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CHAPITRE VII

L'idée du capital, très distincte de l'idée de monnaie à Torigine, — car il a pu exister des cheptels avant que nulle monnaie n'existât — tend à se confondre avec elle en se développant. Le moment est donc venu d'étudier cette notion complexe et confuse, qui appartient essentiellement à la répétition économique, puisqu'il est un seul point sur lequiel on s'accorde dans les définitions multiples du capital, c'est qu'il sert à la reproduction des richesses.

Si nous prenons ce mot dans son acception vulgaire, ^ celle où capital s'oppose à revenu grâce au prêt à intérêt, nous ^

n'aurons pas de peine, ce me semble, à en découvrir Tori

gine vraisemblable. La propriété mobilière, si l'on enteni par là la possession de grands trésors en monnaie ou ei créances, je ne dis pas en troupeaux nomades, n'a pu naitr^ ou grandir qu'après la propriété territoriale. Or, celle-(^ suppose une distinction universelle et profonde entre F" sol et ses fruits, entre la possession du sol et la possessii de ses fruits. Naturellement, donc, quand les fortunes ^ i trésors ont commencé à prendre rang à côté des fortun^^e en terres, cette propriété nouvelle qui surgissait a été conç=- ne comme devant, à Timage de l'autre, impliquer une duak^i/é toute pareille. De là la distinction dii capital et du revetrmi/, calquée sur celle du sol et des fruits.

M'objectera-t-on Fétymologie de capital, la même que celle de cheptel, d'où il semblerait résulter que, le pre-

mier capital ayant dû être un troupeau, Tîdée de capital serait antérieure et non postérieure au développement de la phase agricole et terrienne? Je suis aussi de cet avis, et j'en dirai plus loin les raisons; mais il s'agit de l'idée vulgaire et actuelle du capital, et, sans le moindre doute possible, jamais la possession de grands troupeaux, si elle n'avait été accompagnée ou suivie de la propriété de terres cultivées, n'aurait pu suggérer cette idée à laquelle il semble essentiel, vulgairement, que l'idée de revenu s'oppose. Jamais troupeau ne s'est distingué de son croît de cette manière, de la même manière que le sol cultivé se distingue de ses récoltes. Même considéré dans son ensemble, et à part des têtes qui le composaient, le troupeau, à Tépoque pastorale, ne pouvait être regardé comme quelque chose d'impérissable, d'inaltérable en soi : combien de troupeaux périssaient souvent tout entiers au cours d'une épizootie !

C'est donc la propriété immobilière, encore une fois, qui, en frappant la propriété mobilière à son effigie. Ta fait imaginer comme fructifère aussi, et, par là, transformée en capital au sens ordinaire du mot ! Ce sens n'a pas satisfait les économistes, je le conçois ; et il faut les louer d'avoir cherché à l'idée qui nous occupe un fondement plus rationnel. Le malheur est que tous leurs efforts pour préciser cette notion et la justifier en évitant de recourir à l'analogie qui l'a suggérée — car la puissance de l'analogie n'est pas moins créatrice au point de vue économique que linguistique — ont été bien mal récompensés jusqu'ici. Le capital, pour l'un, c'est tout l'outillage humain; pour un autre, c'est l'accumulation des produits épargnés et destinés à une production ultérieure; pour Stuart Mill, c'est la somme soi-disant mise à part pour payer les ouvriers, le fameux « fonds des salaires »; pour M. Bohm-Bowerck, c'est un moyen détourné de produire ce qu'on pourrait produire directement, mais avec bien plus de temps et de difficultés ;

c'est surtout du temps gagné. On a distingué les capitaux fixes et les capitaux circulants, les capitaux à revenus et les capitaux de jouiijsance.

A titre de curiosité, je citerai Tidée queMacleod se fait du capital. D'abord, il étend fort loin le sens de ce mot. 11 désigne par là toute chose qui peut procurer un profit ou un revenu, qui peut faille gagner de l'argent. Les marchandises d'un négociant sont pour lui un capital ; des terrains qu'on achète avec l'intention de les revendre, sont des capitaux. « Le crédit commercial est un capital commercial. » Ceci posé, il divise les capitaux en deux grandes catégories, qu'il croit devoir désigner comme deux quantités, l'une positive^ l'autre négative^ à la manière des géomètres. Il considère comme positifs les capitaux qui consistent en profits passés (terres, maisons, etc.) et comme négatifs ceux qui se fondent sur l'espérance de profits futurs (crédit). Je ne dirai rien de cet essai d'application des mathématiques à l'économie politique, si ce n'est que, comme beaucoup de tentatives pareilles, il est malheureux et infécond. Entre le passé et Vavenir, Fauteur établit une opposition factice, dont l'état zéro, intermédiaire, est le présent. Je sais bien que les géomètres ont recours souvent à cette convention, mais ici elle est arbitraire et inexacte ; car ce n'est jamais en tant que passés, c'est toujours en tant qu actuels que les profits antérieurs ou présents ont une valeur. 11 n'y a de véritable opposition économique, exprimable légitimement par les signes mathématiques -f- et — , que dans le cas où l'on oppose des créances à des dettes, des prêts à des emprunts, des productions à des destructions. Mais l'antithèse de Macleod ne repose sur rien de solide.

A travers toutes les divergences des économistes relativement à la notion du capital, l'idée générale qu'ils s'en font peut se résumer en cette définition : le capital est cette partie des produits anciens qui est nécessaire ou utile aux

services nouveaux (au travail) pour créer de nouveaux produits, soit* semblables à ces produits anciens, soit différents de ces produits, mais toujours semblables à d'autres produits anciens. Par là, on voit que quelque chose de Tidée vulgaire du capital est retenu dans ses notions les plus subtiles, à savoir qu'il est essentiellement reproducteur. Mais, par cette définition, on peut se rendre compte de ce qu'il y a d'indéterminé et d'indistinct dans Tidée du capital ainsi compris. Car, d'une part, le cas où le produit ancien — la semence — sert à créer un produit nouveau qui lui ressemble, méritait d'être mis en relief, — ce cas est celui de la production agricole — et de n'être pas confondu avec celui où le produit nouveau, comme il arrive toujours dans la production industrielle, est sans similitude aucune avec le produit ancien (la machine ou l'outil) qui sert à le fabriquer. D'autre part, où s'arrête la portion des produits anciens qui est utile à la création des produits nouveaux, semblables où différents? Il y a mille degrés possibles d'utilités. La partie des produits anciens qui est absolument nécessaire à la production des produits nouveaux peut être seule déterminée avec rigueur, et c'est celle qu'il importe de spécifier.

Si Ton y réfléchit, on verra que cette partie indispensable consiste uniquement dans l'existence et la connaissance des secrets de métier, des méthodes de culture, des procédés employés pour l'extraction des matières premières et pour la fabrication des outils ou machines propres à fabriquer les produits nouveaux. Sans doute, il faut bien aussi, pour que cette reproduction soit possible , qu'il existe au dehors des' matières premières, des minerais de fer, ou, s'il s'agit de reproduction agricole, des plantes et des animaux.

(1) Semblables, comme lorsque, grâce à la semence du blé de Tan dernier, le cultivateur, par son travail actuel, fait lever une nouvelle moisson. Différents, comme lorsque, avec l'aide de sa varlope, de ses planches, de son établi, un ébéniste fabrique une commode ou un secrétaire, ou que, avec une lime, un serrurier fabrique une clef.

334 LA RÉPÉTITION ÉGONOxMIQUE

Car on aurait beau connaître à merveille les méthodes dé culture du maïs, s'il n'y avait plus de maïs dans le monde, il serait impossible d'en reproduire. Mais il n'est pas nécessaire, pour qu'une récolte de maïs puisse être plus tard faite par nous, que nous soyons nous-mêmes propriétaires de graines de maïs ; il suffit qu'il en existe quelque part, en la possession de quelqu'un qui pourra nous la transmettre. En somme, la seule chose indispensable en toute rigueur à la production d'une locomotive nouvelle, c'est la connaissance détaillée des pièces d'une locomotive, de la manière de les fabriquer et d'abord d'extraire les matériaux dont elles sont faites. Ce faisceau d'idées, dont chacune est une invention grande ou petite, due à un inventeur connu ou inconnu, ce faisceau d'inventions rassemblé dans un cerveau : voilà la seule portion des produits anciens — car c'est bien là un produit mental, le fruit d'un enseignement scolaire — qui soit requise de toute nécessité pour la construction d'une locomotive. On en dirait autant de la fabrication d'un article quelconque.

Certes, l'individu qui, réduit à ce legs intellectuel du passé, n'aurait ni semences, ni approvisionnements, ni outils, serait dans de déplorables conditions pour faire œuvre agricole ou industrielle. Mais il ne serait pas dans rimpossibilité de produire un peu plus tôt ou un peu plus tard, — tandis que, si, pourvu des semences ou des matériaux les plus abondants, amassés et accumulés par l'épargne, et de l'outillage le plus perfectionné, il est en même temps ignorant des secrets de l'industrie qu'il prétend diriger, ou des méthodes de la culture à laquelle il se livre, il sera frappé d'impuissance productrice en dépit de tout son prétendu capital. Supposez que tous les ingénieurs américains, par un phénomène d'amnésie épidémique, viennent à perdre subitement la mémoire de toutes leurs connaissances techniques, les États-Unis auront beau être réputés la nation la plus riche et la plus capitaliste du monde, toute production

LE CAPITAL - 33a

s'y arrêtera. Mais les ravages d'une guerre, fût-elle dix fois plus désastreuse encore que la guerre de Sécession et eûtelle détruit tout l'outillage et tous les approvisionnements, n'empêcheraient pas Tx^mérique, si elle restait éclairée et instruite, de reconquérir sa prospérité. En quelques années, comme Tout remarqué avec raison Stuart Mill et Henry Georges, les maux économiques de ces grandes catastrophes sont réparés, avec une merveilleuse facilité, dont il n y a pas lieu de s'étonner néanmoins, d'après la remarque qui précède.

L'histoire de l'industrie aux États-Unis fournit une remarquable illustration de cette vérité. M. Wright, dans son livre intéressant à ce sujets nous raconte comment la grande fabrication fut inaugurée dans sa patrie. Ce fut en 1790, par Samuel Slater, que le président Jackson appelait le père de l'industrie américaine. Slater était Anglais, il était familier depuis son enfance avec les machines anglaises, et, ayant eu connaissance des efforts, jusqu'alors impuissants, que faisaient les États-Unis pour obtenir des machines à filer le coton, il alla en Amérique. Mais il n'y apportait ni machine, ni dessin quelconque figurant des modèles ou des plans de machines : les lois anglaises à cette époque interdisaient avec la dernière sévérité le transport à l'étranger de toute indication relative à des secrets dont la Grande- Bretagne prétendait conserver le monopole (c'était sa manière d'entendre à cette époque le laissez-faire et le laissezpasser). Donc, tout ce qu'apportait Slater avec lui en Amérique, quand il s'embarqua le 13 septembre 1789, consistait, dit M. Wright, « dans une cargaison, il est vrai, infiniment précieuse, mais une cargaison contenue tout entière dans son cerveau ». Cette cargaison invisible et impondérable a été tout le capital d'où la grande industrie américaine est sortie...

^1) Vévolution industrielle aux États-Unis, trad. fr., 1901.

Dans la notion du capital, à mon avis, il y a donc deux choses à distinguer : 1** le capital essentiel, nécessaire : c'est Tensemble des inventions régnantes, sources premières de toute richesse actuelle ; 2° le capital auxiliaire, plus ou moins utile : c'est la part des produits, nés de ces inventions, qui sert, moyennant des services nouveaux, à créer d'autres produits.

Ces deux éléments diffèrent à peu près comme, dans la graine d'une plante, le germe diffère de ces petites provisions d'aliment qui l'enveloppent et qu'on appelle des cotylédons. Les cotylédons ne sont pas indispensables ; il y a des plantes qui se reproduisent sans cela; ils sont très utiles seulement. La difficulté n'est pas de les remarquer, en ouvrant la graine, car ils sont relativement volumineux. Le germe, tout petit, se dissimule entre eux. Les économistes qui ont fait consister le capital uniquement dans l'épargne et l'accumulation de produits antérieurs, ressemblent à des botanistes qui regarderaient la graine comme constituée tout entière par les cotylédons.

