‹ Psychologie économique (volume 2)Chapitre 10 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les deux chapitres qui précèdent nous ont fait connaître les éléments, désirs et croyances, dont les besoins sont la combinaison. Nous savons déjà comment ceux-ci se propagent et s'enracinent. Mais l'importance du sujet nous commande de revenir sur ces deux points.

Quelques mots suffisent, relativement à la propagation du besoin. Il y en a deux variétés importantes, et qu'il ne faut pas confondre. Partout et toujours, nous voyons les besoins de consommation, en dépit de tous les obstacles, descendre plus ou moins vite, dans une même nation, des classes supérieures aux classes inférieures, des grandes villes aux petites villes et de celles-ci aux campagnes ; et cette assimilation graduelle de toutes les couches de la population, si elle est la source de bien des révolutions ou des agitations sociales, a pour effet de fortifier Tunité et Toriginali té nationale. Mais, partout et toujours, en même temps, les besoins d'un peuple, surtout d'un peuple fort, riche, glorieux, se communiquent ou tendent à se communiquer aux peuples voisins; et ces importations étrangères, si elles se multiplient, peuvent aller jusqu'à dissoudre la nationalité, que, d'ailleurs, jamais, elles ne renforcent. En revanche, elles développent le commerce international et contribuent à la

paix du monde, ainsi qu'à Télévalion du niveau général de la civilisation.

Les causes de ces deux sortes de propagation, Tune intranationale, l'autre in/^r-nationale, sont aussi différentes que leurs effets. — Les besoins des classes supérieures sont reflétés par les classes inférieures, sous l'empire de mobiles tels que le snobisme ou le sentiment du droit à l'égalité ; les besoins de l'étranger sont copiés par les nationaux, et d'abord par les classes supérieures de la nation, par l'élite de la capitale, en vertu du philonéisme qui leur est propre, de cette rage de nouveauté qui les tourmente et qui est stimulée en elles par les satisfactions mêmes qu'elle a déjà reçues. Le plus souvent, cette communication de besoins, d'un peuple à un autre, est mutuelle, alors même que la supériorité d'une nation est reconnue ; tandis que, bien rarement, les capitales accueillent l'exemple des provinces, ou les noblesses, dans une monarchie, Texemple des classes populaires. Cet échange de besoins, entre nations, précède toujours l'échange de leurs produits.

Il est à remarquer que les lois somptuaires, ces digues presque toujours à demi impuissantes par lesquelles les gouvernements passés ont essayé d'arrêter les courants imitatifs, étaient destinées à lutter non contre le penchant à l'introduction des besoins étrangers, peut-être que ce. penchant était assez faible jadis, mais contre la tendance à singer les classes supérieures. Il y a deux sortes de lois somptuaires, comme le remarque justement J.-B. Say. Les unes, inspirées par l'esprit démocratique, ont pour but, dans les républiques anciennes, d'empêcher le luxe trop grand des riches, de peur que l'éclat de leur rayonnement n'offusque les yeux du pauvre et ne lui fasse trop cruellement sentir le chagrin de son humilité. Celles-ci sont exceptionnelles et de peu d'intérêt pour nous. Les autres, aristocratiques, ont pour but d'empêcher les plébéiens d'imiter les patriciens, les roturiers d'imiter les gentilshommes. Ces

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dernières cherchent à s'opposer à la contagion imitative du luxe des grands pour que la distance ne vienne pas à s'amoindrir entre eux et les petits. Mais tout ce qu'elles ont pu faire a été de retarder le mal qu'elles combattaient et de révéler la force irrésistible, torrentielle, du penchant qu'elles prétendaient endiguer. Aussi les gouvernements, même les plus aristocratiques, ont-ils renoncé à ces mesures de prohibilionnisme intérieur ; et, quant aux gouvernements populaires, ils sont presque partout en train d'agir en un sens précisément opposé à celui qui vient d'être indiqué. Sinon par des lois, du moins par des suggestions de tout genre, par des facilités de transport, notamment, offertes aux ruraux que l'on convie à venir admirer les expositions des villes, les étalages des magasins, à venir convoiter toutes sortes de raffinements de vie qui leur manquent, — les États modernes poussent les classes pauvres à accroître leur confort, à vivre comme les classes plus fortunées ; et, dans leurs colonies, ils s'efforcent de décider les indigènes à consommer des articles européens, ils cherchent à répandre chez des Cochinchinois, chez des Arabes, chez des Hindous, chez des nègres africains, le goût d'étoffes, d'ameublements, de boissons, que les industriels de la métropole leur envoient. En arrivera-t-on à édicter des lois qui seraient précisément le contraire des lois somptuaires, c'est-à-dire qui imposeraient de force aux peuplades de nos colonies l'imitation de notre luxe étranger? C'est possible. N'est-ce pas un peu ce qu'on a voulu faire en Chine ?

