CHAPITRE IV
L'insuffisance manifeste des principes de Téconomie politique classique a fait sentir depuis longtemps la nécessité de les élargir. A cela ont travaillé en sens différents ou divergents l'école historique d'une part, les écoles socialistes de l'autre. Mais, dans les discussions confuses qui se sont engagées ici et là entre novateurs et conservateurs, il y a eu beaucoup de malentendus. La plupart des coups n'ont pas porté, ou n'ont pas atteint au cœur l'adversaire, qui tout en se défendant mal, a cependant résisté. L'école historique aurait eu raison si elle s'était bornée à dire que les lois économiques véritables, découvertes ou à découvrir, doivent s'appliquer différemment aux diverses phases de la vie pastorale, agricole, industrielle d'une société, ou, dans un autre sens, aux périodes successives de son économie domestique, urbaine, nationale, internationale, comme les lois physiques reçoivent des applications différentes aux corps vivants à mesure qu'ils se transforment. Mais, au lieu de présenter ainsi les résultats de ses savantes recherches comme propres à déployer le riche contenu, jusque-là replié et caché, de l'économie politique véritable, elle a eu l'air de nier au fond l'existence et la possibilité même de celle-ci en attribuant un caractère essentiellement relatif et passager à toutes les prétendues lois qu'elle pourrait jamais formuler. De cela les économistes se sont plaints, et non sans cause : ils ont signalé la contradiction qu'il y a à vouloir réformer
réconoiïiie politique en la détruisant de fond en comble et la déclarant à jamais impossible.
Quant aux socialistes, ils n'ont pas contesté le caractère général et permanent des lois économiques, de quelquesunes du moins dont ils se sont emparés, pour combattre l'optimisme économique par ses propres armes. J'ajoute que leur point de vue les a conduits souvent à serrer de plus en plus près les réalités psychologiques méconnues ou négligées par l'économie classique, et à la frapper parfois aux points vraiment vulnérables. Mais, en somme, c'est plutôt sur le domaine de ïart que sur celui de la science que les socialistes combattent les économistes. Quand ils ont fait de la psychologie, c'est sans le vouloir, comme les économistes eux-mêmes ; aussi en ont-ils fait souvent d'assez mauvaise, les uns et les autres. Et c'est en philanthropes, non en psychologues, que les premiers ont fait la leçon aux seconds, avec la sévérité que l'on sait.
D'autres écrivains ont cru remédier assez à l'insuffisance, bien sentie, de l'économie politique, en montrant ses rapports avec la morale ou avec le droit, et leurs travaux les ont conduits à se montrer souvent bien plus psychologues que leurs prédécesseurs. Toutefois c'est surtout à l'art et à la pratique économique qu'ils ont égard.
Mais nous, c'est sur le terrain de la science, en ce qu'elle a de plus tranquille et de plus désintéressé, que nous avons à nous placer. A notre avis, — ■ disons-le franchement tout d'abord, avec tout le respect dû à des maîtres de si haut mérite, — l'erreur des premiers architectes de l'économie politique et de leurs successeurs a été de se persuader que, pour constituer en corps de science leurs spéculations, le seul moyen, mais le moyen sûr, était de s'attacher au côté matériel et extérieur des choses, séparé autant que possible de leur côté intime et spirituel, ou, quand c'était impossible, de s'attacher au côté abstrait, et non concret, des choses. Par exemple, il fallait s'occuper des produits plutôt que des
producteurs et des consommateurs; et, dans le producteur ou dans le consommateur — car enfin on ne pouvait éviter d'en parler — il fallait considérer une dépense de force motrice (travail) ou un réapprovisionnement de force, et non des sen* satîons, des émotions, des idées, des volontés. Être aussi objectif et aussi abstrait qu'on le pouvait : c'était là la méthode... L'idéal était de dissimuler si bien sous des abstractions, telles que crédit, service, travail, les sensations et les sentiments cachés là-dessous, que personne ne les y aperçût, et de traiter ces abstractions comme des objets, des objets réels et matériels, analogues aux objets traités par le chimiste et le phy-r sicien, et, comme eux, tombant sous la loi du nombre et de la mesure. Aussi le chapitre de la monnaie et des finances, où ce double idéal semble se réaliser, où tout semble nombrable et mesurable comme en physique et en chimie, at-il été de tout temps le carreau de prédilection du jardin des économistes. II n'en est pas moins vrai que la valeur, dont la monnaie n'est que le signe, n'est rien, absolument rien, si ce n'est une combinaison de choses toutes subjectives, de croyances et de désirs, d'idées et de volontés, et que les hausses et les baisses des valeurs de Bourse, à la différence des oscillations du baromètre, ne sauraient s'expliquer le moins du monde sans la considération de leurs causes psychologiques, accès d'espérance ou de découragement du public, propagation d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle à sensation dans l'esprit des spéculateurs.
Ce n'est point que les économistes aient tout à fait méconnu cet aspect subjectif de leur sujet; et même, dans ces dernières années, certaines écoles étrangères ont paru le mettre quelque peu en lumière, mais toujours incomplètement à mon gré; toujours on l'a regardé comme le verso et non comme le recto de la science économique. Ses maîtres ont cru à tort, je le répète, que la préoccupation dominante, sinon exclusive, du côté extérieur pouvait seule ériger leurs observations à la dignité d'un corps de science. Même quand
ils ont dû envisager directement le côté psychologique des phénomènes étudiés par eux, les mobiles du travailleur et les besoins du consommateur, par exemple, ils ont conçu un cœur humain tellement simplifié, tellement schématique pour ainsi dire, une âme humaine si mutilée, que ce minimum de psychologie indispensable avait Tair d'un simple postulat destiné à soutenir le déroulement géométrique de leurs déductions.
Mon intention est de montrer au contraire, que, si Ton veut atteindre en économie politique à des lois véritables, et, par conséquent, vraiment scientifiques, il faut retourner pour ainsi parler, le vêtement toujours utile mais un peu usé des vieilles écoles, faire du verso le recto, mettre en relief ce qu'elles cachent et demander à la chose signifiée Texplication du signe, à Tesprit humain l'explication du matériel social.
La nature éminemment psychologique des sciences sociales, dont l'économie politique n'est qu'une branche, aurait donné lieu à moins de contestations si Ton avait distingué deux psychologies que Ton a l'habitude de confondre en une seule. Si par ce mot on entend l'étude de ce qui se passe dans le cerveau, tel que la conscience du moi nous le révèle, quand le moi est impressionné par les objets du dehors, ou parles images de ces impressions, il convient de remarquer que les objets du moi peuvent être ou bien des choses naturelles, insondables à fond en leur for intérieur hermétiquement clos, ou bien d'autres moi, d'autres esprits où le moi se reflète en s' extériorisant et apprend à se mieux connaître lui-même en découvrant autrui. Ces derniers objets du moi, qui sont en même temps des sujets comme lui, donnent lieu à un rapport entre eux et lui tout à fait exceptionnel, qui tranche nettement, en haut-relief, parmi les
rapports habituels du moi avec les êtres de la nature, minéraux, plantes, et même animaux inférieurs. D abord, ce sont là des objets dont le moi ne peut révoquer en doute la réalité, sans infirmer la sienne propre : ils sont Técueil du septicisme d'école. En second lieu, ils sont les seuls objets qui soient saisis par leur dedans, puisque la nature intime est celle-là même dont le sujet qui les regarde a conscience. Mais, quand le moi regarde des minéraux ou des astres, des substances matérielles quelconques, organiques ou inorganiques, les forces qui ont produit ces formes ne peuvent êtres devinées que par hypothèse, et leur signe extérieur est seul perçu.
On comprend donc très bien que, lorsqu'il s agit d'étudier les rapports du moi avec les êtres naturels et de fonder les sciences physiques, y compris même la biologie, le mol s'évertue, en bonne méthode, à s'oublier lui-même le plus possible, à mettre le moins possible de lui-même et des impressions personnelles qu'il reçoit du dehors dans les notions qu'il se fait de la matière, de la force et de la vie, à résoudre, s'il se peut, la nature tout entière en termes d'étendue et de points en mouvement, en notions géométriques et mécaniques, dont ïorigine^ toute psychologique aussi, ne se décèle qu'à des yeux d'analystes très exercés et n'implique d'ailleurs en rien leur nature psychologique. Mais est-ce une raison pour que, lorsque le moment est venu d'étudier les rapports réciproques des moi, c'est-à-dire de fonder les sciences sociales, le moi continue à s'eflbrcer de se fuir lui-même, et prenne pour modèle de ses nouvelles sciences les sciences de la nature ? Par le plus exceptionnel privilège, il se trouve, dans le monde social, voir clair dans le fond même des êtres dont il étudie les relations, tenir en main les ressorts cachés des acteurs, et il se priverait bénévolement de cet avantage, pour se modeler sur le physicien ou le naturaliste qui, ne le possédant pas, sont bien forcés de s'en passer et d'y suppléer comme ils peuvent !
