‹ Psychologie économique (volume 2)Chapitre 11 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Qu'est-ce que le travail ? C'est étendre un peu abusivement le sens de ce mot que d'y comprendre toute dépense de force humaine en vue d'un but. Précisons. Tout travail, d'abord, implique un but, des moyens et des obstacles. Mais une partie de jeu, de jeu de cartes ou de jeu de paume, suppose aussi un but, des moyens et des obstacles. Il en est de même d'une série d'opérations militaires. Confondronsnous cependant sous le même terme de travaux^ ces formes si différentes d'activité ? Non, ce qui caractérise le travail, au sens économique du mot, et le différencie du jeu, c'est que le but qu'il poursuit est la production d'une richesse propre à satisfaire un désir soit d'autrui, soit du travailleur lui-même, désir autre que le désir même d'accomplir ce qu'il fait. Quand je joue à la balle, je ne produis rien qui satisfasse un autre désir que celui même de jouer à la balle. Autre difTérence, qui dérive de la première : les obstacles que le joueur tâche de vaincre par les moyens qu'il emploie sont des obstacles qu'il se crée lui-même pour avoir le plaisir de les surmonter. Mais les obstacles qui résistent au travailleur lui sont opposés contre son gré, de même que son but lui est imposé, soit par l'ordre ou le désir d'autrui, soit par son ordre et son désir personnel.

Ce n'est pas pour les mêmes motifs, il s'en faut, que les opérations militaires diffèrent des travaux industriels, des travaux propr* dits. Certes, les obstacles que les sol-

dats ont à vaincre sont bien sérieux, et le but qu'ils poursuivent n*a rien de capricieux ni d'arbitraire. Mais ce but consiste à détruire encore plus qu'à produire. La destruction des forces de l'ennemi est la fin directe des efforts de l'armée en campagne ; et, quant à la production de gloire ou d'influence ou même d'activité entreprenante et enrichissante qui s'ensuivra, elle a une valeur très haute à la vérité, elle ouvre souvent au peuple victorieux des débouchés immenses et le dédommage largement des sacrifices qu'il a faits sur le champ de bataille. Aussi, n'est-ce pas du tout parce que je considère ces efforts belliqueux comme improductifs que je leur conteste le nom de travaux industriels ; car il n'en est pas de plus productifs, même en fait de richesses, quand ils sont couronnés de succès. Loin d'être en raison inverse du militarisme, comme le veut Spencer, l'industrialisme lui est en général proportionnel. Mais la production de richesses par la guerre, outre qu'elle n'est qu'indirecte et obtenue moyennant une destruction nécessaire et constante de richesses, a deux caractères qui la distinguent de la production de richesses par le travail : elle est aléatoire au plus haut degré, tandis que celle-ci est relativement assurée; et elle est sans proportion aucune avec l'intensité de l'effort belliqueux, tantôt très abondante quand il a été très court et très faible, tantôt très petite quand il a été énorme, tandis que la production par le travail est toujours dans un certain rapport approximatif avec l'effort laborieux. — Encore y at-il lieu de mettre h part ici les opérations militaires en temps de paix, les manœuvres qui tendent à faire l'éducation et l'apprentissage du soldat. Ce sont là de vrais travaux qui atteignent toujours leur but, sans nul aléa, et qui produisent un résultat mesuré à leur étendue, à leur énergie et à leur durée..

Le prétendu travail que coûte une victoire, ne pourrait-il pas être assimilé au travail, non moins improprement nommé ainsi, que coûte une invention ? Le travail propre-

ment dit suppose la certitude de la production, mais Tefflcacité des opérations militaires, comme celle des recherches du savant ou de l'ingénieur acharné èi la solution d'un problème de mécanique est essentiellement incertain. Quand, au moment décisif, sur un champ de bataille, un coup d'œil juste du général fait pencher d'un côté la victoire hésitante, c'est à cette idée subite qu'elle est due, non à l'accumulation des efforts antérieurs. Et quand, sur mille chercheurs, un seul, par une intuition soudaine, découvre le mot de l'énigme posée à tous, ce n'est pas aux longs et stériles efTorts des autres, ce n'est pas même èi la longueur et à l'intensité des siens propres — souvent moindres que les leurs — qu'il convient d'attribuer le mérite de la découverte.

Reproduire^ et non produire, au fond, est l'effet propre du travail. Le travail n'atteint sûrement son but, il n'est sûr de faire ce qu'il a en vue, que parce que ce qu'il a en vue est un service ou un article d'un type déjà connu, un modèle qu'il cherche à imiter, et aussi parce qu'il emploie pour réaliser cette copie des procédés déjà connus, qu'il s'agit de rééditer pour vaincre des obstacles connus eux-mêmes et déjà vaincus par ces moyens. Tout est imitation et reproduction dans le travail économique.

Ce n'est pas qu'un effort de recherches cesse d'être un travail. Tout travail, à vrai dire, — sauf peut-être le travail de surveillance et de direction des machines dans certains cas, — est une suite de petits problèmes tour à tour posés à luimême et résolus par le travailleur. A chaque instant, le maçon qui bâtit un mur de moellons se demande comment il comblera le vide qui s'offre à lui et cherche une pierre propre à le remplir ; à chaque instant, un écolier qui fait un thème ou une version cherche une expression latine ou française adaptée à sa pensée. Mais ici ce n'est pas du nouveau qui est cherché, c'est un but mille fois visé qui est poursuivi par des procédés employés des milliers de fois.

Tout autre est Teffort qui tend à Tinconnu. Rechercher du nouveau n'est pas travailler, si ce n'est en tant que la recherche consiste en actes connus dont Tenchalnement seul et Torientation sont chose nouvelle.

La finalité est essentielle au travail. Quand, à force de répéter un même acte, le travailleur Topère mécaniquement, presque en dormant, quand il n'a plus conscience du but ni du moyen, ni de l'adaptation du second au premier, et que la reproduction des actes devient automatique, il y a fonction vitale, travail vital si Ton veut, mais il n'y a plus travail au sens psychologique et social du mot. A l'inverse, quand, à tâtons, on poursuit très consciemment un but sans savoir par quels moyens, il n'y a pas, non plus, de travail. Le travail est donc une forme d'activité intermédiaire entre la routine de l'automate et l'inïiovation du génie.

La prière est-elle un travail ? Oui, pour le croyant. Il y a là un but précis, plaire à la divinité, produire des richesses spirituelles toujours proportionnées à la durée et à la ferveur de Toraison ; un obstacle à vaincre, les distractions, les tentations de la chair; un moyen connu, la formule sacramentelle qu'on récite. L'accomplissement de tout rite religieux compte, aux yeux des fidèles, parmi les travaux les plus féconds et les plus indispensables au salut privé ou public. Aussi n'y a-t-il rien de plus parfaitement imitatif, de plus exactement conformiste que les pratiques de la piété, en toute religion. Quand il en est autrement, ce qu'on fait n^est plus considéré comme un travail, mais comme une récompense divine. Saint François d'Assise travaillait quand il récitait son rosaire, quand il disait sa messe; mais quand, devant un beau paysage, un élan de son lyrisme mystique l'emportait et qu'il épanchait la joie de son âme en cantiques inouïs et improvisés, il ne travaillait pas; au contraire, il se délassait par ces ravissements de ses labeurs quotidiens.

Je viens de séparer avec toute la netteté possible le tra-

Tarde. — Psych. écon. I. — lîi

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vail et rinventîon. Je dois ajouter cependant que, dans la réalité des faits, ils sont intimement mêlés, à des doses, il est vrai, prodigieusement inégales. Il y a deux parts à faire dans Tactivité de l'artisan le plus routinier : une part, de beaucoup la plus considérable, de reproduction imitative, et une toute petite part d'ingéniosité, qui sert de ferment et de condiment à la première et lui donne sa saveur spéciale. C'est par où la main-d'œuvre mérite toujours d'être payée plus cher que la fabrication mécanique. — Inversement, il n'y a pas d'œuvre géniale qui n'ait sa part d'imitation, et dans la facture du plus grand artiste on reconnaît un mélange de ce qui lui appartient en propre avec ce qui lui a été appris par ses maîtres ou ses rivaux. Appellerons-nous travail le fonctionnement normal des organes d'un être vivant, et d'abord des membres d'un animal ? La seule espèce humaine, avec ses outils variés, sortes de membres d'emprunt, exécute toutes sortes de travaux différents qui rappellent les besognes séparément accomplies par d'innombrables espèces animales, chacune avec ses membres spéciaux, comme le remarque Louis Bourdeau. Aussi bien et mieux que la dent des rongeurs, sa scie et son ciseau coupent le bois; mieux que le bec du pic, sa tarière, sa vrille, son vilebrequin percent et trouent un arbre. Mieux que la queue du castor, sa truelle applique le mortier. Mieux que le ver à soie et l'araignée, il file et tisse avec ses métiers à filer et à tisser. — Encore une fois, peut-on donner le nom de travail à la série d'actions similaires par lesquelles un oiseau parvient à faire son nid ou une araignée sa toile ? Il y a ici un but, des moyens et des obstacles, tout comme lorsqu'un maçon fait une maison ou qu'un tisserand fabrique une pièce de drap ; et ce but, comme ici, est un but sérieux, imposé à l'animal, non choisi par jeu sans autre motif que de s'amuser; il est conscient, non automatique; il vise non la production d'une œuvre nouvelle, mais la reproduction d'une œuvre ancienne,

d'un type consacré. Et ces obstacles sont sérieux aussi et connus. Et ces moyens sont des actes conformes à une chaîne infinie d'actes tout semblables accomplis soit par rindividu lui-même dans son passé, soit par les générations antérieures. — La seule différence entre ces travaux animaux et les travaux humains, c'est que les premiers consistent en actes et en buts qui se répètent par hérédité principalement, par une impulsion instinctive, innée, secondairement par imitation, tandis que les autres consistent en actes et en buts qui se répètent par imitation avant tout. Mais, si Ton se rappelle, avec nous, que l'hérédité estTéquivalent vital de l'imitation, on reconnaîtra que cette différence confirme plutôt qu elle n'infirme les analogies précédentes. Parler des travaux de la vie est donc très légitime. — En poussant plus loin la comparaison, on peut appliquer au monde vivant la distinction du travail et de l'invention. Il y a certainement, à l'origine de tout nouveau travail vital, c'est-à-dire de toute nouvelle fonction organique, et aussi bien de tout individu nouveau, une invention ou une accumulation d'inventions vitales, si Ton peut qualifier ainsi, par métaphore, le fait mystérieux, inexpliqué, qui suscite toute variation importante ou insignifiante d'un type spécifique et prépare ou décide une refonte organique. Ce fait mystérieux est la fécondation, la rencontre de deux lignées qui se croisent et suscitent en se combinant autre chose qu'elles-mêmes, une variante d'une mélodie ancienne ou une nouvelle mélodie. — L'erreur darwinienne est d'avoir cru expliquer l'origine des espèces sans s'appuyer avant tout sur ce fait, et en prenant pour fondement principal de ses explications le simple travail vital, prolongé pendant des siècles, moyennant le crible éliminatoire de la sélection. Cette erreur est tout à fait comparable à celle des économistes — ces inspirateurs si fréquents de Darwin par leurs idées sur la population et la concurrence, prototype de la concurrence vitale, — qui ont, pour ainsi dire, décapité leur

science ou plutôt l'ont créée acéphale en confondant pêlemêle avec tous les genres de travaux vulgaires Teffort de la recherche inventive, ingénieuse ou géniale.

Voici un exemple, entre mille, de cette décapitation. Les avantages de la division du travail, d'après Adam Smith, sont de trois sortes : 1° une plus grande adresse acquise par rouvrier ; 2** l'économie du temps perdu à passer d'une occupation à une autre ; 3** l'invention d'un grand nombre de machines et d'outils qui facilitent et abrègent le travail*. — On voit à quel humble rang, tout à fait accessoire, l'invention est reléguée. C'est la division du travail qui est la grande cause, la source fécondante; l'invention — sans laquelle ni le travail indivis ni le travail divisé ne serait — n'est qu'un petit effet, un flot dérivé. — Stuart Mill a fait, mais sans y insister, de timides réserves à cet égard. Il a contesté que la spécialisation des besognes fût la seule cause des inventions. A vrai dire, elle n'en est pas le moins du monde la cause ; elle n'est qu'une des conditions qui permettent parfois, bien rarement, à l'esprit inventif de réaliser quelques légers perfectionnements. Quant aux grandes et capitales idées vraiment rénovatrices, elles sont nées du loisir et de la liberté d'esprit, non du travail et de la contrainte d'un esprit assujetti à une seule et unique occupation. En second lieu, comme le fait observer Mill, « quelle que puisse être la cause des inventions, dès qu'elles sont réalisées, l'accroissement de la puissance du travail est dû non pas à la division du travail mais aux inventions ellesmêmes... ».

La distinction du travail et de l'invention ne correspond pas à celle du travail manuel et du travail mental ^ Le tra-

(l) Il y a d'autres avantages que Smith n'a pas vus : meilleur classement des ouvriers d'après leurs aptitudes différentes ; plus grande utilité tirée dos outils, dont les trois quarts resteraient à chaque instant inutilisés si un seul ouvrier s'en servait, etc.

(:2) Voir sur le travail mental la belle étude de M. Fouillée dans la llevue des Deux-Mondes, d'août IDOO.

vaîl mental d'un écolier qui apprend ses leçons, dun acteur qui étudie ses rôles, d'un notaire qui rédige un acte conformément à ses formulaires, d'un caissier de banque ou de magasin qui tient ses écritures en ordre, n'a rien d'inventif; et même les longs calculs à l'aide desquels Leverrier est parvenu à découvrir l'existence d'une nouvelle planète dans une région précise du ciel, n'avaient en eux-mêmes absolument rien de génial. Mais, s'il y a un travail mental distinct de l'invention mentale, il n'y a pas d'invention manuelle distincte du travail manuel. Toute invention est mentale essentiellement. Mens agitât molem. De là, tout procède et tout rayonne.

