CHAPITRE II
Avant d'entrer au cœur de notre sujet, nous avons à indiquer la place de TEconomie politique parmi les autres sciences sociales, ce qui va nous conduire à passer en revue les principales notions dont cette science fait usage et à montrer jusqu'à quel point elles lui appartiennent en propre. Il s'agira surtout de la plus fondamentale et de la plus vague de toutes, la Valeur.
La Valeur, entendue dans son sens le plus large, embrasse la science sociale tout entière. Elle est une qualité que nous attribuons aux choses, comme la couleur, mais qui, en réalité, comme la couleur, n'existe qu'en nous, d'une vie toute subjective. Elle consiste dans l'accord des jugements collectifs que nous portons sur l'aptitude des objets à être plus ou moins, et par un plus ou moins grand nombre de personnes, crus, désirés ou goûtés. Cette qualité est donc de l'espèce singulière de celles (Juî, paraissant propres à présenter des degrés nombreux et à monter ou à descendre cette échelle sans changer essentiellement de nature, méritent le nom de quantités.
Cette quantité abstraite se divise en trois grandes catégories qui sont les notions originales et capitales de la vie en commun : la valeur-vérité^ la valeur-utilité et la valeurbeauté. Nous prêtons aux idées, aux informations, aux connaissances scientifiques ou usuelles, et aux signes palpables où elles se matérialisent, tels que les livres, une vérité plus
OU moins grande; aux biens de tout genre, pouvoirs, droits, richesses, une utilité plus ou moins grande ; aux chefs-d'œuvre de Tart et de la nature, aux choses considérées comme sources de voluptés collectives des sens supérieurs affinés par l'éducation sociale, une beauté plus ou moins grande. Aussi bien que l'Utilité, la Vérité et la Beauté sont filles de rOpinion, de Topinion de la masse en lutte ou en accord constant avec la raison d une élite qui influe sur elle. Et, s'il n'y avait pas d'opinion quelque peu unifiée, il n'y aurait nulle notion vraie, c'est-à-dire sociale, de l'idée de vérité, pas plus que de l'idée de beauté, dont le sens individuel même ne serait pas conçu. Le plus ou moins de vérité d'une idée signifie trois choses diversement combinées : le plus ou moins grand nombre, le plus ou moins grand poids social (ce qui veut dire ici considération^ compétence reconnue) des personnes qui s'accordent à l'admettre, et le plus ou moins d'intensité de leur croyance en elle. Le plus ou moins d'utilité d'un objet, d'un produit ou article quelconque, exprime le plus ou moins grand nombre de gens qui le désirent, dans une société donnée et en un temps donné, le plus ou moins grand poids social (ici poids veut dire pouvoir et droit) de ces personnes, et le plus ou moins d'intensité du désir qu'elles en éprouvent. Le plus ou moins de beauté d'une œuvre artistique ou d'une création naturelle dépend aussi de trois facteurs : le plus ou moins grand nombre d'individus qui se plaisent à la vue ou à l'audition de cette œuvre, de cet être, le plus ou moins grand poids social (c'est-à-dire ici goût et culture du goût) de ces personnes, et le plus ou moins d'intensité ou de finesse de leur plaisir. Ces trois facteurs, ici comme plus haut, peuvent varier séparément, et leurs combinaisons infiniment multiples expliquent la complexité du problème esthétique, aussi bien que celle du problème économique, ou juridique, ou politique, et du problème pédagogique ou religieux. Il est facile de voir que la veinté et Yutilité mènent le
monde social, comme la croyance et le dédr^ auxquels elles correspondent et dont elles sont faites, mènent Tindividu, J'ai cru montrer ailleurs * que la croyance et le désir sont la grande bifurcation psychologique, exprimée souvent en termes moins précis, moins simples et moins élémentaires, comme ceux d'intelligence et de volonté, d'esprit et de conscience; mais, comme point nécessaire d'application ou de visée de ces deux quantités élémentaires de Tâme, il y a les sensations pures, dépouillées par hypothèse de tout jugement implicite et de tout appétit inconscient. Or, le sentir pur est ce qu'il y a de plus incommunicable de personne à personne, et ce dont la similitude d'une personne à l'autre est le plus indémontrable, tandis que la croyance et le désir se transmettent à autrui avec une facilité toujours plus grande et se reconnaissent comme des états d'âme parfaitement semblables (abstraction faite de leurs points divers d'application ou de visée) dans tout le genre humaine. Mais cette chose impossible, la transmission et l'assimilation des manières de sentir entre les hommes, TArt l'a tentée, et, passant sur toutes leurs sensibilités mises en vibration son magique archet, les disciplinant, les accordant par l'imposition douce des sensations plus exquises de l'artiste qui se répandent contagieusement dans son public, il a socialisé les sensibilités, comme la religion ou la science les intelli^gences, comme la politique ou la morale, les volontés. Ainsi, suprême couronnement de la logique et de la téléologie sociales qui vont harmonisant en un système d'idées ou d'actions les esprits et les cœurs des hommes, est née l'esthétique qui travaille à accorder et systématiser leurs goûts.