La conduite des États modernes à l'égard de leurs colonies est-elle en cela moins tyrannîque que l'était, à l'égard des classes inférieures, la conduite inverse des États d'autrefois? Elle Test davantage, car il est assurément moins despotique d'interdire certaines consommations que de les rendre obligatoires ou quasi obligatoires. Et qu'est-ce qui est le plus déraisonnable, en soi, d'élever des digues impuissantes contre le torrent de l'imitation niveleuse, ou

de rendre ce torrent plus rapide encore et plus débordant, sans songer aux ravages que peut causer sa précipitation aveugle ? Ce qu'on peut dire en faveur des gouvernements nouveaux, c'est qu'ils semblent agir ainsi dans le sens de l'effort universel, de la grande tendance historique au nivellement démocratique.

Le penchant à copier le supérieur ou l'étranger est une force qui existe à l'état latent longtemps avant de se révéler par des actes, et c'est une grande erreur de la juger inexistante aussi longtemps qu'elle reste inexprimée. Mieux que nulle loi somptuaire, la haine qui sépare certaines classes ou certains peuples, lutte contre cette tendance virtuelle. Mieux encore que la haine, l'inintelligence et Tincuriosité sont des préservatifs excellents contre la contagion de l'exemple. On s'explique ainsi la persistance de certaines peuplades sauvages dans leurs vieilles mœurs malgré le contact des nations civilisées qui les touchent sans les attirer. Tels les Australiens à côté des colons anglais, les Peaux- Rouges aux États-Unis, les Arabes nomades à côté des Arabes sédentaires de l'Yémen. « Les Arabes errants, dit J.-B. Say à ce sujet, ont sans cesse sous les yeux le spectacle des Arabes de l'Yémen qui jouissent de plusieurs des agréments de la vie ; ils trouveraient dans l'Arabie de vastes régions où ils pourraient se fixer comme eux, cultiver la terre, trafiquer, amasser des provisions. Il ne leur faudrait pas plus de peine, ils n'auraient pas besoin de plus de courage pour les défendre qu'ils n'en déploient pour attaquer des caravanes. Néanmoins, il ne parait pas qu'aucune tribu errante se soit jamais fixée. » Je ne sais si J.-B. Say ne généralise pas trop. En tout cas, d'autres écrivains qui ont généralisé encore davantage, et d'après lesquels jamais, en aucun pays, une tribu nomade n a été séduite par Tattrait de la vie agricole, se sont manifestement trompés. 11 est de fait, par exemple, que, chez les Lapons, la vie sédentaire gagne sans cesse du terrain aux dépens de la vie errante.

Même intelligent, même curieux de ce qui le domine ou l'entoure, un groupe d'hommes peut paraître, à tort, exempt de toute velléité d'imitation, aussi longtemps que l'état de ses ressources le met dans l'impassibilité d'imiter ce qu'il admire. L'admiration alors a un faux air d'amour platonique. C'est ainsi que, dans les pays de caste où la prohibition du mariage entre un homme et une femme de castes différentes est absolue, on ne voit jamais l'amour essayer de franchir cette barrière que tout le monde sait insurmontable. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait des affinités naturelles entre bien des jeunes gens séparés de la sorte, qui s'aimeraient certainement si cette barrière venait à s'abaisser. Autant dire qu'il existe en eux un amour virtuel, qui n'attend, pour se montrer, que la levée d'un obstacle. Pareillement, l'admiration du paysan français de Louis XIV pour les beaux vêlements brochés, pour les superbes carrosses, des gentilhommes de la cour qu'il voyait passer sur les grandes routes en bêchant sa terre, pouvait paraître un sentiment purement désintéressé, sans nulle convoitise. Mais, chez le roturier enrichi, qui assistait aux exhibitions du même luxe seigneurial, l'admiration se mêlait déjà d'envie ; et, à mesure que, au cours du xviii^ siècle, ce roturier est devenu plus riche, que sa fortune grandissante lui a fait entrevoir la possibilité de se régler sur ce brillant modèle, Tenvie s'est, chez lui, substituée à l'admiration, qui n'avait jamais été, d'ailleurs, au fond, que de l'envie en puissance.

Il faut avoir égard à ces vérités psychologiques toutes simples si l'on veut comprendre pourquoi il suffit d'un perfectionnement industriel qui abaisse le prix d'une marchandise pour que cet article, jusque-là réservé à un cercle étroit de gens riches, et, en apparence, nullement convoité par les autres classes, se répande avec la plus grande rapidité dans des couches nouvelles et plus vastes de la population. C'est que la demande virtuelle de cet article, à l'insu même de

ceux qui rachètent maintenant, préexistait en eux à sa demande actuelle.

