CHAPITRE VI
Quand la répétition a fonctionné un certain temps et produit un certain nombre de choses semblables dans un ordre quelconque de réalités, elle y donne lieu à des quantités spéciales, qui sont la synthèse de ces similitudes. Toutes les quantités physiques, chaleur, lumière, électricité, résultent du fonctionnement de l'ondulation. La force musculaire d'un homme, mesurable au dynamomètre, sa force nerveuse, son énergie circulatoire ou respiratoire, sont des quantités aussi, et Tensemble de ces quantités organiques, la vitalité, est une quantité assez imprécise, il est vrai, réelle cependant, qui résulte du fontionnement de toutes les régénérations cellulaires incessantes appelées la nutrition, ainsi que de la génération, d'oîi elles procèdent. Eh bien, la quantité proprement économique née du fonctionnement imitatif de toutes les consommations et de toutes les reproductions industrielles, c'est la valeur-coût incarnée dans la monnaie. Nous allons étudier sa nature et son rôle.
Avant tout, il est intéressant de se demander comment une monnaie a pu s'établir. 11 n'y a pas d'article de première nécessité même, le pain, la viande, qui soit de consommation universelle. Beaucoup de peuples préfèrent le riz au pain ; les végétariens ne mangent pas de viande. D'ailleurs, les articles les plus nécessaires et les plus répandus ne sont désirés qu'à certains moments, irrégulièrement ou périodiquement renaissants. Et, au delà d'une certaine quan-
iilé, on ne les désire plus. Un homme serait fâché d'avoir plus de deux ou trois costumes complets, plus de cinq ou six paires de bottines, etc. Il n'y a qu'une chose que tout le monde désire, et désire à tout moment, et désire en quantité illimitée. C'est l'argent. — * Pourquoi ce caractère, qui lui est exclusivement propre, de désirabilité constante^ universelle et indéfinie? Parce que chacun sait, parce que chacun est convaincu* que, la monnaie étant désirée de la sorte par tout le monde, il se procurera aisément, moyennant sa monnaie, tout ce dont il aura besoin. — Ainsi, il y a cercle vicieux : la monnaie est désirée constamment et indéfiniment par chacun, parce que chacun sait que tous les autres la désirent constamment et indéfiniment.
Mais alors comment a-t-il pu se faire que ce désir constant et indéfini soit né chez un individu et se soit propagé chez les autres ? N'est-il pas contradictoire de le supposer puisque nous venons d'admettre que le fait même de cette propagation et du jugement qui la constate était la cause de ce désir chez un individu quelconque ? — Observons que cette apparence d'insolubilité avec laquelle le problème de l'origine de la monnaie se présente à nous a son pendant en linguistique, quand on essaie d y éclaircir Torigine du langage : le problème de savoir comment on a pu adopter tel mot pour signifier telle chose a un air pareillement insoluble et pour des raisons analogues Mais la vie est habituée à dénouer le plus aisément du monde tous ces nœuds gordiens. 11 suffit de se rappeler que, au début, les sociétés se réduisent à des groupes très étroits et très clos. C'est seulement dans cette hypothèse que l'établissement initial de rinstitution monétaire se conçoit. On comprend sans peine que, dans les limites resserrées d'un clan primitif, oîi tous les besoins et tous les goûts sont à peu près semblables, le
(1) Rappelons-nous que la croyance échappe à la loi de périodicité du désir. Le caractère de continuité attaché à la valeur de la monnaie lui vient de ce qu'elle est fondée sur la foi encore plus que sur le désir.
désir enfantin de posséder certains objets déterminés, pour des raisons utilitaires et encore mieux pour des motifs esthétiques, se soit vite généralisé S et, par la stimulation réciproque, se soit élevé à une hauteur pratiquement infinie, en sorte que Tidée de se servir de ces choses infiniment et continuellement appréciées par tous comme mesure générale de valeur, comme moyen d'échange et comme moyen d'accumulation des richesses, se soit offerte d'elle-même. Puis, les barrières des clans tombant par degrés, ces monnaies diverses sont entrées en concurrence les unes avec les autres et Tune d'elles a triomphé par sélection imitative. Le difficile étant donc, à l'origine, de s'accorder, dans une région donnée, sur un objet qui y soit désiré par tous et échangeable contre tout, la monnaie est née dès qu'un tel objet a existé. Cet objet a été très différent d'après les régions. Tantôt c'était un article répondant à un besoin déterminé, périodique même, mais un article durable et mobilisable à la fois, « le blé et le tabac dans les premières colonies des États-Unis, le thé dans la Tartarie chinoise ; les fourrures en Sibérie » (J.-B. Say), le bétail à Tépoque pasto-
(1) Je lis sous la plume d'un des économistes les plus distingués : « Comme tous les organes généraux nécessaires à la vie et au progrés des sociétés, comme le langage, comme l'échange, comme le droit, la monnaie est née de la collectivité agissant instinctivement, non de l'invention d'un homme de génie.» C'est là l'opinion générale. — Mais s'il en était ainsi, si la monnaie était due à U7i instinct, nous ne verrions pas des civilisations ou des demi-civilisations, telles que celles des Aztèques ou des Incas, dépourvues de monnaie véritable, se contenter de monnaies tellement grossières ou embryonnaires qu'elles ne méritent pas ce nom. Nous ne verrions pas l'évolution de la monnaie, comme l'évolution de l'écriture, se poursuivre dans un seul groupe de peuples classiques, hautement privilégiés à cet égard, dont l'exemple a rayonné partout. La monnaie frappée, c'est-à-dire la monnaie véritable et complète, est née chez les Lydiens, d'après les recherches les plus récentes, et il n'est pas douteux qu'elle y naquit de la volonté d'un monarque, expression de l'idée d'un inventeur, d'un initiateur de génie. De là la monnaie frappée s'est répandue partout, comme l'écriture alphabétique, c'est-à-dire l'écriture par excellence, s'est répandue de Phénicie chez tous les peuples du monde.
L'explication de la monnaie par l'instinct est à mettre sur le même rang que l'explication du langage par un do7i diviri, conséquence que M. de Bonald déduisait de l'insolubilité apparente du problème posé par l'origine du langage.
raie ; tantôt, et plus souvent c'était un objet servant de parure, un objet brillant et inutile, attirant les regards en tout temps. Finalement, c'est sur deux ou trois espèces de ce dernier genre, l'or, l'argent, le cuivre, que s'est fixée et arrêtée la série des métamorphoses monétaires. — On a expliqué et justifié après coup ce choix de certains métaux par les qualités physiques ou chimiques qui les distinguent. Or, sans nul doute, il importe que Tobjet quelconque adopté pour monnaie soit rare, en quantité limitée, non extensible à volonté, puisque, sans cela, il n'aurait jamais été nécessaire de recourir à l'échange pour l'obtenir. Mais ce n'est pas sa rareté, encore moins son utilité, pas même sa beauté, qui suffit à expliquer son privilège^d'ecAawgeabilité universelle. Ces caractères n'ont été que la cause occasionnelle qui a concentré sur Tor, l'argent et d'autres métaux, la conviction universelle et constante qu'ils sont échangeables en tout temps contre n'importe quel article ou service dans le commerce. Et c'est parce que cette concentration n'a pu s'opérer que graduellement, à la longue, à la suite d'une longue évolution monétaire, qu'il est infiniment difficile de porter atteinte à ce privilège des métaux précieux. Ce n'est qu'à la longue aussi, sinon par la traversée d'étapes plus ou moins semblables, qu'on peut espérer de concentrer un jour sur un autre objet, sur un morceau de papier, par exemple, imprimé d'une certaine façon, une pareille unanimité et une pareille constance de foi. Si jamais, parmi les billets de banque qui servent de papier-monnaie, en droitou en fait, dans des régions circonscrites, il en est un, 1^ billet de la Banque de France ou celui de la Banque d'Angle — terre, qui parvient à s'universaliser, ce n'aura été qu'après une série de débordements successifs par-dessus ses froa. — tières premières. — En attendant, la découverte d'une miacî d'or suscite toujours une immense espérance j comparable err quelque sorte à l'espoir du ciel chrétien ou plutôt musixl — man importé dans une peuplade barbare, et, par là, elle es â
une source de richesses inouïe, une surexcitation extraordinaire du désir et de Teffort producteur.
Cela dit sur l'origine de la monnaie, tâchons de préciser sa nature et son rôle. — Sa nature est non seulement d'être le seul objet universellement et constamment échangeable, mais encore de devenir de plus en plus le seul objet échangeable en fait. — La monnaie, en naissant, accapare peu à peu et monopolise Véchangeabilité dont elle dépouille toutes les autres marchandises. L'échange d'une marchandise contre une autre marchandise n'est dès lors que tout à fait exceptionnel, de plus en plus exceptionnel. Le fait normal, habituel, constant, c'est l'échange de la monnaie contre une marchandise, ou d^une marchandise contre de la monnaie. D'après IMacleod, l'échangeabilité est le caractère essentiel de la i-ichesse. C'est aussi Tune des définitions qu'en donne Stuart IMill. A ce compte, il n'y aurait, dans un pays hautement civilisé, d'autre richesse que la monnaie (c'est un peu l'idée générale et vulgaire), car, peu à peu, elle s'approprie le pouvoir de s'échanger contre toutes les autres marchandises, et celles-ci xe le sont que contre elle. Quant à l'échange d'une espèce de monnaie contre une autre espèce de monnaie, de dollars contre des thallers, de louis contre des roubles ou contre des billets de banque, d'un écu de 5 francs contre des pièces divisionnaires, il a un caractère tout à fait à part, qui n'a de commun que le nom avec l'échange d'une marchandise contre de la monnaie, ou même d'une marchandise contre une autre marchandise. L'échange d'une monnaie contre une autre monnaie (d'égale valeur, bien entendu) est un passage du même au même, puisque les deux choses sont identiques en ce qu'elles ont d'essentiel, leur valeur. Mais l'échange d'un tableau contre un piano, ou d'un bœuf contre
une armure, est le remplacement d un genre d'utilité par une utilité tout autre, absolument et essentiellement dissemblable. L'échange dune monnaie contre une autre monnaie peut être comparé à une proposition analytique^ à une tautologie, tandis que l'échange d'une monnaie contre une marchandise, et même celui de deux marchandises Tune contre l'autre, est comparable à une proposition synthétique, pour continuera employer la terminologie de Kant *.
— Mais précisons encore mieux la nature de la monnaie. — La monnaie n'est-elle pas dans le monde de l'action économique ce que sont les mathématiques dans le monde de la pensée ? N*est-ce pas pour répondre à des nécessités au fond toutes semblables que nous soumettons au nombre et à la mesure, à l'empire des mathématiques, toutes nos connaissances, toutes nos observations, toutes nos expériences, en dépit de leurs diversités qualitatives, — et que nous évaluons en monnaie toutes nos joies et toutes nos douleurs, tous nos désirs, et tous leurs moyens de se satisfaire, en dépit de l'hétérogénéité manifeste de ces .choses?
Nous exprimons les qualités universelles en quantités, en formules numériques, proprement scientifiques, pour rendre nos idées, nos perceptions, comparables et co-échangeables entre elles, démontrables et communicables d'homme à homme, et socialisables ; et nous évaluons les biens de tout genre, si hétérogènes qu'ils puissent être, en monnaie, pour permettre leur échange et leur communication d'homme à homme, leur socialisation aussi.
Un sujet d'études est d'autant plus près d'être embrassé, par une vraie science qu'il s'en dégage des lois plus mathé—
(1) C'est seulement à la Bourse, quand des titres financiers s'échangen-f contre d'autres titres financiers, que l'échange des signes monétaires le^ uns contre les autres prend un sens réellement important. C'est qu'icL « il ne s'agit pas seulement, comme chez un changeur, de troquer un^ monnaie, une cerlitiide de richesses, contre une autre monnaie, contre une autre certitude, mais aussi et surtout de troquer une certaine pro habilité de gain ou de perte contre une autre probabilité d'un degré so vent très différent.
matiques. On commence toujours par formuler des. lois qualitatives^ — puis des lois demi-qualitatives^ comme par exemple celle de l'offre et de la demande où il s'agit non d'équation = mais de < ou de > :« la valeur diminue quand l'offre augmente », sans qu'on prétende que la diminution de l'une est égale à Taugmentation de l'autre, ce qui rend la formule très vague ou fausse si on la précise. — Enfin, des lois adéquation.