Ce sont là les trois maîtresses branches, très inégalement développées, de la science sociale. Si elle était achevée et mûre, elle présenterait à la fois ces trois théories complètes : l"" la théorie des vérités, ou, si l'on aime mieux,
(1) Voir notamment, dans l'Opposition universelle le chapitre relatif aux oppositions psychologiques.
Tarde. — Psych. écon. I. — 5
des lumières^ qui se subdivisent en plusieurs espèces, telles que connaissances linguistiques, fois religieuses, confiances enthousiastes, connaissances scientifiques; 2** la théorie des utilités, ou, si Ton veut, des biens^ qui comprennent les pouvoirs^ les droits^ les mériles, les richesses ; 3** la théorie des beautés^ qui se décomposent en autant d'espèces distinctes qu'il y a de variétés des beaux-arts et de la littérature. Dans un autre ouvrage*, j'ai essayé de faire voir que la sociologie, comme toute science, offre trois aspects différents, suivant qu'on la considère au point de vue de la répétition de ses phénomènes, ou de leur opposition^ ou de leur adaptation. Cette division tripartite ne fait pas double emploi avec celle que je viens d'indiquer, elle lui est perpendiculaire pour ainsi dire : chacune des trois branches de la sociologie se montre à nous sous les trois aspects dont il s'agit, comme nous le verrons bientôt.
La caractère quantitatif de tous les termes que je viens d'énumérer est aussi réel que peu apparent ; il est impliqué dans tous les jugements humains*. Il n'est pas d'homme, il n'est pas de peuple qui n'ait poursuivi, pour prix de ses efforts acharnés, un certain accroissement ou de richesse, ou de gloire, ou de vérité, ou de puissance, ou de perfec-
(1) Lois sociales, Paris, F. Alcan, 1898.
(2) Toute époque, toute civilisation, d'après Nietzche — et c'est là une de ses meilleures considérations — a ce qu'il appelle « une table des valeurs ». Par exemple, elle estime que « la vérité est supérieure à Terreur, ou qu'un acte miséricordieux est préférable à un acte de cruauté ». (V. Lichtenberger. Philosophie de Nietszche.) Un groupe! des jugements comparatifs de ce genre constitue le caractère propre d'une phase de l'humanité, a La détermination de cette table des valeurs, et en particulier la fixation des plus hautes valeurs, est le fait capital de l'histoire universelle, puisque cette hiérarchie des valeurs détermine les actes conscients ou inconscients de tous les individus et motive tous les jugements que nous portons sur leurs actes. » Et l'on sait que, d'après le fameux philosophe, « la table des valeurs actuellement reconnue par les civilisations européennes est mal faite et demande à être re visée ». On ne saurait contester à Nietzche ni l'existence ni l'importance capitale de cette table des valeurs dont il parle. Mais elle suppose, avant tout, qu'il existe des quantités sociales. Car, pour qu'une chose puisse être réputée plus ou moins qu'une autre, ne faut-U pas qu'elles aient une commune mesure? — 11 faut donc admettre des quantités sociales.
