CHAPITRE II
Avant d'entrer au cœur de notre sujet, nous avons à ndiquer la place de l'Economie politique parmi les autres sciences sociales, ce qui va nous conduire à passer en revue ^es principales notions dont cette science fait usage et à niontrer jusqu'à quel point elles lui appartiennent en propre. Il s'agira surtout de la plus fondamentale et de la plus vague rfe toutes, la Valeur.
La Valeur, entendue dans son sens le plus large, embrasse ^ science sociale tout entière. Elle est une qualité que nous ^rîbuons aux choses, comme la couleur, mais qui, en réa- 'é, comme la couleur, n'existe qu'en nous, d'une vie toute objective. Elle consiste dans l'accord des jugements collées que nous portons sur l'aptitude des objets à être plus ^ moins, et par un plus ou moins grand nombre de per- ^^Bes, crus, désirés ou goûtés. Cette qualité est donc de espèce singulière de celles qui, paraissant propres à pré- 'ïiter des degrés nombreux et à monter ou à descendre -^te échelle sans changer essentiellement de nature, méri- ^^lle nom de quantités.
Cette quantité abstraite se divise en trois grandes catéî^^ies qui sont les notions originales et capitales de la vie '^ commun : la valeur-vérité^ la valeur-ittilité et la valeur- ^^<^uté. Nous prêtons aux idées, aux informations, aux connaissances scientifiques ou usuelles, et aux signes palpables ^ù elles se matérialisent, tels que les livres, une vérité plus
OU moins grande; aux biens de tout genre, pouvoirs, droits, richesses, une utilité plus ou moins grande ; aux chefs-d'œuvre de Tart et de la nature, aux choses considérées comme sources de voluptés collectives des sens supérieurs affinés par Téducalion sociale, une beauté plus ou moins grande. Aussi bien que TUtililé, la Vérité et la Beauté sont filles de rOpinion, de Topinion de la masse en lutte ou en accord constant avec la raison d'une élite qui influe sur elle. Et, s'il n'y avait pas d'opinion quelque peu unifiée, il n'y aurait nulle notion vraie, c'est-à-dire sociale, de l'idée de vérité, pas plus que de l'idée de beauté, dont le sens individuel même ne serait pas conçu. Le plus ou moins de vérité d'une idée signifie trois choses diversement combinées : le plus ou moins grand nombre, le plus ou moins grand poids social (ce qui veut dire ici considération^ compétence reconnue) des personnes qui s'accordent à l'admettre, et le plus ou moins d'intensité de leur croyance en elle. Le plus ou moins d'utilité d'un objet, d'un produit ou article quelconque, exprime le plus ou moins grand nombre de gens qui le désirent, dans une société donnée et en un temps donné, le plus ou moins grand poids social (ici poids veut dire pouvoir et droit) de ces personnes, et le plus ou moins d'intensité du désir qu'elles en éprouvent. Le plus ou moins de beauté d'une œuvre artistique ou d'une création naturelle dépend aussi de trois facteurs : le plus ou moins grand nombre d'individus qui se plaisent à la vue ou à l'audition de cette œuvre, de cet être, le plus ou moins grand poids social (c'est-à-dire ici goût et culture du goût) de ces personnes, et le plus ou moins d'intensité ou de finesse de leur plaisir. Ces trois facteurs, ici comme plus haut, peuvent varier séparément, et leurs combinaisons infiniment multiples expliquent la complexité du problème esthétique, aussi bien que celle du problème économique, ou juridique, ou politique, et du problème pédagogique ou religieux. Il est facile de voir que la vérité et ïtitilité mènent le
monde social, comme la croyance et le désir ^ auxquels elles correspondent et dont elles sont faites, mènent Tindividu. J'ai cru montrer ailleurs * que la croyance et le désir sont la grande bifurcation psychologique, exprimée souvent en termes moins précis, moins simples et moins élémentaires, comme ceux d'intelligence et de volonté, d'esprit et de conscience; mais, comme point nécessaire d'application ou de visée de ces deux quantités élémentaires de Tâme, il y a les sensations pures, dépouillées par hypothèse de tout jugement implicite et de tout appétit inconscient. Or, le sentir pur est ce qu'il y a de plus incommunicable de personne à personne, et ce dont la similitude d'une personne à l'autre est le plus indémontrable, tandis que la croyance et le désir se transmettent à autrui avec une facilité toujours plus grande et se reconnaissent comme des états d'âme parfaitement semblables (abstraction faite de leurs points divers d'application ou de visée) dans tout le genre humaine. Mais cette chose impossible, la transmission ^et l'assimilation des manières de sentir entre les hommes, TArt l'a tentée, et, passant sur toutes leurs sensibilités mises en vibration son magique archet, les disciplinant, les accordant par Timposition douce des sensations plus exquises de l'artiste qui se répandent contagieusement dans son public, il a socialisé les sensibilités, comme la religion ou la science les intelligences, comme la politique ou la morale, les volontés. Ainsi, suprême couronnement de la logique et de la léléologie sociales qui vont harmonisant en un système d'idées ou d'actions les esprits et les cœurs des hommes, est née l'esthétique qui travaille à accorder et systématiser leurs goûts.
Ce sont là les trois maîtresses branches, très inégalement développées, de la science sociale. Si elle était achevée et mûre, elle présenterait à la fois ces trois théories complètes : 1** la théorie des vérités, ou, si l'on aime mieux,
(1) Voir notamment, dans VOpposUion universelle le chapitre relatif aux oppositions psychologiques.
Tarde. — Psych. écon. I. — 5
des lumières^ qui se subdivisent en plusieurs espèces, telles que connaissances linguistiques, fois religieuses, confiances enthousiastes, connaissances scientifiques ; 2° la théorie des utilités, ou, si Ton veut, des biens, qui comprennent les poMvoiVs, les droits, les mérites, les richesses ; 3*" la théorie des beautés, qui se décomposent en autant d'espèces distinctes qu'il y a de variétés des beaux-arts et de la littérature. Dans un autre ouvrage*, j'ai essayé de faire voir que la sociologie, comme toute science, offre trois aspects différents, suivant qu'on la considère au point de vue de la répétition de ses phénomènes, ou de leur opposition^ ou de leur adaptation. Cette division tripartite ne fait pas double emploi avec celle que je viens d'indiquer, elle lui est perpendiculaire pour ainsi dire : chacune des trois branches de la sociologie se montre à nous sous les trois aspects dont il s'agit, comme nous le verrons bientôt.
La caractère quantitatif de tous les termes que je viens d'énumérer est aussi réel que peu apparent ; il est impliqué dans tous les jugements humains^. Il n'est pas d'homme, il n'est pas de peuple qui n'ait poursuivi, pour prix de ses efforts acharnés, un certain accroissement ou de richesse, ou de gloire, ou de vérité, ou de puissance, ou de perfec-
(1) Lois sociales, Paris, F. Alcan, 1898.
(:à) Toute époque, toute civilisation, d'après Nietzche — et c'est là une de ses nieilleurcs considérations — a ce qu'il appelle « une table des vcUeurs ». Par exemple, elle estime que « la vérité est supérieure à Terreur, ou qu'un acte miséricordieux est préférable à un acte de cruauté ». (V. Lichtenberger. Philosophie de Nielszche,) Un groupe;des jugements comparatifs de ce ^enro constitue le caractère propre d'une phase de Phumanité. « La détermination de.cctte table des valeurs, et en particulier la fixation des plus hautes valeurs, est le fait capital de l'histoire universeUe, puisque cette hiérarchie des valeurs détermine les actes conscients ou inconscients de tous les individus et motive tous les jugements que nous portons sur leurs actes. » Et Ton sait que, d'après le fameux philosophe, « la table des valeurs actuellcuàent reconnue par les civilisations européennes est mal faite ot demande à Hve revisée ». On ne saurait contester à Nietzche ni rcxistonco ni l'importance capitale de cette table des valeurs dont il parle. Mais elle suppose, avant tout, qu'il existe des quantités sociales. Car, pour t|u'uno chose puisse ôtre réputée plus ou moins qu'une autre, ne faut-il pas qu'elles aient une commune mesure? — 11 faut donc admettre des quan tiith sociales.