De même, à mesure qu'un marché s'élargit, s'élève, devient plus vraiment social et civilisé, l'échange des marchandises et des services cesse de s'y faire par le troc, par le troc d'abord capricieux et sans nulle règle puis un peu plus réglé, — ensuite s'opère par achat et vente mais à des prix très variables, objet de marchandages incessants, à des prix tout individuels, — enfin par achat et vente à des prix fixes, uniformes sur tout un grand territoire.
En se mathématisant y les lois d'une science en progrès deviennent plus claires, plus commodes, propres à s'appliquer à un plus grand nombre de problèmes, et à se répandre en un plus grand nombre d'esprîts. Car la science est, avant tout, la connaissance socialisée et indéfiniment socialisable ; oe devrait être là sa définition essentielle. — Et, en se mo- ^^étisant, les choses échangeables s'échangent plus facileïnent, plus rapidement et beaucoup plus loin. La monétisation de l'échange est la condition sine qua non du com- ^ncrce. Le commerce est l'action économique socialisée de J)lus en plus, comme la science est la pensée socialisée de J)lus en plus. [La science en train de se faire répond à Vin- <lustrie; la science faite et, par suite, se vulgarisant, répond ^u commerce,)
Sans doute, un Robinson de génie, né dans une île
cléserte et s'y développant intellectuellement tout seul, auto-
clidacte original, pourrait remarquer les similitudes et les
Tépétitions des phénomènes, leurs rapports de plus et de
moins^ et même d'égalité, mais ce côté numérique des
288 LA RÉPKTITION ÉCONOMIQUE
choses ne le frapperait que faiblement, infiniment moins que leur côté ondoyant et divers et leurs variations incessantes. Si l'instinct du progrès intellectuel, par hasard, le tourmentait, c'est à diversifier de plus en plus ses sensations et ses perceptions, à les accumuler en lui avec leurs diversités propres, qu'il s'attacherait, non à les uniformiser en les réduisant à des idées générales. Si l'esprit humain a tourné son besoin investigateur dans la voie des généralisations, des similitudes et répétitions phénoménales exprimées en signes^ en mots^ c'est qu'il y a été forcé pour entrer en communication avec ses semblables. Mais, poiir se comprendre lui-même de mieux en mieux^ il n'aurait jamais eu besoin de langage. Son développement intellectuel, s'il fût resté exclusivement individuel, aurait pu, à la rigueur, aller fort loin, mais à la condition de s'attacher avant tout aux variations et aux diversités qualitatives des phénomènes, au côté poétique des choses. Livré à lui-même, sans les excitations de la société ambiante, le cerveau de l'individu est capable de se développer poétiquement; mais, scientifiquement, jamais. Il se peut qu'il y ait des poètes cachés chez certains animaux de génie. Il n'y a, à coup sûr, aucun savant.
Isolé, l'individu non plus n'aurait jamais inventé rien de pareil à la monnaie. C'est trop clair. Mais il n'aurait pas même eu l'idée, probablement, de comparer ses divers désirs, — dont la diversité seule l'eût frappé — pour reconnaître leur réelle comparabilité, leurs degrés de plus ou de moins. Ce n'est pas qu'il n'y ait un sens tout individuel de l'idée de valeur. Mais ce sens ne se dégage qu'après que celui de la valeur sociale, de la valeur proprement dite, a été conçu.
L'empire des mathématiques s'étend sans cesse plus loin dans le monde de la pensée, comme celui de la monnaie dans le monde de l'action. Après avoir envahi toute l'astronomie, toute la physique, toute la chimie, le j^oint de vue mathé- 7natique s'empare de la biologie, où les instruments des mesures jouent un rôle toujours croissant, cherche à con-
quérir la psychologie et commence à s'annexer la sociologie par la statistique démographique, commerciale, judiciaire, etc.
Le point de vue pécuniaire^ après avoir régi toute l'activité industrielle, s'impose en politique extérieure, où l'argent est le nerf de la guerre, où la nation la plus riche est la plus respectée, et, en politique intérieure, devient souveraine aussi, par la corruption de la Presse, par les marchandages des partis. Il n'est presque rien, en fait de biens de tout genre, même esthétiques, même religieux, qui ne s'achète et ne se vende : messes, rédemption des péchés, exemptions de jeûnes, leçons d'artistes, j'allais dire talent.
L'évolution mathématique passe de l'arithmétique à l'algèbre, de la théorie des nombres à celle des fonctions. L'évolution monétaire passe de la monnaie métallique à la monnaie de papier (signe algébrique en quelque sorte de la monnaie), et du commerce des marchandises (où une quantité de monnaie est troquée contre un article ou un service) au commerce des valeurs de Bourse (où les titres financiers s'échangent les ims contre les autres). A la Bourse, les valeurs^ rapports entre une somme d'argent et un objet» sont elles-mêmes évaluées les unes par rapport aux autres. C'est un rapport du second degré. Par la cote, elles se présentent comme fonctions les unes des autres, haussant ou baissant ensemble suivant certaines lois.
Il n'en est pas moins vrai que tout n'est pas vénal, et que, /?owr/a même raison aufond^ tout n'est pas mesurable et nombrable. 11 y a des choses uniques en soi, incomparables essentiellement ; et il y a des biens tout personnels, incommunicables, inappréciables.
Soit par la suggestion autoritaire, soit par la démonstra^ tion, nous ne pouvons communiquer à autrui nos pensées ^ (ce qui est l'équivalent du don des biens, début unilatéral de* Y échange des biens) qu'à la condition de les présenter par leur côté mesurable et quantitatif. S'il s'agit de faire entrer
Tarde. — Psych. écon. I. —19
Ik
de force, par démonstration, notre jugement dans la tête d'autruî, il faut un syllogisme plus ou moins explicite, c'està-dire un rapport d'espèce à genre ou de genre à espèce établi entre deux idées, ce qui signifie que Tune est incluse dans l'autre, est du nombre (indéterminé ou déterminé mais réel) des choses similaires^ et perçues en tant que similaires, que l'autre, la proposition générale^ embrasse et contient.
— Par suggestion autoritaire môme, on ne peut transvaser son idée dans la tête d'autrui, qu'autant qu'elle est faite d'éléments semblables aux éléments d'idées contenus dans ce cerveau étranger, et cette similitude ne peut apparaître que par le langage^ qui est un composé ai idées générales^ de choses vues par leur côté similaire et nombrable. Pour être communicable, une pensée doit être, sinon démontrable, du moins exprimable ; dans les deux cas, composée d'éléments comparables et.nombrables. La monnaie, c'est-à-dire une commune mesure de biens hétérogènes, est, de même, la condition devenue nécessaire du commode échange de ces biens, sinon de leur don ou de leur vol. On évalue d'ailleurs, involontairement, irrésistiblement, les objets donnés, quand on les reçoit, et les objets qu'on vole ou qu'on nous vole.
ni
La monnaie, étant la commune mesure des valeurs-utilités, sert à mesurer des croyances aussi bien que des désirs, puisque l'utilité est une combinaison de désir et de croyance incarnée dans un objet. Demandons-nous, maintenant, pourquoi elle ne sert pas de moyens d'échange aux valeurs — vérités, de même qu'aux valeurs proprement dites, aux»^ valeurs-utilités ? Le problème vaut la peine d'être posé ^ D'abord, remarquons que la vérité n'est pas une combinai^fL, son de désir et de croyance, elle n'est que la crédibiii^ ^
'd'une idée. En effet, quoique la connaissance puisse être regardée comme la satisfaction du désir de connallre, et que, à ce point de vue, elle soit aussi une utilité, et même une utilité d'autant plus élevée qu'elle satisfait une curiosité plus forte, il n'en est pas moins vrai que la connaissance se présente aussi sous un autre aspect, indépendamment de la curiosité à laquelle elle correspond, et par rapport seulement à la force d'adhésion mentale qu'elle suscite et au nombre des individus chez lesquels elle la suscite. Cette abstraction du désir, qui est possible pour les connaissances, ne Test pas pour les marchandises ou les services. Puis, en ce qui concerne ces derniers objets, leur consommation destructive, qui suppose l'échange et Tappropriation exclusive, est la condition même de la satisfaction du désir auquel ils correspondent. Mais les connaissances n'ont pas besoin d'être Ja propriété exclusive de quelqu'un pour satisfaire son désir de savoir. Il ne leur est donc pas essentiel d'être un objet d'échange pour se communiquer, quoiqu'elles puissent l'être, par exception, dans le cas de secrets jalousement gardés et qu'on ne communique que moyennant la communication d'autres secrets. On peut donc, quand il s'agit de connaissances diverses, contradictoires ou d'accord entre elles, en train de se répandre ensemble dans un milieu social, considérer le résultat du choc ou de Talliance des croyances qui leur sont inhérentes sans considérer en même temps le choc ou l'alliance des désirs de connaître qu'elles satisfont. Il n'y a jamais à sacrifier un désir de connaître à un autre désir de connaître, il n'y a à sacrifier, dans certains cas, qu'une croyance à une autre croyance qui implique contradiction avec la première. Mais, quand il s'agit de marchandises diverses en train de se répandre dans le public, il n'en est pas de môme. Le succès des unes suppose le triomphe du désir satisfait par elles sur le désir sacrifié auquel les autres donnent satisfaction, en même temps que la confiance en la bonne qualité et la supériorité des premières est un démenti
implicite opposé à la confiance en la supériorité des secondes.
Supposons une société où chaque connaissance serait attachée essentiellement à la possession d'un talisman, d'un livre miraculeux qui la contiendrait, en sorte qu'on ne pourrait la posséder sans acquérir ce livre, et qu'en transmettant ce livre à autrui on lui transmettrait aussi cette connaissance, dont on se dépouillerait à Tinstant même. Dans cette hypothèse, on ne pourrait acquérir une nouvelle connaissance qu'en sacrifiant une ancienne, alors même que les deux n'auraient rien de contradictoire. Les connaissances seraient donc objet de commerce, au même titre que des denrées quelconques. Il y aurait une valeur vénale, exprimable en monnaie, des diverses connaissances, une Bourse des valeurs- vérités.
Pourquoi cette hypothèse n'est-elle pas réalisable, en toute rigueur du moins ? Au fond, c'est parce qu'elle implique la non-existence d'une fonction essentielle de notre esprit, la mémoire. Toute pensée, toute connaissance, consiste en sensations remémorées, une sensation n'étant qu'un cliché dont la vie intellectuelle est le perpétuel tirage. Que nos sensations, nos perceptions, pour se produire, exigent l'appropriation et la destruction, lente ou rapide, d'une substance ou d'une force extérieure, cela se comprend, puisqu'elles sont un rapport de notre esprit avec les réalités du dehors. Mais nos pensées, emploi cérébral des multiples exemplaires intérieurs de nos sensations anciennes, ne sauraient être sous une dépendance analogue ou aussi étroite. Quand un monarque oriental, un jour de grande fête, répand des aumônes autour de lui, fait pleuvoir des largesses de vêtements, d'aliments, de pièces d'argent, il ne peut donner sans se dépouiller, si riche qu'il soit. Mais, quand un Claude Bernard ou un Pasteur propage parmi ses auditeurs des vérités qu'il a découvertes ou qu^il a lui-même reçues de ses maîtres, il ne s'en dépouille pas, ses dons intellectuels ne l'appauvrissent en rien. Pour qu'il en fût autrement, il fau-
draît qu'il oubliât ses idées au fur et à mesure qull les exprime. Qu'est-il donc arrivé? La suite de ce qui s'était produit quand ses vérités lui ont apparu. De même qu'elles sont nées de la rencontre de souvenirs, d'images, de sensations anciennes reproduites des millions de fois au dedans de lui-même, pareillement, grâce à sa parole, elles se répètent au dehors en exemplaires nombreux dans le cerveau de ses élèves, et celte répétition extérieure peut être considérée comme la continuation sociale des reproductions internes qui l'ont précédée. L'imitation, mémoire sociale, est ainsi toujours la continuation extérieure de la mémoire, imitation interne.
