CHAPITRE VI
Quand la répétition a fonctionné un certain temps et produit un certain nombre de choses semblables dans un ordre quelconque de réalités, elle y donne lieu à des quantités spéciales, qui sont la synthèse de ces similitudes. Toutes les quantités physiques, chaleur, lumière, électricité, résultent du fonctionnement de l'ondulation. La force musculaire d'un homme, mesurable au dynamomètre, sa force nerveuse, son énergie circulatoire ou respiratoire, sont des quantités aussi, et Tensemble de ces quantités organiques, la vitalité, est une quantité assez imprécise, il est vrai, réelle cependant, qui résulte du fontionneraent de toutes les régénérations cellulaires incessantes appelées la nutrition, ainsi que de la génération, d'oîi elles procèdent. Eh bien, la quantité proprement économique née du fonctionnement imitatif de toutes les consommations et de toutes les reproductions industrielles, c'est la valeur-coiU incarnée dans la monnaie. Nous allons étudier sa nature et son rôle.
Avant tout, il est intéressant de se demander comment une monnaie a pu s'établir. Il n'y a pas d'article de première nécessité même, le pain, la viande, qui soit de consommation universelle. Beaucoup de peuples préfèrent le riz au pain ; les végétariens ne mangent pas de viande. D'ailleurs, les articles les plus nécessaires et les plus répandus ne sont désirés qu'à certains moments, irrégulièrement ou périodiquement renaissants. Et, au delà d'une certaine quan-
lité, on ne les désire plus. Un homme serait fâché d'avoir plus de deux ou trois costumes complets, plus de cinq ou six paires de bottines, etc. Il n'y a qu'une chose que tout le monde désire, et désire à tout moment, et désire en quantité illimitée. C'est l'argent. — Pourquoi ce caractère, qui lui est exclusivement propre, de désirabilité constante^ universelle et indéfinie? Parce que chacun sait, parce que chacun est convaincu * que, la monnaie étant désirée de la sorte par tout le monde, il se procurera aisément, moyennant sa monnaie, tout ce dont il aura besoin. — Ainsi, il y a cercle vicieux : la monnaie est désirée constamment et indéfiniment par chacun, parce que chacun sait que tous les autres la désirent constamment et indéfiniment.
Mais alors comment a-t-il pu se faire que ce désir constant et indéfini soit né chez un individu et se soit propagé chez les autres ? N'est-il pas contradictoire de le supposer puisque nous venons d'admettre que le fait même de cette propagation et du jugement qui la constate était la cause de ce désir chez un individu quelconque ? — Observons que cette apparence d'insolubilité avec laquelle le problème de l'origine de la monnaie se présente à nous a son pendant en linguistique, quand on essaie d'y éclaircir l'origine du langage : le problème de savoir comment on a pu adopter tel mot pour signifier telle chose a un air pareillement insoluble et pour des raisons analogues Mais la vie est habituée à dénouer le plus aisément du monde tous ces nœuds gordiens. Il suffit de se rappeler que, au début, les sociétés se réduisent à des groupes très étroits et très clos. C'est seulement dans cette hypothèse que l'établissement initial de l'institution monétaire se conçoit. On comprend sans peïae que, dans les limites resserrées d'un clan primitif, où tous les besoins et tous les goûts sont à peu près semblables, le
(1) Rappelons-nous que la croyance échappe à la loi de périodicité du désir. Le caractère de continuité attaché à la valeur de la monnaie lui vient de ce qu'elle est fondée sur la foi encore plus que sur le désir.
désir enfantin de posséder certains objets déterminés, pour des raisons utilitaires et encore mieux pour des motifs esthétiques, se soit vite généralisé S et, par la stimulation réciproque, se soit élevé à une hauteur pratiquement infinie, en sorte que l'idée de se servir de ces choses infiniment et continuellement appréciées par tous comme mesure générale de valeur, comme moyen d'échange et comme moyen d'accumulation des richesses, se soit offerte d'elle-même. Puis, les barrières des clans tombant par degrés, ces monnaies diverses sont entrées en concurrence les unes avec les autres et Tune d'elles a triomphé par sélection imitative. Le difficile étant donc, à l'origine, de s'accorder, dans une région donnée, sur un objet qui y soit désiré par tous et échangeable contre tout, la monnaie est née dès qu'un tel objet a existé. Cet objet a été très différent d'après les régions. Tantôt c'était un article répondant à un besoin déterminé, périodique même, mais un article durable et mobilisable à la fois, « le blé et le tabac dans les premières . colonies des États-Unis, le thé dans la Tartarie chinoise ; les fourrures en Sibérie » (J.-B. Say), le bétail à Tépoque pasto-
(1) Je lis sous la plume d'un des économistes les plus distingués : « Comme tous les organes généraux nécessaires à la vie et au progrès des sociétés, comme le langage, comme l'échange, comme le droit, la monnaie est née de la collectivité agissant instinctivement, non de l'invention d'un homme de génie. » C'est là l'opinion générale. — Mais s'il en était ainsi, si la monnaie était due à un instinct, nous ne verrions pas des civilisations ou des demi-civilisations, telles que celles des Aztèques ou des Incas, dépourvues de monnaie véritable, se contenter de monnaies tellement grossières ou embryonnaires qu'elles ne méritent pas ce nom. Nous ne verrions pas l'évolution de la monnaie, comme l'évolution de l'écriture, se poursuivre dans un seul groupe de peuples classiques, hautement privilégiés à cet égard, dont l'exemple a rayonné partout. La monnaie frappée, c'est-à-dire la monnaie véritable et complète, est née chez les Lydiens, • d'après les recherches les plus récentes, et il n'est pas douteux qu'elle y naquit de la volonté d'un monarque, expression de l'idée d'un inventeur, d'un initiateur de génie. De là la monnaie frappée s'est répandue partout, comme l'écriture alphabétique, c'est-à-dire l'écriture par excellence, s'est répandue de Phénicie chez tous les peuples du monde.
