‹ Psychologie économique (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'Economie politique n'est qu'une branche de la Téléologie sociale^ ou, si Ton aime mieux, de la Logique de l'action appliquée aux sociétés. Cette science générale, qui, avec la Logique sociale proprement dite, compose à peu près toute la sociologie (l'esthétique seule restant en dehors), étudie le rapport général des moyens sociaux aux fins sociales et, envisagée comme art, conseille les moyens les mieux adaptés aux fins les meilleures suivant les temps et les lieux. Elle doit commencer, en chacune des sciences particulières dont elle se compose, en Politique, en Droit, en Morale, en Economie politique, par définir les caractères des désirs humains dont elle s'occupe, et par étudier la genèse de ces désirs, les causes qui les font se répandre ou se resserrer, grandir ou décroître, les luttes qu'ils soutiennent entre eux, et le concours qu'ils se prêtent. Chacune de ces sciences embrasse bien l'ensemble des désirs humains sous les trois aspects que nous savons ; mais elles diffèrent par les proportions très inégales de chacun d'eux. La morale et la jurisprudence ont plus spécialement trait aux oppositions des désirs, soit, la morale, dans le cœur même de l'individu, soit, la jurisprudence, dans le groupe social, et s'efforcent de les faire coexister, soit au for intérieur, soit sous leurs manifestations extérieures, de manière à supprimer leur lutte, Tune en les circonscrivant sous le nom de droite cette limite des intérêts, l'autre en sacrifiant certains désirs à certains autres sous

le nom de devoir. La Politique et TEconomie politique traitent des mêmes désirs humains, mais à un point de vue moins passif, plus actif, au point de vue surtout de leurs adaptations possibles. Le souci de ces sciences n'est pas de régler une question de bornage des désirs, mais bien de les faire s'accorder, Tune, la Politique, en vue d'une action commune (défense du territoire, conquête extérieure, vote d'une loi sociale, etc.)j l'autre, l'Economie politique, en une mutuelle assistance d'activités multiples.

Prenons pour exemple le désir d'être plus confortablement logé. Envisagé au point de vue moral, ce désir se présente en lutte avec le désir, chez le même individu, d'avoir une famille nombreuse, d'élever et d'instruire à grands frais les enfants, de doter les filles, etc. Au point de vue juridique, ce désir de logement plus confortable, chez le locataire, apparaît en conflit avec le désir du propriétaire de ne pas faire de réparations, avec le désir du tapissier et des autres fournisseurs de hausser le prix de leurs fournitures ; -de là tout ce qui a trait au contrat de location, d'achat et de vente. Au point de vue politique, le même désir donne lieu à la perception d'un impôt sur les loyers, et par là, concourt, avec tous les autres désirs semblablement imposés, à accomplir toutes les entreprises administratives ou militaires que le budget de l'Etat sert à payer. Enfin, au point de vue économique, ce désir donne satisfaction au désir de construction qui dévore les architectes, au désir de faire de beaux meubles qui anime les ébénistes, etc., et, réciproquement, le désir des ébénistes ou des architectes satisfait celui du locataire...

On en dirait autant de tout autre désir. La distinction de la Politique et de l'Economie politique, ainsi comprise, est aussi nette que possible. L'une cherche la voie de la plus puissante collaboration des désirs d'une nation ou d'un parti dans une même œuvre ; l'autre, celle de leur plus large et de leur plus réciproque utilisation; deux manières très

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différentes d'entendre leur adaptation. Et, si leur opposition aussi les inquiète, Tune et l'autre s'efforcent de faire servir cette rivalité même ou cette hostilité des désirs, par la concurrence industrielle ou Tantagonisme des partis, au progrès de leur harmonie.

Ces diverses sciences entre lesquelles se divise la Téléologie sociale présentent, on le voit, malgré leur précise distinction, des domaines assez mal délimités à leur frontière, analogues aux marches des territoires barbares. 11 ne faut pas perdre de vue qu'elles ont toutes pour fondement commun les désirs humains considérés en bloc. Nous avons donc maintenant à examiner ceux-ci dans leur ensemble, mais en nous attachant surtout aux côtés par lesquels ils peuvent s'entr'aider à satisfaire leurs buts différents, et réaliser ou tendre à réaliser un maximum de satisfactions pareilles.

A cet égard, il y a d'abord à distinguer le degré d'intensité des désirs, ainsi que leurs similitudes et leurs différences. Passé un certain degré d'intensité, en trop ou en trop peu, les désirs deviennent inutilisables les uns pour les autres. Un désir si faible qu'il est à peine ressenti n'excite personne au travail. D'autre part, des hommes mourant de faim ou de soif se jetteront sur la première boisson ou la première pâture à leur portée, et il n'est rien de tel que la passion d'une femme pour rendre un travailleur paresseux. Un individu ou un peuple laborieux est celui qui est mû, non par un très petit nombre de désirs extrêmement forts, car, dans ce cas, il vit surtout de brigandage, mais par un nombre relativement grand de désirs modérés. C'est en se multipliant que les désirs se modèrent ; et voilà pourquoi la diffusion des nouveaux besoins dans un pays y contribue en même teinps à la paix et à l'activité sociales, parce qu'en apaisant les besoins anciens au profit des nouveaux, elle les rend plus facilement utilisables les uns pour les autres.

C'est dire que le progrès dans la diversité des désirs s'ac-

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compagne du progrès dans leur mutuelle assistance. Msds ce serait une erreur de croire, remarquons-le. que, plus les désirs en contact social deviennent dissemblables, plus leur mutuelle utilisation s'accroît. Groupez des individus qui aient chacun des goûts tout à fait exceptionnels, tirés à un seul exemplaire dans le monde ; vous aurez beau les rapprocher, ils ne pourront, ne se comprenant point, bb rendre aucun service. Ils ne parlent point la même langue, la même, c'està-dire composée de mots différents, mais répétés semblablement par tous ceux qui la parlent. Ce qui importe, donc, c'est la similitude dans la différence, ou, en d'autres termes, différents ordres de désirs généraux.

Or, comment tels ou tels désirs sont-ils devenus généraux, se sont-ils généralisés — dans une région donnée, plus ou moins étroite ou large? Parce qu'ils se sont propagés de proche en proche, à partir d'un foyer ^ Dira-t-on que c'est là sortir des limites de l'Economie politique. Je ne comprendrais pas cette objection. Je la trouve cependant, à mon grand étonnement, sous la plume d'un économiste très distingué, dont j'ai eu déjà à louer les tendances, Courcelle- Seneuil. « Nous n'avons à nous occuper, dit-il, ni des combinaisons de nos désirs, ni de leur règlement. C'est Tobjet de la physiologie sociale (?) et de la morale. En définissant le besoin, Téconomiste ne peut le considérer que comme un moteur, une force d'intensité variable dont il ne Imappartient pas de rechercher les lois ; il lui suffit de savoir qu'elle existe chez tous les individus et dans toutes les sociétés. » Là est rillusion manifeste. Quel est donc ce besoin qui serait le même partout et toujours, à moins qu'il ne s'agisse de cette tautologie dont nous allons dire un mot, le désir du bonheur ? Et comment l'économiste pourra-t-il manier une

(1) Quant aux désirs, aux besoins tout à fait primitifs, qui naissent les mêmes chez tous les individus, indépendamment de toute influence reçue des parents, des camarades de milieu, ils sont, en quelque sorte, prééconomiques. En réalité, ils se dissimulent sous la livrée des désirs spécifiés par la contagion sociale...

force dont il ignore les lois, dont il ne sait ni pourquoi ni de quelle manière elle varie en nature et en degré ?

On nous dit que tous les hommes, en tout temps et en tout lieu, s'accordent à désirer le bonheur. Qu'est-ce donc que cela, le bonheur ? C'est le désiré purement et simplement. Le désir du désiré... voilà donc la clef de voûte de la science économique ! Mais ce que nous désirons, en somme, ce n'est jamais le « bonheur », c'est une sensation ou une taiotion agréable, ou une idée qui nous plaît, ou une action qui nous intéresse. Or, ce n'est pas parce qu'une sensation ou une émotion est agréable, une idée plaisante, une action intéressante, que nous la désirons ; c'est parce que nous la dési^ rons que nous la jugeons agr^able^ séduisante, intéressante. Dire qu'il en est toujours et partout ainsi, ce n'est pas dire grand'chose ; mais ce qui offrirait de l'intérêt, ce serait de rechercher quelles sont, à diverses époques et dans diverses sociétés, les sensations, les émotions, les idées, les actions, les faits qui sont ou ont été l'objet de désirs semblables chez tous les individus d'une société ou d'une classe. On apprendrait ainsi quels sont ou quels ont été les divers ordres de désirs généraux en des temps et des lieux différents, et que, loin d'être les mêmes universellement, ils ont beaucoup varié. La question de savoir s'il y a une voie ou des voies suivies par ces transformations, et quelles sont leurs causes, s'élèverait alors.

