CHAPITRE III
En économie politique, il importe d'étudier de près l'action des croyances sur les désirs, la puissance qu ont certaines idées, suscitées dans les esprits, d'éveiller dans les cœurs certains désirs de consommation ou de production, et d'en éteindre d'autres. Il importe aussi d'étudier l'action des désirs sur les croyances, le pouvoir qu'ont certains désirs, surexcité^ jusqu'à un certain point, par exemple celui de locomotion ou de lecture des journaux, de faire naître et croître la croyance générale en l'innocuité, en la sécurité des satisfactions données à ces désirs, telles que l'extension incessante du réseau des chemins de fer, ou la liberté illimitée de la Presse. Il importe enfin d'étudier les combinaisons fécondes des désirs et des croyances qui, en s'unissant pour former les prémisses du syllogisme de l'action, aboutissent comme conclusion à un devoir d'agir, à un vouloir, à un acte. Toute la conduite dérive de syllogismes pareils, le plus souvent inconscients.
Un désir est toujours précédé d'une perception ou d'une idée, d'un jugement sensitif ou intellectuel dont les deux termes sont liés par une persuasion plus ou moins forte. Si nous pouvions remonter jusqu'au premier homme qui a éprouvé le désir d'immortalité posthume, peut-être découvririons-nous que la possibilité, entrevue par lui, de cette vie d'après le trépas, a précédé ce désir. En tout cas, est-il certain que les progrès de la foi religieuse en l'immortalité
de rame ont beaucoup conlribué à développer le désir de revivre immortellement après la mort. La passion de Tégalité politique, et même économique, qui est le grand moteur du temps présent, a été engendrée et nourrie par l'idée et la conviction du droit à Tégalité. C'est seulement quand la foi à ce dogme de 1 égalité humaine s'est répandue à fond parmi les ouvriers que l'ambition leur est venue de participer au confortable de leurs patrons, de s'alimenter, de s'habiller, de s'instruire, de voyager, de s'amuser à leur exemple. La liberté de la Presse, en permettant à toutes les idées, à toutes les opinions de se répandre, et en accélérant leur diffusion, facilite aussi et accélère prodigieusement la généralisation de beaucoup de désirs nouveaux qui donnent naissance à des branches d'industries nouvelles. Ce n'est pas seulement la quatrième page des journaux qui est composée de réclames. Tout le corps du journal est une sorte de grande réclame continuelle et générale. Aussi le standard of life et l'activité productrice s'élèvent-ils dans une nation à mesure que les journaux s'y multiplient et que leur lecture s'y répand.
S'il pouvait se propager aujourd'hui sur le continent américain ou européen une doctrine telle que le stoïcisme antique ou l'évangélisme primitif, une foi profonde et unanime en la vanité du désir, en la sagesse du non-désir et de la vie réduite à son maximum de simplicité ; si, du moins, l'esthéticisme à la Ruskin faisait des progrès sérieux dans les masses, il est certain que l'industrie moderne serait frappée à mort. Sans souhaiter une telle catastrophe, il est permis d'espérer cependant qu'un jour viendra où, sous des formes nouvelles et meilleures, se fera jour la vérité entrevue par les anciens sages et nos esthéticiens, la nécessité de mettre un frein à la progression des désirs corporels qui nous divisent, aux inutiles complications de l'existence matérielle, pour donner libre essor aux désirs spirituels qui nous rapprochent, qui nous font nous tou-
cher par nos cimes les plus hautes comme les arbres des forêts.
Remarque essentielle : les idées, les opinions nouvelles se propagent bien plus vite que les nouveaux besoins dans une société. Aussi une révolution dans les esprits devancet-elle toujours la révolution dans les coutumes et les mœurs qui en est la conséquence. 11 est fort heureux qu'il en soit ainsi, et que, par suite, l'assimilation des pensées soit plus facile à faire que celle des désirs, surtout des désirs inférieurs. Car c'est par la similitude même de leurs objets que nos désirs nous opposent et nous mettent en lutte; mais la similitude de nos pensées est, au contraire, une des causes les plus puissantes d'harmonie entre nous. Cette différence, soit dit en passant, explique pourquoi la concurrence économique produit en partie de bons effets : c'est qu'elle n'est une lutte qu'en partie, les désirs opposés étant li^s à des jugements semblables, à des confiances semblables qui, dans le rival, font voir un concitoyen, un confrère en civilisation. Un collègue est le plus souvent un concurrent.