En fait, les économistes, sans s'en apercevoir, postulent à chaque instant cette propagation de désirs latents. Voici, par exemple, une remarque fort juste de M. Hector Denis. « Supposez, dit-il, qu à un moment donné le coût du transport d'un produit soit de 10 pour une distance de 100 kilomètres. Si l'amélioration des moyens de transport permet de transporter cette marchandise à la même distance avec des dépenses moindres de moitié, le marché s'étendra dans une mesure beaucoup plus considérable que l'économie réalisée. En effet, représentez par un cercle le marché d'un produit qui, au prix de 10, peut parcourir en tout sens une distance de 100 kilomètres, égale au rayon de ce cercle. Si . la dépense se réduit de moitié, la marchandise pourra parcourir 200 kilomètres avec la dépense primitive ; le cercle qui représentera le marché de ce produit sera non pas le double, mais le quadruple de la surface du cercle primitif. Voilà ce qui explique l'unification rapide des marchés et la constitution d'une économie internationale... » Fort bien. Encore faut-il que les besoins auxquels le produit répond, se soient propagés dans le cercle plus vaste dont il s'agit ; ce qui a lieu souvent, mais pas toujours. Il s'agit donc, avant tout, pour un industriel avisé, de s'assurer si, en fait, le besoin de l'article en question s'est propagé au delà des limites anciennes de sa consommation ; et, pour le théoricien, il s'agit de se rendre compte des causes qui déterminent la propagation de tel ou tel besoin dans tel ou tel milieu. Problème d'ordre psychologique et d'ordre logique essentiellement.

La propagation de nouveaux besoins d'individu à individu peut n'être qu'une mode passagère, et, dans ce cas, son action

est assez superficielle. Elle n'exerce une influence importante, elle ne détermine rétablissement dune nouvelle industrie viable et durable que lorsqu'elle fait entrer et pénétrer la nouveauté qu'elle apporte dans le cycle périodique des désirs habituels ou coutumiers. En élargissant ce cycle et le compliquant, elle produit son effet le plus naturel et le plus profond. La rotation de ce cycle est donc l'objet qui doit le plus arrêter notre attention.

Le cycle des besoins, comme le cycle des travaux, peut être considéré sous deux formes : sa forme individuelle, Thabitude, et sa forme collective, la coutume. Au début, les deux se confondent presque dans la routine familiale, tous les membres d'une même maison ayant périodiquement à peu près les mêmes besoins. Mais, quand les tribus se sont juxtaposées, puis fusionnées en cités, le cycle individuel se sépare du cycle urbain, consistant en fêtes et rites périodiques, en fonctionnements, réguliers et périodiques aussi, d'institutions religieuses ou politiques ; et la distinction des deux s'approfondit quand le cycle national s'est ajouté en cycle urbain. Or, le cycle des besoins individuels, comme le cycle des besoins collectifs, ne cesse de se compliquer et de s'agrandir au cours d'une civilisation en progrès, et la raison en est que la propagation des besoins mutuellement échangés ne cesse de s'étendre indéfiniment. Cette évolution est très ancienne, elle date des premiers pas de l'humanité ; car c'est en vain que Le Play cherche des tribus closes en soi, garanties contre toute irradiation des exemples extérieurs par la palissade des préjugés traditionnels. 11 n'est pas une coutume des peuples les plus routiniers qui n'ait commencé par être une mode importée du dehors. Cette tasse de café que TArabe sous sa tente offre à tout visiteur, elle a beau être une tradition héréditaire à présent, elle a été d'abord une innovation. Et le thé a beau être une liqueur nationale en Russie, les Russes boiraient-ils le samovar s'ils n'avaient jamais été en contact avec les Tartares et les Chinois?

Il y aurait à étudier ici les rapports mutuels du cycle des travaux et du cycle des besoins ; Teffet produit -sur le premier par la complication, la régularisation et Tabréviation du second ; leur dépendance commune à l'égard du cycle monétaire, dont nous parlerons plus loin ; les causes qui compliquent ou simplifient, abrègent ou ralentissent, chacun de ces cycles. Effleurons seulement ce trop vaste sujet. — Le cycle des besoins, collectifs ou individuels, va se compliquant de plus en plus, s'abrégeant jusqu'à un certain point, et se régularisant de plus en plus. Tout besoin nouveau, en effet, même d'alimentation — par exemple, le besoin de manger de la viande ou du pain blanc, de boire du café, du thé, de l'eau-de-vie — commence, dans les classes pauvres, par être exceptionnel, intermittent, reproduit à intervalles très longs et mal réglés, puis à des intervalles moins longs et déjà réglés, à certains jours de foire ou de fête, le dimanche, enfin tous les jours et deux fois par jour. Le besoin de fumer parcourt les mêmes phases* Le besoin de renouveler ses vêtements commence aussi, chez les primitifs, par être des plus rares ; il ne revient qu'après l'usure complète de l'étoffe; plus tard, c'est après une période de temps plus ou moins mal définie, une douzaine d'années, deux ou trois ans, enfin tous les ans et à chaque saison. Le besoin de renouveler son mobilier est en train, dans les classes riches, d'évoluer de la sorte. Le besoin de voyager, jadis exception rarissime, se reproduit chez les civilisés d'aujourd'hui à des époques fixes, aux grandes vacances, à Pâques»

Le cycle des travaux évolue-t-il de la même manière? Non. On remarque entre les deux des différences importantes. Le cycle des travaux individuels, élémentaires, où tourne l'ouvrier de plus en plus spécialisé, va se simplifiant pendant que celui de ses besoins va se compliquant. C'est là une anomalie d'où résultent un dégoût croissant du travail et un désir impérieux de le resserrer dans des limites tou-

Tarde. — Psvch. écon, I. — 14

jours plus étroites. Quant au travail productif total, c'est-àdire collectif, il va se compliquant et se régularisant, sinon s'abrégeant.