Le bonheur, si nous serrons d'un peu près cette notion si vague pour la préciser, où le verrons-nous réalisé? Apparemment dans l'état d'un individu ou d'un peuple qui a trouvé son assiette, comme on dit. Et qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que le bonheur est, non pas précisément l'apaisement de nos désirs, mais une rotation en quelque sorte quotidienne de désirs enchaînés, périodiquement renais-

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sants et satisfaits de nouveail pour renaître encore, et ainsi de suite indéfiniment.

Je dis rotation ; quand, en effet, la série des désirs qui s'enchaînent, entrecoupés de satisfactions alternatives, se présente comme une ligne qui ne revient pas sur elle-même, comme une courbe ouverte qui va toujours de Tavant, dans rinconnu de sensations toujours nouvelles, de desseins toujours inédits, il y a fièvre ambitieuse ou amoureuse, et il peut y avoir ivresse, transport de joie ; il n'y a pas bonheur.

Sans doute, tous les besoins de la vie organique sont essentiellement périodiques, le besoin de boire ou de manger, de s'abriter contre le froid, etc. ; ils se répètent dans la journée de Tindividu ou dans son année, à intervalles plus ou moins réguliers; mais les désirs spéciaux, d'origine sociale, qui sont la traduction économique de ces besoins, le désir de tel ou tel plat, de telle ou telle boisson, de 'tel ou tel vêtement, etc., ne se produisent pas toujours périodiquement ; et même ils commencent toujours par être des fantaisies avant de se consolider en habitudes. On voit même des touristes qui recherchent le changement continuel en fait de menus et de boissons, et qui n'aiment pas à coucher deux fois de suite dans le même lit. Les femmes ultra-élégantes ne portent pas deux fois la même toilette, autrement dit leur désir de s'habiller d'une certaine manière ne se répète pas deux fois. 11 y a donc, dans toute vie individuelle, à distinguer les désirs périodiques, périodiquement enchaînés, qui sont les plus nombreux, les plus importants au point de vue de la production industrielle, et les désirs capricieux» non périodiques, qui se suivent sans se répéter régulièrement. C'est surtout sur les habitudes des individus que Imdustrie doit compter ; mais leurs passions et leurs caprices, dont la proportion va grandissant à notre époque de crise sociale, sont la pépinière où prennent naissance les nouvelles habitudes de demain.

Chacun de nous, et aussi bien chaque peuple, pourrait étre^

caractérisé — si Tan me permet de reprendre la métaphore de tout à l'heure, — par la nature de la courbe ouverte et de la courbe fermée qui lui sont propres, par la proportion des deux, par la composition des éléments de chacune d'elles, par son degré d'étroitesse ou de largeur. La proportion des deux est très inégale d'un individu à un autre. Tantôt la courbe fermée est très large et la courbe ouverte très petite ; c'est le cas des individus et des peuples qui recherchent beaucoup le confort, mais qui ont peu d'aspirations généreuses et passionnées ; tantôt c'est Tinverse, comme chez les individus et les peuples très idéalistes à la fois et très simples de goûts. — Plus souvent il arrive que la courbe ouverte et la courbe fermée vont s ' élargissant , ou se resserrant ensemble, parallèlement. Chaque homme, et aussi bien chaque peuple, porte en soi la virtualité d'une courbe maxima de désirs et de satisfactions d'un certain genre, où il déploiera, moyennant l'aide des circonstances, toute l'énergie dont il dispose. Le bonheur de Pierre est un très petit cercle, et son évolution passionnelle et capricieuse est une très petite parabole, aux branches courtes et peu écartées. Le bonheur de Paul est un cercle immense et la série de ses états de passion et de caprice est une parabole d'une prodigieuse envergure, telle que l'ambition d'un Charles XII ou d'un Alexandre, ou les amours d'un don Juan. Si donc à une personne ou à un race faite pour une orbite très vaste de désirs et de satisfactions, vous imposez une existence resserrée qui serait heureuse pour une autre, vous la rendez très malheureuse. Et l'inverse n'est pas moins vrai. Mais il faut ajouter que le mouvement de la civilisation tend, par une nécessité logique, comme nous venons de le dire plus haut, à élargir sans cesse la roue des besoins, — qui s'accordent de mieux en mieux en se multipliant, — et, par suite, à éliminer les individus ou les peuples nés pour une plus étroite circulation, alors même que plus fine et plus délicate. Tendance non louable de tous

points, et à laquelle ces derniers, quand ils sont des esthéticiens raffinés, ont le droit de résister de toutes leurs forces, désespérément.

Il y aurait à examiner comment et pourquoi une courbe de désirs, jusque-là fermée, vient à s'ouvrir, c'est-à-dire pourquoi une habitude ancienne est brisée et, à Tinverse, comment et pourquoi une courbe ouverte vient à se fermer, c'est-à-dire une passion'ou un caprice dégénère en habitude, en besoin. Notons qu'à l'origine, aussi haut du moins qu'il nous est possible de remonter dans le passé des groupes humains, . toute courbe de désirs nous est présentée comme hermétiquement close et tournant sur place dans la monotonie et l'étroitesse agitées de la vie des tribus sauvages. C'est là, ce semble, la donnée première, quoiqu'il soit permis de supposer que, dans une période antérieure, ces cercles primitifs eux-mêmes ont débuté par être des courbes ouvertes. Le fait est que, si l'on consulte l'histoire sur les véritables rapports qui existent entre les courbes ouvertes et les courbes fermées, ou, pour parler sans métaphore, entre les crises d'anxiété passionnée et révolutionnaire, où domine l'esprit de mode émancipé de Tesprit de coutume, et les périodes de prospérité stationnaire où la coutume élargie reprend son empire, on peut poser la règle qui suit : Toute courbe ouverte tend d'elle-même à se fermer, toute crise de passion révolutionnaire ou rénovatrice à s'apaiser en habitudes nouvelles, en nouvelles coutumes, en nouveaux besoins périodiques. Mais l'inverse n'est pas vrai, une courbe fermée ne tend pas toujours d'elle-même à s'ouvrir, une nation qui tourne sur place dans sa sphère coutumière ne cherche pas toujours à briser ce cercle magique. Il faut le plus souvent, pour le rompre, un choc étranger, une impulsion venue du dehors, Finoculation du virus européen au Japon, par exemple, ou à certaines peuplades polynésiennes.

Cette remarque s'applique aussi bien à l'évolution individuelle qu'à l'évolution sociale, mais avec une différence bonne

à signaler. Pendant la jeunesse, la succession des désirs nouvellement acquis reste longtemps une courbe ouverte, et peu à peu elle va se fermant. Mais il vient fatalement un moment, la vieillesse, où, après s'être fermée, elle va aussi se rétrécissant, sans que la rotation s'accélère à mesure que le cercle se rétrécit, Loin de là, elle se ralentit, et la mort est le terme nécessaire de ce double changement. Rien de pareil à cette nécessité ne semble s'imposer inévitablement aux sociétés qui évoluent.