Quand une invention nouvelle apparaît dans une industrie (lampe électrique, automobile, etc.), s'il s'agissait pour elle d'éveiller et de propager le désir auquel elle correspond, son succès serait d'une lenteur décourageante. Mais, le plus souvent, ce désir est déjà tout propagé depuis longtemps (désir d'y voir le plus clair possible, de voyager le plus rapidement possible, etc.), et c'est seulement la confiance dans le nouveau moyen imaginé de satisfaire ce désir préexistant, qu'il s'agit de répandre et de faire pénétrer dans les esprits.
La réclame a été créée précisément dans ce but. 11 y aurait à faire l'histoire de la réclame en divers pays, et il est probable que, si on comparait ces diverses lignes d'évolution, on y découvrirait des ressemblances. Ne semble-t-il pas que la réclame acoustique^ pour ainsi parler, caractérise principalement les pays encore barbares ou arriérés, et que la
réclame visuelle va se développant, avec la civilisation, aux dépens de la première ? Les cris des marchands ambulants dans les campagnes, — des chiffonniers, par exemple, qu'on appelait pillarots dans le midi de la France, — les annonces faites par les crieurs publics dans les petites villes, — les airs particuliers et traditionnels que criaient ou chantaient les vendeurs des divers métiers en passant dans les rues de Paris au moyen âge et jusqu'à notre siècle, sont la plus archaïque forme de la réclame*. Elle a été peu à peu remplacée, — sauf quelques rares vestiges — par les annonces dans les journaux, et par les affiches murales d'une variété infinie, née d'une imagination inépuisable. Lés crieurs de journaux de nos boulevards, qui nous assourdissent, sont remplacés à Londres par des porteurs d'affiches en très grosses lettres qui permettent de voir sur leur dos les nouvelles à sensation. Il y a bien aussi une réclame qu'on pourrait appeler olfactive, celle de certains parfums traînant sur nos trottoirs. Mais celle-ci aussi va perdant, avec la civilisation, de son importance relative, et, de plus
(1) « Un poète du xni« siècle. Guillaume de la Villeneuve, dit Alfred Franklin, nous a décrit l'aspect curieux que présentaient alors les rues de Paris. Son contemporain, Jean de Garlande, a consacré aussi quelques lignes à ces crieurs enragés. » Dès le point du jour, un valet criait l'ouverture des bains « dont les relations avec l'Orient avaient généralisé Tusage » ; venaient ensuite les marchands de poissons, de volailles, de viande fraîche ou salée, d'ail, de miel, d'oignons... « Des femmes criaient de la farine et du lait, des pêches, des poires, etc. » Les raccommodeurs de vêtements, de meubles, de vaisselles, avaient aussi leur ritournelle. Et les marchemds de vieux habits... Et les vendeurs d'oublis, etc., etc. — Le criage devint un service public, dépendant du roi, qui finit par affermer à un seigneur nommé Simon de Poissy, le produit du criage parisien. — Mercier nous a laissé un tableau pittoresque de Paris au xviii* siècle : « Il n'y a point de ville au inonde, dit-il, où les crieurs et les crieuses des rues aient une voix plus aiguë et plus perçante.., C'est à qui chantera sa marchandise sur un mode plus haut et plus déchirant. Tous ces cris discordemts forment un ensemble dont on n'a point d'idée lorsqu'on ne l'a point entendu... C'est un glapissement perpétuel... » Vraiment, la substitution de l'annonce visuelle à l'annonce acoustique a été un progrès... Dès la deuxième moitié du xviip siècle, ce changement se produit par la publication de journaux d'annonces, où étaient insérées des réclames dont l'emphase ingénieuse amusait Voltaire. Voir à ce sujet Alfred Franklin, la Vie privée (Tautrefois : Vannonce et la réclame. Voir aussi à ce sujet la seconde édition de ïHisloire des classes ouvrières, de M. Levasseur, 1. 1, p. 422 et suiv.
