qu'elle ne laisse pas derrière elle des ruines irréparables. Et la moralité de cette histoire est que le dernier mot appartient toujours au bon sens, à la condition qu'on ne se lasse pas de combattre pour lui. C'est par la persévérance et par Ténergie que Roubaix a été reconquis sur les révolutionnaires. Bon exemple à imiter ! »

Certes, l'exemple est à imiter. Malheureusement il faut des hommes de premier ordre pour gagner de telles batailles. Les personnalités assez courageuses pour remonter les courants populaires au lieu de les suivre timidement deviennent de plus en plus rares. Ces vail-

lants défenseurs de Tédifice social sont dignes de loule notre admiration et méritent des statues. C'est un simple chef d'usine qui, à Roubaix, réussit à créer le mouvement d'où est sorti, contre toute vraisemblance, la défaite du éonseil municipal socialiste et d'un député considéré comme un des principaux chefs du parti collectiviste.

Si les expériences de socialisme municipal qui réussissent assez bien quelquefois en Angleterre et en Allemagne réussissent si peu en Fraïicc et en Italie c'est simplement parce que la condition indispensable de leur succès est, comme je l'ai déjà fait remarquer, qu'elles soient gérées par des hommes fort capables. Les plus bruyantes opinions politiques ne sauraient remplacer lf>5 plus modestes capacités pratiques. Si les classes inivrières savaient s'administrer, diriger des entreprises, faire des lois et des règlements elles n'auraient nullement besoin de la bourgeoisie dont aujourd'hui 'Aies ne peuvent se passer. Dès que l'ouvrier possède les capacités suffisantes il est bien près d'entrer par ce seul fait dans la bourgeoisie. Il se rapproche vi>ibleiiicnt de celte classe en Angleterre et en Amérique, il on est assez loin encore en Allemagne, il en est extrôî)iement loin chez les peuples latins.

§ 4. Extension de la loi du groupement des intérêts similaires, — Cett© loi s'applique aussi à la grande industrie. — Les syndicats industriels.

— \h se développent aujourd'hui dans les pays les plus dilTérents. — § 2. Les Trusts américains. — Ce sont des syndicats de monopolisation industrielle. — Leur caractéristique fondamentale. — Les usines similaires sont achetées par le Trust et non syndiquées. — Puissance absolue des chefs de Trust. — Ils règlent les salaires, les prix de revient, la production. — Gomment se fondent les Trusts. — Leurs opérations financières. — Pourquoi les usines sont forcées d'entrer dans les Trusts. — Nombre de Trusts en Amérique. — Comment ils ont finalement servi les intérêts du public. — Totale impuissance des lois américames contre les Trusts. — Malgré leurs procédés barbares et leur mépris de toute léga ité les Trusts ont été l'origine de la suprématie industrielle et commerciale des Etats-Unis. — § 3. Les syndicats de production industrielle en Alhemagne. — En quoi ils diffèrent dts Trusts américains. — Les usines consacrées à la même industrie sont syndiquées et non achetées. — Le but des syndicats est d'éviter la foncurronce que se feraient les industries similaires et de maintenir les prix de vente. — Le syndicat a seul qualité pour traiter avec les clients, fixer la production et les prix de vente. — Les syndicats allemands sont encouragés par l'Etat. — § 4. Les syndicats de producteurs In-ançais. -^ Le défaut de solidarité a toujoui^s empêché les industriels latins de se syndiquer. — Les lois n'encouragent nullement ces syndicats. — Petit nombre des syndicats de production en Finance.

— Ils n'ont aucune influence sur les prix de vente. — § 5. Vavenir des syndicats de production industrielle, — Ils sont les résultats do 1 évolution actuelle, mais il n'est pas démontré qu'ils puissent lutter longtemps contre la concurrence qu'ils veulent supprimer. — Les syndicats allemands fondés pour éviter la concurrence se trouvent aujourd'hui victimes de la concurrence étrangère. — Impossibilité de l)iévoir l'issue de l'évolution économique actuelle. — Elle échappe de plus en plus & l'influence des lois et des règlements.

§ 1. — Extension de la loi du groupebient des intérêts similaires

Nous avons vu à diverses reprises dans cet ouvrage que les syndicats et les associations, en un mot, les grou-

pements d'inlérôls similaires constituent un des piiénomènes caractéristiques de Tâge moderne. Patrons, ouvriers, employés se syndiquent de plus en plus. Il nous reste à étudier une forme nouvelle du syndicat dont la naissance est récente et dont Timportance tend à devenir prépondérante.

La réduction des revenus du capital par suite de l'élévation progressive des salaires et par suite aussi de la concurrence que les producteurs se font entre eux, a conduit les grands industriels à former des syndicats de monopolisation destinés à éviter la concurrence, réduire les prix de revient et maintenir les prix de vente. Leur développement rapide dans des pays fort divers indique bien qu'ils correspondent à une certaine évolution économique.

C'est en Amérique qu'ils ont pris naissance. Leur développement y a rapidement atteint des proportions gigantesques. Sous une forme assez différente ils se sont également développés en Allemagne. Nous allons les étudier principalement dans ces deux pays.

§ 2. — Les trusts américains

Les syndicats de production américains sont désignés généralement sous le nom de Trusts, bien qu'ils aient renoncé à se servir de cette qualification.

Le trust constitue un syndicat industriel de monopolisation formé par des producteurs dont les usines sont, non pas associées, mais achetées par un ou plusieurs capitalistes qui en deviennent les maîtres absolus. Ce monopole de production ressemble à Taccaparement, mais ne doit pas être confondu tout à fait avec lui.

L'accaparement est un phénomène commercial et non industriel dont la durée est nécessairement très courte. L'accapareur achète pour la raréfier et pouvoir la vendre plus cher, une marchandise qu'il ne fabrique pas et le plus souvent ne voit pas. Le syndicat de production accapare une fabrication, et non une marchandise. L'intérêt qu'il aurait à ralentir la fabrication d'un produit pour accroître sa rareté et par conséquent sa valeur est limité par les inconvénients de la désorganisation de ses ateliers et l'élévation de ses frais généraux, frais d'autant moindres que sa production augmente.

Les^ syndicats de monopolisation industrielle ont justement pour but non seulement de réduire ces frais généraux, mais surtout de supprimer la concurrence entre établissements similaires, et par conséquent d'empêcher les prix de vente de baisser au-dessous d'un certain niveau.