Dans une certaine mesure, dans une mesure variable — et dont les variations mériteraient examen — les conditions de rhypothèse de tout à l'heure semblent se réaliser. D'abord, les connaissances n'étant que des répétitions combinées de sensations, de perceptions, il est certain qu'il faut, avant tout, avoir été à même d'éprouver les sensations élémentaires pour que les connaissances dérivées de leur répétition et de leur combinaison interne soient possibles. Les observations directes, les expériences de laboratoire ou autres, fondement de la science, doivent être achetées, comme les satisfactions quelconques des sens produites par l'industrie. Elles supposent des consommations et des destructions de substances ou de forces, des voyages, des achats d'appareils ou de matériaux. En second lieu, la combinaison des souvenirs de ces sensations élémentaires, une fois qu elle a eu lieu dans l'esprit de l'inventeur, se matérialise en un livre, une conférence, afin de se répandre, et ceux-là seuls qui en ont pu acheter le livre ou assister à la conférence acquièrent ces nouvelles vérités. Si le conférencier ne se dépouille de rien en donnant ces vérités à son auditoire, ses auditeurs, quand ils ont payé le droit de l'entendre, se sont privés d'autres agréments pour obtenir celui-là.
Tout enseignement, surtout dans le passé, commence par
être plus ou moins hermétique, ésotérique^ et plus il Test, plus on se rapproche des conditions de Thypothèse ci-dessus. Dans les siècles mystiques du moyen âge, la science paraissait attachée à la possession d'un manuscrit. L'étude de la jurisprudence, comme celle de la théologie, était quelque chose de cabalistique, une aimantation par le contact, restreinte à un petit groupe d'élus. Entre la communication des connaissances d'homme à homme, et la transmission des richesses d'homme à homme, il y avait beaucoup moins de différence au moyen âge qu'à présent, et dans les temps primitifs de la Grèce qu'au siècle de Xénophon *. L'évolution sociale semble avoir marché dans le sens d'une accentuation toujours plus marquée de cette différence.
A vrai dire, cependant, la communication des pensées a toujours différé essentiellement de celle des richesses. Même quand un sauvage ne révèle sa recette secrète de poison ou d'engin militaire à un autre sauvage que moyennant la révélation par celui-ci d'un autre secret, cet échange ne ressemble en rien à l'échange qu'ils font de leurs armes ou de leurs outils. Car chacun d'eux se dépouille de son arme ou de son outil en Téchangeant contre un autre, tandis qu'il n'oublie pas son secret en apprenant celui d'autrui.
En somme, cela revient à dire que les conditions de la transmission sociale des sensations ne sont pas les mêmes que celles de la transmission sociale des pensées. On ne peut, par la parole et par l'exemple, — sauf le cas de suggestion hypnotique — susciter chez autrui une sensation de goût sucré ou de douce tiédeur qu'on éprouve en mangeant tel fruit ou revêtant telle fourrure. Pour communiquer à un de ses semblables celte jouissance-là il faut lui procurer un peu du sucre qu'on mange ou un vêtement pareil à celui qu'on porte. Mais, par la simple parole, on suscite en lui des pensées toutes semblables à celles qu'on possède. Si donc
(1) Les initiés aux idées de Pythagore formaient un groupe aussi ferm que les initiés aux mystères d'Eleusis,
ces pensées répondent en lui à une curiosité très vive, aussi vive que la gourmandise ou la sensualité de l'homme inculte, une simple parole lui aura valu des jouissances gratuites, aussi intenses que les plaisirs matériels les plus coûteux.
Par suite, les désirs spirituels s'offrent à nous comme le grand, l'immense débouché de l'activité humaine dans l'avenir, et le progrès tend à la supériorité grandissante de leur développement sur celui des désirs physiques. Cherchons les désirs dont les satisfactions soient aussi aisées à répandre, à généraliser, que ces désirs eux-mêmes. Nous ne trouverons que le désir de connaître. Il est aussi facile, plus facile même, on s'en aperçoit souvent, de répandre des connaissances parmi des écoliers, ou même parmi des adultes, que de faire naître parmi eux le goût de les posséder. Au contraire, le désir d'exercer tel ou tel métier se répand facilement par l'exemple d' autrui, mais il n'est pas aussi facile de fournir du travail de ce genre à tous ceux qui en demandent. Le désir de consommer se propage encore plus aisément que celui de produire, mais la difficulté est de multiplier les moyens de consommation avec autant de rapidité. Cette inégalité entre la vitesse de diffusion de presque tous les désirs et celle des objets qui leur correspondent crée des problèmes anxieux et en apparence insolubles. Par bonheur, du choc des appétits et des désirs qui bataillent entre eux dans la lutte économique se dégage peu à peu, stimulé incessamment par ses satisfactions mêmes, ]e désir profond, caché sous tous les désirs, — sous les désirs les plus matériels même, tous réductibles, au fond, à des soifs d'expériences nouvelles, de vérification, de sécurité, de certitude, — la curiosité, passion finale, confluent et réconciliation de toutes les autres, qu'elle résume en les accordant. Là est le salut, l'au-delà non pas posthume mais ultérieur, où toutes les antinomies économiqueis se résoudront, autant qu'elles puissent être résolues, dans le domaine immense-
ment élargi des félicités de Tart, de la pensée et de rameur, aussi gratuites et aussi indivises qu'infinies, collectivisme idéal qui dispensera du collectivisme brutal, vraisemblablement impossible. Et il était bon, m'a-t-il semblé, d'indiquer cette considération ici, pour bien marquer la subordination de l'activité économique à l'activité intellectuelle, seule capable, non seulement de donner la solution théorique, mais de résoudre pratiquement les graves problèmes qu'elle pose.
Revenons à la monnaie. En essayant de la définir plus haut, nous avons défini aussi bien l'économie politique. La monnaie est la notion économique par excellence. L'économiste est, avant tout, un financier. Jusqu'où va le domaine des finances, de l'achat et de la vente, jusque-là, mais pas au delà, va la science économique. Elle s'arrête au seuil du monde intellectuel. Les unes après les autres, toutes les richesses, même les plus incomparables entre elles en apparence, deviennent de plus en plus évaluables en monnaie, cette commune mesure des choses les plus hétérogènes; mais, de moins en moins, les connaissances, les vérités, se prêtent à ce genre d'évaluation. Tout ce qui a trait à la production et à la consommation sur place, qui s'opèrent dans les familles et les tribus closes des premières sociétés, échappe à l'économiste ; les seules relations d'échange entre familles, entre tribus, où la monnaie apparaît, commencent à le regarder. La civilisation a pour effet de faire entrer successivement dans le commerce, c'est-à-dire dans le champ de l'économiste, une foule de choses qui auparavant étaient sans prix, des droits et des pouvoirs mêmes; aussi la théorie des richesses a-t-elle empiété sans cesse sur la théorie des droits et sur la théorie des pouvoirs, sur la jurisprudence et la politique. Mais, au contraire, par
la gratuité toujours croissante des connaissances libéralement répandues, la frontière se creuse entre la théorie des richesses et ce qu'on pourrait appeler la théorie des lumières. Science encore innomée qui consisterait à formuler les lois de la découverte et de la vulgarisation des vérités (réelles ou imaginaires), de la formation et de la transformation des langues, des religions et des sciences, et de leur propagation de classe en classe, de peuple en peuple, ainsi que de leurs luttes et de leurs accords, à peu près comme l'économie politique recherche les lois de la création et de la vulg^arisation des richesses, de leurs concurrences et de leurs concours. Appelons logique sociale cette théorie des lumières, et nous la verrons s'opposer très nettement à la téléologie sociale dont l'économie politique est l'expression la plus étendue et la plus parfaite jusqu'ici.
Elle doit cette perfection relative précisément à la possession d'une quantité spéciale, la monnaie, qui lui donne un cachet singulier de précision. Mais, on le voit, elle ne doit cet avantage de forme qu'à Tinfériorité de son contenu. C'est parce que les richesses ne participent pas au privilège ^minent des connaissances, de pouvoir s'acquérir sans nul sacrifice, qu'il existe une monnaie ; et c'est parce que les connaissances ont ce privilège que leur libre diffusion ne donne lieu à rien d'équivalent. 11 n'en est pas moins certain que toutes les connaissances, si dissemblables qu'elles soient, sont comparables sous un certain rapport, comme toutes les richesses ; à savoir par le degré de croyance qui s'attache à elles. Et si, tenant compte à la fois de l'intensité moyenne de cette croyance et du nombre d'individus qui la partagent, on mesurait par le produit de ces deux données la quantité de venté qui est propre à chaque idée répandue dans le public, on pourrait dresser im inventaire des lumières d'une nation, aussi bien — mais beaucoup plus mal aisément — qu'un inventaire de ses richesses. On pourrait aussi, par cette manière toute simple de mesurer la vérité
298 LA RÉPÉTITION ÉœNOMIQUE
sociale des idées, suivre les variations historiques de la vérité des diverses connaissances et rechercher le sens général de ces variations. Seulement, faute d'un mètre objectif de cette valeur-vérité, les notions ainsi obtenues n'auraient rien de frappant pour Tesprit, malgré leur importance capitale.
La monnaie est le mètre objectif des valeurs, mais plus objectif en apparence qu'en réalité. Si on y regarde de près, on voit sans peine que toute la substance monétaire^ pour ainsi dire, des métaux précieux, est subjective, qu'elle consiste, avant tout, dans une croyance générale, dans un acte de foi universel en eux, et que la théorie classique de la monnaie-marchandise est erronée. Si elle était vraie, Tor et l'argent devraient perdre de leur valeur monétaire dans un pays dès qu'ils commencent à y surabonder, et, par suite de leur dépréciation, les prix de toutes choses devraient se mettre à augmenter dans la proportion même de l'augmentation de leur quantité. Par exemple, dans tous les pays à circulation d'argent, où l'argent, démonétisé ailleurs, afflue de toutes parts, tous les prix devraient s'élever très vite de nos jours. Mais, en fait, rien de pareil encore. « La lumière s'est faite, dit M. MonginS les enquêtes se sont multipliées, les agents consulaires ont fourni leurs renseignements, et tous les témoignages concordent sur ce point que la masse des prix est restée statioanaire. L'habitant de TExtrême- Orient continue à recevoir le même poids d'argent pour sa journée de travail, pour ses porcelaines, ses incrustations et ses produits agricoles .» Autre observation plus instructive encore. Depuis un quart de siècle, un très grand nombre d'articles fabriqués ont baissé de prix par degré, et « cetfc baisse des prix a coïncidé avec une production des métau précieux d'une extraordinaire puissance, avec une économie -ff notable des frais d'exploitation, avec l'emploi le plus larges
(1) Revue d'économie polit., février 1897.
des moyens de crédit, avec les éléments les plus propres & déprécier la monnaie métallique. Toutes les conditions monétaires semblent s'être réunies pour entraîner la hausse générale des prix et c'est la baisse qui l'emporte ! » Autre remarque encore, très pénétrante. Dans la théorie classique, il est question « d'un rapport entre les quantités de monnaie et les quantités de marchandises. Mais quelles sont ces quantités de monnaie ? Celles qui existent dans le monde entier ou celles qui existent dans chaque nation considérée isolément? Il faudrait opter, et cependant les raisonnements oscillent de Tun à Tautre, suivant les besoins de la thèse particulière qu'on veut établir * ».