lion artistique, et qui ne lutte contre le danger d'une diminution de tous ces biens. Nous parlons tous et nous écrivons comme s'il existait une échelle de ces diverses grandeurs, sur laquelle nous plaçons plus haut ou plus bas les divers peuples et les divers individus et les faisons monter ou descendre continuellement. Tout le monde est donc implicitement et intimement persuadé que toutes ces choses, et non pas la première seule, sont de vraies quantités, au fond. Méconnaître ce caractère vraiment quantitatif, sinon mesurable en droit et en fait, du pouvoir, de la gloire, de la vérité, de la beauté, c'est donc aller contre le sentiment constant du genre humain et donner pour but à Teffort universel une chimère. Cependant, de toutes ces quantités, une seule, la richesse, a été saisie avec netteté comme telle, et a paru digne, par suite, d'être l'objet d'une science spéciale : l'Economie politique. Mais, quoique cet objet, en effet, à cause de son signe monétaire, se prête à des spéculations d'une précision plus mathématique, parfois même illusoire, les autres termes aussi méritent d'être étudiés chacun par une science à part. Toutes ces sciences, hâtonsnous de le dire, rentrent les unes dans les autres, quoique séparables en théorie. On s'explique par là, et on excuse parfaitement la prétention que l'Économie politique a longtemps affichée d'être la science universelle des sociétés. De fait, il n'est rien, en fait de valeur sociale, ni vérité, ni pouvoir, ni droit, ni beauté quelconque, qui ne puisse être envisagé comme richesse, comme ayant une valeur vénale. Mais l'économiste néglige de voir qu'il n'est pas de richesse non plus, agricole ou industrielle ou autre, qui ne puisse être considérée au point de vue des connaissances qu'elle implique, ou des pouvoirs qu'elle donne, ou des droits dont elle est le fruit, ou de son caractère plus ou moins esthétique ou inesthétique. Le savant, le prêtre, l'artiste, le politicien, le juriste, etc., tous ceux qui traitent de l'une des trois branches de la valeur sociale ou de leurs sous-branches,
auraient donc les mêmes titres que réconomîste au caractère d'universalité dont il a revendiqué le monopole. Ajoutons que le côté théorique et le côté esthétique de tous les biens vont se développant de plus en plus, non pas aux dépens, mais au-dessus de leur côté utilitaire. Mots, dogmes ou rites, connaissances, droits, pouvoirs, noblesse, gloire, ont pu d'abord n'être recherchés que comme utilités ; mais ils le sont aussi, et toujours davantage, comme objets de connaissance, comme vérités, et comme moyens d'expression artistique, comme beautés.
Quoi qu'il en soit, l'Économie politique, ainsi entourée, perdrait, il est vrai, son mystérieux isolement de bloc erratique déposé dans le désert de la sociologie encore à naître par les métaphysiciens ou les logiciens, mais elle y gagnerait d'apparaître à sa vraie place en science sociale, et de voir ses notions usuelles, ses divisions, ses théories, contrôlées par les sciences-sœurs qui s'éclaireraient de sa lumière et Téclaireraieut de la leur. Examinons d'abord quelquesunes des principales notions dont elle fait usage et voyons si elles ne peuvent pas servir, si elles ne servent pas déjà, à tracer les premiers délinéamenls d'autres rameaux de la sociologie générale. En tête de ces notions, plaçons, comme nous l'avons dit, la valeur, ajoutons-y celle de monnaie, oollos de travail, d'échange, de propriété, de capital, d'association.
Mais, avant tout, disons, ce qui ne peut être contesté, que la question de la population n'appartient pas en propre aux économistes. Elle appartient aussi bien aux politiques, aux juristes, aux moralistes, aux esthéticiens mêmes, ainsi qu'aux liniruîstos et aux mvtholoeues. Chacun de ces groupes do savants se pose à sa manière le problème soulevé par la tnulancc de la population à croître en progression géométrique. Il s'agit, pour l'économiste, d'étudier les rapports de cette tendance avec la production des substances et dos autres richesses, et de chercher les moyens pratiques
soit de la réfréner dans la mesure où elle semble nous menacer — à tort ou à raison — d'un danger formidable, soit de faire que la production marche aussi vite ou plus vile que la population, par la substitution, notamment, de la grande à la petite industrie, de la grande à la petite culture. 11 s'agit, pour la politique, de voir les rapports de cette même tendance avec la puissance des Etats, et de lever les obstacles qui s'opposent à sa réalisation en présence des nations rivales où elle est moins entravée. Il pourrait aussi se préoccuper de voir grandir le pouvoir de Topinion, et spécialement celui des célébrités et des popularités de tout genre, à mesure que la population augmente. Le légiste sait aussi, ou doit sayoir, que par telles ou telles institutions on peut stimuler ou amortir le progrès de la population, et que ce progrès, d'autre part, Toblige à des remaniements législatifs et judiciaires. Le moraliste ne peut ignorer que le Devoir se transforme à chaque grand accroissement numérique d'un groupe d'abord étroit, qui, de la morale de clan, passe à la morale de cité puis de grande nation, et de la pratique de la vendetta ou de Thospitalilé traditionnelle au sentiment large de la justice et à la religion de l'humanité. Il devrait donc se réjouir des progrès de la population, s'il ne voyait aussi les populations se heurter en progressant et les guerres d'extermination naître de là. Enfin, le linguiste, le mythologue, l'esthéticien, ont à noter le lien qui existe entre le progrès ou le déclin de* la population, c'est-à-dire les stimulants ou les obstacles historiques que rencontre sa tendance à progresser géométriquement, et les transformations de la langue, de la religion, de l'art.
Le problème se complique, pour chacun d'eux, si Ton remarque que la tendance en question est ou se révèle très inégale non seulement dans les diverses populations, mais dans les diverses couches de chacune d'elles et dans leurs générations successives. La question de savoir si les popu-
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lations et si les couches de la population les plus fécondes sont ou ne sont pas les plus inférieures, les plus mal douées, est d*une importance suprême au point de vue de Tavenir social envisagé sous tous ses aspects. Ce grand problème de la population, si multicolore et si changeant, chevauche à la fois, pour ainsi dire, sur la biologie et la sociologie. L'Economie politique n a donc point le droit de l'accaparer.
Mais revenons à l'idée de valeur. Je dis quelle s'applique aux objets quelconques, hommes ou choses, considérés comme ^'isés par raltenlion et la croyance du public, aussi bien qu^aux objets quelconques, hommes ou choses, considérés comme visés par le désir du public. Je dis, en d'autres termes, qu'elle est applicable au plus ou moins de « vérité générale » des connaissances dont une société compose son trésor intellectuel, de même qu'au plus ou moins d'utilité générale des richesses et des autres biens qui forment l'outillage de son activité volontaire. Au nombre de ces connaissances, de ces /umières, il faut bien se garder d'omettre, à côté des groupes de connaissances qui constituent sa foi religieuse, sa foi linguistique et sa foi scientifique, sans compter sa foi politique, sa foi juridique et sa foi morale, cette grande constellation de célébrités, de crédits, de gloires, de popularités qui sont allumés par ses actes de foi ou de confiance personnelle en certains hommes à raison de leurs talents ou de leurs vertus supposés.
Or, la gloire d'un homme, non moins que son crédit, non moins que sa fortune, est susceptible de grandir ou de diminuer sans changer de nature. Elle est donc une sorte de quantité sociale. Il serait intéressant de mesurer avec une certaine approximation, moyennant des statistiques ingénieuses.
pour chaque espèce de célébrité, celte quantité singulière *. Le besoin d'un gloriomètre se fait sentir d'autant plus que les notoriétés de toutes couleurs sont plus multipliées, plus soudaines et plus fugitives, et que, malgré leur fugacité habituelle, elles ne laissent pas d'être accompagnées d'un pouvoir redoutable, car elles sont un bien pour celui qui les possède, mais une lumière^ une foi, pour la société. Distinction qu'il y a lieu de généraliser. La confiance générale est, pour l'individu qui l'inspire, une grande force, un grand moyen d'action; mais, pour le public qui l'éprouve, elle est une profonde tranquillité d'âme, une fondamentale condition d'existence. Quand une armée perd la foi en ses chefs, c'est aussi lamentable pour elle que pour eux, quoique diversement. Eux deviennent impuissants ; elle inexistante. — Le problème que je pose est, d'ailleurs, des plus malaisés à résoudre, quoique non insoluble en soi. La notoriété est un des éléments de la gloire ; elle peut se mesurer facilement par le nombre d'individus qui ont entendu parler d'un homme ou d'un de ses actes. Mais V admiratioriy autre élément non moins essentiel, est d'une mesure plus complexe. 11 y aurait à la fois à compter le nombre des admirateurs, à chiffrer l'intensité de leurs admirations, et à tenir compte aussi — ce serait là le hic — de leur valeur sociale très inégale. Comment ne pas regarder le suffrage de trente ou quarante personnes de l'élite, en chaque genre d'élite, comme bien supérieur à celui de trente ou quarante individus pris au hasard dans une foule ? Mais comment préciser
(1) J'ai dit ailleurs (Logique sociale^ chapitre sur TEsprit social) que, en psychologie sociale, la gloire tenait la place de la conscience, du moi, en psychologie individuelle. Cette manière de voir n*est nullement inconcili£j}le avec celle qui vient d'être indiquée, et d'après laquelle les gloires font partie des « vérités » nationales. La gloire — et j'entendais par là la notoriété maxima à chaque moment, notoriété favorable ou défavorable — est la simultanéité et la convergence des attentions, des jugements, portés sur un homme ou sur un fait qui devient dès lors notoire ou glorieux, et cet état vif de Topinion est en quelque sorte un état de conscience national. Mais chacun de ces faits ou de ces hommes constitue pour le public une connaissance, une vérité. C'est le côté objectif du phénomène dont la gloire est le côté subjectif.