Pour compléter la distinction de Tinvention et du travail et l'accentuer en antithèse, je pourrais ajouter que tout travail est plus ou moins pénible et que toute invention est plus ou moins agréable. Toutefois on pourrait me contester la vérité de ce contraste et me faire remarquer qu'il est des travaux accompagnés de plaisir et non de peine. Mais, si Ton examine de près ces travaux plaisants ou intéressants, on s'apercevra que tout l'intérêt ou tout le charme qu'on y trouve tient au caractère en partie nouveau des petits problèmes qu'ils posent et qu'ils résolvent, nouveauté bien faible, variété bien insignifiante, mais qui suffit à donner un petit air d'invention minuscule aux petites solutions successivement réalisées. Ainsi, un travail intéresse et plaît dans la mesure où il est difficile et ingénieux, où il est inventif, comme celui de l'artisan primitif, du maçon des vieilles cathédrales; et, quand cet élément de diversité artistique y fait absolument défaut, il est rebutant et fastidieux au plus haut degré.

C'est ici le lieu de parler de deux phénomènes psychologiques ou physio-psychologiques qui sont provoqués par le

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travail : la fatigue et rennui. Les économistes n'ont eu égard qu'au premier, et encore avec une attention bien insuffisante. Ils ne l'ont traité, comme les socialistes, qu'au point de vue de la durée du travail. Quant à l'ennui, ils n'en ont tenu aucun compte, non plus que les socialistes, par l'habitude de négliger tout le côté psychologique des faits économiques. Et c'est une lacune importante.

Il y a deux sortes de fatigue, la fatigue musculaire et la fatigue nerveuse. Dans tous les débats relatifs aux effets des machines sur le travail humain, on semble n'avoir eu égard qu'à la première. On a constaté à tort que les machines, sous ce rapport, avaient allégé le labeur humain. Ce qui est vrai, c'est que le besoin de travail s'est développé, par la multiplication des besoins de jouissance, plus vite encore que la productivité du travail, et que, par suite, la quantité du travail n'a pas diminué ; mais il est certain qu'elle est devenue moins fatigante pour les muscles. Il n'en est pas de même pour les nerfs. Le travail exigé pour la surveillance des machines produit une fatigue nerveuse bien plus dangereuse pour l'homme que la fatigue musculaire qui lui est épargnée par elles. L'attention fixe et continue qui est requise par leur emploi est contraire aux tendances naturelles du cerveau. « En étudiant les phénomènes cérébraux, dit Mosso, nous voyons avec quelle rapidité s'épuise l'énergie des éléments nerveux; quelques secondes de travail (d'attention) suffisent pour amener cet épuisement dans les cellules cérébrales; et l'activité prolongée du cerveau, malgré cette rapide lassitude de ses éléments, ne s'explique que par la présence, dans les circonvolutions, de milliards de cellules qui se suppléent réciproquement. » On ne doit pas être surpris de voir survenir tant d'accidents de chemins de fer causés par l'excessive tension nerveuse d'employés arrachés d'hier à la vie des champs, où leur esprit se reposait, au milieu des plus rudes travaux, en une délicieuse inattention, pour être brusquement condamnés à une fixité d'attention

LES TRxVVAUX 231

contre nature. — « La fatigue, dit Mosso, exerce une grande influence" sur le temps de réaction : s'il faut 134 millièmes de seconde avant qu'un sujet touché au pied fasse un signe avec la main, il faut, lorsque l'attention s'épuise, 200 à 2S0 millièmes de seconde. » Qui sait si cette observation n'explique pas, en partie, pourquoi certains signaux n'ont pas été perçus à temps ou ne Font pas été du tout? — La fatigue de l attention est un supplice nouveau et plus subtil, inconnu à tous les grossiers enfers d'autrefois, et que la machinofacture a introduite dans le monde moderne. Le progrès des maladies mentales, le progrès du suicide, le progrès de l'alcoolisme, dérivent partiellement de là.

La fatigue intellectuelle, produite aussi par le développement de la bureaucratie, cette grande machine administrative, par l'extension des professions libérales, grandit sans cesse. Et quelle fatigue! Est-ce que la sueur du cultivateur qui bêche peut se comparer à l'épuisement cérébral d'un examinateur au baccalauréat après un mois d'examens, ou même de l'élève qu'il examine? Je parle de l'examinateur, non du professeur. Le travail du professeur qui fait sa leçon rentre dans la catégorie de ces travaux attachants, quoique fatigants, dont je parlais tout à l'heure. Comme le maçon artiste, comme l'antique artisan, le professeur résout à chaque instant de petites difficultés neuves et renaissantes. N'importe, il s'épuise aussi. Et Mosso fait à ce sujet une remarque assez curieuse, qu'il prétend avoir vérifiée sur luimême : le professeur, dit-il, se fatigue d'autant plus vite que son auditoire est plus nombreux. Si cette observation est exacte, elle est de nature à prouver la réalité de l'action inter-spirituelle inconsciente. Car, assurément, nul professeur n'a conscience de cette influence exercée sur lui par la seule présence de chacun de ses auditeurs.

Ainsi, la révolution opérée dans la psychologie du travailleur par la machinofacture consiste en ce qu'elle a diminué la fatigue des muscles et augmenté celle des nerfs. A-t-elle accru

OU diminué Tcnnui ? Toute autre question non moins importante à résoudre. Car, s'il était prouvé que, en rendant le travail moins fatigant, au moins musculairement, Tinvention des machines l'a rendu plus ennuyeux, où serait le gain définitif pour riiumanité? Entre un procédé nouveau qui fatigue moins mais qui ennuie plus, et un procédé ancien qui fatigue plus mais qui ennuie moins, l'hésitation est permise, et l'obstination de beaucoup de paysans, de beaucoup d'ouvriers dits arriérés, à employer le dernier de préférence au premier, n'a rien qui justifie la compassion méprisante des hommes « de progrès ».

Seulement empressons-nous d'ajouter que, au point de vue de Tennui, comme à celui de la fatigue, Tapologiste des machines n'est pas à court d'arguments. La machinofacture a pour effet de concentrer les travailleurs dans les usines, ce qu'on lui a assez reproché ; mais, précisément, en substituant de la sorte au travail dispersé et solitaire, le travail rassemblé et fait en commun, elle tend, d'une part, à rendre la même dépense de force moins fatigante qu'elle ne léserait, d'autre part la même tâche moins ennuyeuse. On n'a étudié la fatigue que chez l'individu isolé ; mais ce phénomène ne relève pas de la seule psychologie individuelle, il appartient à la psychologie collective. Plus lente à venir, moins rapide à croître, est la lassitude de Teffort quand on s'efforce ensemble ; n'est-ce pas pour accroître leurs forces par le stimulant réciproque de leur rassemblement que les oiseaux migrateurs ont soin de s'attrouper avant d'entreprendre la périlleuse traversée des mers:? Dès que l'un d'eux s'est écarté du groupe, il est perdu. On a pu remarquer aussi avec quelle énergie relativement infatigable s'opèrent les travaux des champs qui, par exception, rassemblent les travailleurs, la moisson, par exemple, cette longue corvée de quatorze ou quinze heures qui se fait en chantant à pleine voi\. et le dépiquage au fléau. La même remarque s'applique à l'ennui de certains travaux qui, accomplis dans les veillées

des villages, par plusieurs familles groupées autour d'un même foyer, paraissent presque amusants : égrener du maïs, des pois, etc.

On peut répondre, il est vrai, que la fatigue et Tennui sont contagieux, et que, si les meneurs d'un groupe de travailleurs afiTectent ou témoignent d'être fatigués ou ennuyés, leurs camarades ne tardent pas à leur tour à se -plaindre d'une fatigue ou d'un ennui qu'ils n'auraient pas ressenti sans cela. En somme, la psychologie collective est caractérisée surtout par une exagération des phénomènes de la psychologie individuelle dans les sens les plus opposés.

Mais, laissant de côté la question des machines, cherchons, d'une manière plus générale, les conditions qui rendent le travail ennuyeux et pénible, il faut tenir compte, avant tout, d'un phénomène qui, non moins que les deux précédents, caractérise l'être vivant : l'habitude. Une machine ne s'habitue pas plus qu'elle ne se fatigue, mais il est, pour les organismes, et spécialement pour les organismes animés, des lois de l'habitude qu'il faut étudier dans leurs rapports avec celles de la fatigue et de l'ennui, si l'on veut traiter sérieusement le sujet du travail. On s'habitue à la fatigue même, à l'ennui même. On s'habitue en voyant les autres s'habituer ; c'est contagieux aussi. On s'habitue plus rapidement et plus complètement à une gêne, à une privalion, à un excès, quand on est ensemble que lorsqu'on e^ isolés. L'habitude a son contraire, qui est assez fréquent : n'y a-t-il pas, en effet, des maux, des incommodités, d'abord tolérables, qui, en se répétant chez le même individu ou en se propageant d'un individu à d'autres, deviennent de plus en plus pénibles et, à la fin, tout à fait intolérables?

Maine de Biran a démontré, dans son fameux mémoire, cette loi fondamentale de l'habitude psychologique, que, par leur répétition, les sensations s'émoussent, mais les états actifs se fortifient, l'attention, la volition. Par états actifs,

nous entendrions plulôl les croyances et les désirs qui, de fait, sintensifient en se répétant et en se propageant. — Nous dirons donc que la répétition d*un acte de travail diminue, en général, son caractère afTectir, mais augmente le désir de la production spéciale accompli par lui, et la foi en son utilité. L'attachement persévérant à un même travail tend, par suite, à reculer — jusqu'à un certain point — le moment où ce qu'il y a de pénible est senti, et où la fatigue commence. De là l'avantage de se spécialiser.

S'habilue-t-on à l'ennui ? Est-ce qu'il ne semble pas, au contraire, que l'ennui de certaines occupations, quand elles se répètent, va en augmentant? 11 importe donc d'éviter que le travail, même peu fatigant, ne soit fastidieux; et il est à remarquer que la répétition d'un même travail sans variation commence à ennuyer assez longtemps avant de commencer à fatiguer. Ce qu'il y a de plus à redouter pratiquement, c'est beaucoup moins Texcès de fatigue, qui est très rare, que l'excès d'ennui causé par la nature du travail, mal appropriée à la nature du travailleur. On aura beau abréger la journée du travail, la réduire à huit heures, à six heures, ce sera encore trop pour celui qui, pendant ce laps de temps, aura à faire une besogne jugée par lui, à tort ou à raison, fastidieuse au plus haut degré. N'oublions pas d'ajouter que, à dépense de force égale, le travailleur se fatigue d'autant plus vite que sa tâche l'ennuie davantage. Le calcul du nombre d'heures de travail doit -donc varier suivant qu'il s'agit d'une tache plus ou moins intéressante ou rebutante.

Il faut, par conséquent, réduire au minimum l'ennui du travail si Ton veut obtenir, sans fatigue, le maximum du travail. — Mais comment y parvenir? Est-ce par les procédés de Fourier, par ce papillotage d'occupations multiformes qui devait rendre, d'après lui. le travail attrayant? Ce morcellement du temps, cette mosaïque de travaux divers, ne conviennent qu'à des enfants et, de fait, ne se

voient que dans les collèges. Pour des adultes, c'est la variation du même travail^ bien plutôt que la vainété des travaux^ qui est le remède contre Tennui. Ce n'est pas au point de vue de Tennui, mais c'est, disons-le en passant, à un point de vue plus élevé, que la question de la diversité ou de l'uniformité des travaux soulève un grand et difficile problème. Le développement intellectuel et moral de l'individu exige, cela est certain, l'alternance et la variété des occupations, dans une large mesure. Or, le développement économique de la société exige la division et la spécialisalion du travail. Entre ces deux exigences contradictoires, laquelle choisir ? Dirons-nous qu'elles doivent, pour le plus grand bien du monde, se relayer, et qu'il convient que chacune d'elles l'emporte à »on tour ? En tout cas, le problème social posé par cette antinomie comporte un certain nombre de solutions approximatives et divergentes qui sont autant de voies différentes ouvertes à l'évolution historique et font comprendre l'allure zigzaguante de l'histoire.

Mais revenons à la question de l'ennui. Le remède principal contre cette maladie psychologique du travailleur, ce n'est pas surtout la variété, c'est le risque et la chance qui donnent de l'intérêt au travail. Intéressant Q^i le contraire à! ennuyeux. Supprimez tout risque et toute chance, et vous rendez toute besogne aussi ennuyeuse que l'est aujourd'hui un travail administratif. — Il faut aussi, pour qu'un travail n'ennuie pas, qu'il ait été soit imposé dès l'enfance par la famille, contrainte non sentie qui ne soulève aucune révolte, soit adopté librement par l'individu adulte. Le caractère héréditaire de beaucoup de professions, surtout des plus pénibles — ou de celles qui sont jugées les plus ennuyeuses, à tort souvent, par exemple les professions agricoles — n'a donc rien qui mérite d'être réprouvé. Plus une profession nécessaire est rebutante ou jugée telle, et plus il est à désirer qu'elle se recrute par l'hérédité. La réciproque est vraie : aussi est-il à désirer que les professions libérales,

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jugées les plus agréables, soient celles où la proportion de la transmission héréditaire soit la moindre. Effectivement, il en est ainsi.

L'instruction supérieure n'aurait-elle pas pour effet inévitable de rendre ennuyeux des genres de travaux qui sans elle ne le seraient pas et qui sont indispensables ? Il est certain que jamais, muni de son diplôme de licencié es lettres ou même de bachelier, un jeune homme ne pourra labourer ou bêcher sans un mortel dégoût. Tailler la vigne, greffer des arbres, n'est pas fatigant; mais, au bout d'une heure, la plupart des « intellectuels », j'en ai peur pour eux, seront excédés d'ennui à se rendre utiles de la sorte. 11 est fâcheux, donc, d avoir à reconnaître que Tidéal de rinstruction intégrale ne saurait^e réaliser sans profond dommage pour la civilisation, qui suppose à la fois certaines besognes très fastidieuses et certaines cultures très délicates.

Nous voulons tous que tous les travaux, même les plus ennuyeux et les plus dangereux, qui sont nécessaires pour Tentretien de notre vie civilisée, soient régulièrement accomplis. Mais il est beaucoup de ces travaux que nous ne voulons pas exécuter nous-mêmes. Si personne ne voulait exécuter ces travaux rebutants ou périlleux, il faudrait employer la force pour contraindre quelques parias, tels que nègres, fellahs, asiatiques jaunes, à ces corvées. La question est de savoir si, au fond, ce n'est pas toujours par force que ces travaux-là sont accomplis. L'action de la force, de la tyrannie asservissante, se dissimulera tant qu'on voudra, il est à craindre qu'elle ne subsiste toujours, — amoindrie, espérons-lc !

