CHAPITRE PREMIER
Il s'agît maîntenant d'embrasser le vaste champ de la psychologie économique au triple point de vue que nous connaissons, en rangeant sous trois chefs distincts, répétition, opposition, adaptation, toutes les parties de notre sujet. Commençons par la Répétition économique.
Que faut-il entendre par là? Est-ce seulement la reproduction des richesses? Je le veux bien, mais à la condition de faire une analyse complète des causes de cette reproduction. Distinguer la terre, le capital et le travail, ce n'est pas nous éclairer beaucoup. Si Ton va au fond de ces choses on trouve qu'elles se résolvent elles-mêmes en répétitions de diverses natures. La terre, qu'est-ce, si ce n'est l'ensemble des forces physico-chimiques et vivantes qui agissent les unes sur les autres, les unes par les autres, et qui consistent, les unes, chaleur, lumière, électricité, combinaisons et substances chimiques, en répétitions rayonnantes de vibrations éthérées ou moléculaires, — les autres, plantes cultivées et animaux domestiques, en répétitions non moins rayonnantes et expansives de générations conformes au
même type organique ou à une nouvelle race créée par Tart des jardiniers et des éleveurs? — Le travail^ qu'est-ce, sinon un ensemble d'activités humaines condamnées à répéter indéfiniment une certaine série d'actes appris, enseignés par l'apprentissage, par l'exemple, dont la contagion tend sans cesse à rayonner aussi? — Et le capital lui-même, qu'estce, sinon, en ce qu'il a d'essentiel d'après moi, un certain groupe d'inventions données, mais considérées comme connues de leur exploiteur, c'est-à-dire comme s'étant transmises des inventeurs à lui par une répétition intellectuelle de plus en plus généralisée et vulgarisée? Et si l'on veut que capital signifie, en outre, suivant les notions vulgaires qu'on s'en fait, une certaine partie de la richesse ancienne épargnée et mise à part, qu'est-ce encore, sinon de l'épargne répétée et accumulée ?
Mais cela ne suffit pas. La reproduction des richesses suppose, avant tout, la reproduction psychologique dés désirs de consommation, et des croyances spéciales attachées à ces désirs, sans lesquels un article matériellement reproduit ne serait point une richesse.
En somme, nous voyons que, dans la reproduction des richesses ainsi analysée jusqu'en ses vraies causes profondes, les trois grandes formes de la répétition universelle, ondulation, génération, imitation, sont mises en jeu à la fois. Il importe donc de connaître leurs lois pour prévoir les résultats de leurs combinaisons variées dans le phénomène de l'activité industrielle. Mais ces trois catégories de phénomènes et de lois ont lieu de nous occuper très inégalement; les deux premières seulement par rapport à la troisième.
L'erreur ici est de mêler ces diverses natures de répétitions sans s'en apercevoir et de mal c^]ioiûv\Q% unités répétées. Dans l'école de Le Play, l'importance de la répétition a été comprise, puisque c'est sur elle qu'est fondée implicitement la méthode des monographies. Cette méthode consiste à
penser qu'on se fait une idée complète d'une société en étudiant de près quelques-unes seulement de ses parties, mais de ses parties typiques, reproduites à multiples exemplaires, deux ou trois types de familles, par exemple, si bien que leur connaissance approfondie implique celle du tout. C'est très juste; mais, si Le Play et ses élèves ont bien vu cela, ils se sont trompés en considérant la famille ou tout autre groupe social, tel que l'atelier même, comme ce qu'il y a de plus régulièrement répété en fait de choses sociales, et en ne descendant pas plus bas, dans le détail des faits, pour y chercher les unités élémentaires, dont ils ont aperçu les répétitions d'ailleurs mais sans leur prêter l'attention qu'elles méritent. Leurs monographies supposent le fonctionnement de beaucoup de répétitions, puisqu'elles partent de l'existence de beaucoup de choses semblables, mais, si elles constatent ces fonctions essentielles, elles ne les expliquent pas. Pourquoi cependant et comment ces similitudes se sont-elles formées ? Pourquoi , à telle époque — pas toujours — la moyenne, non la totalité, des familles de telle classe, dans telle région, a-t-elle quatre enfants au lieu de trois ou de deux? Pourquoi la proportion des divers chapitres du budget y est-elle à peu près la même, c'est-àdire pourquoi les besoins divers, de vêtement, de logement, d'ameublement, de divertissements, de livres, etc., y ont-ils atteint une même intensité proportionnelle? Et pourquoi, d'une époque à l'autre, observe-t-on que la natalité de ces mêmes familles a augmenté, ou diminué ; que le chapitre de leurs budgets consacré à la toilette ou aux plaisirs a diminué, ou plus souvent augmenté ? Il ne faut pas demander à la méthode des monographies une réponse à ces questions : les monographistes constatent ces faits, ils ne les expliquent pas*, et ils les confondent fréquemment en les constatant.
