IL
plaires des jugements individuels dont Tensemble s'appelle rOpinîon, et à rendre plus égale ou moins inégale d'un individu aux autres Tintensité de Tadhésion de chacun d*eux à chacune des idées qu'elle leur suggère. Ce sont là les deux facteurs principaux dont la gloire d'un homme ou celle -d'un livre est le produit.
Pas plus que l'idée de la valeur, l'idée de la monnaie n'est du domaine exclusif des économistes. La monnaie sert de mesure aux richesses surtout, mais non pas à elles seules. D'abord, par le fait même qu'elle est le mètre des richesses, qui sont telles en tant que satisfaisant des désirs et jugées propres à les satisfaire, elle est aussi bien le mètre de ces désirs et de ces croyances. Tout aussi bien elle peut servir à mesurer avec une certaine approximation, par le chiffre comparé des legs pieux, des dons faits au clergé ou aux ordres monastiques, à diverses époques, les attiédissements ou les réveils des croyances religieuses et des mystiques désirs ; par les recettes comparées des théâtres où l'on joue les pièces de diverses écoles, la vogue plus ou moins grande de ces formes de l'art; par une bonne statistique de la librairie (si elle pouvait être faite, desideratum énorme), le succès relatif des divers genres d'écrits et des divers écrivains qui les représentent, ainsi que ses variations successives, qui nous renseigneraient sur celles de l'esprit public, etc. La monnaie est donc le mètre universel des quantités sociales, et non pas seulement des richesses ^
On peut faire cette remarque générale : en tant que mesure des richesses, la monnaie n'a trait qu'à des échanges, ventes ou achats ; mais, en tant que mesure des croyances
(1) Il y a bien d'autres mètres : chaque espèce de statistique en est un. La hausse ou la baisse de la popularité d'un homme public se mesure assez exactement par la statistique électorale.
considérées à part des désirs, elle a trait surtout à des donations ou encore à des vols. C'est par des munificences, par des générosités en faveur d'œuvres scientifiques, ou littéraires, ou philanthropiques, ou patriotiques, par des souscriptions à des statues ou à des manifestations quelconques, que chacun de nous exprime la nature et la force des convictions qui dominent sa vie, des lumières qui constellent son ciel intérieur. C'est par ses dépenses désintéressées aussi qu'il révèle le degré de son admiration esthétique. Quelquefois même c'est par des vols où se montre la perversion d'un esprit sectaire, l'aberration et la profondeur de ses convictions passionnées.
Et, de fait, la donation et le vol sont des notions morales, étrangères en soi à l'économie politique, mais V échange est une notion proprement économique. C'est par métaphore ou abus de langage qu'on dit de deux interlocuteurs qu'ils « échangent leurs idées » ou leurs admirations. Échange, en fait de lumières et de beautés, ne veut pas dire sacrifice, il signifie mutuel rayonnement, par réciprocité de don, mais d'un don tout à fait privilégié, qui n'a rien de commun avec celui des richesses. Ici, le donateur se dépouille en donnant; en fait de vérités, et aussi bien de beautés, il donne et retient à la fois. En fait de pouvoirs, il fait quelquefois de même : le roi d'ancien régime délègue son pouvoir judiciaire sans jamais s'en dessaisir. — Aussi le libre-échange des idées, des croyances religieuses, des arts et des littératures, des institutions et des mœurs, entre deux peuples, ne saurait-il, en aucun cas, encourir le reproche qu'on a souvent adressé au libre-échange de leurs marchandises, d'être une cause d'appauvrissement pour Tun d'eux. En revanche, et par cela même qu'il est une addition réciproque, non une substitution, il suscite soit des accouplements féconds, soit des chocs meurtriers, entre les choses hétérogènes qu'il fait se confronter. Il peut donc faire beaucoup de mal, quand il ne fait pas beaucoup de bien. Et, comme ce
libre-échange intellectuel et moral sert toujours tôt ou tard d'accompagnement au libre-échange économique, on en peut dire autant de celui-ci, qui, s'il pouvait être séparé de l'autre, serait ordinairement aussi inefficace qu'inoffensif. Mais, je le répète, ils sont inséparables, et, pour être durable indéfiniment, un tarif prohibitif doit se doubler d'un Index, ce prohibitionnîsme ecclésiastique.
Les idées de perte et de gain sont applicables aux connaissances, comme aux richesses, quoique l'idée d'échange ne convienne proprement qu'à celles-ci. La mémoire humaine a une capacité limitée, la conscience attentive a un champ des plus étroits. Donc, toute idée nouvelle qui entre dans ce champ, apportée par la conversation, le livre ou le journal, en chasse une autre dont elle prend la place. Expulser n'est pas échanger. On a gagné une idée, on en a perdu une autre. A-t-on plus perdu que gagné ? C'est la question du Progrès. Elle est insoluble si Ton n'accorde qu'il y a une commune mesure des deux idées. L'opinion finit, dans les cercles instruits, par prêter aux idées elles-mêmes, aux théories, aux connaissances, un classement hiérarchique par ordre d'importance, où les mieux démontrées (les plus croyables) et les plus fécondes en applications (les plus désirables) passent avant les moins démontrées et les moins fécondes. Quant à savoir si, de deux théories dont l'une est mieux prouvée mais moins applicable et dont l'autre est plus applicable mais moins prouvée, la première ou la seconde vaut davantage, a plus de vérité^ c'est là une difficulté très délicate, non insoluble toutefois, pas plus que ne le sont les problèmes de physique oîi des quantités hétérogènes, telles que la masse et la vitesse, entrent en combinaison.