Puisqu'un cercle habituel ou coutumier de besoins ne peut s'élargir qu'à la condition d'être d'abord rompu en un point, et qu'il ne peut se rompre, le plus souvent, qu'à la faveur d'un apport étranger, on voit l'importance capitale des rapports internationaux, et de tout ce qui les facilite ou les entrave, au point de vue des progrès de la paix et de l'harmonie sociales que l'élargissement du cercle des besoins, avonsnous dit plus haut, rend seul possibles. Mais en même temps nous ne pouvons méconnaître les dangers, parfois mortels, que la mise en rapport, pour la première fois, de deux nations auparavant sans relations mutuelles, présente pour chacune d'elles, et surtout pour la plus faible des deux, pour l'inférieure, qui emprunte plus qu'elle ne prête et subit presque sans réciprocité la suggestion de l'autre. Un désir, un besoin nouveau, d'origine étrangère, qui nous est apporté, n'est classé que lorsqu'il est entré dans la ronde de nos désirs alternatifs et périodiques et qu'il y a pris rang. Mais, d'abord, il commence toujours parla briser un peu et y déranger l'ordre établi, comme ferait une nouvelle planète qui viendrait du dehors prendre place dans notre système solaire. Et la question est de savoir si l'ordre troublé parviendra à se rétablir. Ce caractère momentanément perturbateur de tout nouveau besoin, même inofFensif en apparence, tel que celui de bicyclettes ou de téléphones, explique dans une certaine mesure la résistance des milieux conservateurs à toute importation de ce genre, mais ne la justifie que bien rarement. Car c'est

seulement dans le cas, extrêmement rare, d une trouée faite au cercle coutumier par une masse de besoins exotiques pénétrant en bloc, que la rupture est complète et que la blessure est trop profonde pour se refermer. Quand un besoin nouveau pénètre isolément, comme il arrive d'ordinaire, il lui suffit, pour parvenir à être classé^ de trouver plus d'auxiliaires que de rivaux ou d'ennemis parmi les besoins anciens qu'il vient déranger. Or, il ne rencontre de rivalité et d'hostilité possible que dans le très petit groupe des désirs ayant pour objet des articles ou des services à peu près similaires; mais il doit compter sur la faveur de tous les autres désirs auxquels il procure un débouché de plus à raison de sa dissemblance même et de sa nature hétérogène. Par exemple, le besoin d'éclairage électrique, à son apparition, n'a été repoussé que par les besoins similaires, d'éclairage au gaz, au pétrole, à la bougie; mais il a été favorablement accueilli par l'ensemble des autres besoins qui voient en lui un nouveau stimulant de l'activité productrice en général. L'enchaînement réciproque qui lie les uns aux autres les désirs difTérents formant un système économique est bien, il est vrai, un lien téléologique, mais ce n'est point une déduction, un déroulement de fins et de moyens convergeant vers un même but, comme l'organisation militaire ou administrative et la hiérarchie sociale. Cette harmonie de nature politique, par collaboration, pourrait être souvent gravement compromise par l'intrusion d'un élément étranger, de tel désir, de tel mode d'action nouveau qui implique contradiction, au fond, avec la hiérarchie existante ou avec l'ordre régnant, et qui tend à relâcher le faisceau des forces nationales, à gêner leur convergence éventuelle contre l'ennemi. La pénétration des idées exotiques dans une nation y affaiblit le plus souvent l'énergie patriotique, en y dissipant, par exemple, les illusions dont l'orgueil collectif se nourrit ; et de même la pénétration des besoins exotiques dans un pays resté simple et rural jusque-là y affaiblit

l'ardeur belliqueuse, la ténacité indomptable. Mais Tharmonie de nature économique, par mutuelle assistance, comporte, au contraire et appelle ces importations qui la consolident après un passager ébranlement. Aussi est-ce toujours au point de vue politique, et non économique, qu'on se place quand on repousse avec méfiance l'invasion de Tinternationalisme et qu'on signale raffaiblissement national qui en est la suite fréquente. Le point de vue socialiste de Torganisatîon du travail peut être considéré comme la fusion des deux points de vue politique et économique en un seul, par l'absorption du second dans le premier. C'est Toriginalité du socialisme d'avoir ajouté au très petit nombre des buts collectifs que les hommes réunis en nation peuvent poursuivre, gloire patriotique, guerre, conquête, défense du ter* ritoire, un grand but nouveau, très digne de leurs efforts, rorganisation consciente et systématique du travail. Seulement, remarquons que, si ce but vient à être atteint, il deviendra bien plus difficile à un nouveau besoin, et, par suite, à *une nouvelle industrie, de s'intercaler dans la chaîne des besoin reconnus. Le travail s'ossifiera en s'organisant.

Une illusion à craindre, quand on vit comme nous aune époque de progression rapide et fiévreuse des besoins, est de croire qu'elle est l'état normal de l'humanité et pourra se poursuivre sans fin. 11 viendra nécessairement un moment où le cœur humain, même américain, ne suffira plus à cette émission continue de nouveaux désirs que les développements de la machinofacture exigent de lui pour qu'il offre des débouchés sans cesse croissants à sa production toujours plus abondante. La nature humaine n'est pas inépuisable en besoins, ni en caprices même, et, tôt ou tard, chaque homme, même le plus ambitieux et le plus Imaginatif, se heurte aux limites non seulement de sa force, mais de son désir, devenu inextensible. Quand ce heurt final, quand cet arrêt de croissance se produira pour l'humanité, il est bien certain que le progrès ne pourra plus consister dans un

Tarde. — Psych. écon. I. — 11

accroissement continu de la production, idéal de tant d'économistes. H ne pourra plus viser que l'abréviation croissante du travail humain et Taugmentation du loisir.

En résumé, chacun de nous tourne ainsi, à chaque instant, dans un cercle plus ou moins grand de désirs périodiques, — aux périodes régulières ou irrégulières — et, à chaque instant, est lancé sur la voie de quelque fantaisie, de quelque passion entraînante, qui tend toujours, souvent parvient, à entrer à son tour dans la ronde des désirs enchaînés, à s'y fixer en habitude. D'autre part, chaque peuple, composé d'un certain nombre d'individus, est l'entrelacement, pour ainsi dire, de ces cercles individuels et aussi bien de ces paraboles individuelles, de ces habitudes et de ces fantaisies qui, considérées en masse, prennent le nom de coutumes et de modes. — Or, si le vo&u du bonheur était le désir unique et fondamental, on verrait chaque peuple, comme chaque individu, une fois son cercle d'habitudes ou de coutumes tracé, s'y enfermer, s'y clore à jamais. Mais nous voyons au contraire que, par l'insertion de nouvelles fantaisies et de nouvelles modes, ce cercle tend sans cesse, en général, à s'élargir en se déformant, dans une fièvre de croissance continue, dans une inquiétude constante. Ce n'est donc pas le vœu du bonheur qui explique cet élargissement fiévreux. Dira-t-on que c'est le vouloir vivre de Schopenhauer ? Mais qu'est-ce autre chose qu'un nom générique donné à l'enchaînement même des désirs successifs et divers ? Les nommer, ce n'est pas les expliquer.

D'où proviennent donc tous ces désirs nouveaux qui viennent s'insérer de temps en temps dans la ronde de nos désirs? Et d'oîi proviennent aussi bien les désirs anciens? On peut répondre, si l'on veut, que la source de tous nos

désirs, môme des plus raffinés, est de nature organique et vitale. Il n'est pas jusqu'au désir de voir jouer des tragédies ou de composer des opéras wagnérîens qui ne soit le rejeton d'une souche physiologique, le besoin de se divertir, de dépenser ses forces, tout comme le besoin de manger des gâteaux procède du besoin de nutrition, tout comme le désir de monter à bicyclette ou en automobile procède du besoin de locomotion. Les besoins sont le tronc dont les désirs sont les rameaux, et il n'appartiendrait donc, semble-t-il, qu'au naturaliste de résoudre notre problème. La vérité est que tous les désirs possibles sont latents dans les profondeurs de notre organisme ; mais ils y sont cachés comme toutes les statues possibles sont renfermées dans le bloc de marbre. En définitive, cela n'empêche pas le statuaire d'être le véritable auteur de la statue. Le statuaire ici est multiple : c'est l'ensemble des circonstances de la vie. Ces circonstances peuvent être divisées en deux groupes : en premier lieu, la série des rencontres — chacune accidentelle prise à part, toutes nécessaires dans leur ensemble — de l'individu avec les êtres extérieurs qui composent la, flore et la faune, le sol et le climat de la région ; en second lieu, la série des rencontres, — non moins accidentelles et non moins nécessaires en même temps — avec les autres hommes qui composent le milieu social.