L'explication de la monnaie par l'instinct est à mettre sur le même rang que l'explication du langage par un don divin^ conséquence que M. de Bonald déduisait de l'insolubilité apparente du problème posé par l'origine du langage.
raie ; tantôt, et plus souvent c'était un objet servant de parure, un objet brillant et inutile, attirant les regards en tout temps. Finalement, c'est sur deux ou trois espèces de ce dernier genre, Tor, l'argent, le cuivre, que s'est fixée et arrêtée la série des métamorphoses monétaires. — On a expliqué et justifié après coup ce choix de certains métaux par les qualités physiques ou chimiques qui les distinguent. Or, sans nul doute, il importe que Tobjet quelconque adopté pour monnaie soit rare, en quantité limitée, non extensible à volonté, puisque, sans cela, il n'aurait jamais été nécessaire de recourir à l'échange pour l'obtenir. Mais ce n'est pas sa rareté, encore moins son utilité, pas même sa beauté, qui suffit à expliquer son privilège à^éckangeabilité universelle. Ces caractères n'ont été que la cause occasionnelle qui a concentré sur l*or, l'argent et d'autres métaux, la conviction universelle et constante qu'ils sont échangeables en tout temps contre n'importe quel article ou service dans le commerce. Et c'est parce que cette concentration n'a pu s'opérer que graduellement, à la longue, à la suite d'une longue évolution monétaire, qu'il est infiniment difficile de porter atteinte à ce privilège des métaux précieux. Ce n'est qu'à la longue aussi, sinon par la traversée d'étapes plus ou moins semblables, qu'on peut espérer de concentrer un jour sur un autre objet, sur un morceau de papier, par exemple, imprimé d'une certaine façon, une pareille unanimité et une pareille constance de foi. Si jamais, parmi les billets de banque qui servent de papier-monnaie, en droit ou en fait, dans des régions circonscrites, il en est un, le billet de la Banque de France ou celui de la Banque d'Angleterre, qui parvient à s'universaliser, ce n'aura été qu'après une série de débordements successifs par-dessus ses frontières premières. — En attendant, la découverte d une mine d'or suscite toujours une immense espérance, comparable en quelque sorte à l'espoir du ciel chrétien ou plutôt musulman importé dans une peuplade barbare, et, par là, elle est
une source de richesses inouïe, une surexcitation extraordinaire du désir et de l'effort producteur.
Cela dit sur Torigine de la monnaie, tâchons de préciser sa nature et son rôle. — Sa nature est non seulement d^être le seul objet universellement et constamment échangeable, mais encore de devenir de plus en plus le seul objet échangeable en fait. — La monnaie, en naissant, accapare peu à peu et monopolise V échangeabilité dont elle dépouille toutes les autres marchandises. L'échange d'une marchandise contre une autre marchandise n'est dès lors que tout à fait exceptionnel, de plus en plus exceptionnel. Le fait normal, habituel, constant, c'est l'échange de la monnaie contre une marchandise, ou d^une marchandise contre de la monnaie. D'après Macleod, Téchangeabilité est le caractère essentiel de la richesse. C'est aussi Tune des définitions qu'en donne Stuart Mill. A ce compte, il n'y aurait, dans un pays hautement civilisé, d'autre richesse que la monnaie (c'est un peu l'idée générale et vulgaire), car, peu à peu, elle s'approprie le pouvoir de s'échanger contre toutes les autres marchandises, et celles-ci ne le sont que contre elle. Quant à l'échange d'une espèce de monnaie contre une autre espèce de monnaie, de dollars contre des thallers, de louis contre des roubles ou contre des billets de banque, d'un écu de 5 francs contre des pièces divisionnaires, il a un caractère tout à fait à part, qui n'a de commun que le nom avec l'échange d'une marchandise contre de la monnaie, ou même d'une marchandise contre une autre marchandise. L'échange d'une monnaie contre une autre monnaie (d'égale valeur, bien entendu) est un passage du même au même, puisque les deux choses sont identiques en ce qu'elles ont d'essentiel, leur valeur. Mais l'échange d'un tableau contre un piano, ou d'un bœuf contre
une armure, est le remplacement d'un genre d'utilité par une utilité tout autre, absolument et essentiellement dissemblable. L'échange d'une monnaie contre une autre monnaie peut être comparé à une proposition analytique^ à une tautologie, tandis que l'échange d'une monnaie contre une marchandise, et même celui de deux marchandises l'une contre l'autre, est comparable à une proposition synthétique y pour continuera employer la terminologie de Kant *.
— Mais précisons encore mieux la nature de la monnaie. — La monnaie n'est-elle pas dans le monde de l'action économique ce que sont les mathématiques dans le monde de la pensée ? N'est-ce pas pour répondre à des nécessités au fond toutes semblables que nous soumettons au nombre et à la mesure, à l'empire des mathématiques, toutes nos connaissances, toutes nos observations, toutes nos expériences, en dépit de leurs diversités qualitatives, — et que nous évaluons en monnaie toutes nos joies et toutes nos douleurs, tous nos désirs, et tous leurs moyens de se satisfaire, en dépit de l'hétérogénéité manifeste de ces choses?
Nous exprimons les qualités universelles en quantités, en formules numériques, proprement scientifiques, pour rendre nos idées, nos perceptions, comparables et co-échangeables entre elles, démontrables et communicables d'homme à homme, et socialisables ; et nous évaluons les biens de tout genre, si hétérogènes qu'ils puissent être, en monnaie, pour permettre leur échange et leur communication d'homme à homme, leur socialisation aussi.
Un sujet d'études est d autant plus près d'être embrassé par une vraie science qu'il s'en dégage des lois plus mathé-
(1) C'est seulement à la Bourse, quand des titres financiers s'échangent contre d'autres titres financiers, que l'échange des signes monétaires les uns contre les autres prend un sens réellement important. C'est qu'ici, il ne s'agit pas seulement, comme chez un changeur, de troquer une monnaie, une certitude de richesses, contre uae autre monnaie, contre une autre certitude, mais aussi et surtout de troquer une certaine probabilité de gain ou de perte contre une autre prob6J)ilité d'un degré souvent très différent.
matiques. On commence toujours par formuler des lois qualitatives^ — puis des lois demi-qualitatives^ comme par exemple celle de ToEFre et de la demande où il s'agit non d'équation = mais de < ou de > : « la valeur diminue quand l'offre augmente », sans qu'on prétende que la diminution de l'une est égale à l'augmentation de l'autre, ce qui rend la formule très vague ou faussç si on la précise. — Enfin, des lois adéquation.
De même, à mesure qu'un marché s'élargit, s'élève, devient plus vraiment social et civilisé, l'échange des marchandises et des services cesse de s'y faire par le troc, par le troc d'abord capricieux et sans nulle règle puis un peu plus réglé, — ensuite s'opère par achat et vente mais à des prix très variables, objet de marchandages incessants, à des prix tout individuels, — enfin par achat et vente à des prix fixes, uniformes sur tout un grand territoire.
En se mathématisant y les lois d'une science en progrès deviennent plus claires, plus commodes, propres à s'appliquer à un plus grand nombre de problèmes, et à se répandre en un plus grand nombre d'esprits. Car la science est, avant tout, la connaissance socialisée et indéfiniment socialisable ; ce devrait être là sa définition essentielle. — Et, en se monétisant, les choses échangeables s'échangent plus facilement, plus rapidement et beaucoup plus loin. La monétisation de l'échange est la condition sine qua non du commerce. Le commerce est l'action économique socialisée de plus en plus, comme la science est la pensée socialisée de plus en plus. {La science en train de se faire répond à Vindustrie; la science faite et, par suite, se vulgarisant, répond au commerce.)