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numériquement cette supériorité-là? Si ardu que soit ce problème (que certains anthropologîstes simplifient fort, en le réduisant à mesurer Vindice crânien, le plus ou moins de dolicho ou de brachy-céphalie)^ il faut bien qu'il soit susceptible d'une solution, puisqu'en fait il est résolu tous les jours, dans tous les examens universitaires ou administratifs, pour l'appréciation comparée du mérite des candidats.
Ce n*est pas la gloire seulement, c'est la noblesse, c'est le crédit, qui donne à un homme « de la valeur ». Le plus ou moins de noblesse était évalué avec beaucoup de finesse et un discernement délicat des nuances dans les salons de l'ancien régime. Cependant, la noblesse semble comporter bien plutôt des types différents que des degrés inégaux. On les classait malgré tout : dans chaque lyp© de noblesse, soit de robe, soit d'épée, ou dans chacun de leurs sous-types, le degré de noblesse d'un homme se mesurait à Tancienneté et à l'illustration de son nom, c'est-à-dire au nombre et à la valeur sociale des gens qui le savaient noble, et au nombre de générations qui l'avaient réputé tel, avec plus ou moins de respect. La noblesse est une sorte de notoriété héréditaire, de croix d'honneur apportée en naissant*. La richesse est quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus aisément mesurable ; car elle comporte des degrés infinis et fort peu de* types différents, dont la différence va s'effaçant. En sorte que la substitution graduelle de la richesse à la noblesse, de la ploutocratie à l'aristocratie, tend à rendre Tétat social plus sujet au nombre et à la mesure.
Le crédit d'un homme, né de la croyance du public en lui, estpour lui un grand moyen d'action, comme, pour le public, une grande sécurité, apparente ou réelle. Et les économistes ont raison de parler du crédit. Mais le crédit financier d'un
(1) De la noblesse, comme de la gloire, il convient de remarquer qu'elle est une force, un moyen d'action, pour celui qui la possède, mais qu'elle est une foi, une paix, pour le peuple qui l'admet, et qui, en y croyant, la crée.
homme, le seul dont ils s'occupent, n'est pas le seul dont il y ait à s'occuper. La confiance qu'un citoyen suscite, comme homme d'Etat, comme général, comme savant, comme artiste, est un crédit moral, tout autrement important que la confiance de quelques banquiers en sa solvabilité.
Comment naît, comment grandit le crédit d'un homme sous toutes ses formes, ou sa célébrité et sa gloire ? Il vaut bien la peine de s'intéresser à ces divers genres de production^ aussi bien qu'à la production des richesses et de leur valeur vénale. Et peut-être ces sujets plus neufs se prêtentils à des considérations qui ne sont pas inférieures en généralité ni en exactitude à celles que les économistes ont décorées du nom de lois. S'il y a des « lois naturelles » qui règlent ia fabrication de tels ou tels articles en plus ou moins grande quantité, et la hausse ou la baisse de leur valeur vénale, pourquoi n'y en auraient-ils pas qui régleraient l'apparition, la croissance, la hausse ou la baisse de l'enthousiasme populaire pour tel ou tel homme, du loyalisme monarchique d'un peuple, de sa foi religieuse, de sa confiance en telles ou telles institutions ? Il y en a, assurément, mais non pas celles que les économistes ont formulées. Je prétends que tout ce qu'on a le droit de légiférer ici consiste en imitations rayonnantes de proche en proche à partir d'initiatives individuelles, en rencontres de ces rayonnements imitatifs et en conflits ou accords logiques qui résultent de leurs interférences, comme je l'ai abondamment expliqué ailleurs. Par exemple, la célébrité d'un homme naît quand les premiers hommes qui ont découvert ou imaginé un talent parviennent à faire partager leur admiration dans leur entourage qui la propage au dehors, et ainsi de suite, jusqu'à ce que cette expansion admirative se heurte à des âmes déjà remplies d'une admiration rivale et contradictoire qui elle-même est née et agrandi semblablement. Autant de chocs, autant de combats intérieurs où le plus fort des deux sentiments antagonistes, — le plus fort, parce qu'il se sait ou se croit partagé
par le plus grand nombre d'autres hommes ou par des hommes d'un plus grand poids — remporte sur l'autre. Le crédit moral ou financier d*un homme naît et croit de même, il s arrête et rétrograde en vertu des mêmes causes. Quant à la fameuse loi de t offre et de la demande^ qui serait le principe suprême de la détermination des valeurs» on a démontré depuis longtemps, depuis les critiques de Gournot à ce sujet, Tinsignifiance de sa portée, si on Tentend au sens vague et indéterminé, le seul où elle soit à peu près vraie, et les erreurs où elle conduit si, lentendant au sens précis, on se risque à la presser un peu. Voilà pour le domaine économique. Mais, si Ton s'avisait de l'exporter dans les domaines voisins, ce serait bien pis. Qu'on essaie d'expliquer par elle les variations de la valeur-foi, de la valeur-confiance, de la valeur-gloire, de la valeur-crédit même. On sait assez bien comment, c'est-à-dire par prédications enflammées et contagieuses d'apôtres, est née en chaque pays d'Europe, s'est propagée et s'est consolidée au moyen âge, la foi chrétienne. On sait encore mieux par quelles causes, — par propagations des idées scientifiques successivement découvertes, et jugées contraires aux dogmes — la foi religieuse, en chaque peuple, a décliné, et par quelles causes opposées, — par prédications nouvelles de nouveaux apôtres apportant de nouveaux arguments — elle s'est ravivée ici ou là^ Qu'est-ce qui ressemble, en ces contagions et en ces conflits d'exemples, au rapport inverse entre une offre et une demande ? De quelle offre, de quelle demande peut-il être question ici ? On voit donc que cette loi soi-disant fondamentale de la valeur, ne pourrait jamais être, fût-elle
(1) Les prêtres et les religieux ont étudié les facteurs de la production (lisez reproduction) des croyances, des « vérités », avec non moins de soin que les économistes la reproduction des richesses . Ils pourraient nous donner des leçons sur les pratiques propres à ensemencer la foi (retraites, méditations forcées, prédications) et sur les lectures, les conversations, les genres de conduite qui Taffaiblissent. Les journalistes commencent èi être très forts aussi dans Tart d'attiser l'enthousiasme et les gloires de leur parti.
applicable à la valeur vénale, qu'une loi secondaire et spéciale. Mais la valeur vénale elle-même récuse son autorité. Les économistes ont donné le nom de marché au domaine géographique et social où est circonscrit le système des valeurs vénales solidaires les unes des autres et où règne l'uniformité de prix. Qu'est-ce qui correspond au « marché » en fait de valeurs morales, de valeurs scientifiques ou artistiques ? Ne serait-ce pas la société dans le sens étroit du mot, le « monde » où la conversation roule sur les mêmes sujets, où Ton a reçu une instruction et une éducation communes ? Il est à remarquer que en vertu de la nature rayonrmnte de l'imitation en tout genre d'exemples, les sociétés tendent toujours à déborder leurs limites et à s'étendre sans cesse, comme les marchés^ si, comme ceux- <^ï, elles n'y parviennent pas toujours. En d'autres termes, e champ de l'opinion va s'unifiant et s'élargissant S et, avec le Sien, celui des valeurs sociales de toute sorte dont elle est ^ â-tne. Cette extension de la valeur en surface n'est pas, d'ail- ^^lirs, sans compensation ; et, pendant qu'elle s'accomplit^ ^^le s'accompagne d'une instabilité plus grande de la valeur, ^^ntles changements sont plus rapides à mesure que son uniformité est plus étendue. L'observation est facile à véri- W par nos cours publics, où Ton voit les Bourses des capitales du monde entier présenter, le même jour, des cotes de moins en moins inégales, mais, d'une époque à Taulre, des variations plus profondes, — quoiqu'une tendance à la consolidation des cours se laisse déjà apercevoir parce que l'œuvre d'uniformisation des cours est bien près d'être achevée. — Mais ce qui est vrai de la valeur vénale l'est aussi bien de la valeur-gloire, de la valeur-popularité, de la valeurautorité, qui, de plus en plus facilement étendues, sont de moins en moins durables *.