Remarquons-le cependant. Si ce que je viens de dire est vrai de l'agriculture aussi bien que de l'industrie, c'est surtout vrai de l'industrie, ou c'est autrement vrai. La connaissance des secrets de métier, c'est-à-dire des invenlions industrielles, qui est le capital-germe de l'ingénieur, est l'équivalent de la connaissance des méthodes de culture, c'est-à-dire des découvertes relatives aux propriétés des plantes et des animaux, à leur mode de croissance, qui est le capital-germe de l'agriculteur. Mais, à vrai dire, l'agriculteur ignore profondément le mode d'action des espèces végétales et animales qu'il fait travailler à son profit, dont il dirige simplement l'art mystérieux et héréditaire, tandis que l'ingénieur sait comment opèrent les forces physico-

chimiques qu'il met en œuvre, et ne peut les diriger qu'en le sachant. Il convient donc de ne pas confondre les différences si profondes qui séparent l'agriculture de l'industrie , au point de vue non seulement du capital essentiel^ mais du capital auxiliaire^ dualité qui, du reste, est applicable à la première comme à la seconde.

Ces deux fractions du capital, si prodigieusement inégales par leur importance réelle, qui est en raison inverse de leur importance apparente, ont deux manières bien distinctes de s'accroître. La première s'accroît par une dépense de génie et d'ingéniosité ; la seconde, par le travail et l'épargne. L'une et l'autre peuvent être détruites, mais pas de la même façon. Le capital-germe, pour ainsi parler, ne peut être détruit que par la substitution à une invention ancienne d'une invention nouvelle jugée plus propre à satisfaire le même besoin, ou bien par la substitution à un besoin ancien d'un besoin nouveau. Il y a bien une autre cause d'anéantissement, Voubli totale mais il est inutile d'en parler, car elle ne se produit que comme conséquence de l'une ou de l'autre des deux précédentes. Quand, par exemple, le fusil s'est substitué à Tare pour répondre au désir de chasser, rinvention de l'arc a été détruite, non comme idée, car elle a subsisté comme telle, mais en tant qu'adaptation de cette idée à un besoin régnant, ce qui est l'essentiel. Et, quand la conversion de l'empire romain au christianisme y a fait disparaître la passion des jeux du cirque, ou des cérémonies païennes hors des temples, pour les remplacer par l'attraction puissante de la vie monastique ou le désir de la prière en commun dans l'intérieur de temples nouveaux autour d'une chaire, on peut dire que le type du cirque et celui du temple antique ont cessé de vivre socialement. Quant au capital-cotylédon, — c'est-à-dire à Voutillage^ aux matériaux, aux approvisionnements^ plus ou moins utiles, mais non absolument nécessaires à la réalisation de l'idée germi7iatîvey il suffît, pour la détruire, d'un débordement

Tarde. — Psvch. 6con. l. — 22

de fleuve ou de la mer, d'une catastrophe physique quelconque, ou d'un pillage belliqueux, causes de destruction qui n'atteignent pas le capital-germe. En revanche, tout ce qui porte atteinte à celui-ci altère par contre-coup celui-là. Après que le monde romain eut été christianisé, non seulement le changement des mœurs, effet du changement des croyances, vint frapper à mort les belles inventions architecturales, désormais inanimées, du cirque, du temple grec, ajoutons des thermes, des aqueducs, etc., mais encore il eut pour effet d'anéantir presque entièrement la valeur des innombrables exemplaires de ces types dont les architectes avaient couvert le sol de l'Empire, et c'est comme si. un vaste tremblement de terre eût, en abattant ces beaux édifices, englouti cet outillage du passé.

Le cotylédon, le capital-matériel, suit donc le sort du germe, du capital intellectuel, tandis que le germe ne suit pas le sort du cotylédon et survit fort souvent à celui-ci. Ce n'est pas seulement l'invention ancienne qui est tuée par une invention nouvelle et jugée préférable, c'est aussi bien tout l'outillage adapté à l'invention ancienne et l'installation ad hoc. Si, par hypothèse, la direction des ballons était découverte pratiquement, c'est-à-dire par des procédés à la fois plus économiques et plus commodes que les autres moyens connus de locomotion, tous les travaux de terrassement des chemins de fer, tout leur matériel, gares, locomotives, rails, perdraient leur utilité, seraient des capitaux morts. — Au contraire, on aurait beau détruire toutes les voies ferrées de l'univers, si nul moyen de locomotion plus utile n'était inventé, ou si le besoin de voyage n'était pas extirpé du cœur humain, la connaissance détaillée de la locomotive par les ingénieurs conserverait toute sa valeur de capital, de richesse reproductrice, — Cette remarque suffit pour montrer que des deux fractions du capital, la plus importante, et de beaucoup, est la plus minime, la partie subjective.

Observons à ce propos que la destruction d'un capitalinvention est bien rarement complète et en tout cas n'est jamais que graduelle. Ce qu'il y a de graduel, de progressif, dans sa destruction partielle, mérite d'abord d'être remarqué. Quand le procédé Bessemer a été découvert, il n'a fait reculer que peu à peu les anciens procédés d'acération, et, si on regarde les tableaux statistiques qui peignent d'une part la progression régulière des kilogrammes d'acier produits par le procédé nouveau, d'autre part la décroissance non moins régulière de l'acier fabriqué à l'ancienne mode, on sera frappé de cette expansion lente et graduelle d'une innovation dont la supériorité a cependant été reconnue dès son apparition. Il me paraît difficile de ne pas voir dans cette continuité de progression croissante ou décroissante, révélée par tant de courbes statistiques, l'effet d'une contagion de proche en proche et la preuve, entre mille, de l'efficacité de l'exemple d'autrui, de l'exemple du prochain^ qui, mieux que tous les raisonnements, nous détermine. La démonstration la plus opérante sur les intéressés, c'est la vue de ceux qui ont déjà adopté avec succès la nouvelle invention. La navigation à vapeur, comme nombre et comme tonnage de navires, est loin de s'être développée aussi rapidement qu'on aurait pu le prédire d'après les avantages évidents qu'elle présentait, dès son origine au commencement du siècle, sur la navigation à voile, qui a reculé avec une extrême lenteur.

Quand, par exception, d'impérieuses nécessités interdisent d'attendre l'exemple des voisins pour se décider à son tour, parce que, précisément, on a un intérêt urgent à inventer mieux que ses voisins plutôt qu'à les imiter, on ne voit plus ces lentes progressions. C'est le spectacle que nous donnent les États européens dans cette étrange paix armée oîi les armements se renouvellent avant d'avoir servi, oîi, tous les ans, éclôt dans chaque état-major, quelque perfectionnement de canon, de fusil, de cuirassé, de tactique, qui, du soir au

lendemain, oblige à refondre des batteries, à réconstruire des flottes, àrefaire des plans de mobilisation. Dans cette effroyable guerre que, en pleine paix, les inventions militaires se font entre elles au sein d'un même État, et où. il périt autant de capitaux que dans les plus grandes batailles rangées, le but visé, ou rillusion nourrie, est d'avoir quelque secret ignoré de l'ennemi de demain, du voisin, que Ton copie sans doute, comme pis aller, si on le juge en possession de secrets plus infaillibles, mais que, avant tout, on cherche à terrifier par la menace d'armes invincibles et inimitables. Aussi, dès que le nouveau modèle de fusil, de canon, de poudre, a été expérimenté et jugé supérieur, ce n'est pas peu à peu, c'est brusquement qu'on l'applique partout, sans regarder à la dépense.

Mais, en fait d'inventions militaires mêmes, et h plus forlç raison en fait d'inventions industrielles, il n'arrive presque jamais, comme je le disais plus haut, que la nouvelle venue détruise complètement son aînée. Après l'avoir chassée, soit peu à peu et par degré, soit tout à coup, de presque tout son domaine, elle ne parvient pas à la déloger de quelque retranchement suprême oîi elle se blottit. La navigation à voile subsiste et subsistera probablement toujours, mais réduite à un petit cabotage, à côté de la navigation à vapeur. La navigation à rames elle-même se survit dans le canotage et la pêche fluviale. Les inventions agricoles ont rétréci le champ de l'art pastoral mais ne l'ont pas exterminé. La chasse vit toujours, bien que la période chasseresse soit passée. Quand l'invention des maisons, en bois d'abord, puis en pierre, s'est substituée à l'invention antique de la^ tente, la tente a néanmoins continué à servir aux nomades,^ de moins en moins nombreux. Il existe encore, çà et là- , dans les petites villes, des réverbères que les becs de ga:,-j ou les lampes électriques n'ont point éteints. Et les derniei sauvages survivants se servent encore d'arcs et de flèches

en dépit de l'invention du fusil. — Par exception, l'art r=^e

faire éclater le silex et de le polir a disparu tout à fait devant rinvasion du bronze ;. mais Tinvasion du fer, plus tard, n'a refoulé celui-ci que jusqu'à un certain point. Uinvention des allumettes chimiques a restreint l'emploi du briquet, elle ne Ta pas supprimé. Les chemins de fer n'ont pas supprimé non plus toutes les voitures publiques et il est peu probable qu'ils y parviennent un jour. Il en est des inventions comme des populations qui, expulsées par des races conquérantes des vastes plaines qu'elles occupaient, se réfugient dans le cœur des montagnes où elles se défendent indéfiniment.

Ce phénomène important a des causes évidentes : grâce à la diversité infinie des conditions d'existence, il n'est pas d'invention si simple et si grossière qui ne se trouve mieux adaptée à un certain genre d'emploi que l'invention la plus parfaite, répondant au même besoin général. Ou bien, si tout emploi lui est enlevé, elle s'en crée le plus souvent un nouveau, et l'organe change de fonction. Le génie humain, comme le génie de la vie, tient beaucoup à ses idées et les utilise le plus qu'il peut.

Notons aussi que notre industrie, comme le monde vivant, nous fournit des exemples d'adaptation aussi parfaite que possible, non susceptibles de progrès. De même que laile de l'hirondelle de mer est merveilleusement adaptée aux grandes traversées aériennes, l'invention de la fourchette et de la cuillère, qui n'a pas progressé depuis un ou deux siècles, répond parfaitement au besoin de manger, — l'invention du fil et de l'aiguille, depuis les temps préhistoriques, au désir de coudre, — l'invention de la plume au désir d'écrire, — l'invention de la bêche au désir d'ameublir le sol à force de bras. Il est vrai que, lorsque ces désirs viennent à être modifiés dans une partie du public par des inventions nouvelles, on voit la charrue à vapeur faire reculer la bêche, la machine à écrire faire tomber quelques plumes, la machine à coudre empiéter sur le domaine de Taiguille

simple et du dé, et la sonde œsophagique remplacer passagèrement la cuillère et la fourchette... Mais cela n'empêche pas les outils ainsi délogés de quelques-unes de leurs anciennes positions par des machines^ de conserver toute leur perfection d'ajustement qui les rend inexpugnables là où ils se sont retranchés.

Les conséquences qui découlent de ce fait §ont bonnes à signaler encore plus que ses causes : la plus remarquable est la loi d'accumulation des inventions^ car, si la suivante détruisait entièrement la précédente, elles se succéderaient sans s'accumuler. Il pourrait y avoir progrès encore, dans le sens de perfectionnement, mais non d'enrichissement général. Une autre conséquence, intéressante au point de vue de la théorie des prix, c'est que, derrière Tinvention nouvelle et meilleure, veille l'invention ancienne, toujours prête à reconquérir son ancien domaine au cas où l'exploiteur de la nouvelle abuserait de sa supériorité et voudrait la faire payer trop cher. Si la compagnie qui exploite le monopole des allumettes chimiques prétendait nous les vendre 1 franc la boite, tout le monde reviendrait à l'usage habituel du briquet. M. Paul Leroy-Beaulieu a fort bien mis en évidence cette remarque sous le nom de loi de substitution qui reçoit les applications les plus variées. 11 y a là un frein assuré contre les abus de toute exploitation privilégiée, une limite infranchissable opposée aux prétentions de tout monopole.