' (1) S'ils les expliquent, comme cela arrive si souvent à M. duMaroussem, qui a singulièrement perfectionné la méthode après M. Cheysson, c'est en
Tarde. — Psych. écon. I. — iO
Ce dernier reproche ne peut pas être adressé à la monographie d*atelier. La monographie de famille implique le fonctionnement combiné de l'hérédité et de Timitation, des causes naturelles et des causes sociales qui seules peuvent expliquer la similitude des familles qu'on juge toutes sur un échantillon unique ; la monographie d*atelier ne postule que le fonctionnement de l'imitation. En séparant de la sorte deux éléments qui auparavant étaient présentés pêle-mêle, elle réalise un véritable progrès.
Mais, si importantes que soient les constatations dues à cette dernière espèce de monographies, elles ne sont pas non plus des explications, et c'est dans le menu détail de la vie d'atelier ou de famille, de la vie sociale en général, qu'il faut descendre pour découvrir les faits vraiment généraux, les répétitions d'actes et d'idées vraiment précises et prodigieusement multipliées oîi se laissent saisir les lois qui, une fois formulées, permettront de rendre compte des similitudes plus vagues entre des groupes sociaux, familles, ateliers, villes, nations. A travers la variabilité des faits économiques, qui se modifient d'âge en âge, de pays en pays, qui ne sont pas les mêmes à l'époque pastorale, à l'époque agricole, à l'époque industrielle, qui ne sont pas les mêmes en Europe et en Chine, en France même et en Angleterre, les lois de l'imitation ne changent pas, et c'est sur elles que reposent les principes économiques dans la mesure oîi ils se vérifient. Partout et toujours un nouvel outil, un nouveau procédé, un nouveau produit, jugé plus utile que les outils, les procédés, les produits anciens similaires, se répand ou tend à se répandre par multiplication rayonnante, et sa diffusion même, de plus en plus, lui est une garantie de majeure utilité. Partout et toujours ce jugement d'utilité supérieure, qui, entre cent ou mille exemples concurrents, anciens ou modernes, en fait choisir un de préférence,
greffant sur elle des notions et des préoccupations qui lui étaient primiti* vement étrangères.
est prononcé à raison des idées qui sont, déjà installées dans les esprits, des besoins qui sont déjà ancrés dans les mœurs, idées et besoins qui s'y sont formés jadis d'une manière analogue. Et, dans la fixation de ce choix, les considérations intrinsèques concourent avec les influences extrinsèques. Or, en ce qui concerne ces dernières, partout et toujours les exemples de capitale sont plus contagieux dans les provinces, ou les exemples des villes en général dans les campagnes S ou ceux des classes élevées dans les classes supérieures, que vice versa. Partout et toujours, après s'être répandues ainsi, les innovations qui ont eu le plus de succès tendent à s'enraciner en coutumes, qui, à leur tour, seront remplacées plus tard ou fortifiées par des modes nouvelles ^
A la loi de l'imitation du supérieur par Tinférieur, — du supérieur jugé tel par l'inférieur se jugeant tel, à tort ou à raison, sciemment ou à son insu, — se rattache un fait d'une immense importance économique, le commerce international. Partout et toujours, — même aux âges préhistoriques,
(1) On a remarqué, par exemple, en Italie (Rivisla italiana di sociologia, article de M. Coletti) que les émigrants d'origine urbaine ont précédé et entraîné les émigrants d'origine rurale. M. Coletti note que la tendance à émigrer se propage par une véritable psychose épidémique dont Vinchiesta agrainUf dit-il, décrit des « épisodes vraiment, caractéristiques ». — On a remarqué aussi que l'initiative de l'émigration est partie d'individus isolés et que les familles émigrantes ont suivi...