Les trusts n'ont pu atteindre l'énorme puissance qu'ils possèdent en Amérique que parce qu'ils sont dirigés par des chefs uniques jouissant d'une autorité absolue. Les usines réunies sont, non pas simplement syndiquées, comme nous le verrons pour TAllemagne, mais achetées par un seul capitaliste avec les ressources qu'il peut réunir par diverses combinaisons financières. La règle constante de la création de ces syndicats aux États-Unis est qu'ils soient dans une seule main. Les Américains admettent bien en politique les vertus du régime représentatif, mais en matière industrielle et commerciale ils donnent leur préférence à Tautocratisme pur.

En vertu de ce principe, les divers trusts américains sont à peu près invariablement dirigés par un

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maître unique. Le Trust du pétrole, par exemple, formé de la réunion de toute une série de raffineries, a un chef absolu. Le Trust de Tacier, qui réunit la presque totalité des usines métallurgiques de l'Amérique et possède une flotte plus importante que c^Uc de beaucoup d'Etals européens, est dans les mains d'un seul maître. Ces potentats dirigent TafFaire à leur gré, sans souffrir aucun contrôle, révoquant les chefs d'usine qui ne leur conviennent pas, fixant les chiffres de la production, les salaires des ouvriers et les prix de vente. Us lâchent de bien spécialiser le travail de chaque usine, de façon à réduire les frais généraux et augnionlor par conséquent les bénéfices. Grâce aux droits de douane, que maintiennent des législateurs généralement à leur solde, ils n'ont à craindre aucune concurrence étrangère.

Le mécanisme de la fondation de ces trusts est généralement toujours le môme. Un financier aidé ou non par un syndicat de capitalistes achète toutes les usines consacrées à la fabrication d'un produit déterminé, de façon à avoir le monopole complet de sa fabrication.

Il faut être naturellement un puissant capitaliste pour entreprendre de semblables opérations, surtout quand elles atteignent des proportions aussi énormes que Tachât de toutes les usinés métallurgiques de TAraérique, au prix de 5 milliards, comme Ta fait récemment un financier.

Les créateurs de ces colossales entreprises n'ont nullement besoin d'ailleurs de posséder les milliards qu'elles représentent. Ils n'ont môme pas à dépenser un centime s'ils possèdent un prestige suffisant. Se faire livrer pour 5 milliards de valeurs sans rien dé-

penser est très simple, si on peut trouver à emprunter celle somme. Le seul prêteur possible est naturellement le public. On crée des actions qu'on lui fait acheter et avec Targent desquelles on paie les usines à leurs anciens propriétaires*.

On peut se demander quel intérêt ont les diverses usines à se prêter à ces opérations et à entrer dans un Tinist où elles perdent totalement leur indépendance. Elles y entrent surtout parce que l'exemple des usines qui ont tenté de résister enseigne que tout refus est le signal d'une guerre sans merci, où on doit nécessairement succomber. Les fondateurs des Trusls ayant dans leurs mains la plupart des chemins de fer mettent aussitôt Tusine récalcitrante dans Timpossibililé d'expédier ses marchandises* en lui imposant des tarifa de

(I) Pratiquement l'opération est assez compliquée et s'accompagne de manœuvres dont ringéniosilé est incontestable, mais dont la moralité semble nolabloment inférieure à celle des anciens détrousseui-s de grands chemins. L'idéal des fondateurs de Trusls a toujours élé d'obtenir l'argent du puldic sans rien lui donner en échange, et ils y ont p-ufois très bien réussi. Le succès de leur façon d'opérer ne s'expliiiue que parce que la fondation de la plupart des Trusts a été pr«j;squo simultanée. Les actions de chaque Trust comprennent deux catégories fort dilfércntes : actions de préférence et actions ordinaires. Los premières reçoivent sur les bénéfices réalisés, et avant tout partage, un tant pour cent. 7 p. 100 en général, de leur valeur nominale. Dites ne sont jamais olVerles au public. Représentant le prix des usines fusionnées dans le Trust elles sont données en paiement aux anciens propriétaires. Quant aux actions ordinaires, les seules lancées dans le public, elles n'ont droit qu'à l'excédent des bénéfices, quand il en resle, mais jusqu'à présent les fondateurs de Trusts se sont arrangés pour (|u'il n'en reste pas. M. de Rousiers, à qui j'emprunte ces détails, fait remarquer qu'on ne cite pas de Trust ayant donné d<>s dividendes, aux actions émises dans le public. Ne recevant aucun dividende ces actions ont subi naturellement une baisse énorme. Emises généralement à 500 francs elles sont maintenant cotées pour la plupart au-dessous de 150 francs. Les directeurs des Trusts ne s'en plaignent nullement. Quand le prix des actions est suffisamment voisin de zéro ils les. rachètent et peuvent alors leur distribuer de forts divi«lcndes qui ne leur coûtent rien, puisque c'est à eux-mêmes que ces dividendes sont distribués. Les actions remontent naturellement, ce qui permet de fonder plus tard de nouveaux Trusts par le même mécanisme et d'éviter un peu les hurlements désagréables d'actionnaires complètement dépouillés.

transport ruineux. Si l'usine se trouve dans des conditions qui lui permettent d'expédier cependant ses produits elle n'échappe pas pour cela à son sort, le Trust vendra à perte jusqu'à ce que l'usine concurrente soit ruinée. Le plus souvent elle préfère se faire ncheter que de se faire écraser.

11 y avait en Amérique en 1899, 353 Trusts représentant un total de 29 milliards de francs. Ainsi que je Tai dit, ils réglementent absolument au profit de leurs associés le prix de tous les articles de consommation : céréales, cotons, métaux etc., et, grâce à des droits de douane presque prohibitifs, ne craignent aucune concurrence étrangère. Ils commencent généralement par réduire la main-d'œuvre et augmenter les prix de ventiî. Le Standard oil Trust a d'un seul coup congédié 1500 ouvriers et réduil de 15 p. 100 le salaire des autres. Le Tin plate Trust a fait doubler en un an le prix du fer blanc. Pour l'exportation les Trusts réduisent au contraire leurs prix pour provoquer la ruine des usines étrangères.

De Tinlérôt du public il n'a pas été question dans ce qui précède et le lecteur n'imagine pas je suppose que cet intérêt puisse entrer en ligne de compte un seul instant dans de pareilles opérations. L'intérêt que les fondateurs de Trusts portent au public est à peu près du môme ordre que celui du cambrioleur pour sa victime ou du boucher pour les moutons de Tabattoir.