Oa pourrait donner le nom de psychologie inter-cérébrale, ou d'inter-psychologie (barbarisme commode) àTélude des phénomènes du moi impressionné par un autre moi, sentant un être sensible, voulant un être volontaire, percevant un être intelligent, sympathisant en somme avec son objet. On réserverait le nom de psychologie individuelle à l'étude du moi isolé, impressionné par des objets tout autres que ses semblables. — Or, si, en psychologie individuelle, la méthode qu'on a appelée introspective^ celle qui consiste à s'écouter senth\ à se regarder penser, à se replier sur soi-même et enregistrer ses faits intérieurs, a donné lieu à beaucoup de reproches, souvent fondés, il me semble que ces objections sont sans portée contre l'emploi de cette même méthode en inter-psychologie. L'introspection, quand il s'agit d'observer des phénomènes inter-psychologiques, c'est-à-dire sociaux, est une méthode d'observation subjective et objective en même temps. Et c'est même ici la seule méthode qui atteigne sûrement son objet. Car cet objet, en matière sociale, est toujours, en somme, quelque chose de mental qui se passe dans la conscience ou la subconscience de nos semblables. Et où pouvons-nous mieux étudier cet objet que dans son miroir qui est en nous-mêmes ?
Ce n'est pas seulement de l'inter-psychologie, c'est aussi de la psychologie individuelle que relève l'économie politique. On en peut dire autant de toutes les autres sciences sociales. En linguistique, par exemple, beaucoup de choses s'expliquent par l'impression directe des phénomènes naturels sur l'esprit de l'homme : de là les onomatopées, les harmonies imitatives, etc., c'est là la source. Mais bien plus de choses encore ne sont explicables que par l'action unilatérale ou réciproque des esprits en contact, qui se sont emprunté les mêmes sons pour exprimer les mêmes idéeg, et se sont sciemment ou à leur insu imités entre eux au lieu d'imiter les bruits de la nature . En mythologie comparée , l'espoir ou la peur, l'enthousiasme ou l'abattement de l'homme isolé
en présence des grands spectacles de la nature, surtout des animaux et des plantes, jouent un grand rôle, moins grand cependant que l'action exercée sur les foules contagieusement hallucinées par quelque puissant séducteur d'âmes, thaumaturge, ascète^ saint, prophète. En esthétique, si Ton veut comprendre la naissance d'un poème, d'un monument, d'une statue, d'un tableau, d'une école de musique, il faut faire une large part aux inspirations du climat, de la flore et de la faune ambiantes, qui ont timbré à leur sceau l'àme de l'artiste; mais, pour exercer une influence vraiment sociale, il est nécessaire que ces suggestions directes de la nature se combinent intimement avec des suggestions tout autrement profondes et continues du milieu humain, de la tradition ancienne ou de l'engouement momentané.
Dans le domaine économique, il en est de même. 11 est impossible d'y expliquer les besoins d'alimentation, de vêtement, d'abri, sans avoir égard, avant tout, à l'action directe des agents extérieurs sur la sensibilité de l'individu ; et il n'est pas moins impossible d'y rendre compte des besoins supérieurs d'art, de luxe, de vérité, de justice, ou d'y définir les notions de crédit et de valeur, sans invoquer les actions et les réactions mutuelles des sensibilités, des intelligences, des volontés humaines on échange perpétuel d'impressions. — Toutefois, il n'y a pas lieu d'étudier à part ces deux sortes d'influences, et, à vrai dire, il n y aurait guère moyen. Car elles s'entre-croisent sans cesse, et c'est seulement en remontant aux premières années de l'enfance ou aux débuts hypothétiques des sociétés qu'on peut atteindre à des phénomènes de psychologie individuelle tout à fait séparés des phénomènes d'inter-psychologie. Ceux-là ne nous apparaissent jamais qu'à travers ceux-ci, verres déformants ou transfigurants» qui exercent une réfraction de plus en plus fotte au fur et à mesure des progrès de la vie sociale. Même les besoins les plus grossiers de l'organisme, tels que boire et manger, ne sont ressentis que moyen-
Tarde. — Psych. écon. I. — 8
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nant des communications traditionnelles ou capricieuses d'esprit à esprit : ainsi le besoin de manger se spécifie en désir de manger ici du pain, ailleurs du riz ou des pommes de terre ; le besoin de boire, en désir de boire ici du vin, ailleurs du cidre ou de la bière ; et c'est seulement en se spécifiant de la sorte que ces besoins, estampillés pour ainsi dire par la société, entrent dans la vie économique.
Cette importance croissante des considérations tirées de Tinter-psychologie suffit à justifier déjà le reproche que je me permets d'adresser aux économistes de n'avoir pas été assez psychologues ou de lavoir été mal. Quand ils l'ont été, ils n'ont fait que de la psychologie individuelle, celle précisément dont le rôle est subordonné et sans cesse amoindri. Ce défaut capital se montre avec évidence dans leur conception de ce qu'on a appelé Y homme économique^ sorte d'être spirituel abstrait, supposé étranger à tout autre sentiment que le mobile de l'intérêt personnel*. C'est oublier que la conscience du moi ne se précise et ne s'accentue, ne se réalise à vrai dire, que par la conscience d'a^/irui, espèce très singulière du genre non-moi. S'il en est ainsi, les progrès de l'égoïsme ne sauraient être, dans Thumanîté, que parallèles aux progrès de l'altruisme, à la condition d'entendre ce mot, d'ailleurs malsonnant, dans le sens le plus large, de préoccupation d'autrui, bienveillante ou malveillante, sympathique ou antipathique, sentimentale toujours. Le lien qui unit l'égoïsme et l'altruisme ainsi entendu est donc indissoluble, et la prétention d'isoler le premier est chimérique.
Cet homo œconomicus, qui poursuivrait exclusivement et méthodiquement son intérêt égoïste, abstraction faite de
(1) « L'économie politique, dit Carey, ayant créé à son usage un être auquel elle a donné le nom d'homme et de la composition duquel elle a exclu tous les éléments constitutifs de l'homme ordinaire qui lui étaient communs avec l'ange, en conservant soigneusement tous ceux qu'il partageait avec les bêtes fauves des forêts, s'est vue forcée, nécessairement, de retrancher de ses définitions de la richesse tout ce qui appartient aux sentiments, aux affections et à l'intelligence. »
tout sentiment, de toute foi, de tout parti pris, n'est pas seulement un être incomplet, il implique contradiction. Quel est Thomme dont l'intérêt le plus cher ne soit pas précisément d'éviter toute lésion faite à sa foi et à son orgueil, à son cœur et à son culte ? Dira-t-on que le progrès de la raison, accompagnement présumé du progrès de la civilisation, se charge de réaliser peu à peu l'abstraction imaginée par les économistes et de dépouiller Thomme concret de tous ses mobiles d'action, hormis le mobile de l'intérêt personnel ? Mais rien ne permet cette supposition et il n'est pas un seul des aspects de la vie sociale où Ton ne voie la passion croître et se déployer en même temps que l'intelligence. Dans le langage, est-ce que le style va se décolorant et se refroidissant? En politique, est-ce que la névrose des partis va s'apaisant? En religion, est-ce que la part des sentiments et de l'imagination se fait moindre ? Dans le domaine de la science même, est-il certain que la part de l'enthousiasme créateur, fécond en belles hypothèses, en théories larges et spécieuses, ait diminué depuis les Grecs ? Ainsi en est-il dans le monde économique, et nulle part, pas même ici, je n'aperçois trace d'une transformation réfrigérante de l'homme dans un sens de moins en moins passionnel et de plus en plus rationnel. Je n'aperçois pas non plus le contraire, mais il me semble que la passion et la raison, d'âge en âge, progressent ensemble.
En concevant Yhomo œconomicus, les économistes ont fait une double abstraction. C'en est une d'abord, et très abusive, d'avoir conçu un homme sans rien d'humain dans le cœur ; et c'en est une autre, ensuite, de s'être représenté cet individu comme détaché de tout groupe, corporation, secte,. parti, patrie, association quelconque. Cette dernière simplification n'est pas moins mutilante que l'autre, d'oîi elle dérive. Jamais, à, aucune époque de l'histoire, un producteur et un consommateur, un vendeur et un acheteur, n'ont été en présence l'un de l'autre, d'abord sans avoir été unis
l'un à Tautre par quelque relation toute sentimentale, voisinage, concitoyenneté, communion religieuse, communauté de civilisation, et, en second lieu, sans avoir été escortés chacun d'un cortège invisible d'associés, d'amis, de coreligionnaires, dont la pensée a pesé sur eux dans la discussion du prix ou du salaire. et finalement Ta imposé, au détriment le plus souvent de leur intérêt strictement individuel. Jamais, en effet, même dans la première moitié de XIX® siècle — et cependant c'est la seule période de Thistoire du travail où toute corporation ouvrière ait paru anéantie en France — jamais l'ouvrier n'est apparu libre de tout engagement formel ou moral avec des camarades, en présence d'un patron tout à fait dégagé lui-même d'obligations strictes ou de convenances envers ses confrères ou même ses rivaux.