De tout cela, l'auteur cité conclut qu'il convient de rectifier la théorie classique en y faisant jouer un rôle prépondérant à l'empire de la coutume, lequel s'expliquerait, d'après lui, par une sorte d'effort universel afin d'obtenir la fixité de l'unité de compte, et, par suite, de maintenir la valeur nominale des monnaies oîi s'incarne cette mesure générale des valeurs, — jusqu'au moment du moins où soit l'afflux, soit la raréfaction des métaux précieux atteignent un point où il est impossible de soutenir plus longtemps cette fiction. — L'explication de M. Mongin me semble vraie mais insuffisante. Il y a ici autre chose que la coutume. Si les "variations du stock monétaire, même considérables, même connues de tous, n'influent pas — pour un temps du moins — sur les prix, c'est que chacun, en recevant une pièce de monnaie, sait qu'il ne la gardera pas assez longtemps en "poche pour que sa dépréciation ait sensiblement augmenté, pour que son pouvoir d'achat ait sensiblement diminué, jusqu'au moment où il la remettra en circulation. Cette diminution du pouvoir d'achat de la monnaie dans l'intervalle de son passage dans la poche de chaque consommateur, est une quantité infinitésimale dont nul ne tient
(I) Voir la suite p. 150.
compte et qui, par suite, ne parvient jamais à s'intégrer; jusqu'au moment où la disproportion éclate soudain aux yeux entre la valeur nominale et la valeur réelle de la monnaie, et oîi un krack se produit.
Et, de fait, au bout d'un temps, la surproduction d'or ou d'argent se fait sentir sur les prix, qu'elle élève, mais elle les élève toujours beaucoup moins que la quantité d'or ou d'argent ne s'est accrue. De 1492 à 1600, en 108 années, après la découverte de l'Amérique, la quantité d'or et d'argent, en circulation sur le continent européen, a décuplé d'après les estimations les plus sérieuses. Or, les prix n'ont pas tout à fait quintuplé (ils n'ont augmenté que de 470 p. 100 environ), ce qui est beaucoup au point de vue des bouleversements sociaux qui en ont été la conséquence, ruine des uns, enrichissement soudain des autres, mais ce qui est très inférieur à ce que l'application de la loi de l'offre et de la demande aurait exigé. Autre exemple. De 1851 à 1870, il y a eu un énorme afflux de métaux précieux sur le marché européen, la quantité d'or et d'argent précédemment existante s'est trouvée doublée. Quel effet ce prodigieux accroissement a-t-il eu sur les prix ? C'est un problème très débattu. M. Paul Leroy- Beaulieu, après l'avoir longuement discuté, est amené à conclure que, quoique augmentée de moitié dans cet intervalle, la masse d'or et d'argent circulante n'a été dépréciée que dans la mesure de 15 à 20 p. 100 *.
Tous ces faits sont inexplicables si l'on ti'a égard à ce qu'il y a de purement subjectif, psychologique, dans 1 nature de la monnaie. — Aussi l'effet direct de la décou — verte d'une mine d'or ou d'argent, et le plus important & considérer, ce n'est point la dépréciation monétaire qui s' suit, et, par conséquent, la hausse des prix, mais c'est surexcitation de l'activité par la surexcitation des espé rances ; phénomène qui, conformément à la loi générale
(1) Traité d'économie polit., t. III, p. 208.
la propagation des exemples, se produit d'abord dans les parties les plus denses, les plus affairées, les mieux informées de la population, dans les milieux urbains, et de là se répand peu à peu jusque dans les campagnes. — Les historiens n'hésitent pas à compter parmi les causes principales de la grandeur d'Athènes l'exploitation des mines d'argent du Laurium, qui étaient d'une richesse exceptionnelle à l'époque classique. On a pu dire, avec quelque exagération il est ^rai : « Sans Laurium, point de marine athénienne; sans marine athénienne, point de bataille de Salamine ; sans bataille de Salamine, point de siècle de Périclès. » (Théodore Reinach.) S'il en est ainsi, voilà une découverte, peutêtre accidentelle, la découverte de la mine dont il s'agit, qui a aiguillé toute l'histoire ancienne et moderne dans la voie où elle se déroule encore.
Arrêtons-nous à considérer encore les caractères distinctîfs de la monnaie et les transformations économiques opérées par son avènement. Par elle l'économie politique revêt un air de physique sociale qui a séduit et trompé, non sans excuse, les premiers sociologues. La monnaie a ce caractère commun avec la force^ notion essentielle de la physique, d'être une possibilité, une virtualité infinie. La force est la possibilité d'une certaine quantité de mouvement dans une infinité de directions ; la monnaie est la possibilité d'une certaine quantité de valeur obtenue par une infinité d'achats. Il est remarquable que l'évolution économique conduit inévitablement de l'échange en nature à l'achat et à la vente, des biens concrets aux valeurs monétaires, c'est-à-dire des réalités pures et simples aux virtualités réalisables, de l'énergie actuelle à Ténergie potentielle*.
(1) Avec un peu d'imagination métaphysique, ne serait-on pas en droit de se demander, à ce propos, si cette nécessité évolutive ne jetterait pas
Il y a quelque analogie entre certains problèmes fondamentaux que soulève la monnaie et certaines difficultés non moins fondamentales que la mécanique soulève. Toute hausse des prix, par exemple, peut s'expliquer soit par une hausse de la valeur des objets dont le prix est coté plus haut en monnaie, soit par un abaissement de la valeur de la monnaie. Même alternative en mécanique relativement au mouvement apparent d'un corps: il peut s'expliquer soit par son mouvement réel, les corps environnants étant immobiles, soit par le mouvement de ceux-ci en sens inverse. — Une question semblable ne saurait se poser à d'autres égards, en biologie et en sociologie : on ne demandera pas si le vieillissement d'un individu tient au rajeunissement des individus voisins, ou si le développement d'un art, di'une science, d'une institution, tient à l'atrophie d'autres arts, d'autres sciences, d'autres institutions. Le seul fait que, à l'occasion de ces changements et de beaucoup d'autres, on ne peut pas se poser le dilemme que comportent les mouvements mé^^niques et aussi bien les variations des valeurs, suffit à montrer que ces changements ont une réalité plus certaine, à coup sûr moins subjective, que ces mouvements et ces variations.
Suivant les physiciens, les phénomènes physiques seraient une conversion continuelle d'énergie virtuelle en énergie actuelle et vice versa. Pareillement, la vie économique est un perpétuel échange de la monnaie contre de la richesse concrète, et de la richesse concrète contre de la monnaie. L'argent a cela de particulier qu'il est une virtualité qu'on
quelque jour sur la genèse de la force physique ? Est-ce que, de même qu'il y a eu, nous le savons, une phase économique pré-monétaire, il n'y a pas eu, en un passé insondable au physicien, une phase physique prédynamique où ce n'étaient pas encore des forces, des virtualités réalisables de mille manières différentes, qui étaient les grands agents naturels, mais simplement des chocs et des impulsions, des mouvements reçus ou transmis ? Nous ne pouvons vraiment nous faire aucune idée un peu nette de l'énergie potentielle, si ce n'est en supposant qu'elle capitalise et représente de l'énergie cinétique, comme l'argent est le signe et la concentration de la richesse.
échange, sans travail aucun, pour n'importe quel genre de réalité vénale. Multiplier les virtualités de cet ordre, en accroître la quantité absolue et la quantité proportionnelle, c'est le signe d'une société qui s'enrichit. Il est trois grandes catégories de virtualités qui sont les forces sociales par excellence, et dont l'accroissement simultané sert de mesure au progrès social : le Pouvoir, le Droit, l'Argent. Ce sont les trois principaux moyens d'action sur les hommes. Le droit et le pouvoir agissent sur autrui par la crainte, car ils ont à leur disposition la force matérielle incarnée dans l'armée et la police, et dont la menace seule suffit, ou l'idée vaguement apparue, pour lui valoir Tobéissance et le respect ; la richesse agit par Vespérancej par le désir et la confiance qu'elle inspire. Mais cela n'est vrai de la richesse en nature qu'à l'égard d'un très petit nombre d'individus déterminés qui convoitent précisément les objets possédés par nous. La monnaie seule donne barre sur tout le monde, et dans un rayon bien plus étendu que le droit et le pouvoir. Le droit et le pouvoir ont une action circonscrite dans les limites d'un territoire plus ou moins étroit, commune, province, nation. La monnaie étend son champ d'action bien au delà des frontières d'un État, sur toute la terre civilisée. De là ce caractère international des sociétés fondées sur la richesse monétaire. Une autre différence entre la monnaie d'une part, et le droit ou le pouvoir de l'autre, est à première vue beaucoup moins à Tavantage de la première. On dépense sa richesse monétaire ou autre, en s^en servant ; tandis que, en faisant usage de son pouvoir ou de son droit, on n'épuise ni l'un ni lautre. Et même, si cela est quelquefois moins vrai du pouvoir que du droit, si l'on voit l'autorité d un homme politique s'épuiser en s'exerçant, on voit, en revanche, bien souvent celle autorité se fortifier et s'accroître par son exercice même, comme un droit s'enracine par sa seule durée. — Mais cette différence n'a trait qu'aux petits emplois inférieurs de la monnaie, aux achal,^; elle est inapplicable
aux placements supérieurs, et toujours plus nombreux, de la richesse monétaire, par le prêt et le crédit. Le crédit a permis à la richesse monétaire, non seulement de s'utiliser sans se dépenser, mais de s'augmenter même, indéfiniment, grâce à l'intérêt de l'argent, par l'usage qu'on en fait. Nous reparlerons de l'intérêt de l'argent plus loin.
Dans les sociétés primitives, il y a peu d'argent. A défaut de monnaie, on est obligé de payer en nature les services, ce qui est une satisfaction momentanée et passagère donnée à ceux qu'on désire s'attacher ; excepté quand on leur donne des terres. Les terres sont des virtualités aussi, mais des virtualités qui ne sont échangeables, en l'absence de monnaie, que contre d'autres virtualités semblables, et qui ne sont convertibles que moyennant travail en un nombre limité de réalités définies : les récoltes. La terre est une possibilité de jouissances, qui, à la différence de l'argent, ne s'actualise jamais sans labeur, ne s'actualise qu'en un certain lieu et non partout, et est enfermée dans un cercle très étroit de réalisations très précises. De ces différences découlent certaines institutions qui s'imposent d'elles-mêmes aux époques où la rémunération de grands services ne peut s'effectuer qu'en terres *.
D'abord, la rémunération ne serait qu'illusoire si le donataire des terres n'avait pas le moyen de les faire cultiver, s'il devait les travailler lui-même. Donc, ce genre de payement
(1) lïeeren, dans son Essai sur Vinfluence des croisades, 1808, explique ainsi l'origine du système féodal, incidemment. « Ce système au fond, et pris dans toute sa rigueur, est purement militaire. Il s'établira toujours quelque chose d'analogue parmi les peuples guerriers *et qui manquent d'argent pour payer leurs soldats. Au lieu de solde, on donne à ceux-ci des terres : et réciproquement ils s'engagent, moyennant la possession de ces fonds, au service militaire. » En note : « Telle est encore à peu près aujourd'hui (1808) l'organisation de l'Egypte sous les Mamelouks. »
implique l'institution de l'esclavage ou du s-ervage. De plus, il suppose une grande simplicité de besoins et de goûts et Tamour d'une vie sédentaire. Enfin, lorsqu'un roi barbare n'a d'autre trésor de guerre, d'autres ressources quasi financières pour payer ses capitaines ou ses officiers que les terres conquises, ce trésor s'épuise vite. Pour le renouveler de temps en temps, il faut entreprendre de nouvelles guerres, le droit des gens d'alors admettant — et ne pouvant pas ne pas admettre — l'expropriation des vaincus. Les exproprier, c'est comme, à présent, exiger d'eux une indemnité en argent. Et, même en temps de paix, il convient que, par divers procédés, le trésor royal, c'est-à-dire le domaine royal, se grossisse de recettes intermittentes : de là la sécularisation des biens monastiques, ou bien la confiscation des terres appartenant aux condamnés et à leurs familles. Cette odieuse forme de pénalité s'explique de la sorte, si elle ne s'excuse pas. Ne nous vantons pas trop de l'avoir abolie : car la nécessité qui l'avait fait établir a cessé d'exister. Une expropriation en masse, qui pouvait se justifier dans une certaine mesure aux époques de barbarie, serait monstrueuse à notre époque où, s'il n'y a plus de terre libre, on n'a plus iesoin de terre libre pour rémunérer les services, puisqu'on a l'argent, la monnaie métallique ou fiduciaire, aux sources inépuisables.