Et cependant par le simple jeu des lois naturelles auxquelles les Trusts malgré leur puissance ne sauraient échapper, le public a fini par tirer des avantages incontestables de l'existence de ces syndicats. Par suite de la réunion des usines en une seule main les frais généraux

se réduisent, la spécialisation s'accroît et les prix tle revient diminuent considérablement. Le Trust qui a un monopole tâche bien naturellement de faire monter les prix mais comme il finit toujours par découvrir qu'en vendant meilleur marché, on vend beaucoup plus, il arrive finalement à les abaisser et la marchandise produite par les Trusts tombe généralement au-dessous de son ancien cours. C'est là justement ce qui s'est passé pour le Trust du cuivre (Amalgamated Copper G*'). Il a d'abord essayé de faire monter le prix du cuivre puis voyant qu'il n'y gagnait pas il l'a bientôt baissé*.

Les ouvriers américains ont bien essayé de lutter contre les Trusts mais ils étaient trop faibles pour que leur résistance ait pu durer bien longtemps. Les Trusts leur offrent d'ailleurs l'avantage de réduire les chômages et surtout leur apprennent la nécessité de se syndiquer plus fortement qu'ils ne Tout fait jusqu'ici. Quand tous les ouvriers qu'emploie un Trust seront bien dans la main du chef de leur syndicat et posséderont des réserves pécuniaires permettant de prolonger la lutte, ils pourront à un moment donné arrêter toute fabrica- .tion et obtenir le relèvement des salaires. Evidemment comme le Trust est plus riche que l'ouvrier il lui sera facile de prolonger la lutte beaucoup plus longtemps et ce dernier sera toujours vaincu, mais ces luttes étant fort coûteuses le Trust a tout intérêt à les éviter en' ne réduisant qu'exceptionnellement les salaires.

J[l) Cest da moins nne des raisons que Ton a données de la baisse du cuivre qui, en janvier 1902, était tombé à 47 livres sterling alors que quelques mois auparavant il valait 75 livres. Il est fort possible, .comme on l'a supposé, que le vrai motif de la baisse ait élé simplement le désir du Trust américain du cuivre de ruiner entièrement les syndicats européens qui tâchaient de maintenir l'élévation du prix de ce métal afin de pouvoir acheter à vil prix leurs usines.

Les Trusts américains se présentent souvent sous des formes tellement démoralisantes et barbares que la législation n*a cessé de les combattre pendant longtemps. Après des années de conflits inutiles il a fallu reconnaître que l'Etat n'était pas assez puissant pour lutter contre d'aussi formidables adversaires et .il a renoncé à la lutte. Dans la bataille entre la loi et les Trusts c'est la loi qui a été complètement et définitivement vaincue. 11 n'y a pas de droit ni de justice à opposer à la puissance des milliards. Les lois se taisent devant eux comme elles se taisaient jadis devant les conquérants.

Tous les chefs des Trusts se considèrent — non sans raison — comme dé puissants potentats. Voici quelques extraits d'une très instructive interwiew d'un rédacteur du Journal avec le directeur du Trust de l'acier pendant son séjour récent à Paris.

a Plus puissants que n'importe quel monarque le fut jamais, oui, c'est vrai, nous le sommes. Pourquoi le nierions-nous î Notre trust, la « United States Steel and Iron Corporation », dont je suis le président, paie annuellement, en salaires, aux 600000 personnes qu'elle emploie, 200 millions de dollars, c'est-à-dire, un milliard de francs. De nos employés dépendent directement cinq ou six millions et indirectement une quinzaine de millions d'êtres humains. Notre trust possède des voies ferrées et 217 navires à vapeur. 11 est assez fort pour dicter ses volontés aux Compagnies de chemin de fer, dont il lui platt d'utiliser le matériel. Oui, nous sommes puissants, très puissants !

« Lors des récentes grèves, j'ai lutté avec résolution, avec acharnement, contre les associations ouvrières et j'ai triomphé de leur résistance.

« — N'empêche, fit observer le journaliste, qu'avec vos méthodes le citoyen pauvre ne jouit plus d'aucun libre arbitre; il n'est plus qu'une chose, une individualité chétive, englobée dans une collectivité immense, dans un engrenage d'acier. Il n'a plus de dignité, plus de droits... »

^^e potentat éclata de rire.

« Il me fit lentement cette déclaration, qui vous paraîtra peutêtre un peu cynique :

« — Mon cher monsieur, j'ai observé que, quand les gens gagnent bien leur vie, leurs droits ne les préoccupent pas beaucoup.

« Il est vrai que les nouvelles méthodes tendent de plus en plus à supprimer les individualités. Mais j'admets parfaitement que cette menace de l'engloutissement de l'individu par la collectivité constitue une difficulté à vaincre. »

interrogé sur la valeur des procédés de l'industrie française, le directeur du trust répond :

« — Old fashioncd! Démodés, routiniers. Ici, c'est le moyen âge. Je vous le dis franchement : vous n'y êtes plus ! De tous les pays européens, c'est l'Allemagne q^i a su adopter industriellement les méthodes les plus progressives. L'industriel allemand est un novaleur. Et puis, il n'est pas paralysé, comme son collègue anglais, par la tyrannie des trades-unions. »

Si Ton veut ne juger des Trusts que parleurs résultais définitifs sans tenir compte de leurs procédés barbares, de leur mépris de toute légalité, de la façon dont ils ont dépouillé le public, on doit reconnaître qu'ils ont créé un résultat qu'ils ne cherchaient pas : la suprématie industrielle et commerciale des États- Unis. Cette suprématie se traduit aujourd'hui par l'exportation croissante des produits américains. En très peu de temps Texportation du fer est passée de 123 millions en 1890 h 600 millions en 1900, celle des machines agricoles de 19 millions à 80 millions, celle des produits chimiques de 31 millions à 66 millions, celle des cuirs de 62 à 136, etc. La valeur de leurs exporlations est passée de o milliards en 1897 à 7 milliards et demi en 1901. Pour l'Angleterre et TAllemagne, pour la première surtout, cette invasion a été désastreuse. Les luttes économiques dont le monde est actuellement le témoin sont moins sanglantes en apparence que les batailles. Elles ne sont pas moins désastreuses pour les

vaincus. Les partisans de la pair universelle ne s*en doutent pas encore.