lion artistique, et qui ne lutte contre le danger d'une diminution de tous ces biens. Nous parlons tous et nous écrivons comme s'il existait une échelle de ces diverses grandeurs, sur laquelle nous plaçons plus haut ou plus bas le» divers peuples et les divers individus et les faisons monter ou descendre continuellement. Tout le monde est donc implicitement et intimement persuadé que toutes ces choses, et non pas la première seule, sont de vraies quantités, au fond. Méconnaître ce caractère vraiment quantitatif, sinon mesurable en droit et en fait, du pouvoir, de la gloire, de la vérité, de la beauté, c'est donc aller contre le sentiment constant du genre humain et donner pour but à TefFort universel une chimère. Cependant, de toutes ces quantités, une seule, la richesse, a été saisie avec netteté comme telle, et a paru digne, par suite, d'être Tobjet d'une science spéciale : l'Economie politique. Mais, quoique cet objet, en effet, à cause de son signe monétaire, se prête à des spéculations d'une précision plus mathématique, parfois même illusoire, les autres termes aussi méritent d'être étudiés chacun par une science à part. Toutes ces sciences, hâtonsnous de le dire, rentrent les unes dans les autres, quoique séparables en théorie. On s'explique par là, et on excuse parfaitement la prétention que l'Economie politique a longtemps affichée d'être la science universelle des sociétés. De fait, il n'est rien, en fait de valeur sociale, ni vérité, ni pouvoir, ni droit, ni beauté quelconque, qui ne puisse être envisagé comme richesse, comme ayant une valeur vénale. Mais l'économiste néglige de voir qu'il n'est pas de richesse non plus, agricole ou industrielle ou autre, qui ne puisse être considérée au point de vue des connaissances qu'elle implique, ou des pouvoirs qu'elle donne, ou des droits dont elle est le fruit, ou de son caractère plus ou moins esthétique ou inesthétique. Le savant, le prêtre, l'artiste, le politicien, le juriste, etc., tous ceux qui traitent de l'une des trois branches de la valeur sociale ou de leurs sous-branches,
auraient donc les mêmes titres que Téconomiste au caractère d'universalité dont il a revendiqué le monopole. Ajoutons que le côté théorique et le côté esthétique de tous les biens vont se développant de plus en plus, non pas aux dépens, mais au-dessus de leur côté utilitaire. Mots, ' dogmes ^u rites, connaissances, droits, pouvoirs, noblesse, gloire, ont pu d'abord n'être recherchés que comme utilités ; mais ils le sont aussi, et toujours davantage, comme objets de connaissance, comme vérités, et comme moyens d'expression artis- . tique, comme beautés.
Quoi qu'il en soit, l'Économie politique, ainsi entourée, perdrait, il est vrai, son mystérieux isolement de bloc erratique déposé dans le désert de la sociologie encore à naître par les métaphysiciens ou les logiciens, mais elle y gagnerait d'apparaître à sa vraie place en science sociale, et de voir ses notions usuelles, ses divisions, ses théories, contrôlées par les sciences-sœurs qui s'éclaireraient de sa lumière et Téclaireraient de la leur. Examinons d'abord quelquesunes des principales notions dont elle fait usage et voyons si elles ne peuvent pas servir, si elles ne servent pas déjà, à tracer les premiers délinéaments d'autres rameaux de la sociologie générale. En tête de ces notions, plaçons, comme nous Tavons dit, la valeur, ajoutohs-y celle de monnaie, celles de travail, d'échange, de propriété, de capital, d'association.