On a proposé l'alternance des travaux intellectuels et des travaux manuels, comme hygiène et comme remède à Tinjustice dont il s'agit. Mais Mosso fait une remarque, appuyée sur des expériences, qui peut servir à justifier la séparation des travaux intellectuels et dès travaux manuels, et à dissi-

per Tespoir de les voir alterner les uns avec les autres dans la journée d'un même travailleur. Tout au plus, Texercice intermittent d'un métier mécanique pourra-t-il être conseillé aux travailleurs du cerveau, à litre de sport. Et encore, la physiologie a-t-elle ses réserves à faire. « La sensation de malaise et la prostration qui caractérisent la fatigue intellectuelle, dit Mosso, viennent de ce que le cerveau épuisé doit envoyer des excitations plus fortes à des muscles plus faibles pour les faire contracter. C'est donc une erreur physiologique d'interrompre des leçons pour faire faire aux écoliers des exercices gymnastiques, dans l'espoir qu'on diminuera ainsi la fatigue du cerveau. » Plus le surmenage cérébral, donc, des professions libérales ira en augmentant, et plus on s'éloignera du rêve de Tolstoï.

Une dernière observation à propos de la fatigue. Elle croît, dès qu'elle a commencé, beaucoup plus vite que sa cause. Et on peut faire la même remarque sur l'ennui. Si. après un certain temps de travail, la fatigue naît et, pendant une demi-heure, devient égale à 1, il ne faut pas croire que, après la seconde demi-heure, elle égalera 2, après la troisième demi-heure 3, etc. Non, elle aura triplé ou quadruplé, par exemple, pendant que la durée du même travail aura simplement doublé. — La fatigue est donc régie par une loi qui e«t justement l'opposé de la loi de Weber. La sensation, on se le rappelle, croît moins vite que son excitation. Ainsi, la fatigue, toute sentie qu'elle est, ne se comporte pas comme une sensation ordinaire. C'est qu'elle est, avant tout, une douleur, et l'on pourrait dire de la douleur en général ce que je viens de dire de la douleur-lassitude : elle croît plus vite que sa cause, jusqu'à un certain point du moins, au delà duquel elle croît moins vite, puis reste stationnaire et finalement s'anéantit dans la syncope ^ La

(I) Un pessimiste dira-t-il que, en cela, le plaisir diffère de la douleur, et ne croît jamais que beaucoup moins vite que sa cause ? L'observation manquerait de justesse. Je sais bien que, si un pauvre vient à gagner

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même réserve s'applique à la fatigue. Cela ne tient-il à Télémenl-désir qui se trouve combiné avec Télémentsensation dans Tétat complexe appelé douleur ?

Au cours de la civilisation, le travail humain, primitivement très improductif quand il était exécuté par des esclaves, est devenu de plus en plus productif, et de moins en moins pénible ; mais est-il devenu de moins en moins ennuyeux et insipide ? 11 se peut fort bien que le minimum général d'ennui ou le maximum de bonheur dans le travail, corresponde, non aux plus hauts degrés mais aux états moyens du progrès social, à la phase où l'agriculture et la petite industrie domestique donnent le ton. On a un bon signe de la gaieté du travailleur, quand il a l'habitude de chanter en travaillant. Et ne semble-t-il pas que, depuis l'invasion de la grande industrie, les métiers où Ton chante soient de plus en plus remplacés par les professions où Ton fume et où Ton boit, pour secouer la torpeur qui vous y envahit ?

D'après le compte rendu que j'en lis dans la dernière Revue philosophique^ Wundt. dans son dernier ouvrage {la PsychoL ethnique'^ adopte l'avis de Biicher, qui a montré « que les chants accompagnant le travail, sont, suivant toute probabilité, la forme la plus primitive de la poésie et de l'expression musicale » . Il est certain que « dans la plupart des travaux simples, des mouvement identiques se succèdent et provoquent des répétitions rythmiques ».

Le travail a donc commencé par être une page de vers

100 000 francs à la loterie après en avoir déjà gagné 100 000, son plaisir n'est pas doublé ; mais c'est qu'il a atteint son maximum de joie à son premier gain. Si, peu à peu, par petites sommes accumulées, il est parvenu à gagner 100 000 francs, sa joie pendant quelque temps, a progressé plus rapidement que son avoir. L'espoir et le ravissement d'un amoureux à chaque nouvelle petite faveur qu'il reçoit, s'avivent bien plus vite que ne grandit le nombre ou l'importance de ces privautés.

avant d'être une page de prose. — Cette origine commune de la poésie, de la musique et du travail (ordinairement on dit plutôt : et de la danse) montre ce que le point de vue utilitaire des économistes a d'insuffisant. Le travail a longtemps conservé ce caractère rythmique et musical qu'il semble avoir eu à Torigine. « Dans les petits ateliers de la Grèce, nous dit M. Guiraud, le travail était plus attrayant que dans nos grandes usines. Dans certains corps de métiers, on avait coutume d'égayer sa tâche par des chants. C'était Tusage notamment des meuniers, des broyeuses de grain, des baigneurs, des fileuses et des tisseuses. Parmi ces chansons, les unes remontaient à une origine très ancienne et étaient anonymes, les autres étaient attribuées à des poètes connus. Au Pirée, on se servait de flûtes, de fifres et de sifflets pour donner de l'entrain aux ouvriers de Tarsenal maritime et régler leurs mouvements. » Dans ses Ouvriers européens^ Le Play consacre un chapitre spécial, à propos de chacune de ses monographies de familles ouvrières, aux récréations. Or, le plus souvent, il nous apprend que la fête la plus recherchée, chez les ouvriers ruraux et primitifs qu'il nous décrit, consiste en un travail bénévole et gratuit, mais exécuté en commun, par esprit de mutuelle assistance, et suivi d'un grand repas. Les vestiges de ces vieilles coutumes se retrouveraient encore facilement. Au fond de quelques-unes de nos provinces les moins modernisées, il était encore d'usage, il y a quelques années, que, pour le transport du bois de chauffage d'un propriétaire rural à sa maison, ses voisins s'offrissent spontanément et gratuitement pour ce labeur fatigant, mais toujours très gai, -exécuté de très grand matin et suivi d'un repas plantureux. C'est que le travail en commun^ à la campagne,

(l) Ne faut-il pas voir un reste ou une suite de ces chants du travail dans les ritournelles spéciales par lesquelles les marchands du moyen âge annonçaient le passage de leurs marchandises, et qui étaient l'équivalent acoustique de nos annonces visuelles ?

240 LA RÉPÉTITION ÉCONOxMIQUE

étant une exception, est une satisfaction rare donnée au besoin de sociabilité. Aussi est-il joyeux, accompagné de chants, et diffère-t-il profondément du travail rassemblé dans les ateliers. Non seulement le charroi du bois, mais la moisson, les vendanges, le fauchage, Tépluchage dans les veillées, ont ce caractère de joie toute sociale. Quand, au bord d'une de nos rivières navigables, un chaland neuf va être lancé à Teau, les bateliers se rassemblent, et, avec de longs hourrahs, qui tiennent à la fois du cri de guerre et du cri de joie, le poussent ensemble vers le courant. Mais ces joies primitives, que le progrès économique a peu à peu supprimées, et, je me hâte de le dire, souvent remplacées, elles ne sont plus guère qu'un souvenir parmi nous. Sous des noms divers. Le Play les a retrouvées en pleine floraison parmi les populations de l'Oural, et aussi, de son temps, dans le Béarn, dans la Basse-Bretagne. L'un des 'plus vifs plaisirs que puissent goûter des hommes habituellement épars et solitaires est de se trouver réunis et de se sentir coopérer à une action commune, soit guerre, soit travail. Il n'est pas de stimulation plus tonifiante que cette mutuelle excitation qui nait de leur simple contact. Cette considération peut servir à nous faire comprendre comment les primitifs, naturellement si paresseux, ont pu contracter l'habitude du travail : il est à remarquer, en effet, que les premiers travaux, de chasse, de pêche, de défrichement, ont dû être exécutés en commun, c'est-à-dire gaiment. L'utopie du travail attrayant^ servant d'amorce au travail aride et ingrat, s'est donc réalisée de la sorte au début de la civilisation, et sous des formes bien meilleures que le rêve de Fourier. Car l'attrait qui a rendu le travail supportable, et même agréable, a été de nature sociale et non égoïste.

Le degré d'agrément ou d'intérêt du travail tient, en grande partie, à la nature des collaborateurs qu'il suppose. Car tout travail est une collaboration : avec la nature à la fois et avec les autres hommes. Avec la nature : depuis l'agri-

culteur ou le pâtre qui dirige les forces végétales et les forces animales, jusqu'à l'industriel qui met en œuvre les forces physiques et chimiques, il n'est pas de travailleur qui n'agisse de concert avec quelque agent naturel sans lequel toute sa dépense d'activité personnelle serait perdue. Avec les autres hommes : il n'est pas un ouvrage accompli dans une société, même par le plus solitaire des artisans, qui ne soit un fragment d'un tout, une maille d'un tissu, une besogne partielle se rattachant à une élaboration générale dont la conception le domine. Or, sous ce double rapport, le travail agricole, qui consiste à surveiller et à diriger le travail organique des plantes ou des animaux, se distingue avantageusement du travail de Touvrier moderne qui dirige et surveille le fonctionnement d'une machine. Dans le premier cas, l'homme collabore avec un génie merveilleux, celui de la vie, profondément caché mais bienfaisant, devant lequel le sien propre est contraint de s'humilier, même en Tasservissant, tandis que, dans le second cas, il commande à des énergies aveugles et sans but qui doivent à l'ingéniosité du constructeur toute la finalité qu'elles simulent. Aussi le travail des champs est-il infiniment plus intéressant que celui des ateliers ; on y goûte une joie qui a quelque chose de confraternel, le charme d'une association avec d'autres âmes, paisibles et fécondes. Le jardinier avec ses arbres, pas plus que le pâtre avec ses brebis ou ses bœufs, ne se sent isolé. Mais la machine ne tient pas compagnie à l'ouvrier, pas môme la machine-outil. Aucun bicycliste ne s'attache à sa bicyclette même, à plus forte raison aucun mécanicien ou aucun chauffeur ne s'attache à sa locomotive comme un cavalier à son cheval, comme un cornac à son éléphant, comme un chamelier à son chameau, comme une dompteuse même à ses fauves. On ne sait jamais au juste ce qui sortira d'un germe planté, d'un noyau de pêche ou d'un cep de vigne. Aussi l'attente de ce qu'on récoltera estelle pleine d'un intérêt toujours nouveau et inépuisable,

Tarde. -- Psych. 6con. I. — 16

que le laboureur octogénaire ressent encore presque autant que ses petits-enfants. Mais Ton sait toujours exactement ce qu on obtiendra à l'aide d'une machine ; grand avantage au point de vue objectif, grande infériorité au point de vue subjectif, car il n'y a aucun plaisir à la longue à la voir fonctionner. — Le travail agricole ressemble en cela aux expériences de laboratoire d'un jeune savant, chercheur et entreprenant, qui essaie des combinaisons nouvelles et en attend le résultat. Le travail de Tagriculture est si bien une association avec cette étrange et divine personne voilée qu'on nomme la vie, que la longue intimité établie entre elle et le paysan a imprimé sur lui comme un reflet d'elle. Il y a quelque chose du génie de la nature vivante dans Tingéniosité rusée et tenace du paysan, en quelque pays du monde qu'on Tobserve.

Parmi les professions libérales, il en est qui, comme la profession agricole, consistent dans la direction et la surveillance de la vie : telles sont les fonctions du médecin et du chirurgien. Et je dirais que ce senties plus intéressantes s'il n'en existait d'autres qui, plus attachantes encore, sont le maniement des vies les plus hautes, des âmes humaines, soit des âmes d'enfants (professeurs, instituteurs), soit des âmes adultes (journalistes, avocats, magistrats). Quant à celles où Ton a pour tâche de copier ou de rédiger des écrits qui sont destinés à mettre en mouvement non des hommes concrets pour ainsi dire, mais des hommes abstraits, des rouages administratifs, il n'est rien qui égale leur insipidité en fait de corvée humaine. Les galériens, quelquefois, sur leurs bancs de rameurs, par une mer lumi* neuse, chantaient en battant sur un rythme uniforme « les flots harmonieux » ; je ne crois pas que jamais clerc de notaire ou rédacteur de ministère ait chanté en faisant sa copie.

Non seulement, au point de vue de la psychologie individuelle surtout, il importe beaucoup de considérer le degré de fatigue et le degré d'ennui qui s'attache aux divers genres de travaux, — mais il importe aussi, et bien plus encore, au point de vue de la psychologie inter-menlale, d'avoir égard au degré de considération ou de déconsidération dont les divers genres de travaux sont Tobjet.

Une première remarque à faire ici, c'est qu'on se tromperait étrangement si Ton pensait que les métiers sont plus ou moins considérés suivant qu'ils sont réputés plus ou moins utiles ou nécessaires. Il n'y avait pas, parmi les arts de Florence, de métier plus avilissant que celui de boulanger, tandis que celui de drapier, assurément moins indispensable, jouissait de la plus haute estime publique. — Dans l'antique Egypte, où l'on sait l'importance majeure qu'était censé avoir l'embaumement des cadavres, l'embaumeur était souverainement méprisé. En Russie, les popes ne sont nullement considérés, malgré le haut prix que l'on attache, par suite de la foi religieuse intense de ce pays, à l'administration des sacrements. — Dans l'Inde, — dans l'Inde ancienne du moins (d'après les Lettres édifiantes) — tout cordonnier, tout (c ouvrier travaillant le cuir » et, en plusieurs endroits, « les pêcheurs et les gardiens de troupeau » sont réputés parias. — Il est rare qu'une profession amusante, une profession qui procure du plaisir, voire même un plaisir spirituel, noble, élevé, par exemple celle des comédiens, soit cotée haut dans la considération générale. — Rien de plus contraire, on le voit, aux explications utilitaires des faits sociaux.