Le cycle des travaux d'où résulte un produit donné a bien rarement une durée égale à la période de reproduction du besoin que ce produit satisfait. Et les besoins individuels les plus impérieux, tels que la faim et la soif, ont une rotation bien plus rapide que celle des travaux qui leur correspondent. A des besoins qui se reproduisent deux ou trois fois par jour, il est répondu, en agriculture, et même en industrie, par des travaux dont la rotation est annuelle. De ce défaut de synchronisme est né le salaire. Si le besoin de manger ne se répétait que tous les ans, il n'aurait jamais paru nécessaire de payer tant par jour les ouvriers agricoles ; chaque travailleur aurait pu attendre la récolte et la vente de la récolte pour être payé de ses peines moyennant sa quote-part du prix de vente. — Y a-t-il lieu de penser que, avec le progrès de la civilisation, Técart entre le cycle des besoins individuels et celui des travaux ira en s' abrégeant, dans rindustrie du moins, et rendra de moins en moins nécessaire la rémunération du travailleur sous la forme de salaire ? Contrairement à cette espérance, il semble que, le cycle des travaux devenant de plus en plus collectif, sa durée s'allonge pendant que celle de la reproduction des besoins individuels reste toujours aussi courte. L'ère du salariat n'est donc pas près de se clore ; les progrès incessants, en tout pays, du fonctionnarisme, ce salariat bourgeois, en sont la preuve. Et l'extension du socialisme d'État n'a-t-il pas pour effet de transformer de plus en plus les ouvriers euxmêmes en fonctionnaires, en salariés du gouvernement ?

Nous avons dit que nous entendions par besoin une combinaison de désir et de jugement. Nous avons besoin d'un article, quand nous désirons l'exemption d'un certain mal ou l'acquisition d'un certain bien et que nous croyons cet article propre à nous faire atteindre ce but. Observons h ce sujet

que tous nos désirs sont intermittents et périodiques, mais que nos croyances ne le . sont pas. Elles sont continues, quoiqu'elles ne soient pas toujours conscientes ; en tout cas, si elles se réveillent après s'être endormies, ce n'est pas à intervalles réglés. Il n'y a pas une périodicité quotidienne, hebdomadaire ou annuelle des idées et des jugements. Cette diffërence a une importance économique. En effet, la faculté de prévoyance, d'emmagasinement, de capitalisation, dérive de là. Si, une fois un désir satisfait, momentanément disparu, le jugement porté sur l'efficacité de la marchandise naguère désirée disparaissait aussi, s'éclipsait comme ce désir lui-même et ne renaissait qu'avec lui, nous ne ferions aucun cas des choses utiles dans l'intervalle de leur consommation. C'est peut-être parce que, chez le sauvage, la croyance est serve du désir, et n'en est qu'un accessoire et une dépendance, que, le fruit mangé, il coupe l'arbre. L'indépendance croissante de l'idée, du jugement, relativement du désir, est la condition indispensable des progrès éconoxuiques, aussi bien que de tout autre progrès social. Et la ersistance des croyances, non moins que l'intermittence ériodique des désirs, est le postulat de l'Économie poli- ^que.

La périodicité des travaux et des besoins, soit individuels, soit collectifs, se peint avec une précision mathématique tlans les budgets des familles, des sociétés, des Etats. Aussi n'est-ce pas à tort que Le Play a fondé sur l'analyse des budgets domestiques son étude des divers états sociaux. Il y a à distinguer dans un budget, privé ou public, les revenus et les dépenses. Les revenus (expression très heureuse donnée à des ressources qui reviennent périodiquement) proviennent de travaux exécutés soit par celui qui perçoit les revenus, soit par autrui ; les dépenses ont trait à la satis-

faction des besoins. (Par là, nous sommes conduits ànOw,g occuper un peu, par anticipation, du cycle monétaire saufly revenir plus tard.) I|g