Sans doute, un Robinson de génie, né dans une lie déserte et s'y développant intellectuellement tout seul, autodidacte original, pourrait remarquer les similitudes et les répétitions des phénomènes, leurs rapports de plus et de moins, et même d'égalité, mais ce côté numérique des
choses ne le frapperait que faiblement, infiniment moins que leur côté ondoyant et divers et leurs variations incessantes. Si l'instinct du progrès intellectuel, par hasard, le tourmentait, c'est à diversifier de plus en plus ses sensations et ses perceptions, à les accumuler en lui avec leurs diversités propres, qu'il s'attacherait, non à les uniformiser en les réduisant à des idées générales. Si l'esprit humain a tourné son besoin investigateur dans la voie des généralisations, des similitudes et répétitions phénoménales exprimées en signes^ en mots, c'est qu'il y a été forcé pour entrer en communication avec ses semblables. Mais, pour se comprendre lui-même de mieux en mieux ^ il n'aurait jamais eu besoin de langage. Son développenient intellectuel, s'il fût resté exclusivement individuel, aurait pu, à la rigueur, aller fort loin, mais à la condition de s'attacher avant tout aux variations et aux diversités qualitatives des phénomènes, au côté poétique des choses. Livré à lui-même, sans les excitations de la société ambiante, le cerveau de Tindivîdu est capable de se développer poétiquement ; mais, scientifiquement, jamais. Il se peut qu'il y ait des poètes cachés chez certains animaux de génie. Il n'y a, à coup sûr, aucun savant.
Isolé, l'individu non plus n'aurait jamais inventé rien de pareil à la monnaie. C'est trop clair. Mais il n'aurait pas même eu l'idée, probablement, de comparer ses divers désirs, — dont la diversité seule l'eût frappé — pour reconnaître leur réelle comparabilité, leurs degrés de plus où de moins. Ce n'est pas qu'il n'y ait un sens tout individuel de l'idée de valeur. Mais ce sens ne se dégage qu'après que celui de la valeur sociale^ de la valeur proprement dite, a été conçu.
L'empire des mathématiques s'étend sans cesse plus loin dans le monde de la pensée, comme celui de la monnaie dans le monde de l'action. Après avoir envahi toute l'astronomie, toute la physique, toule la chimie, le point de vue mathématique s'empare de la biologie, où les instruments des mesures jouent un rôle toujours croissant, cherche à con-
quérir la psychologie et commence à s'annexer la sociologie par la statistique démographique, commerciale, judiciaire, etc.
Le point de vue pécuniaire y après avoir régi toute Tactivité industrielle, s'impose en politique extérieure, où Tar-j geni est le nerf de la guerre, où la nation là plus riche est la plus respectée, et, en politique intérieure, devient souveraine aussi, par la corruption de la Presse, par les marchandages des partis. Il n'est presque rien, en fait de biens de tout genre, même esthétiques, même religieux, qui ne s^achète et ne se vende : messes, rédemption des péchés, exemptions déjeunes, leçons d'artistes, j'allais dire talents L'évolution mathématique passe de Tarithmétique à l'algèbre, de la théorie des nombres à celle des fonctions^ L'évolution monétaire passe de la monnaie métallique à la monnaie de papier (signe algébrique en quelque sorte de la monnaie), et du commerce des marchandises (où une quantité de monnaie est troquée contre un article ou un service) au commerce des valeurs de Bourse (où les titres financiers s'échangent les uns contre les autres). A la Bourse, les valeursy rapports entre une somme d'argent et un objet» sont elles-mêmes évaluées les unes par rapport aux autres^ C'est un rapport du second degré. Par la cote, elles se présentent comme fonctions les unes des autres, haussant ou baissant ensemble suivant certaines lois.
Il n'en est pas moins vrai que tout n'est pas vénal, et que, powr /a même raison au fond, tout n'est pas mesurable et nombrable. Il y a des choses uniques en soi, incomparables essentiellement ; et il y a des biens tout personnels, incommunicables, inappréciables.
Soit par la suggestion autoritaire, soit par la démonstration, nous ne pouvons communiquer à autrui nos pensées (ce qui est l'équivalent du don des biens, début unilatéral de Y échange Aes biens) qu'à la condition de les présenter par leur côté mesurable et quantitatif. S'il s'agit de faire entrer
Tabde. — Psych. écon. I. —19
de force, par démonstration, noire jugement dans la tête d'autruî, il faut un syllogisme plus ou moins explicite, c'està-dire un rapport d'espèce à genre ou de genre à espèce établi entre deux idées, ce qui signifie que Tune est incluse dans l'autre, est du nombre (indéterminé ou déterminé mais réel) des choses similaires^ et perçues en tant que similaires, que l'autre, la proposition générale^ embrasse et contient.
— Par suggestion autoritaire même, on ne peut transvaser son idée dans la tête d' autrui, qu'autant qu'elle est faite d'éléments semblables aux éléments d'idées contenus dans ce cerveau étranger, et cette similitude ne peut apparaître que par le langage^ qui est un composé d'idées générales^ de choses vues par leur côté similaire et nombrable. Pour être communicable, une pensée doit être, sinon démontrable, du moins exprimable ; dans les deux cas, composée d'éléments comparables et nombrables. La monnaie, c'est-à-dire une commune mesure de biens hétérogènes, est, de même, la condition devenue nécessaire du commode échange de ces biens, sinon de leur don ou de leur vol. On évalue d'ailleurs, involontairement, irrésistiblement, les objets donnés, quand on les reçoit, et les objets qu'on vole ou qu'on nous vole.
La monnaie, étant la commune mesure des valeurs-utilités, sert à mesurer des croyances aussi bien que des désirs, puisque l'utilité est une combinaison de désir et de croyance incarnée dans un objet. Demandons-nous, maintenant, pourquoi elle ne sert pas de moyens d'échange aux valeursvérités, de même qu'aux valeurs proprement dites, aux valeurs-utilités? Le problème vaut la peine d'être posé. D'abord, remarquons que la vérité n'est pas une combmaîson de désir et de croyance, elle n'est que la crédibUiié
cl'une idée. En effet, quoique la connaissance puisse être regardée comme la satisfaction du désir de connaître, et que, à ce point de vue, elle soit aussi une utilité, et môme une utilité d'autant plus élevée qu'elle satisfait une curiosité plus forte, il n'en est pas moins vrai que la connaissance se présente aussi sous un autre aspect, indépendamment de la curiosité à laquelle elle correspond, et par rapport seulement à la fotce (T adhésion mentale qu'elle suscite et au nombre des individus chez lesquels elle la suscite. Cette abstraction du désir, qui est possible pour les connaissances, ne Test pas pour les marchandises ou les services. Puis, en ce qui concerne ces derniers objets, leur consommation destructive, qui suppose l'échange et l'appropriation exclusive, est la condition même de la satisfaction du désir auquel ils correspondent. Mais les connaissances n'ont pas besoin d'être la propriété exclusive de quelqu'un pour satisfaire* son désir de savoir. Il ne leur est donc pas essentiel d'être un objet d'échange pour se communiquer, quoiqu'elles puissent l'être, par exception, dans le cas de secrets jalousement gardés et qu'on ne communique que moyennant la communication d'autres secrets. On peut donc, quand il s'agit de connaissances diverses, contradictoires ou d'accord entre elles, en train de se répandre ensemble dans un milieu social, considérer le résultat du choc ou de l'alliance des croyances qui leur sont inhérentes sans considérer en même temps le choc ou l'alliance des désirs de connaître qu'elles satisfont. Il n'y a jamais à sacrifier un désir de connaître à un autre désir de connaître, il n'y a à sacrifier, dans certains cas, qu'une croyance à une autre croyance qui implique contradiction avec la première. Mais, quand il s'agit de marchandises diverses en train de se répandre dans le public, il n'en est pas de môme. Le succès des unes suppose le triomphe du désir satisfait par elles sur le désir sacrifié auquel les autres donnent satisfaction, en même temps que la confiance en la bonne qualité et la supériorité des premières est un démenti
t92 LA RÉPÉTITION ÉCONOMIQUE
implicite opposé à la confiance en la supériorité des secondes.