Encore pouvait-on croire, depuis la suppression des corporations par la Révolution française jusqu'à 1848 environ, que les associations ouvrières d'autrefois, avec leurs hostilités réciproques, avec leurs puérilités d'orgueil et d'amourpropre collectifs, colorées de mysticisme, étaient chose enfouie pour toujours dans le passé, poussière et cendre irressuscitables. Mais, sans parler du Compagnonnage qui n'avait jamais cessé de vivre ou de se survivre, sans parler d'autres Unions « compagnonniques » qui attestaient le besoin incompressible d'un esprit de corps^ les syndicats professionnels, enfin, ont surgi, et, avec eux, des vanités corporatives d'une taille gigantesque, des passions d'une intensité inouïe, des ambitions de conquêtes prodigieuses, une sorte de religion nouvelle, le socialisme, et une ferveur prosélytique inconnue depuis la primitive Église. — Voilà les intérêts, les intérêts passionnés, qu'il s'agit d'accorder ensemble et avec les intérêts, tout aussi passionnés, de capitalistes milliardaires coalisés, non moins qu'eux grisés par l'espoir de vaincre, par l'orgueil de la vie, par la soif du pouvoir.
Et c'est ce monde tumultueux de Tactivîté économique, c'est-à-dire poignante et profonde, souffrante et laborieuse, qui serait régi par une déduction géométrique de froids théorèmes à la Ricardo, applicables à je ne sais quel homme de bois, schématique ou mécanique ! A la psychologie économique il appartient de réintégrer à sa vraie place, la première, tout le côté appelé sentimental de la production, de la répartition, de la consommation des richesses ; de l'étudier dans la vie des anciennes corporations, où il se manifeste avec tant de pittoresque originalité, et dans la vie des nouvelles oîi il éclate avec plus de vigueur encore. C'est en Amérique, c'est dans le pays le plus utilitaire, nous dit-on, le plus avancé dans la voie du progrès économique, que Ton a imaginé les r/rèves sympathiques, les grèves faîtes par des ouvriers qui n'y ont aucun intérêt et qui en souffrent, simplement pour se solidariser avec des camarades dont le sort les intéresse. Et on n'a nulle part vu autant de sacrifices pécuniaires faits à une idée, à une question de principe, à une sympathie, que sur cette terre d'élection de l'intérêt bien entendu.
Non seulement les fondateurs de l'économie politique, quand ils se sont montrés quelque peu psychologues, n'ont eu égard qu'à la psychologie individuelle, mais encore ils se sont fait de celle-ci l'idée la plus étroite et la plus mutilée, celle d'ailleurs qu'on s'en faisait de leur temps, au xviu® siècle. Cette psychologie « hédonistique » qui réduit tous les mouvements de Tâme à des peines évitées ou à des plaisirs recherchés, qui ne voit rien au delà du culte du plaisir ou de la fuite de la douleur comme but de l'existence, était si répandue chez les esprits cultivés de ce grand siècle qu'elle les inspirait à leur insu. Voilà pourquoi l'économie politique classique est née à cette époque. Elle n'aurait pu naître plus tôt, au xvii® siècle, oîi régnait une psychologie individuelle plus haute et plus noble ; et, quand notre siècle, avec Maine de Biran, avec toutes les nouvelles écoles de
psychologie, a montré Tétroîtesse du point de vue « hédonistique », on peut dire que l'économie politique, à partir de ce moment, a été mise en demeure de mourir ou de se métamorphoser, de disparaître ou de renaître. Car l'économie politique, telle que nous l'avons connue jusqu'ici, est une sorte de sociologie inconsciente et incomplète qui se fonde sur la seule psychologie de la sensibilité, méconnaissant à peu près celle de l'intelligence et de la volonté, de la foi et du désir. Encore, dans le domaine de la sensibilité, n'a-t-elle trait qu'à l'opposition des états agréables et des états pénibles, et néglige-t-elle le caractère spécifique de ces états. Quelquefois même elle va plus loin, et, chez certains pessimistes, qui broient du noir, elle semble ne faire jouer un rôle important qu'à la douleur, nullement au plaisir. Malthus et tous ses disciples, par exemple, sont persuadés que tout progrès s'opère sous l'unique aiguillon de la souffrance. D'autres, tout en reconnaissant que <.< à une période avancée de la vie des êtres (individus ou sociétés), le plaisir peut devenir, au moyen de l'imagination qui le fait goûter d'avance, le but et le moteur de l'activité », sont persuadés aussi qu'au début de la vie individuelle ou de la vie sociale la fuite de la souffrance a seule agi. Et je me demande ce qui autorise à exclure des débuts même de l'évolution la recherche de l'agrément positif, directement visé. Elle joue, chez le nouveau-né, un rôle aussi apparent que la répulsion de la souffrance. N'y a-t-il pas de la gourmandise dès ses premiers efforts pour téter; et de laxuriosité dès ses premiers regards? Est-ce que, chez les peuples les plus primitifs, l'amour de la danse et du chant, de la volupté et du jeu, ne sont pas les fins dominantes et habituelles de l'action?
L'importance véritablement exagérée que les économistes attribuent au travail, dont ils s'occupent toujours tandis qu'ils disent à peine, çà et là, quelques mots de son contraire, s'explique par la psychologie mutilée qui les inspire inconsciemment. Le travail, c'est de la douleur ou de l'ennui, en
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un mot de la peine. Dire que la valeur des choses consiste dans le travail, soit dans le travail qu'elles ont coûté à leur producteur, soit dans le travail qu'elles épargnent à leur consommateur, c'est définir en termes essentiellement psychologiques, mais d'une psychologie bien insuffisante, la notion économique fondamentale.
L'illusion est de croire que notre production agricole, industrielle ou autre, que notre richesse ou notre puissance en tout genre, est le fruit exclusif de notre travail. Notre travail n'y a été que pour une part, il n'a valu que par la collaboration séculaire de tous les ancêtres dont nous sommes les héritiers. Et cela même ne suffit pas, il faut, pour que notre travail ait un effet grand et durable, que nous fassions collaborer à cette œuvre contemporaine notre postérité même, ce qui arrive quand, préoccupés d'elle en. vertu d'idées religieuses ou de sentiments domestiques,- sa; pensée amasse en nous des trésors de dévoûment et d'abnégation qui doublent nos forces et le prix de nos efforts. Nous utilisons nos aïeux, même sans penser à eux ; mais nous ne pouvons utiliser nos enfants et nos petits-enfants, pour ainsi parler, qu'à la condition d'avoir leur pensée présente, de les aimer, et d'être convaincus qu'ils sont notre raison d'être. C'est ainsi que bien des sentiments et bien des croyances, à première vue étrangères à la science économique, se montrent à nous comme des facteurs principaux de la production, dont elle ne peut se dispenser de parler.
Disons aussi que la vie économique de Thomme ne se compose pas seulement de travaux, mais de loisirs tout aussi bien ; et le loisir, dont les économistes se désintéressent presque, y est même plus important à considérer, en un sens, que le travail ; car le loisir n'y est pas pour le travail, mais bien le travail pour le loisir. Par leurs travaux les hommes s'entre-servent ; par leurs loisirs, par leurs fêtes et/ leurs jeux, ils s'unissent en un accord vraiment libre et vrai-» ment social ils s'entre-plaisent. Sur ce point, les religions qui :
ont édicté le loisir obligatoire, le repos dominical, ont montré plus de vraie intelligence de la vie sociale que les maîtres de Téconomie politique. Le repos dominical est la forme la plus sociale du loisir, car il est le loisir simultané pour tout le monde, le loisir périodique et réglé, regardé comme un devoir des plus sacrés et non comme un simple plaisir.
Dans remploi de ses loisirs, comme dans l'exercice de son travail, l'homme est imitatif : la flore spontanée du sol obéit aux mêmes lois botaniques que la flore cultivée. Mais, dans le choix et la combinaison des modèles qui remplissent ses loisirs, rindivîdu exprime bien mieux son originalité intime que dans son obéissance aux coutumes, aux règlements, aux modes, qui lui imposent son genre de travail. L'accroissement progressif de la part des loisirs, dans la distribution des heures de la journée, marque donc et mesure le progrès de l'imitation libre et originale sur Timitation plate et contrainte.