Ces rencontres avec les êtres extérieurs provoquent autant de sensations spéciales, véritables découvertes de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût, du tact, qui éveillent certains modes d'action spéciaux, cueillette, poursuite de tel ou de tel gibier, pêche, primitives inventions presque instinctives; et ce sont ces découvertes et ces inventions élémentaires, plus ou moins spontanées, qui, en se propageant imitativement des premiers qui les ont faites aux individus de leur voisinage et de ceux-ci à d'autres, grâce aux rencontres des hommes entre eux, ont fait naître et enraciner dans tel pays le désir de manger des dattes ou des figues, ailleurs l'appétit de tel

U\ï LA RÉPÉTITION ÉCONOMIQUE

poisson OU de tel gibier, ou bien le goût de tel genre de poterie, de tel genre de tatouage et de décoration. Les rencontres des hommes entre eux n'ont pas seulement servi à cette propagation des découvertes ou inventions spontanément nées chez les individus les mieux doués en face de la nature. Elles ont servi surtout à susciter des découvertes et des inventions d'un degré supérieur qui, en faisant apercevoir la nature à travers les sentiments caractéristiques de la vie sociale, amours et haines, adorations et exécrations, peines et colères, sympathies et antipathies, à travers les verres réfringents des mots et des dogmes, des langues et des religions, des théories philosophiques, des notions scientifiques, donnent au désir une foule d'objets entièrement nouveaux, poursuivis par des voies d'activité tout à fait nouvelles.

Prenez un désir quelconque, même des plus anciens, des plus enracinés, le désir de manger du pain en Europe, de boire du vin dans le midi de la France, de se vêtir de drap, etc., vous n'en trouverez pas un qui n'ait commencé par une découverte ou une invention, dont l'auteur le plus souvent reste inconnu. Mais une invention non imitée est comme n'existant pas socialement, économiquement surtout. C'est seulement quand elle se propage, et dans la mesure où elle se propage, qu'elle prend une importance économique, parce que le nouveau désir de consommation — et aussi bien le nouveau désir de production — qu'elle a engendré, s'est répandu à un certain nombre d'exemplaires. Une industrie, née d'une invention, ou plutôt, toujours, d'un groupe d'inventions successives, n'est viable qu'autant que le désir de consommation auquel elle correspond s'est suffisamment répandu d'individu à individu, par une action interpsychologique curieuse à étudier ; et le développement de celte industrie est entièrement subordonné à la propagation de ce désir. Tant que ce désir, par suite de certains obstacles opposés par la difficulté des communications, les frontières-

d'états, là séparation des classes, les mœurs, les idées religieuses, restera renfermé dans une étroite région ou dans une certaine classe peu nombreuse de la nation, cette industrie ne pourra devenir une grande industrie. Elle ne le pourra non plus si le désir se propage, à la vérité, très vite d'individu à individu, de pays à pays, mais, en chaque individu, en chaque pays, est éphémère et ne s'y enracine pas. Ce qu'un industriel, ce qu un producteur quelconque doit savoir, avant tout, c'est si le désir qu'il satisfait est de ceux qui s'étendent loin mais durent peu, ou de ceux qui, resserrés dans d'étroites limites géographiques, durent .fort longtemps. Il est — les éditeurs le savent bien — des livres d'archéologie locale que les archéologues de telle province peuvent seuls désirer lire, mais qui seront lus avec le même intérêt par dix ou vingt générations d'archéologues de cette province ; et on se garde bien d'imprimer et d'éditer ces livres dans les mêmes conditions que les romans en vogue aujourd'hui, dévorés dans le monde entier, et qui demain ne trouveront pas un acheteur. Il y a ainsi, pour toute industrie, pour toute production, à considérer deux sortes de débouchés, un débouché dans V espace^ pour ainsi dire, et un débouché dans le temps, le premier formé par la répétition-mode, le second par la répétition-coutume du désir spécial que cette industrie doit satisfaire. La proportion de ces deux débouchés varie extrêmement d une industrie à une autre et, dans chacune d'elles, d'un âge à un autre âge, d'un pays à un autre pays. La difficulté, pour l'industriel avisé, est de se plier à ces conditions si complexes, et, pour l'économiste, de démêler quelques faits généraux parmi cette broussaille de faits particuliers.

Le problème se résume, en somme, à ceci : serrer le plus près possible la genèse des inventions, et les lois de leurs imitations. Le progrès économique suppose deux choses : d'une part, un nombre croissant de désirs différents ; car, sans différence dans les désirs, point d'échange

possible, et, à chaque nouveau désir différent qui apparaît, la vie de réchange s*attise. D'autre part, un nombre croissant d'exemplaires semblables de chaque désir considéré à part ; car, sans celte similitude, point d*industrie possible, et, plus cette similitude s'étend ou se prolonge, plus la production s'élargit ou s'affermit. — Or, nous venons de le dire, l'apparition successive des désirs différents qui sont venus s'ajouter ou se substituer les uns aux autres, — s'ajouter plus souvent que se substituer — a pour cause la succession des découvertes ou des inventions non pas seulement pastorales, agricoles, industrielles, mais religieuses même, scientifiques, esthétiques ; et la diffusion de chacun de ces désirs, son extension ou son enracinement, a pour cause riraitation, la contagion mentale d'homme à homme. 11 y a donc là, encore une fois, deux problèmes qui s'imposent au seuil de l'économie politique : 1** Y a-t-il un ordre, ou plusieurs ordres, de la succession des inventions et découvertes; et quel est-il, ou quels sont-ils? 2*^ Y a-t-il des faits généraux présentés par la propagation imitalive des lois qui les régissent ; et quelles sont ces lois?

Si l'on pouvait répondre à la première de ces deux questions aussi nettement qu'à la seconde, l'économie politique, dans certains cas, appuyée sur la statistique, pourrait se permettre de prédire, presque à coup sûr, quel sera l'état économique d'un pays, de la France, de l'Europe, dans vingt ans, dans un demi-siècle. Malheureusement, quand le statisticien, voyant la courbe graphique de tel ou tel article de commerce, de tel ou tel mode de fabrication ou de locomotion, qui fait des progrès graduels, se hasarde à dire que, dans cinquante ans, telle industrie aura envahi le monde entier ou telle partie de la planète, cette prédiction ne peut jamais être que subordonnée à cette condition expresse : « en admettant que, d*ici là, aucune invention rivale et mieux accueillie ne vienne à surgir ». L'invention future,

c'est là recueil de tous les calculs, c'est l'imprévu où se heurtent toutes les prophéties.

J'ai répondu ailleurs, autant que j'ai pu, aux deux problèmes ci-dessus posés*, mais surtout au second qui se prête à des solutions précises. Je me permets d'y renvoyer le lecteur. Ici, je n'ai à dire qu'un mot de la première question, tout simplement pour montrer sa place et la profonde erreur de ceux qui l'oublient. Si dissemblables, si variées que soient les découvertes ou les inventions, elles ont toutes ce trait commun de consister, au fond, en une rencontre mentale de deux idées qui, regardées jusque-là comme étrangères et inutiles l'une à l'autre, viennent, en se croisant dans un esprit bien doué et bien disposé, à se montrer rattachées l'une à l'autre intimement, soit par un lien de principe à conséquence, soit par un lien de moyen à fin, ou d'effet à causée Cette rencontre, cette jonction féconde, voilà l'événement, le plus souvent inaperçu à l'origine, l'événement caché dans la profondeur d'un cerveau, d'où dépend la révolution d'une industrie, la transformation économique de la planète. Le jour où Arstedt a vu Télectricité et le magnétisme par un côté qui les liait l'une à Tautre, le jour où Ampère a repris et développé cette synthèse, le télégraphe électrique était né, destiné à enserrer le globe de son réseau aérien et sous-marin.

Ces croisements heureux d'idées dans des cerveaux, peuton dire qu'ils sont toujours le fruit du travail ? Et osera-t-on

(1) Voir, Logique sociale, le chapitre intitulé les w lois de l'invention », et les Lois de l'Imitation. Paris, F. Alcan.

(2) J'ai cité ailleurs ces deux exemples typiques : 1« l'idée de la rotation de la lune autour de la terre et l'idée de la chute d'une pomme venant à se présenter dans l'esprit de Newton, comme peut-être les effets d'une même cause, indiquée par la seconde ; 2« l'idée de la locomotive à vapeur et l'idée du rail (déjà connu longtemps avant la locomotive) venant à se présenter, dans l'esprit de Stephenson, comme propres à se lier utilement, la seconde pouvant servir d'auxiliaire à la première. — J'aurais pu citer aussi bien d'autres liaisons d'idées, telles que la liaison entre l'idée de l'éclairage et l'idée de l'acétylène, entre l'idée de l'acier et celle du manganèse, entre l'idée de la lumière et celle de l'ondulation ou des courants électriques...