Mais, avant tout, disons, ce qui ne peut être contesté, que la question de la population n'appartient pas en propre aux économistes. Elle appartient aussi bien aux politiques, aux juristes, aux moralistes, aux esthéticiens mêmes, ainsi qu'aux linguistes et aux mythologues. Chacun de ces groupes de savants se pose à sa manière le problème soulevé par la tendance de la population à croître en progression géométrique. Il s'agit, pour l'économiste, d'étudier les rapports de cette tendance avec la production des substances et des autres richesses, et de chercher les moyens pratiques
soit de la réfréner dans la mesure où elle semble nous menacer — à tort ou à raison — d'un danger formidable, soit de faire que la production marche aussi vite ou plus vile que la population, par la substitution, notamment, de la grande à la petite industrie, de la grande à la petite culture. Il s'agit, pour la politique, de voir les rapports de cette même tendance avec la puissance des Etals, et de lever les obstacles qui s'opposent à sa réalisation en présence des nations rivales où elle est moins enlravée. 11 pourrait aussi se préoccuper de voir grandir le pouvoir de Topinion, et spécialement celui des célébrités et des popularités de tout genre, à mesure que la population augmente. Le légiste sait aussi, ou doit savoir, que par telles ou telles institutions on peut stimuler ou amortir le progrès de la population, et que ce progrès, d'autre part, Toblige à des remaniements législatifs et judiciaires. Le moraliste ne peut ignorer que le Devoir se transforme à chaque grand accroissement numérique d'un groupe d'abord étroit, qui, de la morale de clan, passe à la morale de cité puis de grande nation, et de la pratique de la vendetta ou de rhospitalité traditionnelle au sentiment large de la justice et à la religion de l'humanité. Il devrait donc se réjouir des progrès de la population, s'il ne voyait aussi les populations se heurter en progressant et les guerres d'extermination naître de là. Enfin, le linguiste, le mythologue, l'esthéticien, ont à noter le lien qui existe entre le progrès ou le déclin de la population, c'est-à-dire les stimulants ou les obstacles historiques que rencontre sa tendance à progresser géométriquement, et les transformations de la langue, de la religion, de l'art.
Le problème se complique, pour chacun d'eux, si l'on remarque que la tendance en question est ou se révèle très inégale non seulement dans les diverses populations, mais dans les diverses couches de chacune d'elles et dans leurs générations successives. La question de savoir si les popu-
lations et si les couches de la population les plus fécondes sont ou ne sont pas les plus inférieures, les plus mal douées, est d'une importance suprême au point de vue de l'avenir social envisagé sous tous ses aspects. Ce grand problème de la population, si multicolore et si changeant, chevauche à la fois, pour ainsi dire, sur la biologie et la sociologie. L'Economie politique n'a donc point le droit de l'accaparer.
Mais revenons à Tidée de valeur. Je dis qu'elle s'applique aux objets quelconques, hommes ou choses, considérés comme visés par l'attention et la croyance du public, aussi bien qu^aux objets quelconques, hommes ou choses, considérés comme visés par le désir du public. Je dis, en d'autres termes, qu'elle est applicable au plus ou moins de « vérité générale » des connaissances dont une société compose son trésor intellectuel, de même qu'au plus ou moins d'utilité générale des richesses et des autres [biens qui forment l'outillage de son activité volontaire. Au nombre de ces connaissances, de ces lumières^ il faut bien se garder d'omettre, à côté des groupes de connaissances qui constituent sa foi religieuse, sa foi linguistique et sa foi scientifique, sans compter sa foi politique, sa foi juridique et sa foi morale, cette grande constellation de célébrités, de crédits, de gloires, de popularités qui sont allumés par ses actes de foi ou de confiance personnelle en certains hommes à raison de leurs talents ou de leurs vertus supposés.