La question de savoir quelle doit être la proportion du loisir et de quelle manière doit s'opérer la répartition du loisir entre les hommes est donc une des premières que l'économie politique devrait traiter ; elle n^a pas moins d'importance que ce qui touche à la répartition du travail et de la richesse. — Partout et toujours, la quantité de travail dont les hommes réunis en société disposent, je ne dis pas celle qu'ils dépensent effectivement, qu'il s'agisse d'une peuplade sauvage ou d'une grande nation moderne, a été plus que suffisante pour produire la quantité de denrées, d'articles ou de services de tout genre nécessaires à la satisfaction des désirs préexistants. Seulement, à mesure que cet excès de forces humaines sans emploi utile apparaît, de nouveaux désirs, de nouveaux besoins surgissent qui le diminuent en suscitant de nouvelles branches de travail. Ainsi, deux progrès parallèles et contraires marchent de front : d'une part, le perfectionnement incessant du travail qui, à durée égale, devient plus productif et tend sans cesse à accroître l'excédent de
forces humaines disponibles ; d'autre part, la complication croissante des besoins qui tend à annihiler ce bénéfice du travail dès qu'il se montre, à faucher cette moisson en herbe. Antinomie prolongée, et qui serait désespérante si elle devait durer toujours. C'est un premier problème de savoir comment cette contradiction doit se résoudre. Et, si on l'examine sans parti pris, on sera porté à juger avec infiniment moins d'admiration la fébrile agitation, l'affairement haletant de certains peuples, destinés sans doute à se calmer à leur tour après cette surexcitation de leur premier âge.
C'est un autre problème, non moins grave, de savoir comment se répartira la somme de loisir quelconque existant à un moment donné, et quel est le mode de répartition préférable. De nos jours, la question est d'autant plus importante que, en dépit d'une multiplication et d'une propagation extraordinaire des besoins, la productivité du travail humain a progressé plus vite encore, grâce au merveilleux concours des machines et aux miracles de l'association. On doit se demander si le meilleur parti social à tirer de là est de concentrer sur certaines têtes ou de disséminer sur toutes le loisir ainsi produit. Les deux solutions différentes nous sont offertes par l'histoire de nos sociétés européennes. La solution aristocratique, qui a régné longtemps, a consisté, sinon à dispenser de tout labeur, il s'en faut, du moins à faire profiter exclusivement du loisir disponible, les seules classes supérieures. Dans ce système, l'accroissement de l'excès des forces humaines par l'augmentation de l'effet utile du travail n'avait d'autre résultat que le nombre plus grand des gens de loisir. Presque tout le loisir d'un côté, presque tout le travail de l'autre : tel était le régime admis et supporté. S'il avait continué, — et rien ne prouve qu'il n'eût pu se continuer indéfiniment, au cas où le sentiment de rintérêt bien entendu eût dominé sans réserve dans le cœur des gouvernants — le progrès de la civilisation, très réel malgré tout, eût été de rendre de moins en moins
nombreuse la fraction laborieuse des sociétés, et de plus en plus nombreuse la fraction oisive : comme dans Tantiquilé.
Mais notre siècle a fait triompher la seconde solution, plus conforme aux idées de justice et de fraternité. Au lieu d'être monopolisé par quelques-uns, le loisir se .divise et se subdivise entre tous ainsi que le travail ; et, tout le monde travaillant plus ou moins, le progrès s'exprime par la diminution des heures de travail pour tous. — Cette manière de résoudre le problème posé est déflnitive, nous Tespérons bien. Il faudrait se garder cependant de penser que ses avantages incontestables sont tout à fait sans compensation. Et peut-être, si elle s'imposait entièrement, si elle était poussée à bout, ferait- elle autant de mal que de bien. Il sera utile longtemps encore, peut-être toujours, qu'il y ait çà et là des individus jouissant de leurs pleins loisirs, condition sine quâ non de certaines découvertes scientifiques, de certaines beautés poétiques.
Mais il reste une troisième solution, qui, si elle ne s'est jamais réalisée, heureusement, aurait dû être formulée par les économistes comme corollaire à leurs idées. S'il fallait croire tout ce qu'ils ont dit sur les vertus du travail et les vices de l'oisiveté, ce qu'il y aurait de mieux à faire serait de supprimer entièrement les heures de loisir et les gens de loisir. L'expression de surpopulation que je rencontre sous certaines plumes semble suggérée vaguement par cette idée que tout ce qui ne travaille pas sans cesse et n'est pas nécessaire pour le travail à exécuter dans un pays n'est bon à rien et doit disparaître. Mais il y a de louables inconséquences, et il faut louer les apologistes du labeur humain de s'être arrêtés à mi-chemin de leurs déductions.
L'abréviation de la durée du travail professionnel produit dans la vie d'un homme le même effet que produit sur un sol jusque-là cultivé le resserrement de la culture. Le loisir accru, comme la friche plus étendue, se remplit bientôt d'une
végétation libre et folle ; et, par Teraploi des loisirs se révèle le fond de l'âme de l'ouvrier, comme, par la nature de la Hore spontanée se décèle la nature chimique du sol. Et, de même que c'est toujours la flore sauvage qui fournit la matière première des plantes cultivées, d'utilité ou d'agrément, ainsi est-ce d'ordinaire la libre fantaisie de Tesprit / désoccupé qui fournit le premier germe des idées scienti- 1 fiques, industrielles, esthétiques, par lesquelles se renou- \ vellent les sciences, les industries, les arts. L'économiste, donc, encore une fois, doit s'occuper autant des problèmes qui se rattachent au loisir que de ceux que soulève le travail. La part du loisir, dans la vie, c'est la part du cœur, de l'imagination, de la famille, de la sociabilité à la fois et de l'individualité originale sous leurs formes les meilleures.
Comment remplir les heures de loisir ? Ce nouveau problème devient d'autant plus intéressant pour l'économiste que les loisirs se généralisent et se prolongent. Les solutions qu'il comporte sont innombrables, mais il en est deux qui me paraissent se signaler par la gravité de leurs résultats : la conversation et la lecture. J'ai essayé de montrer ailleurs l'influence de la conversation dans la formation de l'opinion et des mœurs publiques, et, par suite, dans la fixation des valeurs et des prix. Le travail donc, forcé de s'adapter à des usages et à des besoins que la conversation, la communication verbale des esprits, et la lecture des livres ou des journaux, modifient sans cesse, est dirigé dans son cours par le loisir.
Là oii la population se divise en deux classes, dont Tune, j la plus nombreuse, travaille d'arrache-pied sans nul repos, et • dont l'autre ne fait presque rien, sauf en temps de guerre, on peut dire, à peu de chose près, que la conversation et la lecture sont monopolisées par cette dernière classe. Par suite, ce qu'on entend alors par l'opinion publique, c'est purement et simplement l'opinion des gens de loisir. Il n'y en a pas d'autre qui compte politiquement, et même économique-
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ment. C'est donc dans Tenceinte étroite de ces gens de loisir lisant, écrivant ou s'écrîvant, échangeant entre eux par de fréquents entretiens leurs désirs capricieux, que naissent les nouvelles modes en tout genre de consommation. Ils sont la source des courants de mode qui se répandent ensuite parfois dans un public plus étendu. C'est donc pour eux ou par eux que la production industrielle alors se renouvelle et se complique incessamment. Mais, à mesure que la journée de travail s'abrège pour le paysan et pour l'ouvrier, de nouveaux besoins, nés de loisirs nouveaux, prennent naissance dans ces classes et ouvrent un débouché plus large à la production. Car, moins les hommes travaillent, plus ils ont besoin de consommer, si étrange que soit cette anomalie.
Il résulte de ce qui vient d'être dit que l'importance de la psychologie du travailleur s'accroît avec l'accroissement de ses loisirs. Autant dire qu'elle grandit avec la civilisation. Et c'est le moment de faire remarquer que chaque changement dans l'industrie, chaque nouveau mode de travail dû à une invention, opère une modification ou une révolution psychologique chez les travailleurs. Uétat (Pâme du pasteur n'est pas celui du chasseur ni du laboureur. L'état d'âme de l'ouvrier américain qui surveille à la fois quatre métiers à tisser dans une usine n'est pas celui du tisserand attardé dans le fond d'un village, qui pousse sa navette en chantant, et pensant à ses récoltes . Or , chaque fois que l'industrie est ainsi révolutionnée par un groupe d'inventions nouvelles, les peuples chez lesquels se rencontrent à un degré éminent les aptitudes mentales réclamées par le nouveau mode de travail sont favorisés aux dépens des nations qui en sont moins pourvues et qui avaient triomphé jusque-là parce qu'elles étaient psychologiquement adaptées à l'ancienne manière de travailler. Le grand succès des « Anglo- Saxons )) durant notre siècle s'explique ainsi. L'immense emploi des machines, qui caractérise l'industrie contempo-
raine, a eu pour conséquence, en effet, de reléguer au second rang, de déprécier considérablement un ensemble de qualités fines qui étaient auparavant cotées en première ligne chez l'ouvrier et que l'ouvrier italien ou français présentait au plus haut degré : l'adresse manuelle, le cachet artistique, choses Uées à la souplesse d'esprit, à l'imagination débrouillarde et ingénieuse, à la fantaisie un peu vagabonde. Mais, en revanche, la direction des machines réclame à tout prix une qualité bien simple et bien modeste, qui a dès lors acquis une valeur infinie, et qui distingue entre tous l'ouvrier anglais, l'ouvrier américain, l'ouvrier allemand : je veux dire la force et la ténacité d'attention, d'attention fixe ou tournant dans un cercle fixe, sans la moindre distraction. Chez le conducteur de locomotives, d'automobiles surtout, comme chez le bîcycliste, il n'est pas de pire défaut qu'une pensée Imaginative et distrayante; ils doivent être beaucoup plus attentifs que le charretier, le cocher, le cavalier même. 11 faut plus de force musculaire pour battre le blé au fléau; mais, pour diriger une batteuse mécanique, il faut ne pas être un seul instant distrait. Pour être un bon menuisier, même en exécutant l'ouvrage le plus simple, il faut de ladresse et du goût; pour surveiller une scierie mécanique, il ne faut que de l'attention persévérante.