,La comparaison de la terre avec l'argent, au point de vue de leur rôle économique, est digne d'attention. Nous verrons plus loin que le prêt à intérêt s'explique, avant tout, par le fermage ou par le bail à cheptel. Il est arrivé pour l'argent ce qui est arrivé pour toute invention nouvelle qui, par le fait même qu'elle se substitue à une autre, en revêt la livrée ;, les premières haches de bronze rappellent les haches en silex ; les premières maisons de pierre ont pris la forme des maisons de bois qu'elles ont remplacées. De même, l'argent qui, peu à peu, a pris la place de la terre dans les convoitises et les ambitions humaines, s'est modelé sur lui, a voulu être
Tarde. — Psych. écon. I. — 20
frugifère comme lui. Mais la vérité est qu'il diffère profondément de la terre et que Tère où l'argent donne le ton, en succédant à celle où régnait la terre, Ta ensevelie sans bruit et à jamais.
Ces différences sont importantes, au point de vue soit de la manière dont de nouvelles terres ou de nouvelles quantités d'or et d'argent ou de monnaie de papier, viennent à s'ajouter à celles qui existent déjà, soit de la manière dont ces terres ou ces monnaies se distribuent entre lés membres d'une population donnée.
En premier lieu, c'est très rarement par l'occupation d'une terre vierge, c'est le plus souvent par la conquête violente d'une terre déjà occupée, que le territoire d'un peuple s'agrandit, son territoire continental ou son territoire colonial. Même quand, à l'origine d'un de ces agrandissements, il y a une découverte, la découverte d'une île ou d'un continent, il n'a presque jamais suffi de découvrir, il a fallu conquérir aussi. — Mais, quand la quantité d'or ou d'argent à distribuer entre les hommes en rapports mutuels de commerce vient à s'accroître véritablement, c'est toujours par suite d'une découverte, la découverte d'une mine à'om ou d'argent, qui était 7*es nullius auparavant. Les décou — vertes de ce genre se singularisent d'ailleurs parmi toutes 1( autres et méritent bien d'arrêter les regards de l'économisU
D'abord, elles sont purement fortuites; les découvert^^s géographiques mêmes sont bien loin de l'être au mênzzme degré, car le calcul et le raisonnement y ont leur gram part. Mais, malgré leur caractère remarquablement accid^ tel, les découvertes des métaux précieux (y compris celles d'anciens trésors cachés) ont des effets profonds et pMTOlongés, comme nous l'avons vu pour celle des mirx^s d'Athènes. Quand on découvre des filons de kaolin ou des carrières de ciment, ou même des mines de fer, ces matières premières sont destinées à se détruire plus ou moins vite par l'usage qu'on en fait. Les porcelaines se brisent, le
ciment ou la chaux ne servent pas deux fois, le fer se rouille, ou bien, une fois employé, il ne sert à d'autres usages que moyennant une perte de substance. Au contraire, l'or et Targent découverts se conservent presque inaltérablement, à peine diminués par le frai. Toute richesse autre que la monnaie n'est échangeable qu'accessoirement, elle est consommable essentiellement. Mais la monnaie est inconsommable essentiellement, et, essentiellement, elle est échangeable. Comment peut-on dire d'une richesse qui s'échange toujours sans se consommer jamais qu'elle est une marchandise comme une autre ? — Les parties des métaux précieux utilisées pour la bijouterie sont refondues sans perte et monnayées quand on veut. En somme, les métaux précieux ont ce^rivilège presque complet, et presque unique de pouvoir s'accumuler indéfiniment comme les théorèmes mathématiques qui, une fois découverts, ne cesseht jamais d'être vrais. Et à la vérité éternelle de ceux-ci je comparerais l'utilité quasi éternelle de ceux-là, si la valeur de l'or et de l'argent ne s'altérait à la longue, bien lentement, il est vrai, comparée à celle des autres produits.
Mais, si les découvertes des i^étaux précieux portent sur des objets presque impérissables, elles s'épuisent vite, et leurs effets s'atténuent de plus en plus. Leur maximum d'efficacité correspond au moment où elles se révèlent au public ; tandis que la découverte de la locomotive ou du télégraphe électrique a des conséquences toujours grandissantes. En cela la découverte d'une mine d'or ne souffre aucune comparaison avec celle d'une île nouvelle. Si la découverte de l'Amérique n'avait consisté qu'à y découvrir des mines d'or ou d'argent, et que, sur ce nouveau continent, ni végétal, ni animal n'eût pu vivre, les résultats du merveilleux voyage de Colomb seraient depuis longtemps effacés : il n'en subsisterait qu'une notable élévation de tous les prix, chose de peu d'importance au bout d'une génération ou deux. — D'ailleurs, pour les découvreurs d'une mine d'or, ou pour le
monarque qui bénéficie de cette trouvaille, ou pour les actionnaires de la société qui l'exploite, cette découverte est assimilable à celle d'une île nouvelle, et même elle est plus avantageuse encore. C'est comme s'ils s'étaient emparés d'un Eldorado inoccupé et paradisiaque, qu'ils n'ont besoin ni do conquérir ni de défricher même pour jouir de ses fruits spontanés. Mais, pour le reste de Thumanité, ce bienfait qui leur tombe du ciel se réduit à un stimulant de la production, à un aiguillon de l'espérance et du travail ; tandis qu'une nouvelle terre ouverte aux explorateurs accroît la population humaine, enrichit la faune et la flore, offre à Timagination de nouveaux spectacles naturels qui, en la diversifiant, la réjouissent et ajoutent à la lyre du cœur de nouvelles cordes, de nouvelles fibres patriotiques, destinées à vibrer dans le grand concert d'une civilisation élargie.
Quant •à la monnaie de papier, ce n'est pas par des découvertes, c'est par des entreprises gouvernementales et financières, par des émissions d'assignats ou de billets de banque, que sa quantité s'augmente.
En second lieu, ce n'est pas de la même manière qu'une terre nouvellement conquise et qu'une masse d'or nouvellement extraite, se distribuent entre les individus c^'une nation. C'est pour rémunérer des services militaires ou politiques que les terres conquises en tout pays, sont, à l'origine, distribuées en grands domaines entre les officiers du conquérant, entre les premiers concessionnaires de TÉtat, s'il s'agit d'un gouvernement moderne. Ces premiers latifundia^ dont un grand nombre, dans la Gaule romaine, avaient l'étendue de nos communes actuelles, héritières souvent de leur nom*, ont été divisés et subdivisés par chaque propriétaire entre ses vassaux, entre ses serfs, entre ses fermiers, ou bien, — si déjà des sources d'argent ont jailli, par exemple dans des villes industrielles, — entre des acqué-
(1) Les grands domaines concédés par l'Etat français en Tunisie peuvent soutenir la comparaison comme étendue avec ces villas antiques.
reurs qui ont eux-mêmes affermé ou vendu des parcelles de leur fragment de bien. Peu à peu, on aboutit au morcellement actuel du sol entre des propriétaires petits, moyens ou grands. Et, certes, nul ne peut dire que la répartition du sol conquis national (ou colonial) ainsi opérée, soit la meilleure qui puisse être imaginée, au point de vue du maximum et de V optimum du rendement. Mais il n y a pas plus de raisons de penser que la répartition de l'or et de l'argent extraits
soit la meilleure concevable, au point de vue de l'équité ou de l'utilité générale. Ici, à la vérité, on ne voit pas de distribution arbitraire et imposée de force. Les premiers découvreurs ou frappeurs des métaux précieux les ont répartis entre leurs concitoyens par l'échange librement consenti. Toutefois, les formes violentes de la spoliation et les formes visibles du privilège ne sont pas les plus redoutables ; le pouvoir que confère la possession de l'or, s'il est moins manifeste et moins envié que le pouvoir attaché à la possession du sol, est d'une nature infiniment plus subtile et plus efficace, il va beaucoup plus loin et beaucoup plus vite, et agit in visiblement. A combien d'abus de ce pouvoir, à combien d'exactions et de rapines impunies, impunissables à vrai dire, a donné lieu le monopole d'avoir de l'or, chez ses premiers détenteurs ! Ce n'est pas sans motif que TÉglise et la conscience universelle ont flétri l'usure.
Du reste la répartition du sol est liée à celle de l'or, et, dès que le pouvoir de l'or s'est accentué, la première est devenue une dépendance de la seconde . A partir du moment où le capital mobilier fit son apparition historique, l'achat ou la vente des biens fonciers deviennent les modes habituels de la répartition des terres, et la terre va là où va l'argent.
Si donc on se demande : Quels sont les inconvénients du morcellement actuel du sol, et quels seraient ses remèdes ? on doit se demander d'abord : quels sont les inconvénients et quels seraient les remèdes de la distribution actuelle du capital mobilier ? Les deux questions sont connexes et ne
peuvent être divisées. — Gomme nous nous réservons de traiter du collectivisme plus tard, nous n'avons pas à les étudier dès maintenant. Disons seulement qu'elles intéressent la politique et la morale à un plus haut point encore que la science économique, et que la première injustice et la plus criante qui s'offre à nos yeux, en fiait de répartition du sol ou de 1 or, est d'une nature telle qu elle semble presque irrémédiable. L'inégalité des apportionnements territoriaux ou monétaires^ en effet, est grande entre les individus; mais elle est plus grande encore et plus monstrueuse entre les Etats. Tel peuple occupe un immense territoire, fertile et à demi inexploité, où se dilate à volonté son insuffisante population; tel autre étouffe dans d'étroites frontières, sous un ciel rigoureux, sur un sol ingrat. Tel peuple déborde de capitaux ; tel autre en est totalement dépourvu. Et il parait encore plus diflicile de remédier à cette grande et fondamentale iniquité* i cette souveraine injustice internationale, en ce qui concerne le sol et le climat. Car, par la guerre, une nation brave et mal lotie en terres, peut rétablir la justice à son profit en expropriant en partie quelque nation voisine et plus privilégiée. Mais le peuple pauvre aura beau piller son voisin riche en capitaux. Ter trouvera mille canaux souterrains pour rentrer dans les bourses d'où il est sorti. Impossible, ce semble, d'empêcher entre les nations celte inique et prodigieusement inégale distribution des richesses. • Et n'est-ce pas là, de beaucoup, l'inégalité la plus injustifiable? Elle l'est bien plus, à coup sûr, que toutes les inégalités qu'on prétend détruire entre les individus d'une môme nation.
Mais laissons là ce problème et disons un mot des effets psychologiques ainsi que des [conséquences économiques et sociales delà monnaie. De ses effets psychologiques d'abord.
L'avènement de la monnaie a enrichi le cœur humain de sentiments nouveaux et de vices nouveaux. Nous lui devons l'orgueil financier, la béatitude spéciale du milliardaire appuyé sur son portefeuille, comme l'orgueil d'un capitaine se fonde sur son armée. Ce que le guerrier antique dit à sa lance et à son bouclier, dans une épigramme grecque : « Grâce à vous, je suis libre-, j'ai des loisirs sans fin, je me fais servir par des esclaves », le riche moderne peut le dire à son coffre-fort. Le culte de For, cette passion qui a quelque chose de religieux par le caractère vaste et vague, indéterminé et illimité, des perspectives de bonheur que son objet lui fait entrevoir, est une fibre importante de Tâme humaine. Le plaisir d'économiser, de gagner de Targent, est un enivrement tout spécial qui n'a rien de commun avec le simple avantage de recevoir un bien déterminé, un bijou, un meuble, un livre. Autre chose est le plaisir de manger un bon fruit, autre chose la satisfaction intime et profonde de sentir sa santé se fortifier. Il y a de l'un à l'autre la différence de l'actuel au virtuel, j'allais dire du fini à ïinfini. De même, le chagrin d'apprendre que votre banquier a fait faillite, que votre notaire a pris la fuite vous emportant vos économies, — douleur ressentie, il y a quelques années, par un nombre considérable de paysans français — est quelque chose de tout à fait à part parmi les afflictions humaines, et qui ne se compare à rien. Dans la plénitude de joie sourde et constante qui remplit le cœur d'un avare en train de s'enrichir, l'analyse découvrirait une combinaison unique d'éléments empruntés à la joie de l'amoureux qui sent son espérance grandir, à celle de l'ambitieux qui monte vers le pouvoir, à celle du croyant qui se croit sûr du ciel. Ce n'est pas sans raison que les anciens confiaient leurs trésors aux temples, qui ont été les premières banques de dépôt. L'or est une religion malheureusement éternelle.