Il en est des revenus comme des sources. Rien de ptaï| irrégulier ni de plus capricieux, en apparence, que les plu! mais rien n'est plus régulier que le débit des sources, qu'eDk^^j alimentent. Elles grossissent au printemps, diminuent e£^ été avec une régularité assez grande. De même, la caii d'un négociant est alimentée par beaucoup de petits béni flces variables, mais, somme toute, s'élève ou s'abaisi.„ d'après les saisons, avec des alternatives prévues d'avance*^ et, d'une année à l'autre, le total de ses recettes ne van guère ou ne change que suivant une même courbe gém raie d'ascension ou de déclin. Dans toutes les carrières, l'aspiration générale est d'avoir, autant que possible, des revenus assurés, réguliers dans leur débit. La grande diffé rence, à cet égard, entre la barbarie et la civilisation, c^esll que les barbares n'ont que des revenus très incertains, trèsl inégaux d'une année à l'autre. Il semble que, d'un individu à: raiitre, alors — et surtout en remontant plus haut, à r-époque sauvage — l'inégalité des revenus soit moindre qu'aux âges de civilisation riche et prospère, mais quelle soit plus grande d'un temps à l'autre. La civilisation a pour effet d'inégaliser et de différencier, mais de régulariser et d'assurer, en moyenne, les revenus, aussi bien privés que publics. A quelques millions près, c'est-à-dire à quelques /h«7/téme5près, le budget des recettes de nos États contemporaîns- peut être prévu plusieurs années d'avance. Voilà ce qui eût grandement surpris un roi mérovingien, et môme un Louis XIV !

A l'époque chasseresse, il n'y a pas, à proprement parler, de revenus. On vit au jour le jour, sans monnaie, sans provisions. A l'époque pastorale, le croit et le lait des troupeaux constituent déjà un revenu, que, malheureusement, les= sécheresses et les épizooties fréquentes rendent des plus

(kal assurés et des plus variables. L'âge agricole est sujet tassi à de redoutables incertitudes, mais moindres, à cause ^e la variété plus grande des sources de revenus, qui sount se compensent. Enfin, râgejndustriel a eu pour effet, .ns son ensemble, de rendre les revenus plus sûrs et plus guliers, malgré le caractère aléatoire de la vente des pro.its. Déjà la petite industrie, qui commence par être un cessoire et un complément de l'agriculture, tend à régur g^^rîser les recettes du paysan-artisan ; et, quant à la grande TEifadustrie, elle vise à obtenir, et elle obtient de plus en plus, r l'ampleur croissante de ses débouchés, la régularité des énéfices que le petit artisan doit à Tétroitesse nettement rconscrite de sa clientèle personnellement connue. L'instrialisme a pour accompagnement nécessaire un accrois* .Sèment général de la richesse publique, qui multiplie les placements de capitaux à intérêts fixes, sources de revenus .fixes, et qui se traduit par un rendement plus régulier ou plus régulièrement progressif des impôts, par des fonctions publiques plus nombreuses, plus régulièrement rétribuées. En outre, les compagnies d'assurance de tout genre, les ^ caisses de retraite, les caisses d'épargne, tout ce qui assure I et précise les revenus futurs, n'est possible que par le développement de l'industrie.

Beaucoup de carrières, libérales ou autres, commencent par donner des revenus très indéterminés et très variables (la médecine, le barreau, les entreprises de maçonnerie, etc.). Et il est beaucoup de jeunes gens que cet aléa séduit et enfièvre. Mais cette effervescence se calme vite, et bientôt ils aspirent à une fixité de gains périodiques. Ils y par-: viennent en avançant dans l'exercice de leur profession. Car les médecins, les avocats, les architectes, etc., à me- ^j sure que leur clientèle se grossit, voient leurs revenus se préciser ; et la plupart ont soin d'économiser, dans leurs années de prospérité, pour s'assurer plus tard des res* sources fixes, équivalent de la retraite des fonctionnaires*

Les budgets des familles ont toujours été annuels. Cm ^ des États ne l'ont pas toujours été. Aux Pays-Bas, de IH f h 1830, le budget a été décennal. Dans quelques ÉUH Di secondaires de rÂllemagne, il est encore triennal ou biennal ^ M. de Bismarck aurait bien voulu que le budget impérial fill ^^ biennal, et il a obtenu que le chapitre militaire du budgell de TÂllemagne fût septennal. Mais, de plus en plus, la përio*! dicité annuelle prévaut pour les budgets publics coninMl pour les budgets privés. Il est remarquable, que les plnil petits comme les plus gros budgets, les plus différenitsil tous autres égards, se ressemblent sur ce point. Il y 1 1 cependant certains articles des budgets publics qui revien- 1 nent à plus longue échéance. La périodicité des Expositions | universelles et des frais qu'elles occasionnent tend à être 1 vaguement décennale, comme celle des crises commerciales. Mais, à ces exceptions près, l'annualité est la règle générale des budgets, comme des statistiques de tout genre. Si l'on en cherche la raison, on verra que celte période des budgets leur est imposée moins par le cycle des travaux que par la période générale des besoins, et que celle-ci est sous la dépendance de la périodicité astronomique. Si l'homme habitait une planète dont la rotation sur elle-même s'accomplit précisément dans le même temps que sa rotation autour du soleil — comme fait la lune qui tourne sur elle-même et autour de la terre dans le même espace de temps — la lumière solaire éclairerait constamment, sans discontinuité, la surface lumineuse de cette planète, la seule partie de sa surface où la vie pût se développer. Il n'y aurait point de nuit, point de différence des saisons, point d'année, ni de jours à vrai dire. Dans cette hypothèse, l'idée d'un budget pourrait-elle naître ? Non. Car cette idée implique essentiellement, d'après la notion que nous en avons, une périodicité non artificielle de recettes et de dépenses, c'est-à-dire de besoins à satisfaire. Or, dans cette hypothèse, il n'y aurait rien de naturellement périodique dans les besoins. Chacun