§ 3. — Les syndicats de production en Allemagne

Nous allons retrouver en Allemagne les syndicats de production que nous venons de décrire mais avec des caractères fort différents. Au lieu de constituer des monopoles formés par la réunion d'usines similaires achetées par un seul individu, les syndicats de production allemands sont formés par l'association de plusieurs usines gardant leur indépendance, en ce qui concerne la direction de l'usine et les procédés de fabrication, mais se pliant, dans l'intérêt des membres associés, à certaines conditions de production et de prix de vente de façon à ne pas se faire concurrence. Ces associations ont un caractère d'utilité — au moins apparente — qui les a fait reconnaître et protéger par l'État.

Les syndicats de producteurs allemands sont connus sous le nom de cartells. Toutes ces fédérations tels que le syndicat westphalien des houilles qui représente les intérêts de cent sociétés minières, celui des sucres, des glaces, etc., sont constituées de la même façon. Le syndicat est représenté par un bureau qui seul a le droit de fixer les prix de vente et de traiter avec l'acheteur. Il vend la marchandise au profit des associés mais à un prix dont il est seul juge. Les associés ne peuvent donc se faire concurrence entre eux. Si le syndicat n'a pas de bureau, ce qui est exceptionnel, le comité directeur fixe les prix de vente et le chiffre de produclion de chaque usine. Des inspecteurs veil-

lent à la stricte exécution du contrat. De très fortes amendes punissent la moindre infraction aux règlements acceptés.

Les règlements des syndicats allemands varient un peu, mais tous contiennent ces deux articles fondamentaux : vente à des prix identiques de façon à ce que les usines similaires ne se fassent pas concurrence, et interdiction pour chaque usine de dépasser un certain chiffre de production, de façon à ne pas encombrer le marché, ce qui amènerait fatalement l'avilissement des prix malgré tous les règlements.

Les cartells allemands se forment surtout quand il s'agit de produits tout à fait similaires. 11 y a de grands cartells pour la fabrication des locomotives, des wagons, Textraction du charbon, etc., et de petits cartells pour la fabrication d'objets moins importants, tels que les étoffes de qualité courante, le satin de Chine, lea tissus pour parapluies, etc. Il n'y en a pas pour les articles de luxe et de fantaisie trop disparates pour être soumis à des prix uniformes : étoffes de luxe, papiers peints, dentelles, objets d'art, etc. Plus les produits sont identiques, plus rétablissement d'un syndicat est facik. Les fabricants d'alcool qui produisent tous un produit rigoureusement semblable, ont pu, bien qu'étant au nombre de 4 000, se syndiquer facilement. Tous leurs produits sont remis à un même syndicat de vente qui a 26 000 dépôts.

Tous ces syndicats se multiplient de plus en plus. Leur chiffre, qui n'était que de 14 en 1879, s'est élevé à 260 en 1896.

Le Bon. — Psych. du social. 23

434 l'evolution de l'organiî^atlon soglvle

§ 4. — Les syndicats de production en France

Dans les pays latins et particulièrement en France où Tcsprit de solidarité est très peu développé et où de plus la législation industrielle est tatillonne, formaliste, peu sympathique aux initiatives et très hostile à tout ce qui ressemble à un monopole, le mouvement de concentration industrielle que nous avons constaté en Amérique et en Allemagne s'est fort peu et très timidement développé. Nous ne possédons guère d'autres sjtidicats que ceux qui exploitent un brevet ou une industrie exigeant comme le raffinage du pétrole par exemple, de gros capitaux. En fait de syndicats constitués régulièrement, on ne cite guère que celui des grands raffineurs de sucre, qui ne compte d'ailleurs que quatre associés ; puis le syndicat des raffineurs de pétrole comprenant n associés, et quelques petits syndicats comme celui des fabricants de papier de paille du Limousin, le syndicat des fabricants de verre, le syndicat métallurgique de Longwy, destiné à la fabrication de la fonte brute. Ce dernier réunit 11 sociétés adhérentes dont il est le vendeur unique.

La plupart de ces syndicats ont trop peu d'importance pour jouer un rôle quelconque sur le prix du marché, ce qui devrait être justement leur rôle essentiel. Faute de cet esprit de solidarité dont sont dépourvus les latins, nos industriels préfèrent voir leurs industries végéter, puis disparaître, plutôt que de s'associer pour se soutenir.

Et pourtant s^il est un pays au monde où l'association des industriels serait nécessaire, c'est certainement la France Chaque jour nous voyons péricliter des indus-

tries comme celle des tramways, qui succombent sous le poids des frais généraux qu'une association inlelhgcnte réduirait dans d'énormes proportions. De niLiiic pour nos compagnies de navigation, qui végètent si misérablement. Non seulement l'association réduirait leurs frais généraux mais de plus leur permettrait de lui ter contre les syndicats ouvriers qui font à chaque instant les grèves les plus irraisonnées, simplement pour <théïr aux suggestions de quelques politiciens auxquels ces grèves peuvent être utiles.

Je ne crois pas que les latins aient un esprit d'organisation suffisant pour diriger de grands syndicats de production, et il est à craindre pour eux, ou à espi^rer — ce que je ne sais pas encore — que les Américains viennent fonder des trusts en Europe. On annouçuit récemment qu'ils avaient déjà songé à acheter toutes les entreprises de traction de Paris, comme ils ont essayé, paraît-il, de s'emparer de toutes les lignes ma^ ritimes allemandes.

§ 5. — L'avenir des syndicats de production* industrielle

Il est bien difficile de dire avec certitude si la loi de la concentration de la production industrielle persi^lcm sous la forme oîi nous la voyons régner en AmérlijiHî et en Allemagne. Elle rend, au moins pour le moniint, certains services et semble la conséquence nécessaire de ce courant général qui entraîne tous les hommes vers l'association désintérêts semblables. Mais le fait seul que les syndicats sont surtout constitués |njiir éviter la concurrence, et par conséquent pour lulicr contre la loi naturelle qui régit l'évolution des êtres ol

des sociétés permet de pressentir qu'ils ne subsisteront pas longtemps sous leur forme présente.

Ils ont en effet un caractère fort artificiel, violent tous les principes de l'offre et de la demande et ne peuvent se constituer qu'àTabride barrières douanières très fortes. Il semble donc bien que les lois économiques finiront par en avoir raison. 11 n'y a pas de motifs sérieux de penser que ces lois ne régiront pas l'évolution future du monde, bien qu'il faille constater que les peuples marchent de plus en plus dans une direction fort contraire. Ils se hérissent de barrières douanières chaque jour plus fortes, et fondent des syndicats de plus en plus tyranniques. Il y a conflit éclatant entre les théories de l'ancienne science économique et toutes les organisations que nous voyons se développer.