Si l'on cherche les causes d'où dépend l'inégale estime des divers genres de travaux, la meilleure méthode, à mon avis,

241 LA RÉPÉTITION ÉCOTs^OMIQUE

est, non pas de se placer à un moment donné de Thistoire et de se demander pourquoi, à ce moment, les divers pays estimaient inégalement les mômes professions, — mais bien de prendre un certain nombre de professions, de les suivre, dans un môme pays, à travers une période de temps plus ou moins longue, pendant laquelle leur considération a subi des variations en plus ou en moins, et de voir à quelles variations concomitantes celles-ci paraissent se rattacher.

Nous voyons cependant assez bien, pourquoi, à Sparte, tout travail industriel est méprisé, tandis qu'à Athènes l'oisiveté seule passait pour un déshonneur. Nous constatons que cette différence se rattache à la nature aristocratique ou démocratique de la constitution, quoiqu'il y ait des exceptions à la règle, par exemple Corinthe, cité aristocratique où le travail industriel était honoré. D ailleurs, « à Thespies, c'était une honte d'apprendre un métier ou de s'occuper même d'agriculture. Dans plusieurs républiques, la qualité de citoyen était incompatible avec l'exercice d'une profession mécanique. A Thèbes, les boutiquiers et les détaillants n'avaient accès aux magistratures que dix ans après qu'ils étaient retirés des affaires. » (Guiraud, La main^fT œuvre industrielle dans V ancienne G?'èce),

Mais il s'agit là du mépris ou de l'honneur attaché à un travail quelconque ; la question que nous agitons est tout autre, c'est de savoir à quoi tient l'inégale considération des divers genres de travaux. Or, à cet égard, pourquoi, en Grèce, pays peu propre à l'agriculture, mais éminemment propre au commerce, les occupations agricoles ont-elles toujours paru plus nobles que les autres? On ne le voit pas bien clairement.

Si nous remontons à l'époque homérique, ce n'est pas seulement l'agriculture, c'est le travail industriel aussi qui nous paraît hautement considéré. La preuve manifeste en est que les dieux et les rois mômes travaillent. Vulcain est un forgeron qui forge des boucliers, des casques, des lances

pour tout le personnel de l'Olympe ; il construit les portes de l'appartement de Junon, il fabrique les armes d'Achille. Il fabrique aussi la toile de fer oîi il capte Mars et Vénus. « Athéna tisse le péplum d'Héra et le sien. La nymphe Calypso promène une navette d'or sur son métier », et Circé fait des toiles merveilleuses. <c On citait même des dieux qui avaient consenti, comme Apollon et Poséidon, h garder les troupeaux du roi Loamédon et à édifier les remparts de Troie. » Voilà pour les dieux et les déesses, voici pour les rois et les reines. Nausicaa fait la lessive ; Ulysse est un charpentier de première force, et un bon menuisier aussi. lia fait lui-même son lit nuptial, et il s'en vante. Paris a aidé à bâtir sa propre maison.

A l'époque d'Homère encore, on citait les noms d'artisans devenus célèbres et glorieux.' Homère a daigné incruster dans ses vers les noms d'Epeios, de Phéréclos, de Tychîos, de Laerkès, d'Icraalios (Guiraud). Pour qu'un artisan pût atteindre à la gloire, à une célébrité presque égale à celle des héros, ne fallait-il pas qu'alors le travail industriel, — métallurgique notamment, — fût généralement en honneur? Mais, quelques siècles après, dans presque toutes les cités grecques, le travail industriel devient méprisable : pourquoi? C'est, manifestement, parce que l'esclavage, déjà existant à l'époque homérique, a été se développant beaucoup. Peu à peu, l'homme libre s'est déchargé sur l'esclave de toute besogne mécanique quand il l'a pu, et n'a retenu qu'une partie du travail agricole, la plus facile, la surveillance. Aussi, même Tartisan libre a-t-il participé à la déconsidération graduelle d'un labeur habituellement scrvile.

En règle générale, on peut dire qu'un métier gagne en considération quand il se recrute dans des couches sociales de plus en plus élevées, et inversement. A cela tient, par exemple, du moyen âge aux temps modernes, la considération grandissante du métier de versificateur. Le jongleur^ misérable rimailleur ambulant et affamé, amuseur des châ-

leaux et des chaumières, est devenu peu à peu comédien ordinaire du roi comme Molière, poète de cour, enfin poète national auréolé de la plus grande gloire du monde. — J'en dirai autant des miniaturistes, des enlumineurs de missels du moyen âge qui, à la Renaissance italienne, nous apparaissent transformés en peintres illustres. Il n'est pas douteux que le recrutement des littérateurs et des artistes, du \uf siècle à la Renaissance, s'est opéré dans des classes sociales de plus en plus hautes. — Du commencement de l'Empire romain à la fin de l'Empire, nous voyons baisser le prestige du métier militaire (quoique, assurément, il devint de plus en plus utile et nécessaire pour lutter contre les barbares) parce que, après avoir attiré jusqu'à la fin de la République toute l'élite de la jeunesse ^romaine, il n'exerçait plus d'attrait à la fin que sur des malheureux sans ressources, sur des vagabonds et des déclassés. — Dans notre siècle, le métier militaire a toujours été coté très haut, mais il a présenté néanmoins, de 181 S à 1833 environ, et de 1870 à nos jours, une baisse puis une hausse très sensible de son prestige ; et la cause que j'indique n'est pas étrangère à ces oscillations.

Ce n'est pas seulement à raison du rang des personnes qui l'exercent qu'un métier s'élève ou s'abaisse dans l'estime publique ; c'est encore à raison du rang des personnes au profit desquelles il s'exerce. Voilà pourquoi les plus vils offices honorent un homme, dans une vieille monarchie, quand ils sont remplis pour le monarque. Le valet de chambre du roi, sous Louis XIV, était très fier de ses fonctions. Les pages des grands vassaux, sous la féodalité, ne l'étaient guère moins, quoique, après tout, leur rôle fût celui de petits domestiques.

Une remarque générale se présente ici : il n'y a rien d'humiliant, en tout temps et en tout lieu, à se servir soi-même — comme Ulysse fabriquant lui-même son lit nuptial — ni à servir les personnes de sa famille et de sa maison —

comme Nausicaa lavant le linge des siens. Et, à Textrême opposé de révolution économique, il n'y a rien d'humiliant non plus à travailler pour le public^ pour un très grand nombre de personnes qu'on ne connaît pas, qui ne vous touchent en rien, pour une foule dispersée et impersonnelle. Mais, entre ces deux phases extrêmes, le préjugé humain, très tenace, attache un caractère plus ou moins servile au fait de travailler pour une personne — ou même pour un petit groupe de personnes individuellement connues et étrangères à sa famille, sauf des exceptions passagères, comme celles des pages féodaux et des valets de chambre monarchiques. Quelle est l'explication historique de ce préjugé, qui est si lent à disparaître? En est-il ainsi simplement à cause d'une antique association d'idées provenant de ce que les esclaves seuls, durant presque toute l'antiquité, travaillaient pour des personnes non parentes?

Indépendamment du caractère des personnes qui exercent une profession ou des personnes qu'elle sert, cette profession est plus ou moins honorablement cotée d'après le but qu'elle poursuit et les moyens qu'elle emploie pour l'atteindre. Il est remarquable que, en général, les professions qui protègent contre des dangers de pertes, de perte de la vie ou de perte des biens, sont réputées plus honorables que celles qui ouvrent des perspectives de gain. La profession protectrice, par excellence, contre les périls d'invasion et de spoliation étrangère, c'est la profession militaire. La profession sacerdotale doit être mise à côté, car elle est réputée, à l'origine surtout, défendre Thorame* contre des légions d'invisibles ennemis, de puissances occultes et néfastes. Aussi ces deux professions sont-elles partout et toujours très haut cotées, tandis que la spéculation commerciale, et la fabrication industrielle, même en grand, qui donnent tant de chances de fortune rapide sont estimées bien plus bas.

J'ajoute, et avec bien plus de généralité encore, que les métiers qui nous préservent de la douleur physique l'em-

portent en considération sur les métiers qui nous procurent du plaisir physique. Les médecins et les chirurgiens sont bien plus estimés que les cuisiniers, les parfumeurs, les danseuses. On peut même dire que les métiers consacrés à nous garantir contre des peines de nature spirituelle, c'està-dire sociale, par exemple, le métier de juge qui nous épargne la souffrance de Tinjustice subie, des intérêts lésés, inspirent plus de respect, sinon d'admiration toute personnelle, que les arts voués au divertissement spirituel, tels que Tart dramatique, le roman, la musique.

Cette importance plus grande attachée longtemps par les hommes à r exemption de la douleur et non à C acquisition de la joie semble donner raison à Schopenhauer : mais le progrès épicurien de la civilisation tend à faire disparaître cette singularité et à renverser même Tordre indiqué.

Si la nature des buts poursuivis par les divers métiers influe sur le degré d'honorabilité qui leur est inhérent, la nature des moyens employés n'a pas moins d'influence. Les métiers oîi Ton n'atteint son but que par une action matérielle sur les choses, par l'emploi d'agents physico-chimiques, de moteurs mécaniques, sont classés inférieurs à ceux où Ton agit par la direction des forces végétales et animales, et ceux-ci, à leur tour, sont estimés bien au-dessous de ceux où Ton parvient à ses fins en exerçant une action intermcntalc autour de soi. Aussi les professions où l'on exerce l'action inter-mentale la plus étendue ou la plus profonde, ou les deux à la fois, sur les volontés, sur les intelligences, sur les sensibilités même, sont-elles les plus considérées, et d'autant plus que leur action s'étend ou s'approfondit davantage. De là le prestige : 1*" des métiers où Ton command(\ où Ton communique son vouloir au vouloir docile de SOS semblables (armée, magistrature, administration publique) :2' des métiers où Ton enseigne^ où l'on communique sa pensée par une sorte d'électrisation spirituelle à Tesprit d autrui (clergé, professeurs, orateurs, grands publi-

cistes); 3° des métiers, je veux dire des arts où Ton émeute où Ton fait vibrer les sensibilités étrangères à Tunîsson de sa propre sensibilité (poètes, littérateurs, artistes).

Le corps des journalistes, depuis le commencement du siècle, s'est recruté, en moyenne, dans des milieux de moins en moins recommandables; ce qui aurait dû le faire baisser beaucoup dans Testime générale ; mais, comme, d'autre part, Taction contagieuse qu'il exerce n'a cessé de s'étendre par la facilité des communications et la diffusion graduelle du journal, le métier de journaliste, somme toute, a grandi dans l'opinion. Et, quant aux journalistes de marque, ils comptent, de plus en plus, parmi les étoiles de première grandeur des constellations nationales. — Dans certains pays, notamment aux États-Unis, où l'industrie offre de si grands avantages à tout individu entreprenant, le rebut seul de la jeunesse instruite s'adonne aux carrières administratives, qui sont, par suite, moins honorées qu'ailleurs ; mais, comme, à mesure que grandit et se centralise la République des États-Unis, le pouvoir des fonctionnaires s'y étend, on commence déjà à voir croître et monter, là comme ailleurs, le prestige des fonctions publiques, bien qu'il reste toujours fort au-dessous de celui de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Américains expriment une admiration profonde.

Aussi, quand un métier, qui par lui-même n'exerce aucune action inter-mentale, un métier manuel quelconque, veut s'élever en grade dans l'estime de tous, n'a-t-il rien de mieux à faire que de s'organiser en ghilde, en corporation, comme au moyen âge, en syndicat, comme de nos jours ; parce qu'alors, outre l'action inter-mentale qui s'exerce réciproquement entre ses membres, le groupe ainsi formé possède et déploie un certain pouvoir dans l'État, il impressionne et suggestionne le public. Au moyen âge, les commerçants ont été longtemps plus considérés que les artisans; n'est-ce pas, par hasard, parce que les ghildes commerciales, ligue hanséatique ou autres, ont précédé d'une centaine

2o0 LA RÉPÉTITION ÉCONOMIQUE

d années les ghildes industrielles ? De noire temps, au contraire, la grande industrie est plus honorée que le grand commerce, et les syndicats industriels ou agricoles ont précédé les syndicats commerciaux, qui se traînent à leur suite. Ce n'est pas Tunion seulement, c'est aussi le rapprochement physique, qui fait la force et le pouvoir. Aussi les anciennes corporations avaient-elles soin de se grouper dans la môme rue, ou le même quartier. Toutes les villes de France avaient leur rue des bouchers (elle existe encore à Limoges), leur rue des boulangers, etc. En Angleterre, il en était de même. « Les membres de chaque métier, nous dit Ashley dans son histoire des doctrines économiques anglaises, \îvaient généralement dans la même rue ou dans le voisinage. Ainsi à Londres, les selliers habitaient autour de Saint-Martin le Grand, et en étaient les paroissiens ; les lormiers vivaient dans Cripplegate, les tisserands dans Carmon-Street, les forgerons dans Smithfield. A Bristol, il y avait la rue des foulons, la rue du blé, la rue des couteliers, Tallée des bouchers, Tallée des cuisiniers, et ainsi de suite. » Un groupement semblable devait fortifier considérablement le sentiment de la vie corporative, car il permettait aux professionnels de s'influencer continuellement et réciproquement. — Soyons certains que les anciennes ghildes et corporations, de môme que les syndicats actuels, ont été suscités, consciemment ou inconsciemment, beaucoup moins par la pensée d'un accroissement de bénéfice ou de salaire, que par le désir d'un rehaussement de considération. Et, de fait, ces associations ont toujours mieux réussi à grandir en honneur et en pouvoir qu'en richesse. Economiquement, du reste, la chose importe : on supporte plus aisément, on sent moins la fatigue ou l'ennui d'une profession quand elle devient plus considérée. Il y a des travaux — administratifs et ministériels, par exemple, — qui ne seraient pas supportables, tant ils sont fastidieux et fatigants, s'ils n'étaient pas Tobjet d'un certain respect.

LES TRxVVAUX 251

Donc, toutes choses égales d ailleurs, un métier où Ton vit groupés, d'une vie sociale intense, est supérieur en considération à un métier où l'on travaille isolés. Ajoutons qu'un métier urbain, môme où Ton n'est pas groupés, mais qui s'exerce dans un milieu où l'action inter-mentale est à son plus haut point d'intensité, est plus considéré, aux yeux même d'un campagnard, qu'un métier rural. Si, par une exception, heureusement très rare encore, un paysan se pique d'avoir des cartes de visite à l'exemple de la ville, il s'y qualifiera buraliste ou épicier. A sa place je serais bien plus fier d'être un fin laboureur, un cultivateur riche et indépendant ; mais non, ce qui le relève à ses yeux, c'est d'avoir une petite boutique, à l'instar de la ville voisine, et d'y vendre quelquefois, le dimanche, une livre de sucre ou un paquet de bougies.