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prétendre que Tinventeur est un travailleur comme un autre? L'inventeur peut être un travailleur, il Test souvent, il ne Test pas toujours ; mais ce n'est pas précisément en travaillant, c'est dans ses loisirs qu'il invente, quoique ce puisse être parce qu'il a travaillé ; et son invention n'est jamais un travail. Loin d'être un travail, c'est-à-dire un effort et une peine, elle est une joie intense et profonde, qui dédommage celui qui l'éprouve des fatigues de toute une vie. Quand son invention porte des fruits et lui vaut la gloire ou la fortune — rarement la fortune — c'est sa joie, non sa peine, que l'humanité lui paie ainsi.

Ne disons donc plus que le travail est la seule source de la valeur. La source première, c'est l'invention, qui n'est pas un travail ; car le travail, c'est de l'imitation à jet continu, c'est une série périodique d'actes enchaînés, dont chacun a dû être enseigné par l'exemple d'autrui et fortifié par la répétition de soi-même, par l'habitude.

Quand on dit que la production des richesses a trois facteurs, le capital, le travail et la terre, on néglige donc le facteur essentiel; et celte analyse ne pourrait redevenir juste que si l'on entendait par capital un groupe d'inventions, définition que je développerai plus loin. Mais cette acception est étrangère à ceux qui ont écrit sur ce sujet. Aussi, décapitée de la sorte par l'oubli du facteur le plus important, l'analyse des éléments de la production a-t-elle donné lieu aux prétentions les plus justifiées en apparence. Certes, présenté comme la rémunération du capital engagé dans une entreprise, le bénéfice de l'entrepreneur, en qui l'on ne veut voir qu'un capitaliste, peut être souvent jugé excessif et obtenu aux dépens des salaires de l'ouvrier. Les choses changent de couleur si l'on voit dans Tentrepreneur ce qu'il est quelquefois, pas toujours, un inventeur au petit pied, dont l'invention consiste à avoir appliqué d'une certaine manière des inventions connues (ce qui est aussi la jonction utilitaire de deux idées). En tant qu'inventeur, en

effet, Tentrepreneur peut avoir droit à des bénéfices énormes auxquels, comme capitaliste, il ne saurait prétendre en -bonne justice. C'est sous ce nouvel aspect, je crois, que l'examen des théories socialistes doit être repris. Je n'en préjuge pas les résultats, mais j'affirme d'avance qu'ils seront très différents des conséquences déduites de prémisses erronées, de données inexactes et incomplètes.

On peut voir aussi, incidemment, en se pénétrant du rôle économique de l'invention, à quel point est superficielle la distinction des consommations productives et impi'oductives. Si les économistes avaient songé à cette parole de Gœthe, que « nulle sensation n'est passagère » ; s'ils avaient réfléchi à ce que les psychologues nous ont appris sur le pouvoir dynamogène de toute sensation nouvelle et sur l'inépuisable fécondité d'une sensation vive en souvenirs, images internes d'elle-même, en suggestions aussi de sensations pareilles chez autrui, par conséquent de désirs pareils ; s'ils avaient eu égard à ce caractère multipliant et prolifère de la sensation, source d'idées neuves, de croisements heureux, qui sont de grandes ou petites inventions, industrielles ou autres ; s'ils avaient pensé à cela, ils auraient évité l'erreur de dire que la destruction d'un produit pour la simple satisfaction d'un désir individuel est une consommation improductive. Les consommations « improductives » de ce genre font tout le charme et tout le prix de la vie, et c'est grâce k leur nombre, h. leur succession variée dans une vie de méditation, entrecoupée de travaux professionnels et de loisirs, qu'ont apparu toutes les innovations, grandioses ou minuscules, qui ont enrichi et civilisé le monde.

Les consommations qui passent pour seules productives aux yeux de l'économiste, sont celles qui consistent en sensations vulgaires de la faim et de la soif satisfaites, du bien-être matériel, où les forces se retrempent immédiatement par un nouveau travail. Mais, si les sensations d'autre

sorte, par exemple les spectacles successifs d'un voyage d'agrément, en pays étranger, ne servent pas à régénérer tout de suite les forces physiques, elles servent bien davantage à les stimuler ultérieurement chez le touriste, et, à son exemple, chez autrui, en le poussant lui-même et en excitant les autres, par ses récits, à inventer et à travailler pour pouvoir les faire renaître. L'extension du réseau des voies ferrées et la progression de leurs recettes, avec tout le renouvellement industriel qui en est la suite, n'ont pas d'autre explication, au fond, que ces sortes de consommations improductives.

En cherchant bien, on verrait que toutes les consommations destinées à devenir des plus productives ont commencé par être improductives. 11 n'est pas un objet de première nécessité, la chemise, les souliers, le chapeau, qui n'ait commencé par être un objet de luxe. Les dindons ont été, au moment de leur importation en Europe, des oiseaux d'agrément, et les pommes de terre des curiosités d'agriculteurs grands seigneurs, avant d'entrer dans la nourriture du dernier paysan irlandais. Les bicyclettes, de simple amusement d'oisifs au début, sont en train de devenir le véhicule indispensable du travailleur pressé. L'automobile, cette locomotive émancipée, destinée sans nul doute à un bel avenir, n'est encore, à peu d'exceptions près, qu'un sport d'hommes de loisir, une amusette coûteuse...

Et tout cela est conforme, remarquons-le, aux lois de l'imitation, d'après lesquelles un désir nouveau se propage d'autant plus vite — toutes choses égales d'ailleurs — dans un milieu social, que ce milieu est plus dense socialement, c'est-à-dire que les individus y sont en contacts spirituels plus fréquents, ce qui est le caractère le plus marqué des classes aristocratiques à certaines époques, et, à d'autres époques, des classes riches dans les capitales. La cascade de rimitation, en nappes élargies, tombe ainsi toujours de

la noblesse aux classes inférieures, ou des capitales aux villes de second ordre et aux campagnes. On explique par la même loi pourquoi la grande industrie a débuté historiquement, et n'a pas pu ne pas débuter, parla fabrication d'objets de luxe, tels que les glaces de Venise, les draps fins de Florence, les tapisseries françaises, et pourquoi Colbert a eu raison de porter d'abord son attention sur des industries aristocratiques, parce qu'à son époque elles étaient seules viables, correspondant seules à des désirs répandus sur de vastes espaces, par-dessus les étroites frontières des provinces et des localités où restait coutumièrement confinée la vie des classes pauvres.

Ces lois de Timitation, d'ailleurs, sont très complexes, et je ne puis pas entrer dans leur détail. Tout ce que j'en dirai c'est qu'il y faut distinguer deux sortes d'influences : des influences qui tiennent à la nature même des exemples à imiter, et d'autres qui tiennent à la nature des personnes qui donnent ces exemples, aux lieux et aux temps oîi ils se produisent. J'ai donné aux lois qui régissent les influences de la première sorte le nom de lois logiques ; aux autres, le nom de lois extra-logiques. C'est en combinant ces deux sortes d'influences, et les lois qui les formulent, qu'on peut répondre à cette difficile question : pourquoi, entre plusieurs exemples qui s'offrent à la fois, tel exemple et non tel autre s'est-il propagé dans ce pays, à cette époque, dans cette classe, et non ailleurs?

Il faut tenir compte, ici, et de la nature plus ou moins prestigieuse de l'individu, de la classe, du peuple, d'oîi vient l'exemple importé, et de l'obstacle ou du secours que cet exemple trouve dans les désirs ou les idées déjà installées dans les esprits. Certains désirs sont entravés ou arrêtés dans leur propagation parce qu'ils se trouvent en lutte avec des besoins ou des idées qui les contredisent : la consommation des vins français se répandrait davantage en Angleterre si l'habitude d'y boire de la bière ne lui faisait

m LA RÉPÉTITION ÉCONOMIQUE

obstacle; en pays musulman elle est en conflit avec les défenses du Coran. Certains autres désirs sont, au contraire, aidés dans leur expansion par des désirs ou des idées qui tendent ou paraissent tendre au même but.