Certaines conséquences actuelles des syndicats de concentration industrielle semblent montrer cependant que les lois économiques restent inéluctables. Les syndicats de production européenne ayant, grâce à leur organisation, réussi à vendre à des prix très rémunérateurs, ont naturellement élevé leur production. Le moment est alors arrivé où cette production dépassant de beaucoup la consommation intérieure, il a fallu chercher des clients dans d'autres pays, mais comme ces autres pays étaient, eux aussi, protégés par des barrières douanières il est devenu nécessaire, pour compenser les tarifs protecteurs, de vendre à des prix très bas. Ces prix, avantageux pour le consommateur cessèrent bientôt d'être suffisamment rémunérateurs pour les producteurs. Ils sollicitèrent alors de leurs gouvernements des primes d'exportation payées par les contribuables. Elles leur furent trop souvent accordées, et eurent cette consé-

quence, en vérité grotesque, qu'alors que les consommateurs d'un pays producteur paient fort cher un produit, les consommateurs des pays étrangers lobtiennent à très bon marché. C'est ce que nous avons vu pendant longtemps en France pour le sucre. On Ty payait fort cher, alors que les consommateurs étrangers auxquels nous le vendions le payaient quatre fois moins, grâce aux primes accordées aux fabricants. Ces primes signifiaient simplement ceci, que toutes les fois qu'un raffineur vendait très bon marché à un consommateur étranger une livre de sucre, nous lui remettions une certaine somme pour te remercier de la peine qu'il avait prise et le compenser de la diminution de son bénéfice. L'étranger était le seul qui gagnait quelque chose à une aussi invraisemblable opération.

L'Allemagne, malgré son organisation savante, est en voie de subir ces conséquences imprévues /des lois économiques qu'elle espérait pouvoir violer.

Pour éviter la concurrence étrangère, les industriels allemands se sont syndiqués et l'État les a protégés par des barrières douanières qui empêchent l'introduction des produits étrangers. Or, il se trouve que, malgré une savante organisation, les barrières douanières sont devenues illusoires et n'empêchent pas l'industrie des États- Unis de menacer fort sérieusement celle de l'Allemagne. Naturellement l'exportation américaine a bien dû se détourner de l'Allemagne, puisque ses produits ne pouvaient y entrer, mais alors elle s'est dirigée vers les pays moins protégés par leurs douanes et qui étaient jadis les clients de l'Allemagne. En raison du bon marché des articles vendus, ces pays achètent maintenant à l'Amérique au lieu de s'adresser à l'Allemagne, et cette dernière voit ses marchés encombrés de mar-

chandiscs pour lesquelles elle ne trouve plus d'acquéreurs. Elle n'a pas la ressource de fabriquer à aussi bon marché que TAmérique, ses ouvriers étant beaucoup moins intelligents et moins habiles. Obligée de vendre son stock à perte, elle est victime de cette inévitable loi de la concurrence contre laquelle les mesures les plus draconiennes ne peuvent protéger un peuple pendant bien longtemps.

L'issue de quelques-uns des conflits qui vont nattre sera probablement fort imprévue. Les syndicats de productions semblent aujourd'hui ne pouvoir vivre qu'à Ttibri des barrières douanières. Il paraît cependant certain que ce sont eux qui provoqueront fatalement la disparition finale de ces barrières.

Ce qui se dégage le plus nettement des phénomènes que nous voyons naître et grandir, sans que rien ait pu permettre de les prévoir, c'est que le rôle des gouvernements de chaque pays devient de plus en plus restreint et qu'ils sont de plus en plus conditionnés par des nécessités économiques hors de leur sphère d'action. Elles fonctionnent avec la régularité d'un engrenage, et les mesures les plus violentes rêvées par les socialistes seraient aussi impuissantes à en modifier la marche que les discours adressés à uli torrent pour l'obliger à changer son cours. Il faut tâcher de nous adapter à ces nécessités et ne pas user vainement nos forces à les combattre. L'homme gouverné jadis, par ses dieux, ses codes et ses lois, est conduit aujourd'hui par des lois économiques que rien ne peut faire fléchir et dont la puissance est autrement redoutable que celle des anciens despotes. Il serait inutile de les maudire, puisqu'il faut les subir. Ce n'est pas avec des règlements qu'on change le cours du destin.

f 1 . La notion de nécessité dans la conception moderne des phénomènes historiques. — Changements introduits par la science dans notre conception actuelle du monde. — La notion d'évolution et de nécessité. — Pourquoi dans son état actuel la sociologie ne saurait constituer une science. — Son impuissance à, prévoir les événements. — Les prévisions historiques seraient possibles pour une intelligence immensément supérieure à celle de l'homme. — Utilité de la notion de nécessité des phénomènes. — §2. La prévision des phénomènes sociaux, — Impossibilité de prévoir sûrement les phénomènes sociaux bien qu'ils obéissent à des lois. — Nos prévisions ne sont que des hypothèses basées sur des analogies et doivent se borner à un avenir fort rapproché. — Notre ignorance générale des causes premières de tous les phénomènes.

§ 1. — La notion de nécessité dans la conception moderne des phénomènes historiques

Nous aurons bientôt à résumer nos prévisions sur lavenir du socialisme. Il ne sera pas inutile auparavant de rechercher dans quelles limites la science permet de telles prévisions, et sous quelles réserves il est possible de les formuler.

Dès que les progrès des sciences ont révélé à Thomme Tordre de l'univers et renchaînement régulier des phénomènes, sa conception générale des choses s'est transformée. Le temps n'est pas encore éloigné où une

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Providence bienveillante guidait le cours des événements, conduisait Thomme par la main, présidait au sort des batailles et à la destinée des empires. Comment prévoir ses décrets? Ils étaient insondables. Comment discuter ses arrêts? Ils étaient tout-puissants. Devant elle, les peuples n'avaient qu'à se prosterner et tenter de conjurer par d'humbles prières ses fureurs ou ses caprices.

Les nouvelles conceptions du monde, amenées par les découvertes de la science, ont affranchi Thomme du pouvoir des dieux, créés jadis par ses rêves. Elles ne Tout pas rendu plus libre, mais lui ont appris qu*il est inutile de vouloir influencer par des prières lengrcnage rigide et sourd des nécessités qui dirigent Tunivers.