(\) Voir notre ouvrage sur V Opinion et la foule. Paris, F. Alcan, 1901.
(2) Il n'y a pas de Bourse de la valeur littéraire des écrits, de la valeur artistique des peintures, etc., mais elle tend à se former par le groupe-
Sur la hausse ou la baisse de la valeur, dans lous les sens du mol, Taction de la presse, qui est un puissant agent de rimilation, est indéniable. Elle agit sur les variations de la valeur vénale, par les informations de la Bourse, par les réclames de tout genre, directes ou indirectes, insinuées en entrefilets captieux ; sur les variations de la valeur littéraire ou scientifique des livres, par ses revues de la littérature ou des sciences ; sur les variations de la valeur morale ou esthétique des œuvres quelconques, des produits quelconques, par l'ensemble des idées qu'elle préconise ; sur les variations de la valeur des personnes, et en particulier, de leur réputation et de leur gloire, par ses diffamations ou ses apologies, par ses encensements redoublés ou ses conspirations du silence.
Ce qui est manifeste aussi. c*est que le développement de la presse a pour effet de donner aux valeurs morales un caractère de quantité de plus en plus marqué et propre à justifier de mieiLx en mieux leur comparaison avec la valeur d'échange. Cette dernière, qui devait être bien confuse aussi dans les siècles antérieurs à l'usage courant de la monnaie, s'est précisée à mesure que la monnaie s'est répandue et unifiée. Alors elle a pu donner naissance, pour la première fois, à l'économie politique. De même, avant la Presse quotidienne, les notions de la valeur scientifique ou littéraire des écrits, de la célébrité et de la réputation des personnes, restaient assez vagues, car le sentiment de leurs accroissements et de leurs diminutions graduels pouvait naître à peine; mais, avec les développements de la presse, ces idées se précisent, s'accentuent, deviennent dignes de servir d'objet à des spéculations philosophiques d'un nouveau genre. La Presse, en effet, en se répandant, tend à rendre plus nombreux et plus semblables les exem-
ment des critiques littéraires, des critiques d'art, dans les capitales, et par les académies, dont la première destination était, ce semble, de remplir cet office de Bourse morale et esthétique, en servant de métronome à l'opinion.
plaires des jugements individuels dont Tensemble s'appelle rOpinîon, et à rendre plus égale ou moins inégale d'un individu aux autres l'intensité de Tadhésion de chacun d'eux à chacune des idées qu'elle leur suggère. Ce sont là les deux facteurs principaux dont la gloire d'un homme ou celle d'un livre est le produit.
Pas plus que l'idée de la valeur, l'idée de la monnaie n'est du domaine exclusif des économistes. La monnaie sert de mesure aux richesses surtout, mais non pas à elles seules. D'abord, par le fait même qu'elle est le mètre des richesses, qui sont telles en tant que satisfaisant des désirs et jugées propres à les satisfaire, elle est aussi bien le mètre de ces désirs et de ces croyances. Tout aussi bien elle peut servir à mesurer avec une certaine approximation, par le chiffre comparé des legs pieux, des dons faits au clergé ou aux ordres monastiques, à diverses époques, les attiédissements ou les réveils des croyances religieuses et des mystiques désirs ; par les recettes comparées des théâtres où l'on joue les pièces de diverses écoles, la vogue plus ou moins grande de ces formes de l'art; par une bonne statistique de la librairie (si elle pouvait être faite, desideratum énorme), le succès relatif des divers genres d'écrits et des divers écrivains qui les représentent, ainsi que ses variations successives, qui nous renseigneraient sur celles de l'esprit public, etc. La monnaie est donc le mètre universel des quantités sociales, et non pas seulement des richesses \
On peut faire cette remarque générale : en tant que mesure des richesses, la monnaie n'a trait qu'à des échanges, ventes ou achats ; mais, en tant que mesure des croyances
(1) II y a bien d'autres mètres : chaque espèce de statistique en est un. La hausse ou la baisse de la popularité d'un homme public se mesure assez exactement par la statistique électorale .
considérées à part des désirs, elle a trait surtout à des donations OU encore à des vols. C'est par des munificences, par des générosités en faveur d'œuvres scientifiques, ou littéraires, ou philanthropiques, ou patriotiques, par des souscriptions à des statues ou à des manifestations quelconques, que chacun de nous exprime la nature et la force des convictions qui dominent sa vie, des lumières qui constellent son ciel intérieur. C'est par ses dépenses désintéressées aussi qu'il révèle le degré de son admiration esthétique. Quelquefois même c'est par des vols où se montre la perversion d'un esprit sectaire, l'aberration et la profondeur de ses convictions passionnées.
Et, de fait, la donation et le vol sont des notions morales, étrangères en soi à l'économie politique, mais ïéchange est une notion proprement économique. C'est par métaphore ou abus de langage qu'on dit de deux interlocuteurs qu'ils (( échangent leurs idées » ou leurs admirations. Échange, en fait de lumières et de beautés, ne veut pas dire sacrifice, il signifie mutuel rayonnement, par réciprocité de don, mais d'un don tout à fait privilégié, qui n'a rien de commun avec celui des richesses. Ici, le donateur se dépouille en donnant; en fait de vérités, et aussi bien de beautés, il donne et retient k la fois. En fait de pouvoirs, il fait quelquefois de même : le roi d'ancien régime délègue son pouvoir judiciaire sans jamais s'en dessaisir. — Aussi le liljre-échange des idées, des croyances religieuses, des arts et des littératures, des institutions et des mœurs, entre deux peuples, ne saurait-il, en aucun cas, encourir le reproche qu'on a souvent adressé au libre-échange de leurs marchandises, d'être une cause d'appauvrissement pour l'un d'eux. En revanche, et par cela même qu'il est une addition réciproque, non une substitution, il suscite soit des accouplements féconds, soit des chocs meurtriers, entre les choses hétérogènes qu'il fait se confronter. 11 peut donc faire beaucoup de mal, quand il ne fait pas beaucoup de bien. Et, comme ce
LA VALEUR ET LES SCIENCES SOCLiLES 79
libre-échange intellectuel et moral sert toujours tôt ou tard d'accompagnement au libre-échange économique, on en peut dire autant de celui-ci, qui, s'il pouvait être séparé de l'autre, serait ordinairement aussi inefficace qu'inoffensif. Mais, je le répète, ils sont inséparables, et, pour être durable indéfiniment, un tarif prohibitif doit se doubler d'un Index^ ce prohibitionnisme ecclésiastique.
Les idées de perte et de gain sont applitîables aux connaissances, comme aux richesses, quoique l'idée d'échange ne convienne proprement qu'à celles-ci. La mémoire humaine a une capacité limitée, la conscience attentive a un champ des plus étroits. Donc, toute idée nouvelle qui entre dans ce champ, apportée par la conversation, le livre ou le journal, en chasse une autre dont elle prend la place. Expulser n'est pas échanger. On a gagné une idée, on en a perdu une autre. A-t-on plus perdu que gagné ? C'est la question du Progrès. Elle est insoluble si Ton n'accorde qu'il y a une commune mesure des deux idées. L'opinion finit, dans les cercles instruits, par prêter aux idées elles-mêmes, aux théories, aux connaissances, un classement hiérarchique par ordre d'importance, oîi les mieux démontrées (les plus croyables) et les plus fécondes en applications (les plus désirables) passent avant les moins démontrées et les moins fécondes. Quant à savoir si, de deux théories dont l'une est mieux prouvée mais moins applicable et dont l'autre est plus applicable mais moins prouvée, la première ou la seconde vaut davantage, a plus de vérité^ c'est là une difficulté très délicate, non insoluble toutefois, pas plus que ne le sont les problèmes de physique oîi des quantités hétérogènes, telles que la masse et la vitesse, entrent en combinaison.