Supposons une société où chaque connaissance sérail attachée essentiellement à la possession d'un talisman, d*an livre miraculeux qui la contiendrait, en sorte qu'on ne pourrait la posséder sans acquérir ce livre, et qu'en transmettant ce livre à autrui on lui transmettrait aussi cette connaissance, dont on se dépouillerait à Tinstant même. Vans cette hypothèse, on ne pourrait acquérir une nouvelle connaissance qu'en sacrifiant une ancienne, alors même que les deux n auraient rien de contradictoire. Les connaissances seraient donc objet de commerce, au même titre que des denrées quelconques. 11 y aurait une valeur vénale, exprimable en monnaie, des diverses connaissances, une Bourse des valeurs-vérités.
Pourquoi cette hypothèse n'est-elle pas réalisable, en toute rigueur du moins ? Au fond, c'est parce qu'elle implique la non-existence d'une fonction essentielle de notre esprit, la mémoire. Toute pensée, toute connaissance, consiste en sensations remémorées, une sensation n'étant qu'un cliché dont la vie intellectuelle est le perpétuel tirage. Que nos sensations, nos perceptions, pour se produire, exigent Tappropriation et la destruction, lente ou rapide, d'une substance ou d'une force extérieure, cela se comprend, puisqu'elles sont un rapport de notre esprit avec les réalités du dehors. Mais nos pensées, emploi cérébral des multiples exemplaires intérieurs de nos sensations anciennes, ne sauraient être sous une dépendance analogue ou aussi étroite. Quand un monarque oriental, un jour de grande fête, répand des aumônes autour de lui, fait pleuvoir des largesses de vôte^ menls, d'aliments, de pièces d'argent, il ne peut donner sans se dépouiller, si riche qu'il soit. Mais, quand un Claude Bernard ou un Pasteur propage parmi ses auditeurs des vérités qu'il a découvertes ou qu'il a lui-même reçues de ses maîtres, il ne s'en dépouille pas, ses dons intellectuels ne l'appauvrissent en rien. Pour qu'il en fût autrement, il fau-
drait qu'il oubliât ses idées au fur et à mesure qu'il les exprime. Qu'est-il donc arrivé? La suite de ce qui s'était produit quand ses vérités lui ont apparu. De même qu'elles sont nées de la rencontre de souvenirs, d'images, de sensations anciennes reproduites des millions de fois au dedans de lui-même, pareillement, grâce à sa parole, elles se répètent au dehors en exemplaires nombreux dans le cerveau de ses élèves, et cette répétition extérieure peut être considérée comme la continuation sociale des reproductions internes qui l'ont précédée. Limitation, mémoire sociale, est ainsi toujours la continuation extérieure de la mémoire, imitation interne.
Dans une certaine mesure, dans une mesure variable — et dont les variations mériteraient examen — les conditions de rhypothèse de tout à l'heure semblent se réaliser. D'abord, les connaissances n'étant que des répétitions combinées de sensations, de perceptions, il est certain qu'il faut, avant* tout, avoir été à même d'éprouver les sensations élémentaires pour que les connaissances dérivées de leur répétition et de leur combinaison interne soient possibles. Les observations directes, les expériences de laboratoire ou autres, fondement de la science, doivent être achetées, comme les satisfactions quelconques des sens produites par l'industrie. Elles supposent des consommations et des destructions de substances ou de forces, des voyages, des achats d'appareils ou de matériaux. En second lieu, la combinaison des souvenirs de ces sensations élémentaires, une fois qu'elle a eu lieu dans l'esprit de l'inventeur, se matérialise en un livre, une conférence, afin de se répandre, et ceux-là seuls qui en ont pu acheter le livre ou assister à la conférence acquièrent ces nouvelles vérités. Si le conférencier ne se dépouille de rien en donnant ces vérités h son auditoire, ses auditeurs, quand ils ont payé le droit de l'entendre, se sont privés d'autres agréments pour obtenir celui-là.
Tout enseignement, surtout dans le passé, commence par
294 LA RÉPÉTITION ÉœNOMIQUE
être plus ou moins hermétique, éiotériquej et plus il Test, plus on se rapproche des conditions de Thypo thèse ci-dessus. Dans les siècles mystiques du moyen âge, la science paraissait attachée à la possession d'un manuscrit. L*étude de la jurisprudence, comme celle de la théologie, était quelque chose de cabalistique, une aimantation par le contact, restreinte à un petit groupe d'élus. Entre la communication des connaissances d'homme à homme, et la transmission des richesses d'homme à homme, il y avait beaucoup moins de difTérence au moyen âge qu'à présent, et dans les temps primitifs de la Grèce qu'au siècle de Xénophon *. L'évolutioa sociale semble avoir marché dans le sens d'une accentuation toujours plus marquée de cette différence.
A vrai dire, cependant, la communication des pensées a toujours différé essentiellement de celle des richesses. Mênae quand un sauvage ne révèle sa recette secrète de poison ou d'engin militaire à un autre sauvage que moyennant la révélation par celui-ci d'un autre secret, cet échange ne ressemble en rien à l'échange qu'ils font de leurs armes ou de leurs outils. Car chacun d'eux se dépouille de son arme ou de son outil en l'échangeant contre un autre, tandis qu il n'oublie pas son secret en apprenant celui d'autrui.
En somme, cela revient à dire que les conditions de la transmission sociale des sensations ne sont pas les mêmes que celles de la transmission sociale des pensées. On ne peut, par la parole et par l'exemple, — sauf le cas de suggestion hypnotique — susciter chez autrui une sensation de goût sucré ou de douce tiédeur qu'on éprouve en mangeant tel fruit ou revêtant telle fourrure. Pour communiquer à un de ses semblables cette jouissance-là il faut lui procurer im peu du sucre qu'on mange ou un vêtement pareil à celui qu'on porte. Mais, par la simple parole, on suscite en lui des pensées toutes semblables à celles qu'on possède. Si donc
(1) Les initiés aux idées de Pythagore formaient un groupe aussi fermé que les initiés aux mystères d'Eleusis,
ces pensées répondent en lui à une curiosité très vive, «Lussi vive que la gourmandise ou la sensualité de Thomme inculte, une simple parole lui aura valu des jouissances gratuites, aussi intenses que les plaisirs matériels les plus coûteux.