Or, la gloire d'un homme, non moins que son crédit, non moins que sa fortune, est susceptible de grandir ou de diminuer sans changer de nature. Elle est donc une sorte de quantité sociale. Il serait intéressant de mesurer avec une certaine approximation, moyennant des statistiques ingénieuses,
pour chaque espèce de célébrité, cette quantité singulière K Le besoin d'un gloriomètre se fait sentir d'autant plus que les notoriétés de toutes couleurs sont plus multipliées, plus soudaines et plus fugitives, et que, malgré leur fugacité habituelle, elles ne laissent pas d'être accompagnées d un pouvoir redoutable, car elles sont un bien pour celui qui les possède, mais une lumière^ une foi, pour la société. Distinction qu'il y a lieu de généraliser. La confiance générale est, pour l'individu qui l'inspire, une grande force, un grand moyen d'action; mais, pour le public qui l'éprouve, elle est une profonde tranquillité d'âme, une fondamentale condition d'existence. Quand une armée perd la foi en ses chefs, c'est aussi lamentable pour elle que pour eux, quoique diversement. Eux deviennent impuissants ; elle inexistante. — Le problème que je pose est, d'ailleurs, des plus malaisés à résoudre, quoique non insoluble en soi. La notoriété est un des éléments de la gloire ; elle peut se mesurer facilement par le nombre d'individus qui ont entendu parler d'un homme ou d'un de ses actes. Mais V admiration^ autre élément non moins essentiel, est d'une mesure plus complexe. Il y aurait à la fois à compter le nombre des admirateurs, à chiffrer Tintensité de leurs admirations, et à tenir compte aussi — ce serait là le hic — de leur valeur sociale très inégale. Comment ne pas regarderie suffrage de trente ou quarante personnes de l'élite, en chaque genre d'élite, comme bien supérieur à celui de trente ou quarante individus pris au hasard dans une foule ? Mais comment préciser
(1) J'ai dit ailleurs {Logique sociale^ chapitre sur TEsprit social) que, en psychologie sociale, la gloire tenait la place de la conscience, du moi, en psychologie individuelle. Cette manière de voir n'est nullement inconciliable avec celle qui vient d'être indiquée, et d'après laquelle les gloires font partie des « vérités » nationales. La gloire — et j'entendais par là la notoriété maxima à chaque moment, notoriété favorable ou défavorable — est la simultanéité et la convergence des attentions, des jugements, portés sur un homme ou sur un fait qui devient dès lors notoire ou glorieux, et cet état vif de Topinion est en quelque sorte un état de conscience national. Mais chacun de ces faits ou de ces hommes constitue pour le public une connaissance, une vérité. C'est le côté objectif du phénomène dont la gloire est le côté subjectif.
numériquement cette supériorité-là? Si ardu que spît ce problème (que certains anthropologistes simplifient fort, en le réduisant à mesurer Vindice crânien, le plus ou moins de dolicho ou de brachy-céphalié)^ il faut bien qu'il soit susceptible d'une solution, puisqu'en fait il est résolu tous les jours, dans tous les examens universitaires ou administratifs, pour l'appréciation comparée du mérite des candidats.
Ce n'est pas la gloire seulement, c'est la noblesse, c'est le crédit, qui donne à un homme « de la valeur » . Le plus ou moins de noblesse était évalué avec beaucoup de finesse et un discernement délicat des nuances dans les salons de l'ancien régime. Cependant, la noblesse semble comporter bien plutôt des types différents que des degrés inégaux. On les classait malgré tout : dans chaque type de noblesse, soit de robe, soit d'épée, ou dans chacun de leurs sous-types, le degré de noblesse d'un homme se mesurait à l'ancienneté et à l'illustration de son nom, c'est-à-dire au nombre et à la valeur sociale des gens qui le savaient noble, et au nombre de générations qui l'avaient réputé tel, avec plus ou moins de respect. La noblesse est une sorte de notoriété héréditaire, de croix d'honneur apportée en naissante La richesse est quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus aisément mesurable ; car elle comporte des degrés infinis et fort peu de types différents, dont la différence va s'effaçant. En sorte que la substitution graduelle de la richesse à la noblesse, de la ploutocratie à l'aristocratie , tend à rendre l'état social plus sujet . au nombre et à la mesure.
Le crédit d'un homme, né de la croyance du public en lui, est pour lui un grand moyen d'action, comme, pour le public, une grande sécurité, apparente ou réelle. Et les économistes ont raison de parler du crédit. Mais le crédit financier d'un
(1) De la noblesse, comme de la gloire, il convient de remarquer qu'elle est une force, un moyen d'action, pour celui qui la possède, mais qu'elle est une foi, une paix, pour le peuple qui l'admet, et qui, en y croyant, la crée .
homngie, le seul dont ils s'occupent, n'est pas le seul dont il y ait à s'occuper. La confiance qu'un citoyen suscite, comme homme d'Etat, comme général, comme savant, comme artiste, est un crédit moral, tout autrement important que la confiance de quelques banquiers en sa solvabilité.