Malgré tout, le capital-invention subit fréquemment des pertes partielles, sinon complètes, et, quoique destinées à être comblées avec avantage, elles ne laissent pas d'être momentanément ressenties avec douleur. Pour juger de la gravité de ces pertes, distinguons entre les deux causes de destruction des inventions, ou plutôt de leur utilité, de leur

adaptation sociale. Ces deux causes, nous le savons, sont : 1** leur remplacement par d'autres mieux adaptées aux mêmes besoins, aux mêmes goûts, aux mêmes caprices du public ; 2** le changement des besoins, des goûts, des caprices du public, par suite d'une nouvelle foi religieuse ou politique, d'une nouvelle esthétique, d'un nouveau vent de mode qui vient à souffler. La première cause est toujours avantageuse, en somme, à Thumanité, — sinon à la génération qui voit s'opérer la crise. Si F on ne vise quau bonheur de la génération actuelle^ si l'on ne tient compte que des vivants, il faut accorder à Sismondi que, bien souvent, le plus souvent même, les grandes inventions industrielles, destinées au plus merveilleux avenir, sont détestables, puisqu'elles commencent par infliger plus de douleurs vives et durables aux travailleurs réduits par elles à Tinaction et plongés dans la misère, qu'elles ne procurent d'agréments légers aux consommateurs et de grands bénéfices aux premiers exploiteurs. Et je ne sais pas de quel droit les socialistes ou même les individualistes quelconques (car les socialistes ne sont que des individualistes outranciers et sans le savoir) contrediraient en ceci la thèse de Sismondi et l'accuseraient d'être un rétrograde. Qui dit individualiste dit actiialiste (qu'on me pardonne ce néologisme) ; se préoccuper de l'individu seul, c'est se préoccuper exclusivement du moment actuel ou des vivants actuels. Par la même raison que les individualistes refusent de justifier l'immolation du bien-être de quelquesuns au but national quand ce but exige ce sacrifice, ils doivent trouver injuste et déraisonnable que la génération présente se sacrifie aux générations futures.

Mais la question est de savoir si ce double sacrifice au but national et aux générations futures n'est pas le fondement même du devoir en ce qu'il a de plus sacré, et si le devoir ainsi entendu n'est pas l'expression des aspirations les plus essentielles de l'individu, projeté par sa propre nature hors de lui-même, au delà de lui-même. Si la raison devait être

entendue au sens étroit où elle signifierait égoïsme et actualisme, il faudrait dire que la raison, fleur terminale de la vie, est la négation de la vie, qu'elle s'oppose — inutilement — à révolution vivante, au cours irrésistible des générations précipitées les unes vers les autres.

L'individualisme des économistes classiques est en contradiction avec leur optimisme. Par exemple, quand ils voient dans le laissez-faire la solution la meilleure aux problèmes économiques, quand ils essaient de prouver que les maux produits par la liberté, par le libre rayonnement des inventions ot dos machines, se guériront par la liberté même, que les ouvriers quitteront l'industrie ancienne pour se por^ ter vers rindustrie nouvelle, en se détournant d'une branche de la production devenue branche gourmande pour affluer vers une autre branche d'un développement insuffisant, en sorte que, finalement, la production se rééquilibrera avec la consommation et les choses iront pour le mieux; quand ils raisonnent ainsi, en optimistes, ils se placent implicitement et inconsciemment au point de vue précisément opposé au point de vue individualiste. Us supposent, en effet, que des biens futurs^ des biens respectés par d'autres hommes, par d'autres individus que les individus actuels le plus souvent, doivent entrer en compensation des maux présents et que l'individu présent, en se sacrifiant de la sorte, doit être heureux de son immolation, en vertu de la solidarité qui le lie à ses semblables, présents ou futurs. L'individualisme économique ne saurait donc être optimiste qu'en se démontant. — 11 s'ensuit aussi, comme corollaire, que Toptimisme économique devient soutenable dès que, renonçant à Tindividualisme, on professe la doctrine plus haute de Tabnégation et du dévouement.

Mais, si la première cause de destruction partielle du capital-invention, l'invention nouvelle et meilleure, est toujours, finalement, un avantage social, en est-il de même de la seconde cause, de celle qui consiste dans le changement

des besoins, des goûts, des caprices du public? Non, pas toujours, ni le plus souvent. A la vérité, quand 1 avènement d'une religion supérieure, abolissant les sacrifices sanglants et les jeux sacrés du cirque, apporte au cœur des sentiments de pitié et de commisération fraternelle, et à l'esprit des sujets plus élevés de spéculation, on peut se consoler des temples et des amphithéâtres délaissés et tombant en ruines ; quand une révolution politique, aussi bien, ce qui est rare, remplace avec avantage ce qu'elle a détruit, il n'y a pas à regretter beaucoup la suppression de toutes les industries du luxe spécial et démodé qu'entretenait une cour brillante. Mais, tous les ans la mode fantasque, en fait de vêtements, et, tous les dix ans, en fait d'ameublements, change inutilement les goûts du public et réduit à néant les prodiges d'ingéniosité exécutés par les artistes, les tailleurs, les ébénistes, pour répondre à la demande antérieure. A quoi bon, sinon à faire gagner quelques commerçants ?

La simple richesse^ fruit du travail, est faite, normalement, pour être consommée et détruite ; sa conservation même a sa consommation et sa destruction pour raison d'être. Mais le capital, le capital-invention, fruit de l'ingéniosité ou du génie, est fait, normalement, pour durer toujours et s'accroître sans fin; et les changements de mœurs qui le détruisent — sinon comme idée, du moins comme valeur et réalité sociale — devraient être une exception. Si cette exception, en notre âge de crise, semble être devenue la règle, cette anomalie ne peut être que passagère. Tôt ou tard, la même nécessité logique qui a forcé les sociétés errantes sur la terre à se fixer, à convertir leurs tentes en maisons, forcera les sociétés moralement nomades à devenir moralement sédentîiires, à s'asseoir en un idéal définitif, religieux, militaire, voluptueux, dont la stabilité favorise l'accumulation des inventions et s'oppose à leur substitution. C'est l'âge des perfectionnements progressifs et indéfinis. Une société essentiellement révolutionnaire, qui, par des cata^L

clysmes périodiques, détruirait toutes ses espèces sociales pour créer à leur place d'autres types de toutes pièces, ressemblerait à ce monde catastrophique de Cuvier dont la science ne veut plus.

Si, comme nous venons de le montrer, la connaissance des inventions utiles est le capital essentiel, germe et source du capital-matériel, il nous sera facile de juger certaines propositions accréditées parmi les économistes au sujet du capital. L'idée de Lasalle, suivant laquelle l'esclavage aurait été la première origine du capital, doit évidemment être rejetée. Le capital est né .de la première invention, de celle du feu d'abord, moyennant un procédé de frottement dont la connaissance permettait de reproduire à volonté les services rendus par la chaleur solaire : cuisson des aliments, poterie, défense contre le froid, etc. Cette connaissance a été la première richesse indéfiniment reproductrice des primitifs. Aussi n'ont-ils pu tarir d'hymnes à sa louange. — La cueillette des fruits spontanés du sol, des graines, des baies, a dû donner nécessairement l'idée à quelque sauvage, un peu moins imprévoyant que ses pareils, de réserver pour là faim à venir quelques-uns de ces fruits. Puis, leur conservation a suggéré leur ensemencement, d'où leur reproduction^ enfin leur culture et leur sélection. Parallèlement à cette évolution s'en produisait une autre. La chasse ou la pêche des animaux, surabondante tel jour, insuffisante tel autre, a donné l'idée à un chasseur ou à un pêcheur primitif de conserver le gibier mort ou le poisson sorti de l'eau pour la faim future, puis de capter des animaux vivants, qui pouvaient non seulement se conserver plus longtemps mais se reproduire et se multiplier. La capture des jeunes surtout a été un progrès sensible qui a rendu facile à réa-

liser ridée de rapprivoîsement. Ainsi s'est développé le capital-humain, c'est-à-dire à la suite de tâtonnements successifs qui ont fait découvrir les conditions d'ensemencement propres à rendre fécondes les graines conservées, et les conditions d'élevage propres à rendre domestiques et féconds en captivité les animaux capturés vivants K Jusquelà la conservation des fruits et du gibier n'avait servi qu'à empêcher la prompte destruction de la richesse produite par la cueillette, la chasse ou la pêche, sans assurer la reproduction de cette richesse. Cette certitude de reproduction, il n'y a que le capital qui la donne, et tout ce qui la donne est capital. Quand on conserve les graines et les animaux pour les manger, ce sont des produits comme d'autres; quand on les conserve pour les semer ou les faire reproduire — ou pour les faire travailler, et servir ainsi indirectement à d'autres reproductions r— ce sont des capitaux.

Or, il est certain, d'après cela, que l'homme a dû commencer à capitaliser bien avant le régime esclavagiste, qui attend, pour se développer, la constitution du régime pastoral. L'esclavage a été sans doute institué à Timage de la domestication des animaux et non vice versa. Chez beaucoup de peuples chasseurs, tels que les Peaux-Rouges, qui ont déjà des animaux domestiques, au moins le chien, l'esclavage est inconnu.

La progression, l'accumulation indéfinie des capitaux estelle réellement, comme Karl Marx Taffirme, une loi constante de notre organisation économiste? Et, si elle Test vraiment, a-t-eile la cause que Karl Marx indique, c'est-àdire la spoliation partielle du travailleur par le capitaliste, le non-paiement par celui-ci d'une partie du travail de Touvrier, de son surtravail ?

(1) Ainsi, entre la chasse, la pêche, la cueillette, d'une part, et, d'autre part la domestication des plantes ou des animaux, il y a une étape intermédiaire qui explique sans peine le passage de la première phase à la seconde : c'est la conservation prévoyante des plantes ou des animaux capturés.

Notre distinction du capital-germe et du capital-cotylédon, répond à ces deux questions. Ce qui s'accumule vraiment, nous le savons, en vertu d'une nécessité non pas historique et restreinte à notre société moderne, mais logique et universelle, c'est le capital-germe, le legs des idées indestructibles du génie humain. A ce point de vue, parler de régime capitaliste, comme si le capitalisme éiaii une phase transitoire du développement social, c'est employer l'expression la plus impropre, la plus capable d'égarer l'esprit. — Quant au capital-matériel, né de ce capital intellectuel, il se détruit et se reproduit à chaque instant, et c'est à lui seul que s'applique la remarque de Stuart Mill sur la rapidité avec laquelle le capital se régénère après les ravagea d'une guerre ou d'une révolution. Mais il ne se régénère pas toujours, on l'a vu s'anéantir pour ne plus renaître ; et le spectacle des nations en décadence, qui vont s'appauvrissant, est bien fait pour nous convaincre que nulle nécessité interne ne le contraint à se grossir toujours.

C'est aussi à lui seul que peut s'appliquer, dans une certaine mesure, l'explication de la capitalisation par l'exploitation du travailleur. Quant à la formation progressive du capital essentiel, du capital spirituel, elle a pour cause non le vol, ni même l'épargne égoïste, mais, au contraire, le don et la dépense prodigue de soi. Songez à tout ce qu'il y a eu de tribulations et de fatigues dans la vie tourmentée des hommes de génie qui ont fondé la science et l'industrie modernes, et vous conviendrez que, comme chacun de nous, le plus humble des prolétaires, s'il est exploité par son patron, exploite aussi sans le savoir ces grands bienfaiteurs. C'est au siirtravail non payé ou plutôt à la surdouleiir mal récompensée de ces hommes qu'il doit d'être nourri, d'être logé, d'être vêtu, d'être gratuitement instruit comme il l'est, soigné dans ses maladies, transporté si rapidement et si économiquement d'un bout du monde à l'autre. — Ce n'est pas sans raison et par un jeu puéril de mots qu'Auguste ^

Comte rapproche si souvent, comme liés ensemble, les idées générales et les sentiments généraux. L'inventeur peut être égoïste dans sa vie ordinaire, mais il ne Test pas quand il invente, quand, descendant dans Tabstraction et lanalyse plus profondément que ses prédécesseurs, il met la main sur des secrets de la nature qui sont des puissances nouvelles pour Thumanité *. Par une suite, par un enchaînement de recherches désintéressées, d'enthousiasmes féconds, non par un entassement de calculs et d'efforts personnels, s'enrichit le vrai capital-humain. Que la source de celte curiosité amoureuse, de cette passion du vrai pour le vrai, vienne à tarir, que les conditions nécessaires de cette libre activité scientifique viennent à être supprimées, ce capital cessera de s'accroître, et le progrès industriel s'arrêtera avec le progrès scientifique dont il est l'effet. Ces conditions, quelles ont-elles été jusqu'ici? En général, un certain degré d'aisance et de loisir, d'aisance et de loisir héréditaires même, qui, dès les temps préhistoriques, a dû être le privilège de quelques-uns ; et, en second lieu, la connaissance non moins privilégiée des vérités déjà acquises. La réunion de ces deux privilèges dans les cités commerçantes de l'Asie Mineure ou de la Grande-Grèce au v° ou vi^ siècle avant J.-C. a donné naissance aux mathématiques et à la physique . Supposez qu'une démocratie égalitaire ait de tout temps nivelé les fortunes dans la Grèce antique, l'aristocrate Archimède, parent de Hiéron, Archimède, de qui dérivent la géométrie ^t la mécanique, ne serait pas né ou aurait été un mort-né