Par suite, les désirs spirituels s'offrent à nous comme le grand, Timmense débouché de l'activité humaine dans l'avenir, et le progrès tend à la supériorité grandissante de leur développement sur celui des désirs physiques. Cherchons les désirs dont les satisfactions soient aussi aisées à répandre, à généraliser, que ces désirs eux-mêmes. Nous ne trouverons que le désir de connaître. Ihest aussi facile, plus facile même, on s'en aperçoit souvent, de répandre des connaissances parmi des écoliers, ou même parmi des adultes, que de faire naître parmi eux le goût de les posséder. Au contraire, le désir d'exercer tel ou tel métier se répand facilement par l'exemple d' autrui, mais il n'est pas aussi facile de fournir du travail de ce genre à tous ceux qui en demandent. Le désir de consommer se propage encore plus aisément que celui de produire, mais la difficulté est de multiplier les moyens de consommation avec autant de rapidité. Cette inégalité entre la vitesse de diffusion de presque tous les désirs et celle des objets qui leur correspondent crée des problèmes anxieux et en apparence insolubles. Par bonheur, du choc des appétits et des désirs qui bataillent entre eux dans la lutte économique se dégage peu à peu, stimulé incessamment par ses satisfactions mêmes, le désir profond, caché sous tous les désirs, — sous les désirs les plus matériels njiême, tous réductibles, au fond, à des soifs d'expériences nouvelles, de vérification, de sécurité, de certitude, — la curiosité, passion finale, confluent et réconciliation de toutes les autres, qu'elle résume en les accordant. Là est le salut, l'au-delà non pas posthume mais ultérieur, où toutes les antinomies économiques se résoudront, autant qu'elles puissent être résolues, dans le domaine immensé-
ment élargi des félicités de Tart, de la pensée et de Tamour, aussi gratuites et aussi indivises qu*infinies, collectivisme idéal qui dispensera du collectivisme brutal, vraisemblablement impossible. Et il était bon, m*a-t-il semblé, d^indiquer cette considération ici, pour bien marquer la subordination de l'activité économique à Tactivité intellectuelle, seule capable, non seulement de donner la solution théorique, mais de résoudre pratiquement les graves problèmes qu'elle pose.
Revenons à la monnaie. En essayant de la définir plus haut, nous avons défini aussi bien l'économie politique. La monnaie est la notion économique par excellence. L'économiste est, avant tout, un financier. Jusqu'où va le domaine des finances, de l'achat et de la vente, jusque-là, mais pas au delà, va la science économique. Elle s'arrête au seuil du monde intellectuel. Les unes après les autres, toutes les richesses, môme les plus incomparables entre elles en apparence, deviennent de plus en plus évaluables en monnaie, cette commune mesure des choses les plus hétérogènes; mais, de moins en moins, les connaissances, les vérités, se prêtent à ce genre d'évaluation. Tout ce qui a irait à la production et à la consommation sur place, qui s'opèrent dans les familles et les tribus closes des premières sociétés, échappe à l'économiste ; les seules relations d'échange entre familles, entre tribus, où la monnaie apparaît, commencent à le regarder. La civilisation a pour effet de faire entrer successivement dans le commerce, c'est-à-dire dans le champ de l'économiste, une foule de choses qui auparavant étaient sans prix, des droits et des pouvoirs mêmes; aussi la théorie des richesses a-t-elle empiété sans cesse sur la théorie des droits et sur la théorie des pouvoirs, sur la jurisprudence et la politique. Mais, au contraire, par
là gratuité toujours croissante des connaissances libéralement répandues, la frontière se creuse entre la théorie des richesses et ce qu'on pourrait appeler la théorie des lumières. Science encore innomée qui consisterait à formuler les lois de la découverte et de la vulgarisation des vérités (réelles ou imaginaires), de la formation et de la transformation des langues, des religions et des sciences, et de leur propagation de classe en classe, de peuple en peuple, ainsi que de leurs luttes et de leurs accords, à peu près comme Téconomie politique recherche les lois de la création et de la vulgarisation des richesses, de leurs concurrences et de leurs concours. Appelons logique sociale cette théorie des lumières, et nous la verrons s'opposer très nettement à la téléologie sociale dont l'économie politique est l'expression la plus étendue et la plus parfaite jusqu'ici.
Elle doit cette perfection relative précisément à la possession d'une quantité spéciale, la monnaie, qui lui donne un cachet singulier de précision. Mais, on le voit, elle ne doit cet avantage de forme qu'à Tinfériorité de son contenu. C'est parce que les richesses ne participent pas au privilège éminent des connaissances, de pouvoir s'acquérir sans nul sacrifice, qu'il existe une monnaie ; et c'est parce que les connaissances ont ce privilège que leur libre diffusion ne donne lieu à rien d'équivalent. Il n'en est pas moins certain que toutes les connaissances, si dissemblables qu'elles soient, sont comparables sous un certain rapport, comme toutes les richesses ; à savoir par le degré de croyance qui s'attache à elles. Et si, tenant compte à la fois de l'intensité moyenne de cette croyance et du nombre d'individus qui la partagent, on mesurait par le produit de ces deux données la quantité de vérité qui est propre à chaque idée répandue dans le public, on pourrait dresser un inventaire des lumières d'une nation, aussi bien — mais beaucoup plus mal aisément — qu'un inventaire de ses richesses. On pourrait } aussi, par cette manière toute simple de mesurer la vérité
sociale des idées, suivre les variations historiques de la vérité des diverses connaissances et rechercher le sens général de ces variations. Seulement, faute d*un mètre objectif de cette valeur-vérité, les notions ainsi obtenues n'auraient rien de frappant pour Tesprit, malgré leur importance capitale.