La notion de propriété est-elle applicable à toutes les acceptions de la valeur ? Peut-être, mais pas dans le sens où les économistes l'entendent comme les juristes, celui de libre disposition. En ce sens, un homme n'est pas plus proprié-
taire de sa réputation, de sa gloire, de sa noblesse, de son crédit, qu'il nTî Test de ses membres, dont il ne saurait se dessaisir — comme membres vivants — en faveur d autrui. 11 n'a donc pas à redouter d'expropriation pour ces valeurslà, les plus importantes de toutes, les plus impossibles à nationaliser. Est-il même propriétaire de ses sensations? Non, car elles sont essentiellement incommunicables à volonté et par la parole. 11 Test un peu plus de ses convictions et de ses passions, qu'il peut communiquer en les exprimant ; mais, comme nous venons de le dire, en les répandant il ne s'en dépouille pas ; il ne les affaiblit pas même, il les fortifierait plutôt dans son propre cœur par cette expansion hors de lui-même. Les idées que vous avez découvertes, vous les possédez d'une tout autre façon que les richesses que vous avez fabriquées, les eussiez-vous inventées et fabriquées le premier. Vos découvertes et vos inventions, vous lès possédez d'autant plus, ce semble, que vous les propagez davantage par la conversation et le discours. Quant aux richesses que vous avez créées, si vous les avez transmises par rechange ou la vente, elles ne vous appartiennent plus. Vous continuez, il est vrai, si vous en êtes l'inventeur, à posséder leur idée même et le mérite de l'avoir trouvée, mais c'est en tant que vérité et célébrité, non en tant qu'utilité. La distinction reste donc justifiée, car elle repose, au fond, je le répète, sur celle des états de l'âme rf'prvsentalifs^ qui sont transmissibles par leur expression verbale, et des états de Tàrae affectifs^ qui sont, comme tels, intransmissibles verbalement. La merveille de l'art est de rendre transmissibles, par l'expression vive qu'il en donne, et qui alors est jugée belle, non pas les sensations et les sentiments, il est vrai, mais leur image, et de socialiser de la sorte, d'apprivoiser en quelque sorte, ces états de Tâme individuels et sauvages par nature.
L'idée de travail, cela est clair, n'appartient pas en propre il l'économiste. Est travail tout effort humain en vue d'un
but, que ce but soit la production ou Tacquisition des richesses, ou du pouvoir, ou du savoir, ou de la célébrité, ou de la beauté. Ce qui appartient en propre à la théorie des richesses, c'est l'emploi abusif de l'idée du travail qu elle est trop portée à regarder comme la source unique (y compris le capital, travail accumulé suivant elle) des valeurs spéciales étudiées par elle. Nul juriste n'a commis Terreur de dire que le travail est Tunique source des droits, et le politique sait bien que le pouvoir d'un homme ou sa popularité sont le fruit de la chance plus que de TefFort, qu'ils naissent plutôt d'une convenance accidentelle entre la nature de cet homme et les besoins de son temps et de son pays que d'une persévérance opiniâtre. Le professeur, de son côté, ^ 'aura jamais Tidée de penser que Tacquisition des connaissauces ou la production de beaux tableaux et de belles sta- ^-Ues sont proportionnelles chez ses élèves à leur application. ■l y a une autre erreur que l'Économie politique a toujours ^^tnmise et. qu'elle est seule à commettre, c'est celle qui Consiste à ne pas distinguer, à l'égard de l'importance du ^^avail, entre la création d'un nouveau genre de richesses ou ^'un nouveau perfectionnement d'une richesse ancienne, et ^e qu'elle appelle Idi production^ mais ce qui, en réalité, n'est . que la reproduction de cette richesse à l'exemple contagieux du premier créateur. Le travail reproducteur et copiste de l'ouvrier, de l'élève, du disciple en tout genre, est ingrat et pénible, et, dans une certaine mesure, malgré l'inégalité des talents, son résultat se proportionne à son intensité et à sa durée. Mais le travail joyeux du créateur, du producteur véritable, n'en est pas un à vrai dire, et c'est justement, je crois, que j'ai opposé Tinventeur au travailleur*. L'inventeur peut avoir passé des années et des années à travailler péniblement sans rien trouver, et tout ce travail-là est
(1) J'ai développé cette opposition, il y a longtemps, en 1885, dans un article intitulé Darwinisme naturel et Dmvvinisme social, publié par la Revue philosophique^ . , . , .
Tarde. -- Psych. écon. I. — 6
perdu ; quand l'idée a lui, toute cette peine est oubliée, et, brève ou longue, ne compte plus, noyée dans sa joie laborieuse. Et c'est sa joie, non sa peine, qu'on lui paie. Et sa joie, bien plus que sa peine, pourrait servir à mesurer la valeur sociale de son invention.
L'idée du capital a-t-elle un sens en dehors de la théorie des richesses? Oui, mais si Ton veut la généraliser, il faut Tentendre en un sens différent de ses acceptions scolaires, d'ailleurs confuses et inconciliables. Disons d'abord que le capital doit être conçu comme une condition sine qtiâ non de la reproduction des richesses, et aussi bien des pouvoirs^ des droits, des connaissances, des célébrités, des beautés- Mais cette condition quelle est-elle ? Dirons-nous que c'esi l'existence d'un outillage, d'un outillage d'école ou d'atelier:^ artistique aussi bien que d'un atelier industriel ou de ferme î^ Mais cette condition, qui n'est pas universelle, puisqu'on ne^ voit rien d'analogue pour la reproduction des pouvoirs, des^ droits, des popularités, des célébrités, n'est pas non plu* absolument indispensable là où elle apparaît. Â la rigueur, ^ s'il n'a pas d'outils, l'ouvrier des champs s'en fabriquerai avec d'autres outils plus simples, ou même avec setf doigts ; le peintre, s'il n'a ni couleurs ni pinceaux, parvien — dra à s'en faire aussi; mais à une condition, nécessaire celle-là et seule nécessaire : c'est que l'un et l'autre auronir déjà vu et vu faire des outils pareils qu'ils prendront pour modèle, à moins que, n'en ayant jamais vu, ni vu faire, ils les inventent. D'autre part on aura beau leur mettre en mains des outils tout fabriqués, ils ne pourront s'en servir s'ils ne Tout déjà appris, c'est-à-dire si, en regardant leur patron ou leur maître, ils n'ont tâché de se modeler sur lui. L'essentiel, ici, est donc qu'on ait ou qu'on ait eu sous les yeux un type d'action qu'on puisse reproduire à plus ou moins d'exemplaires pour arriver à reproduire un type d'oeuvre qu'il faut aussi voir ou avoir vu. La distinction du capital et du travail se ramène ainsi, au fond, à celle d'un modèle et
d'une copie, et Ton voit que, à ce point de vue, il est facile de la généraliser. 11 n'est pas de pouvoir politique, judiciaire, sacerdotal, qui n ait été conféré et. répandu à l'exemple d'un type traditionnel ou d'un type étranger, et suivant un procédé électoral, ou autoritaire, ou sacramentel, copié de même sur un premier modèle antérieur ou extérieur. Il n'est pas de droit qui, pour se propager, n'exige des modèles analogues. Il n'est pas de beauté littéraire ou artistique qui ne soit en partie (car en partie aussi, elle est ou prétend être modèle à son tour) composée d'imitations d'œuvres et de procédés magistraux. Il n'est pas de gloire qui ne soit faite de manifestations rituelles calquées sur un type ancestral ou importé, applaudissements, bouquets offerts, sonnets en Italie, chansons ailleurs, etc., et d'où résulte une illustration d'un certain genre qui rentre dans un type déjà connu. Partout s'impose, comme condition seule indispensable de la reproduction, de ce que les économistes appellent la production, l'existence et la connaissance de modèles, qui par- ^^ut sont fournis par des inventions, par des initiatives indi- ^duelles. Le groupe des inventions connues dans un pays Constitue son véritable capital, capital qui s'accroît de deux ïîttanières bien distinctes : par le grossissement de ce groupe, ou par la diflTusion de la connaissance qu'on en a.
Que dirons-nous de la division du travail^ autre notion aisée à exporter hors de l'économie politique, si ce n'est que les économistes lui ont souvent prêté les précieux avantages qui reviennent, en réalité, à l'harmonie des travaux ? La division des richesses, leur différenciation toujours croissante au cours de la civilisation, et correspondant à celle des besoins, à la complication de notre psychologie raffinée, a par elle-même une tout autre portée que la division des travaux destinés à les reproduire. De môme, la division des pouvoirs, leur complexité croissante, a une signification tout autrement importante que la division ou même la coalition des efforts en vue d'arriver au pouvoir. Il y a aussi
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une division des gloires, une multiplicité et une différence toujours grandissantes des célébrités et des notoriétés, et elle mérite beaucoup plus d'êlre signalée à Taltention que la division des efforts pour parvenir à se faire connaître. C'est en se spécialisant dans un travail unique, bien plus que par la diversité des travaux, qu'on arrive à s'illustrer. Non pas que cette diversité soit sans importance, mais, pour atteindre à la gloire, à la popularité, au pouvoir, au savoir, à la perfection esthétique, aussi bien qu'à la fortune, ce qui importe avant tout, c'est l'harmonie des travaux, la convergence des efforts. Il est vrai que l'harmonie des travaux suppose leur division, mais elle est loin de lui être proportionnelle, et elle peut s'accroître sans que celle-ci augmente ou même pendant qu'elle diminue. Il se pourrait fort bien qu'une meilleure « organisation du travail » dans l'avenir fût liée à une moindre division du travail, ce qui ne serait pas un mal ; mais, si par hasard elle s'accompagnait aussi d'une moindre différenciation des richesses, ce serait autrement fâcheux.