d'eux, pris à part, le besoin de vêtement, par exemple, pourrait se répéter à des intervalles de temps quelconques. On n'aurait pas besoin d'un costume par saison, puisqu'il n'y aurait pas de saisons, mais on porterait son vêtement un certain temps, variable d'après les caprices de la mode, qui ne seraient contenus dans aucune limite d'origine naturelle, comme ils le sont sur notre planète par le cycle de Tannée. Quant à la périodicité des travaux, c'est seulement en agriculture qu'elle est naturellement condamnée à tourner dans le cercle de l'année. Pour le paysan, il y a une chaîne sans fin d'occupations variées qui se reproduisent les mêmes tous les ans. Pour l'industriel, il n'existe qu'une production plus ou moins abondante du même produit, d'après les saisons. Ce n'est qu'une périodicité quantitative^ et non à la îoh qualitative et quantitative comme celle de l'agriculture. Encore faut-il remarquer que, plus une industrie progresse, moins cette périodicité quantitative est apparente ; et, dans les usines les plus importantes, on travaille avec une activité à peu près toujours égale. Si une certaine oscillation annuelle subsiste néanmoins dans la hausse ou la baisse alternatives de la production industrielle, c'est à contre-cœur que les fabricants la subissent, parce qu'ils y sont contraints soit quelquefois par le lien de leurs travaux avec les travaux agricoles*, soit, plus souvent, par le cycle annuel des besoins. Ils auraient intérêt à ce que la période des besoins

(1) Les suspensions périodiques des travaux industriels^ dans les industries naissantes, dérivent souvent de la périodicité des travaux agri coles. Par exemple, jusqu'au commencement de ce siècle dans le Norfolk, « le filage se pratiquait chez les paysans, ce qui obligeait les tisserands des villes à arrêter leurs métiers pendant la moisson, afin de permettre aux fileurs de vaquer aux travaux des champs. Ces interruptions périodiques du travail furent même consacrées en 1662 par une loi dont le texte disait : «Attendu qu'on a maintenu l'usage depuis un temps « immémorial et trouvé convenable de cesser le tissage chaque année à en temps de moisson eu égard aux fileurs dont les tisserands emploient « le fi] et qui, à cette époque, sont généralement occupés à la moisson, « aucun tisserand ne travaillera à son métier du 15 août au 15 sept, sous « peine d'une amende de 40 sch. par métier. » (Laurent Duchesne, Industrie de la laine en Angleterre, 1900.) En se développant, l'industrie de la laine a supprimé ces entraves périodiques.

ne fût point réglée, dans son ensemble, par celle des mouvements astronomiques, mais qu'elle se raccourcît sans cesse, ce qui rendrait la demande des mêmes articles plus fréquente. Rien ne leur serait plus facile que de répondre, par une rotation plus rapide des travaux, à cette rotation accélérée des besoins de la consommation.

Ainsi, par ses besoins, bien plus que par ses travaux, rhomme persiste dans sa subordination à Tégard de la nature extérieure, à Tégard du soleil notamment dont les rayons le fouettent périodiquement comme s'il était une toupie qu'ils font tourner. Comme travailleur, comme producteur, il s'affranchit peu à peu, jusqu'à un certain point, de cette servitude; comme consommateur, il y demeure davantage assujetti. Mais cela rie veut pas dire que son assujettissement soit toujours de même nature, ni de même degré. La servitude du primitif à l'égard du cycle des saisons pendant l'année, à l'égard du cycle des heures pendant la journée, est comparable à l'esclavage antique ; elle est sans réciprocité aucune. Il ne peut jamais faire de la nuit le jour, ni de l'hiver l'été. Mais le civilisé, s'il reste, dans une certaine mesure, dépendant des variations astronomiques et atmosphériques, diurnes ou annuelles, et de leurs effets sur la vie des animaux ou des végétaux, les utilise de plus en plus, les fait servir de plus en plus à ses fins. En sorte que la conformité de la période de ses besoins à la période des changements physiques dont il s'agit est, chez le civilisé, une harmonisation plutôt qu'une subordination. En combattant avec succès le froid de l'hiver et l'obscurité de la nuit, l'homme riche et cultivé de nos jours s'affranchit vraiment du joug de la saison glacée et des ténèbres nocturnes, et ridée de l'hiver ou de la nuit ne lui rappelle plus que les plaisirs spéciaux qu'ils lui ramènent (patinage, théâtres, soirées), comme l'idée de Télé est liée pour lui à celles d'autres agréments caractéristiques (voyages, villégiatures). Le soleil est son conseiller plutôt que son maître.