Après avoir fait entrevoir la hiérarchie de ces nécessités, la science nous a montré le processus général de la transformation de notre planète, et le mécanisme de révolution qui a conduit à travers le temps, les humbles êtres des premiers âges géologiques aux formes actuelles.

Les lois de cette évolution ayant été déterminées pour les individus, on tenta de les appliquer aux sociétés humaines. Les recherches modernes prouvèrent que les sociétés ont passé, elles aussi, par une série de formes inférieures avant d atteindre le niveau où nous les voyons aujourd'hui.

De ces recherches est née la sociologie : ordre de connaissances qui se constituera peut-être un jour, mais qui a dû se borner jusqu'ici à enregistrer des phénomènes sans réussir à en prévoir aucun.

C'est en raison de cette incapacité de prévision que

la sociologie ne saurait être considérée comme une science, ni même comme une ébauche de science. Un ensemble de connaissances mérite le nom de science quand il permet de déterminer les conditions d'un phénomène, et, par conséquent, de le reproduire, ou tout au moins d'en prévoir d'avance Taccomplissement. Telles sont : la chimie, la physique, l'astronomie, et même, dans certaines limites, la biologie. Telle n'est pas du tout la sociologie. Tout ce qu'elle peut nous dire, et encore ce n'est pas elle qui nous Ta appris, c'est que le monde moral est, comme le monde physique, régi par d'inflexibles lois. Ce que nous qualifions de hasard n'est que la chaîne infinie des causes que nous ne connaissons- pas.

Mais l'enchevêtrement de ces causes rend toute prévision précise impossible. On n'arrive, non à prévoir les phc' ^omènes sociaux, mais simplement à lea comprend'/e un peu, qu'en étudiant séparément chacun des facteurs qui les engendrent, puis l'action réciproque de ces facteurs. Théoriquement la méthode est la même que celle de l'astronome cherchant à déterminer la trajectoire des astres. Lorsque les éléments agissant les uns sur les autres sont en trop grand nombre, la science actuelle se déclare impuissante à découvrir leur résultat définitif. Déterminer les positions relatives de trois corps dont les masses et les vitesses sont différentes et qui exercent l'un sur l'autre leur attraction à travers l'espace, est un problème qui a déconcerté pendant longtemps la sagacité des plus illustres mathématiciens.

Pour les phénomènes sociaux, ce ne sont plus trois causes, mais des millions de causes dont il faudrait

découvrir Taction réciproque. Comment dès lors pressentir le résultat final d un tel enchevêtrement? Pour obtenir, non des certitudes ni même des approximations, mais simplement des indications générales et sommaires, il faut agir comme l'astronome qui, essayant de déduire la position d*un astre inconnu des perturbations qu'il produit sur la marche d'un aslre connu, n'essaie pas d'embrasser dans ses formules l'action simultanée de tous les corps de l'univers. Il néglige les perturbations secondaires, qui rendraient le problème insoluble, et se contente d'approximations*.

Môme dans les sciences les plus exactes, les résultats approximatifs sont les seuls auxquels puisse atteindre la faiblesse de notre esprit. Mais une intelligence comme celle dont parle Laplace, « qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre toutes ces données à l'analyse, embrasserait dans la môme formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome. Rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »

(1) Ce n*est qu'en raison de la pettlesse des masses des planètes rela> livemenl à celle du soleil, de la faiblesse des excentricités et des inclinaisons de leui*s orbites, de l'éloigncment des astres étrangers aa système solaire, et enOn de rimperfection dos mesures de temps et d'espace qui nous sont accessibles, que les calculs des astronomes doivent leur précision apparente. A l'impossibilité d'établir plus complètement los calculs, s'ajoute l'insuffisance des méthodes d'observation. On peut en juger par ce fait que depuis dos milliers d'années de nombreuses générations d'astronomes ont observé Sirius, la plus brillante étoile du ciel. sans se douter qu'elle se déplace de plusieurs centaines de lieues par jour. Il a fallu recourir k des méthodes détournées pour découvrir %xu» certains astres se déplacent dans le ciel avec une vitesse quinze fois supérieure à celle d'un boulet do canon.

Nous ignorons si parmi les millions de mondes qui poursuivent leur route silencieuse dans le firmament, a jamais surgi cette intelligence dont parle Laplace, intelligence qui aurait pu lire dans notre nébuleuse la naissance de Thomme, les phases de son histoire et l'heure où sur notre globe refroidi les derniers êtres verront leur dernier jour. N*envions pas trop une telle clairvoyance. Si le livre du destin était ouvert ^ous nos yeux, les plus puissants ressorts de l'activité humaine seraient bientôt brisés. Ceux que la sibylle antique instruisait de Tavenir pâlissaient de terreur et se précipitaient vers la source sacrée dont Teau produisait Toubli.

Les esprits les plus éminents, Kant, Stuart Mill, et tout récemment des psychologues tels que Gumplowicz, affirment que si la psychologie des individus et des peuples était bien connue, nous pourrions prévoir leur conduite ; mais cela revient à énoncer sous une autre forme Thypothèse de Laplace, c'est-à-dire à supposer connus des éléments trop nombreux pour que nous . puissions les connaître, et ayant les uns sur les autres des actions trop complexes pour que nous puissions les soumettre à l'analyse.

Il faut donc nous borner à savoir que le monde moral est, lui aussi, soumis à des lois, mais nous résigner à ignorer les conséquences futures de ces lois.

Cette notion de nécessité, que toutes les découvertes de la science moderne tendent de plus en plus à établir, n'est pas une théorie vaine, sans utilité pour nous. Elle nous enseigne au moins la tolérance, et permet d'aborder l'étude des phénomènes sociaux avec la froideur du chimiste analysant un corps ou recherchant là

densité d'un gaz. Elle nous apprend à ne pas plus nous irriter devant les événements qui choquent nos idées que le savant devant le résultat imprévu d'une expérience. Il n'y a pas pour le philosophe d'indignation possible contre des phénomènes soumis à d'inéluctables lois. On doit se borner à les constater, dans la persuasion que rien n'aurait pu les empêcher de se produire.

§ 2. — La prévision des phéiNomènes sociaux

La sociologie doit donc borner son rôle à enregistrer des phénomènes. Toutes les fois que ses adeptes les plus illustres ont voulu, comme Auguste Comte, aborder le domaine des prévisions, ils ont lamentablement erré.