La notion de propriété est-elle applicable à toutes les acceptions de la valeur ? Peut-être, mais pas dans le sens où les économistes l'entendent comme les juristes, celui de libre disposition. En ce sens, un homme n'est pas plus proprié-
taire de sa réputation, de sa gloire, de sa noblesse, de son crédit, qu'il ne Test de ses membres, dont il ne saurait se dessaisir — comme membres vivants — en faveur d'autrui. 11 n'a donc pas à redouter d'expropriation pour ces valeurslà, les plus importantes de toutes, les plus impossibles h nationaliser. Est-il môme propriétaire de ses sensations ? Non, car elles sont essentiellement incommunicables à volonté et par la parole. Il Test un peu plus de ses convictions et de ses passions, qu'il peut communiquer en les exprimant ; mais, comme nous venons de le dire, en les répandant il ne s'en dépouille pas ; il ne les affaiblit pas même, il les fortifierait plutôt dans son propre cœur par cette expansion hors de lui-môme. Les idées que vous avez découvertes, vous les possédez d'une tout autre façon que les richesses que vous avez fabriquées, les eussiez-vous inventées et fabriquées le premier. Vos découvertes et vos inventions, vous les possédez d'autant plus, ce semble, que vous les propagez davantage par la conversation et le discours. Quant aux richesses que vous avez créées, si vous les avez transmises par l'échange ou la vente, elles ne vous appartiennent plus. Vous continuez, il est vrai, si vous en êtes l'inventeur, à posséder leur idée même et le mérite de l'avoir trouvée, mais c'est en tant que vérité et célébrité, non en tant qu'utilité. La distinction reste donc justifiée, car elle repose, au fond, je le répète, sur celle des états de l'âme représentatifs^ qui sont transmissibles par leur expression verbale, et des états de Tâme affectifs^ qui sont, comme tels, intransmissibles verbalement. La merveille de l'art est de rendre transmissibles, par l'expression vive qu'il en donne, et qui alors est jugée belle, non pas les sensations et les sentiments, il est vrai, mais leur image, et de socialiser de la sorte, d'apprivoiser en quelque sorte, ces états de Tâme individuels et sauvages par nature.
L'idée de travail^ cela est clair, n'appartient pas en propre à l'économiste. Est travail tout effort humain en vue d'un
but, que ce but soit la production ou Tacquisition des richesses, ou du pouvoir, ou du savoir, ou de la célébrité, ou de la beauté. Ce qui appartient en propre à la théorie des richesses, c'est remploi abusif de Tidée du travail qu elle est trop portée à regarder comme la source unique (y compris le capital, travail accumulé suivant elle) des valeurs spéciales étudiées par elle. Nul juriste n'a commis Terreur de dire que le travail est l'unique source des droits, et le politique sait bien, que le pouvoir d'un homme ou sa popularité sont le fruit de la chance plus que de l'effort, qu'ils naissent plutôt d'une convenance accidentelle entre la nature de cet homme et les besoins de son temps et de son pays que d'une persévérance opiniâtre. Le professeur, de son côté, n'aura jamais l'idée de penser que l'acquisition des connaissances ou la production de beaux tableaux et de belles statues sont proportionnelles chez ses élèves à leur application. Il y a une autre erreur que l'Economie politique a toujours commise et qu'elle est seule à commettre, c'est celle qui consiste à ne pas distinguer, h l'égard de l'importance du travail, entre la création d'un nouveau genre de richesses ou d'un nouveau perfectionnement d'une richesse ancienne, et ce qu'elle appelle la, production^ mais ce qui, en réalité, n'est que la reproduction de cette richesse à l'exemple contagieux du premier créateur. Le travail reproducteur et copiste de l'ouvrier, de l'élève, du disciple en tout genre, est ingrat et pénible, et, dans une certaine mesure, malgré l'inégalité des talents, son résultat se proportionne à son intensité et à sa durée. Mais le travail joyeux du créateur, du producteur véritable, n'en est pas un à vrai dire, et c'est justement, je crois, que j'ai opposé l'inventeur au travailleur*. L'inventeur peut avoir passé des années et des années à travailler péniblement sans rien trouver, et tout ce travail-là est
(1) J'ai développé cette opposition, il y a longtemps, en 1885, dans un article intitulé Darwinisme naturel et Darwinisme social, publié par la Revue philosophique.
Tarde. — Psych. écon. I. — 6
perdu ; quand Tidée a lui, toute cette peine est oubliée, et, brève ou longue, ne compte plus, noyée dans sa joie laborieuse. Et c'est sa joie, non sa peine, qu'on lui paie. Et sa joie, bien plus que sa peine, pourrait servir à mesurer la valeur sociale de son invention.