Il ne convient donc pas que les peuples qui l'emportent sur leurs rivaux, à n'importe quelle époque, dans le grand concours industriel, soient trop fiers de leur prospérité. Elle tient le plus souvent à des mérites très humbles auxquels des inventions de génie, — apparues parfois parmi leurs concurrents qu'elles ruinent — ont prêté une valeur de circonstance.
Je ferai remarquer, en passant, que la fixité et l'intensité de l'attention, dès qu'elles dépassent le degré moyen et normal, qui est bien au-dessous du degré exigé par la direction et la surveillance des machines modernes, sont une grande cause d'épuisement nerveux, et pourraient bien être
pour quelque chose dans le progrès de la folie et du déséquilibre mental à notre époque. La trop grande stabilité de Tattention doit produire, par une réaction inévitable, l'instabilité de l'attention, qui est la caractéristique des désordres nerveux.
Heureusement, si l'obsession mentale, imposée à l'ouvrier contemporain par son mode de travail, est devenue plus intense, elle s'est abrégée. Ici se montre Tutilité des considérations de tout à l'heure sur le loisir. C'est grâce à cet accroissement de loisir qu'un véritable progrès psychologique est, en somme, et malgré tout, lié au progrès économique de notre temps. La substitution de la grande à la petite industrie a pu causer, momentanément, des souffrances à la classe ouvrière, par la disproportion plus grande ou mieux sentie entre ses aspirations et ses ressources ; mais, à coup sûr, elle a eu pour effet d'élargir les idées de l'ouvrier, de Tinitier à une vie sociale plus complexe et plus haute, à des généralités de vues et à des générosités de sentiments qui lui étaient auparavant inconnues, à ce degré du moins.
Vesp?nt d'entreprise et Vardeur an travail sont les deux conditions psychologiques fondamentales de la prospérité économique d'un peuple. Or, l'esprit d'entreprise est surtout excité ou paralysé par des causes dont les économistes ne tiennent nul compte, telles qu'une série de victoires ou de défaites militaires d'où résulte, par une contagion d'esprit à esprit, de cœur à cœur, une exaltation ou une dépression de l'orgueil collectif. Au fond de toute fièvre productrice, 'aux États-Unis, en Angleterre, il y a un orgueil national intense. — L'ardeur au travail a des causes plus humbles, maïs non moins importantes à signaler ; la bonne santé d'abord, le souci de l'avenir, de la famille à élever, etc. Il y entre aussi beaucoup de contagion d'homme à homme.
Ajoutons que, si la psychologie du producteur ouvrier ou patron importe toujours davantage, il en est de même de
la psychologie du consommateur. C'est sur ce qui se passe en lui d'intime et de secret,- c'est sur ses idées et ses caprices, sur les désirs qui commencent à naître en lui à l'exemple contagieux d'une coterie, à la suite d'opinions adoptées elles-mêmes par mode, — c'est sur ces délicates opérations intérieures, que l'œil du producteur est et doit être sans cesse attaché. Qu'il en ait conscience ou non, le marchand avisé, l'industriel habile, est constamment préoccupé d'inter-psychologie en songeant à ses clients. Par suite, la même préoccupation, sous forme consciente, devrait dominer aussi^es spéculations de l'économiste. N'y a-t-il pas des lois qui règlent les courants de mode, en apparence capricieux, la formation des coutumes, la généralisation ou la consolidation des usages, des caprices exceptionnels devenus besoins publics? Cette question devrait l'intéresser aussi vivement que les lois des courants atmosphériques intéressent le navigateur à voile.
L'erreur de croire qu'il était d'une bonne méthode scientifique de considérer la richesse comme l'objet propre de l'économie politique, la richesse abstraite, à part de celui qui la produit ou de celui qui la consomme, a conduit logiquement à regarder le maximum et non Yopiimiim de richesses comme le but économique par excellence, et à préconiser non la consommation, mais bien plutôt Y épargne de la richesse. La réhabilitation de l'avarice est un des paradoxes auxquels les économistes ont été trop souvent conduits par leur point de vue. Mais ils n'ont pu vaincre la répulsion instinctive et invincible que l'avare, pour des raisons toutes psychologiques et morales, inspire au genre humain, sauvage, barbare ou civilisé. L'épargne, ce mot abstrait à l'usage de nos théoriciens, se réalise, dans la vie pratique, sous bien des formes, les unes louables, les autres blâmables. Il y a la sobriété, épargne d'aliments; il y a aussi la chasteté, épargne de forces, qui se capitalise parfois en énergie créatrice. Mais il y a aussi le malthusianisme.
Hi-;
épargne de naissances, qui se capitalise en confort croissant chez les époux malthusiens. On peut faire épargne de ses connaissances comme de ses richesses, de même qu'on peut prodiguer les unes et les autres. En économisant ses idées, en les retenant au lieu de les répandre en hâtives improvisations, on les capitalise en systèmes silencieusement élaborés. Les jansénistes, en proscrivant la « fréquente communion », faisaient en quelque sorte épargne des sacrements dont les jésuites étaient prodigues. Ge sont là mille formes différentes de l'épargne des richesses, dans le sens le plus large du mot. Dira-t-on que toutes sont dignes d'éloges? Et comment dis tinguera-t- on entre elles, si l'on s'en tient à l'étroite préoccupation de l'économiste ancien?
Tout le problème socialiste, tout le problème social à vrai dire, consiste en problèmes psychologiques. La loi d'airain de Ricardo qui a été longtemps (on y a renoncé) le grand cheval de bataille des socialistes, était fondée sur l'idée que les ouvriers bornaient leurs vœux de consommation, en travaillant, à se procurer des subsistances: De là, il suivait que, dès qu'ils avaient de quoi subsister, ils ne travaillaient plus. De là aussi des logiciens féroces — et fort accrédités au xviii® siècle, Arthur Young, par exemple. — avaient déduit que l'élévation du prix des denrées alimentaires était un bien au point de vue de la richesse nationale, puisqu'elle forçait l'ouvrier à travailler davantage. D'autres allaient jusqu'à proposer des lois édictant, non pas comme nos lois ouvrières d'aujourd'hui, un maximum d'heures de travail, mais un minimum, et en même temps un maximum de salaires qui ne pouvait être dépassée
On a fini par ouvrir les yeux à l'évidence et reconnaître qu'on avait pris un faux point de départ. Mais doit-on, pour se corriger, tomber dans Terreur inverse, et se persuader que tous les ouvriers naissent avec des aspirations supérieures à
(1) Voir la Grande industrie^ par Schultze-Gevernitz.
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celle de « vivre et passer », comme disaient mélancoliquement de vieux paysans d'autrefois? Un psychologue aurait vu qu'ici il convient de ne pas généraliser. Il y a des travailleurs, — c'est le plus grand nombre, je crois — qui, pour but de leur travail, n'ambitionnent d'eux-mêmes guère au delà, je ne dis pas de leur subsistance , mais de leur niveau actuel de vie. Il en est d'autres, et ce sont les plus actifs, les plus énergiques, les plus remuants,. qui veulent à tout prix élever ce niveau, améliorer leur sort, se donner un certain luxe à l'exemple de leurs riches voisins, acquérir de l'influence... Or, il sufflt qu'il y ait un ouvrier pareil sur 100, sur 1000, pour que ce peu de levain soulève bientôt cette pâte. Yoilà la force d'entraînement d'âme à âme avec lequel il faut compter, avant tout, en économie politique. C'est la force qui, petit à petit, a remué tout le peuple des travailleurs et posé avec acuité la question sociale.