La monnaie est le mètre objectif des valeurs, mais plus objectif en apparence qu'en réalité. Si on y regarde de près, on voit sans peine que toute la substance monétaire, pour ainsi dire, des métaux précieux, est subjective, qu'elle consiste, avant tout, dans une croyance générale, dans un acte de foi universel en eux, et que la théorie classique de la monnaie-marchandise est erronée. Si elle était vraie, Tor et l'argent devraient perdre de leur valeur monétaire dans un pays dès qu'ils commencent à y surabonder, et, par suite de leur dépréciation, les prix de toutes choses devraient se mettre à augmenter dans la proportion même de l'augmentation de leur quantité. Par exemple, dans tous les pays à circulation d'argent, oîi l'argent, démonétisé ailleurs, afflue de toutes parts, tous les prix devraient s'élever très vite de nos jours. Mais, en fait, rien de pareil encore. « La lumière s'est faite, dit M. Mongin S les enquêtes se sont multipliées, les agents consulaires ont fourni leurs renseignements, et tous les témoignages concordent sur ce point que la masse des prix est restée stationnaire. L'habitant de l'Extrême- Orient continue h recevoir le même poids d'argent pour sa journée de travail, pour ses porcelaines, ses incrustations et ses produits agricoles .» Autre observation plus instructive encore. Depuis un quart de siècle, un très grand nombre d'articles fabriqués ont baissé de prix par degré, et « cette baisse des prix a coïncidé avec une production des métaux précieux d'une extraordinaire puissance, avec une économie notable des frais d'exploitation, avec l'emploi le plus i^rge
(1) Revue d'économie polit.» février 1897.
<3es moyens de crédit, avec les éléments les plus propres & <3éprécier la monnaie métallique. Toutes les conditions monétaires semblent s'être réunies pour entraîner la hausse générale des prix et c'est la baisse qui l'emporte ! » Autre remarque encore, très pénétrante. Dans la théorie classique, il est question « d'un rapport entre les quantités de monnaie et les quantités de marchandises. Mais quelles sont ces quantités de monnaie ? Celles qui existent dans le monde entier ou celles qui existent dans chaque nation considérée isolément ? Il faudrait opter, et cependant les raisonnements oscillent de l'un à l'autre, suivant les besoins de la thèse particulière qu'on veut établir * ».
De tout cela, l'auteur cité conclut qu'il convient de rectifier la théorie classique en y faisant jouer un rôle prépondérant à l'empire de la coutume, lequel s'expliquerait, d'après lui, par une sorte d'effort universel afin d'obtenir la fixité de l'unité de compte, et, par suite, de maintenir la valeur nominale des monnaies oti s'incarne cette mesure générale des valeurs, — jusqu'au moment du moins où soit l'afflux, soit la raréfaction des métaux précieux atteignent un point où il est impossible de soutenir plus longtemps cette fiction. — L'explication de M. Mongin me semble vraie mais insuffisante. Il y a ici autre chose que la coutume. Si les variations du stock monétaire, même considérables, même connues de tous, n'influent pas — pour un temps du moins — sur les prix, c'est que chacun, en recevant une pièce de monnaie, sait qu'il ne la gardera pas assez longtemps en poche pour que sa dépréciation ait sensiblement augmenté, pour que son pouvoir d'achat ait sensiblement diminué, jusqu'au moment où il la remettra en circulation. Cette diminution du pouvoir d'achat de la monnaie dans l'intervalle de son passage dans la poche de chaque consommateur, est une quantité infinitésimale dont nul ne tient
(1) Voir la suite p. 150.
300 LA RÉPÉTITION É(X)NOMIQUE
compte et qui, par suite, ne parvient jamais à s*intégrer; jusqu'au moment où la disproportion éclate soudain aux yeux entre la valeur nominale et la valeur réelle de la monnaie, et où un krack se produit.
Et, de fait, au bout d'un temps, la surproduction d'or on d'argent se fait sentir sur les prix, qu'elle élève, mais elle les élève toujours beaucoup moins que la quantité d'or on d'argent ne s'est accrue. De 1492 à 1600, en 108 années, après la découverte de l'Amérique, la quantité d*or et d'argent, en circulation sur le continent européen, a décuplé d'après les estimations les plus sérieuses. Or, les prix n'ont pas tout & fait quintuplé (ils n'ont augmenté que de 470 p. 100 environ), ce qui est beaucoup au point de vue des bouleversements sociaux qui en ont été la conséquence, ruine des uns, enrichissement soudain des autres, mais ce qui est très inférieur à ce que l'application de la loi de l'oflre et de la demande aurait exigé. Autre exemple. De 1851 à 1870, il y a eu un énorme afflux de métaux précieux sur le marché européen, la quantité d'or et d'argent précédemment existante s'est trouvée doublée. Quel effet ce prodigieux accroissement a-t-il eu sur les prix ? C'est un problème très débattu. M. Paul Leroy-Beaulieu, après l'avoir longuement discuté, est amené à conclure que, quoique augmentée de moitié dans cet intervalle, la masse d'or et d'argent circulante n'a été dépréciée que dans la mesure de 15 à 20 p. 100 ^
Tous ces faits sont inexplicables si l'on n'a égard à ce qu'il y a de purement subjectif, psychologique, dans la nature de la monnaie. — Aussi l'effet direct de la découverte d'une mine d'or ou d'argent, et le plus important à considérer, ce n'est point la dépréciation monétaire qui s'ensuit, et, par conséquent, la hausse des prix, mais c'est la surexcitation de l'activité par la surexcitation des espérances ; phénomène qui, conformément à la loi générale de
(1) Traité d'économie polit,, t. III, p. 208.
la propagation des exemples, se produit d'abord dans les parties les plus denses, les plus affairées, les mieux informées de la population, dans les milieux urbains, et de là se xépand peu à peu jusque dans les campagnes. — Les historiens n'hésitent pas à compter parmi les causes principales de la grandeur d'Athènes l'exploitation des mines d'argent du Laurium, qui étaient d'une richesse exceptionnelle à Tépoque classique. On a pu dire, avec quelque exagération il est vrai : « Sans Laurium, point de marine athénienne; sans marine athénienne, point de bataille de Salamine ; sans bataille de Salamine, point de siècle de Périclès. » (Théodore Reinach.) S'il en est ainsi, voilà une découverte, peutêtre accidentelle, la découverte de la mine dont il s'agit, qui a aiguillé toute l'histoire ancienne et moderne dans la voie où elle se déroule encore.
Arrêtons-nous à considérer encore les caractères dislînctifs de la monnaie et les transformations économiques opérées par son avènement. Par elle l'économie politique revêt un air de physique sociale qui a séduit et trompé, non sans excuse, les premiers sociologues. La monnaie a ce caractère commun avec la force^ notion essentielle de la physique, d'être une possibilité, une virtualité infinie. La force est la possibilité d'une certaine quantité de mouvement dans une infinité de directions ; la monnaie est la possibilité d'une certaine quantité de valeur obtenue par une infinité d'achats. Il est remarquable que l'évolution économique conduit inévitablement de l'échange en nature à l'achat et à la vente, des biens concrets aux valeurs monétaires, c'est-à-dire des réalités pures et simples aux virtualités réalisables, de l'énergie actuelle à Ténergie potentielle*.