(2) Une innovation utile se produit, et au début, c'est à raison de son utilité qu'elle est adoptée par les premiers qui l'adoptent. Mais, de proche en proche, elle se répand, et, de moins en moins, c'est à cause de son utilité ; de plus en plus, c'est par esprit d'imitation. Et il est indéniable que la plupart de ceux qui font bon accueil à cette nouveauté l'auraient repoussée, s'ils avaient ignoré que d'autres l'ont accueillie, et alors même qu'ils auraient parfaitement compris les avantages de son adoption. La force de la routine les eût retenus à la pratique ancienne. Ici donc, comme partout en fait d'imitation-mode, le pouvoir propre de l'imitation consiste à briser l'obstacle de la coutume, Et, dans le cas de l'imitationcoutume, le pouvoir propre de l'imitation consiste à l'emporter sur le pouvoir de la raison, toutes les fois qu'on se soumet à la tradition tout en reconnaissant qu'elle est irrationnelle.
Amsi, dans l'un et l'autre cas, il y a une force propre inhérente à l'imitation, un certain rfe'^ir d'imiter soit les contemporains, soit les anciens, qui tantôt lutte, tantôt concourt avec la raison et l'intérêt pour régler notre conduite.
soyons-en persuadés — il y a, parmi les tribus, parmi les cités, parmi les nations voisines, une tribu, une cité, une nation admirée et enviée, qui donne le ton autour d'elle. Le penchant à la copier en tout est si fort que, en dépit des obstacles de la coutume, et, le plus souvent, de la loi, il se fait jour invinciblement par les échanges de peuple à peuple, de peuplade à peuplade ^'Le législateur a beau les entraver autant qu'il le peut, par des barrières de douane, par des monnaies nationales et locales soigneusement conservées, par des systèmes de poids et mesures multiformes, de telles digues ne servent qu'à révéler la force du courant qu'elles contrarient, c'est-à-dire la tendance des hommes, en tout temps et en tout pays, à prendre modèle sur l'étranger, ou plutôt sur un étranger, et à commercer avec lui. Cet engouement pour les produits exotiques, ou plutôt pour Texotique d'un certain genre, sévit parmi les sociétés les plus barbares; et il aide à comprendre un fait d'une grande portée économique, à savoir pourquoi les consommations nouvelles, importées du dehors, se propagent plus vite dans un pays que les productions correspondantes. Si, à mesure que la mode des produits étrangers se répand ainsi, les industriels indigènes ne se mettent pas aussitôt à les fabriquer, ce n'est pas toujours faute d'habileté, c'est parce qu'ils savent bien que le caractère exotique de l'article est ce qui le fait rechercher. Plus tard, quand la saveur de l'exotique commence à s'épuiser, il sera temps de faire des contrefaçons nationales de l'article étranger.
Mais c'est surtout dans les relations naturelles des concitoyens que la force de l'imitation agit, et, si l'on n'a pas égard
(1) On a retrouvé des traces manifestes du rayonnement de Tantique civilisation pharaonique jusque chez les nègres du Soudan (V. Tomhouctou du commandant Dubois) et même du Congo. — Partout où l'on remarque dans les classes inférieures des pays arriérés, des coiffures traditionnelles, des costumes locaux, qu'on a ilUusion de croire autochtones, cherchez et vous trouverez que telle coiffure procède d'une mode usitée à telle cour royale il y a quelques siècles, ou que telle coupe de vêtement a une origine non moins princièrc.