Et, par contre-coup, nous sommes redevables aussi à la monnaie de cet amour mystique de la pauvreté qui exaltait
Tàme d'un saint François d'Assise. Cet amour paradoxal, ce défi jeté au mépris général de la pauvreté, autre sentiment spécial et malheureusement si répandu, né de la monnaie — n'a pu naître que dans une société capitaliste, comme celle des cités italiennes du moyen âge. — Sous une autre forme, plus récente et plus contagieuse, se produitla réaction contre le culte de l'or : la haine du capitaliste, cette inspiration violente de Karl Marx et de son école, passion qui, en ce moment, remue le monde.
Mais est-il nécessaire d'insister pour montrer à quelle profondeur Tâme humaine a été labourée par les métaux précieux ? Il n'est point de drame ni de comédie qui épuisera jamais ce sujet. Parlons plutôt des conséqueces sociales de la monnaie. — Le transport de la force par l'électricité n'est rien en comparaison des services qu'a rendus aux hommes, et qu'est destiné à leur rendre encore, le transport de la valeur, par la monnaie métallique d^abord, fiduciaire ensuite. La monnaie a fait conservables indéfiniment des valeurs essentiellement passagères ; elle a fait mobilisables à des distances de plus en plus grandes, et avec une facilité croissante, des valeurs jusque-là localisées; elle a fait, donc, susceptibles d'accumulation et de concentration indéfinies des utilités successives et éparses. Avant tout, elle a fait comparables des choses hétérogènes, elle a fait évaluables et nombrables des choses sans autre commune mesure. Par cette comparabilité, par cette mesurabilité de plus en plus généralisée, universalisée, elle soumet au calcul et au raisonnement ce qui était avant elle « affaire de goût », elle fournit une base en apparence rationnelle aux décisions volontaires par lesquelles certains biens sont sacrifiés à certains autres, et semble justifier de la sorte les empiétements successifs de la raison calculatrice sur le cœur coutumier et conservateur.
Elle seule a permis de voyager avec.faciUté, sans danger, sans escorte. Avant elle, qui disait voyageur disait pèlerin
^ou banni, et le pèlerinage était réputé une pénitence, comme le bannissement était regardé, avec raison, comme le plus cruel des châtiments. Toute la largeur d'esprit, toute l'ouverture d'imagination et d'âme, que donnent les voyages, c'est à la monnaie que nous le devons. — On peut même ajouter qu'elle a été un grand agent d'émancipation. Chaque pas du serf vers Tindépendance est marqué par une conversion de ses redevances en somme fixe, par le recul du métayage devant le développement du fermage. L'évaluation des redevances diverses en argent fait apercevoir entre elles des inégalités, des injustices qui, auparavant, ne pouvaient apparaître. Elle rend ces redevances, si hétérogènes qu'elles soient, comparables entre elles dans une vaste région, dans toute la région oîi a cours la monnaie en question, et rend, par suite, solidaires entre eux, étroitement unis d'un lien désormais senti, les débiteurs de ces rentes. Elle transforme aussi, sans en avoir l'air, la nature du rapport établi par ces redevances entre le seigneur et le tenancier, qui deviennent simplement l'un créancier, l'autre débiteur. Un payement en nature diffère presque autant d'un payement en argent, qu'un cadeau en nature d'un cadeau en argent. Le payement en nature est un lien personnel, d'homme à homme ; il symbolise et complète l'hommage ; de même qu'un cadeau en nature est un hommage affectueux, un tribut cordial. Mais un payement en argent, c'est quelque chose d'impersonnel, de sec et de froid.
Notons, en passant, que cette substitution des payements en argent aux payements en nature s'est^ccomplie par degrés, de proche en proche, et de haut en bas, conformément aux lois générales de la descente des exemples. Elle s'est produite en Angleterre, d'après Ashley, dans le domaine royal bien longtemps avant de s'étendre aux domaines seigneuriaux, puis à tout le royaume. Dès le xii® siècle, le roi, dans son domaine, se faisait payer en argent la plupart des redevances, à cause de la difficulté de charroyer jusqu'à lui les
redevances en nature, et aussi pour entretenir et solder ses troupes. Ce n'est qu'au xv® siècle qu'on voit les seigneurs anglais affermer leurs terres. C'est seulement quand le goût du luxe, c'est-à-dire des produits étrangers, non indigènes, à l'exemple des cours royales, est venu aux gentilshommes, que le besoin d'être payés en monnaie s'est fait vivement sentir à eux. Aussi une classe de commerçants n'a-t-elle pu commencer à se former que pour l'usage des hautes classes d'abord et la satisfaction de leurs fantaisies luxueuses ^
Ce passage des payements en nature aux payements en argent est irréversible, parce qu'il est un corollaire de la loi fondamentale du monde social, le rayonnement des exemples. II est inévitable, à mesure que les hommes s'imitent et s'assimilent, que les choses humaines se comparent et s'évaluent. — L'évolution économique des diverses formes de la monnaie n'est pas moins orientée dans un même sens général. De la monnaie en nature, — c'est-à-dire de l'ivoire ou du tabac, ou de tout autre article choisi comme moyen d'échange, — on passe à la monnaie en métal, puis à la lettre de change ou au billet à ordre, puis au billet au porteur, — autrement dit, au billet de banque, à cours libre ou à cours forcé, — par la même raison logique qui contraint l'évolution psychologique à passer de la sensation à l'image, de l'image à l'idée et à Tidée de plus en plus abstraite* et générale, concentrée et mobilisable. Cela ne veut pas dire d'ailleurs que cette série de phases soit unique et unilinéaire. 11 y a bien des variantes et non sans importance. Le point de départ est multiple, en tout cas. Dans le monde classique, la monnaie a procédé du bétail (pecus, pecunia). Dans l'Extrême-Orient, en Perse aussi, elle provient des armes, couteaux ou cimeterres. La sapèque, par exemple, a com-
(1) « Les denrées que, dans un vieux dialogue anglais, le commerçant, suivant sa propre description, emporte avec lui, semblent être tous des articles de luxe, dont le besoin se fait sentir seulement dans les hautes classes... du drap de pourpre, des pierres précieuses... etc. » (Ashley.)
mencé par être une monnaie de bronze en forme de couteau muni d'un anneau pour l'enfiler. Peu à peu l'anneau s'est épaissi et la lame a disparu. Ces couteaux monétaires avaient certainement été, à l'origine, des couteaux ou des poignards bien réels. Les primitives monnaies persanes avaient la forme de cimeterres. En Afrique et ailleurs, cet emploi des armes comme moyen d'échange est répandu. Cela se conçoit conformément à ce que nous avons dit plus haut sur la nécessité d'avoir pour monnaie une chose qui soit l'objet d'un désir constant et universel. Cette condition est réalisée soit par les bijoux, soit par les armes, soit par le bétail, suivant les époques ou les régions*.
On a prétendu que cette évolution économique de l'échange nous ramène, poussée à bout, au troc primitif, qui en serait à la fois, de la sorte, l'alpha et l'oméga. Ce qui a donné lieu à cette vue erronée, ce soniles Cha?7ibres de compensation (les Clearing-house), grâce auxquelles d'immenses opérations financières sont soldées avec un minimum de déplacement monétaire par le simple échange de liasses de papiers commerciaux. Je regrette de voir M. Gide, d'ordinaire si pénétrant, accueillir ici la métaphore illusoire de la spirale dont les sociologues ont tant abusé. En réalité, ce troc de valeurs de papier contre d'autres valeurs de papier, c'est-à-dire de possibilités indéfinies de richesses contre d'autres possibilités indéfinies de richesses, diffère autant du troc primitif, du troc
(1) J'ai dit plus haut que les bijoux, chez les sauvages, très vaniteux comme on sait, avaient pu être la première monnaie. Et cette hypothèse semble confirmée par l'emploi industriel de nos métaux précieux, cet emploi étant principalement, presque exclusivement, décoratif, à l'usage des bijoutiers. Mais ne pourrait-on pas dire inversement et complémentairement, que le rôle décoratif de l'or et de l'argent leur vient peut-être moins de leurs caractères chimiques et de leur éclat que du prestige qui leur est attaché par leur rôle monétaire ? Si le fer était encore monnaie, comme il Tétait au temps d'Homère, des incrustations de fer seraient encore un ornement recherché. La vue du fer, dans une décoration d'ap partement, éveillerait l'idée de richesse. Les objets en nickel ne sont pas des objets de luxe, quoique ce métal soit aussi brillant que l'argent. Quand l'argent aura cessé d'être frappé, ce qui ne tardera guère, il perdra peu à peu tous les charmes qu'on lui reconnaît encore comme moyen de décoration.
d'un gibier contre un fruit ou d'une vase d'airain contre une captive, que les propositions verbales d'un métaphysicien diffèrent des jugements de localisation instinctivement formés par un animal ou même par un homme qui perçoit un arbre ou un rocher. Peu importe, en effet, que le progrès du commerce nous conduise à remuer d'immenses sommes en déplaçant quelques pièces d'or : ce n'est pas moins de monnaie toujours qu il s'agit dans ces chèques et ces billets troqués les uns contre les autres ; et, par eux, la monnaie consomme son triomple final, son œuvre à la fois gigantesque et terrible, merveilleuse et désastreuse, qui consiste à rendre tout évaluable pour rendre tout vénal, à tout niveler sous sa règle pour tout soumettre à son joug.
J'ai parlé de ses bienfaits ; que n'aurais-je pu dire de ses méfaits? Elle a fait sortir de terre des armées permanentes, elle a créé le despotisme des temps nouveaux, administratif et centralisateur, insidieux et envahissant. Avant elle, avant son règne, le monde a vu des démocraties que j'appellerai terriennes^ telle que Rome primitive. Depuis elles, les démocraties sont devenues presque fatalement ploutocratiques. Je disais qu'elle a été émancipatrice. Oui, à certains égards; mais il est plus vrai de dire qu'elle a substitué au sens ancien, profond, profondément humain, de l'idée de liberté, un sens tout nouveau, plus superficiel peut-être et plus artificiel, plus aisément généralisable par suite. La liberté véritable, dans la première acception du mot, c'est l'indépendance, fondée, sinon sur la suppression de tout désir, chose impossible, admirable absurdité du stoïcisme, du moins sur la réduction du désir à un faisceau étroit de besoins simples et forts que satisfait seule, mais que satisfait pleinement, la propriété d'un. coin de terre. C'est la liberté terrienne^ dont
le patriarche antique a fourni le type, reproduit depuis par les premiers colons d'Amérique. Étendu au village, au bourg, ce type s'est réalisé dans le fief français, dans Tancien manoir anglais, dont le caractère propre élait de se suffire à soimême, de n'avoir rien à acheter ni à vendre au dehors.
L'argent a brisé tous ces murs de clôture du désir, il pourchasse partout les derniers vestiges de cette farouche indé- , pendance rustique et quasi stoïque qui est le démenti de ses prétentions, Técueil de ses ambitions, et qui cherche sans cesse à se reformer, jusqu'en plein âge moderne, dans Tâme à\m Rousseau ou d'un Tolstoï, Qui sera vaincu dans ce duel ? Je Tignore. Pour le moment, il est clair que l'idéal économique d'affranchissement propre aux sociétés modernes — et sur ce point économistes de toute école, y compris socialistes, sont d'accord — est précisément le contraire de l'idéal stoïcien. Au lieu de viser, comme Zenon, à l'émancipation par l'anéantissement du désir, les civilisés d'aujourd'hui tendent à s'émanciper, croient-ils, par la complication infinie des désirs et la solidarité de plus en plus intime des individus qui ne peuvent plus se passer les uns des autres, ou plutôt dont les uns, riches de monnaie, se font servir par les autres, — dans un rayon de plus en plus étendu, prolongé jusqu'aux limites du globe. Quand les hommes sont détachés de l'idéal de la liberté terrienne, il ne leur reste plus qu'à courir à l'extrême opposé, à l'idéal de la liberté monétaire^ celle du financier cosmopolite qui, véhiculé par les wagons-lits, est domicilié tour à tour dans tous les grands hôtels et toutes les belles villas à louer de l'univers entier. Et, fascinés par l'exemple de ces brillants nomades, se modelant sur eux dans la mesure de leur bourse, toutes les classes du peuple, l'une après l'autre, rompent la chaîne du bonheur ancien, de la simplicité sédentaire au champ natal, pour entrer à leur tour dans la voie de cette frénésie de locomotion, de cette fureur de navigation vers un port imaginaire.