C'est par V association consciente ou inconsciente, rassemblée ou dispersée des travailleurs que s'opère la solidarité des travaux. Est-il nécessaire d'insister pour montrer que l'idée d'association n'est pas du domaine exclusif des économistes? C'est évident.
Une société ne poursuit pas seulement à chaque époque la plus grande somme possible de richesses, de connaissances, de gloires, de puissances, de beautés; elle poursuit encore la plus grande somme possible des richesses, des connaissances, etc. , jugées les meilleures possibles à l'époque dont il s'agit. Le problème du maximum^ déjà si ardu, se <!omplique d'un problème à'optinium qui, à première vue, semble insoluble, mais qui, chose étrange, est le plus facilement résolu. Il y a, en tout temps et en tout pays, une hiérarchie de gloires diverses unanimement acceptée, et oî^ ime société se reflète aussi bien que dans sa hiérarchie de
crimes, non moins admise par tous. Et ceci s'applique pareillement à sa hiérarchie de pouvoirs ou de savoirs. Le crime majeur est tantôt le blasphème, tantôt la lèse-majesté, ou le vol, ou Thomicide; la gloire majeure était hier militaire, avant-hier religieuse, la canonisation ; elle a été, sous la Restauration, poétique; aujourd'hui elle serait plutôt celle du comédien que du dramaturge, celle du critique littéraire — extraordinairement en vogue de nos jours — que du poète ou du romancier même. A d'autres époques, en Italie, l'homme le plus glorieux a été un grand peintre, un grand sculpteur, un grand architecte. Dans l'Allemagne actuelle, la gloire musicale Ta emporté de beaucoup sur les autres gloires artistiques. Il y aurait à subdiviser : par exemple, chaque période et chaque nation du moyen âge chrétien se peignent dans la nature de ses saints ; là oîi fleurisseût les saint Jérôme et les saint Augustin, les saint François d'Assise ne sauraient germer ni les Catherine de Sienne ^ Pareillement, toute société a sa hiérarchie de richesses, non moins significative ou symptomatiqùe, et dont la comparaison avec les hiérarchies voisines pourrait être fort utile à Téconomiste. Il n'est pas indifférent que la richesse majeure soit en troupeaux, ou en sacs de blé, ou en capitaux, ou que les capitaux les plus recherchés consistent en créances nominatives sur des particuliers ou en rentes d'États au porteur ^ N'y a-t-il pas quelque chose d'irréversible dans cette série, qui va, non seulement du concret à l'abstrait, du particulier au général, mais surtout du per-i sonnel à l'impersonnel, de rapports intimes avec un groupe étroit de personnes, parents et serviteurs, pendant l'ère
(1) Qu'on lise a ce sujet la Psychologie des saints, de M. Henri Joly.
(2) Comment peut-il se faire que des choses hétérogènes, sans commune mesure apparente, soient classées, soient jugées supérieures ou infét rieures les unes aux autres ? Cela n'est possible que parce qu'elles sont Tobjet de désirs ou de croyances plus ou moins intenses, plus ou moins généralisés. Si donc l'on refuse d'adinettre le caractère quantitatif de ces 3eux ' forces psychologiqiies et sociales à la fois, le classement dout i\ s'agit devient inexplicable, je ne dis pas simplement injustifiable. >
pastorale, puis agricole, à des rapports anonymes avec d'innombrables et invisibles inconnus? Et n'y a-t-il rien d'analogue dans les séries voisines ? Le pouvoir et le droit le plus fort, le type idéal du pouvoir et du droit, a commencé par être celui du patriarche sur sa famille, du suzerain sur ses vassaux, lien tout personnel d'homme à homme, formé par l'hérédité du sang ou le serment héréditaire; il a fini par être le pouvoir, le droit du fonctionnaire sur le public. Le devoir le plus fort, le plus sacré, a commencé par être familial ; il a fini par être patriotique ou humanitaire. La gloire la plus enivrante a commencé par être l'admiration fanatique, passionnée, dévouée, d'un petit groupe de partisans, de thuriféraires serrés dans une chapelle étroite, elle a fini par être l'acclamation relativement froide, et sans dévouement vrai, d'un public dispersé et immense, qui ne connaît pas personnellement son héros*. La vérité la plus crue et la plus vivante, la vérité par excellence, a commencé par être le credo d'une petite secte, vérité toute personnelle acceptée sur la foi d 'autrui ; elle a fini par être la vérité impersonnelle des lois scientifiques. En toutes ces * transformations, en tous ces courants multiformes d'une société à l'autre, mais pareillement impossibles à remonter sur leur pente commune, se constate la tendance irrésistible à l'élargissement du champ social, orientation générale de l'histoire.
Quant à la multiformité de ces évolutions, indépendamment de leur même sens, elle tient aux caprices de l'opinion, qui dirige tantôt ici, tantôt là, le rayon de son regard visuel, sous l'influence de ses directeurs et des circonstances. Par exemple, de la disposition à admirer ou à respecter telle ou telle chose, ou à admirer en général plus qu'à respecter, naissent les célébrités en tel ou tel genre. Nos nations con-
(1) Bien entendu» cette irradiation froide de la renommée d'un homme n'est possible, & l'origine du moins, que par Texistence d'un foyer chaud, d'une coterie enthousiaste.
temporaines ont de grands talents ou même de grands génies, parce qu'elles ont gardé le sentiment de l'admiration ; elles n'ont plus guère de grands caractères, ou semblent n'en plus avoir, parce qu'elles ont perdu le sentiment du respect. Les grands respects font les grandes vertus renommées , comme les grandes indignations font les grands crimes, comme les grandes convictions font les grandes mérités. J'ajoute : comme les grandes confiances nationales font les grands hoinmes d'État. Une presse systématiquelûent diffamatoire tarit leurs sourcecs. — On voit par là ce gu'il y a d'accidentel dans la gloire. A génie naturel égal, Wi homme rencontrera ou ne rencontrera pas dldées géniales, suivant que les éléments de cette idée lui seront ou ^e lui seront pas apportés par les courants croisés de Timi- ^^tîon. Et, à égale génialîté d'idées découvertes, elles le ^^ridront illustre ou obscur suivant qu'elles rencontreront ^^ non un public soucieux d'elles et disposé à les accueillir.
Nous venons de passer en revue quelques-unes des principales notions dont l'économie politique fait usage ; nous avons vu que les plus importantes, celles de valeur, de travail, d'association, ne lui appartiennent pas en propre et gagnent encore en importance à être généralisées ; que d'autres, celles de propriétés, d'échange, de division du travail, se transforment en se transplantant et ne sont pas généralisables sans remaniement, il en est une dont nous n'avons rien dit encore, et dont nous dirons simplement qu'elle n'a guère d'emploi possible en dehors du domaine économique ; elle est donc, à notre point de vue actuel, la moins importante de toutes, quoique les économistes l'inscrivent en téta de Tune des trois ou quatre grandes divisions de leur science : la consommation. On consomme des
richesses, c'est-à-dire que pour les employer on doit les détruire plus ou moins vite ou lentement; et peut-être peut-on dire aussi que Ton consomme un pouvoir en l'exerçant, ou en en abusant ; mais consomme-t-on sa gloire, son crédit même ? Consomme-t-on ses croyances en y pensant et les chefs-d'œuvre qu'on admire en les regardant*? En revanche, il est deux idées dont ils font un usage beaucoup trop restreint, celles d'alUance et de luttes, d! adaptation et d'opposition^ et qui sont susceptibles au plus haut degré d'être
il^ Les richesses tendent a être consommées, mais les gloires ne tendent pas à être détruites. Leur destruction est un accident fréquent, presque universel, mais qui est toujours étranger à leur nature propre. Chacune d'elles, considérée à part des antres, tend à croître indéfiniment jusqu'aux limites de sa société, mais non à rétrograder ensuite. Sa rétrogradalion ne peut être que l'effet de sa rencontre accidentelle avec d'autres renommées incompatibles avec elle, ou bien de la mort naturelle des admirateurs, quand ils ne sont pas remplacés. C'est la mort, phénomène biologique et non sociologique, qui met le plus sûrement fin aux renommées que des causes sociales ont produites, ou qui donne lieu à leuK affaiblissement, à leur refroidissement graduel. A chaque vieux grognar qui mourait, après 4815. la gloire de Napoléon, en ce qu'elle avait d^™ vivant et de contagieux, de brûlant et de rayonnant, était diminué^^ comme Test une illumination par l'extinction d'une bougie. Il est vrai qu' cette gloire vivante, de première formation, succède, pour les génies prr " vilégiés. une gloire plus froide, fantomatique et crépusculaire, qui peizz — même aller en s'étendant toujours mais n'en est pas moins à la précédent:^ ce que la vie d'Achille aux champs Elysêes était à son existence sous les muizii^ de Troie. — Quand un homme sympathique et bon vient à mourir, il restir:^ de lui quelque chose de vivant encore et qui peut être comparé hardimer:» à la gloire du plus grand capitaine : le souvenir tendre, affectueux o reconnaissant, qu'il a laissé an cœur de ceux qui, l'ayant vu et appréciale revoient encore, l'entendent parler et reconnaissent pour ainsi dire 1^ son de sa voix. Mais, malheureusement, quand ceux-là meurent à leur tour, ils ne sont pas remplacés ; aussi peut-on dire que, à chacun d'eux qui meurt, le mort aime perd un peu de sa vie survivante, s'achemine vers sa seconde mort bien plus navrante peut-être que l'autre, car elle n'est remarquée ni pleurée de personne. Toutes les fois que nous apprenons la mort de quelqu'un, si imlilTérent qu'il nous puisse être, qui a connu le parent ou l'ami dont nous portons le deuil, nous devrions nous attrister profondément, si nous avions le cœur moins léger.