Conformément à ce qui vient d'être dit plus haut, toutes les révolutions politiques qui changent la répartition du pouvoir entre les diverses classes, entre les diverses professions, ont leur contre-coup sur le degré de considération qui s'y attache. Quand l'ancienne aristocratie des cités grecques antiques a été abattue, au vi*" siècle avant J.-C, par les tyrans, ces sortes de petits Césars précurseurs des démocraties, nous ne sommes pas surpris d'apprendre par M. Guiraud que « l'établissement de la tyrannie a eu pour effet de rehausser dans tout le monde grec la condition des travailleurs ». Dans les républiques démocratiques, ce changement s'accentua, et il eut pour conséquence de rehausser bien plus encore la condition des ouvriers urbains que celle des agriculteurs. A Athènes, la majorité des assemblées populaires se composait de foulons, de cordonniers, de charpentiers, d'artisans quelconques, « et il résulte d'un texte d'Aristophane que les campagnards s'y trouvaient généralement en minorité ».

Jusqu'à la première moitié environ du xix® siècle, en dépit de la Révolution française, l'inégalité de considération qui

séparait les métiers manuels des professions libérales était restée immense, et même, entre les divers métiers manuels, la différence des rangs était très fortement sentie. C'était le temps oîi, sans encourir de ridicule, le compagnonnage pouvait se refuser à admettre dans son sein les cordonniers, par exemple, comme indignes et infâmes. Mais à partir du moment où tous les métiers ont participé également au pouvoir politique par la pratique du suffrage universel, on a vu s'amoindrir, de même qu'à Athènes, la distance entre eux au point de vue de la considération ; en effet, celle des professions qui auparavant avaient le monopole du pouvoir s'est abaissée relativement, et celle des professions qui, après avoir été exclues du pouvoir, y ont accédé, s'est accrue d'autant.

Cette égalisation démocratique des rangs entre les professions a une grande importance économique, car elle rend seules possibles les grandes fédérations corporatives, qui groupent ensemble, aux États-Unis et sur le continent européen, de nombreux corps de métiers, longtemps séparés autrefois par l'esprit inégalitaire qui régnait entre eux.

Enfin, il est à remarquer qu'une profession s'élève dans l'esprit public quand les moyens dont elle dispose pour atteindre ses fins viennent à s'accroître par suite de certaines inventions. Le génie inventif, pareil à l'Esprit « qui souffle où il veut », féconde aujourd'hui telle profession, demain telle autre ; et, suivant ses caprices, qui ne sont pas cependant sans être dominés par des lois logiques, les métiers qu'il a favorisés se trouvent rehaussés dans l'opinion. C'est la cause évidente pour laquelle la profession d'ingénieur a si fort grandi en considération pendant le xix^ siècle ; les inventions multipliées de l'industrie ont eu cet effet, de même que les éclairs répétés du génie militaire pendant le premier Empire avaient contribué à rendre si prestigieux le métier des armes.

La profession médicale était des plus humbles, sauf quel-

ques individualités brillantes, jusqu'à la fin du xviii® siècle. 11 a fallu les découvertes nombreuses qui ont renouvelé la biologie pour Télever au rang des professions les plus hautement honorées.

C'est probablement la cause pour laquelle une carrière, comme je l'ai dit plus haut, se recrute parfois dans des couches de plus en plus élevées de la population. N'est-ce pas parce que des jongleurs avaient eu d'heureuses inspirations et doté leur art de quelques beautés nouvellement découvertes que des individus mieux nés y ont été attirés ?

Je n'ose prétendre avoir résolu, par ce qui précède, tous les problèmes soulevés par le degré inégal et le degré changeant d'honorabilité qui s'attache aux divers genres de travaux. C'est un sujet presque inexploré et qui appelle de longues recherches. Je crois cependant qu'en combinant ensemble les remarques générales ci-dessus indiquées, on parvient à résoudre certaines difficultés. Mais, avant tout, il faut avoir égard à l'évolution des croyances religieuses, car c'est elle, encore plus que l'évoltttion des intérêts économiques, qui rend infâmes tels métiers pratiquement recherchés, ou entoure de respects profonds Taccomplissement de besognes sans utilité pratique. Dans une certaine mesure, ces deux évolutions, celle des dogmes ou des principes et celle des intérêts, s'influencent réciproquement et tendentà se mettre d'accord, mais, dans une certaine mesure aussi, elles sont indépendantes ; et c'est leur indépendance, très importante à noter dans tous les domaines de la science sociale, qui explique les bizarreries présentées par Tinégalité des jugements portés, dans divers pays ou dans diverses époques, sur l'honorabilité ou l'indignité des professions. Si l'on recherchait, pour chaque pays et pour chaque époque, quelle a été la profession la plus respectée et quelle a été la profession la plus méprisée, on constaterait presque toujours que l'origine de cette vénération ou de cette infamie est toute religieuse.

Les esprits nés classificateurs, espèce nombreuse, ne me pardonneraient pas d'avoir abandonné le sujet qui nous occupe sans avoir au moins esquissé une classification des travaux humains. Tout travail, avons-nous dit, suppose un but, des moyens et des obstacles. On doit donc classer les travaux d'après leurs buts, d'abord, c'est-à-dire d'après les besoins auxquels ils répondent, et ensuite d'après les moyens qu'ils emploient ou les obstacles qu'ils ont à vaincre pour atteindre leurs fins. — Les besoins sont organiques ou sociaux. Mais, à vrai dire, il n'est pas un besoin si organique qu'il ne revête une forme sociale ; ni si social qu il n'ait son fondement dans l'organisme. D'une de ces deux catégories à Taolre, on passe par des degrés insensibles. Les besoins où le caractère organique domine, mais domine de moins en moins, — s'alimenter, se vèlir, s'abriter, se chauffer, s'éclairer, s'asseoir, se coucher, se déplacer, se biea porter, s'amuser, se reproduire, — se traduisent en désirs précis d'être nourri, vêtu, logé, chauffé, éclairé, meublé, transporté, soigné, amusé, marié, conformément à la mode ou à la coutume régnante dans son cercle ou dans sa classe ^ Puis viennent les besoins où le caractère social est prédominant et prédomine de plus en plus, mais où s'exprime avec une grande richesse de couleurs un même instinct de sympathie naturelle, toute physiologique, du semblable pour le semblable, de l'assimilé pour l'assimilé : étendre, compliquer, raffiner, ses communications mentales avec les autres hommes (en parlant mieux sa langue, en apprenant les langues étrangères, en s'instruisant le

(1) Entre les deux catégories de besoins s'interpose le besoin d'amour physique, qui est leur trait d'union, ainsi que les besoins de maternité et de paternité. Les industries qui les concernent ont lieu d'occuper le moraliste beaucoup plus que l'économiste. Aussi est-il inutile de s'en occuper ici.

plus possible) ; se faire respecter et considérer des autres hommes (en défendant ses droits contre eux ou appuyant une autorité publique pour la défense des droits de tous, en acquérant de nouveaux droits, en s'enrichissant, en parvenant au pouvoir) ; se faire aimer des autres hommes (en pratiquant la bienfaisance, en se dévouant) ; charmer les autres hommes, les élever et s'en faire applaudir (en propageant le culte d'un art ancien ou le goût d'un beau nouveau) .

Classés d'après les moyens qu'ils emploient pour réaliser ces fins, les travaux se divisent d'abord en deux grandes branches : ceux où domine la dépense de force musculaire, et ceux où domine la dépense de force nerveuse. En parcourant l'énumération précédente des besoins humains, on verra que le travail employé à les satisfaire commence par être presque entièrement musculaire et finit par être à peu près exclusivement nerveux. On passe par degrés du premier genre de travail, où la fatigue (musculaire) est plus à craindre que l'ennui, au second où Tennui est plus à éviter que la fatigue. Dans les travaux artistiques le pire des défauts est que le travailleur se soit ennuyé en les exécutant : son œuvre en reste glacée et guindée, insipide au spectateur comme à lui-même. Ruskin en fait la remarque à propos des ornements qui décorent les édifices. « Je crois*, dit-il, que la véritable question à poser touchant tout ornement est simplement celle-ci. A-t-il été fait avec joie, l'artisan était-il heureux en y travaillant? Ce peut être le travail le plus pénible possible, mais il faut que l'ouvrier ait été heureux, ou l'œuvre ne sera pas vivante. On a récemment édifié une église gothique près de Rouen; elle est, à dire vrai, assez vile dans sa composition générale, mais excessivement riche en détails. La plupart de ceux-ci sont dessinés avec goût et, de toute évidence, sont l'œuvre d'un homme ayant

(1) Les sept lampes de l'architecture (trad. franc.).

de près étudié les travaux d'autrefois. Mais c'est tout aussi mort que les feuilles en décembre : il n'y a pas sur toute la façade une seule touche tendre, une seule touche ardente. Les hommes qui Font faite l'avaient en haine et furent contents d'en avoir fini. Tant qu'on travaillera de la sorte, on ne fera que surcharger vos murailles de formes d'argile. Les guirlandes de lierre du Përe-Lachaise sont une décoration plus gaie. » Si cette condition subjective est requise absolument pour le mérite objectif, pour la bonne exécution d'ouvrages de maçonnerie, à plus forte raison l'urgence s'en fait sentir dans les œuvres du sculpteur, du peintre, de l'écrivain, même là où il ne s'agit que du travail courant^ en quelque sorte, de leur métier. Écrivez avec efifort, soit, mais jamais avec ennui.

Continuons. Le travail principalement musculaire se subdivise en travaux qui atteignent leurs fins (répondant à des besoins principalement organiques) par le moyen de la captation et de la direction de forces physiques empruntées soit à des hommes, soit à des animaux, soit k des plantes, soit à des matières inorganiques qu'il s'agit, dans ce cas, d'extraire, de transporter et de transformer : autant de besognes différentes. Le travail principalement nerveux (répondant à des besoins principalement sociaux) se subdivise en autant de travaux distincts qu'il y a de genres d'action inter-spirituelle. Comme il y a trois sortes d'éléments psychologiques, combinés à doses inégales dans tous les états intimes — la sensation, la croyance et le désir, — il y a trois grandes classes d'actions inter-spirituelles qui tendent à susciter chez autrui les états intimes où l'un d'eux est dominant, c'est-à-dire à impressionner^ à convaincre ou à décider. Les beaux-arts ont pour caractère d'être expressifs et impressionnants.; le professeur dans sa chaire, le publiciste dans son livre ou son journal, veulent être convaincants, persuasifs; l'orateur parlementaire, le tribun, le prédicateur, cherchent avant tout à provoquer des décisions, des résolutions. Le ministre

décide et commande, le savant affirme et démontre, le peintre ou le poète frappe la rétine ou Timagination de couleurs neuves.

A un point de vue plus général, on aThabitude de distinguer, dans toutes les professions, deux sortes de riioyens mis en œuvre : les outils ei\3.?7iatière première. Mais observons que c'est une erreur de croire qu'il y a toujours, dans une industrie, une matière première. Y en a-t-il dans l'industrie pastorale ou agricole? Non. La couvée ou la semence dont le pâtre ou le laboureur surveille la croissance, n'est nullement l'équivalent du bois que le menuisier varlope, du fer que lime le serrurier : il s'agit, pour le pâtre et le laboureur, non de transformer artificiellement quelque chose mais de laisser s'opérer un développement naturel. La terre où la semence est plantée n'est pas une matière première non plus ; rien ne correspond ici à l'extraction, au transport, à la transformation du minerai de fer, de la pierre à bâtir, de l'argile à faire des tuiles. S'il y a nécessairement, dans Tinduslrie proprement dite, et surtout dans l'industrie machinofacturière, une matière première, c'est qu'il s'agit d'obtenir ici par la matière ce qu'on obtenait auparavant par la vie, humaine, animale ou végétale. Car le travail organique des tissus vivants, que l'éleveur de bestiaux, l'agriculteur, et aussi bien le médecin ou le chirurgien, surveillent et dirigent, consiste aussi, précisément, à transporter et à transformer des matières premières, inorganiques, par des procédés infiniment ingénieux. Mais on peut voir, si l'on veut, l'équivalent d'une matière première dans le roc dur des préjugés, des institutions antiques, des usages enracinés, que le savant et le philosophe travaillent à réformer, ou que le politicien exploite, ou que le juriste consacre. Quant aux habitudes de l'œil, de Touïe, du goût, que l'artiste respecte, sur lesquelles il s'appuie pour faire accepter ses innovations, elles rappellent bien moins la pierre que taille le maçon que le sol sur lequel la maison est bâtie. Elles sont bien moins

Tarde. — Psych. 6con. I. — 17

une matière première qu'un emplacement. L'artiste se fonde là-dessus, mais il ne fabrique rien avec cela.

L'outillage des professions qui répondent à des besoins organiques, individuels, à des rapports corporels de l'individu avec l'ensemble de la nature, diffère beaucoup de l'outillage des professions qui répondent à des besoins sociaux, à des rapports inter-spirîtuels. Le premier peut être considéré comme un prolongement et un grossissement de nos mains, une spécialisation et une mobilisation de leurs nxodes d'action singulièrement fortifiés. Tels sont le marteau, les tenailles, la scie, etc. Le second présente bien aussi ces caractères (la plume, le pinceau, l'ébauchoir, etc.), mais ce n'est vrai que d'une faible partie des outils maniés par le travailleur intellectuel, à titre auxiliaire; les grands, les véritables outils dont il fait usage, machine à imprimer, lithographie, photographie, photogravure, télégraphe, etc. sont le prolongement et le grossissement graduel, devenu immense : l^de ses organes d'expression, de sa physionomie, de ses gestes, et, avant tout, de sa voix articulée, où s'expriment ses pensées, ses volontés, ses émotions; 2** de ses sens, qui sont, en effet, prodigieusement développés par le microscope et le télescope, par le thermomètre, par bien d'autres instruments scientifiques.