Et ce sont surtout les hommes d'État qui, plongés pourtant dans la sphère des événements politiques, et plus aptes, semble-t-il, à en observer la marche, savent le moins les prévoir.

« Combien de fois, écrit M. Fouillée, les prophètes sont-ils démentis par les événements ! Napoléon avait annoncé que TEurope serait bientôt cosaque. Il avait prédit que Wellington établirait le despotisme en Angleterre, « parce que ce général était trop grand pour rester simple particulier ». Si vous accordez l'indépendance aux États-Unis, avait dit de son côté lord Shelbume, non moins aveugle à son point de vue, le soleil de l'Angleterre se couchera et sa gloire sera pour jamais éclipsée. Burke et Fox avaient rivalisé de fausses prophéties sur la Révolution française, et le premier annonçait que la France allait être « partagée comme la Pologne ». Les penseurs de toute sorte, étrangers en apparence aux choses de ce monde, se sont montrés presque toujours plus clairvoyants que les simples hommes d'État. C'est un Rousseau, c'est un Goldsmith qui annoncèrent la Révolution française; Arthur Young prévoyait pour la France, après des violences passagères, « un bienêtre durable, résultat de ses réformes ». Tocqueville, trente ans avant l'événement, annonçait que les États du sud, dans la Repu-

blique américaine, tenteraient la sécession. Heine nous disait, des années à l'avance : « Vous, Français, vous avez plus à craindre de TAllemagne délivrée et unie que de toute la Sainte Alliance, de tous les Cosaques réunis ». Quinet prédisait en 1832 le changement qui allait s'accomplir en Allemagne, le rôle de la Prusse, la menace suspendue sur nos têtes, la main de fer qui essaierait de ressaisir les clefs de l'Alsace. C'est que, la plupart des hommes d'État étant absorbés par les faits de Theure présente, la myopie est leur état naturel. »

Elle est en effet leur état naturel et il est facile de comprendre que des philosophes sachant se soustraire aux intérêts deTheure présente puissent parfois formuler des prévisions très justes. Dans son discours de réception à l'Académie française, M. Deschanel, président de la Chambre des députés, a montré combien pouvaient être erronées les prévisions des hommes d'Etat et précises celles des philosophes.

Pendant trente ans, une diplomatie aveugle, dirigée par un empereur plus aveugle encore, ne vit rien, ne comprit rien, ne sut rien prévoir. Se raccrochant à de vagues principes aussi enfantins que celui des nationalités, elle provoquait des guerres comme celle contre l'Autriche au profit deTItalie, origine de tous nos désastres. Pendant ces trente|ans, un simple philosophe, M. Hervé, prévoyait de la façon la plus claire les événements qui allaient suivre.

Sept ans d'avance il prévoyait la guerre que la Prusse déclara en 1866 à T Autriche, et après Sadowa, alors que des diplomates et des journalistes, lamentablement bornés, se félicitaient des succès de la Prusse, qui après avoir terrassé le Danemark et TAutriche se préparait à nous terrasser, il écrivait : « La France, sans se battre vient d'essuyer le plus grave échec qu'elle ait subi depuis Waterloo. La guerre entre la France et la Prusse

4i6 LES DESTINÉES DU SOCIALISME

est inévitable. Elle sera portée au cœur de Tune ou l'autre nation. » La seule des prévisions de ce penseur qui ne se soit pas réalisée encore est le duel des Germains et des Slaves.

Il ne fallait sans doute qu'un lumineux bon sens pour voir tout cela, mais Thomme d'État est trop mêlé aux événements pour avoir un tel bon sens. A Tépoque toute récente du siège des légations en Chine, pas un des diplomates qui habitaient Pékin n'a su prévoir les événements qui les menaçaient et la guerre coûteuse qui en serait la suite. Les questions de protocole les préoccupaient beaucoup plus que ce qui se passait autour d'eux.

Les avertissements cependant ne leur avaient pas manqué, mais ils venaient du dehors et de personnes dont l'opinion ne pouvait évidemment compter puisqu'elles n'étaient pas <c de la carrière ». Dès le coup de main de Kiao-Tchéou qui mettait le comble aux empiétements de rOccident sur la Chine^ un ofCcier de marine, L. de Saussure, avait prédit, dans le Journal de Genève, que a le vase allait déborder et qu'un coup d'EUit qui commencerait vraisemblablement par la déposition de l'Empereur allait éclater ».

Quoi qu'il en soit, le philosophe doit toujours être assez réservé dans ses prévisions, ne tenter que des indications fort générales, tirées surtout de l'étude approfondie du caractère des races et de leur histoire, et, pour le reste, se borner à des constatations.

La forme optimiste ou pessimiste que nous donnons à ces constatations ne représente que des nuances de langage pouvant faciliter les explications, mais n'ayant en elles-mêmes aucune importance. Elles dépendent uniquement du tempérament et de la tournure

d'esprit. Le penseur, habitué à observer le dur engrenage des choses, aura généralement une appréciation pessimiste ; le savant, qui ne voit dans le monde qu'un curieux spectacle, aura une appréciation résignée ou indifférente. La conception systématiquement optimiste des choses ne se rencontre guère que chez du complets imbéciles favorisés par le sort et satisfaits de leur destinée. Mais si le penseur, le philosophe, et, par accident Timbécile, savent observer, leur constatai! un des phénomènes sera forcément identique, aussi identique que peuvent l'être les photographies d'un môme monument prises par divers opérateurs.

Faire, comme tant d'historiens, le procès aux événements accomplis, distribuer les responsabilités, lo blâme ou Téloge, est unfe tâche puérile, que les philosophes de l'avenir mépriseront justement. L'engrenage des causes qui créent les événements est bien autrement puissant que les personnages qui les accomplissent. Les plus mémorables des grands faits historiques : la chntc de Babylone ou d'Athènes, la décadence de l'Empire romain, la Réforme, la Révolution, nos derniers désastres, ne sont pas attribuables à un homme, mais bien à des générations d'hommes. Le pantin qui, inconscient des fils qui le font mouvoir, blâmerait ou loueniil les mouvements d'autres pantins, aurait en vérité biiMi tort.

L'homme est conduit par le milieu, les circonstances, et surtout par la volonté des morts, c'est-à-diro par les forces héréditaires mystérieuses qui survivent en lui. Elles régissent la plupart de nos actions rt sont d'autant plus puissantes que nous ne les voyou-^ pas. Nos pensées, lorsque par un rare hasard nous en

avons de personnelles, n'agiront guère que sur des générations qui ne sont pas encore nées.