L'idée du capital a-t-elle un sens en dehors de la théorie des richesses ? Oui, mais si l'on veut la généraliser, il faut l'entendre en un sens différent de ses acceptions scolaires, d'ailleurs confuses et inconciliables. Disons d'abord que le capital doit être conçu comme une condition sine quâ non de la reproduction des richesses, et aussi bien des pouvoirs, des droits, des connaissances, des célébrités, des beautés. Mais cette condition quelle est-elle ? Dirons-nous que c'est l'existence d'un outillage, d'un outillage d'école ou d'atelier artistique aussi bien que d'un atelier industriel ou de ferme ? Mais cette condition, qui n'est pas universelle, puisqu'on ne voit rien d'analogue pour la reproduction des pouvoirs, des droits, des popularités, des célébrités, n'est pas non plus absolument indispensable là où elle apparaît. A la rigueur, s'il n'a pas d'outils, l'ouvrier des champs s'en fabriquera avec d'autres outils plus simples, ou même avec ses doigts ; le peintre, s'il n'a ni couleurs ni pinceaux, parviendra à s'en faire aussi; mais à une condition, nécessaire celle-là et seule nécessaire : c'est que l'un et l'autre auront déjà vu et vu faire des outils pareils qu'ils prendront pour modèle, à moins que, n'en ayant jamais vu, ni vu faire, ils les inventent. D'autre part on aura beau leur mettre en-mains des outils tout fabriqués, ils ne pourront s'en servir s'ils ne l'ont déjà appris, c'est-à-dire si, en regardant leur patron ou leur maître, ils n'ont tâché de se modeler sur lui. L'essentiel, ici, est donc qu'on ait ou qu'on ait eu sous les yeux un type d'action qu'on puisse reproduire à plus ou moins d'exemplaires pour arriver à reproduire un type d'oeuvre qu'il faut aussi voir ou avoir vu. Là distinction du capital et du travail se ramène ainsi, au fond, à celle d'un modèle et
d'une copie, et Ton voit que, à ce point de vue, il est facile de la généraliser. Il n'est pas de pouvoir politique, judiciaire, sacerdotal, qui n ait été conféré et répandu à l'exemple d'un type traditionnel ou d'un type étranger, et suivant un procédé électoral, ou autoritaire, ou sacramentel, copié de même sur un premier modèle antérieur ou extérieur. Il n'est pas de droit qui, pour se propager, n'exige des modèles analogues. Il n'est pas de beauté littéraire ou artistique qui ne soit en partie (car en partie aussi, elle est ou prétend être modèle à son tour) composée d'imitations d'œuvres et de procédés magistraux. Il n'est pas de gloire qui ne soit faite de manifestations rituelles calquées sur un type ancestral ou importé, applaudissements, bouquets offerts, sonnets en Italie, chansons ailleurs, etc., etd'oti résulte une illustration d'un certain genre qui rentre dans un type déjà connu. Partout s'impose, comme condition seule indispensable de la reproduction^ de ce que les économistes appellent la production, l'existence et la connaissance de modèles, qui partout sont fournis par des inventions, par des initiatives individuelles. Le groupe des inventions connues dans un pays constitue son véritable capital, capital qui s'accroît de deux manières bien distinctes : par le grossissement de ce groupe, ou par la diffusion de la connaissance qu'on en a.
Que dirons-nous de la division du travail^ autre notion aisée à exporter hors de l'économie politique, si ce n'est que les économistes lui ont souvent prêté les précieux avantages qui reviennent, en réalité, à l'harmonie des travaux ? La division des richesses^ leur différenciation toujours croissante au cours de la civilisation, et correspondant à celle des besoins, à la complication de notre psychologie raffinée, a par elle-même une tout autre portée que la division des travaux destinés à les reproduire. De même, la division des pouvoirs, leur complexité croissante, a une signification tout autrement importante que la division ou même la coalition des efforts en vue d'arriver au pouvoir. Il y a aussi
une division des gloires, une multiplicité et une différence toujours grandissantes des célébrités et des notoriétés, et elle mérite beaucoup plus d'être signalée à l'attention que la division des efforts pour parvenir à se faire connaître. C'est en se spécialisant dans un travail unique, bien plus que par la diversité des travaux, qu'on arrive à s'illustrer. Non pas que cette diversité soit sans importance, mais, pour atteindre à la gloire, à la popularité, au pouvoir, au savoir, à la perfection esthétique, aussi bien qu'à la fortune, ce qui importe avant tout, c'est l'harmonie des travaux, la convergence des efforts. Il est vrai que Tharmonie des travaux suppose leur division, mais elle est loin de lui être proportionnelle, et elle peut s'accroître sans que celle-ci augmente ou même pendant qu'elle diminue. Il se pourrait fort bien qu'une meilleure « organisation du travail » dans l'avenir fût liée à une moindre division du travail, ce qui ne serait pas un mal ; mais, si par hasard elle s'accompagnait aussi d'une moindre différenciation des richesses, ce serait autrement fâcheux.
C'e^i pdLvVassociaiion consciente ou inconsciente, rassemblée ou dispersée des travailleurs que s'opère la solidarité des travaux. Est-il nécessaire d'insister pour montrer que l'idée d'association n'est pas du domaine exclusif des économistes ? C'est évident.