Comment naît, comment grandit le crédit d'un homme sous toutes ses formes, ou sa célébrité et sa gloire ? Il vaut bien la peine de s'intéresser à ces divers genres de production^ aussi bien qu'à la production des richesses et de leur valeur vénale. Et peut-être ces sujets plus neufs se prêtentils à des considérations qui ne sont pas inférieures en généralité ni en exactitude à celles que les économistes ont décorées du nom de lois. S'il y a des « lois naturelles » qui règlent la fabrication de tels ou tels articles en plus ou moins grande quantité, et la hausse ou la baisse de leur valeur vénale, pourquoi n'y en auraient-ils pas qui régleraient l'apparition, la croissance, la hausse ou la baisse de l'enthousiasme populaire pour tel ou tel homme, du loyalisme monarchique d'un peuple, de sa foi religieuse, de sa confiance en telles ou telles institutions ? Il y en a, assurément, mais non pas celles que les économistes ont formulées. Je prétends que tout ce qu'on a le droit de légiférer ici consiste en imitations rayonnantes de proche en proche à partir d'initiatives individuelles, en rencontres de ces rayonnements imitatifs et en conflits ou accords logiques qui résultent de leurs interférences, comme je l'ai abondamment expliqué ailleurs. Par exemple, la célébrité d'un homme naît quand les premiers hommes qui ont découvert ou imaginé un talent parviennent à faire partager leur admiration dans leur entourage qui la propage au dehors, et ainsi de suite, jusqu'à ce que cette expansion admirative se heurte à des âmes déjà remplies d'une admiration rivale et contradictoire qui elle-même est née et a grandi semblablement. Autant de chocs, autant de combats intérieurs où le plus fort des deux sentiments antagonistes, — le plus fort, parce qu'il se sait ou se croit partagé
par le plus grand nombre d'autres hommes ou par des hommes d'un plus grand poids — l'emporte sur Tautre. Le crédit moral ou financier d'un homme naît et croit de même, il s'arrête et rétrograde en vertu des mêmes causes. Quant à la fameuse loi de l'offre et de la demande^ qui serait le principe suprême de la détermination des valeurs, on a démontré depuis longtemps, depuis les critiques de Cournot à ce sujet, Tinsignifiance de sa portée, si on l'entend au sens vague et indéterminé, le seul oîi elle soit à peu près vraie, et les erreurs où elle conduit si, l'entendant au sens précis,' on se risque à la presser un peu. Voilà pour le domaine économique. Mais, si l'on s'avisait de l'exporter dans les domaines voisins, ce serait bien pis. Qu'on essaie d'expliquer par elle les variations de la valeur-foi, de la valeur-confiance, de la valeur-gloire, de la valeur-crédit même. On sait assez bien comment, c'est-à-dire par prédications enflammées et contagieuses d'apôtres, est née en^chaque pays d'Europe, s'est propagée et s'est consolidée au moyen âge, la foi chrétienne. On sait encore mieux par quelles causes, — par propagations des idées scientifiques successivement découvertes, et jugées contraires alix dogmes — la foi religieuse, en chaque peuple, a décliné, et par quelles causes opposées, — par prédications nouvelles de nouveaux apôtres apportant de nouveaux arguments — elle s'est ravivée ici ou là^ Qu'est-ce qui ressemble, en ces contagions et en ces conflits d'exemples, au rapport inverse entre une offre et une demande ? De quelle offre, de quelle demande peut-il être question ici ? On voit donc que cette loi soi-disant fondamentale de la valeur, ne pourrait jamais être, fût-elle
(1) Les prêtres et les religieux ont étudié les facteurs de la production (lisez reproduction) des croyances, des « vérités », avec non moins de soin que les économistes la reproduction des richesses . Us pourraient nous donner des leçons sur les pratiques propres à ensemencer la foi (retraites, méditations forcées, prédications) et sur les lectures, les conversations, les genres de conduite qui l'affaiblissent. Les journalistes commencent à être très forts aussi dans Tart d'attiser Tenthousiasme et les gloires de leur parti.