Si l'on veut voir à quels abus de sophistication, et à quel oubli des faits essentiels les plus profonds esprits peuvent être conduits par la prétention de fonder la science économique sur le côté objectif des choses, ou, pour mieux dire, sur des entités substituées aux réalités vraies, il n'y a qu'à lire tout ce que les économistes ont écrit à propos de la rente foncière. On a entassé à ce sujet subtilités sur subtilités. Après les raffinements d'analyse de Ricardo, Karl Marx est venu, qui a soumis à son alambic les résidus de la distillation de son prédécesseur *. Il a découvert une rente absolue, distincte de la rente différentielle mise en relief par Ricardo, et il a subdivisé celle-ci en divers genres, suivant ses transformations historiques ou ses diversités simultanées. La rente en travail de l'esclave diffère de la rente en nature du serf et celle-ci de la rente en argent du fermier. En outre, dans ce qu'on appelle la rente de nos jours, il y a à distinguer ce qui est rente proprement dite et ce qui est profit des capitaux
(1) Voir sur ce point, notamment, \d, Revue tV économie politique, mars 1 899: Tarde. — Psych. écon. I. — 9
engagés dans Tagriculture. Il faut donc avoir égard à Tinégale productivité des capitaux employés sur des terres différentes, ou bien à l'inégale productivité — en général décroissante — de capitaux égaux employés successivement sur la même terre. La première considération a trait à Tagriculture extensive, la seconde à l'agriculture intensive. La rente, dans les deux cas, est le surplus de la productivité du capital employé sur les meilleures terres ou dans les meilleures conditions sur la même terre, par rapport à la productivité du capital employé sur les terres les moins bonnes ou dans de moins bonnes conditions, celles-ci étant les régulatrices du prix.
Et Ton peut subtiliser et raffiner encore. Et toutes ces distillalions donneront des résultats. Tout cela, au fond, pour prouver quoi? qu'il y a, en agriculture, des avantages de situation — ajoutons, à Tinverse, des désavantages — comme il y en a dans une industrie quelconque ; et que ces avantages, dont bénéficient les heureux possesseurs momentanés, se produisent sous des formes multiples. Mais cela est évident. Ce qui ne Test pas, c'est que ce gain de certains agriculteurs (compensé d'ailleurs par les pertes de tant d'autres) soit plus illicite que les bénéfices des autres industriels, quand ils s'élèvent au-dessus de la moyenne. Le phénomène agricole de la rente, à cet égard, rentre, comme l'espèce dans le genre, dans le phénomène humain de la bonne chance^ qui fait que tel manufacturier s'enrichit là où d'autres se ruinent, que tel commerçant fait sa fortune là oîi d'autres courent à la faillite. Or, qui oserait proposer de bannir la bonne chance du monde des affaires aussi bien que de tout autre monde? C'est cependant ce qu'on propose, au fond, sans s'en apercevoir, quand, en protestant contre la rente, on suggère sa suppression, qui entraînerait logiquement la suppression aussi bien de tout bénéfice industriel ou commercial un peu exceptionnel, c'est-à-dire la mort de l'espérance humaine. Supprimer le risque, dans une certaine mesure.
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par des lois sur les accidents du travail, par des assurances contre la maladie, par des pensions de retraites, à la bonne heure. Mais supprimer la chance^ c'est autre chose. Et, si par imposible, tout risque comme toute chance venait à disparaître de la vie, vaudrait-il encore la peine de vivre? Aussi n'est-il pas question de la supprimer entièrement. Mais il s'agit de savoir — et c'est là, au fond, la question qui s'agite entre le socialisme et Tindividualisme libéral — si le progrès social consiste à augmenter sans cesse la part de la sécurité en diminuant celle de l'espérance, ou à surexciter de plus en plus l'espérance en diminuant de plus en plus la sécurité. C'est en ces termes psychologiques que le problème social doit se poser.
Je crois avoir suffisamment démontré, dans ce qui précède, l'importance majeure de la psychologie — surtout de celle que j'ai appelée Tinter-psychologie — en économie politique. On peut se demander comment une vérité si manifeste a pu être méconnue, et jusqu'à quel [point elle Ta été par des esprits fins et pénétrants au plus haut degré. Un rapide coup d'œîl historique sur les doctrines des maîtres ne sera pas inutile pour répondre à cette question.
C'est dans la société des physiocrates, pendant son séjour à Paris, que Adam Smith, on le sait, — ou plutôt on ne le sait pas assez — a puisé le germe de ses idées économiques. Or, que les physiocrates aient donné à la science qu'ils fondaient une couleur tout objective ^ aussi peu subjective que possible, c'était d'accord avec leurs principes, avec la notion matérialiste qu'ils se faisaient de la richesse. Mais on a le droit d'être surpris qu'Adam Smith les ait suivis dans cette voie. Ce grand philosophe est, en effet, non seulement un économiste, mais un psychologue de premier ordre, et, par
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son traité sur la sympathie, il a tracé les premiers linéaments de rinter-psychologie. On dirait qu'une cloison presque é tanche sépare en lui ses deux ordres de recherches.
Son traité sur les sentiments moraux est une mine d'observations fécondes. « Nous cherchons à examiner notre conduite comme nous pensons qu'un spectateur impartial et juste pourrait Texaminer. Nous nous supposons spectateurs de nos propres actions et nous recherchons quels effets elles produiraient sur nous, envisagées de ce point de vue. » Que cette explication de l'origine des jugements portés sur le bien et le mal soit suffisante, on l'a contesté avec raison. Mais ce qu'il y a de profondément vrai dans l'idée de Smith, c'est que la vie sociale consiste à être toujours tous en spectacle à tous^ même dans la solitude la plus complète, et qu'il est essentiel à chacun de nous, en ayant conscience de soi, d^avoir conscience d' autrui, de se sentir surveillé, épié, jugé par les yeux environnants de ses semblables.
Je glane en passant cette fine remarque : a Nous pouvons avoir lu un poème assez souvent pour y trouver peu d'intérêt, et prendre cependant beaucoup de plaisir à le lire à un autre. S'il a pour cet autre le charme de la nouveauté, nous partageons la curiosité qu'il lui inspire, quoique nous n'en soyons plus capables nous-mêmes. . . » Quelquefois il lui arrive de juger un peu trop les hommes d'après sa propre nature, douce et bienveillante. Nous sympathisons, dit-il quelque part, avec un homme qui souffre ou qui se plaint, mais non avec un homme en colère. Hélas ! l'expérience montre qu'il est plus facile de suggérer à la foule un sentiment de haine et de colère qu'un élan de pitié. Les journalistes le savent bien.
Voici une remarque dont Smith économiste aurait bien pu faire son profit. « Il y a, dit-il, en Angleterre beaucoup de gens qui, comme particuliers, seraient plus troublés de la perte d'une guinée, qu'ils ne le seraient, comme Anglais» de la perte de Minorque, et qui, cependant, s'il eût été en
leur pouvoir de défendre cette forteresse, auraient mille fois sacrifié leur vie plutôt que delà laisser tomber par leur faute au pouvoir de Tennemi. » Cela veut dire que, individuellement, la conservation de Minorque ne valait pas à cette époque une guinée pour les Anglais, tandis que, socialement et nationalement, elle valait pour eux plus que leur vie. Et la différence entre notre être purement individuel et notre être social, formé par Thonneur, cet écho intérieur de l'opinion traditionnelle, est bien mise en relief par cette observation. Ce qu'il y a de chatoyant dans l'idée de valeur s'y trouve indiqué.
Dans un passage de ses Sentiments moraux, par hasard, Smith psychologue se souvient qu'il est économiste. Après avoir montré que nous sommes dupes de notre amour de la richesse"et de la puissance, car la vue de ce qu'il y a objectivement de grand, de beau, d'harmonieux dans les manifestations extérieures de la fortune et du pouvoir, dans les palais, dans les domaines bien aménagés, dans un État bien centralisé, nous empêche de songer à l'inanité et à l'incohérence de tout cela considéré du côté subjectif, au peu de bonheur qui en résulte, tempéré de tant de tourments ; après avoir détaillé finement cette pensée, il ajoute : « Il est heureux que la nature même nous en impose à cet égard; l'illusion qu'elle nous donne excite l'industrieuse activité des hommes et les tient dans un mouvement continuel. C'est cette illusion qui leur fait cultiver la terre de tant de manières diverses, bâtir des maisons au lieu de cabanes, fonder des villes immenses, inventer et perfectionner les sciences et les arts. C'est cette illusion qui a changé la face du globe... » Et le traducteur de Smith, Baudrillart, observe en note : « Il est curieux d'entendre Smith fonder sur une illusion ce qui fait le but de l'industrie et la matière de l'économie politique. » Voilà des curiosités, malheureusement, que ne nous offrent plus les successeurs économistes de Smith. Mais ce qui me semble surtout curieuxy c'est de voir un homme
qui vient de reconnaître ici, avec tant de netteté, la supét rîorîté du côté subjectif sur le côté objectif des phénomènes économiques, ou du moins la fécondité du premier, seul explicatif du second, négliger presque complètement le premier, de parti pris, dans son Traité de la richesse des nations.