Filles d'un long passé, nos actions n'auront toutes leurs conséquences que dans un avenir que nous ne verrons pas. L'heure présente est la seule qui ait quelque valeur pour nous, et cependant, dans lexislence d'une race, cette heure si brève ne compte guère. Il nous est môme impossible d'apprécier avec leur portée réelle les événements qui se passent sous nos yeux, parce que leur influence sur notre destinée nous conduit à en exagérer l'intérêt. On pourrait les comparer aux petites vagues qui naissent et meurent sans cesse à la surface d'un fleuve, mais sans troubler son cours. L'insecte échoué sur la feuille que ces petites vagues soulèvent les prend pour des montagnes et en redoute justement le choc. Leur efl'et sur la marche du fleuve est cependant fort nulle.

L'étude approfondie des phénomènes sociaux nous met donc en présence de cette double constatation : d'une part, ces phénomènes sont régis par un engrenage de nécessités, et susceptibles par conséquent d'ôtre prévus par une intelligence supérieure; mais, d'autre part, cette prévision est le plus souvent impossible pour des êtres bornés comme nous.

L'homme cherchera toujours cependant à soulever le rideau qui lui cache l'impénétrable avenir, et les philosophes eux-mômes ne sauraient échapper à cette curiosité vaine. Ils savent au moins que leurs prévisions ne sont que des hypothèses, basées surtout sur des analogies empruntées au passé, ou déduites de la marche générale des choses et des caractères fondamentaux des peuples. Ils savent encore que les prévi-

LES LIMITES DES PRÉVISIONS HISTORIQUES 4i3

sîons en apparence les mieux assui'ées doivent se limiter à un avenir fort prochain, et que, môme alors, bien des causes inconnues peuvent les démentir. Un penseur pénétrant pouvait sans doute prévoir la Révolution française quelques années avant son explosion en étudiant l'état général des esprits, mais comment aurait-il pu deviner Bonaparte, la conquête de l'Europe et l'Empire?

Un esprit scientifique ne peut donc donner* comme certaine une prévision sociale à échéance lointaine. Il voit des peuples grandir, d'autres s'abaisser, et, comme l'histoire du passé lui apprend que la pente du déclin ne se remonte guère, il est fondé à dire que ceux qui sont sur le versant de la décadence continueront à descendre. Il sait que les institutions ne peuvent être changées au gré des législateurs, et, voyant que les socialistes veulent bouleverser entièrement l'organisation sur laquelle nos civilisations reposent, il prédit aisément les catastrophes qui suivront de telles tentatives. Ce sont là des prévisions fort générales, qui rentrent un peu dans la catégorie de ces vérités simples et éternelles qu'on nomme des lieux communs. La science la plus avancée est bien obligée de se contenter de ces très insuffisantes approximations.

Et que pourrions-nous dire de Tavenir, nous qui ignorons presque tout du monde où nous vivons, et qui nous heurtons à un mur impénétrable dès que nous voulons découvrir la cause des phénomènes et rechercher les réalités qui se cachent derrière les apparences? Les choses sont-elles créées ou incréées, réelles ou irréelles, éphémères ou éternelles ? Le monde a-t-il une raison d'être ou n'en a-t-il pas? La naissance et l'évo-

Lb Bon. — Psych. du social. 29

lulion de T univers sont-elles conditionnées par la volonté d*êtres supérieurs ou régies par des nécessités aveugles, par ce destin souverain auquel, d'après les conceptions antiques» tout devait obéir, et les dieux et les hommes? L'atome qui semble former la trame intime des êtres, du minéral jusqu'à nous, est-il auti-e chose qu'une conception théorique de notre esprit? On le trouve à la base de nos conceptions scientifiques qui s'écrouleraient sans lui. Et cependant aucun œil humain n'a jamais vu ce substratum mystérieux sans commencement ni fin, indestructible et éternel.

Pour le monde moral, nos incertitudes ne sont pas moindres. D*où venons-nous? Où allons-nous? Nos rêves de bonheur, de justice et de vérité sont-ils autre chose que des illusions, créées par un état congestif de noire cerveau et en flagrant désaccord avec la loi meurtrière de la lutte pour la vie ? Sur ces questions dangereuses, restons au moins dans le doute, car le doute, c'est presque de Tespérance. Nous voguons à Taveugle, dans un océan de choses inconnues, qui deviennent de plus en plus mystérieuses à mesure que nous nous efforçons de déterminer leur essence. Cest à peine si dans cet impénétrable chaos nous voyons briller parfois quelques fugitives lueurs, quelques vérités relatives, que nous nommons des lois lorsqu'elles ne semblent pas trop éphémères.

Il faut nous résigner à ne connaître que ces incertitudes. Ce sont des guides fragiles sans doute, mais cependant les seuls qui nous soient accessibles. La science n'a plus à en invoquer d'autres. Les dieux antiques ne nous en ont pas fourni de meilleurs. Sans doute ils ont donné à l'homme des espérances, mais ce n'est pas eux qui

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lui ont appris à utiliser à son profit les forces qui Tentourent et à rendre ainsi son existence moins dure.

Heureusement pour Thumanité, ce n'est pas dans ces régions inaccessibles et glacées de la science pure qu'elle est appelée à chercher ses mobiles d'action. Il lui a toujours fallu des chimères pour la charmer et des hallucinés pour la conduire. Le monde n'en a jamais manqué. Chimères politiques, chimères religieuses, chimères sociales, ont toujours exercé sur nous un souverain empire. Ces décevants fantômes ont été et seront perpétuellement nos maîtres.

Depuis les milliers d'années qu'il est sorti de la sauvagerie primitive, l'homme ne s'est jamais lassé de créer des illusions pour les adorer et édifier sur elles ses civilisations. Chacune l'a charmé pendant quelque temps, mais l'heure a toujours sonné où elle a cessé de le charmer, et alors il a consacré à la détruire autant d'efforts qu'il en avait dépensés pour la créer. Une fois de plus, l'humanité revient à cette tâche éternelle, la seule peut-être qui puisse lui faire oublier les duretés de la destinée. Les théoriciens du socialisme ne font que recommencer la lourde tâche d'édifier une foi nouvelle, destinée à remplacer celle des vieux âges, en attendant que l'inévitable évolution des choses la condamne à périr à son tour.

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