Une société ne poursuit pas seulement à chaque époque la plus grande somme possible de richesses, de connaissances, de gloires, de puissances, de beautés ; elle poursuit Bucore la plus grande somme possible des richesses, des connaissances, etc. , jugées les meilleures possibles à l'époque dont il s'agit. Le problème du maximum^ déjà si ardu, se complique d'un problème à!optimum qui, à première vue, semble insoluble, mais qui, chose étrange, est le plus facilement résolu. Il y a, en tout temps et en tout pays, une iiiérarchie de gloires diverses unanimement acceptée, et où une société se reflète aussi bien que dans sa hiérarchie de
LA VALEUR ET LES SCIENCES SOCrALES 80
crimes, non moins admise par tous. Et ceci s'applique pareillement à sa hiérarchie de pouvoirs ou de savoirs. Le crime majeur est tantôt le blasphème, tantôt la lèse-majesté, ou le vol, ou l'homicide; la gloire majeure était hier militaire, avant-hier religieuse, la canonisation ; elle a été, sous la Restauration, poétique; aujourd'hui elle serait plutôt celle du comédien que du dramaturge, celle du critique littéraire — extraordinairement en vogue de nos jours — que du poète ou du romancier môme. A d'autres époques, en Italie, l'homme le plus glorieux a été un grand peintre, un grand sculpteur, un grand architecte. Dans l'Allemagne actuelle, la gloire musicale l'a emporté de beaucoup sur les autres gloires artistiques. Il y aurait à subdiviser : par exemple^ chaque période et chaque nation du moyen âge chrétien se peignent dans la nature de ses saints ; là oti fleurissent les saint Jérôme et les saint Augustin, les saint François d'Assise ne sauraient germer ni les Catherine de Sienne * . Pareillement, toute société a sa hiérarchie de richesses, non moins significative ou symptomatique, et dont la comparaison avec les hiérarchies voisines pourrait être fort utile à l'économiste. 11 n'est pas indifférent que la richesse majeure soit en troupeaux, ou en sacs de blé, Ou en capitaux, ou que les capitaux les plus recherchés consistent en créances nominatives sur des particuliers ou en rentes d'États au porteur ^ N'y a-t-il pas quelque chose d'irréversible dans cette série, qui va, non seulement du concret à Tabsirait, du particulier au général, mais surtout du personnel à rimpersonnel, de rapports intimes avec un groupe étroit de personnes, parents et serviteurs, pendant l'ère
(4) Qu'on lise a ce sujet la Psychologie des saints, de M. Henri Joly.
(2) Comment peut-il se faire que des choses hétérogènes, sans commune mesure apparente, soient classées, soient jugées supérieures ou inférieures les unes aux autres ? Cela n'est possible que parce qu'elles sont l'objet de désirs ou de croyances plus ou moins intenses, plus ou moins généralisés. Si donc l'on refuse d'admettre le caractère quantitatif de ces deux forces psychologiques et sociales à la fois, le classement dont il s'agit devient inexplicable, je ne dis pas simplement injustifiable.
pastorale, puis agricole, à des rapports anonymes avec d'innombrables et invisibles inconnus? Et n'y a-t-il rien d'analogue dans les séries voisines ? Le pouvoir et le droit le plus fort, le type idéal du pouvoir et du droit, a commencé par être celui du patriarche sur sa famille, du suzerain sur ses vassaux, lien tout personnel d'homme à homme, formé par l'hérédité du sang ou le serment héréditaire ; il a fini par être le pouvoir, le droit du fonctionnaire sur le public. Le devoir le plus fort, le plus sacré, a commencé par être familial ; il a fini par être patriotique ou humanitaire. La gloire la plus enivrante a commencé par être l'admiration fanatique, passionnée, dévouée, d'un petit groupe de partisans, de thuriféraires serrés dans une chapelle étroite, elle a fini par être l'acclamation relativement froide, et sans dévouement vrai, d'un public dispersé et immense, qui ne connaît pas personnellement son héros*. La vérité la plus crue et la plus vivante, la vérité par excellence, a commencé par être le credo d'une petite secte, vérité toute personnelle acceptée sur la foi d 'autrui ; elle a fini par être la vérité impersonnelle des lois scientifiques. En toutes ces transformations, en tous ces courants multiformes d'une société à Tautre, mais pareillement impossibles à remonter sur leur pente commune, se constate la tendance irrésistible à Télargissement du champ social, orientation générale de l'histoire.