Ce n'est pas que, dans ce dernier ouvrage, il oublie tout à fait le fin psychologue qu'il est. Le rôle des sentiments tient quelque place dans ses spéculations. Par exemple, dans sa prédilection pour Tagriculture, on sent bien que Vétat d'âme Aq l'agriculteur est surtout ce qu'il préfère. La psychologie du paysan l'intéresse. Dans la comparaison qu'il établit entre les habitants des villes et les habitants des campagnes, et où il met en relief la multitude, la complexité des connaissances que suppose Tart agricole et que possède le moindre cultivateur, il remarque les qualités de jugement et Aq prudence qui distinguent celui-ci, et il ajoute.: « A la vérité, il est moins accoutumé que l'artisan au commerce de la société... mais son intelligence, habituée à s'exercer sur une plus grande variété d'objets, est en général bien supérieure à celle de l'autre, dont toute l'attention est ordinairement, du matin au soir, bornée à exécuter une ou deux opérations très simples. Tout homme qui, par relation d'affaires ou par curiosité, a un peu vécu avec les dernières classes du peuple de la campagne et de la ville, connaît très bien la supériorité des uns sur les autres*. »
Ici et ailleurs, il y a quelque chose d'assez subjectif dans les appréciations de Smith, et qui rappelle un peu Sismondi par le ton, non par le fond des idées.
Dans son chapitre sur la distinction du travail productif et du travail improductif (qu'il énonce mal, encore plus qu'il ne la comprend mal), il a beau, par la mauvaise for-
(1) 11 est probable que de nos jours, Smith n'eût point noté cette remarque . Peut-être même, entraîné par le courant général, eût-il écrit précisément l'inverse. En tout cas, ce passage est un document propre à révéler que la psychologie de l'ouvrier, depuis Smith, s'est notablement élevée et enrichie.
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mule qu'il donne à sa distinction, révéler Tétroitesse et l'insuffisance du point de vue auquel il prétend réduire Téconomiste, et méconnaître l'importance des consommations, dites improductives, qui consistent en jouissances et satisfactions toutes personnelles, en acquisitions intérieures d'idées, de sentiments, de richesses subjectives; malgré tout, il ne peut s'empêcher de reconnaître ce qu'il y a « de noblesse et de générosité » dans beaucoup de prodigalités, de dépenses purement somptuaires. « Quand un homme riche, dit-il, dépense principalement son revenu à tenir grande table, il se trouve qu'il partage la plus grande partie de son revenu avec ses amis et les personnes de sa société; mais, quand il l'emploie à acheter de ces choses durables dont nous vous avons parlé, il la dépense alors souvent en entier pour sa propre personne et ne donne rien à qui que ce soit sans recevoir l'équivalent. Par conséquent, cette dernière manière de dépenser, quand elle porte sur des objets de frivolité, est souvent une indication de mesquinerie dans le caractère, et d'égoïsme. »
Ce qui est surprenant, malgré tout, c'est le faible rôle que joue la psychologie en ces écrits économiques de Smith, et c'est l'absence complète de la psychologie collective. C'est lui, cependant, Smith, qui a le premier étudié la sympathie^ source et fondement de la psychologie inter-mentale. Gomment se fait-il qu'il n'ait jamais senti la nécessité ni l'opportunité de faire usage des fines remarques qu'il a faites sur la mutuelle stimulation des sensibilités les unes par les autres, pour expliquer les rapports économiques des hommes? Comment se fait-il que, ayant consacré à la mode et à la coutume un petit chapitre, à propos de leur influence sur la formation des sentiments moraux, il n'ait pas eu l'idée de rechercher leur influence sur la formation des désirs et des besoins, des croyances et des espérances, condition de toute production et de conservation des richesses ?
On ne peut s'expliquer cela qu'en songeant à la force des
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premières impulsions. C'est dans la société des physiocrates que Smith avait fait son éducation économique, il a conservé toujours le pli de leur esprit. Mais eux-mêmes, pourquoi ont-ils envisagé Tobjet de la science par le côté le plus matériel ? Sismondi va répondre :
« Ce fut, dit-il, de la science des finances que naquit celle de l'économie politique, par un ordre inverse de celui de la marche naturelle des idées. Les philosophes voulaient garantir le peuple des spoliations du pouvoir absolu; ils sentirent que, pour se faire écouter, il fallait parler aux princes de leur intérêt et non de la justice et du devoir; il cherchèrent à leur faire bien voir quelles étaient la nature et les causes de la richesse des nations, pour leur enseigner à la partager sans la détruire. » Voilà une des raisons pour lesquelles l'économie politique, dès ses débuts, a pris ime couleur si positive, et a fait, de parti pris, abstraction de toute considération d'ordre psychologique et moral.
Mais si, en économie politique, Adam Smith a cru pouvoir se passer presque entièrement de considérations inter-psychologiques, c'est aussi que . ses idées théologiques lui en tenaient lieu. C'est un point qu'il est bon de mettre en lumière.
Le théisme de Smith le portait à justifier toutes les passions comme des œuvres divines et à y voir des intentions proAidentielles, des ruses délicates d'un art caché. A plusieurs reprises, dans sa théorie des sentiments moraux^ il montre ou croit montrer l'utilité sociale des sentiments bas ou extravagants. Par exemple, après avoir indiqué ce qu'il y a d'illogique et d'absurde dans notre complaisance pour le succès (« Si César eût perdu la bataille de Pharsale, on placerait à présent son caractère un peu au-dessous de celui de Catilina »), il ajoute : « Ce désordre dans nos sentiments moraux n'est cependant pas sans utilité, et nous pouvons encore ici admirer la sagesse de Dieu dans la faiblesse et dans la folie de Phomme, Notre admiration pour le succès a le même principe que notre respect pour les richesses et
pour les grandeurs, et elle est également nécessaire pour établir la distinction des rangs et l'ordre de la société. »
On comprend qu'un homme si disposé à voir un artiste divin derrière la toile des événements humains et une sagesse divine derrière toute folie humaine, ne devait pas avoir la moindre peine à regarder Tégoïsme lui-même, l'amour de soi, comme investi d'une fonction sacrée, éminemment propre à tisser et consolider l'harmonie sociale. Aussi, quand il fondait toute l'économie politique sur ce principe et qu'il réduisait Vhomo œconomicus à l'intérêt bien entendu, abstraction faite de toute affection et de toute abnégation, ce n'était point chez lui l'efTet d'une conception épicurienne •et matérialiste, c'était au contraire une suite naturelle de sa piété et de sa foi en Dieu. Derrière l'homme égoïste il y avait le Dieu bienfaisant, et l'apologie de l'égoïsme du premier n'était, à vrai dire, qu'un hymne en prose à la bonté infinie du second.
Mais les. successeurs de Smith, dans notre siècle, sont des athées. J'en excepte quelques-uns, Bastiat surtout, dont les Harmonies économiques sont fondées sur la même conception de la Providence. Ou du moins, s'ils croient en Dieu, leurs spéculations ne portent nulle trace de cette croyance. C'est pourquoi, en continuant à fonder l'économie politique sur le postulat du pur égoïsme humain et de la lutte des intérêts, après avoir banni l'idée de la Providence, ils ont, sans s'en apercevoir, supprimé la clef de voûte du système, qui a perdu toute sa solidité apparente d'autrefois. Ils ont, si l'on aime mieux, supprimé le ciel de ce paysage, devenu incompréhensible, ou éteint la lumière de cette lanterne, qui n'éclaire et n'explique plus rien.
Il faut donc, le théorisme étant écarté des harmonies sociales — r économiques ou autres — écarter aussi l'égoïsme comme explication et agent de ces harmonies, et faire appel à d'autres principes, à d'autres mobiles, pour refondre en conséquence l'économie politique élargie.
Malgré tout, si Ton parcourt les œuvres de Smith et celles de ses contemporains du xviii® siècle, il n'est pas difficile d'y glaner çà et là quelques observations psychologiques, mais la plupart bien superficielles... Il n'était pas possible qu'à une époque où tous les écrivains, depuis Rousseau, avaient toujours au bout de leur plume les mots de sensibilité et de vertu, les économistes eux-mêmes ne donnassent pas parfois une couleur sentimentale à leurs écrits. Par exemple, Melon, à propos de Tutilité du luxe des jardins, dit : « Pourquoi se récrier sur cette folle dépense? Cet argent gardé dans un cofTre serait mort pour la société. Le jardinier le reçoit, il Ta mérité par son travail, excité de nouveau; ses enfants presque nus en sont habillés, ils mangen,t du pain abondam* ment, se portent mieux et travaillent avec une espérance gaie, » Melon, précurseur de Fourier en cela, rêve déjà le travail attrayant — et surtout rendu tel par la collaboration des deux sexes. « Lorsque des hommes et des femmes travailleront ensemble à la construction d'un canal ou d'un
grand chemin, le travail en sera plus animé et moins dur. » Vatelier mixte, en somme, comme il y a ailleurs Vécole mixte^ cela sent déjà le phalanstère.