Un exemple frappant de cette dernière classe de désirs est celui de boire des liqueurs alcooliques (désir né, dans ses multiples variétés, d'inventions telles que celle de la distillation de l'alcool, dubitter, du vermouth, de l'absinthe, etc.). Non seulement le désir de cette consommation — qui n'est pas improductive mais bien destructive, car il en existe beaucoup de telles — est de ceux qui, une fois éprouvés et satisfaits, se répètent le plus sûrement et s'enracinent le plus vite, mais encore il trouve pour auxiliaire, dans sa propagation au dehors, un désir des plus répandus, et des plus nobles, le désir de causer et de fraterniser avec des camarades^ Les deux se satisfont à la fois, Tun stimulant l'autre et réciproquement, par la vie de café. On n a pas étudié assez l'action des groupements sociaux de tous genres, cafés, salons, sectes, concerts, foules, dans la propagation des désirs économiques, dans leur direction et leur intensité. C'est ce qui rend Talcoolisme si dangereux, si difficile à extirper, ce L'habitude de boire est, sur les bords du Rhin, une des formes de la sociabilité, » dit avec raison M. Schultze-Gavernîtz. Un peu partout il en est ainsi, si bien que l'alcoolisme peut être considéré comme une maladie de croissance de la sociabilité en progrès. Le malheur est qu'on meurt très bien d'une maladie de croissance. Boire ensemble, encore plus que manger ensemble, est un besoin social. On trinque, on boit à la santé d'une personne ; on ne mange pas, on ne choque pas les assiettes à sa santé...

Je n'insiste pas sur ces remarques, sur lesquelles j'aurai à revenir. Mais ne négligeons pas de faire observer deux

choses, qui importent beaucoup au point de vue économique : d'abord, que la facilité, la promptitude des divers ordres de désir à se propager, est très inégale; en second lieu, qu'il est des désirs qui, en se répétant, par l'habitude ou par la propagation, se fortifient, s'intensifient, tandis que d'autres, à mesure qu'ils se répètent, vont s'affaiblissant. Je sais bien qu'on dit quelquefois que tous les désirs sont stimulés par leur satisfaction; mais, si cette généralisation excessive était exacte, la civilisation, qui a pour conséquence certaine la multiplication de ces désirs soi-disant renforcés, devrait se caractériser par la violence inouïe du cœur humain exacerbé par elle. Il n'en est rien; et, de fait, on observe que les désirs de sensations vont, d'ordinaire, s'affinant mais s'atténuant. La gourmandise barbare est devenue la friandise civilisée; le libertinage même s'apprivoise. Il y a des exceptions, nous en avons cité une, l'alcoolisme; nous devrions, peut-être, y joindre l'habitude de fumer, plus tyrannique d'autant que plus générale. — Les désirs de sentiments et surtout d'idées et d'actes, qui sont en proportion croissante pendant la période ascendante de l'évolution sociale, diffèrent des précédents en ce que leur propagation les renforce en chacun des individus qui les ressentent : désir d'honneur, de gloire, de pouvoir, de sécurité, de liberté, de justice. Il est vrai que la tendance de chacun de ces désirs à s'accroître en se diffusant est combattue par leur multiplicité croissante.

Les désirs passifs, les désirs de consommation, dans leur ensemble, tendent à se fortifier moins vite en se propageant que les désirs actifs, les désirs de production qui leur correspondent. Le désir de faire de la musique croît bien plus vite que celui d'en entendre. 11 est donc dans la nature des choses que l'activité productrice, en chaque ordre d'action, soit poussée à marcher plus vite que l'avidité consommatrice, et soit obligée de temps en temps de s'arrêter pour l'attendre. D'oii la fréquence sinon la périodicité des crises.

Celte avance de la production sur la consommation correspondante, ou plutôt du désir de production à un certain prix sur le désir de consommation des produits à ce même prix, est d'autant plus marqué qu'il s'agit d'une production plus élevée, c'est-à-dire moins matérielle, plus spirituelle et sociale. La surproduction agricole, contrairement aux prédictions sinistres de Malthus, existe quelquefois, en temps de grand progrès ; mais elle est rare et toujours moins forte que la surproduction industrielle, qui excède souvent de beaucoup la demande des objets fabriqués (au prix offert). Quant à la production littéraire et artistique, elle dépasse énormément, et de plus en plus, la consommation de littérature et d'art. Et, cependant, Fappétit de littérature et d*art grandit plus vite par ses propres satisfactions que Tappélit d'articles industriels et surtout que la faim et la soif de subsistances*.

Parmi les désirs d'ordre supérieur, il en est peu d'aussi importants économiquement que le désir de sécurité pour l'avenir. Ce désir, qui se traduit pécuniairement en actes d'épargne, est un de ceux qui s'avivent et s'enracinent le plus en se répandant, si Ton en juge par l'abondante prolifération des caisses d'épargne et des compagnies d'assurances de tout genre, qui se chargent d'y donner satisfaction. Et la progression des capitaux placés démontre qu'il y est satisfait sur une échelle toujours plus large. Il est fâcheux que ce penchant si louable à la prévoyance soit en conflit avec le désir de la paternité, qui, lui, on le sait, n'est nullement stimulé,

(1) J'ai dit ailleurs que, dans un pays où de nouveaux articles sont importés de l'étranger, le désir nouveau de consommation qu'ils y éveillent se propage un certain temps avant que les fabricants indigènes con(;oivent le désir de les y produire. Gela est vrai, et cette antécédence de l'imitation des consommateurs étrangers sur celle des producteurs étrangers constitue le grand avantage offert par l'ouverture de nouveaux débouchés à l'industrie d'un peuple. Mais cette remarque n'a rien qui contredise l'observation faite plus haut. Quand, dans la colonie envahie par les produits de la métropole, des usines se seront installées à l'instar de celle-ci. les fabricants, comme dans celle-ci, y seront enclins à surproduire.

loin de là, par les naissances qui le satisfont : dans les départements français où le nombre des livrets et des polices d'assurances est en progression régulière, la natalité diminue régulièrement. Car il n'est possible à l'ouvrier, au cultivateur, de satisfaire ce désir d'épargne qu'à trois conditions : retranchement des consommations non indispensables à la rigueur, ou restriction malthusienne, ou suffisante élévation des salaires et des gains. Des trois solutions du problème, la dernière serait la meilleure assurément, si, en se généralisant, la hausse des salaires et des gains ne devait finir par une neutralisation réciproque des avantages momentanés ainsi obtenus. Reste la première, qui est douloureuse, ce qui fait que la seconde prévaut enfin. Ainsi s'explique en partie la diminution de la natalité française.

Entre la production et la consommation, entre la masse des producteurs et celle des consommateurs, ou bien entre les deux aspects d'une même massé humaine considérée successivement comme productrice et comme consommatrice, il y a, ne l'oublions pas, la même différence qu'entre le côté actif et le côté passif de la vie mentale. Or, dans Tintérêt même du côté passif, c'est au côté actif qu'il faut s'attacher. Le point qu'on regarde a plus dimportance que la sphère qu'on voit; ce qu'on écoute a plus d'importance que ce qu'on entend, et c'est en regardant plus qu'en voyant qu'on exerce et fortifie sa vue, c'est en écoutant plus qu'en entendant qu'on exerce et fortifie son ouïe*. C'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue quand on recherche les effets qu'aurait sur la fortune et la prospérité publique une mesure — protectionniste, par exemple — destinée à faire gagner les producteurs aux dépens des consomma-

(1) Les lecteurs de Maine de Biran se rappelleront ici la haute importance qu'il attachait à la distinction entre écouter et entendre, regarder et voir, flairer et odorer, déguster et goûter, palper et toucher. Il n'avait point tort de voir dans les impressions actives les déguisements variés de l'effort volontaire, au fond identique à lui-même, et de considérer les impressions passives comme secondaires et dérivées.

ITo L.V RÉPÉTITION ÉCONOMIQUE

leurs, OU une mesure opposée, propre à faire profiter ceux-ci du préjudice de ceux-là. Se préoccuper, avant tout, et en toute occasion, de l'intérêt des consommateurs parce qu'ils sont la majorité, c'est ne pas songer que le consommateur, comme tel — et abstraction faite de la productivité directe ou indirecte de sa consommation — est passif, et qu^un gain fait par lui n*a pas pour effet de le faire sortir de sa passivité. Il dépensera un peu plus ou il économisera un peu moins, voilà tout. Et cela ne sera un avantage général qu autant que le travail producteur en sera stimulé et encouragé. Mais rien n'encourage et ne stimule la production comme la hausse du prix de ses produits. Aussi cette hausse, à certains moments, quoiqu'elle puisse paraître désavantageuse au public, devient-elle un avantage pour lui-môme, par le coup de fouet qu'elle donne à la production et par l'abondance d'articles, bientôt offerts à plus bas prix, qu'elle appelle sur le marché.