Est-ce que cette fièvre montera toujours? Est-ce que l'on prendra toujours, de bonne foi, comme le meilleur indice du progrès, le degré même de cette instabilité, de cette inquiétude qui devient morbide? J'espère bien que non. Mais à quoi bon anticiper sur Tavenir? Constatons plutôt la transformation lente et profonde que Tavènement de Tor a fait subir non seulement à la notion de la liberté, mais à celle du droit. Cournot a très bien montré, dans un chapitre de son Traité sur F enchaînement des idées fondamentales^ la métamorphose, ou pour mieux dire la métempsycose de la notion de droit quand elle passe de la bouche du juriste, surtout du juriste ancien, dans celle de l'économiste. L'ère proprement économique s'ouvre pour les sociétés quand le sentiment du droit, tel qu'il remplissait l'âme d'un paterfamilias ou d'un féodal, est atteint dans ses sources et tend à être remplacé par une conception toute rationnelle, qui a infiniment moins de prise sur le cœur. Or, ce qui caractérise le plus nettement le droit tel que l'entend le juriste, c'est d'être avant tout un droit terrien : et je ne veux pas parler uniquement du régime juridique des biens, mais du régime des personnes et même du droit pénal. Ce qui donne le ton à toutes ces parties du droit ancien, c'est le rapport de l'homme à la terre, aune terre qui lui appartient, à lui individuellement, ou à lui et aux siens collectivement, à une terre qui lui est chère par-dessus tout, où dorment tous ses souvenirs, oîi toutes ses espérances germent et croissent. Tous les droits anciens reposent sur une coutume, qui suppose l'attachement héréditaire de plusieurs générations à un même sol. Tous les droits anciens ont trait à la dispute d'un même sol par les hommes d'une même race, ou au travail de ce sol, ou à l'héritage de ce sol, ou à la hiérarchie des personnes que paraît exiger la culture de ce sol ou sa défense, ou à l'expiation des crimes commis contre les dieux protecteurs de ce sol ou contre les détenteurs des fruits de ce sol, le vol et le sacrilège étant réputés plus criminels
que l'assassinat. Mais, autant le juriste ancien, et même moderne encore, est préoccupé des relations, des adaptations de l'homme à sa terre, autant l'économiste est dominé par la préoccupation majeure des rapports de l'individu avec l'argent : prix, salaires, profits, rente, capital, voilà les mots autour desquels pivotent toutes ses spéculations. Si le droit ancien, le droit juridique pour ainsi dire, est un droit terrien, le droit nouveau est un droit monétaire.
L'avantage, l'immense avantage de cette transformation, est d'avoir contribué à battre en brèche l'exclusivisme antique de la cité, et plus tarddufief, ce protectionnisme féroce qui limitait aux remparts de la ville ou du bourg Tétroit jardin moral réservé aux obligations senties comme telles, à l'échange des devoirs et des affections. Cet élargissement graduel du domaine moral, qui peu à peu tend à comprendre le globe entier, est le bénéfice le plus net de la civilisation, et c'est au règne de la monnaie, sous l'impulsion de la sympathie imitative sans cesse agissante, que ce progrès inappréciable s'est accompli. Mais, à notre avis, il serait acheté trop cher s'il devait avoir pour effet de détacher tout à fait l'homme de la terre, de sa terre, et de reléguer aux catacombes du cœur humain les vieux sentiments enracinés dont il a vécu jusqu'ici. Car l'union de l'homme à la terre, de même que l'union de l'homme à la femme, à laquelle on peut la comparer sans manquer de respect à l'amour, est, de toutes les harmonies naturelles, la plus pleine et la plus profonde, et l'on ne peut lui reprocher, comme à l'amour, que d'être close en soi, égoïsme à deux, sociabilité incomplète. Toutefois, ne peut-on pas V ouvrir sans la briser ? Et n'est-ce pas à résoudre ce problème que travaillera l'avenir? La ploutocratie régnante n'aura peut-être servi qu'à préparer et amener l'ère d'une vaste démocratie rurale oîi, par une meilleure et plus égale répartition des terres, non par la nationalisation ou l'internationalisation chimérique du sol, les vœux les plus chers de l'homme seront comblés ; où le paysan ne
sera plus le seul amant de la terre, mais encore le lettré, le savant, l'intellectuel, qui trouveront plus de charme à tailler leur vigne qu'à mener la vie de bureau; où Ton verra se vider les grandes villes, et les campagnes se repeupler, parce qu'on s'apercevra que la concentration urbaine de la population, due à la poursuite fiévreuse de l'or, a perdu sa raison d'être quand l'insécurité ambiante ne force plus les hommes à quitter leurs champs. . . Déjà quelque anticipation du tableau de cette félicité ne nous est-elle pas donnée par le spectacle des petits pays, la Suisse, la Norvège, oîi la paix sociale serait complète, si le voisinage de nos troubles ne l'altérait souvent? On utilisera toujours alors la monnaie, on reconnaîtra ses services, on les étendra encore ; mais on ne sera plus dupe de sa magie propre, de ses illusions spéciales dont notre âge est abusé. L'or a un faux air libérateur, car il substitue aux servitudes visibles et précises que crée la terre des servitudes inaperçues, invisibles, insaisissables, infinies, dissimulées par leur complication même et leur apparence de réciprocité, si souvent trompeuse. Lor a un faux air égalitaire ; il n'est que niveleur, et les inégalités qu'il creuse, inaperçues aussi, sont tout autrement profondes et injustifiables que les inégalités de nature terrienne, qui frappent les yeux.
La terre et l'or sont les deux grandes attractions, à la fois opposées et complémentaires, du désir humain. Il oscille entre les deux, sollicité par les deux ;, et ce dilemme, parfois douloureux, parfois sanglant, qui s'impose à lui, consiste, au fond, à opter entre les deux faces des choses, le côté des diversités, des originalités sans mesure et sans prix, du pittoresque local et national, du charme et du génie propre à une institution, à un peuple, à un pays, et le côté des similitudes, des uniformités, de l'utile banal, vénal, international, sans caractère. Il y a des diversités nécessaires comme il y a des libertés nécessaires, auxquelles elles sont liées; et l'or n'en tient nul compte et tout âge monétaire les
méconnaît. L'or est l'ennemi sourd de Tidée de patrie. S'il a paru longtemps l'aider et la favoriser, si, en permettant aux diverses provinces d'un même empire de commercer ensemble, il a dilaté le patriotisme étroit des premières cités jusqu'au patriotisme des grands États modernes, il n'a élargi ce sentiment que pour Tébrécher, et n'est-il pas manifeste, à présent, qu'il tend partout à le démolir, comme un vieux rempart croulant et incommode pour la circulation générale? L'amour de la patrie, de la telltis patria^ qui a sa magie ensorcelante, sa valeur transcendante, sacrée et sans prix, avec tout ce qui émane d'elle, est le grand obstacle aux suprêmes entreprises de l'or, qui osent enfin s'avouer. La lutte est ouverte; il s'agit de savoir si le règne de l'or, père du cosmopolitisme, remportera ce triomphe ifinal, de déraciner les hommes de leur patrie.
Il ne réussira, je Tespère bien, qu'à désarmer les patriotismes, à les élargir encore, à les adoucir sans les affaiblir. Aussi n'ai-je nul regret à voir la monnaie poursuivre le cours de son évolution dont il me reste à indiquer la loi principale. Cette loi, qui est conforme à celle de la langue, de la religion, de toutes les institutions sociales, c'est le passage continuel d'une ère de monnaies multiples, ayant chacune une sphère rétrécie de circulation, à une sphère de monnaies moins nombreuses, mais séparément plus répandues ; en d'autres termes, c'est la diminution graduelle du nombre des monnaies en cours, mais l'accroissement graduel du domaine propre aux monnaies survivantes. C'est ainsi que les langues deviennent de moins en moins nombreuses, mais de plus en plus répandues.
Sans avoir la même importance que l'unification des langues dans une région donnée, l'unification des monnaies
Tarde. — Psych. écon. I. — 21
— ainsi que celle des poids et mesures — y concourt notablement à aider l'action inters-pirituelle. Et, quand elle se borne à supprimer ainsi des entraves qui s'opposaient à la formation ou à la renaissance d'un patriotisme national,
— comme c'est le cas pour l'Allemagne au cours de ce siècle — les hommes s'y prêtent assez aisément. Mais, quand elle se heurte aux frontières des nations qu'elle entreprend de franchir, ce n'est pas sans de vives résistances qu'elle parvient parfois à s'opérer. L'attachement des hommes, même les plus novateurs, à leurs vieilles monnaies, à leurs vieilles mesures, si arbitraires que soient ces unités, est très digne de remarque. Car il nous révèle, par une analogie a fortiori^ quelles ténacités humaines il y aurait à vaincre si Ton entreprenait de combattre, décidément, l'attachement des individus à des habitudes tout autrement chères, tout autrement enracinées. Aux États-Unis même,
— le croirait-on? — on s'est engoué, il y a quelques années, du « dollar des ancêtres » et on y est revenu*. Voilà qui est plus fort peut-être : malgré notre entichement du système décimal, nous avons été contraints de frapper, dans rindo-Chin6, après plusieurs tentatives malheureuses pour y introduire notre système monétaire, des piastres et même des sapèques ^
(\) La Monnaie^ par Arnauné (Alcan, 1898).
(2) Les Athéniens avaient beau être novateurs et même révolutionnaires, par tempérament, ils ont senti la nécessité, sous bien des rapports essentiels, et notamment en tout ce qui touchait au culte, d'être conservateurs à outrance. Ils l'ont été même en ce qui concerne leurs monnaies. Non seulement le type n'en a jamais été changé, la chouette y figurant toujours, mais encore, depuis Pisistrate au moins, qui ajouta au côté droit la tête de Minerve, « le style même et la manière de représenter ce double type s'immobilisent ; jusqu'au temps d'Alexandre, l'art athénien (monétaire) reste stationnaire ». Il est curieux de voir les Athéniens, sur ce point et sur bien d'autres, aussi traditionnalistes que les Egyptiens, aussi respec — tueuxdes formes hiératiques. Quand une ville antique, par suite d'une révo — lution, d'une conquête, se voit amenée a changer le type de ses monnaies^, y ancien type persiste dans le nouveau sous forme réduite^ à titre d'organe rudimentaire en quelque 'sorte (Lenormant, p. 108). Toutes les monnaies antiques témoignent, par leurs figures et leurs emblèmes, du caractère profondément religieux de la vie antique. Ce quo dit Lenormant à propos
La pièce de monnaie tient à la fois du bijou, de l'amulette et de la médaille. Elle atteste ce besoin esthétique qui se mêle aux préoccupations les plus utilitaires. On aurait pu se contenter partout, comme en Indo-Chine, de marquer sur les pièces le poids du métal. Cela ne s'est fait que par exception depuis Tinvention de la monnaie frappée, et là où la circulation est peu active. Dès qu'une nation s'enrichit et que son commerce se développe, ses pièces de monnaie deviennent des objets d'art. Mais ce caractère artistique n'est bien senti que lorsque les pièces vieillissent, se démodent, se raréfient. Les vieilles monnaies ont pour les collectionneurs un indicible charme, inexplicable. Ce charme agit même sur les profanes. L'un des inconvénients les plus regrettables — inévitable d'ailleurs — de la refonte des monnaies et de leur unification, est la disparition graduelle des vieilles pièces, la perte de Tattrait attaché à leur vétusté et à leur diversité caractéristique. Je dirais que cette perte est compensée par le progrès de la frappe, si, par malheur, la frappe ne devenait pas plus froide, plus régulièrement et mécaniquement uniforme. De vieilles pièces, gauchement frappées, avec des bavures, avaient un air d'oeuvres faites à la main. — Qui sait si le plaisir de collectionner des pièces anciennes, différentes de type, n'entrait pas pour quelque chose — pour bien peu, je le crains, — dans la passion acharnée du thésauriseur d'autrefois ? Harpagon, n'en doutons pas, était un numismate sans le savoir. 11 collectionnait des médailles en croyant n'empiler que des livres tournois ou des livres parisis. Assurément, de nos jours, il aurait un plaisir moindre à entasser des pièces de
des médaillons contovniates (p. 189), à savoir que l'effigie d'Alexandre le Grand figurant sur ces pièces destinées aux cochers du cirque, était regardée comme un porte-bonheur, pourrait être généralisé. Les anciens, si superstitieux, attachaient à toute chose un sens de bon ou de mauvais augure ; et il est infiniment probable que leurs monnaies mêmes étaient à leurs yeux des espèces de talisinans quand elles représentaient leurs divinités tutélaires. Toute pièce de monnaie était médaille pour eux, dans l'acception pieuse du mot médaille, qui n'est pas pour rien synonyme d'amulette pour les femmes et les enfants.