— Mais, à partir du commencement de notre siècle, et chez les successeurs directs d'Adam Smith, l'économie politique a été pendant longtemps se dépouillant de plus en plus du peu de psychologie — sentimentale ou morale — qu'elle contenait en dissolution, pour revêtir un air plus froid, une physionomie plus géométrique. Cette sorte de cristallisation, prise à tort pour une épuration, est frappante, notamment, dans les écrits de J.-B. Say et de Garnier^ Alors s'est installé dans sa chaire scolastique le dogmatisme de Téconomie classique qui a pu un moment se croire indiscutable.
(1) Noter la dureté de ces économistes, non par inhumanité naturelle, mais par logique de leur système. « A parler rigoureusement, dit J.-B. Say, la société ne doit aucun secours, aucun moyen de subsistance à ses membres. »
Toutefois, elle n'a pu jamais empêcher les murmures des dissidents, des hérésiarques, de s'élever autour de sa chaire ; et je n'ai pas à les énumérer tous. Un mot seulement.
Fourier est le premier qui ait fait une large application de la psychologie à la solution des problèmes économiques. C'est h l'étude du cœur, de ses éternels besoins, qu'il a demandé la réponse à ces graves questions. Le malheur est que sa psychologie, assez originale, était des plus incomplètes et retardataire. C'était celle, purement individuelle et voluptueuse, du dernier siècle, attardée dans la nôtre, au moment où Maine de Biran l'avait déjà refondue et renouvelée par sa théorie de l'effort volontaire. Du reste, Fourier est un utopiste avant tout, un rêveur des plus ingénieux et des plus féconds en beaux songes, tantôt puérils tantôt lucides, et non un économiste. Je ne parle de lui ici que pour mémoire.
En général, on peut, à certains égards, considérer les doctrines, socialistes, éternelles ennemies mais ennemies sœurs des doctrines économiques, comme un eSbrt, plus ou moins inconscient, mais sans cesse renouvelé, pour remédier aux lacunes et aux erreurs de l'économie purement objective en y réintégrant le côté subjectif qui a toujours été trop sacrifié par les maîtres de la science. Avant eux-mêmes, Sismondi, qui est le précurseur de leurs plaintes sinon de leurs idées, avait appelé l'attention sur les souffrances des ouvriers expulsés par les machines et, en philanthrope, il est vrai, plus qu'en philosophe, éloquemment insisté sur le contre-coup des changements du travail dans l'âme du travailleur. Parfois, il rappelle Ruskin par la manière dont il vante, avec amour, le charme propre aux industries demeurées primitives et patriarcales, au travail agricole. Mais le plus souvent il parle en moraliste, préoccupé, avant tout, du « bonheur des hommes ». L'économie politique, d'après lui, ne doit être que « la théorie de la bienfaisance ». Le moindre défaut
de celte définition, — applicable aussi bien à la politique, à la religion, au droit, — est d'être bien vague.
Les écoles socialistes, aussi bien les écoles françaises de 1848 que les écoles allemandes de nos jours, ont dégelé et passionné Téconomie politique ; et c'est en cela exclusivement qu'elles y ont introduit un élément psychologique nouveau, qui n'a rien changé d'ailleurs aux notions fondamentales. Seulement, la passion inspiratrice de ces doctrines a souvent varié ; et, dans la combinaison de générosité et de haine dont elle se compose, la proportion des deux s'est renversée; plus généreuse que haineuse en France, elle est devenue plus haineuse que généreuse en Allemagne. Comparez Leroux ou Proudhon même à Karl Marx. Sous l'empire de ces sentiments intenses, les théories économiques se sont colorées et vivifiées, mais, au fond, elles ont gardé et même accentué la prétention ancienne à V objectivité^ à la déduction géométrique de formules rigides, ayant un faux air de lois physiques. Il est rare de rencontrer au milieu de ces abstractions d'un caractère individualiste au plus haut degré, des passages tels que celui-ci de Karl Marx qui, cette fois, en passant, a fait de Tinter-psychologie et de la bonne : « De même, dit-il (p. 141) que la force d'attaque d'un escadron de cavalerie ou la force de résistance d'un régiment d'infanterie diffère essentiellement de la somme des forces individuelles déployées isolément par chacun des cavaliers ou fantassins, de même la somme des forces mécaniques d'ouvriers isolés diffère de la force mécanique qui se développe dès qu'ils fonctionnent conjointement et simultanément dans une même opération indivise... A part la nouvelle puissance qui résulte de la fusion de nombreuses forces en une force commune, le seul contact Social produit une émulation et une excitation des esprits animaux qui élèvent la capacité individuelle d'exécution, » Considération qui a son prix à côté de celle de la spécialisation du travail, dont on a souvent exagéré les effets. Ce
n'est pas seulement parce que le travail y est très différencié que les grands ateliers sont de grands producteurs, c'est aussi parce que les travailleurs y travaillent ensemble.
En dehors des écoles socialistes, j'aurais à citer, parmi les écrits de Carey, de Stuart Mill, de Bastiat, de Courcelle- Seneuîl et de bien d'autres, des aperçus intéressants au point de vue de la psychologie économique. Stuart Mill a mis en relief l'influence de la coutume dans la fixation des prix, et quelque part il proteste contre la poursuite des dollars donnée pour but unique à l'activité productive.
Je voudrais pouvoir citer Gournot au nombre des économistes psychologues, mais je dois reconnaître que son effort a visé au contraire à envisager les faits économiques sous leur aspect mathématique, poussé à bout depuis lors par Léon Walras. Je dis au contraire^ parce qu'il a cru à tort qu'il ne pouvait mathématiser la science économique sans la dépouiller de tout élément subjectif. Mais, s'il avait pris la peine de considérer que, dans les phénomènes de conscience eux-mêmes, il y a un côté justiciable du nombre et de la mesure, que la croyance et le désir ont des degrés, une double échelle de degrés positifs et négatifs, affirmation et négation, désir et répulsion, amour et haine, peut-être aurait-il vu que le seul moyen de faire de la bonne statistique, c'est-à-dire de l'arithmétique sociale, c'est de faire porter les dénombrements du statisticien sur des faits extérieurs, soit, mais qui consistent au fond en croyances et en désirs, en idées et en besoins, en actes de foi et en actes de volonté, en jugements et en décisions. J'ai essayé de le montrer ailleurs*.
La tendance à mathématiser la science économique et la tendance à la, psychologiser^ loin d'être inconciliables, doivent donc plutôt se prêter à nos yeux un mutuel appui. Dans la statistique réformée et mieux comprise, dans la sta»
[i) Lois de l'imitation, chap. intitulé « L'archéologie et la statistique ».
tislîque toute pénétrée d'un esprit înter-psychologîque, j'aperçois la conciliation possible et même aisée de ces deux directions, en apparence divergentes.
Depuis une quinzaine d'années, ont surgi, en Allemagne et en Autriche, des écoles qui arborent le titre de psychologie économique : SchmoUer, Wagner, Menger en sont les chefs. Je regrette que mon ignorance de l'allemand ne m'ait pas permis de suivre leurs savants travaux. Ce que j'en sais, toutefois, par des extraits ou des résumés, me donne à croire que leur manière de comprendre l'application de la psychologie à l'économie politique est loin d'être identique à la mienne. Ils ne tiennent pas compte de Tinter-psychologie, ce me semble, si Ton en excepte Schmoller. Ils font jouer au désiî*^ mais non à la croyance^ un rôle considérable. La nécessité de faire sa part, et sa large part, à la considération des croyances, des idées, des jugements, n'est reconnue explicitement à ma connaissance que par M. Gide qui, dans ses principes — si intéressants, si pénétrés de nouvelles tendances — m'attribue le mérite de l'avoir signalée. Je ne crois pas non plus que les auteurs indiqués aient eu égard au caractère quantitatif du désir, et à son identité de nature d'un individu à un autre, qui seul permet de traiter les désirs des masses comme des quantités qui augmentent ou diminuent et que la statistique parvient à mesurer indirectement. D'après M. Bougie, Wagner estime que la statistique ne saurait s'appliquer aux facteurs psychologiques « impondérables, spirituels ^ ».
(1) Mais je connais trop peu ces économistes, pour parler plus longtemps de leurs idées. Celles que j'ai à exposer sont le développement de germes posés en substance, pour la première fois, dans la Revue philosophique^ en septembre et octobre 1881, — c'est-à-dire à une époque antérieure, je crois à l'apparition des écoles étrangères dont je viens de parler mais peu importe — sous le titre de la Psychologie en économie politique . S'il y a des coïncidences entre les théories énoncées là et celles d'écoles autrichiennes ou allemandes, je me félicite d'autant plus de cet accord qu'il aura été plus spontané.