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en plus, est supplantée par la réclame visuelle correspondante; celle de toilettes spéciales, tapageuses ou habilement discrètes, qui attirent le regard. La raison de cette évolution, ce remplacement graduel de la réclame acoustique par la réclame visuelle, c'est que cette dernière est bien plus apte que Tautre à se développer en étendue. Sa portée, par les annonces des journaux, par les exemples multipliés des affiches murales, peut s'étendre indéfiniment, tandis qu'il est difficile et coûteux de multiplier beaucoup les crieurs publics. La réclame, en somme, se transforme dans le sens de son rayonnement de plus en plus large, libre et facile. Le nombre des réclames acoustiques ne saurait dépasser un certain chiffre dans les rues d'une ville sans aboutir à un assourdissement général, tandis que le nombre des réclames visuelles peut s'accroître sans que chacune d'elles cesse d'être distincte à la vue, quoiqu'elles puissent se brouiller dans la mémoire.
Mais, quel que soit le sens qu'elle affecte et son degré d'expansion, la réclame agit toujours en mettant en branle les conversations. Si l'on cause des nouveautés industrielles, des nouvelles étoffes, des nouveaux articles ou services quelconques, c'est par suite d'un entrefilet lu dans un journal, de la vue d'un homme-enseigne, d'un cri spécial, qui a arrêté un instant lattention. Arrêter l'attention, la fixer sur la chose offerte, c'est l'effet immédiat et direct de la réclame. De là à capter la confiance publique il y a loin, à la vérité. Mais alors intervient la puissance de l'exemple ; et, si la réclame frappe où il faut, aux foyers habituels des rayonnement imitatifs, c'est-à-dire à la Cour sous l'ancien régime, aux capitales dans nos démocraties, en somme, aux parties les plus animées, les plus éclairées delà société, à celles qui ont le plus de densité sociale pour ainsi dire, l'innovation introduite là ne tarde pas à s'épancher dans tout le public.
Les étalages des magasins, dans les grandes villes, ont l'inconvénient de se neutraliser en partie réciproquement,
comme les tableaux dans un musée. Aussi, quoique excellents pour appeler Tattention sur les marchandises exposées aux vitrines, seraient-ils par eux-mêmes très insuffisants pour décider les passants à Tachât. Le désir vague de posséder tel article, — combattu d'ailleurs par les désirs concurrents nés d'autres étalages — ne se transforme en résolution de Tacheter que lorsque, d'une part, le prix s'abaisse jusqu'au niveau de ce désir ou que ce désir s'élève jusqu'au niveau du prix, et que, d'autre part, les marchandises désirées sont aperçues en la possession de quelqu'un qui est par nous jugé digne d'être pris pour modèle, ou avec lequel nous rivalisons, ou sur lequel nous nous conformons par sympathie, parce qu'il est notre égal, notre voisin, notre ami. C'est l'exemple d'autrui qui engendre le degré de confiance voulu en l'utilité de la chose désirée, et transforme par suite ce désir en volonté d'achat.