applicable à la valeur vénale, qu'une loi secondaire et spéciale. Mais la valeur vénale elle-même récuse son autorité. Les économistes ont donné le nom de marché au domaine géographique et social où est circonscrit le système des valeurs vénales solidaires les unes des autres et où règne l'uniformité de prix. Qu'est-ce qui correspond au « marché » en fait de valeurs morales, de valeurs scientifiques ou artistiques ? Ne serait-ce pas la société dans le sens étroit du mot, le « monde » où la conversation roule sur les mêmes sujets, où l'on a reçu une instruction et une éducation communes ? Il est à remarquer que en vertu de, la nature rayonnante de Timitation en tout genre d'exemples, les sociétés tendent toujours à déborder leurs limites et à s'étendre sans cesse, comme les marchés^ si, comme ceuxci, elles n'y parviennent pas toujours. En d'autres termes, e champ de l'opinion va s'unifîant et s 'élargissant S et, avec le sien, celui des valeurs sociales de toute sorte dont elle est l'âme. Cette extension de la valeur en surface n'est pas, d'ailleurs, sans compensation; et, pendant qiCelle s'accomplit^ elle s'accompagne d'une instabilité plus grande de la valeur, dont les changements sont plus rapides à mesure que son uniformité est plus étendue. L'observation est facile à vérifier par nos cours publics, où l'on voit les Bourses des capitales du monde entier présenter, le même jour, des cotes de moins en moins inégales, mais, d'une époque à l'autre, des variations plus profondes, — quoiqu'une tendance à la consolidation des cours se laisse déjà apercevoir parce que l'œuvre d'uniformisation des cours est bien près d'être achevée. — Mais ce qui est vrai de la valeur vénale l'est aussi bien de la valeur-gloire, de la valeur-popularité, de la valeurautorité, qui, de plus en plus facilement étendues, sont de moins en moins durables '.
(\) Voir notre ouvrage sur V Opinion et la foule. Paris, F. Alcan, 4901.
(2) Il n'y a pas de Bourse de la valeur littéraire des écrits, de la valeur artistique des peintures, etc., mais elle tend à se former par le groupe*
Sur la hausse ou la baisse de la valeur, dans tous les sens du mot, Taction de la presse, qui est un puissant agent de Tiraitation, est indéniable. Elle agit sur les variations de la valeur vénale, par les informations de la Bourse, par les réclames de tout genre, directes ou indirectes, insinuées en entrefilets captieux; sur les variations de la valeur littéraire ou scientifique des livres, par ses revues de la littérature ou des sciences ; sur les variations de la valeur morale ou esthétique des œuvres quelconques, des produits quelconques, par Tensemble des idées qu'elle préconise ; sur les variations de la valeur des personnes, et en particulier, de leur réputation et de leur gloire, par ses diffamations ou ses apologies, par ses encensements redoublés ou ses conspirations du silence.
Ce qui est manifeste aussi, c'est que le développement de la presse a pour effet de donner aux valeurs morales un caractère de quantité de plus en plus marqué et propre à justifier de mieux en mieux leur comparaison avec la valeur d'échange. Cette dernière, qui devait être bien confuse aussi dans les siècles antérieurs à Tusage courant de la monnaie, s'est précisée à mesure que la monnaie s'est répandue et unifiée. Alors elle a pu donner naissance, pour la première ibis, à l'économie politique. De même, avant la Presse quotidienne, les notions de la valeur scientifique ou littéraire des écrits, de la célébrité et de la réputation des personnes, restaient assez vagues, car le sentiment de leurs accroissements et de leurs diminutions graduels pouvait naître à peine; mais, avec les développements de la presse, ces idées se précisent, s'accentuent, deviennent dignes de servir d'objet à des spéculations philosophiques d'un nouveau genre. La Presse, en effet, en se répandant, tend à rendre plus nombreux et plus semblables les exem-
ment des critiques littéraires, des critiques d'art, dans les capitales, et par les académies, dont la première destination était, ce semble, de remplir cet office de Bourse morale et esthétique, en servant de métronome à l'opinion.