(1) Avec un peu d'imagination métaphysique, ne serait-on pas en droit de se demander, à ce propos, si cette nécessité évolutive ne jetterait pas
302 liA RÉPÉTITION ÉCONOMIQUE
Il y a quelque analogie entre certains problèmes fondamenlaux que soulève la monnaie et certaines difficultés non moins fondamentales que la mécanique soulève. Toute hausse des prix, par exemple, peut s'expliquer soit par une hausse de la valeur des objets dont le prix est coté plus haut en monnaie, soit par un abaissement de la valeur de la monnaie. Même alternative en mécanique relativement au mouvement apparent d'un corps: il peut s'expliquer soit par son mouvement réel, les corps environnants étant immobiles, soit par le mouvement de ceux-ci en sens inverse. — Une question semblable ne saurait se poser à d'autres égards, en biologie et en sociologie : on ne demandera pas si le vieillissement d'un individu tient au rajeunissement des individus voisins, ou si le développement d'un art, d'une science, d'une institution, tient à l'atrophie d'autres arts, d'autres sciences, d'autres institutions. Le seul fait que, à l'occasion de ces changements et de beaucoup d'autres, on ne peut pas se poser le dilemme que comportent les mouvements mécaniques et aussi bien les variations des valeurs, suffit à montrer que ces changements ont une réalité plus certaine, à coup sûr moins subjective, que ces mouvements et cq^ variations.
Suivant les physiciens, les phénomènes physiques seraient une conversion continuelle d'énergie virtuelle en énergie actuelle Qivice versa. Pareillement, la vie économique est un perpétuel échange de la monnaie contre de la richesse concrète, et de la richesse concrète contre de la monnaie. L'argent a cela de particulier qu'il est une virtualité qaon
quelque jour sur la genèse de la force physique ? Est-ce que, àe tnèm^ qu'il y a eu, nous le savons, une phase économique pré-monétaire, il ^j a pas eu, en un passé insondable au physicien, une phase physique pj; dynamique où ce n'étaient pas encore des forces, des virtuaii^« ^^^^' sables de mille manières différentes, qui étaient les grands agents na*^' rels, mais simplement des chocs et des impulsions, des mouvement reçus ou transmis ? Nous ne pouvons vraiment nous faire aucune idée un peu nette de l'énergie potentielle, si ce n'est en supposant qu'elle capiW' lise et représente de l'énergie cinétique, comme l'argent est le signe et w concentration de la richesse.
échange, sans travail aucun, pour n'importe quel genre de réalité vénale. Multiplier les virtualités de cet ordre, en accroître la quantité absolue et la quantité proportionnelle, c'est le signe d'une société qui s'enrichit. Il est trois grandes catégories de virtualités qui sont les forces sociales par excellence, et dont l'accroissement simultané sert de mesure au progrès social : le Pouvoir, le Droit, l'Argent. Ge sont les trois principaux moyens d'action sur les hommes. Le droit et le pouvoir agissent sur autrui par la crainte, car ils ont h leur disposition la force matérielle incarnée dans l'armée et la police, et dont la menace seule suffit, ou l'idée vaguement apparue, pour lui valoir Tobéissance et le respect ; la richesse agit par Vespérancey par le désir et la confiance qu'elle inspire. Mais cela n'est vrai de la richesse en nature qu'à l'égard d'un très petit nombre d'individus déterminés qui convoitent précisément les objets possédés par nous. La monnaie seule donne barre sur tout le monde, et dans un rayon bien plus étendu que le droit et le pouvoir. Le droit et le pouvoir ont une action circonscrite dans les limites d'un territoire plus ou moins étroit, commune, province, nation. La monnaie étend son champ d'action bien au delà des frontières d'un État, sur toute la terre civilisée. De là ce caractère international des sociétés fondées sur la richesse monétaire. Une autre difTérence entre la monnaie d'une part, et le droit ou le pouvoir de l'autre, est à première vue beaucoup moins à l'avantage de la première. On dépense sa richesse monétaire ou autre, en s'en servant; tandis que, en faisant usage de son pouvoir ou de son droit, on n'épuise ni l'un ni l'autre. Et même, si cela est quelquefois moins vrai du pouvoir que du droit, si l'on voit l'autorité d'un homme politique s'épuiser en s'cxerçant, on voit, en revanche, bien souvent celte autorité se fortifier et s'accroître par son exercice même, comme un droit s'enracine par sa seule durée. — Mais cette différence n'a trait qu'aux petits emplois inférieurs de la monnaie, aux achats; elle est inapplicable
frugifère comme lui. Mais la vérité est qu'il diffère profondément de la terre et que l'ère où l'argent donne le ton, en succédant à celle où régnait la terre, Ta ensevelie sans bruit et à jamais.
Ces différences sont importantes, au point de vue soit de la manière dont de nouvelles terres ou de nouvelles quantités d'or et d'argent ou de monnaie de papier, viennent à s'ajouter à celles qui existent déjà, soit de la manière dont ces terres ou ces monnaies se distribuent entre les membres d'une population donnée.
En premier lieu, c'est très rarement par Toccupation d'une terre vierge, c'est le plus souvent par la conquête violente d'une terre déjà occupée, que le territoire d^un peuple s'agrandit, son territoire continental ou son territoire colonial. Même quand, à l'origine d'un de ces agrandissements, il y a une découverte, la découverte d'une île ou d'un continent, il n'a presque jamais suffi de découvrir, il a fallu conquérir aussi. — Mais, quand la quantité d'or ou d'argent à distribuer entre les hommes en rapports mutuels de commerce vient à s'accroître véritablement, c'est toujours par suite d'une découverte, la découverte d'une mine d'or ou d'argent, qui était res nullius auparavant. Les découvertes de ce genre se singularisent d'ailleurs parmi toutes les autres et méritent bien d'arrêter les regards de l'économiste. D'abord, elles sont purement fortuites ; les découvertes géographiques mêmes sont bien loin de l'être au même degré, car le calcul et le raisonnement y ont leur grande part. Mais, malgré leur caractère remarquablement accidentel, les découvertes des métaux précieux (y compris celles d'anciens trésors cachés) ont des effets profonds et prolongés, comme nous l'avons vu pour celle des mines d'Athènes. Quand on découvre des filons de kaolin ou des carrières de ciment, ou même des mines de fer, ces matières premières sont destinées à se détruire plus ou moins vite par l'usage qu'on en fait. Les porcelaines se brisent, le
ciment ou la chaux ne servent pas deux fois, le fer se rouille, ou bien, une fois employé, il ne sert à d'autres usages que moyennant une perte de substance. Au contraire, l'or et l'argent découverts se conservent presque inaltérablement, à peine diminués par le frai. Toute richesse autre que la monnaie n'est échangeable qu'accessoirement, elle est consommable essentiellement. Mais la monnaie est inconsommable essentiellement, et, essentiellement, elle est échangeable. Comment peut-on dire d'une richesse qui s'échange toujours sans se consommer jamais qu'elle est une marchandise comme une autre ? — Les parties des métaux précieux utilisées pour la bijouterie sont refondues sans perte et monnayées quand on veut. En somme, les métaux précieux ont ce privilège presque complet, et presque unique, de pouvoir s'accumuler indéfiniment comme les théorèmes mathématiques qui, une fois découverts, ne cessent jamais d'être vrais. Et à la vérité éternelle de ceux-ci je comparerais l'utilité quasi éternelle de ceux-là, si la valeur de l'or et de l'argent ne s'altérait à la longue, bien lentement, il est vrai, comparée à celle des autres produits.