11 est fort intéressant d'étudier comment, au début d'une invention hasardeuse, telle que celle des chemins de fer ou des ponts suspendus, et aussi bien celle du papier-monnaie, du billet de banque, naît et se propage la confiance publique dans cette nouveauté. Cela peut servir à nous apprendre de quelle manière, à une époque beaucoup plus ancienne, est née et s'est propagée cette confiance générale et profonde en Téchangeabilité universelle de l'or et de l'argent, qui constitue essentiellement la monnaie. On est surpris de voir avec quelle facilité ces hardiesses font leur chemin, et, a priori, on aurait dû s'attendre à une résistance beaucoup plus prolongée de la méfiance générale au milieu de laquelle elles ont surgi. Mais il a suffi de quelques initiatives heureuses, suivies par une élite, pour donner courage et foi à beaucoup, bientôt à tout le monde, A propos des billets de
banque, Law explique clairement cela, mais beaucoup trop rationnellement, suivant les habitudes de son siècle, dans ses lettres au régent. Il dit que les choses se sont passées de la sorte en Ecosse, à Rome, à Naples : « Dans les commencements on a de la peine à accoutumer les peuples au paiement par billets ; mais, voyant qu il y a une forte caisse pour les convertir en argent à volonté et remarquant la commodité de ces billets dans les payements, peu àpeu ils s'introduisent dans le commerce, et, avec le temps, ils sont préférés aux espèces... » C'est juste, mais insuffisant. Si' la raison eût autant que cela déterminé le public à accepter la fallacieuse monnaie, on ne comprendrait pas la catastrophe où la folie d'un engouement inouï Ta précipité. Dans une autre lettre de ce financier fameux, je note un passage plus pénétrant où il parle de son système : « Le crédit a porté les actions jusqu'à 2 000 livres à la face de ses adversaires ; et, malgré la crainte et les incertitudes de ceux mêmes qui les ont poussées à ce prix, le crédit s'est accru pour ainsi dire dans le sein même de la défiajice. » C'est ainsi toujours que les choses ont lieu. Et, si Ton demande pourquoi, au milieu d'une défiance qui règne dans l'esprit des masses et jusque dans r esprit même des novateurs^ la foi en l'innovation tait sans cesse des progrès, il faut répondre que c'est en partie grâce à l'opposition même de la défiance externe et aussi bien interne qui, en l'entravant, l'a exaltée. La victoire graduelle de cette confiance, si petite d'abord et si restreinte, sur cette défiance vaste et profonde, a moins lieu de surprendre si Ton considère que la défiance est quelque chose d'assis, de stagnant, — de statique, dirait Comte — et que la foi en l'innovation est un cornant ^ quelque chose de dynamique qui se communique et s'échange d'individu à individu. La confiance, dans son mouvement accéléré d'homme à homme, s'accroît en vertu d'une loi semblable à celle de la chute du corps, tandis que la défiance régnante représente le repos et ne peut aller qu'en s'afTaiblissantàla
longue. C'est la vitesse acquise qui est contagieuse, mais le repos acquis ne Test point.
Puis, il ne faut pas oublier que la nature humaine, en somme, est portée à l'optimisme. Pour s'en convaincre, il suffit de faire un rapprochement. Même en admettant les statistiques des chemins de fer les plus favorables aux compagnies, le risque que l'on court d'être victime d'un accident quand on monte en wagon est, d'après le calcul des probabilités, très supérieur à la chance qu'on a de gagner un lot de 100 000 francs quand on achète une obligation du Crédit foncier ou tout autre valeur à lots. Cependant la pensée de l'accident éventuel n'empêche personne ou presque personne de voyager en chemin de fer, tandis que la perspective de gagner le gros lot est la grande attraction qui explique la vogue de certains titres et est payée fort cher par les acquéreurs. D'oii j'ai le droit de conclure que l'homme est bien plus enclin à l'espérance qu'à la crainte et que le pessimisme, quand il souffle quelque part, dans une petite région du public, y est importé et factice, en contradiction avec l'optimisme normal et habituel, et destiné à être refoulé par celui-ci — qui a quelque chose de plus dynamique, pour continuer la métaphore de tout à Theure^
— Si, continuellement, nous désirons quelque chose, quelque chose qui se renouvelle sans cesse et renaît de ses propres cendres, continuellement aussi nous attendons quelque chose, nous comptons sur quelque chose. Et le degré ou la nature de ces attentes n'importe pas moins, au point de vue économique, comme au point de vue social en général, que le degré ou la nature de nos désirs. L'espoir que nous avons de gagner à la loterie est une bien faible attente,
(1) Courcelle-Seneuil admire, avec raison, le peu de temps qu'il a fallu pour dissiper les préjugés relatifs au prêt à intérêt. « H y a lieu d'admirer le progrès de l'opinion sur ce point quand on songe que la première proteslatiou scientifique en forme dirigée contre le prêt à intérêt date de Turgot et (|ue ce prêt est toléré depuis le commencement du siècle seulement pas la théologie catholique. »
mais notre espoir de vivre un mois, sinon un an, est une attente très forte, et nous nous attendons, avec une assurance voisine de la certitude, à toucher bientôt nos coupons de rentes, ou notre traitement. Notre sécurité, toujours relative, se compose d'un nombre déterminé d'attentes de ce genre, très inégales et très dissemblables. Il vient un moment où, à force de croître en force, nos attentes donnent naissance à des droits. Le droit de propriété, que les économistes postulent sans le justifier suffisamment, est fondé là-dessus, comme Bentham Ta montré à son point de vue avec tant de clarté qu'on en a méconnu la profondeur.