(1) Pour l'humanité, et pour sa patrie d'abord, J.-B. Say cite ces paroles d'un homme d'Etat anglais, prononcées dans un discours public en 1824 : « Je ne puis m'empêcher de penser, en jetant un regard sur la lutte où nous avons été engagés pendant un quart de siècle, de déclarer que, si nous l'avons terminée glorieusement, nous en sommes entièrement redevables aux nouvelles ressources que nous a créées le génie de Watt. J'ajouterai que, sans les améliorations mécaniques et scientiOques qui ont donné à l'industrie et à la richesse de ce pays un développement graduel mais toujours certain, nous aurions été contraints de souscrire une paix humiliante avant l'époque où la victoire a favorisé nos armes. »

C'est donc Watt, bien plus que Wellington, qui a triomphé de Napoléon. Le génie industriel a battu le génie militaire.

social. Tous les découvreurs de vérités, tous les inventeurs d'utilités même, ou peu s'en faut, ont été des hommes libres dans Tantiquité, des « bourgeois » dans les temps modernes*. Qu'ils doivent cette inventivité supérieure à des avantages de situation sociale, nullement à une supériorité de race, j'en suis persuadé. Mais, si injustes qu'ils paraissent, ces avantages ont été nécessaires; et, sans ces injustices, il faut avouer qu'une injustice autrement profonde, quoique célébrée et admirée partout, à savoir notre supériorité sur nos ayeux, eût été impossible. Ce n'est donc pas, à vrai dire, le travail non payé de l'esclave ou le sur-travail non payé de l'ouvrier qui a permis au capital de naître et de grandir, c'est, encore une fois, le loisir de Thomme libre antique et du « bourgeois » moderne, le loisir, père du plaisir qu'ils ont eu à découvrir et à inventer, après le tourment douloureux de la recherche, et qu'ils se sont fait payer quelquefois, mais jamais trop cher. — Cette considération, à la vérité, est la seule justification possible des inégalités et des iniquités du passé et du présent; mais elle suffit souvent. En sera-t-il de même des inégalités et des iniquités de l'avenir, qui ne seront peut-être pas moindres? C'est probable, mais nous n'avons pas ici à prophétiser.

Ce que nous pouvons affirmer, c'est que le nivellement des fortunes, s'il entraînait en même temps le nivellement des connaissances par l'abaissement de l'enseignement supérieur, mal compensé par l'exhaussement de l'enseignement primaire, serait désastreux pour le progrès de l'industrie. Les socialistes les plus éclairés le savent bien, et ce qu'ils demandent au fond, c'est, non la suppression de l'inégalité, mais la substitution d'une inégalité résultant d'un concours

(1) Si Tinventeur, — à la dilïerence du travailleur, du « mercenaire », souverainemet méprisé — était admiré et parfois divinisé par les anciens, cela tenait à ce que les esclaves n'inventaient rien. Si les esclaves eussent été inventifs, on peut être assuré que les anciens, tout en utilisant leurs inventions comme leurs travaux, auraient affecté de mépriser celles-là comme ceux-ci.

exclusivement à une inégalité résultant en partie de Théritage. Plus les problèmes à résoudre deviennent ardus par Tépuisement des inventions relativement faciles et à fleur de sujet, plus il importe de surcultiver Télite intellectuelle appelée à découvrir péniblement leur solution pour le bien commun.

Ainsi, en résumé, telles sont les conditions de la genèse, de la conservation et de Taccroissement du capital essentiel : le génie d'abord, ou l'ingéniosité, condition fondamentale ; un certain degré de stabilité sociale et en même temps d'inégalité sociale; un degré suffisant aussi de liberté, d'aisance, de loisir; et une inètruction supérieure pour un élite, et non pas médiocre pour tous. — Ajouterons-nous à ces conditions cette autre, réputée indispensable parmi les économistes libéraux, la propriété individuelle du capital, — ou la condition inverse, préconisée par les écoles socialistes : l'appropriation collective du capital ?

En ce qui concerne le capital-invention, la réponse est facile : toutes les inventions, naissant de l'individu, commencent par être la propriété exclusive de leur auteur; mais toutes aussi, au bout d'un temps plus ou moins long, finissent par tomber dans le domaine commun, dans le patrimoine collectif. Et nous voyons clairement ici la justice à la fois et l'utilité de cette transformation : l'appropriation d'abord industrielle de Tinvention nouvelle a été sans nul doute une condition de sa genèse, condition sans laquelle le plus souvent elle n'aurait pas eu lieu. Mais, d'autre part, au bout d'un temps, l'appropriation collective de cette invention a été une condition presque nécessaire de sa conservation. Les recettes transmises de père en fils comme un secret de famille ne tardent pas à se perdre. Ainsi, pour le capital-invention, la propriété individuelle est une cause

d'accroissement, et la propriété collective une cause de conservation. Les deux concourent au même but, loin de se combattre; et Ton va toujours ici de la propriété individuelle à la propriété collective, à Tinverse de la formule d'évolution, devenue banale, qui veut que la propriété collective ait précédé et engendré la propriété individuelle.

Ce qui est vrai du capital-invention Test-il aussi du capital outillage? Pas au même degré. L'Etat aussi bien que l'individu peut faire bâtir de nouvelles gares et de nouvelles usines, et accroître ainsi le capital-matériel; et Tindividu aussi bien que l'Etat peut l'entretenir et le conserver. Mais, en fait, c'est toujours l'initiative privée qui a précédé Tinitiative publique pour la première mise en œuvre des inventions, comme c'est toujours un individu qui les a conçues; et c'est toujours par la diffusion de cet exemple individuel, propagé de proche en proche, que l'exploitation d'une invention s'est généralisée et vulgarisée, comme la connaissance de cette invention. Ici comme là, c'est en se répétant et se multipliant, que la propriété individuelle devient générale, et parfois, mais jusqu'ici exceptionnellement, tend à devenir même collective, à se nationaliser après s'être généralisée. Nous ne pouvons prétendre en quelques mots trancher la question capitale du socialisme. Tout ce que nous sommes en droit d'affirmer, h propos de la question spéciale que nous nous sommes posée, c'est que, au point de vue de la conservation, comme à celui de Taccroissement du capitalmatériel, la propriété individuelle a fait ses preuves et que la propriété collective n'a pas encore fait les siennes.

Le but à poursuivre est que, d'une part, les connaissances théoriques et techniques, d'autre part les moyens pratiques de les mettre en œuvre, ne soient pas refusés au hommes les plus capables de les comprendre et de les réaliser, de les perfectionner et de les développer. Pour cela, que faut-il? L'expropriation violente des moins capables? Non, mais leur expropriation lente et sûre : c'est-à-dire l'accès ouvert à

tous de renseignement théorique et technique, et la diffusion du crédit combiné avec Tassociation.

Il y a cette différence entre le capital intellectuel et le capital-matériel, qu'il est bien plus aisé de vulgariser le premier que le second. L'instruction intégrale, si elle était offerte à tous par TEtat, mettrait tout le monde — une faible élite, en fait, il est vrai — à même de posséder mentalement toutes les découvertes et toutes les inventions, comme idées de Tesprit; mais cela ne ferait que rendre plus douloureuse la difficulté, l'impossibilité de permettre à tous l'emploi pratique de ces connaissances. Toutefois il n'est pas nécessaire d'être capitaliste, h notre époque, pour fonder une entreprise avec chance de succès : il suffit de s'associer et d'emprunter les capitaux d'autrui. Dix prolétaires en s'assocîant trouvent un crédit qu'aucun d'eux séparément n'aurait rencontré.

Pour bien comprendre ce qu'est l'outillage social, et ce qu'il doit être, il est bon de remonter à son origine psychologique. Une découverte ou une invention, qui accroît la science ou la puissance de l'homme, ou à la fois les deux, s'incarne toujours, soit, au dedans de nous, dans notre mémoire nerveuse ou musculaire, sous la forme d'un cliché mental ou d'une habitude acquise, d'une notion ou d'un talent, — soit, au dehors, dans un livre ou une machine. Un livre n'est qu'une rallonge et un appendice de notre cerveau; une machine n'est qu'un membre additionnel. On peut dire indifféremment qu'un livre est un souvenir extérieur, ou qu'un souvenir est un livre interne, qu'une sorte de bibliothécaire invisible, caché dans notre sous-moi, nous met sous les yeux au moment voulu. De même, une machine est un talent extérieur et un talent est une machine interne. Coudre et tricoter constituent pour une jeune fille deux talents qui peuvent être suppléés par une machine à coudre ou une machine à faire des bas. Chanter un air est un talent qui, lorsque le chanteur chante sans âme et sans art, peut être

Tarde. — Psych. écon. L — 23

remplacé assez bien par une boite à musique. Bien mieux, le rouleau d'un phonographe n'est-il pas souvent la voix même du meilleur chanteur matérialisée et mobilisée? C'est ainsi que les habiletés diverses et multiples des anciens artisans, leurs longs apprentissages, leurs emmagasinements lents d'habitudes spéciales, ont été rendus inutiles en grande partie par la fabrication des machines successives. Celles-ci ne sont que la projection extérieure et aussi lamplification souvent prodigieuse de ces talents et des organes par lesquels ces talents s'exerçaient; et l'on peut dire aussi bien que, si la destruction de ces machines forçait ces talents à renaître, si, par exemple, la suppression des imprimeries faisait ressusciter les calligraphes et les enlumineurs de manuscrits, ou la suppression des filatures les anciennes fileuses, les talents ainsi renaissants seraient la réincorporation simplifiée et rapetissée des machines détruites*.

Ce rapprochement est assez propre à éclairer la question de savoir jusqu'à quel point est fondée la doctrine suivant laquelle les ouvriers ont droit à se partager tout le produit de leur travail combiné avec le travail des machines qu'ils font marcher mais qu'ils n'ont ni inventées ni fabriquées même. La logique exige, à ce point de vue, d'après le résultat de notre analyse, que l'on aille jusqu'à dire que le travail des divers ouvriers doit leur être payé en raison de sa seule durée ou de sa seule intensité, sans nul égard à leur habileté inégale et dissemblable. Et, de fait, Karl Marx semble

(1) Les ouvriers, dit Gide, peuvent être remplacés par des machines, non les patrons. — Est-ce vrai? Est-ce que l'invention de la locomotive n'a pas supprimé tous les entrepreneurs de messageries aussi bien que leurs postillons, conducteurs et valets d'écurie ? Est-ce que la machine à coudre n'a pas supprimé beaucoup de petits ateliers de couture, laissant à la fois sans emploi la patronne et ses deux ou trois ouvrières ? Est-ce que les machines à tisser à la vapeur n'ont pas condamné à l'inaction aussi bien les maîtres tisserands que les ouvriers ? En réalité, c'est la direction du travail, aussi bien que le travail lui-même, qui est produite mécaniquement par les machines perfectionnées. Dans U7ie certaine mesurey les presses à vapeur règlent le travail des ouvriers, le leur distribuent.

avoir cédé à une impérieuse nécessité logique de ce genre «n formulant, dans son premier volume, sa théorie de la valeur (si simpliste, fondée sur Theure de travail), qu'il a raturée plus tard. En effet, Touvrier qui a acquis un talent par Tapprentissage, fait jouer, nous le savons, une machine intérieure et, dans cet acte complexe qu'on appelle confusément son travail, il y a à distinguer la dépense d'effort musculaire et d'attention requise pour mettre en jeu cette machine interne, et le fonctionnement même de celle-ci, conformément à un système de rouages imaginé par un inventeur, exécuté en chaque ouvrier par les patrons chez lesquels il a fait son apprentissage, par les camarades sur l'exemple desquels il s'est réglé. Cette machine interne, l'ouvrier la possède, comme l'entrepreneur possède les machines extérieures qu'il a achetées ou qu'il a construites; et si celui-ci n'a droit de bénéficier en rien du fonctionnement de la machine extérieure, on ne voit pas pourquoi l'ouvrier bénéficierait seul du fonctionnement de sa machine interne, qui existe en lui en vertu d'un véritable don social, par l'apprentissage et l'exemple. 11 n'y a pas moins de raison, au fond, de rendre gratuit le jeu de cette machine interne, que le jeu d'une machine extérieure qui rendrait le môme service. Et il n'y a pas moins de raison, à l'inverse, de faire payer le jeu de la machine externe à celui qui l'a fabriquée ou qui l'a achetée au fabricant, que Texercice d'un talent à celui qui a pris la peine de l'acquérir.