Quant à la multiformité de ces évolutions, indépendamment de leur même sens, elle tient aux caprices de Topinion, qui dirige tantôt ici, tantôt là, le rayon de son regard visuel, sous l'influence de ses directeurs et des circonstances. Par exemple, de la disposition à admirer ou à respecter telle ou telle chose, ou à admirer en général plus qu'à respecter, naissent les célébrités en tel ou tel genre. Nos nations con-
(1) Bien entendu, cette irradiation froide de la renommée d*un homme n'est possible, à Torigine du moins, que par l'existence d'un foyer chaud, d'une coterie enthousiaste.
temporaines ont de grands talents ou même de grands génies, parce qu'elles ont gardé le sentiment de l'admiration ; elles n'ont plus guère de grands caractères, ou semblent n'en plus avoir, parce qu'elles ont perdu le sentiment du respect. Les grands respects font les grandes vertus renommées , comme les grandes indignations font les grands crimes, comme les grandes convictions font les grandes vérités. J'ajoute : comme les grandes confiances nationales font les grands hommes d'État. Une presse systématiquement diffamatoire tarit leurs sourcecs. — On voit par là ce qu'il y a d'accidentel dans la gloire. A génie naturel égal, un homme rencontrera ou ne rencontrera pas d'idées géniales, suivant que les éléments de cette idée lui seront ou ne lui seront pas apportés par les courants croisés de l'imitation. Et, à égale génialité d'idées découvertes, elles le rendront illustre ou obscur suivant qu'elles rencontreront ou non un public soucieux d'elles et disposé à les accueillir.
Nous venons de passer en revue quelques-unes des principales notions dont l'économie politique fait usage ; nous avons vu que les plus importantes, celles de valeur, de travail, d'association, ne lui appartiennent pas en propre et
gagnent encore en importance à être généralisées ; que d'autres, celles de propriétés, d'échange, de division du travail, se transforment en se transplantant et ne sont pas généralisables sans remaniement. Il en est une dont nous n'avons rien dit encore, et dont nous dirons simplement qu'elle n'a guère d'emploi possible en dehors du domaine économique ; elle est donc, à notre point de vue actuel, la moins importante de toutes, quoique les économistes l'inscrivent en tête de l'une des trois ou quatre grandes divisions de leur science : la consommation. On consomme des
richesses, c'est-à-dire que pour les employer on doit les détruire plus ou moins vite ou lentement; et peut-être peut-on dire aussi que Ton consomme un pouvoir en l'exerçant, ou en en abusant ; maïs consomme-t-on sa gloire, son crédit même ? Consomme-t-on ses croyances en y pensant et les chefs-d'œuvre qu'on admire en les regardant*? En revanche, il est deux idées dont ils font un usage beaucoup trop restreint, celles d'alliance et de luttes, à' adaptation et d'opposition, et quisont susceptibles au plus haut degré d'être
(1) Les richesses tendent à être consommées, mais les gloires ne tendent pas à être détruites. Leur destruction est un accident fréquent, presque universel, mais qui est toujours étranger à leur nature propre. Chacune d'elles, considérée à part des autres, tend à croître indéfiniment jusqu'aux limites de sa société, mais non à rétrograder ensuite. Sa rétrogradation ne peut être que l'effet de sa rencontre accidentelle avec d'autres renommées incompatibles avec elle, ou bien de la mort naturelle des admirateurs, quand ils ne sont pas remplacés. C'est la mort, phénomène biologique et non sociologique, qui met le plus sûrement fin aux renommées que des causes sociales ont produites, ou qui donne lieu à leur affaiblissement, à leur refroidissement graduel. A chaque vieux grognard qui mourait, après 1845, la gloire de Napoléon, en ce qu'elle avait de vivant et de contagieux, de brûlant et de rayonnant, était diminuée, comme l'est une illumination par l'extinction d'une bougie. 11 est vrai qu'à cette gloire vivante, de première formation, succède, pour les génies privilégiés, une gloire plus froide, fantomatique et crépusculaire, qui peut même aller en s'étendant toujours mais n'en est pas moins à la précédente ce que la vie d'Achille aux champs Elysées était à son existence sous les murs de Troie. — Quand un homme sympathique et bon vient à mourir, il reste de lui quelque chose de vivant encore et qui peut être comparé hardiment à la gloire du plus grand capitaine : le souvenir tendre, affectueux ou reconnaissant, qu'il a laissé au cœur de ceux qui, l'ayant vu et apprécié, le revoient encore, l'entendent parler et reconnaissent pour ainsi dire le son de sa voix. Mais, malheureusement, quand ceux-là meurent à leur tour, ils ne sont pas remplacés ; aussi peut-on dire que, à chacun d'eux qui meurt, le mort aimé perd un peu de sa vie survivante, s'achemine vers sa seconde mort bien plus navrante peut-être que l'autre, car elle n'est remarquée ni pleurée de personne. Toutes les fois que nous apprenons la mort de quelqu'un, si indifférent qu'il nous puisse être, qui a connu le parent ou l'ami dont nous portons le deuil, nous devrions nous attrister profondément, si nous avions le cœur moins léger.
Pour revenir à cette distinction des deux gloires, l'une chaude et vivante, l'autre spectrale et glacée, remarquons qu'elle est susceptible d'autres applications. Est-ce qu'il n'y aurait pas à distinguer aussi entre le pouvoir vivant et le pouvoir survivant, entre la noblesse vivante et la noblesse survivante, « ombre d'elle-même », et même entre la vérité vivante et la vérité pâle, exsangue, froidement répétée de bouche ? — La gloire vivante consiste bien plus en conversations qu'en écrits; la gloire survivante, en écrits qu'en conversations; elle finit par ne plus consister qu'en signes commémoratifs, une statue, une plaque de marbre, une inscription sur un rocher. ..
généralisées. Ils ne s'occupent de l'opposition qu'à propos de la concurrence des productions ou des consommations, négligeant l'opposition cachée et continuelle des produits qui joue un rôle économique capital, et ils n'ont nul égard non plus aux alliances invisibles des produits, à leurs adaptations fécondes.