Ce qu'il nous faut, ce n'est pas seulement ni surtout la satisfaction de nos désirs, c'est, avant tout, la confirmation de nos attentes. Rien n'est plus douloureux, pas même Téchec de nos plus chers désirs, que la contradiction apportée à nos espérances, le démenti de nos assurances. Quand nos attentes profondes sont violées de la sorte, nous crions toujours à la violation de nos droits les plus sacrés. L'attente trompée, autrement dit la croyance contredite, et le besoin non satisfait, la volonté entravée, autrement dit le désir coîitrarié : voilà le double élément que l'analyse découvre toujours au fond des notions du mal et de l'injustice, comme elle résout toujours en croyances confirmées et en désirs aidés, les notions de droit et de devoir, de justice et de bien. Empêcher la contradiction des croyances, des attentes, et favoriser leur mutuelle confirmation ; empêcher la contrariété des désirs et favoriser leur aide réciproque ou leur convergence collaboratrice : telle est la fin, consciente ou inconsciente, poursuivie par toutes les législations et toutes les morales. Seulement, le cercle des croyances et des désirs dant il s'agit, s'élargit ou se resserre, se déplace dans un sens ou dans un autre, d'après les temps et les lieux.
Le crédit, qu est-ce autre chose qu'un acte de foi? Et la monnaie, qu'est-ce autre chose aussi qu'un aôte de foi, la foî de celui qui, possédant une pièce d'or ou un billet de
Taude. — Psvch. écon. L — 13
banque, s'attend fermement à pouvoir l'échanger contre telle marchandise que bon lui semblera — attente déçue s'il ne possède qu'une pièce fausse? Et, dès lors, le rôle toujours grandissant de la monnaie et du crédit n'atteste-t-il pas que le rôle économique de la croyance grandit sans cesse dans les mêmes proportions ?
Il n'est pas inutile de faire remarquer en passant, que non seulement la monnaie consiste dans une croyance, dans une confiance d'une très haute intensité — si intense qu'elle est inconsciente, mais encore qu'elle peut servir de mesure approximative, dans certains cas, à la hausse et à la baisse des croyances quelconques presque aussi bien que des désirs quelconques.
J'ajoute qu'il y a d'autres mètres de la croyance que la monnaie. Je lis dans un ouvrage de Westermrack, professeur de sociologie à Helsingfors, que la proportion des mariages mixtes — entre personnes appartenant à des cultes différents — tend partout à augmenter : «t En Bavière, dit-il, de 1835 à 1840, elle s'élevait à 2,8 p. 100 du nombre total des mariages; de 1850 à 1860, à 3,60 p. 100 ; de 1860 à 1870, à 4,4 p. 100 ; de 1870 à 1875, à 5,6 p. 100 ; de 1876 à 1877, à 6,6 p. 100. » C'est par des statistiques pareilles qu'on tourne la difficulté de mesurer des quantités psychologiques, telles que la foi religieuse:
Si la genèse mentale, si la transmission sociale des attentes et des besoins, des croyances et des désirs, ne jouait dans les rapports économiques des hommes qu'un rôle décroissant, je comprends que cette considération fût négligée par Téconomiste. Mais il n'en est rien. Les croyances, notamment, sont un facteur aussi prépondérant, aussi décisif, aussi capricieux en même temps, dans la cote des
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valeurs de Bourse que dans les échanges des sauvages. Ceux-ci obéissent surtout à des idées superstitieuses en attachant un grand prix à des fétiches ou à des portebonheur insignifiants, apportés par des navigateurs ; mais les spéculateurs à la Bourse ne sont pas moins fascinés par des mensonges de Presse, des nouvelles sensationnelles, des conversations de couloirs.