à ce facteur de premier ordre, on ne s'explique pas les faits les plus manifestes, et les plus fondamentaux, tels que Télévation graduelle du train de vie des diverses classes sociales. A la fameuse loi d'airain, M. Paul Leroy-Beaulîeu oppose, entre autres arguments, celui-ci^ que l'étalon de vie de l'ouvrier, l'ensemble de ses besoins jugés impérieux, change constamment et, en fait, constamment s'élève au cours de la civilisation. « Or, dit-il, comment ce niveau de l'existence populaire eût-il pu monter si l'élévation des salaires ne l'eût précédé ? Dans la doctrine du salaire naturel et de la loi d'airain cette hausse du niveau de la vie est incompréhensible. Il est évident que ce sont les ressources de l'ouvrier qui déterminent son mode de vivre et non son mode de vivre qui détermine ses ressources. » La remarque serait parfaitement juste et l'auteur aurait tout à fait raison 5'il n'avait l'air de croire ici que le salaire a crû spontanément et que c'est cette hausse spontanée qui explique la hausse de l'étalon de vie. En fait, voici comment les choses se passent. Un ouvrier entre mille gagne un peu plus que les autres, grâce à des circonstances favorables ou à son habilité supérieure, et aussitôt il se paie certains plaisirs^ tels que le café, le cigare, etc. En ce qui concerne cet initiateur, Texplication de notre auteur s'applique. Mais les 999 autres ouvriers veulent^ malgré l'insuffisance de leurs salaires, vivre comme lui, se modeler sur lui, et c'est cette volonté décidée, générale, — devenue générale par imitation égalilaire — qui finit par vaincre les résistances du patron. Bien des grèves, bien des syndicats, sont dus à. une action de ce genre. Mais, même sans grève, même sans syndicat, le mécontentement général des ouvriers, par suite des besoins nouveaux qui germent en eux, ensemencés par l'un d'eux, est une force à la longue irrésistible contre laquelle lutte en vain l'intérêt de l'entrepreneur,
— Cela dit, il convient de diviser la répétition économique d'après les causes de la reproduction des richesses
qu'elle étudie. Elle a donc trait d'abord : !"• à la reproduction des désirs dont certaines richesses sont Tobjet et des jugements portés sur l'aptitude de ces richesses à satisfaire ces désirs; 2° à la reproduction des travaux dont ces richesses sont le produit. Ce sont là les deux parties principales ; et nous les développerons : la première dans trois chapitres, sur le râle économique du désir^ sur le rôle économique de la croyance^ sur les besoins^ la seconde dans un chapitre sur les travaux. Mais, vu Timportance si grande acquise dans la vie civilisée par les signes monétaires de la richesse, il importe de traiter à part : S"* tout ce qui touche à la transmission, à la circulation des monnaies métalliques ou fiduciaires. De là deux chapitres, Tun sur la monnaie, l'autre sur le capital.
Observation générale et préliminaire. Soit pour les besoins, soit pour les travaux, reproduction signifie deux choses bien distinctes, et qui ne doivent jamais être confondues, malgré la liberté que nous prendrons souvent de les exposer pôle-méle : d'une part, leur propagation d'individu à individu, d'oîi résulte l'extension d'une industrie dans l'espace ; d'autre part, leur rotation périodique, par cette imitation de soi-même qu'on nomme habitude chez les individus ou coutume chez les peuples. — En ce qui concerne la monnaie, cette distinction se reflète dans sa diffusion^ rayonnante dans un domaine de plus en plus vaste, et sa circulation proprement dite, qui a lieu par sa rentrée aux mains d'oîi elle est sortie, rotation monétaire dont Karl Marx s'est fort occupé.