Tous les outils, soit pour les travaux manuels, soit pour les travaux intellectuels eux-mêmes, sont, remarquons-le, des substances à l'état solide, et non à l'état liquide ou gazeux. Je n'aperçois pas une seule exception à celte règle. L'eau qui fait tourner le moulin, la vapeur qui fait mouvoir le cylindre de la locomotive, sont des forces mises en œuvre par des outils, mais ce ne sont pas des outils. L'encre dont se sert la plume de l'écrivain, la couleur à Thuile oîi se trempe le pinceau du peintre, sont liquides ou plastiques, mais la plume et le pinceau sont solides; la lumière de la lampe qui éclaire le savant, l'électricité du télégraphe qui expédie les informations du journa-

liste, sont des mouvements de molécules d'éther, maïs la lampe et le télégraphe sont des corps durs. Pourquoi en est-il ainsi? Parce qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste : la solidité, c'est la résistance et l'appui aussi bien. Outillage et solidité sont deux idées si intimement unies que, même dans le travail de la vie animale ou végétale, d un bout à l'autre de l'échelle zoologique, nous constatons cette liaison indissoluble. Les outils de l'être vivant sont, pour chaque cellule, ses appendices ou ses expansions plus ou moins mobiles et toujours d'un tissu plus ou moins résistant, et, pour Torganisme tout entier, ses membres, toujours d'une certaine dureté relativement au reste du corps. Claude Bernard et toute son école ont insisté avec raison sur la distinction des parties liquides et des parties solides de l'organisme et fait résider dans les dernières seules tout Texercice des fonctions proprement vitales ^ Bien mieux, il serait aisé de montrer que plus l'on s'élève sur l'échelle zoologique ou botanique, plus l'outillage animal ou végétal acquiert de dureté ; le contraste est grand, à cet égard, entre les champignons et les chênes, ou, encore plus, entre les méduses et les mammifères supérieurs. La plus grave difficulté de la vie, à ses débuts, a dû être de franchir le passage des êtres mous et gélatineux, par où elle a commencé, aux êtres à squelette extérieur, puis intérieur, qui sont venus ensuite. La sécrétion d'une substance calcaire ou siliceuse a été pour elle l'équivalent de ce qu'a été pour l'humanité primitive l'art de tailler le silex, et plus tard, la métallurgie. On comprend, en efiTet, d'après les considérations qui précèdent, l'importance singulière de ces découvertes. C'est avec raison qu'on fonde sur elles la distinction des grandes phases de l'humanité et qu'on dît : l'âge de la pierre éclatée, l'âge de la pierre polie, Tàge des métaux.

On peut classer les travaux d'après la nature des obstacles

(1) 11 ne saurait donc y avoir de travail organique, encore moins social, sur un astre en ignition, tel que le soleil.

2(i0 LA RÉPÉTITION ÉCONOMIQUE

qu'ils ont à vaincre, non moins que d'après la nature des moyens qu'ils emploient pour les surmonter. Dans les industries pastorales ou agricoles, ou aussi bien médicales, qui font travailler pour nous les forces vivantes, Tobstacle est tantôt l'excès, tantôt le défaut de vitalité, en somme la difficulté qu'opposent les instincts et les besoins héréditaires, les impétuosités de la jeunesse, les ténacités de Tâge mûr, les inerties de la vieillesse, la mort enfin, à la direction qu'on veut imprimer. Dans l'industrie proprement dite, et d'abord dans l'industrie du transport, l'obstacle est soit le poids, soit le volume, soit l'adhérence, soit la fragilité de l'objet à transporter. Dans l'industrie de transformation, l'obstacle provient soit des affinités chimiques, soit des cohésions physiques, soit des forces motrices ou autres. Dans les travaux d'action inter-spirituelle, l'obstacle résulte d'abord de l'inattention de ceux à qui Ton s'adresse et qu'il s'agit de frapper; puis, des idées ou des désirs, des sentiments quelconques à déraciner en eux, comme contraires au but qu'on poursuit, c'est-à-dire des actions inter-spirituelles opposées qui ont été exercées par d'autres sous la forme de coutumes anciennes et de modes nouvelles ou de caprice individuels. Est-ce que la nature de l'outil ne doit par varier d'après la nature de l'obstacle ? Et la meilleure définition de l'outil ne serait-elle pas qu'il est un contre-obstacle? Si l'on se place à ce point de vue, ce qui vient d'être dit plus haut sur le caractère de solidité inhérent à l'outillage doit être entendu dans un sens tout spirituel en ce qui concerne l'outillage des professions supérieures. L'outil véritable, dans l'action inter-spirituelle, ne serait ni la plume ni la machine à imprimer, mais la rigidité des convictions, la dureté des passions, par lesquelles on bat en brèche le granit des convictions et des passions contraires. Un publiciste peut n'être lui-même ni convaincu ni passionné à la rigueur, mais, en tout cas, et c'est là l'essentiel, il se sert toujours de convictions ou de passions extérieures, de préjugés et de partis

pris condensés en institutions solides et tenaces, il se sert d'abord de la plus ancienne et de la plus résistante des institutions nationales, la langue, cet admirable outil, pour parvenir à en détruire d'autres. Une révolution sociale n'est possible qu à raison de la stabilité, de la solidité des institutions sur lesquelles on s'est appuyé — langue, dogmes politiques, dogmes religieux, coutumes — pour pulvériser d'autres principes, d'autres préjugés, d'autres mœurs.

On peut classer les travaux non seulement d'après leurs fins, leurs moyens et leurs obstacles, mais encore à d'autres points de vue, par exemple, d'après la manière dont ils sont utilisés. Tous les travaux procurent des services, mais il est des services qui sont utilisés directement, d'autres qui ne le sont qu'indirectement, par les produits où ils se matérialisent et s'incarnent. Distinguons donc les travaux-services et les travaux-produits ; et voyons si la proportion de ces deux grandes classes de travaux est restée la môme. N'est-il pas manifeste que la proportion relative des travaux-produits va grandissant et celle des travaux-services diminuant au cours du progrès économique? Un patricien de l'antiquité, un seigneur du moyen âge ne parvenait à satisfaire ses besoins et ses caprices que moyennant les services rendus par des légions d'esclaves ou des nuées de valets. L'homme riche de nos jours achète dans divers magasins, sous forme d'articles variés, la satisfaction de besoins et de fantaisies encore plus multiples, et un ou deux domestiques lui suffisent.

On peut distinguer encore les travaux-produits d'après la nature cju produit. Le travail artistique se distingue des autres en ce que, moyennant une série d'actes similaires et répétés, il aboutit à une œuvre qui, elle, n'est pas destinée à être reproduite par lui, quoiqu'elle le soit parfois avec des variantes profondes, car elle prétend être une création originale et unique, et elle mérite d'autant mieux le nom d'œuyre d'art qu'elle justifie davantage cette préten-

26i LA RÉPÉTITION ÉCONOMIQUE

tien. Mais les travaux industriels, moyennant des séries d actes similaires et répétés, reproduisent à l'infini des séries d^ouvrages non moins semblables. Le passage de la première catégorie à la seconde est d'ailleurs graduel et comporte d'innombrables degrés de transition. Une distinction assez familière aux ouvriers a quelque rapport, avec la précédente : ils distinguent le travail courant et le travail non courant. Par le premier, ils entendent une tâche toujours la même qu'il est facile de soumettre à un tarif, tandis que le second se prête bien plus malaisément à une évaluation faite d avance : pour le premier, on fera travailler l'ouvrier (i prix fait ; pour le second, à la journée ou à l'heure. Or, il est à remarquer que la proportion de ces deux genres de travaux va changeant, toujours dans le même sens, au cours du progrès industriel. Le travail courant empiète sans cesse sur le travail non courant, c'est-à-dire sur le travail artistique ou du moins sur le travail imprévu, pittoresque, qui fait un appel constant à l'ingéniosité du travailleur. A mesure que s'assimilent les besoins, tout en se multipliant, les produits qui les satisfont peuvent être exécutés non plus sur commande individuelle, mais sur com-^ mande générale, et leur fabrication devient courante. Le développement des magasins de confection, où tout le travail est courant, refoule les anciennes échoppes oîi tout se faisait sur mesure. Par là. on pourrait dire que la proportion du travail ennuyeux grandit sans cesse, avec la civilisation, aux dépens du travail attrayant, si Ton oubliait que les machines se chargent de plus en plus de toute cette besogne qui serait fastidieuse pour des hommes.

Cette classification des travaux, tout incomplète qu'elle est, suffit à nous montrer leur prodigieuse hétérogénéité, et, par suite, rextrême difficulté de résoudre le problème de leur juste rémunération. Il s'agit, pour satisfaire le besoin de justice, qui devient toujours plus urgent, de trouver une mesure commune à ces travaux si hétérogènes : véritable

quadrature du cercle qui s'impose à nous. On ne peut résoudre ce problème qu'en le tournant. Ce n'est ni la durée, ni rintensité du travail qui peut suffire à fournir le mètre commun que Ton cherche. Est-ce que le degré d'insipidité, d'ennui, ne devrait pas aussi entrer en ligne de compte? Oui, assurément, et aussi le degré de considération et d'honorabilité. Le prix d'un genre de travail croît souvent en raison inverse de la considération qui lui est inhérente ; c'est en partie pour cela que, dans notre siècle, de tous les salaires féminins, celui des servantes est le plus rétribué et s'est élevé bien plus que celui des ouvrières. Le degré d'insalubrilé, de périllosité, si l'on me permet ce néologisme, mérite aussi d'arrêter l'attention. Mais, avant tout, c'est au prix courant du produit ou du service, résultant du travail, que se mesure et se mesurera toujours la valeur du travail producteur ou servant. Et les variations de prix du produit ou du service régleront toujours, en l'absence d'autres règles plus rationnelles, les variations du salaire. Mais ne parlons pas encore des salaires dont le sujet se rattache à la la théorie générale des prix.

Demandons-nous maintenant s'il y a une ou plusieurs évolutions historiques du travail, et quelle est leur explication générale.

D'abord, commençons par remarquer une singularité que nous offre Thomme primitif. La plupart des sauvages sont paresseux, et Ton explique, en général, leur paresse par leur absence de mémoire et de prévoyance. Ils oublient leurs besoins passés, leur faim et leur soif d'hier, quand ils n'en souffrent plus momentanément, et ils ne prévoient pas leurs besoins futurs. Mais, ce qui est bien étrange, ces êtres si oublieux et si imprévoyants sont en même temps les

iOi LA RÉPÉTITION ÉCONOMIQUE

ôtres les plus vindicatifs du monde ; ce qui signiBe quïls gardent le souvenir opiniâtre des injures remontant au plus lointain passé et qu'ils songent, en se vengeant, à se garantir contre la menace d'injures nouvelles à Tavenir. Ainsi, oublieux des maux les plus douloureux, de la faim, de la soif, du froid durement subis, ils se souviennent des moindres piqûres d'amour-propre ; et, imprévoyants pour tout le reste, ils prévoient très nettement les moindres périls que leur honneur peut avoir à courir. Ce contraste serait inexplicable si Ton n'avait présent à l'esprit le trait peut-être le plus caractéristique du sauvage, son extraordinaire amourpropre, sa prodigieuse et extravagante préoccupation de l'opinion des siens.

A première vue, on peut s'étonner que la puissance de l'opinion publique se montre ainsi plus forte et plus tyrannique là où le public est le moins nombreux et môme le plus dispersé physiquement. Mais sa dispersion physique ne rempôchc pas d'être socialement très dense par les similitudes et les solidarités qui unissent les membres d'un même clan ou d'une mùme tribu, par l'intensité de leurs actions inter-menlales, par les liens du sang qui s'ajoutent à ceux d'une éducation commune et qui compensent bien au delà leur petit nombre. A quel point le sauvage dépend de l'opinion d'autrui, modèle sur l'opinion d'aulrul l'idée qu'il a de lui-môme, et prend pour son être réel son être fictif quand cette fiction s'est accréditée dans son entourage, on le voit par ce qui se passe quand un prisonnier de guerre, au lieu d'être scalpé, est, exceptionnellement, adopté par une famille ennemie, accueilli par les femmes, couché par elles sur la natte d'un mort dont il prend le nom et est censé être la réincarnation. Dès lors, il s'attache sincèrement à sa nouvelle famille, à sa nouvelle nationalité, et combat, avec ses nouveaux concitoyens, ses anciens compatriotes qui, puisqu'il s'est laissé capturer, le tiennent pour mort. Cette double fiction, de sa mort civique dans sa patrie d'origine, et de

sa métempsycose dans sa nouvelle patrie, devient sa règle de conduite, profondément écrite au fond de son cœur.

Le sauvage est donc tout amour-propre, et n'est prévoyant et mémoratif qu'en ce qui touche à l'honneur. Mais, chez l'homme qui se civilise, le champ de la mémoire et de la prévoyance s'étend, et le progrès de sa mémoire générale s'accompagne du déclin d'une mémoire particulière, celle des injures. A mesure qu'il devient plus prévoyant en fait de besoins, il devient moins vindicatif. Par suite, il devient plus laborieux et plus paisible, plus paisible parce que plus laborieux, et plus laborieux parce que plus paisible.