Mais, si les découvertes des métaux précieux portent sur des objets presque impérissables, elles s'épuisent vite, et leurs effets s'atténuent de plus en plus. Leur maximum d'efficacité correspond au moment où elles se révèlent au public ; tandis que la découverte de la locomotive ou du télégraphe électrique a des conséquences toujours grandissantes. En cela la découverte d'une mine d'or ne souffre aucune comparaison avec celle d'une île nouvelle. Si la découverte de l'Amérique n'avait consisté qu'à y découvrir des mines d'or ou d'argent, et que, sur ce nouveau continent, ni végétal, ni animal n'eût pu vivre, les résultats du merveilleux voyage de Colomb seraient depuis longtemps effacés : il n'en subsisterait qu'une notable élévation de tous les prix, chose de peu d'importance au bout d'une génération ou deux. — D'ailleurs, pour les découvreurs d'une mine d'or, ou pour le
monarque qui bénéficie de cette trouvaille, ou pour lôs a©* tionnaires de la société qui l'exploite, cette découverte est assimilable à celle d'une lie nouvelle, et même elle est pin» avantageuse encore. C'est comme s'ils s'étaient emparée d'un Eldorado inoccupé et paradisiaque, qu'ils n'ont besoin ni do conquérir ni de défricher même pour jouir de sesfrmls spontanés. Mais, pour le reste de Thumanilé, ce bienfait gui leur tombe du ciel se réduit à un stimulant de la production, à un aiguillon de l'espérance et du travail; tandis qu'âne nouvelle terre ouverte aux explorateurs accroît la population humaine, enrichit la faune et la flore, offre à l'imagination de nouveaux spectacles naturels qui, en la diversifiant, la réjouissent et ajoutent à la lyre du cœur de nouvelles cordes, de nouvelles fibres patriotiques, destinées à vibrer dans le grand concert d'une civilisation élargie.
Quant à la monnaie de papier, ce n'est pas par des découvertes, c'est par des entreprises gouvernementales et financières, par des émissions d'assignats ou de billets de banque, que sa quantité s'augmente.
En second lieu, ce n'est pas de la même manière qu'une terre nouvellement conquise et qu'une masse d'or nouvellement extraite, se distribuent entre les individus d'une nation. C'est pour rémunérer des services militaires ou politiques que les terres conquises en tout pays, sont, h l'origine, distribuées en grands domaines entre les officiers du conquérant, entre les premiers concessionnaires de TÉtat, s'il s'agit d'un gouvernement moderne. Ces premiers latifundiay dont un grand nombre, dans la Gaule romaine, avaient l'étendue de nos communes actuelles, héritières souvent de leur nom*, ont été divisés et subdivisés par chaque propriétaire entre ses vassaux, entre ses serfs, entre ses fe^ miers, ou bien, — si déjà des sources d'argent ont jailli, par exemple dans des villes industrielles, — entre des acqué-
(1) Les grands domaines concédés par l'Etat français en Tunisie peuvent soutenir la comparaison comme étendue avec ces vilUe antiques.
reurs qui ont eux-mêmes affermé ou vendu des parcelles de lerur fragment de bien. Peu h peu, on aboutit au morcellexnent actuel du sol entre des propriétaires petits, moyens ou grands. Et, certes, nul ne peut dire que la répartition du sol conquis national (ou colonial) ainsi opérée, soit la meilleure qui puisse être imaginée, au point de vue du maximum et de V optimum du rendement. Mais il nV a pas plus de raisons de penser que la répartition de Tor et de l'argent extraits soit la meilleure concevable, au point de vue de Téquité ou de l'utilité générale. Ici, à la vérité, on ne voit pas de distribution arbitraire et imposée de force. Les premiers découvreurs ou frappeurs des métaux précieux les ont répartis. entre leurs concitoyens par l'échange librement consenti. Toutefois, les formes violentes de la spoliation et les formes visibles du privilège ne sont pas les plus redoutables ; le pouvoir que confère la possession de Tor, s'il est moins manifeste et moins envié que le pouvoir attaché à la possession du sol, est d'une nature infiniment plus subtile et plus efficace, il va beaucoup plus loin et beaucoup plus vite, et agit invisiblement. A combien d'abus de ce pouvoir, à combien d'exactions et de rapines impunies, impunissables à vrai dire, a donné lieu le monopole d avoir de Tor, chez ses premiers détenteurs ! Ce n'est pas sans motif que TÉglise et la conscience universelle ont flétri l'usure.
Du reste la répartition du sol est liée à celle de l'or, et, dès que le pouvoir de l'or s'est accentué, la première est devenue une dépendance de la seconde . Â partir du moment où le capital mobilier fit son apparition historique, l'achat ou la vente des biens fonciers deviennent les modes habituels de la répartition des terres, et la terre va là où va l'argent.
Si donc on se demande : Quels sont les inconvénients du morcellement actuel du sol, et quels seraient ses remèdes ? on doit se demander d'abord : quels sont les inconvénients et quels seraient les remèdes de la distribution actuelle ducapital mobilier? Les deux questions sont connexes et ne
peuvent être divisées. — Gomme nous nous réservons de traiter du collectivisme plus tard, nous n'avons pas & les éia< dier dès maintenant. Disons seulement qu^elles intéressent la politique et la morale à un plus haut point encore que la science économique, et que la première injustice et la plus criante qui s'offre à nos yeux, en fait de répartition du sol ou de Tor, est d'une nature telle qu'elle semble presque irrémédiable. L 'inégalité des apportiennements territoriaux ou monétaires, en effet, est grande entre les individus; mais elle est plus grande encore et plus monstrueuse entre les Etats. Tel peuple occupe un immense territoire, fertile et à demi inexploité, où se dilate à volonté son insuffisante population; tel autre étouffe dans d'étroites frontières, sous un ciel rigoureux, sur un sol ingrat. Tel peuple déborde de capitaux; tel autre en est totalement dépourvu. Et il parait encore plus difficile de remédier à cette grande et fondamentale iniquité, à cette souveraine injustice internationale, en ce çûi concerne le sol et le climat. Car, par la guerre, une nation brave et mal lotie en terres, peut rétablir la justice à son profit en expropriant en partie quelque nation voisine et plus privilégiée. Mais le peuple pauvre aura beau piUer son voisin riche en capitaux, l'or trouvera mille canaux souterrains pour rentrer dans les bourses d*où il est sorti. Impossible, ce semble, d'empêcher entre les nations cette inique et prodigieusement inégale distribution des richesses. Et n'est-ce pas là, de beaucoup, l'inégalité la plus injustifiable? Elle l'est bien plus, à coup sûr, que toutes les iné^lités qu'on prétend détruire entre les individus d'une môme nation. {