20 francs toutes à l'effigie de la République française ou de Napoléon III.
Mais, si belles et si chères qu'elles soient, les monnaies archaïques, sont irrévocablement condamnées à périr comme les vieux patois si savoureux que gazouillent les dernières paysannes au fond des bois, au cœur des monts, dans les pays délicieusement arriérés. Si les monnaies nationales résistent encore à l'invasion du numéraire étranger, résisteront-elles toujours? Les langues nationales sont bien plus résistantes et plus tenaces, et cependant elles cèdent quelquefois â l'inondation d'un idiome conquérant. Une monnaie nationale, comme une langue nationale, quand elle a un domaine suffisamment étendu pour répondre à tous les besoins d'échange économique ou d'échange mental, est propre en même temps à faciliter les relations entre les nationaux et à les entraver avec l'étranger. En tant qu'elle facilite les premières, elle obéit à cette grande loi d'amplification croissante, qui, avons-nous dit, domine le monde social ; mais, en tant qu'elle entrave la seconde, n'est-elle pas contraire à cette loi, et comme telle, ne doit-elle pas être fatalement emportée un jour ou l'autre par le torrent fatal ? N'est-il pas essentiel à l'idée de monnaie et à l'idée de langue, que la langue rende tout exprimable, et que la monnaie rende tout échangeable ; et cela ne suppose-t-il pas, finale- ment, une monnaie, une langue, sinon unique du moins uni- — verselle ?
Toujours l'anxieuse question de savoir si les nations ^^ seront ou ne seront pas ! Elles seront ou elles ne seront paSj-, ^ cela dépend de la manière dont s'opérera la pacificatioi finale, car il est inévitable qu'elle s'opère un jour. Si ell( s'accomplit par la voie fédérative, les patries subsisteront et l'international ne triomphera qu'à la condition de respe( ter toutes choses nationales, même les monnaies, sauf à leur superposer une monnaie internationale. Si elle s'acconc^iplit par la voie impériale, par la voie du passé, toute natio-
nalité périra^ y compris celle du vainqueur, « enseveli dans son triomphe ». Et le même niveau linguistique, politique, scientifique, monétaire, passera sur le globe aplati. Quant à prédire lequel de ces deux dénouements de l'histoire a le plus de chance de se réaliser, je ne m'y aviserai pas. L'évolution de l'humanité est comme un fleuve à delta, elle peut avoir plusieurs embouchures.
— Au sujet de la monnaie se rattachent plusieurs problèmes secondaires que les économistes ont agités, des lois qu'ils ont formulées. Indiquons quelques-unes de ces questions. On connaît la loi de Gresham, d'après laquelle « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Elle n'est pas sans exception, même de nps jours ; aux États-Unis, la monnaie d'argent, quoique dépréciée, n'a nullement chassé l'or, dont la masse a été en augmentant dans la circulation du pays. Dans le passé, il ne semble pas que cette loi jette un grand jour sur les phénomènes relatifs au concours des monnaies royales et des monnaies seigneuriales, toutes pareillement altérées. Apparemment on ne croira pas que, si les monnaies des rois ont fini par se substituer à celles des seigneurs, c'était parce que les monarques étaient plus fauxmonnayeurs que leurs grands vassaux. Il en est de ces fausses monnaies monarchiques dont les peuples se sont contentés pendant des siècles, comme, en général, de tous les mensonges conventionnels dont le monde vit, et qui ont toujours eu beau jeu contre la vérité quand ils ont été mis en circulation par des autorités respectées. Ce chapitre de Taltération des monnaies serait une curieuse page à joindre à l'histoire des transformations du mensonge. Les procédés changent, le fond reste. On n'altère plus le poids des monnaies ni leur titre, mais le papier à cours forcé les a rem-
placés avec avantage. «Le papier à cours forcé, dit M. Arnauné, est la fausse monnaie des gouvernements modernes. »
On s'est demandé quelles sont les causes qui, dans une société donnée, à un moment donné, font varier la quantité de numéraire nécessaire pour tous les payements. Cette question a été étudiée par un éminent géomètre, Joseph Bertrand, avec une précision remarquable*. Supposant une nation insulaire et fermée, oîi l'habitude s'est établie d'effectuer tous les payements le premier de chaque mois, il montre aisément que, puisque chaque caisse devra s'approvisionner en conséquence, la quantité de numéraire indispensable sera au moins égale au douzième du chiffre total des payements annuels. Mais, si toutes les caisses, quoique continuant à payer un jour par mois, ont des jours de paye différents, la quantité de numéraire exigée sera beaucoup moindre ; elle serait considérablement amoindrie si l'usage s'établissait de payer tous les jours; autrement dit, l'accélération du mouvement de la monnaie, le nombre croissant de ses changements de main, équivaut à l'accroissement de sa quantité. — Tout dépend donc des usages, lesquels dépendent de certaines initiatives imitées, dont l'imitation dépend du crédit, c'est-à-dire de la confiance plus ou moins grande < que les hommes en rapport d'affaires ont les uns dans les ^ autres.
Un autre problème a été étudié par le savant déjà cité • celui de savoir, s'il est vrai que, la quantité de numéraire venant tout à coup à doubler dans une nation, la consé- ^ quence serait une baisse de moitié sur tous les prix. Bei trand montre très bien que ce résultat n'est ni certain, probable, et que, plus vraisemblablement, cette infusion m( nétaire agira surtout en surexcitant la production. « La pr*^ é voyance, accrue par le bien-être, augmentera la réserve ■■i/e chacun. » Beaucoup d'économistes sont du même avis, et
(1) Revue des Deux-Mondes, !«>" septy 1881.
LA xMONNAIE 327
nous avons vu plus haut que les phénomènes économiques observés à la suite des découvertes dé gisements aurifères ou argentifères leur donnent pleinement raison. L'expérience et le calcul à priori sont ici d'accord. C'est une chose remarquable que cette surexcitation de l'activité productrice par le simple fait de la découverte d'un filon aurifère. Si, au lieu de découvrir une mine d'or, on avait découvert un gisement de guano d'égale valeur, suffisant pour fumer toutes les terres et augmenter prodigieusement toutes les récoltes, est-il bien sûr que la nation eût été, en fin de compte, plus enrichie qu'elle ne l'est par l'extraction des lingots?
Par cette considération l'on répond implicitement à un problème plus général que les économistes ont agité, celui de savoir si la monnaie, en tant que monnaie, est une richesse par elle-même, ou n'est, comme telle, qu'un substitut de richesses. Alors même qu'elle consisterait en métaux impropres à tout autre usage que celui d'accomplir leur fonction monétaire, elle mériterait d'être ajoutée au nombre des richesses véritables, c'est-à-dire des objets jugés de nature à satisfaire les désûs. Comment une simple entité pourrait-elle jouer le rôle fécondant que tout le monde est forcé de lui reconnaître? N'est-elle pas, elle aussi, l'objet de désirs distincts, et n'inspire-t-elle pas une foi profonde en son efficacité à satisfaire une infinité d'autres désirs? — Mais ce que nous disons là de la monnaie métallique, il faut le dire aussi bien, et pour la même raison, de la monnaie fiduciaire, voire même de simples billets de commerce qui circulent un temps de main en main, monnaie passagère et restreinte. « S'il était vrai, dit très bien Macleod, qu'un billet à ordre fût dépourvu de valeur jusqu'à son payement, il s'ensuivrait que l'argent non plus n'a pas de valeur jusqu'à ce qu'il ait servi à acheter quelque chose, et qu'il n'a pas de valeur distincte de celle des marchandises. » A plus forte raison, la remarque est-elle applicable aux billets de Banque.
lien est des billets de banque comme des mots. Les mots commencent par avoir Tair d'être un simple signe et un simple substitut d'images, qui, elles-mêmes, passent pour des équivalents des sensations qu'elles ressuscitent vaguement et illusoirement en nous. Mais il n'en est pas moins vrai qu'on se tromperait grandement si Ton ne voyait de réel, au fond des idées que les images et au fond des images que les sensations, méconnaissant ainsi le fait évident que ce sont là autant d'éléments psychologiques distincts dont Tesprit s'enrichit à chaque pas qu'il fait. Le mot, ridée, apparaît bientôt comme une chose autonome que Ton ne songe plus à échanger contre les images dont ^Ue est la combinaison. Le billet de banque commence aussi par paraître un simple substitut d'espèces métalliques, contre lesquelles à chaque instant on sait ou on croit qu'il peut être échangé; mais il ne tarde pas à révéler qu'il a sa valeur propre, indépendante de la leur, de même que les espèces métalliques sont si souvent et si universellement désirées, en partie, pour elles-mêmes. Le même travail de logique mentale et d'action inter-mentale qui a provoqué l'évolution intellectuelle d'oîi le mot est sorti, le mot de plus en plus abstrait, incarnant une idée de plus en plus générale, a produit l'évolution économique d'où est issue la monnaie de papier.
C'est donc bien à tort que les économistes préoccupés de bâtir leur science sur des fondements tout objectifs ont une prédilection pour le sujet de la monnaie et des finances, où leur rêve, de premier abord, semble se réaliser. En fait, il n'est rien de tel que les phénomènes financiers pour mettra en relief ce qu'il y a d'essentiellement subjectif dans les choses économiques. Par exemple, si les causes de la variation des valeurs de Bourse étaient objectives, comment expliquer cet effondrement ou celte dépression de tous les cours qui a lieu quand une catastrophe ou un événement fâcheux quelconque vient à atteindre un seul de ces
titres, mais un de ceux qui donnent le ton aux autres, une rente d'Etat notamment ? Il semble que la baisse devrait être strictement limitée à ce titre, et que les autres, loin de la suivre dans sa chute, devraient, au contraire, se trouver rehaussés par comparaison. Mais il n'en est rien. Pourquoi? Parce qu'il s'agit là d'un phénomène de psychologie et surtout de psychologie inter-spiriluelle. Quand un événement heureux nous arrive, dans une circonstance particulière, nous voyons tout en rose aussitôt, nous sommes enclins à espérer, à avoir confiance en tout ; quand un malheur particulier nous frappe, un découragement général tend à nous accabler. El cette disposition optimiste ou pessimiste, nous la communiquons sans le vouloir à notre entourage, elle émane de nous pour impressionner nos voisins, nos collègues, fussent-ils nos rivaux, qui, sans avoir aucunement les mêmes raisons que nous de se décourager ou d'avoir confiance, reflètent notre couleur psychologique à leur insu. Les palais de la Bourse sont ainsi, sans qu'il y paraisse, des laboratoires, continuellement actifs, de psychologie collective.
Il me resterait, enfin, à parler de la circulation de la monnaie et des rapports entre ce cycle monétaire et le cycle des besoins ou celui des travaux^ dont il a été question cidessus. Mais cette question sera plus utilement discutée à propos du capital^ sujet qui se rattache intimement à celui c3e la monnaie, et dont nous allons nous occuper.