Mais, pour bien comprendre ce point, prenons un exemple concret qui nous permettra en môme temps d'examiner, à la lueur de nos comparaisons, certaines « lois » des économistes. Nous emprunterons cet exemple au livre. — On a pu dire de la monnaie qu'elle est une marchandise comme une autre, et c'esl déjà une grande erreur^ Mais, si l'on disait que les livres sont des marchandises comme d'autres, ce serait une erreur encore bien plus profonde. Ranger les livres parmi les richesses, c'est confondre ce qui a trait à l'intelligence avec ce qui a trait au besoin ou à la volonté. La valeur d'un livre est une expression ambiguë, car chacun de ses exemplaires, en tant qu'il est tangible, appropriable, échangeable, consommable, a une valeur vénale qui exprime son degré de dési'rabilité, mais, en lui-même, en tant qu'intelligible, inappropriable, inéchangeable, inconsommable essentiellement, ce qui ne veut pas dire indestructible, il a une valeur scientifique, qui exprime son degré de crédibilité^ sans compter sa valeur littéraire, qui veut dire son degré de séduction expressive K Mais, soit considéré comme produit, soit considéré comme enseignement, un livre est susceptible de s'allier à d'autres livres ou de les combattre. Il n'est pas de livre, considéré comme ensei-
(1) nn*y a pas que les livres, nous le savons, qui comportent une valeur autre que leur valeur d'échange : d'objets fabriqués quelconques on peut dire aussi qu'ils ont, outre leur valeur vénale, leur valeur morale ou esthétique, et aussi leur valeur documentaire (qui rentre dans la valeur scientifique). Cette valeur documentaire est destinée à survivre à toutes les autres. Elle se dégage avec netteté et se renforce quand, dans un tombeau antique, on découvre un vase, une épée, un ustensile quelconque qui ne vaut plus rien pour l'usage auquel il était primitivement destiné mais dont l'intérêt comme document est inïmense.
gnement, qui ne soit fait avec d'autres livres dont il donne souvent la bibliographie, et parmi lesquels il en est dont on peut dire qu'il est fait pour eux, car il les confirme et les complète. Et il n'est pas de livre non plus qui ne soit fait contre d'autres livres. De même il n'est pas de produit qui ne soit fait soit avec et powr, soit contre d'autres produits. Les produits se combattent quand, par des procédés différents, ils poursuivent la satisfaction du même besoin, chacun d'eux prétendant être le meilleur et niant la prétention analogue des autres : par exemple, l'éclairage au gaz ou à l'électricité, les tissus de toile ou de coton, la faïence ou la porcelaine, etc. Ils s'allient, ils s'adaptent, quand ils se complètent au point de vue de la satisfaction d'un même besoin ou répondent à des besoins connexes : verres et assiettes, chemises et faux-cols, habit et cravate blanche, etc. En un autre sens, un produit s'allie à tous les produits antérieurs qu'il utilise. Dans l'automobile s'allient la roue,' la machine à pétrole, le caoutchouc pneumatique, etc. Il n'est pas de produit qui ne soit ou ne puisse devenir auxiliaire d'un autre, outil de cet autre. La -distinction de l'outil et du produit n'a donc qu'une vérité relative ou superficielle.
Il faut distinguer, pour les marchandises comme pour les livres, deux manières de se combattre : leur concurrence et leur contradiction. Leur concurrence, c'est-à-dire leur émulation à la poursuite de la meilleure solution d'un môme problème, de la satisfaction d'un même besoin, est excellente et louable, même accompagnée d'une contradiction indirecte et implicite, celle de leurs prétentions contraires; mais leur choc direct, leur contradiction violente, sous la forme de polémiques littéraires ou de guerres commerciales, est détestable.
Si nous cherchions les conditions générales de la production des livres, comme les économistes ont cherché celles de la production des marchandises, nous verrions que la distinction célèbre des trois facteurs, Terre, Capital et Travail,
peut è. la rigueur s'appliquer ici mais avec de grandes et instructives transformations, notamment en ce qui concerne le capital qui devrait être conçu comme le legs, sans cesse
grossi, des bonnes idées du passé, des découvertes et inventions successives. — Mais, s'il est des « lois » de la production (ou reproduction) des marchandises et des livres, pourquoi n'y en aurait-il pas aussi de leur destruction? Et pourquoi n'esl-il question de celle-ci, en économie politique, qu'implicitement et à propos de la consommation, chapitre sur lequel on s'étend trop ? Cependant ce ne sont pas seulement les produits consommés qui sont détruits. Sans avoir même servi, combien de mobiliers ont été remplacés et anéantis par d'autres mobiliers, combien de bibliothèques par d'autres bibliothèques ! Que de fois Thumanité a renouvelé son outillage avant qu'il ne fût usé, ses provisions en tout genre encore intactes, comme elle a renouvelé ses sciences et ses arts, ses laboratoires et ses musées ! Car ces choses-là ne sont pas, le plus souvent, mortes de leur belle mort, les unes ont tué les autres. Et ces duels incessants, ces duels logiques ou téléologiques des livres et des marchandises, des statues et des meubles, demanderaient à être étudiés de près, non moins que leurs unions fécondes.