La conversation est |un sujet qui intéresse éminemment Téconomiste. Il n'y a pas un rapport économique entre les hommes qui ne s accompagne d'un échange de paroles d*abord, de paroles verbales ou de paroles écrites, imprimées, télégraphiées, téléphonées. Même quand un voyageur fait des échanges de produits avec des insulaires dont il ignore la langue, ces trocs n'ont lieu que moyennant des signes et gestes qui sont un langage muet. En outre, ces besoins de production et de consommation, de vente et d'achat, qui viennent de se satisfaire mutuellement par l'échange, conclu grâce à des conversations, comment sont-ils nés? Le plus souvent, grâce à des conversations encore, qui ont propagé d'un interlocuteur à un autre Tidée d'un nouveau produit à acheter ou à produire, et, avec cette idée, la confiance dans les qualités de ce produit ou dans son prochain débit, le désir enfin de le consommer ou de le fabriquer. Si le public ne causait jamais, l'étalage des marchandises serait peine perdue presque toujours, et les cent mille trompettes de la réclame retentiraient en vain. Si, pendant huit jours seulement, les conversations s'arrêtaient à Paris, on s'en apercevrait vite à la diminution singuUère du nombre des ventes dans les magasins. 11 n'est donc pas de directeur plus puissant de la consommation, ni, par suite, de facteur plus puissant quoique indirect, de la production, que le babil des individus dans leurs heures de loisir.
C'est, au fond, ce jeu perpétuel de langues oisives, ce rapport social élémentaire et fondamental de deux esprits
en contact et en voie de contagion mutuelle qui élabore cette grande souveraine de la vie économique ou politique, l'Opinion, régulatrice des usages et des besoins, des goûts et des mœurs, et, par conséquent de Tindustrie. Il me semble donc que la connaissance des progrès ou du déclin de la conversation, de ses causes et de ses effets, et sinon des lois — on abuse du mot — au moins d«s pentes générales et habituelles qu'elle suit dans ses transformations historiques, importe au plus haut degré à l'économiste. Ce n'est pas, à mon gré, en parler assez que de compter vaguement le « progrès des communications » parmi les agents du progrès économique. Il faut préciser, il faut détailler; il faut dire toutes les conséquences économiques qu'entraîne l'accélération ou le ralentissement, la stagnation ou le déplacement, le grossissement ou l'amincissement du courant de la conversation, suivant que la frontière d'une langue dominante avance ou recule, étendant ou restreignant ainsi le nombre des gens qui peuvent causer ensemble, — suivant que la séparation des diverses classes d'une nation devient plus ou moins profonde, ce qui a les mêmes effets, — suivant que les lieux de réunion et de causerie, cercles, cafés, salons, se multiplient ou se raréfient, et que les loisirs des travailleurs augmentent ou diminuent, — suivant que le pouvoir politique devient plus tyrannîque ou plus libéral et que la censure ecclésiastique se raffermit ou se relâche, est de plus en plus ou de moins en moins respectée, ce qui grossit ou rétrécit le cercle des sujets d'entretien et ouvre à la couversation de nouveaux débouchés, source de nouveaux besoins, ou lui ferme des débouchés anciens, au détriment de certains besoins et par suite de certaines branches d'industrie. Si Ton réfléchit à cela, on s'aperçoit que la rivalité des langues, leur lutte pour le triomphe et pour la conquête du monde par Tune d'elles, est, non pas une question linguistique seulement, mais Tun des problèmes économiques les plus importants. Les Anglais savent bien que rien ne contribue
plus efficacement à accroître et consolider leur prépondérance industrielle que l'extension de leur langue dans le monde. Imaginez qu'un de nos grands États européens fût resté morcelé en des centaines de dialectes comme au moyen âge, est-ce que la grande industrie y serait possible? Non, en dépit de toutes les inventions des machines ; car la grande industrie suppose la similitude des mêmes demandes d'articles dans une vaste région, et une telle assimilation n'est possible en général, que par l'extension d'un même idiome qui s'est substitué ou superposé aux autres et les a relégués au rang de patois. Entre gens ne parlant pas la même langue, la communication des idées et des besoins est toujours entravée, et, quoique beaucoup d'idées et de besoins parviennent à franchir cet obstacle, il n'en est pas moins vrai que cette barrière est insurmontable à la plupart d'entre eux, ou n'est surmontable qu'à la longue.