Pour revenir à cette distinction des deux gloires, l'une chaude et vivante, l'autre spectrale et glacée, remarquons quelle est susceptible d'autres applications. Est-ce qu'il n'y aurait pas à distinguer aussi entre le pouvoir vivant et le pouvoir survivant, entre la noblesse vivante et la noblesse survivante, « ombre d'elle-même », et même entre la vérité vivante et la vérité pâle, exsangue, froidement répétée de bouche? — La gloire vivante consiste bien plus en conversations qu'en écrits ; la gloire survivante, en écrits qu'on conversations: elle finit par ne plus consister qu'en signes commémoratifs. une statue, une plaque de marbre, une inscription sur un rocher.,.
généralisées. Ils ne s'occupent de Topposition qu'à propos de la concurrence des productions ou des consommations, négligeant l'opposition cachée et continuelle des produits qui joue un rôle économique capital, et ils n'ont nul égard non plus aux alliances invisibles des produits, à leurs adaptations fécondes.
Mais, pour bien comprendre ce point, prenons un'exemple concret qui nous permettra en même temps d'examiner, à la lueur de nos comparaisons, certaines « lois » des économistes. Nous emprunterons cet exemple au livre, — On a pu dire de la monnaie qu'elle est une marchandise comme une autre, et c'est déjà une grande erreur. Mais, si Ton disait que les livres sont des marchandises comme d'autres, ce serait une erreur encore bien plus profonde. Ranger les livres parmi les richesses, c'est confondre ce qui a trait à l'intelligence avec ce qui a trait au besoin ou à la volonté. La valeur d'un livre est une expression ambiguë, car chacun de ses exemplaires, en tant qu'il est tangible, appropriable, échangeable, consommable, a une valeur vénale qui exprime son degré de désirabilité^ mais, en lui-même, en tant qu'intelligible, inappropriable, inéchangeable, inconsommable essentiellement, ce qui ne veut pas dire indestructible, il a une valeur scientifique, qui exprime son degré de crédibilité^ sans compter sa valeur littéraire, qui veut dire son degré de séduction expressive ^ Mais, soit considéré comme produit, soit considéré comme enseignement, un livre est susceptible de s'allier à d'autres livres ou de les combattre. Il n'est pas de livre, considéré comme enseî-
(1) Il n'y a pas que les livres, nous le savons, qui comportent une valeur autre que leur valeur d'échange .: d'objets fabriqués quelconques on peut dire aussi qu'ils ont, outre leur valeur vénale, leur valeur morale ou esthétique, et aussi leur valeur documentaire (qui rentre dans la valeur scientifique). Cette valeur documentaire est destinée à survivre à toutes les autres. Elle se dégage avec netteté et se renforce quand, dans un tombeau antique, on découvre un vase, une épée, un ustensile quelconque qui ne vaut plus rien pour l'usage auquel il était primitivement destiné mais dont l'intérêt comme document est immense.
gnement» qui ne soit £adt avec d'autres livres dont il donne souvent la bibliographie, et parmi lesquels il en est dont on peut dire qu'il est fait pour eux, car il les confirme et les complète. Et il n*est pas de livre non plus qui ne soit fait contre d'autres livres. De même il n'est pas de produit qui ne soit fait soit avec et pour^ soit contre d'autres produits. Les produits se combattent quand, par des procédés difTérents, ils poursuivent la satisfaction du même besoin, chacun d'eux prétendant être le meilleur et niant la prétention analogue des autres : par exemple, l'éclairage au gaz ou à l'électricité, les tissus de toile ou de coton, la faïence ou la porcelaine, etc. Us s'alUent, ils s'adaptent, quand ils se complètent au point de vue de la satisfaction d'un même besoin ou répondent à des besoins connexes : verres et assiettes, chemises et faux-cols, habit et cravate blanche, etc. En un autre sens, un produit s'allie à tous les produits antérieurs qu'il utilise. Dans l'automobile s'allient la roue, la machine à pétrole, le caoutchouc pneumatique, etc. Il n'est pas de produit qui ne soit ou ne puisse devenir auxiliaire d'un autre, outil de cet autre. La distinction de l'outil et du produit n'a donc qu'une vérité relative ou superficielle.
Il faut distinguer, pour les marchandises comme pour les livres, deux manières de se combattre : leur concurrence et leur contradiction. Leur concurrence, c'est-à-dire leur émulation à la poursuite de la meilleure solution d'un même problème, de la satisfaction d'un même besoin, est excellente et louable, même accompagnée d'une contradiction indirecte et implicite, celle de leurs prétentions contraires; mais leur choc direct, leur contradiction violente, sous la forme de polémiques littéraires ou de guerres commerciales, est détestable.
Si nous cherchions les conditions générales de la production des livres, comme les économistes ont cherché celles de la production des marchandises, nous verrions que la distinction célèbre des trois facteurs, Terre, Capital et Travail,
peut k la rigueur s'appliquer ici mais avec de grandes et instructives transformations, notamment en ce qui concerne le capital qui devrait être conçu comme le legs, sans cesse grossi, des bonnes idées du passé, des découvertes et inventions successives. — Mais, s'il est des « lois » de la production (ou reproduction) des marchandises et des livres, pourquoi n'y en aurait-il pas aussi de leur destruction? Et pourquoi n'est-il question de celle-ci, en économie politique, qu'implicitement et à propos de la consommation, chapitre sur lequel on s'étend trop ? Cependant ce ne sont pas seulement les produits consommés qui sont détruits. Sans avoir même servi, combien de mobiliers ont été remplacés et anéantis par d'autres mobiliers, combien de bibliothèques par d'autres bibliothèques ! Que de fois Thumanité a renouvelé son outillage avant qu'il ne fût usé, ses provisions en tout genre encore intactes, comme elle a renouvelé ses sciences et ses arts, ses laboratoires et ses musées ! Car ces choses-là ne sont pas, le plus souvent, mortes de leur belle mort, les unes ont tué les autres. Et ces duels incessants, ces duels logiques ou téléologiques des livres et des marchandises, des statues et des meubles, demanderaient à être étudiés de près, non moins que leurs unions fécondes.
Comment se fait un livre ? Ce n'est pas moins intéressant que de savoir comment se fabrique une épingle ou un bouton. Dans un cas comme dans l'autre, il y aurait à distinguer ce qui revient à l'association des travaux (lisez la division du travail) et à la concurrence des travailleurs, il faudrait distinguer aussi diverses sortes d'association qui concourent à la produire, concentrées ou dispersées, plus ou moins intimes, plus ou moins vastes, et, en somme, de plus en plus vastes — et de plus en plus conscientes, malgré leur étendue croissante — à mesure que le grand filet des relations humaines se déploie sur le monde social élargi. Un livre se fait maintenant avec l'aide de collaborateurs , bien plus nombreux, bien plus dispersés et lointains, et en
Sa PSTCUOLOGIE EœNOMIQUE
même temps bien plus connus ou moins inconnus, qu^antrefois. Il en est de même d*un article industriel. — D'ailleurs ces collaborateurs sont bien rarement co>auteurs. La règle, en fait de livres, c'est la production individuelle^ taudis que leur propriété est essentiellement collective ; car la « propriété littéraire » n'a de sens individuel que si les ouvrages sont considérés comme marchandises, et ridée du livre n'appartient à l'auteur exclusivement qu'avant d'être publiée, c'est-à-dire quaud elle est encore étrangère au monde social. Inversement, la production des marchan — -' dises devient de plus en plus collective et leur proprié t: — reste individuelle et le sera toujours, alors même qiu^ la terre et les capitaux seraient « nationalisés ». — t^ n'est pas douteux que, en fait de livres, la libre produ(X^^ tion s'impose comme meilleur moyen de produire. Un- > organisation du travail scientifique qui réglementerait légis^ lalivement la recherche expérimentale ou la méditation phi — losophique donnerait de lamentables résultats. — En fait d( production livresque aussi bien qu'industrielle, il y a dei crises. En quoi consistent-elles? Dans les crises de la librai — " rie, ne confondons pas ce qui est de nature économique et^ ce qui est de nature littéraire. Une crise, en théorie, peut-i provenir aussi bien d'un déficit que d'un excès de fabrica- " tion. Mais, en fait, on ne donne ce nom de nos jours, qu'aux phénomènes économiques causés par Tencombrement du marché. En est-il de même des crises littéraires ? Est-ce que ce qui est vivement ressenti et remarqué par le public, ce n'est pas la disette des livres et d'informations quelconques pour répondre à sa vive curiosité ou à son goût du moment^ encore plus que leur surabondance ? Et n'est-ce pas pourtant en fait de livres surtout, bien plus qu'en fait de mar^ chandises, que la crainte de la surproduction est légitime et justifiée?