De là, vais-je conclure, poussant à bout une comparaison qui, après tout, n'est pas raison, que la désapproprîation des machines, des usines, des fermes, des chantiers, impliquerait aussi bien la désapproprîation des talents, et que l'impossibilité de celle-ci frappe d'impuissance celle-là? Non, celle-là est possible dans une certaine mesure, et, en ce qu'elle a de pratique, s'accomplit sous nos yeux. Il y a longtemps déjà que M. Fouillée nous a montré l'étendue et l'extension croissante de la propriété collective. Mais ce qui

vaut mieux que rexpropriation universelle, c'est autrement dit la socialisation des propriétés individuelles, la multiplication et la mobilisation de ces propriétés, et c'est ce bienfait surtout qui est assuré par la substitution des machines extérieures, échangeables et mobilisables, qu'on peut multiplier à volonté, aux machines internes et individuelles. Grand progrès, mais qui entraînait comme conséquence iné- , vitable la séparation entre la possession de la machine et la possession de la force de travail nécessaire pour faire marcher la machine. Et de là tous les conflits entre le capitaliste et les travailleurs. La question est de savoir si, pour les apaiser, le meilleur moyen est de mettre fin à cette séparation en rendant les ouvriers futurs propriétaires collectivement des machines, comme les ouvriers passés étaient propriétaires individuellement de leurs outils. Cela est loin d'être démontré. Ne perdons pas de vue que l'appropriation des machines par tous n'importe qu'autant qu'elle est exigée par leur adaptation à tous. L'utilité collective, non la propriété collective, est le but final.

Le seul problème pratique à résoudre est de savoir dans quelles proportions le propriétaire de la machine, l'ouvrier et le consommateur, participeront aux avantages que le travail de la machine apporte à la société. Or, quand une invention nouvelle apparaît, — par exemple un perfectionnement notable apporté à l'éclairage électrique — la divulgation graduelle de ce secret, qui ne reste jamais un secret longtemps, a trois effets distincts : 1^ d'accroître le bénéfice des entrepreneurs qui se lapproprient successivement, à cause de la productivité plus grande ou meilleure du travail des ouvriers qu'ils emploient; 2° de faire hausser les salaires de l'ouvrier, dont le prix tend toujours à s'élever, comme le dit très bien M. Levasseur, quand son travail devient plus productif; S"" enfin, de procurer au consommateur un avantage évident, soit que, le produit (let lampe électrique, par -exemple) restant au même prix, son utilité (àa lumière), ait

LE CAPITAL 3o7

augmenté, soit que, son utilité restant Ja même, son prix ait diminué.

Rien de plus inégal d un pays à un autre, rien de plus variable d'un temps à un autre que la proportion de ces trois éléments, de ces trois gains que se partagent le capitalisteentrepreneur, l'ouvrier et le public. Il est inutile de chercher une loi empirique de ces variations et dé ces inégalités dont l'explication, dans chaque cas, doit être demandée à la théorie générale de la valeur qui suffit à en rendre compte et que nous développerons plus tard. Mais il n'est pas douteux que, à mesure que l'exploitation de l'invention se prolonge et se vulgarise, si quelque perfectionnement nouveau n'est pas inventé, le bénéfice de l'entrepreneur va diminuant — de là résulte la baisse du taux de l'intérêt — pendant que le salaire de l'ouvrier se maintient ou progresse en général et que l'avantage du consommateur augmente. Il résulte de ce mouvement comparé des trois sortes de gains entre lesquels se répartit le bienfait total apporté par une invention à l'humanité, que le capitaliste qui l'exploite tend à être de plus en plus dépossédé des bénéfices, d'abord excessifs, qù^ellé lui a valus. Si, par hypothèse, — et l'hypothèse n'a rien d'impossible — la source des inventions venait à tarir, on peut être assuré que l'exploitation progressive des inventions anciennes, de plus en plus vulgarisées, réaliserait cette tendance générale à une moindre inégalité des traitements, des honoraires, des salaires et des prix, où M. Paul Leroy-Beau lieu n'a pas eu tort de voir une des lois fonda* mentales de l'économie politique. Mais ce n'est vrai, remar* quons-le, que d'une vérité conditionnelle ; et ce n'est pas à notre époque, d'une inventivité si tumultueuse, que la condition indiquée s'est réalisée.

Dans ce qui précède, nous avons effleuré primitivement beaucoup de questions qui ont trait à V opposition et à Vadap^

tation économique. Rentrons dans le cercle de la répétition économique, en disant quelques mots d'une question, à laquelle nous venons de toucher d'ailleurs, à propos des bénéfices de Tentrepreneur-capitaliste : la question, si importante, de rintérét des capitaux, qui est lune des principales sources des revenus privés.

J'ai dit plus haut que la distinction du capital et du revenu s'était modelée sur celle de la terre et des fruits ou même, surtout quand les troupeaux ont été considérés comme un immeuble par distinction, sur la distinction du bétail et de son croît. Dans le bel ouvrage de M. Kovalesky sur la Coutume des Ossètes^ je trouve une confirmation instructive de cette dernière dérivation. Il y montre que, les prêts de bétail ayant précédé les prêts d'argent, ceux-ci ont pris modèle sur ceux-là. Et c'est ainsi qu'on s'explique un phénomène historique dont il serait bien malaisé, je crois, de rendre compte par la loi de l'ofiFre et de la demande, je veux dire le taux énorme de l'intérêt de l'argent dans les sociétés primitives, oîi l'argent, il est vrai, était fort rare, mais où le besoin d'argent était fort restreint. M. Kovalesky fait observer que, lorsqu'on prêtait une vache, on stipulait qu'à la fin de l'année elle serait rendue avec un veau, avec son croit annuel ; et, si elle n'était rendue qu'au bout de deux ans, ce n'était pas un veau seulement mais une autre vache qui était due en sus. C'était donc un intérêt annuel de BO p. 100. Or, plus tard, quand on prêta de l'argent, on se crut autorisé par ce précédent à demander un intérêt de 50 p. 100 pareillement. Il en était de même chez les Romains et les Grecs primitifs*.

Les esclaves ont été, après ou en même temps que les bestiaux, un capital qu'on plaçait à intérêt. Chez les Romains de l'Empire encore, ils étaient la principale forme du capital,

(1) Autre exemple de cette formation imitative. « L'instMution du eau tionnement consenti par des étrangers, dit Kovalesky, se forma sur le type de la caution familiale. » Voir le développement de cette idée, p. 152 tle son ouvrage plus haut cité.

puisqu'ils étaient l'équivalent de nos machines. A Athènes il y avait beaucoup de gens qui louaient leurs esclaves à des chefs d'industrie, comme nous plaçons nos fonds dans une affaire pour toucher des dividendes. — Ce capital servile ne pouvait aussi facilement ni aussi rapidement que le nôtre s'accroître en temps de paix. C'est en temps de guerre, par le pillage et la réduction des vaincus en esclavage, qu'il s'augmentait ; tandis que, à présent, notre capital pécuniaire s'accroît surtout dans les périodes paisibles et se détruit en temps de guerre, perspective qui contribue assurément à rendre les guerres plus rares.

Il s'agit là, bien entendu, du capital-cotylédon^ du capital-matériel, non du capital essentiel, spirituel. C'est grâce à la monnaie surtout que ce capital secondaire, d'une haute importance néanmoins, a pu s'accroître avec la rapidité dont nous sommes témoins. Aussi est-ce sous sa forme monétaire qu'il convient d'envisager le capital -matériel pour comprendre la hauteur de son rôle économique. Le capital en devenant monnaie, et la monnaie en devenant capital, ont déployé une envergure immense qu'on ne pouvait prévoir avant cette alliance ou cette confusion féconde.

— La monnaie métallique, — et, dans une certaine mesure, toujours grandissante, la monnaie de papier*, — a deux caractères. Le premier est, comme nous l'avons dit, d'être un moyen d'échange tellement supérieur à tout autre, comme rapidité, commodité et universalité, qu'elle supplante toutes les marchandises à cet égard et finit par les dépouiller entièrement de cette qualité, — d'où les crises, quand elle se raréfie. Le second caractère de la monnaie, beaucoup moins mis en lumière, est d'être seule un moyen

— fictif, mais réputé réel — de capitalisation indéfinie et universelle, c'est-à-dire d'emmagasinement et de conservation imaginaire des produits passés en vue de la productiou

(1) Je ne dis pas la monnaie fiduciaire, car toute monnaie d'or, d'argent ou de papier, est fiduciaire avant tout.

OU de la consommation futures. Si la monnaie n'était que le signe du capital (matériel), c'est-à-dire des produits épargnés et mis en réserve, outils ou machines, aliments ou autres denrées, elle devrait se détruire plus ou moins rapidement comme le font les blés en grenier ou les vins en chai ou les marchandises en magasin. S'il en était ainsi, si la monnaie était une substance qui se détruisit avec la rapidité moyenne de destruction propre aux articles emmagasinés, par le seul effet du temps, la monnaie, dans cette hypothèse, pourrait être vraiment regardée comme le simple signe représentatif de produits concrets réellement conservés et accumulés ; et, dans ce cas, on ne verrait point Tépargne annuelle de nouveaux capitaux élever la pyramide du capital à des hauteurs toujours plus formidables. Cela vaudrait-il mieux ? Il y a certainement quelque chose de factice dans cette expression monétaire que nous donnons à nos épargnes réelles. Nous ne pouvons, en fait, épargner, « mettre de côté », que des biens essentiellement passagers ; mais, en les exprimant par des chiffres de francs, de dollars ou de livres sterlings, qui se conservent éternellement dans l'inventaire de nos fortunes, nous nous donnons rillusîon de soustraire au temps des richesses mortelles. De là la fiction partielle inhérente à la notion du capital monétaire, qui est conçu implicitement comme une richesse immortalisée, devenue indestructible. Mais, en réalité, la massé énorme de capitaux que nous sommes censés posséder ainsi*, que nous chiffrons en francs, en dollars, en livres sterlings, en roubles, en thallers, inscrits sur des morceaux de papier, billets de banque, titres d'actions ou d'obligations,

(1) « On estime à 290 milliards (en capital) la richesse de la France, et la monnaie (métallique) n'atteint pas les 5 p. 100 de cette somme. De même ce que l'on appelle le 7'evenu des Français est évalué à 25 milliards de francs qui donnent lieu, sans doute, à un chiffre de transaction triple ou quadruple, et la monnaie métallique en France n'est pas évaluée à plus de 8 milliards ou 8 milliards et demi. » (P. Leroy-B.)

Je voudrais bien savoir s'il n'y a pas beaucoup de doubles emplois dans cette évaluation de 200 milliards donnée au capital français.

billets à ordre, etc., est bien supérieure, de plus en plus supérieure, à la masse des métaux précieux existants, qui est infime à côté, et aussi à la quantité réellement existante des épargnes en nature. Il y a là une double fiction. C'est une des nombreuses illusions d'immortalité par lesquelles l'homme cherche à oublier Tarrêt fatal : debemur morti nos nostraque.

Dans une certaine mesure, il est vrai, l'hypothèse que je viens d'émettre tout à l'heure, celle d'une monnaie qui irait s'évanouissant pour correspondre aux évanouissements des capitaux concrets , se réalise par la dépréciation graduelle des monnaies, dont la puissance d'achat diminue sensiblement de génération en génération. Mais cette lente usure est toujours bien moins rapide que ne l'est, en moyenne, l'oxydation, l'altération, la destruction multiforme des produits épargnés et de l'outillage. Le contraste entre les deux subsiste donc, et il en résulte que la monnaie, métallique ou de papier, est une expression menteuse du capital.