En tout budget, soit de dépenses, soit de recettes, il y a la part de l'imprévu, c'est-à-dire du non-périodique*. Vous gagnez un lot à la loterie, une forte somme au jeu ; un bœuf meurt dans votre étable, un mur de votre maison s'écroule, vous faites un voyage exceptionnel. C'est là le castiel du passif et de l'actif. Il en est de même pour le budget de l'État. Mais cette part du non-périodique budgétaire va-t-elle en augmentant? Non. L'accidentel même, en se multipliant, se régularise et laisse apercevoir l'action de causes périodiques. Dans le budget de l'État, la part afférente aux frais de justice criminelle est à peu près la même d'une année à l'autre, pour la même saison, et différente d'une saison à l'autre, quoique chaque crime pris à part semble étranger à toute influence, même indirecte, des changements atmosphériques. Un particulier très riche inscrit, pour les cas imprévus, une somme totale qu'il peut prévoir, et qui, de fait, ne varie guère.

Si Ton compare les vieux budgets aux budgets nouveaux, dans une même classe sociale, on sera frappé de cette remarque, que nulle dépense inscrite jadis comme périodique n'y devient imprévue et accidentelle, mais que beaucoup de dépenses, regardées jadis comme exceptionnelles, y prennent rang parmi les dépenses annuelles, hebdomadaires ou quotidiennes. Les seules dépenses périodiquement réglées ont été d'abord les dépenses alimentaires, qui ne Tétaient pas, du reste, à l'époque chasseresse, oîi la régularité des repas était inconnu. Les dépenses relatives aux vêtements ont été longtemps, très longtemps, non périodiques comme il résulte de ce qui a été dit plus haut à cet égard. Dans les classes pauvres, parmi beaucoup de familles de paysans encore , un vêtement est fait pour durer indéfiniment ; autrefois, il en était de même dans les classes les plus riches,

(1) Ici se reflète, sous forme budgétaire, la distinction, faite dans un chapitre antérieur, entre les courbes fermées et les courbes ouvertes de nos désirs..*

OÙ le vêtement était considéré comme quelque chose d'acheté une fois pour toutes. Un vestige de ces anciennes idées subsiste dans Tusage d'offrir la corbeille du mariage et dans l'apport du trousseau. La corbeille et le trousseau contenaient primitivement tout ce que devait posséder la jeune mariée, en fait de linge et en fait de robes, jusqu'à la fin de ses jours. — A présent, ce n'est plus le vêtement seulement, c'est le mobilier à son tour qui tend à être renouvelé périodiquement, à des intervalles réglés, de plus en plus abrégés ; on voit venir, pour cette dépense aussi, dans les familles les plus riches, la périodicité annuelle.

Il y aurait ici à considérer en détail, soit pour les individus et les familles, soit pour les associations, soit pour les États, bien des côtés différents de la rotation budgétaire : en premier lieu, la grandeur du cercle tournant, c'est-à-dire le nombre et Tintensité des éléments dont il se compose, sources de revenus et besoins à satisfaire ; en second lieu, la nature des éléments de ce cercle ; en troisième lieu, la vitesse de rotation de ce cercle, vitesse très inégale et très changeante malgré la similitude et la persistance de la vitesse moyenne, annuelle ou diurne, des différents cercles, comme nous venons de le voir ; en quatrième lieu, la ressemblance plus ou moins accusée, en grandeur et en nature, des cercles où tournent les diverses familles, les diverses associations, les divers États, dans une région donnée, et l'inégale contagion assimilatrice exercée par tels ou tels types de budgets, privés ou publics, qui reflètent ces divers cercles de travaux et de besoins. Dans une région donnée, à une époque donnée, il y a toujours un type de budget dominant, qui se diffuse et se répand de plus en plus loin, soit parmi les familles, soit parmi les États. Et nous voyons très bien, quand il s'agit du budget des États, à quelles causes, à quelles influences, est due cette contagion internationale ; pourquoi, par exemple, le chapitre des travaux publics ou de l'instruction publique, ou de l'armée, a prodigieuse-

ment enflé dans les budgets de nos Etats contemporains.

Cette étude nous entraînerait fort loin : il y aurait, à propos du budget des recettes de TEtat, à tracer, dans ses grandes lignes historiques, l'évolution comparée de l'impôt, de ses diverses formes si multiples, pour en dégager certaines constatations générales ; et il y aurait aussi à esquisser de même l'évolution comparée des dépenses publiques. Un travail pareil s'imposerait à nous en ce qui concerne les budgets des particuliers; les sources différentes et changeantes de leurs revenus, les natures différentes et changeantes de leurs dépenses nous feraient apercevoir les causes générales de ces variations. Le rapprochement entre les budgets des Etats et les budgets des particuliers pourrait être encore plus instructif pour la bonne intelligence de ceux-ci que pour celle de ceux-là, où, à la lumière des discussions parlementaires, nous voyons clairement quelles sont les causes psychologiques, inter-psychologiques (fermentation contagieuse de certaines idées lancées par certains publicistes, diffusion de certaines habitudes, devenus des besoins impérieux, etc.), qui font inscrire un nouvel article au budget de l'Etat ou grossissent la dotation de tel autre chapitre. Nous y voyons aussi que nul besoin nouveau ne prend place au budget sans avoir lutté contre des besoins rivaux qu'il refoule et qui le repoussent ; et les débats des Chambres nous révèlent de la sorte ce qui se passe, au sein de chaque famille, sans qu'on s'en aperçoive, chaque fois qu'une nouvelle habitude contractée oblige à une nouvelle dépense au préjudice des anciennes.