Parmi les attentes^ dont je parlais tout à l'heure, il en est une qui a une influence capitale et directe sur la production des richesses : c'est l'attente des demandes de la clientèle par le producteur. Il produit toujours ce qu'il espère pouvoir vendre, et dans la mesure oîi il s'attend à trouver des acheteurs. Ce qui caractérise l'entrepreneur et le distingue de l'ouvrier, c'est la nature très dissemblable et le degré très inégal de leur attente. L'ouvrier ne s'attend pas à la vente, dont il n'a point souci ; il ne s'attend qu'à recevoir son salaire, et d'habitude, il y compte avec une entière certitude. Mais l'entrepreneur, lui, ne peut compter que sur la vente, et, en général, il n'a droit d'y compter qu'avec une probabilité plus ou moins forte, souvent assez faible. C'est ce caractère de non-certitude inhérent à l'attente, aux prévisions du directeur d'une entreprise, et c'est le besoin de certitude exigé par l'attente de l'ouvrier, qui rend si ardue la difficulté de supprimer la différence de l'ouvrier et du patron et de réaliser l'organisation socialiste du travail, ou même tout simplement de fonder des sociétés coopéra-
tives de production. La question, au fond, est de savoir si on arrivera jamais, par des statistiques commerciales merveilleusement rapides, sûres et parfaites, et par d'autres moyens d'information, à rendre certaines ou presque certaines, les prévisions, toujours plus ou moins conjecturales à présent, des producteurs, de telle sorte qu'il n'y eût plus de risque couru, ni, par conséquent, plus d'injustice, plus d'inconvénient à supprimer le bénéfice du patron, compensation nécessaire de ses risques actuels. Lejour oîi la nature et retendue des demandes des consommateurs seraient susceptibles d'être ainsi prédites à coup sûr par les producteurs, c'est alors, et seulement alors, que TÉtat pourrait songer sérieusement à se mettre à leur place, à diriger de haut le travail national centralisé et organisé, ou que, du moins, les ouvriers pourraient revendiquer leur participation aux bénéfices du patron, devenu leur camarade, un camarade plus intelligent et mieux doué, mieux payé comme tel, et comme créateur de l'entreprise, mais non à raison de risques qui n'existeraient plus.
Or, est-il impossible que les attentes et les prévoyances des producteurs, s'élevant peu à peu sur l'échelle des probabilités, atteignent jamais le sommet? On ne saurait, à priori, nier la possibilité de cette transformation. En effet, le degré moyen de la probabilité attachée aux prévisions des producteurs a beaucoup varié au cours de l'histoire économique, et en divers sens. Tant que le stade de la petite industrie, de l'industrie locale, n'est pas franchi, l'artisan sait toujours d'avance ce qu'il doit fabriquer en quantité et en qualité, puisqu'il travaille sur commande la plupart du temps ; et, quand il travaille avant commande, sa clientèle lui est personnellement si connue qu'il prévoit avec une quasi-certitude, en qualité et en quantité, ce qui lui convient. Quand le rayon de la clientèle s'étend au delà du cercle des voisins et que le marché s'élargit, l'industriel produit pour le public^ clientèle anonyme et inconnue ; et, à mesure que
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s'opère cet agrandissement de son champ d'action, le degré moyen de la probabilité de ses conjectures va en s'abaissant. Mais jusqu'à un certain point seulement. Et ne semble-t-il pas que déjà, en se prolongeant, cette extension des débouchés ouverts à l'industrie tende, inversement, à rendre de moins en moins incertaine la prévoyance du chef d'industrie, mieux renseigné par des statistiques spéciales, par des journaux quotidiens, par des lettres, par des télégrammes? Il est donc fort possible que, les moyens d'information devenant plus rapides et plus sûrs pendant que le marché continue à s'étendre, la très grande industrie en arrive un jour à retrouver, par l'excès même de ses audaces, la sécurité complète des humbles et timides artisans primitifs.