Comment se fait un livre? Ce n'est pas moins intéressant que de savoir comment se fabrique une épingle ou un bouton. Dans un cas comme dans l'autre, il y aurait à distinguer ce qui revient à l'association des travaux (lisez la division du travail) et à la concurrence des travailleurs. Il faudrait distinguer aussi diverses sortes d'association qui concourent à la produire, concentrées ou dispersées, plus ou moins intimes, plus ou moins vastes, et, en somme, de plus en plus vastes — et de plus en plus conscientes, malgré leur étendue croissante — à mesure que le grand filet des relations humaines se déploie sur le monde social élargi. Un livre se fait maintenant avec l'aide de collaborateurs , bien plus nombreux, bien plus dispersés et lointains, et en
même temps bien plus connus ou moins inconnus, qu autrefois. Il en est de même d'un article industriel. — D'ailleurs ces collaborateurs sont bien rarement co-auteurs. La règle, en fait de livres, c'est la production individuelle^ tandis que leur propriété est essentiellement collective ; car la « propriété littéraire » n'a de sens individuel que si les ouvrages sont considérés comme marchandises, et ridée du livre n'appartient à Fauteur exclusivement qu'avant
d'être publiée, c'est-à-dire quand elle est encore étrangère au monde social. Inversement, la production des marchandises devient de plus en plus collective et leur propriété reste individuelle et le sera toujours, alors môme que la terre et les capitaux seraient . « nationalisés ». — Il n'est pas douteux que, en fait de livres, la libre production s'impose comme meilleur moyen de produire. Une organisation du travail scientifique qui réglementerait législativement la recherche expérimentale ou la méditation phi^ losophique donnerait de lamentables résultats. — En fait de production livresque aussi bien qu'industrielle, il y a des trises. En quoi consistent-elles? Dans les crises de la librairie, ne confondons pas ce qui est de nature économique et ce qui est de nature littéraire. Une crise, en théorie, peut provenir aussi bien d'un déficit que d'un excès de fabrication. Mais, en fait, on ne donne ce nom de nos jours, qu'aux phénomènes économiques causés par l'encombrement du marché. En est-il de même des crises littéraires ? Est-ce que ce qui est vivement ressenti et remarqué par le public, ce n'est pas la disette des livres et d'informations quelconques pour répondre à sa vive curiosité ou à son goût du moment, encore plus que leur surabondance ? Et n'est-ce pas pourtant en fait de livres surtout, bien plus qu'en fait de marchandises, que la crainte de la surproduction est légitime et justifiée?
La demande d'un livre, et aussi bien d'un produit, n'est qu'une des conditions de sa venue au jour. Elle ne suffit
pas. Le besoin public a beau réclamer, à certaines époques, une plus grande abondance de monnaie d'or, tant que de nouvelles mines d'or ne sont pas découvertes, la monétisation de ce métal n'augmente pas. Pendant les ravages du phylloxéra, le vin était demandé instamment, et cette demande contribuait certainement à faire cultiver la vigne tant qu'on pouvait, mais, aussi longtemps que le remède au fléau n'a pas été trouvé^ il a été impossible d'étancher la soif générale. De même, le goût public a beau appeler à grands cris un grand poète dramatique, ou la curiosité publique un grand rénovateur des études historiques, de telle ou telle science, il faut attendre l'apparition d'un talent naturel servi par les circonstances, sorte de mine naturelle à découvrir et à exploiter pour les besoins intellectuels.
La production des livres, comme celle des produits, a des phases dont la série est irréversible. Si nous n'y distinguons rien qui ressemble à la succession des phases chasseresse, pastorale, agricole, industrielle, nous y remarquons sans peine une phase initiale que Le [Play n'a pas eu le tort de signaler, celle de la cueillette. Il y a eu, certainement, un âge de la cueillette aisée et facile des idées nées d'ellesmêmes, à Tusage des premiers moralistes, des premiers poètes chanteurs, des premiers conteurs... Et, en fait de livres, comme en fait de produits, la fabrication à la main a précédé la machino facture ^ l'imprimerie, substitution qui n'a pas eu de moins graves conséquences ici que là.