Sans entreprendre, pour le moment, une recherche si considérable, bornons-nous à cette généralité, qui saute aux yeux, que tous les cycles de besoin et de budgets, privés ou publics, — publics parce que privés — ont une tendance commune à s'élargir sans cesse. Ils ne la réalisent pas toujours, parfois ils sont forcés de se rétrécir; mais quand, à la suite d'une inflation prolongée du budget, public ou

privé, un krach se produit, une chute brusque, tout le monde voit dans ce phénomène une maladie, une anomalie, tandis que le grossissement paisible et régulier qui Tavait précédé passait pour un développement sain et normal. 11 y a quelque chose d'irrésistible, en effet, dans l'entraînement mutuel qui pousse les particuliers, les villes, les Etats, à dépenser de plus en plus, et à se créer, pour répondre à leurs besoins croissants, des ressources toujours plus élevées. Dans le court intervalle de 1891 à 1899 (que serait-ce si nous prenions notre point de comparaison plus haut?), le budget des recettes ordinaires de la Ville de Paris a passé de 264 millions à 304; et celui des autres villes de France s'est accru de 410 millions à 459. L'accroissement parallèle des dépenses a été au moins aussi rapide. Or, comme le remarque à ce sujet M. Paul Leroy-Beaulieu, on peut s'expliquer, en ce qui concerne Paris, ce gonflement des budgets par la courbe ascendante de sa population; mais cette excuse ne saurait être alléguée pour Tensemble des autres communes de France, dont la population moyenne n'a pas grandi. C*est donc seulement la contagion de l'exemple, soit de l'exemple des villes qui se copient les unes les autres, rivalisent les unes avec les autres, soit de l'exemple des particuliers qui, dans chacune d'elles, se communiquent les unes aux autres leurs formes nouvelles de besoin et leurs modes nouveaux d'activité, qui peut expliquer cette rapide progression de leurs dépenses et de leurs recettes.

La comparaison des budgets d'ouvriers est très malaisée, car elle donne généralement lieu à peu d'écritures. Ce qu'on peut assurer, c'est que la proportion pour laquelle figurent, dans ces budgets, les dépenses d'alimentation, toujours les plus fortes, va en diminuant : pas aussi rapidement cependant qu'on pourrait le souhaiter. Par exemple, je lis, dans la Théorie du salaue de M. Beauregard, un curieux document, d'où il résulte que, en 1764, à Abbeville, un ouvrier

tisseur dépensait environ 70 p. 100 de ses dépenses totales pour sa nourriture et celle de sa famille ; et je vois que, en 1880, d'après une enquête faite à la Société industrielle de Mulhouse, cette proportion n'est plus que de 61 p. 100, chiffre qui coïncide presque avec un résultat (63 p. 100) déduit d'autres recherches contemporaines relatives à d'autres familles ouvrières. Celte difTérence de quelques unités n'est pas énorme ; elle montre toutefois que l'ouvrier consacre une partie de moins en moins minime de son gain à s'instruire ou se récréer. Il faut s'en réjouir, car c'est là une des plus sûres conditions de paix sociale. — Plus le travail devient, non pas fatigant, mais fastidieux par sa monotonie — réelle ou jugée telle, à raison de la culture de l'ouvrier, — et plus il importe d'accroître le chapitre des récréations et des plaisirs dans le budget des familles ouvrières. Ce chapitre des récréations nous apparaît singulièrement écourté dans tes familles demi-barbares dont Le Play, dans son livre sur les Ouvriers européens, nous vante l'organisation patriarcale ; peut-être en est-il ainsi, parce que le travail de ces artisans est par lui-même assez récréatif, ou semble tel à leur simplicité. Et, si ce chapitre est court, il est drôlement rempli : eau-de-vie, visites au cimetière, etc. Chez les Arabes de Turquie, par exception, je vois figurer, au nombre des récréations, les contes débités par une sorte de trouvère rustique : c'est un des rares côtés oîi l'art apparaisse dans ces existences primitives. — Le mérite de Le Play a été de voir que la question sociale s'était posée aux peuples les plus barbares comme à nous-mêmes, et qu'elle y avait été résolue depuis longtemps ; mais son erreur a été de penser que ces solutions, appropriées à ces phases inférieures de la vie de société, peuvent suffire aux peuples civilisés de nos jours. Les récréations qu'il indique sont devenues manifestement insuffisantes pour rendre heureux l'ouvrier moderne, et notre paix sociale, à nous, réclame des réponses plus compliquées au problème social.

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