A priori, donc, cela n'a rien d'inconcevable. Mais, je dois le dire, si je consulte l'expérience, je n'en vois pas moins fort peu de fondement au rêve d'une organisation générale et centrale du travail par l'État. Jamais, sans nul doute, les besoins de l'ensemble des citoyens ne pourront être prédits avec autant de rigueur et de certitude que ceux d'un corps d'armée en marche ; cependant nous savons à quel point est défectueux en temps de campagne le service de l'intendance militaire même la plus parfaite. 11 n'est pas de jour où ne se fasse douloureusement sentir tantôt Texcès tantôt le déficit des approvisionnements requis. A fortiori, sous le régime collectiviste, aurait-on journellement à se plaindre de l'intendance civile, dont la tâche serait tout autrement compliquée.
Toutefois, on s'est mépris, je crois, quand, à ce propos, on s'est émerveillé sur les effets produits par le régime du laisser-faire et du laisser-passer, grâce auquel une grande capitale comme Paris, une grande nation comme la France, se trouve chaque jour, approvisionnée à peu près comme il convient, pourvue d'une si grande diversité de choses utiles, en quantité à peu près proportionnée à ses besoins divers.
Oa a semblé voir là une vertu mystérieuse inhérente à la « liberté », c'est-à-dire à l'absence de toute réglementation, de toute coordination autoritaire, consciente et prévoyante. Et on a été porté à supposer parfois que l'approvisionnement s'adapte de lui-même aux besoins, précisément parce que personne ne pense à cette adaptation. La vérité est — et elle est, je lavoue évidente — qu'on doit faire honneur du résultat signalé à la prévoyance consciente, à l'intelligence coordinatrice des particuliers, des marchands, qui, chacun dans sa sphère étroite, voient assez clair, dirigent et règlent leurs opérations et proportionnent les marchandises offertes aux besoins prévus de leurs clients habituels. Ceci n'a pas échappé à l'observation de Courcelle-Seneuil qui dit quelque part : « Sous l'empire de la liberté, le champ d'action de chaque individu est bien plus restreint que celui du gouvernement dans la région de Tautorité, mais il est exactement déterminé et limité ; chacun peut obtenir une connaissance, sinon complète, du moins satisfaisante, de tout ce qui l'intéresse dans sa petite sphère. » Ajoutons que cette connaissance est, il est vrai, incomplète pour chaque commerçant, mais que, comme leurs erreurs ne sauraient être commises toujours dans le même sens, soit en plus, soit en moins, elles se compensent dans l'ensemble, et cette compensation est d'autant plus exacte que leur nombre est plus grand.
Au fond, cela veut dire que ce qu'on appelle liberté n'est que de l'autorité morcelée et disséminée partout. La liberté, en tant qu'elle est une source d'harmonies économiques ou autres, consiste en autorités directrices. Il n'y a pas de direction d'ensemble, il est vrai; mais là où cette direction d'ensemble, centrale et gouvernementale, ne saurait être que vague et aveugle, fondée sur des calculs trop compliqués pour ne pas donner lieu à de désastreuses erreurs, elle est remplacée avec avantage par une foule de petites directions de détail, séparément clairvoyantes et appuyées
sur des informations justes ou d'une inexactitude compensée. Il en est du talisman magique, dissimulé sous le nom de <c lois naturelles », qu'on prête à la liberté économique, comme des vertus non moins mystiques et non moins merveilleuses prêtées à Vinconscience par certains sociologues. J'ai montré ailleurs * que ce qu'on a pris pour de l'inconscience dans le travail harmonisateur des idées et des tendances d'une société, n'est, en dernière analyse, que de la multi-conscience^ aboutissant par degrés à de la phiri-conscience qui est une étape sur le chemin de Y uni-conscience. Mais cette phase finale n'est pas toujours atteinte, ni ne peut toujours l'être. Voilà, pourquoi, malgré la tendance manifeste de la grande production industrielle d'à présent à se concentrer en un petit nombre de mains, par l'alliance de monopoleurs gigantesques, il n'est pas sûr, ni probable, que ce petit nombre finisse par se réduire à l'unité de l'État.
(1 ) Logique sociale, p. 200 et suiv.