Il y a deux classes de désirs — accouplées comme la production et la consommation, et dérivant de ce couple — qui jouent un rôle capital sur la scène économique : le désir de vendre et le désir d'acheter, en d'autres termes Xoffre et la demande. Je dis que Voffre et la demande consistent en désirs, je devrais ajouter : et en croyances. -Par là nous allons empiéter un peu sur le sujet spécial du chapitre suivant. Quoi qu'il en soit, si l'on cherche à donner un sens autre que psychologique à cette grande antithèse économique, aussi encombrante que mal définie, on n'y parviendra pas, à moins d'aboutir à une vérité insignifiante. Quand on dit que l'équation de l'offre et de la demande vient à s'établir, entendrait-on seulement, au sens objectif, que le nombre des objets offerts est précisément égal à celui des

objets demandés, et que Toffre ou la demande dont il s'agit consiste non dans un état d'âme des vendeurs ou acheteurs éventuels, mais dans le fait même de la conclusion de leurs ventes et de leurs achats? Mais alors, que signifie la fameuse formule, si ce n'est que le nombre des achats est toujours égal à celui des ventes ? Si, par demande^ on entend le groupe de ceux qui â?és^Ven^/?05A*erfer un article, ce groupe est indéfini, ce sens vague et abusif ne peut servir à rien déterminer Si, par demande^ on entend le groupe de ceux qui désirent Tacheter au prix actuel^ c'est-à-dire qui préfèrent la perte de cet argent à la non-possession de cet article, il est clair que la demande, entendue en ce dernier sens, seul précis, présuppose le prix, et loin d'en être la cause, en est l'effet . Il importe donc de donner une signification subjective à ces deux termes pour que leur rencontre ici ne donne pas lieu à une contre-vérité ou à une vérité de la Palisse. D'ailleurs, quand on dit que le prix est en raison inverse de l'ofifre et en raison directe de la demande, on admet que l'offre et la demande peuvent être inégales, que Tune peut croître pendant que l'autre diminue, hypothèse inconcevable s'il s'agit là de faits objectifs, d'opérations réellement conclues sur le marché. Aussi les économistes n'ont-ils pu ne pas faire un peu de psychologie à ce sujet, mais contre leur gré, et le plus souvent à leur insu; de là l'insuffisance de leurs analyses.

Quand on oppose Toffre à la demande, il semble qu'on entende parler seulement du nombre des offreurs ou de la quantité de ce qu'ils offrent, et du nombre des demandeurs ou de la quantité de ce qu'ils demandent. Quand on dit que le prix varie en raison inverse de l'offre, on veut dire que le prix s'élève, ou bien parce que les offreurs deviennent moins nombreux, ou bien, plus souvent, parce que les quantités de marchandises offertes deviennent moins considérables. Quand on dit que le prix varie en raison directe de la demande, on veut dire qu il s'élève ou s'abaisse suivant que le nombre

Tarde. — Psych. écon. I. — 12

ITîs LA RÉPÉTITION ÉCONOMIQUE

des demandeurs ou la quantité de produits qu^ils demandent erandil ou décroit. On a relevé l'inexactitude de ces formules soi-disant mathématiques, car il n'est pas vrai que le prix d'une marchandise s'élève précisément ni approximativement au double, au triple, au quadruple, quand le nombre des demandeurs a doublé, triplé, quadruplé, ou quand la quantité des choses offertes a diminué de moitié^ des deux tiers, des trois quarts. L'expérience montre que, s'il s'agit de denrées de première nécessité par exemple, il suffit d'une faible diminution des choses offertes pour que leur prix augmente énormément, tandis que, si raugmentation ou la diminution porte sur des articles de luxe ou de certains luxes, elle peut être très forte sans que le prix varie beaucoup. La question est de savoir pourquoi il en est ainsi, de remonter aux causes de ces variations que la loi de l'offre et de la demande, ainsi entendue, n'explique pas et qui rendent si incomplète, si indéterminée, la prétendue détermination des prix en vertu de cette loi.

iTabord, il est manifeste qu'ici le degré d'intensité des désirs en présence, soit chez les demandeurs, soit même chez les offreurs (le désir de vendre comme celui d'acheter n'étant pas toujours égal à lui-même), doit entrer en ligne de compte aussi bien que le nombre des offreurs ou des demandeurs ou la quantité des choses offertes ou demandées. Si l'article offert est de ceux qui éveillent chez les consommateurs un désir dont la nature est de s'aviver en se propageant, de se fortifier en se répétant, le progrès numérique des demandeurs s'accompagnera d'une intensité croissante de leurs désirs, et le prix tendra, naturellement, à s'élever bien plus que si l'article offert répondait à un de ces désirs que leur répétition atïaiblit. Je sais bien qu'il est moins facile de mesurer l'intensité des désirs que la quantité des marchandises ou de compter des marchands et des clients, mais cela n'empêche pas l'observation qui précède d'être théoriquement vraie, et d'ailleurs, en pratique, il y a moyen de

tourner ]a difficulté de mille manières, par des signes extérieurs du désir que les négociants avisés connaissent bien et sur lesquels ils règlent leur estimation approximative des désirs de leur clientèle, à défaut d*un thermomètre psychologique plus parfait.

Mais cela ne suffit pas. Le désir de vendre à tel prix telle quantité de marchandises et le désir d'acheter à ce même prix cette même quantité sont, je le suppose, parvenus, sur un marché, au niveau voulu pour dominer tous les autres désirs concurrents dans le cœur des offreurs et des demandeurs. Mais est-il sûr que Vinienlion effective de vendre ou d'acheter à ce prix naisse de là, et que la totalité ou la plus grande part des marchandises trouve preneur? Non, si des bruits fâcheux sont mis en circulation, parmi les vendeurs, sur la solvabilité des acheteurs à crédit, ou, parmi les acheteurs, sur la bonne qualité des marchandises en dépit de leur excellente apparence; et, faute de confiance suffisante, le marché sera sans affaires, malgré Taccord des désirs. — Il est vrai que la vente au comptant, de plus en plus répandue pour les menues affaires, simplifie le problème, en ce qui concerne les vendeurs, la dépouille pour eux de Télément-confiance; et j'ajoute que souvent la garantie donnée par le vendeur à l'acheteur, ou bien, dans les grands magasins, la faculté donnée au client de rendre l'objet acheté s'il n'est pas satisfait, tend à libérer aussi Tacheteur, dans une large mesure, de toute incertitude et de toute méfiance. Mais il ne s'agit là, je le répète, que des menues affaires de la vie. Pour les grandes affaires^ entreprises, achats et ventes de maisons, de biens, de domaines à la Bourse, il faut toujours se risquer, on se risque de plus en plus, et la grande difficulté est bien plutôt alors de mettre les croyances, les confiances d'accord, que d'accorder les désirs.