La demande d'un livre, et aussi bien d'un produit, n'est qu'une des conditions de sa venue au jour. Elle ne suffit
pas. Le besoin public a beau réclamer, à certaines époques, une plus grande abondance de monnaie d'or, tant que de nouvelles mines d'or ne sont pas découvertes, la monétisation de ce métal n'augmente pas. Pendant les ravages du phylloxéra, le vin était demandé instamment, et cette demande contribuait certainement à faire cultiver la vigne tant qu'on pouvait, mais, aussi longtemps que le remède au fléau n'a pas été trouvé, il a été impossible d'étancher la soif générale. De même, le goût public a beau appeler .à grands xris un grand poète dramatique, ou la curiosité publique un grand rénovateur des études historiques, de telle ou telle science, il faut attendre l'apparition d'un talent naturel servi par les circonstances, sorte de mine naturelle à découvrir et à exploiter pour les besoins intellectuels.
La production des livres, comme celle des produits, a des
phases dont la série est irréversible. Si nous n^ distinguons
î'îcn qui ressemble à la succession des phases chasseresse,
{Pastorale, agricole, industrielle, nous y remarquons sans
théine une phase initiale que Le Play n'a pas eu le tort de
signaler, celle de la cueillette. Il y a eu, certainement, un
^ge de la cueillette aisée et facile des idées nées d'elles-
^tmêmes, à l'usage des premiers moralistes, des premiers
;^oètes chanteurs, des premiers conteurs... Et, en fait de
Xivres, comme en fait de produits, la fabrication à la main a
précédé la machinofactiirey l'imprimerie, substitution qui
n'a pas eu de moins graves conséquences ici que là.
La loi des débouchés, de J.-B. Say, suivant laquelle les produits trouvent d'autant plus facilement à s'écouler qu'ils sont plus abondants et plus variés, ne s'appUque-t-elle pas beaucoup mieux aux livres, aux connaissances, qu'aux produits ? Ou, pour préciser davantage, ne s'applique-t-elle pas beaucoup mieux aux succès littéraires des livres qu'à leurs succès .de librairie, ce qui fait deux? Cette formule cesse d'être vraie au cas où unç marchandise qui s'offre rencontre sûr le marché béaiicoupi d'autres marchandii^es de même
espèce ou répondant au même besoin : une lampe à pétrol ne se vendra pas d'autant plus facilement dans une localil qu'il y aura déjà dans les magasins plus de lampes à pétrol ou même de lampes électriques ou autres. Au contraire, un nouveau livre a d'autant plus de chances d'être lu et d'intéresser dans une région du public qull y a déjà plus de livres traitant des mêmes sujets, répondant aux mêmes problèmes. A rinverse, une marchandise trouve dans un pajs un débit d'autant plus facile qu'il y a déjà plus de marchandises hétérogènes, répondant à d'autres besoins, tandis qu'un livre d'histoire, par exemple, n'aura pas un succès d'autant plus probable dans un pays qu'il y rencontrera plus de livres de sciences naturelles ou mathématiques, ou de théologie. Toute société cultivée présente, intellectuellement, un certain courant général d'opinion et de goût qui lui fait dévorer aujourd'hui telle ou telle espèce de publications et dédaigner toutes les autres, qu'il dévorera demain. Cependant, à mesure que le lien de solidarité intime qui unit toutes les sciences et même les rattache aux diverses branches de l'art, apparaît mieux, ce que je viens de dire est moins applicable, et, dans un milieu très cultivé, un livre est d'autant plus sûr d'intéresser que la production livresque, en n'importe quel genre, est plus abondante. Un homme d'une curiosité encyclopédique, et le nombre s'en accroît peu à peu, est d'autant plus avide de nouvelles lectures qu'il en a fait de plus étendues sur de tout autres sujets.
Colto exception ou cette élite mise à part, demandonsnous à quoi tient l'inversion signalée plus haut. Dans la mesure où elle est exacte, elle tient à ce qu'un homme instruit, et aussi bien un public instruit, peut s'absorber dans un seul problème qui lui fait longtemps oublier tous les autres, ou se passionner pour un genre littéraire à l'exclusion do tous les autres, tandis que jamais homme, à moins d'être un monomane à enfermer, ne s'est préoccupé passionnément d'un seul besoin, celui de boire ou de se vêtir.
point d'oublier tous les autres. Le bien-être, poursuivi psLX Tactivité économique, consiste en un chœur et non un solo de besoins, organiques ou artificiels, harmonieusement satisfaits et solidaires les uns des autres, le confort du logeaient faisant désirer d'autant plus le confort du vêtement et lo lalîmentation, et ceux-ci faisant souhaiter l'agrément des v^oyages, etc. Pourtant il n'est pas douteux que les passions intellectuelles, les problèmes théoriques ou esthétiques, s'enchaînent et s'engendrent comme les besoins du corps. A.USSÎ, quand l'un des grands problèmes de l'esprit, quand ^'une des grandes curiosités ou avidités intellectuelles se développe dans un public, on peut être sûr qu'à côté il y a d 'autres publics nourrissant les curiosités et les avidités Complémentaires. Mais c'est bien rarement dans le même Public qu'elles coexistent toutes, tandis que c'est sur le ^^ôme marché en général, que coexistent les besoins mul- ^^Ples et solidaires auxquels l'industrie répond.
Au surplus, l'inversion signalée ne saurait être que passa- S^i*e, de même que Tapplication de la loi de Say. En effet, ^^ tend la production des livres? Elle tend, ou elle court ^^tis le savoir, à reconstituer, sous des formes nouvelles, le ^^1 équilibre mental — toujours temporaire — que le système catholique avait établi au moyen âge dans la chré- Vienté, ou le polythéisme homérique dans la Grèce antique. Quand la science moderne sera arrivée à son terme, je veux dire à sa période de fixation définitive des principes et des méthodes, il y aura, dans tous les esprits, une même hiérarchie des connaissances, un enchaînement de problèmes systématisés auxquels il aura été répondu par un certain nombre de livres capitaux, et répondu si parfaitement que la plupart des livres nouveaux, s'ils ne sont pas leur réédition avec variantes, seront refoulés par cette suprématie reconnue des anciens. Les livres dissidents seront mis à l'index social. On ne lira plus que les livres orthodoxes, conformes aux principes et les prolongeant, et, à vrai dire,
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ceux-là seulement seront^ pour un temps plus ou moins long, instructifs et beaux.
Pareillement, où tend, où court inconsciemment la production économique ? A la constitution, à la reconstitution d'une morale, sans qu'il y paraisse : je veux dire à rétablissement d'une hiérarchie des besoins réputée par tous juste et normale. Et tout produit nouveau qui sera de nature à ébranler cette hiérarchie en stimulant avec excès certains besoins au détriment de tels autres, sera éliminé. Et les produits jugés conformes à la téléologie régnante — car la morale n'est que cela — seront seuls achetés. TV ne sera donc plus vrai de dire alors, — comme il ne TeiCit, pas été non plus au xiii* siècle — que l'écoulement d'L:»J^ produit quelconque sera facilité par la présence, sur le msi- ^' ché, de produits plus abondants et plus variés. Quand produit excommunié s'offrira, il aura beau rencontrer plus grande abondance et la plus grande variété de produi autorisés par les mœurs, il ne se vendra pas. Au fond, n'est pas tant la variété que la solidarité et l'harmonie produits qui doit importer ici, aux yeux du sociologue. Je n dis pas peut-être aux yeux de l'artiste, ni même du philo ^ sophe, qui voit dans la libre diversité la source et la fin ^ pour ainsi dire divine, des choses, l'alpha et l'oméga d^ l'univers.