Mais est-ce que le droit au revenu sans travail^ à l'intérêt de ce capital monétaire, est fondé sur ce mensonge? Ne semble-t-il pas, en effet, que c'est en se représentant le capital monétaire comme une sorte de terre indéfiniment stable et permanente, quoique indéfiniment extensible, et, de fait, sans cesse accrue par des capitalisations nouvelles, par des Amériques et des Océanies sans cesse découvertes^ qu'on se croit le droit de la faire fructifier tous les ans comme une bonne métairie et de moissonner sa récolte sous forme d'intérêt ? Il faut cependant remarquer d'abord que cette extraordinaire inflation du capital réel par son expression monétaire a eu cet excellent effet, de faire baisser dans des proportions considérables le taux de l'intérêt. Nous avons vu que, à l'époque pastorale-agricole, il était de 50 p. 100. Or, non seulement à notre époque, il est descendu par degré à 3 p. 100 ou même au-dessous, mais, à toute, époque où la circulation rapide.de la monnaie métal-

lique et des instruments de crédit a fait miroiter aux yeux des chiffres de richesse en partie fantasmagoriques, l'intérêt est descendu aussi bas ou presque aussi bas que de nos jours. «A Venise, en 1624, un grand armateur, Jean Thierry, place 10 millions au taux de 3 p. 100 à la banque d'Ëtat. En Hollande, au temps de Louis XIV, on prête de l'argent à 2 p. 100 ^ » En Espagne de même, au xvn® siècle.

Puis, à quoi se réduit ce mensonge, si mensonge il y a? à quoi se réduit même l'illusion ? Illusion féconde, d'ailleurs, qui consiste à multiplier les actes de foi et de confiance, source de toute activité. Il y aurait erreur criante, si la richesse concrète épargnée et conservée, dont la monnaie capitalisée est réputée être l'expression, se détruisait sans se renouveler, mais elle se renouvelle en s'augmentant d'ordinaire à chaque renouvellement, grâce à cette capitalisation ; elle se renouvelle au moins une fois par an, quand il s'agit d'approvisionnements agricoles ; plusieurs fois par an quand il s'agit d'approvisionnements industriels ; en sorte qu'un intérêt mensuel ou trimestriel de l'argent prêté se comprend très bien industriellement, et la prépondérance ou la survivance des habitudes agricoles a seule pu faire prévaloir et maintenir l'usage de l'intérêt annuel même dans le commerce et rindustrie. Quand on vous dit que la France ou toute autre nation épargne, capitalise, un milliard de francs par an, allez-vous croire que les tas de blés en grenier, de vins en chai, de souliers ou de vêtements en magasin, de machines construites, etc., représentés par ce chiffre formidable, sont destinés à rester ainsi inutilisés indéfiniment, jusqu'à ce qu'un nouveau stock pareil s^y ajoute l'année d'après ? Vous savez bien ce que cela signifie : c'est que les consommateurs français, au lieu d^ dépenser tous leurs revenus pour leurs consommations personnelles, en ont prêté une partie à des producteurs français ou étrangers,

(1) Article de M. Paul Bureau, dans la Science sociale, mars 1893.

qui ont employé ces sommes prêtées, — s'élevant à un milliard, par hypothèse — à faire consommer par des ouvriers, en vue d'en reproduire la valeur et bien au delà, le blé ou le vin épargnés, les vêtements ou les souliers emmagasinés, etc., sans compter la réparation de l'usure des machines. C'est grâce à ces prêts de choses épargnées, ou de leurs équivalents monétaires, que ce cycle reproductif a eu lieu, ainsi que Texcédentde richesses qui s'y ajoute presque toujours. Il est donc naturel que, entre le prêteur et l'emprunteur, qui ont tous deux collaboré à ce résultat, le bénéfice se partage suivant des conventions préalables.

Le capital monétaire a un faux air de chose continue et continuellement en train de grossir, comme un fleuve qui déborde parfois et ne remonte jamais vers sa source* Mais, sous cette continuité illusoire, dont Tillusion même a son prix, se cachent bien des discontinuités réelles ; sous cet écoulement incessant, bien des rotations et des tourbillonnements sur place. Ce capital consiste toujours en placements distincts, en prêts multiples, qui sont autant d'impulsions décisives données à des reproductions périodiques de richesses par des cycles de travaux végétaux, animaux, humains, aux périodes définies et inégales, infiniment variées.

Pendant que les épargnes réelles et concrètes, représentées par la capitalisation monétaire, se renouvellent incessamment et, grâce à elle, la monnaie, elle, ne se renouvelle pas, elle dure seulement ; mais en même temps, elle circule, elle revient, à chaque cycle reproductif, à chaque renouvellement augmentatif des capitaux réels, dans les mains d'où elle est d'abord sortie; et l'on peut donner le nom de rotation monétaire à ce trajet circulaire qu'elle accomplit ainsi» Occupons-nous maintenant de ce cycle et de ses rapports

avec le cycle des travaux et celui des besoins, dont il a été question ci-dessus.

Dirons-nous que la circulation monétaire se divise en deux cycles : le cycle producteur (accompli depuis la sortie de la monnaie des mains du fabricant jusqu'à sa rentrée par la vente des produits) et le cycle consommateur (accompli depuis la sortie de la monnaie des mains d'un consommateur quelconque jusqu'à sa rentrée par de nouvelles recettes) ? Cette distinction aurait pour inconvénient d'établir entre les deux cycles mis en regard une opposition ou une inversion purement apparentes. Le plus souvent le consommateur est en même temps producteur, et c'est à raison de sa production qu'il encaisse de nouveau après avoir décaissé. S'il n'est pas, à proprement parler, producteur, il remplit une fonction sociale, ne fût-ce que celle de rentier prêteur d'argent, laquelle, aussi longtemps qu'elle rend des services, lui donne droit à percevoir de nouveaux revenus après avoir fait de nouvelles dépenses. En somme, pour tout homme, fabricant ou rentier, il y a un même cycle monétaire, qui consiste dans le passage alternatif et continu de ses dépenses à ses recettes, de ses recettes à ses dépenses, c'est-à-dire, de la satisfaction de ses besoins à l'exécution de ses travaux ou à l'accomplissement de ses devoirs, et de l'accomplissement de ses devoirs à la satisfaction de ses besoins. On voit que la rotation monétaire chevauche à la fois sur la rotation des besoins et sur celle des travaux et qu'elle est bien distincte des deux.

Les besoins et les travaux n'ont pas besoin d'être mis en rapport par la monnaie quand l'industrie reste renfermée dans le vase clos de la famille primitive où l'on travaille pour soi. Mais, dès que l'on se met à travailler pour les besoins étrangers à ceux de la famille et de la cité, la monnaie seule permet de faire correspondre les travaux aux besoins, c'est-à-dire que, grâce à elle seulement, les travailleurs trouvent à acquérir ce dont ils ont besoin et peu-

vent produire ce dont leurs clients éloignés et inconnus ont besoin aussi.

Vère capitalisée commence, d'après Karl Marx, à l'époque où le travailleur est séparé de ses moyens de production : alors il dépend du seul possesseur du capital monétaire de réunir ces deux éléments nécessaires et séparés de la production, le travail et les moyens de production (outillage et matières premières). Or, avant que cette séparation ait lieu, €'est-à-dire dans la famille primitive, on commence déjà à travailler parfois en vue d'un débouché extérieur ; et la marchandise produite, non consommée dans le sein de la famille, doit être transformée en argent par la vente. Cette transformation monétaire du produit n'est que le prélude à la séparation du travail et des moyens de production, c'està-dire à la nécessité de transformer l'argent en moyens de production et services d'ouvriers pareillement achetés, pour parvenir à la fabrication des produits... Je dis que la première transformation rend peu à peu la seconde nécessaire, ce qui veut dire que le seul fait de travailler de plus en plus pour un marché extérieur conduit l'ouvrier à n'avoir plus sous la main tous les moyens de production qu'il \\à faut, puis à n'en avoir aucun ou presque aucun, pas même ses outils remplacés par des machines. Cela résulte de la complication du cycle de production totale par suite de V association des travaux (division du travail) qui fait qu'il n'y a qu'à choisir, pour les travailleurs, entre deux choses : la propriété collective de ces moyens de production (expérience difficile) ou leur propriété exclusive au profit d'un seul, qui prend le nom d'entrepreneur, de patron, de capitaliste. En effet, il n'y a pas de milieu : il ne se peut que chacun des ouvriers ait sa part individuelle de ces moyens de production qui sont impartageables dans un atelier tant soit peu important.

Donc, à partir de ce moment, la monnaie (le capital monétaire) permet seulô aux travaux de répondre aux besoins.

Et elle remplit cette fonction indispensable en passant de main en main jusqu'à ce qu'elle revienne (non pas la même monnaie, mais une monnaie d'égale valeur, ce qui seul importe) aux mains d'où elle est partie. Voilà le cycle monétaire qui s'accomplit pendant que le cycle des travaux opère sa rotation.

La monnaie est devenue le rouage principal de ce mécanisme très compliqué que nous appelons la répétition économique, sorte d'horloge dont nous avons cherché à démonter les ressorts et à faire voir les moteurs psychologiques. C'est aussi le rouage le plus rapidement tournant. « La rotation du capital fixe, dit Karl Marx avec raison, englobe plusieurs rotations du capital circulant : pendant que le capital fixe accomplit une rotation (c'est-à-dire s'use entièrement et force le fabricant à le refaire), le capital circulant fait plusieurs tours de roue. »

11 y a ici à remarquer deux tendances contraires du progrès économique : Tune au ralentissement, l'autre à Taccélération de la période de rotation monétaire, et il s'agit de savoir laquelle des deux a finalement l'avantage. D'une part la proportion des choses faites sur commande va diminuant sans cesse, comme nous l'avons déjà fait observer, et celle des choses faites à confection va croissant. Ce ne sont plus seulement les vêtements, les chaussures, les chapeaux, les meubles, qui, après avoir été longtemps fabriqués tout exprès pour des personnes déterminées, sont confectionnés pour le public ; ce sont aussi les maisons elles-mêmes. Car on ne bâtit guère plus sur commande qu'à la campagne ou dans les petites villes ; dans les grandes villes, on bâtit de plus en plus par spéculation, à confection en quelque sorte, pour revendre à qui se présentera. Or, ce changement a pour effet de retarder, pour l'entrepreneur, pour le capitaliste qui met ses fonds dans une industrie, l'époque où, par la vente des articles confectionnés, il sera remboursé de ses débours et touchera son bénéfice. Si Ton donne pour

point de départ et pour point d'arrivée au cycle de reproduction capitaliste, les débours de fonds et leur remboursement augmenté d'un gain, il s'ensuit que ce cycle va à la fois s'agrandissant et se ralentissant ; s 'agrandissant, car ce n'est plus, par exemple, une maison, mais un groupe de maisons qui forment le total de l'œuvre entreprise; se ralentissant, car la rentrée des fonds est d'autant différée.

Mais, d'autre part, suivant une remarque de Karl Marx, « les circonstances qui rendent la journée de travail plus productive, comme la coopération, la division du travail, l'emploi des machines, diminuent la période de travail. Par exemple, les machines raccourcissent le temps de la cônstruction des maisons... Le plus souvent, ces améliorations qui raccourcissent la période de travail et par conséquent le temps pendant lequel le capital circulant reste engagé-, nécessitent une dépense plus grande de capital fixe*... ». Grâce au crédit, Tindustrie peut ne pas attendre d'avoir vendu ses produits pour recommencer à produire. Le crédit favorise donc l'accélération du cycle monétaire de Tindustrie. En outre, plus l'industrie des transports se développe et progresse, par la multiplication des trains ou des bateaux, par la régularité et la précision croissantes des heures d'arrivée et de départ, et plus s'amoindrit la nécessité de grands approvisionnements de matières premières, qui immobilisent des capitaux, dans toutes les autres industries. On peut se contenter de provisions d'autant moins considérables qu'on est plus sûr de pouvoir les renouveler au fur et à mesure des besoins de la fabrication. Et, moins il y a de capital immobilisé de la sorte, plus il y a de capital circulant. Toute invention, toute innovation qui augmente la

(1) 11 y a d'ailleurs, ici, bien des distinctions à faire. L'usure des diverses parties du capital fixe est fort inégale. « Dans un chemin de fef, les rails, les billes, les terrassements, les ponts, les tunnels, les locomotives et les wagons diffèrent au point de vue de la durée de rotation (c'est-à-dire de renouvellement). La rotation des rails et du matériel roulant est la plus rapide : une locomotive doit être renouvelée tous les dix ou douze ans. » (Karl Marx.)

vitesse des trains ou des navires à vapeur, abrège donc la durée de rotation du travail industriel aussi bien que du travail commercial. De même, toute invention qui substitue au travail manuel le travail machinal ou qui perfectionne les machines, tend, en général, à abréger la production industrielle. Quand, par des procédés de chauffage artificiel, on sèche le linge plus vite, la rotation de l'industrie des blanchisseuses se raccourcit extrêmement. Autre exemple (que j'emprunte également à Marx) : le procédé Bessemer a « raccourci énormément » le temps de fabrication de Tacier.