Pour l'achat des services il en est de même. Voici, à Paris, quelques centaines de médecins qui désirent — de plus en plus fort à mesure que la mode sévit davantage — faire

!».} LA RÉPÉTITIOX ÉCONOMIQUE

ropération de l'appendicite, et il y a en France quelques milliers de malades qui, ayant ou croyant avoir celle maladie, désirent — de plus en plus fort aussi, par obéissance à la mode médicale aussi — se faire opérer. — Remarquons, entre parenthèses, que les médecins désirent faire, même à un prix déterminé, un nombre indéfini d'opérations, tandis que les malades en désirent, à ce prix, un nombre précis. Comment donc, si Ton donne à ToOre des services médicaux un sens purement objectif, un nombre indéterminé de ces serWces pourrait-il jamais être égal à un nombre précis de demandes? — Mais revenons. Tous les malades désirent être guéris, mais cela ne veut pas dire que tous, en fait, envoient chercher le médecin, le demandent ; car il se peut, en premier lieu, qu'ils soient retenus par le prix excessif de l'opération, étant donnée leur fortune, et que, combattus entre le désir de guérison et la crainte de se ruiner, ils ajournent à plus tard leur résolution en laissant sagement la nature suivre son cours. Quant à ceux qui ont de quoi payer, ou, pour mieux dire, chez lesquels le désir de guérison par l'opération s'est élevé assez haut pour l'emporter décidément sur la crainte de s'appauvrir, la question, en second lieu, la question majeure pour eux, est de savoir s'ils ont ou non confiance dans le chirurgien qui leur propose l'opération. Mais il y a mille degrés de confiance et de crainte, bien des oscillations intérieures de hausse ou de baisse de foi. D'autre part, le chirurgien lui-même est loin d'avoir toujours le même degré d'assurance dans le succès final. Cela dépend de l'habitude plus ou moins grande qu'il a de réussir, de la proportion entre ses réussites et ses échecs; cela dépend aussi de l'opinion qu'il a de la vigueur du malade. Pour que l'opération soit résolue de part et d'autre, par le chirurgien comme par le malade, et qu'il y ait vraiment équation entre l'offre de l'un et la demande de l'autre, il faut, avant tout, que, chez les deux, la confiance ait atteint un certain niveau, non pas nécessairement égal, mais qui dépend, chez

l'un et chez Tautre, du niveau atteint par le désir d'opérer ou d'être opéré. Le degré de confiance minimum requis pour déterminer la résolution s'abaisse d'autant plus que le désir s'élève davantage, et vice versa; et c'est ainsi qu'on voit de jeunes chirurgiens, passionnément désireux de se signaler, risquer des opérations hasardeuses et presque criminelles.

Mais j'empiète là sur la théorie des prix. Je tenais à montrer, dès maintenant, que, dans la notion de l'offre et de la demande, le degré de désir et le degré de confiance sont des éléments non moins importants à considérer que la quantité des choses offertes ou demandées et le nombre des demandeurs ou des offreurs. Non seulement ils sont aussi importants, mais ils sont plus essentiels, plus caractéristiques; et l'exemple précédent en est une preuve. Ici le nombre des offreurs et des demandeurs se réduit à l'unité, le plus souvent; il y a un seul malade, à un moment donné, qui n'a en vue qu'un seul chirurgien ; il n'y a, non plus, de part et d'autre, qu'une seule chose offerte ou demandée ; et cependant, il y a, dans ce cas — tout comme dans le cas d'une halle pleine d'acheteurs et de vendeurs de blé, ou d'une Bourse pleine d'agioteurs, — des variations de l'offre et de la demande, des hausses et des baisses de Tune et de Tautre, jusqu'à ce qu'elles s'accordent enfin.

Ce cas, où il n'y a qu'un offreur et un demandeur en présence, est devenu exceptionnel au point de civilisation où nous sommes parvenus; mais il n'en est pas moins le cas élémentaire et fondamental, le point de départ de l'évolution économique et l'explication de tout ce qui a suivi. Dans les marchés primitifs, il y a autant de prix différents du même objet ou du même service qu'il y a de couples d acheteurs et de vendeurs, et, pour chacun de ces couples, le prix fixé à la suite d'un long marchandage est celui qui établit l'équation entre la demande et l'offre, entre cette demande et cette offre. Car il y a une offre et une demande

spéciale en train de varier au cours de chacune de ces discussions animées entre deux hommes qui cherchent Tun à vendre le plus cher et Tautre à acheter le moins cher possible. Alors que se passe-t-il? Les foires de village, surtout dans le Midi, sont instructives à cet égard. Aussi bien qu'à Nancy et à la Salpêtrière, on y pratique Tart de la suggestion par la parole et par le geste. Les maquignons sont de grands hypnotiseurs sans le savoir. Mais c'est un genre de suggestion réciproque en quelque sorte. Le marchand sait bien qu'il doit dissimuler le degré de son désir de vendre ; aussi parle-t-il d'un ton détaché : on lui a offert tel prix, qu'il a refusé; il connaît dix personnes qui sont follement éprises de ce cheval. L'acheteur éventuel, de son côté, fait le dégoûté : ce cheval est trop petit ou trop faible pour lui, cette robe ne lui plaît pas. Il n'ignore pas, en effet, que, plus le marchand le jugera désireux d'avoir ce cheval, plus il en élèvera le prix. Mais le marchand à Tœil sur lui, il ne perd pas un de ses gestes, un de ses regards, et, d'après ces signes extérieurs^ jauge approximativement son désir d'acheter ce cheval, sa confiance dans les qualités apparentes de la bête. Pour aviver ce désir et cette confiance il fait trotter le cheval, préalablement muni d'une mesure extraordinaire d'avoine, déguise ses défauts tant quïl peut, le montre sous son aspect le plus avantageux; en même temps, il la vante avec des flots de paroles et des gestes charlatanesques, qui ne laissent pas de produire leur effet sur des esprits peu habitués à ces sortes de passes magnétiques. S'il voit, s'il devine que le client se laisse prendre à ses manières, il hausse le prix; si le client est réfractaire, il cherche à le gagner par des prix plus doux. Mais celui-ci l'épie aussi, le sonde à son tour, et, d'après le besoin et le désir de vendre qu'il lui suppose, tient bon ou faiblit dans le débat du prix. Toutes ces manœuvres témoignent clairement, de part et d'autre, qu'il s'agit ici, avant tout, d'états d'âme à équilibrer ; et c'est parce qu il s'agit de cela, c'est-à-dire de

quantités en quelque sorte liquides, non solides, très facilement oscillantes et changeant de niveau, exerçant lune sur l'autre une influence réciproque, que Téquilibre cherché est si souvent obtenu. S'il s'agissait de qualités en quelque sorte solides, dures et résistantes, la fameuse équation entre l'oiTre et la demande serait impossible dans la plupart des cas.

Ce qui se passe ainsi dans les transactions primitives ne diffère en rien d'essentiel des phénomènes présentés par l'oflre et la demande prodigieusement agrandies dans nos marchés modernes. Quand le marché s'étend, le marchandage n'est plus possible, parce qu'il faut un même prix, un prix momentanément fixe, pour toutes les transactions de même nature. La vie commerciale serait perpétuellement entravée s'il en était autrement. Ce sont les marchands alors qui, spontanément, fixent le prix. Ou plutôt, c'est tantôt la majorité des marchands, s'ils sont syndiqués, tantôt le marchand le plus fort parmi ceux qui se font concurrence. Mais toujours, avant de fixer le prix, ces négociants se renseignent curieusement sur le nombre des acheteurs probables à ce prix, et sur le degré de cette probabilité d'après la vogue de cet article à ce moment. Les statistiques commerciales ne les éclairent pas seules à cet égard; mille symptômes sont propres à les instruire, s'ils ont de la finesse et de l'expérienee. Mais ce n'est qu'après bien des tâtonnements, des essais de prix variés et successifs, que le prix définitif est adopté ; et l'on peut voir dans ces hésitations l'équivalent du marchandage primitif. D'autre part, le grand but visé par les négociants modernes, comme par les petits marchands villageois, c'est toujours d'éveiller, d'attiser le désir et la confiance du client, du public. A cela sert la réclame, équivalent supérieur du verbiage et des gesticulations du maquignon ou du marchand de moutons dans une foire rustique. Mais nous reviendrons sur ce sujet.

Observons cependant, avant de finir, que lorsque, au lieu

d'un seul offreur et d'un seul demandeur, on a sur le marché un groupe d'offreurs et un groupe de demandeurs, le phénomène se complique par l'intervention d'un nouveau rapport in ter-psychologique, qui s'établit non plus entre demandeurs et offreurs, mais entre chaqifè demandeur et d'autres demandeurs, entre chaque offreur et d'autres offreurs. Il y a toujours, comme résultante des influences personnelles qui s'exercent ainsi, un entraîneinent en fait d'offre comme en fait de demande, d'où résulte une hausse ou une baisse des prix que rien d'objectif ne paraît motiver. En voilà assez, certainement, pour démontrer, ce qui est Tobjet de ce chapitre, le rôle capital du Désir dans les phénomènes économiques, sa présence souvent cachée, et qui devrait ne jamais l'être, dans les notions économiques fondamentales. Occupons-nous maintenant, plus spécialement, du rôle économique des idées et de la croyance.

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