La loi des débouchés, de J.-B. Say, suivant laquelle les produits trouvent d'autant plus facilement à s'écouler qu'ils sont plus abondants et plus variés, ne s'applique-t-elle pas beaucoup mieux aux livres, aux connaissances, qu'aux produits? Ou, pour préciser davantage, ne s'applique-t-elle pas beaucoup mieux aux succès littéraires des livres qu'à leurs succès de librairie, ce qui fait deux ? Cette formule cesse d'être vraie au cas oîi une marchandise qui s'offre rencontre sur le marché beaucoup d'autres marchandises de même
espèce ou répondant au même besoin : une lampe à pétrole ne se vendra pas d'autant plus facilement dans une localité qu'il y aura déjà dans les magasins plus de lampes à pétrole ou môme de lampes électriques ou autres. Au contraire, un nouveau livre a d'autant plus de chances d'être lu et d'intéresser dans une région du public qu'il y a déjà plus de livres traitant des mêmes sujets, répondant aux mêmes problèmes. A l'inverse, une marchandise trouve dans un pays un débit d'autant plus facile qu'il y a déjà plus de marchandises hétérogènes, répondant à d'autres besoins, tandis qu'un livre d'histoire, par exemple, n'aura pas un succès d'autant plus probable dans un pays qu'il y rencontrera plus de livres de sciences naturelles ou mathématiques, ou de théologie. Toute société cultivée présente, intellectuellement, un certain courant général d'opinion et de goût qui lui fait dévorer aujourd'hui telle ou telle espèce de publications et dédaigner toutes les autres, qu'il dévorera demain. Cepen-^ dant, à mesure que le lien de solidarité intime qui unit toutes les sciences et même les rattache aux diverses branches de l'art, apparaît mieux, ce que je viens de dire est moins applicable, et, dans un milieu très cultivé, un livre est d'autant plus sûr d'intéresser que la production livresque, en n'importe quel genre, est plus abondante. Un homme d'une curiosité encyclopédique, et le nombre s'en accrott peu à peu, est d'autant plus avide de nouvelles lectures qu'il en a fait de plus étendues sur de tout autres sujets.
Cette exception ou cette élite mise à part, demandonsnous à quoi tient l'inversion signalée plus haut. Dans la mesure oîi elle est exacte, elle tient à ce qu'un homme instruit, et aussi bien un public instruit, peut s'absorber dans un seul problème qui lui fait longtemps oublier tous les autres, ou se passionner pour un genre littéraire à l'exclusion de tous les autres, tandis que jamais homme, à moins d'être un monomane à enfermer, ne s'est préoccupé passionnément d'iîn seul besoin, celui de boire ou de se vêtir.
au point d'oublier tous les autres. Le bien-être, poursuivi par l'activité économique, consiste en un chœur et non un solo de besoins, organiques ou artificiels, harmonieusement satisfaits et solidaires les uns des autres, le confort du logement faisant désirer d'autant plus le confort du vêtement et de l'alimentation, et ceux-ci faisant souhaiter l'agrément des voyages, etc. Pourtant il n'est pas douteux que les passions intellectuelles, les problèmes théoriques ou esthétiques, s'enchaînent et s'engendrent comme les besoins du corps. Aussi, quand l'un des grands problèmes de l'esprit, quand l'une des grandes curiosités ou avidités intellectuelles se développe dans un public, on peut être sûr qu'à côté il y a d'autres publics nourrissant les curiosités et les avidités complémentaires. Mais c'est bien rarement dans le môme public qu'elles coexistent toutes, tandis que c'est sur le môme marché en général, que coexistent les besoins multiples et solidaires auxquels l'industrie répond.
Au surplus, l'inversion signalée ne saurait ôtre que passagère, de même que l'application de la loi de Say. En effet, oîi tend la production des livres ? Elle tend, ou elle court sans le savoir, à reconstituer, sous des formes nouvelles, le bel équilibre mental — toujours temporaire — que le système catholique avait établi au moyen âge dans la chrétienté, ou le polythéisme homérique dans la Grèce antique. Quand la science moderne sera arrivée à son terme, je veux dire à sa période de fixation définitive des principes et des méthodes, il y aura, dans tous les esprits, une môme hiérarchie des connaissances, un enchaînement de problèmes systématisés auxquels il aura été répondu par un certain nombre de livres capitaux, et répondu si parfaitement que la plupart des livres nouveaux, s'ils ne sont pas leur réédition avec variantes, seront refoulés par cette suprématie reconnue des anciens. Les livres dissidents seront mis à l'index social. On ne lira plus que les livres orthodoxes, conformes aux principes et les prolongeant, et; à vrai dire,
ceux-là seulement seront, pour un temps plus ou moins long, instructifs et beaux.
Pareillement, où tend, où court inconsciemment la production économique ? A la constitution, à la reconstitution d'une morale, sans qu'il y paraisse : je veux dire à rétablissement d'une hiérarchie des besoins réputée par tous juste et normale. Et tout produit nouveau qui sera de nature à ébranler cette hiérarchie en stimulant avec excès certains besoins au détriment de tels autres, sera éliminé. Et les produits jugés conformes à la téléologie régnante — car la morale n'est que cela — seront seuls achetés. Il ne sera donc plus vrai de dire alors, — comme il ne l'eût pas été non plus au xiii* siècle — que l'écoulement d'un produit quelconque sera facilité par la présence, sur le marché, de produits plus abondants et plus variés. Quand le produit excommunié s'offrira, il aura beau rencontrer la plus grande abondance et la plus grande variété de produits autorisés par les mœurs, il ne se vendra pas. Au fond, ce n'est pas tant la variété que la solidarité et l'harmonie des produits qui doit importer ici, aux yeux du sociologue. Je ne dis pas peut-être aux yeux de l'artiste, ni même du philosophe, qui voit dans la libre diversité la source et la fin, pour ainsi dire divine, des choses, Talpha et Toméga de l'univers.