Ajoutons que, plus, pour accomplir un travail donné, on dispose de capitaux monétaires, qui permettent de faire travailler à la fois un plus grand nombre d'ouvriers ou des machines plus puissantes, et moins il faut de temps pour accomplir cette tâche. 11 y a donc rapport inverse entre la quantité d'argent mise à la disposition de l'entrepreneur et la durée de son cycle reproducteur. Or, par suite de l'abondance croissante des capitaux et de l'extension générale du crédit, les entrepreneurs ont à leur portée des capitaux toujours plus grands, qui leur donnent les moyens de travailler de plus en plus vite. Karl Marx a bien vu tout cela.

Pour toutes ces raisons réunies, il n'est pas douteux que, en s'agrandissant, le cycle reproducteur, et, par suite, le cycle monétaire, s'accélèrent. Et Ton en a la preuve manifeste par l'incroyable rapidité avec laquelle la dernière Exposition Universelle, y compris les deux Palais, est sortie de terre. Si la rotation des besoins, qui est retenue dans des limites naturelles par les lois de la vie et des saisons, ne servait de frein à la rotation des travaux, celle-ci irstit se précipitant avec une vitesse extravagante. Il s'agit ici surtout, presque exclusivement, du cycle de la reproduction industrielle. Le cycle de la reproduction agricole, de même que celui des besoins organiques, n'est guère susceptible d'abréviation : tout ce que peut faire la sélection des éle-

veurs et des jardiniers pour obtenir des variétés de plantes ou d'animaux dont la croissance et la maturité soient plus rapides, ^st bien peu de chose. Et Karl Marx n'a point tort de signaler le contraste entre l'agriculture et l'industrie, à cet égard, comme propre à expliquer la situation précaire et dépendante des agriculteurs. « Ils ne peuvent, dit Hodgskin (cité par lui), apporter leurs marchandises sur le marché qu'au bout d'un an. Pendant tout ce temps, ils doivent faire des emprunts au cordonnier, au tailleur, au forgeron, au charron et autres producteurs dont ils emploient les produits, achevés en quelques jours ou en quelques semaines. »

— Puisqu'il vient d'être question de Karl Marx, je dois dire un mot de sa manière de comprendre la « rotation économique ». Gela me servira à mieux expliquer ma propre pensée. Sous trois noms différents, il étudie, en réalité, un seul et même cycle. Il s'occupe de la production capitaliste, et, à ses yeux, le capital est un protée qui, au cours de cette production, sans cesse achevée et recommencée, se transforme de monnaie en marchandise et de marchandise en monnaie. Cette production se compose de cinq termes algébriques : A, l'argent sorti de la bourse du capitaliste ; M, les marchandises achetées avec cet argent, c'est-à-dire les moyens de production et la force de travail des ouvriers ; P, la production elle-même, la série des travaux productifs ; M', la nouvelle marchandise, le produit fabriqué, qui vaut plus, par hypothèse, que M ; et enfin A', le prix de vente de ce produit, prix supérieur aux débours. Il appelle la série de cinq termes, le cycle du capital-argent. Puis, prenant pour point de départ, cette fois, M au lieu de A et chevauchant sur la sérié suivante, il aboutit à un nouveau M, c'est-à-dire à de nouveaux achats de moyens de production et de force

Tarde. — Psych. écon. L — 24

de travail, et il appelle cela le cycle du capital-marchandises. Enfin, commençant par P, et finissant par un nouveau P, il appelle cette dernière série le cycle du capitalproduction.

Ce sont là trois cycles en un seul, n'en faisant qu'un seul, et, par suite, il n'y a pas lieu d'espérer grand' chose de leur rapprochement. Toute Tingéniosité tenace et subtile de Karl Marx n'est pas de trop pour donner un air de fécondité théorique aux relations de ces trois séries circulaires. Il est évident, que sa seule préoccupation en posant ses équations quasi algébriques est de justifier sa conception du surtravail non payé au travailleur, surtravail qui serait la source unique de la plus-value du produit par rapport au prix des moyens de production et du travail, de M par rapport à M, et qui constituerait le gain illicite du capitaliste. Tous ses raisonnements à ce sujet sont d'ailleurs d'une logique parfaite si Ton admet sa notion de la valeur, d'après laquelle la valeur de tout produit serait proportionnelle à la quantité de travail humain dépensée à le produire. Malheureusement, ce principe a été reconnu faux, plus tard, par l'auteur lui-même, et il l'est manifestement. Il est permis de regretter que tant de force et de profondeur d'esprit, tant de puissance dans les analyses, ait été mise au service d'un point de vue erroné.

Karl Marx a fort bien montré ce qu'il y a de vraiment cyclique dans les transformations de l'argent du capitaliste. Cet argent, après avoir été consacré à acheter des produits et des services, d'où résulte une série d'opérations, se retrouve, avec augmentation, par la vente des produits ou des services ainsi opérés. Le premier stade est un achat, le dernier est une vente : aller et retour. Mais Karl Marx semble croire que, en cela, le cas du capitaliste est une singularité unique, qu'il n'y a de cycle monétaire que pour lui, et que, en tout cas, pour lui seul, la monnaie a une tendance à grossir en tournant. Cependant il y a un cycle

monétaire pour Touvrier lui-même. De même que le capitaliste, avec Fargent qu'il a déjà gagné et qu'il débourse, achète des matières premières, des machines, des services, et à la fin est remboursé pour redéboiirser encore, pareillement l'ouvrier, après avoir reçu sa paie, la dépense et de nouveau reçoit son salaire qu'il dépense de nouveau. Il en est ainsi pour tout le monde, puisque chacun de nous, riche ou pauvre, à moins qu'il ne soit hospitalisé — aux frais d'un établissement qui lui-même a ses recettes et ses dépenses alternantes — tourne dans un cercle de recettes et de dépenses périodiquement renouvelées. Et, si le cycle monétaire du capitaliste tend à se grossir à chaque tour de roue — tendance, qui, du reste, est loin de se réaliser toujours, comme le prouve le nombre des faillites — on peut dire aussi bien de l'ensemble des revenus, y compris ceux des ouvriers manuels, qu'ils vont progressant en moyenne, comme on en a la preuve notamment par la progression générale et constante des contributions indirectes ; que cette progression est la règle et Tétat normal, et que, lorsqu'elle s'interrompt ou rétrograde, tout le monde se plaint à grands cris de cette anomalie, toujours passagère à moins qu'elle ne soit le symptôme d'une irrémédiable et mortelle décadence.

— Les trois cycles que je compare, le cycle des besoins, le cycle des travaux (individuels ou collectifs) et le cycle monétaire, ne sauraient se confondre. Ils sont parfaitement distincts, sans nul synchronisme, ils sont non des entités abstraites mais des réalités tangibles. On le voit bien quand, faute de monnaie suffisante, le cycle monétaire se ralentit par force ; le cycle des travaux doit se ralentir aussi, ainsi que le cycle des besoins, non sans des souffrances vivement ressenties. C'est une des causes principales des crises économiques ; nous y reviendrons. Quand, au contraire, par suite d'une découverte de mines d'or ou d'argent, ou d'une période d'heureux trafic international, il y a surabondance de monnaie jetée sur le marché d'un pays, la rotation des

travaux est stimulée, et, par contre-coup, celle des besoins : on ménage moins ses vêtements, ses meubles, on les renouvelle plus souvent, on consomme plus souvent des aliments ou des boissons de luxe. Le danger est que la roue des travaux se mette à tourner si vite que la roue des besoins ne puisse la suivre : d'où une autre sorte de crises. Mais quelquefois, à rinverse, c'est Taccélération spontanée de la consommation qui stimule la production et appelle de nouveaux capitaux ou permet à la monnaie engorgée de circuler. — Ce cas est rare; à la vérité, comme je Tal dit, une infinité de désirs virtuels et endormis préexistent en nous à nos désirs actuels ; en ce sens, les besoins précèdent les travaux qui les satisfont. Mais, au point de vue économique, un besoin ne prend rang qu'à partir du moment oîi il s'éveille; et nous savons que son réveil est dû, le plus souvent, à l'abaissement du prix des objets propres à le satisfaire, abaissement causé par des inventions nouvelles ou l'application récente et plus étendue d'inventions anciennes. En ce sens, c'est l'agrandissement du cycle de la production, par suite de cet abaissement de prix, qui provoque l'agrandissement du cycle de la consommation.

— J'ai distingué de la propagation indéfinie des besoins et des travaux, par une série d'imitations d'individu à individu, série nullement circulaire, la rotation des besoins et des travaux, par l'effet de l'habitude, cette imitation de soi-même. Cette distinction s'applique-t-elle à la monnaie ? Voici un passage de Karl Marx qui semble, à première vue, être une réponse implicite, et affirmative, à cette question. « Le cycle de la monnaie, dit-il (p. 379), c'est-à-dire son reflux vers son point de départ, considéré comme un moment de la rotation du capital, est un phénomène absolument différent, et même inverse (?) de la circulation de la monnaie, qui exprime son éloignement de son point de départ et son passage par une série de mains. » — Notons, en passant, que le terme de circulation employé ici par le traducteur pour dési-

gner un phénomène qui, précisément, n'a rien de ciwîulaire, rien de rotatoire, est des plus impropres ; mais peu importe. Ce qu il est essentiel de faire observer, c'est qu'on se tromperait grandement si l'on admettait, comme Marx semble le supposer ici (peut-être m'abusé-je sur le fond, assez obscur, de sa pensée), que l'argent tournant et l'argent fuyant^ pour ainsi dire, font deux. C'est le même argent, considéré soit en tant qu'il tourne, soit en tant que son cercle se dilate de plus en plus.

D'abord, remarquons qu'il ne saurait être question, en tout ceci, des pièces de monnaie ou des billets de banque individuellement considérés. Si l'on considère un écu ou un louis, individuellement, dans ses pérégrinations à travers le monde, il doit être infiniment rare de le voir revenir dans les mains d'oîi il est sorti ; rien ne doit être plus irrégulier que les zigzags de ses promenades dans le pays oîi son vagabondage est circonscrit, et d'où il ne sort guère* Mais ces itinéraires sont aussi insignifiants que bizarres; car une pièce de monnaie n'a pas d'individualité à vrai dire. Toute son essence consiste dans sa possibilité d'échange jusqu'à un certain taux de valeur, et toute autre pièce de monnaie équivalente lui est monétairement identique. Il faut partir de là pour comprendre la rotation monétaire.

Ceci admis, il est certain que, pour chaque homme ou pour chaque famille, pour chaque société commerciale, pour chaque corporation, pour chaque état, il y a un aller et retour plus ou moins périodique d'une certaine quantité de monnaie, qui entre comme revenu (bénéfice, salaire, rente, honoraires, recettes quelconques) et qui sort comme dépense. Et c'est là le mouvement essentiel et unique de la monnaie, c'est là le cycle monétaire nécessaire et fondamental, dans lequel il faut distinguer d'une part la rotation de ce cycle, d'autre part son élargissement graduel, qui correspond à la propagation imitative des besoins et des travaux, comme nous allons le voir. Chaque fois, en effet, que les bénéfices

d'un négociant se sont grossis par rapport à ceux de Tannée précédente, cela signifie ou que la fabrication a eu lieu à meilleur marché ou que le produit a été vendu plus cher, ou que, si les frais de production ou les prix de vente n'ont pas varié, la clientèle s'est étendue. Eh bien, dans ces trois cas, et non pas seulement dans le troisième, Taccroisseraent de bénéfice — qui rend disponible un nouveau capital pour agrandir la production, — signifie que le besoin satisfait par le produit s'est propagé ou va se propager. Dans le troisième cas, c'est clair. Dans le second, ce n'est pas moins certain, car pourquoi le prix du produit se serait-il élevé (les frais de production, par hypothèse, étant restés les mêmes), si ce n'est parce que le désir auquel le produit répond et le jugement favorable porté sur le produit se sont répandus ? Et, dans le premier cas, est-ce que rabaissement des frais de production ne va pas avoir pour effet, finalement, en abaissant le prix du produit, d'en étendre le débouché, d'en éveille?* la demande actuelle *?