Mais quelle est la nature du travail qui s'impose d'abord à l'homme, et quel est l'ordre dans lequel se succèdent les divers genres de travaux qui prédominent aux époques successives du développement d'un peuple ? Le point de départ est-il partout le même, et laf route suivie est-elle la même pour tous? Nullement. Le point de départ diffère beaucoup diaprés la nature du sol et du climat oîi une race commence à entrer dans les voies du travail, et aussi d'après les aptitudes et les tendances de cette race. Ici le premier travail sera la cueillette des fruits spontanés d'un sol privilégié, comme dans certaines îles de l'Océanie ou dans certaines vallées de l'ancien continent. Là ce sera la pêche, et tel ou tel genre de pêche ; ailleurs la chasse, et telle ou telle chasse très différente d'après la faune de la contrée ; ou bien, et le plus souvent simultanément, quelques rudiments d'art pastoral et même d'agriculture. L'école de Le Play n'a donc point tort d'insister sur l'importance de cet élément géographique et climatérique, au début de révolution économique du moins. Son erreur est de vouloir faire découler de là, comme si c'était le facteur constamment dominant de la vie sociale, le caractère domestique, politique, moral, esthétique, de la nation, à jamais condamnée à telle constitution, à telles institutions de tout genre, parce que son habitat est propre au pâturage ou à la culture des céréales. La

nature du travail, et les changements survenus dans la nature du travail, à partir de ses débuts, dépendent, avant tout, de rinvention. Il n est pas une des formes primitives du travail qui n'ait été profondément transformée d*âge en âge par des inventions successives et qui n'ait été rendue par elles applicable à des territoires et à des climats nouveaux, La cueillette n'a pas disparu. La cueillette^ réduite d'abord, dans les forêts, au fait de manger des baies ou de ramasser des branches tombées, est devenue peu à peu Texploitatioii des grands arbres séculaires en vue des constructions navales, par les scieries mécaniques ; après avoir consisté à ramasser des éclats "de silex à fleur de terre, elle est devenue l'extraction des minéraux, et de minéraux plus variés, à des profondeurs de plus en plus grandes. Combien de pays, à richesses minérales profondes, à présent exploitées par une population minière dense et prospère, auraient été des déserts incultes chez nos aïeux des âges paléolithiques ou néolithiques ! La /)/•>///» a subi moins de transformations ; pourtant, Tinvenlion de la navigation à voiles, la découverte de nouvelles lies et de nouvelles mers (de Terre- Neuve par exemple ■ Font singulièrement élargie et diversifiée. Notons aussi les progrès de la pisciculture, dus aux découvertes de nouvelles espèces de poissons à répandre dans les eaux des lacs et des rivières, et de nouveaux procédés pour les répandre. La chasse a été métamorphosée, on peut le dire, par la domestication de certains animaux, le chien, le faucon, par chaque arme nouvellement inventée, arc et arbalète, fusil, qui ont tant contribué à la destruction des bètes fauves, condition première de la civilisation dans une contrée. Enfin, le pâturage a été renouvelé, soit par de nouvelles espèces d'animaux domestiques, soit par de nouvelles plantes propres à les nourrir : aux prairies naturelles se sont ajoutées les prairies artificielles qui ont étendu le pâturage et l'élevage aux régions primitivement les moins propres à ce travail. — Et je n'ai

■parlé que des formes de la production réputées les plus statîonnaîres, les plus réfractaires au progrès ; je n'ai rien dit ni de l'agriculture ni de l'industrie proprement dite, parce qu'il est trop clair que le génie inventif est la grande cause de toutes leurs révolutions et de toutes leurs évolutions mêmes.

Par évolution ou révolution du travail, il faut entendre, non seulement l'apparition de nouvelles formes ou la disparition d'anciennes formes du travail, mais encore les changements survenus dans la proportion numérique des diverses catégories déjà existantes de travaux et de travailleurs. Pourquoi telle catégorie de travaux, les métiers commerciaux ou les métiers industriels ou les professions libérales, va-t-elle se développant à telle époque et en tel pays, ou s'amoindrissant à telle autre ? Et, plus spécialement, pourquoi telle branche du commerce ou de l'industrie, telle profession libérale, grandit-elle plus vite que les autres, ou décroîtelle, à telle époque et en tel pays ? Pourquoi, par exemple, le nombre proportionnel des fonctionnaires a-t-il augmenté en France au xix* siècle et va-t-il en augmentant toujours? La réponse à une telle question ne peut être que très complexe, les causes qui font se précipiter l'élite d'une nation tantôt vers telles carrières tantôt vers telles autres sont multiples et variées ; et cette complexité, cette variété, a déjà une signification importante, car elle montre l'impossibilité d'assujettir à une formule uniforme et réglée d'évolution la série si pittoresque, si capricieuse de ses changements. On peut seulement relever l'uniformité habituelle, non contestée, d'un certain ordre de succession dans l'importance tour à tour dominante des grandes classes de travaux considérés in abstracto. Cet ordre historique bien connu se reproduit encore, comme par une image en raccourci et en abrégé, aux* États-Unis, quand un territoire nouveau est colonisé, a Dans l'ordre de l'assiette et du développement de la contrée, dit M. Paul Leroy-Beaulieu, d'après un docu-

268 LA RÉI»ÉTlTION ÉCONOMIQUE

ment américain, les industries se succèdent ainsi : le chasseur ; après le chasseur, le trapper (preneur d'animaux au piège) ; le berger ou le gardien de troupeaux suit, et l'élevage du troupeau est pour un temps l'industrie dominante, puis Tagriculture et les manufactures... » Mais, si intéres- , santé que soit cette constatation faite dans une région déte^ ; minée, elle ne donne lieu qu'à une formule bien vague, non sans exception, et ne fournit au problème posé ci-dessus qu'une réponse bien insuffisante. Plus on s'élève sur Téchelle des professions, jusqu'aux plus vraiment sociales, qui consistent en actions inter-spirituelles, et plus on les voit échapper à toute règle préconçue de succession, à toute loi d'évolution un peu précise.

Mais, à défaut d'une loi d'évolution qui permette de prédire Tordre dans lequel se succéderont, en détail, les diverses natures de travail dans un pays nouveau, il nous est permis de formuler des lois de catisation qui s'appliquent aux itinéraires les plus variables pour expliquer chacun de leurs tracés, comme la loi de la pesanteur s'applique toujours la même à toutes les chutes de pierre, de canons, d'obus et de corps quelconques, si bizarre que puisse être leur chemin aérien. Nous avons déjà indiqué quelques-unes de ces lois de causation à propos des causes qui font varier le degré de considération attaché aux diverses professions. Disons, avant tout, que la proportion numérique des individus adonnés aux diverses professions varie en raison de l'accroissement ou décroissement relatif du désir général satisfait par chacune d'elles, ou de la considération attachée à chacune d'elles, et que ce désir relatif s'accroît en raison des facilités qu'il trouve à se satisfaire par suite d'inventions nouvelles qui ont créé de nouveaux produits propres à lui procurer une meilleure satisfaction, ou qui ont abaissé le prix des produits anciens. Il n'y a pas d'autre raison, par exemple, du prodigieux développement qu'a reçu Tindustrie des transports depuis Tinvention des chemins de fer.

On le voit, le sujet que nous venons d'indiquer, les transformations du travail, se rattache plutôt à la troisième partie de ce cours, à l'adaptation économique, où il sera traité du rôle de Tinvention. Nous l'abandonnons donc pour le moment, pour nous occuper d'un autre sujet, qui appartient intimement à notre première partie, et quia déjà été effleuré plus haut, celui de la périodicité du travail.

Le cycle des travaux, chez les primitifs, consiste, pour chaque travailleur, à achever son œuvre jusqu'au bout, puis à la recommencer. Un vannier fait un tour de roue de son cycle productif chaque fois qu'il a fini une corbeille ; un tonnelier, chaque fois qu'il achève un fût ; un pêcheur, chaque fois qu'il vient de jeter un coup d'épervier et de ramener son filet ; un serrurier, chaque fois qu'il vient de faire une clé, ou une serrure, etc. Cette période est, en général, très courte, le nombre des actes différents dont la succession constitue le cycle productif étant très petit. 11 y a des exceptions : l'ouvrier d'Orient qui fait à la main un châle ou un tapis y consacre souvent bien des mois ; après quoi il recommence. On sait le temps qu'a mis Pénélope à tisser sa toile. Mais, de même qu'en astronomie la rotation de la terre autour d'elle-même se complique de la rotation de la terre autour du soleil, ellipse bien plus majestueuse dont ces rotations sont des fractions élémentaires, de même ici, outre ces recommencements d'un même travail plusieurs fois par jour ou par semaine, nous observons, en agriculture et même en industrie, un recommencement d'une môme série de travaux différents au bout d'une période plus ample, d'une période anmcelle en général.

C'est là d'abord un cycle tout individuel ; mais quand la division du travail partage entre plusieurs ouvriers, entre plusieurs groupes d'ouvriers, souvent fort distants les uns

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des autres, raccomplîssement total d'une même œuvre, le cycle productif total devient collectif, et, en général, b durée de sa période de rotation s'allonge, maïs en même temps la durée de la fraction d'œuvre que chaque ouvrier fragmentaire accomplit, va diminuant, et il tourne de plus en plus vite dans un cercle de plus en plus étroit d'opérations dont la série se répète incessamment, pendant que le cercle total, formé par un enchaînement régulier de ces petits cercles partiels, va s'agrandissant, sinon se ralentissant toujours.

Il y a une autre différence à noter entre la production primitive et la production civilisée : au début, tout travail étant manuel et supposant un certain degré d'ingéniosité, une œuvre faite (panier, bas, chapeau, vêtement, etc.) n'était jamais recommencée exactement pareille parle môme ouvrier, et, à plus forte raison, par des ouvriers différents. Chaque fois, il variait un peu, comme un demi-artiste quil était. Mais, plus la production s'est développée, et plus la répétition du produit est devenue exacte ; la fabrication par les machines a poussé à bout cette évolution. Par les machines, la séparation a été tranchée entre l' élément-répétition, proprement industriel, et l' élément-variation, qui a quelque chose d'artistique. Les degrés de cette séparation, commencée dès l'âge de la pierre polie, ou peut-être môme éclatée, sont incessants à suivre. L'artisan du moyen âge n'est plus qu'à moitié chemin de cet itinéraire. L'artiste actuel et la machine actuelle sont les termes extrêmes de cette bifurcation. Quant à l'ouvrier actuel, dernier vestige de l'artisan, il est destiné à être absorbé de plus en plus soit par l'artiste, soit par la machine, — sauf, bien entendu, l'ouvrier mécanicien. L'ouvrier mécanicien, c'est la machine en acte, comme le cavalier c'est le cheval utilisé.

Chaque phase économique peut être caractérisée par l'ampleur, la durée, la complexité du cycle productif total qui lui correspond. Il devient de plus en plus ample,

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. de plus en plus complexe, de plus en plus régulièrement périodique. Mais, au point de vue de la durée, il est une limite vite atteinte, rarement dépassée, qui tend à dominer et donner le ton, même en dehors du domaine agricole où elle s'impose nécessairement : c'est le cycle annuel. La production agricole a un cycle enfermé dans le laps de temps exigé par la floraison et la fructification végétales. Ce laps de temps, c'est l'année. Le croît du bétail est assujetti à cette même période. La rotation productive, en fait d'évolution végétale ou animale, ne saurait guère être abrégée. En fait de fabrication industrielle, elle peut l'être à la vérilé, mais les besoins auxquels chaque industrie correspond, celle des vêtements chauds ou frais par exemple, se reproduisent à des époques fixes de l'année et condamnent, par suite, le fabricant à des alternatives annuelles de morte saison et de saison d'activité. C^est ainsi que le cours des astres tient sous sa dépendance le cours du travail humain, aussi bien que le cours du travail animal ou végétal, et sert de métronome à ce labeur rythmique.

Au point de vue théorique, il y a grand avantage à confondre dans la même expression de travail^ pour un instant, toutes les activités vivantes, soit végétales, soit animales, soit humaines, qui concourent à produire, ou produisent même isolément, une richesse à l'usage de l'homme. Quant aux activités simplement physiques, telles que la force des vents ou des marées, ou des rayons solaires, ou des substances chimiques, il y a entre elles et les activités vivantes — précisément parce que celles-ci sont faites de celles-là, mais de celles-là dirigées et systématisées — une différence profonde, théoriquement des plus importantes. Que la production soit végétale, ou animale, ou humaine, le produit est toujours reconnaissable à une saveur spéciale qui caractérise toutes les œuvres de la vie. Qu'on se serve pour écrire du papyrus, ou du parchemin, ou môme du grossier papiei; de nos aïeux fabriqué à la main, il y aura

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toujours quelque chose d'inléressanl pour un œil d'artiste dans cette substance, parce que chaque feuille de ce papier aura sa nuance distincte, sa particularité propre, comme chaque parchemin ou chaque papyrus. 11 n'en sera pas de même du papier sorti des grandes papeteries à vapeur, quoique celui-ci puisse^ à d'autres égards, être jugé pratiquement préférable. Le produit fabriqué par les machines, surtout si la matière première en est de nature inorganique, a toujours quelque chose de froid, dans son identité trop parfaite, dans sa régularité trop impeccable.

Il n'en est pas moins vr^ qu'on passe par degrés et insensiblement de la fabrication animale ou végétale, sous la direction de Thomme, à la fabrication machinale, et que toutes ces manières différentes de travailler s'équivalent presque pour la majorité des consommateurs, au point de vue utilitaire, quand le produit répond à peu près au même besoin; en sorte que rabaissement de prix résultant du passage de Tun de ces genres de production à l'autre, s'étend peu à peu à tous les produits similaires quelle que soit leur origine. Mais il n'en importe pas moins de distinguer cette origine au point de vue théorique aussi bien qu'esthétique.

— Dans les formules relatives au cycle de production, et aux transformations de ce cycle, il convient donc de ne pas mettre tout à fait à part, hors de tout contact avec le travail de Tanimal ou de la plante, le travail manuel ou intellectuel de Thomme, comme si celui-ci seul devait compter dans la valeur. Je comprendrais qu'on établit une démarcation profonde entre le travail vivant d'une part, et, d'autre part, le travail ou plutôt Vopération mécanique ou physico-chimique ; mais creuser ce fossé entre le travail de l'ouvrier humain, d'une part, et, d'autre part, les travaux de la plante, de Tanimal ou les nouveautés de la machine massés ensemble, c'est peu conforme à la nature des choses qui établit une coupure nette entre l'organique et l'inorganique, entre le monde vivant et le monde non-vivant, mais

non entre Thomme et le reste de la nature. Or, sous le nom de capital, on entend l'ensemble des collaborateurs végétaux et animaux de Thomme, péle-méle avec quelques-unes des forces physico-chimiques que ces travailleurs emploient, et aussi avec les machines et les outils, les substances inorganiques fabriquées par Thomme, ou les denrées et les aliments quelconques fabriqués par les plantes ou les animaux domestiques. Cette notion du capital peut être pratiquement très utile et même nécessaire. Mais quelle fécondité théorique peut-on attendre d'une notion aussi confuse et aussi bâtarde, qu'on oppose — comme s'il pouvait y avoir là opposition — à la notion, singulièrement rétrécie et mutilée, du travail?