Voilà pour les négociants. Il en est de même pour un particulier quelconque, ouvrier, rentier, propriétaire, domestique même. Lorsque le revenu de chacun d'eux s'accroît, c'est, en général, sous l'impulsion de ses besoins qui se sont accrus de quelque besoin nouveau, par suite d'exemples contagieux du dehors, qui ont créé de toutes pièces des désirs nouveaux ou tiré de leur sommeil des désirs inconscients. — Pareillement, quand les revenus d'un État s'augmentent, c'est que les consommations de tout genre, frappées par l'impôt, s'y sont développées, propagées, entrecroisant leurs irradiations imitatives indéfiniment multipliées, et c'est ainsi que les productions de tout genre, imposées aussi, s'y sont agrandies pour correspondre à la demande grandissante des consommateurs,

(1) Sans compter que l'augmentation des revenus du négociant s'accompagne aussi, habituellement, d'une augmentation de ses dépenses personnelles, d'une extension de ses besoins personnels.

Par suite, s'il n'est pas vrai qu'il y ait deux masses de monnaie distinctes dont Tune serait en train de se propager de plus en plus loin, et l'autre en voie d'aller et de retour perpétuel, il y a à ^distinguer de la rotation monétaire l'élargissement même de cette rotation, toujours causé par une propagation de besoins ou d activités laborieuses. Et cet élargissement implique l'expansion de la monnaie qui va de plus en plus loin avant de revenir à son point de départ. Les choses que nous consommons, à mesure que notre consommation se diversifie et se complique, ne nous viennentelles pas de producteurs de plus en plus éloignés, et, inversement, nos revenus, à mesure qu'ils s'accroissent, ne nous parviennent-ils pas de mains de plus en plus lointaines, sous forme de coupons ou de dividendes versés par des sociétés anonymes ou autres, dispersées sur le globe entier? Le domaine géographique où se répand Tensemble d'une monnaie à l'usage d'un même marché, s'étend ainsi, comme ce marché lui-même, pendant que les fractions innombrables de cette monnaie tournent en cycles inégaux, de plus en plus larges en moyenne, malgré des resserrements individuels et accidentels.

De tout ce qui précède, il résulte donc que tous les phénomènes financiers, tous les mouvements et les fonctions de la monnaie, soit comme capital, comme moyen de reproduction, soit comme moyen de consommation et d'échange, procèdent, ainsi que tous les phénomènes sociaux en général, de l'action intermentale grâce à laquelle les exemples se répandent d'abord et s'enracinent ensuite en habitudes ou en coutumes.

— Je pourrais m'arrêter là ; mais j'ai encore à faire remarquer, à propos du capital {du capital-cotylédon et non du capital-germe, pour employer notre expression habituelle),

que sa véritable source, dès les plus anciens débuts de l'évolution économique, est un acte de foi et de confiance, premier embryon du crédit, qui est, manifestement, Tâme de h vie productrice des sociétés civilisées. On n'a dit que la moitié de la vérité quand on a vu dans le contrat d'échange le fait économique essentiel et initial. L'échange, à vrai dire, ne favorise et ne développe directement que la consommation. L'agent direct de la production est un autre contrat, non moins initial, non moins fondamental, le contrat de prêt. Par l'échange, on se rend service l'un à l'autre, mais en se défiant l'un de l'autre : donnant donnant; par le prêt, on se confie.

Les prêts d'outils, de denrées, d'objets quelconques, sont usités en tout village arriéré, de même que parmi les enfants. On prête beaucoup plus encore qu'on n'échange parmi les primitifs. 11 y a, dans un groupe de familles villageoises, une maison relativement bien outillée, et dix ou quinze maisons pauvres qui l'entourent. Quand les membres de ces maisons dépourvues des ustensiles agricoles ou domestiques indispensables à certains travaux exceptionnels, veulent exécuter ces travaux, ils sont forcés d'emprunter à leur voisin riche ces outils. Celui-ci joue à leur égard le rôle de créancier prêteur de capitaux. Prêt gratuit en apparence, mais, en réalité, reconnu et rémunéré par de fréquents petits cadeaux. Il n'est gratuit en réalité que lorsqu'il est habituellement réciproque ; mais quand, suivant notre hypothèse qui exprime le cas ordinaire, c'est toujours la même personne qui prête ses meubles et ses ustensiles, sans que ses emprunteurs aient jamais rien à lui prêter à leur tour, la coutume exige que ceux-ci, à certaines époques réglées, lui apportent des primeurs de leur verger, des œufs de leur poulailler, etc. C'est là le premier rudiment de l'intérêt des capitaux. Sans ces prêts en nature, une bonne partie du travail producteur n'aurait pas lieu dans les populations non civilisées. C'est donc le prêt, bien plus que l'échange, qui, chez elles, sert à

activer la production. En effet, quelle apparence y a-t-il que, entre deux voisins d'égale et pareille rusticité et simplicité de mœurs, ayant les mêmes besoins et les mêmes occupations, lun se trouve posséder précisément les outils nécessaires au travail de l'autre, et vice versa, de telle sorte qu'il leur soit avantageux de les échanger? Loin d'avoir un excédent d'outils superflus, aucun d'eux, le plus souvent, n'a tous ceux qu'il lui faudrait. Un seul, le plus riche, les a tous, et celui-là se gardera bien d'en aliéner une partie, indispensable, contre une autre, ni plus ni moins nécessaire. A quoi servirait l'échange en cas pareil? A ajourner simplement l'emprunt mutuel, le prêt alternatif, qui deviendrait urgent tôt ou tard.

Un second stade est atteint quand ce ne sont plus des ustensiles seulement, mais des bestiaux qui sont prêtés. Le prêt de la vache, le prêt de la brebis, est un acte de foi important qui, d'après la coutume des ossètes, nous le savons, donne droit à une partie du croît. — Enfin, quand, au lieu de bétail, c'est une somme d'argent qu'on prête, le pas décisif est fait vers « l'ère capitaliste ». Tout ce qui suit s'en déduit. Si, au lieu de prêter de l'argent à un emprunteur pour qu'il achète des moyens de production et produise, on achète soi-même, avec son propre argent, des machines et des journées d'ouvriers, et qu'on fabrique ce que l'emprunteur aurait fabriqué, est-ce qu'il n'y a pas là un acte de foi aussi, un risque volontairement couru, une espérance, et même un quasi-prêt ? Est-ce que l'argent qu'on engage ainsi dans une entreprise, on ne le prête pas en quelque sorte avec l'espoir qu'il vous sera restitué sinon par ceux auxquels on l'a remis (vendeurs de machines, ouvriers), du moins par les acheteurs futurs de l'article fabriqué? Toute industrie, donc, de même que tout commerce et tout crédit, est un prêt ou un quasi-prêt ; et c'est là, bien plus que l'échange, le rapport proprement économique entre deux hommes. — Ajoutons que rendre est précisément l'inverse et le complément

à' emprunter ^ que ce sont là les deux faces opposées du prêt, et qu'un prêt suivi d'une restitution constitue précisément le cycle monétaire, sur lequel nous nous sommes si longtemps étendu.

Ne pourrait-on pas conjecturer, avec une grande vraisemblance, que, à Torigine, l'institution de la monnaie a exigé, avant de s'établir, une dépense considérable d'actes de foi analogues à ceux que nous venons de voir à la base de toute production avec ou sans capital monétaire? Quand, dans une région d'abord très étroite, dans le cercle d'une ou deux tribus, un article, tel que certains coquillages ou de l'ivoire, commence à jouer le rôle de monnaie, on n'est pas bien sûr, en l'acceptant, de trouver facilement à s'en défaire. Un barbare alors, un sauvage qui se dessaisit d'un bien réel, d'un sac de bl^ ou d'une pièce d'étoffe pour recevoir, non pas un autre bien propre à satisfaire un de ses besoins actuels, mais cette monnaie embryonnaire, donne une certitude de satisfaction immédiate contre une simple probabilité^ au début assez faible, de satisfaction ultérieure. Il a fallu sans doute autant de force de foi pour accepter ces premières monnaies qu'il en faut aujourd'hui à un banquier pour recevoir le papier d'un négociant, de solvabilité incertaine, à qui il remet son argent*. C'est peu à peu, bien lentement, à coup sûr, que la probabilité de pouvoir, au moment voulu, échanger la monnaie contre une satisfaction quelconque des besoins connus s'est élevée en degré et convertie en certitude ; transformation qui, seule, a fait disparaître entièrement le caractère de crédit inhérent au contrat de vente primitif, même au comptant. Mais, sous une nouvelle forme et plus hardie, à partir de ce moment,le crédit tend à renaître, tel que nous le connaissons. Ne nous vantons pas, hommes

(1) Reste à savoir si, à Torigine, l'acheteur, en donnant sa monnaie en paiement, n'est point resté personnellement garant de Téchangeabilité future de cette monnaie. Ne reste-t-il aucun vertige de cela dans les coutumes des peuples les plus arriérés?

modernes, ni nous, ni les hommes civilisés quelconques qui nous ont précédés, d'avoir inventé le crédit. Il est contemporain des plus anciens âges de l'humanité la plus grossière, de la première aube économique. L'échange lui-même, à vrai dire, tel qu'il est donné parfois aux voyageurs de l'observer dans les rapports de tribus ou de peuplades barbares, implique une sorte de crédit. Les marchands déposent leurs marchandises (comme le faisaient les Phéniciens sur les rivages de la Méditerranée) en un terrain neutre, puis ils se retirent. Les acquéreurs s'approchent et, si la marchandise leur plaît, l'emportent en laissant à la place ce qu'ils ont apporté. N'y a-t-il pas ici acte de confiance mutuelle? La vente au comptant est chose extrêmement rare encore dans nos petites villes, dans nos bourgs ; elle se développe — pour les petits achats au détail, — aux dépens de la vente à crédit, dans tout pays qui se civilise. Ainsi, l'âme de toute industrie, comme de toute religion, comme de tout pouvoir et de tout droit, comme de tout art, c'est la foi. Elle suscite les passions et les besoins encore plus peut-être qu'ils ne la stimulent.

Tout ce qui vient d'être dit au sujet du prêt concerne, ne l'oublions pas, le capital-cotylédon seulement. Quant au capilaUgerme qui consiste en connaissances d'inventions et de découvertes, il ne saurait être, en toute rigueur, ni prêté ni échangé, puisque celui qui le possède ne s'en dessaisit pas en le communiquant à autrui. Il y a là émanation^ non aliénation. Il ne saurait être donné non plus, ni volé, pour la même raison. Cependant sa possession exclusive est un bien d'une grande importance souvent, et la perte de ce monopole parle partage de cette possession devenue indivise avec autrui, par une communication à titre onéreux ou à titre gratuit, équivaut à un don, à un prêt ou à une vente. En fait, dans les familles primitives, tout ce capital-germe, à savoir les secrets de fabrication, de remèdes, de poisons, etc., est jalousement gardé, héréditairement transmis, ce qui

montre le sentiment profond qu'on a de son importance majeure. Et, tandis qu'on se prête complaîsamment le capital-cotylédon, les outils, le mobilier du ménage, on se garde bien, dans chaque famille, de rien laisser percer en dehors d'elle des inventions séculaires qui lui sont propres et qui s'y perpétuent. Quand ils finissent, pourtant, par se répandre dans les maisons voisines, ce n'est point par vente ni échange, c'est par voie de confidence amoureuse, d'indiscrétion échappée à un Samson dompté par quelque Dalila, ou bien c'est par la violence, par la torture qui arrache ces secrets comme ceux de trésors cachés.

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