Avant tout, Thomme est un être vivant. Et c'est ce qu'il oublie, c'est ce qu'on s'efforce de lui faire oublier, quand, sous ce nom de capital ou de cheptel, on confond pêle-mêle une paire de bœufs, des semences, une charrue, une charrette, des bâtiments, des meubles, lui faisant ainsi perdre de vue la collaboration de ses co-associés végétaux et animaux dans la grande œuvre de la production du blé ou du lait, ou de toute autre chose nécessaire à son existence. Le paysan, lui, sent bien cette collaboration et cette association avec nos frères inférieurs, les vivants dont nous vivons. S'il lui arrive encore, par exception, d'atteler sa femme à la charrue pour remplacer le bœuf absent, il atteste par là aussi bien l'estime oîi il tient le bœuf que son mépris pour la femme. Les anciens comprenaient dans le cheptel vivant le groupe de leurs esclaves. On a émancipé les esclaves; il nous reste, non pas à émanciper, mais à considérer théoriquement d'un œil moins dédaigneux les animaux domestiques et les plantes cultivées elles-mêmes. A mesure que l'homme se civilise, il doit se sentir à la fois le maître et le protecteur de la nature vivante tout entière ; et, de plus en plus pénétré de ses devoirs envers les autres vivants, il doit, sinon rémunérer leurs services, du moins les traiter avec

Tarde. — Psvch. 6con. I. — 18

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doac^or. avec la conscience tonjoors plos TÎve de leurj parenté, el ne pas méconnaître celte parenté dans ses théo-^ ries économiques. Soyons naturalistes autant que psychologues en économie politique. A ce point de vue, il y a demi éléments seulement de la production «et non pas trois' : le travail et la nature inorganique. Cette dualité, c*est, aa fond, la dualité de la rf> et du milieu j sur laquelle se fonde fopératîon vitale essentielle, qui consiste à élaborer constamment le milieu, à s\ adapter et ladapter à soi. Il faut faire rentrer le travail économique dans le grand travail universel de la vie. Si Ton doutait de cette identité fondamentale de l'activité humaine et de l'activité ^âvante en général, il suffirait, pour en donner la preuve, de rappeler que le rythme général de Tactivité industrielle, dans ses hausses et ses basses alternatives, de même que Tactivîté vivante, dans ses excitations ou ses affaissements périodiques, est réglé par la rotation de la terre autour d'elle-même ou autour du soleil, c'est-à-dire est diurne ou annuel. Aussi annuels que les passages des bancs de poissons et les voyages des oiseaux migrateurs sont les arrivées et les départs de ces bandes d'ouvriers industriels ou agricoles qui, dans les pays les plus divers, émigrent périodiquement. Le Play, dans ses Ouvriers européens a beaucoup étudié le régime des émigrations périodiques dans le bassin de TOka, en Russie. A Saint-Pétersbourg, des porte-faix émigrent de la sorte pendant l'hiver. « L'essence de ce régime, dit Le Play, est de faire exécuter dans certaines villes ou certaines régions, par des ouvriers étrangers, les travaux, intermittents pour la plupart (ou, pour mieux dire annuels), auxquels la population locale ne peut suffire. Les émigrants chargés de ce service appartiennent toujours à des districts agricoles vers lesquels ils se trouvent constamment rappelés parl'intermittence de leurs travaux, ainsi que par le désir de revoir leurs parents, leur femme et leurs enfants. » 11 esta noter, comme trait caractéristique de mœurs russes, que les

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ouvriers russes qui émigrent ainsi, habitués à la comrau- «lauté de la vie de la famille et du mir, ne peuvent s'en passer même en voyage et la remplacent, pendant leur vie «l'émigration, par des associations volontaires appelées ^mrièles. Telle est Torigine, tout agricole et rurale, des cor- 3)oralions ouvrières de la Russie.

Ce n'est pas seulement en Russie, c'est un peu partout, que ces émigrations périodiques ont lieu. En Angleterre, le Tenchérissement de la main-d œuvre agricole a amené, vers le milieu du xix' siècle, la formation de bandes agricoles Bur lesquelles une enquête a été faite en 1863 par le gouvernement anglais, à la suite de plaintes, souvent fondées, au sujet des dangers que présentait la contagion de Timmoralité qui y régnait. Ce sont là aussi des foules intermittentes, dont l'intermittence est réglée parles cours des saisons, quoiqu'elles diffèrent profondément des précédentes. Ici rien qui ressemble à une artèle, à une grande famille. Ces bandes, composées en majorité d'adolescents des deux sexes, extrêmement émancipés, sont conduites par un chef qui exerce sur elles une grande autorité. Ces chefs de bandes, d'après l'enquête, sont, en général, « des hommes grossiers, de mauvaises mœurs, dissolus, ivrognes ». Us sont des entrepreneurs qui travaillent à forfait et obtiennent des ouvriers et ouvrières à leur solde une somme de travail ' très supérieure à celle que ceux-ci pourraient fournir s'ils étaient isolés.

— On le voit, quelle que soit le degré de complication où parvienne l'organisation industrielle, tout est essentiellement périodique, d'une périodicité en général annuelle, dans les manifestations du travail humain comme dans celles du travail animal ou du travail végétal. Je ne parle pas des périodicités élémentaires, qui se meuvent dans les limites de temps les plus variées. Car tout est essentiellement périodique dans le travail végétal ou animal comme dans le travail humain : circulation du saûg ou de la sève, respiration,

sécrétion des glandes, etc. 11 est vrai que ce caractère deî périodicité est propre à Faction des agents inorganiques eux-mêmes, astres qui gravitent, molécules qui vibrent, flux et reflux, courants de Tatmosphère et de la mer, évolalioa des eaux qui montent et redescendent de la mer à la montagne et de la montagne à la mer. Aussi n'est-ce point par ce caractère de périodicité que les êtres vivants se séparent des agents physiques, et j'ai voulu dire simplement que c'est par là que les êtres vivants, y compris l'homme, se rapprochent, non qu'ils se séparent du reste de la nature. Mais il y a des caractères plus profonds qui les en séparent.

Et je sais bien aussi que chaque espèce vivante cherche à se faire servir, non seulement par toutes les autres espèces vivantes à sa portée, autant que possible, mais encore par tous les agents physiques et chimiques quelconques, et que cette distinction paraît assez indifférente à son égoïsme utilitaire. Cependant cette règle n'est pas sans exception, et il est des végétaux dont les vrilles ne s'enroulent pas de la même manière autour d'une tige d'arbuste ou d'une barre de fer. Et je ne suis pas sûr que tous les oiseaux fassent leur nid indifféremment dans le creux d'un arbre ou le trou d'un mur. Puis, ne semble-t-il pas que l'homme doive affirmer sa supériorité à l'égard des autres vivants, précisément en distinguant ce que ceux-ci confondent? Et, de fait, est-ce que le progrès de la civilisation n'a pas pour effet de faire sentir chaque jour plus nettement et plus profondément à quel point la manière dont l'homme est servi par les plantes ou les animaux domestiques diffère de la manière dont il est servi par la chaleur, par la lumière, par l'électricité, par les minéraux, et par les machines qu'il a composées avec ces forces ou ces substances inanimées? Est-ce que l'agriculture et l'élevage ne deviennent pas chaque jour plus différents de l'industrie proprement dite, si bien qu'un traité d'économie rurale semble n'avoir plus rien de commun avec

un traité d'économie politique ordinaire où l'industrie est surtout visée ?

Par les plantes et les animaux Thomme est servi comme il Test, au fond, par les autres individus de son espèce. Le plus humble des êtres vivants porte en lui-même un vouloir propre, conscient ou inconscient, mais toujours ingénieux, qui est le principe même de vie, et oîi la volonté humaine se mire comme dans sa vivante image. Aussi ne pouvonsnous l'utiliser que comme nous utilisons le vouloir de nos semblables, en faisant en sorte que son but propre converge vers Taccomplissement même du nôtre. Au contraire, les choses inorganiques n'ont pas de fin à elles, elles n'ont donc, strictement, que l'ingéniosité, tout apparente et tout artificielle, que nous leur prêtons par notre génie inventif. Elles n'ont pas de but, ce qui veut dire qu'elles ne sauraient travailler, d'après notre définition du travail. Il n'y a en elles, en fait d'adaptation, que ce que nous y mettons, sous forme de machines; tandis que, lorsque, par l'élevage, par la sélection méthodique, par des moyens indirects, qui n'ont rien de commun avec l'invention d'une machine nouvelle, nous suscitons une nouvelle plante ou un nouvel animal, mieux adapté à nos fins, ces variétés jaillies du sein fécond de l'imagination vivante, sous notre provocation, soit, mais sans que nous sachions comment, nous étonnent toujours par l'inattendu des propriétés, des vertus, des charmes, que nous découvrons en elles. Nous découvrons les innovations végétales ou animales, nous ne les inventons pas.

Nous provoquons de nouvelles habitudes chez les êtres vivants ; l'impulsion qui leur est donnée par nous, à tâtons, l'habitude la conserve et l'enracine. Rien d'analogue à l'habitude pour les choses inorganiques. Si nous les manions bien plus complètement, tanquam cadavera^ elles n'arrivent jamais à se diriger elles-mêmes, il faut toujours les surveiller avec le même soin. Elles ne nous obéissent pas, elles vont où nous les poussons.

Enfin, les services que nous rendent les autres êtres vivants sont réciproques, alors même que nous les engraissons pour les manger. Ils seraient mangés tout aussi bien, et feraient plus maigre chère, à l'état de liberté. Il n'est pas d'animal domestique qui ne se persuade vaguement que l'homme est son serviteur. Mais les services que nous rendent les forces physiques et les substances chimiques sont imilatéraux ; qu'est-ce que nous leur donnons en retour?

On ne saurait donc confondre dans des formules théoriques ce que la pratique différencie de plus en plus. On comprend qu'au début de l'évolution industrielle, quand elle se présentait comme noyée dans l'évolution agricole et pastorale, beaucoup plus ancienne et plus développée, on ait embrassé les deux dans les mêmes notions ; mais, à mesure que s'accentue une distinction fondée sur la nature des choses, il importe d'y avoir égard théoriquement aussi bien que pratiquement. Le terme idéal où court Thumanité, sans en avoir encore une conscience précise, c'est, d'une part, de composer avec l'élite de toutes les faunes et de toutes les flores de la planète un harmonieux concert d'êtres vivants conspirant, dans un même système de fins^ aux fins mêmes de l'homme, librement poursuivies; et, d'autre part, de capter toutes les forces, toutes les substances inorganiques, pour les asservir ensemble, comme de simples moyens, aux fins désormais convergentes et consonnantes de la vie. C'est au point de vue de ce terme éloigné qu'il faut se placer pour comprendre à quel point les conceptions fondamentales de l'économie politique demandent à être revisées.

Je ne puis quitter le sujet du travail sans dire un mot de son contraire, le loisir, et sans faire remarquer que le loisir, comme le travail, a un caractère de plus en plus périodique.

Partout et toujours, il y a eu des jours fériés^ revenant annuellement ou mensuellement ou hebdomadairement aux mêmes dates. Mais, depuis les temps modernes, nous voyons s'étendre un usage qui, d'abord limité, ce semble, à une profession, a fait tache d'huile au dehors et tend à envahir toutes les carrières : c'est ce repos prolongé, d'un ou deux mois, au milieu de l'été ou à l'automne, qu'on nomme les vacances. L'institution des vacances (ainsi, d'ailleurs, que celle du repos dominical ou sabbatique, hebdomadaire) est très distincte de l'institution des fêtes : les fêtes ont une origine religieuse ou patriotique, elles sont une commémoration joyeuse, un rassemblement en Thonneurd'un saint, d'un héros, d'un événement heureux ou glorieux ; les vacances (comme le dimanche) ne commémorent rien, ne célèbrent rien, elles dispersent ou isolent les individus plutôt qu'elles les rassemblent, elles sont réputées un repos salutaire plutôt qu'une joie fortifiante et tonique.

Les fonctionnaires égyptiens, athéniens, romains, connaissaient-ils les vacances? Il ne le semble pas. On ne saurait voir un embryon de vacances dans les saturnales des esclaves. Il y a des genres de travaux qui n'en comportent pas, en aucun temps et en aucun pays : Tagriculture, les travaux des cuisiniers et des domestiques en général, la boulangerie, la boucherie, la plupart des industries ; enfin, la guerre, qui a Y hivernage^ précisément l'opposé du repos estival. Il n'y a, en somme, que les professions libérales, qui, sans trop d'inconvénient, comportent des vacances, sauf la médecine et quelques autres exceptions. Et, parmi les professions libérales, celle qui, la première a goûté les douceurs de cette coutume, c'est, paraît-il, la magistrature. Il faut lui en savoir un gré infini. Je me demande si ce n'est pas à la propriété agricole aussi que nous en sommes redevables ; car, bien que les travaux des champs soient ininterrompus, n'est-ce pas cependant l'amour de la terre qui a fait sentir le caractère distinctif, dans nos climats, des mois d'août, de septembre,

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d'octobre, qui est d'être la saison des récoltes? Et n'est-ce pas parce que les magistrats d ancien régime étaient des propriétaires ruraux qu'ils interrompaient leurs labeurs judiciaires pour aller surveiller leurs vendanges, sinon leurs moissons ? Quoi qu'il en soit, une fois cet exemple donné par les magistrats, toutes les professions industrielles même et commerciales, se sont efforcées de le suivre, et, dans la mesure du possible, y ont réussi. Seulement, en se propageant, celle vieille institution change un peu de caractère, s'empreint d'un esprit nouveau. Après avoir eu pour première et principale raison d'être la nécessité, pour le magistrat, ou le fonctionnaire quelconque, de récolter les fruits de son domaine rural, les vacances deviennent, pour les vagabonds distingués et internationaux de nos jours, la satisfaction donnée au besoin impérieux et périodique, et de plus en plus universel, de voyager. Ce n'est plus le temps des vendanges, c'est le temps des voyages aux villes d'eaux, aux bains de mer, à l'étranger. C'est un repos devenu très agité, mais très instructif.

Autre remarque. Jamais on n'a tant chanté que de nos jours les louanges du travail, ni tant exorcisé tous les rcvenus sans travail, 11 ne s'agit de rien moins que de les détruire. Jamais cependant le besoin de s'enrichir sans peine ne s'est autant répandu ni aussi souvent satisfait. La spéculation financière en haut, en bas les valeurs à lots, les jeux, les loteries, les paris aux courses, etc., sont les mille formes sous lesquelles se fait jour cette passion publique pour la bonne chance, pour ce favoritisme du sort que le socialisme maudit et qui se répand avec le socialisme.

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